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Full text of "[Jean-Baptiste Labat], Voyage du Chevalier des Marchais en Guinée, Isles Voisines, et a Cayenne, Fait en 1725, 1726 & 1727. Contenant une Description très exacte & très étendue de ces Païs, & du Commerce qui s'y fait. Enrichi d'un grand nombre de Cartes & de Figures en Tailles douces. Par le R. Pere Labat, de l'Ordre des Freres Prêcheurs, Aux dépens de la Compagnie, Amsterdam, 1731, 4 Vols."

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' Conseil  general  de  la  Guyane 


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Conseil  general  de  la  Guyane 


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N°  O’INVENTAIRE : 

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Conseil'general  de  la  Guyane 


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Conseil  general  de  la  Guyane 


VOYAGE 

DU  CHEVALIER 

DES  MARCHAIS 

EN  GUINEE, 

ISLES  VOISINES, 

ET  A CAYENNE, 

Fait  en  1725,  17 z6  & 172,7. 

Contcnant  une  Defcription  tres  exacfce  5c  tres  etenduc  de 
ces  Pais , 8c  du  Commerce  qui  s’y  fait. 

Enrichi  d'nn  grand  nombre  de  Gtrtes  & de  Figur  cs 
en  Tai  lies  dotices. 

PAR  LE  R.  PERE  LABAT. 

De  l’Ordre  des  Freres  Precheurs. 


i ju 


P R E F A C E 

LE  Public  ayant  paru  contcnc 
de  la  Relation  que  je  lui  ai 
donnee  de  l’Afrique  Occidentale, 
depuis  le  Cap  blanc  jufqu’a  la  Ri- 
viere  de  Scrrelionne  en  1728,  je 
me  fuis  trouve  engage  de  pourfui- 
vre  la  defcription  des  memes  co- 
tes,  depuis  cette  Riviere  jufqu’au 
Cap  Gabon  & ä Corifeo , nouvcl 
etabliflcment  des  Portugais  dans 
ce  Pais. 

J’avois  für  cela  d’cxccllens  me- 
moires , tant  des  Portugal  que  des 
Francois  , qui  me  mettoient  au 
fait  d’une  infinite  de  chofes  curieu- 
fcs  & nouvelles , mais  qui  cepen- 
dant  ne  fuffifoient  pas  pour  rem- 
plir  enticrement  mon  deflein.  }’e- 
tois  pret  de  l’abandonner , lorfque 
le  hazard  me  procura  la  connoiF 
lance  du  Chevalier  des  Marchais 
Tom.  T.  * grand 


ii  P R E F A C E. 
grand  homme  de  mcr,  qui  dans 
les  voyages  qu’il  a faitsen  AFrique, 
cn  Amerique  & dans  bien  d’autres 
lieux,  s’eft  acquis  de  vaftes  con- 
noiflänces  de  tous  les  Pais. 

II  revenoit  alors  d’un  voyage 
qu’il  avoit  fait  a la  cote  de  Gui- 
nee Sc  a Cayenne,  cn  qualire  de 
Capiraine  d’un  vaiiTeau  de  la  Com- 
pagnie appellel’Expedition.  11  avoit 
redtifi£  dansce  voyage  lesobfcrva- 
tions  qu’il  avoit  faites  dans  plu- 
ficursautres  precedens,  furlegifle- 
ment  des  cötes,  für  les  vents,  für 
les  courans,  für  les  fondes,  für  la 
nature  du  Pais,  für  les  moeurs  des 
habitans,  leurs  religions , leurs  gucr- 
res,  leurs  commerces , leurs  lan- 
gues,  les  limites  de  leurs  Etats, 
leurs  origines , Sc  generalement 
tout  ce  qui  cft  necefläirepour  nous 
donner  une  connoiilance  claire, 
diftin&e  Sc  parfaite  de  ces  Pais  Sc 
de  ceux  qui  les  habitent , ou  com- 
ine  naturels,  oucomme  etrangers. 

Cet  Ouvrage  divife  en  quatre 
Volumes , commence  a la  Riviere 

de 


P R E F A C F,  in 
de  Serrclionne,  oü  j’avois  tcrmi- 
ne  nia  Relation  precedentedel’A- 
frique  Occidentalc , 8c  finit  a la  Ri- 
viere  des  Camcroncs-,  il  ren ferme 
toute  la  cote  contenue  depuis  le 
cinquieme  degre  de  longitudc , juf- 
qu’au  vingt-troifieme,  ce  qui  fait 
trois  eens  quatre-vingt  lieues 
a vingt  lieues  au  degre ; für  fix  de- 
grez  ou  environ  de  latitude  fep- 
tentrionale,  c’efi-a-dire  depuis  le 
neuvieme  jufqu’au  troifieme  ex- 
clufivement. 

On  verra  une  fuite  deserablifle- 
mens  que  nos  premiers  Francois 
Normands  ont  fairs  für  ccs  cotcs 
qu’ilsont  decouvertes  Ies premiers, 
& bien  long-tems  avant  que  les 
autres  Europeens  fongeaflent  a les 
y fuivre  8c  a troubler  lc  commer- 
ce avantageux  qu’ils  y avoient  com- 
mence  8c  etabli. 

Rien  n’eft  plus  detaille  que  cc 
que  le  Chevalier  des  Marchais  nous 
rapporte,  il  femble  qu’on  foit  für 
les  lieux , qu’on  y traite , qu’on  y 
commerce  avcc  tous  ccs  differens 
peuples.  * 2 11 


2 


IV  P R E F A C E. 

II  n’y  a point  de  Caps,  deGol- 
phes , de  Montagnes , de  Rivicrcs, 
de  Ruifleaux , de  Plages , de  Mouil- 
lages,  de  hauts  fonds,  d’ecueils, 
qu’il  n’ait  vüs  , frequentez , lon- 
dez,  vifitez&deflinezavecle  fbin 
Sc  l’exa&itudc  d’un  homme  cu- 
rieux , habile , entendu , bon  Del- 
finateur,  bon  Gcometre,  bon  Pi- 
lote , excellcnt  Capitaine. 

La  connoiflancc  Sc  la  facilite  de 
parier  la  plus  grande  partie  des 
Langues  differentes,  qui  font  en 
grand  nombre  dans  ccs  differens 
Etats,  lui  a fait  faire  des  decou- 
vertes , aufquelles  ceux  qui  ont  tou- 
jours  befoin  d’un  Interpretc  ne 
peuvent  jamais  arriverj  car  on  ne 
fauroit  s’imagincr  combien  il  efl: 
utile,  Sc  meme  neceflaire  de  fa- 
voir  la  Langue  de  ceux  avec  qui 
on  traitc,  combien  eile  donne  de 
facilite  pour  le  commerce,  com- 
bien eile  decouvredechofcs,  com- 
bien eile  abrege  les  affaires. 

Les  differens  voyages  que  mon 
Auteur  a fait  für  ccs  cdtes,  Sc  f es 

bon- 


P R E F A C E.  v 

bonnes  manieres  pour  les  Habi- 
tans  Sc  pour  lcs  Souverains , lui 
avoienc  tcllement  acquis  leur  efti- 
mc  & leur  afieition , quc  lcs  Rois 
8c  les  Peuples  s’emprefloient  ega- 
lement  ä le  recevoir  chez  euxavec 
tous  les  honneurs  Sc  la  cordialite 
dont  ils  Tone  capablcs ; a lui  offrir 
des  etabliflemens  Sc  le  prefier  de 
les  acceprer,  d’y  batir  des  Forts, 
de  s’y  etablir  Sc  d’y  fixer  un  com- 
merce, dont  il  eft  certain  que  la 
Compagnie  qu’il  fervoit  auroit  re- 
tire  des  avantages  confiderables. 

Quoiqu’il  n’oubliat  pascc  quela 
prudence  exige  d’un  Capitaine  en 
ces  occaftons  , il  favoit  fi  bien 
prendre  fes  mefures,  qu’il  nc  pou- 
voit  jamais  £tre  furpris,  Sc  il  etoic 
toujours  für  fes  gardes , quoiqu’il 
femblat  s’abandonner  entierement 
a leur  bonne  foi  8c  a leur  difcrction* 
dcux  chofes  egalemcnt  neceflaires 
a un  Commandant  ■,  mais  qu’il  eft 
diftlcilede  trouver  reunies  dans  un 
meine  fujet , für  tout  dans  un  Fran- 
cois, dont  le  cara&cre  franc  8c  fin- 
* 3 cere 


VI  P R E F A C E. 
cerc  cd:  fouvent  la  duppe  de  ccs 
Pcuples  , qui  lont  naturellemcnc 
fourbcs , diflimulez , avides , cruels, 
Sc  que  l’honncur  Sc  la  religion  nc 
g£nent  für  quoique  ce  foic. 

Comme  le  plus  grand  commer- 
ce des  Francois  für  cette  cote,  eil 
ä prefenc  principalement  au  Royau- 
mc  de  ) uda , c’elt  audi  a la  deferip- 
rion  de  ce  perit  Etat , que  le  Cheva- 
lier des  Marchais  s’eH:  attache  plus 
particulierement  j le  detail  qu’il  en 
fait  ne  peut-etre  plus  etendu,  plus 
circonftancie,  plus  inftruifant-,  ce 
n’eft  point  für  le  rapport  d’autrui 
qu’il  ecrit,  c’cft  un  temoin  oculai- 
re  qui  parle,  qui  rapporte  ce  qu’il 
a vfi  plus  d’une  fois , en  habile  hom- 
me  Sc  incapable  de  prendre  le 
change. 

II  s’ert:  trouve  ä la  mort  d’un  Roi 
de  Juda,  il  a vü  lesceremoniesde 
fa  pompe  funebre  Sc  le  cruel  maf- 
facre  qu’un  long  ufige  a autorife 
chez  ces  Pcuples  pour  honorer  la 
memoire  de  leurs  Rois  defunts. 

11  a adifte  a I’inthro  nilation  Sc  au 

cou- 


P R E F A C E.  vn 
couronnement  de  fön  SuccefTeur, 
ce  qui  s’y  paffe  eil  li  extraordinai- 
re  & li  nouveau  pour  nous,  qu’on 
peuc  affiner  par  avaace  Ic  Lecteur 
qu’il  fera  concent  des  dctails  dans 
lefqucls  on  dt  entre. 

Rien  n’eft  plus  particulier  que 
la  manicre  dont  l’Heriticr  pre- 
fomptif  de  la  Couronne  eit  elcve, 
la  vie  de  ces  Princes  quand  ils  Tont 
dans  leur  ferail , Ie  nombre  de  leurs 
femmes,  leurs  differentes  clallcs, 
leurs  occupations,  leurs  habits, 
leur  maniere  de  vivre,  le  refpetft 
qu’on  a pour  eiles-,  comment  on 
les  punit  quand  eiles  ont  manque 
ä leurs  devoirs,  für  tout  a la  fide- 
lice  qu’ellcs  doivent  au  Souverain 
qui  leur  a faitl’honneur  de  lesmet- 
tre  au  nombre  de  les  femmes:  hon- 
neur  pourtant  que  pas  une  fille 
n’ambitionne , 8e  qu’elles  fuyent  a 
caufe  des  confequenees , jufqu’a  Iq 
donner  la  morc , plutot  que  d’etre 
obligees  de  l’accepter. 

On  eil  entre  dans  le  detail  le 
plus  curieux  &c  le  plus  etendu  que 
* 4 Ton 


viii  P R E F A C E. 
l’on  puifle  s’imaginer  für  ce  qui 
regarde  la  police , le  gouverneiiient 
& les  maximes  de  l’Etatj  fur  fon 
etendue,  la  divifiondcfesProvin- 
ces,  laculture  des  terres,  leurs  pro- 
dudlions  , les  revenus  du  Souve- 
rain, les  depenfes  qu’il  eftoblige 
de  faire,  fes  forces,  (es  armees, 
l’adminiftration  de  la  Juftice,  les 
Grands  qui  compofcnt  laNoblefle 
del’Etat,  leurs  habillemens,  leurs 
emplois  , leur  maniere  de  traiter 
avec  leur  Souverain , foit  en  public, 
foit  en  particulier,  les  rangs  qu’ils 
gardent  entre-eux  & dans  les  ce- 
remonies  publiques,  dans  leurs  vi- 
fites  ou  quand  ils  (e  rencontrenr, 
les  honneurs  qu’ils  exigenr  des  par- 
ticuliers  dans  les  occafions. 

C’eft  dans  ce  (eul  Ouvrage  qu’on 
trouvera  au  vrai  la  religion  ancien- 
ne  6c  moderne  de  ces  Peuples.  Le 
culte  qu’ils  rendent  au  grand  Ser- 
pcnt  oui  eft  ä prefent  leur  princi- 
pale  Divinice,  & a leurs  autres 
Dieux  inferieurs. 

On  verra  d’oü  leur  efl  venu  ce 

nou- 


P R E F A C E.  ix 
nouveau  Dieu  , par  quelle  occa- 
fion-,  quelle  raifon  ils  ont  eu  de 
l’adorcr,  commenr  ils  s’acquircenc 
de  ce  culte , avec  un  derail  des  pro- 
cedions  8c  des  offrandes  que  Ton 
fait  ä fon  honneur  en  cerrains  tems. 
Sc  dans  certairies  circonftancesj 
qucls  font  ies  Miniftres  de  l’un  & de 
l’aucre  iexe,  comment  les  jeunes 
filles  (ont  initiees  ä ces  mifteres, 
les  Privileges  de  ces  filles  &le  droic 
qu’elles  ont  de  faire  enrager  ceux 
qui  font  aflez  fous  pour  les  epoufer. 
Quelques  hifloires  für  ce  fujec  di- 
verciront  agreablement  le  Lc-Efeur* 
car  on  n’a  rien  oublie  de  tout  ce 
qui  peut  lui  faire  plaifir  8c  l’amufer 
en  Pinftruifant. 

Le  Roi  de  J uda  quoique  Souve- 
rain Sc  fort  abfolu  dans  fon  Etat , re- 
leve  du  Roi  d’Ardra  oud’Ardres, 
qui  deputc  un  de  fes  Olficiers  pour 
lui  mettre  furJatetelacouronneou 
ce  qui  en  tient  lieu , apres  que  le  Roi 
de  Juda  a fait  faire  par  maniere 
d’hommage  les  reparations  conve- 
na’bles  ä la  porte  principalc  de  la 
Ville  d’Ardres.  * f Ce 


x PREFACE. 

Cc  meme  Roi  d’ Ardra  elf  enco- 
rc  Souverain  des  Rois  de  Popo  Sc 
de  Cotro,  quoiqu’il  releve  lui-me- 
rae  du  Roi  de  Benin,  Sc  que  ce 
dernier  releve  encore  d’un  autre 
Souverain,  donc  le  Royaume  ou 
l’Empire  eil  ä PEft,  Sc  le  nomme 
felon  quelques- uns  Biafara.  Nous 
n’cn  dirons  pas  davantage,  afinde 
ne  rien  avancer  legerement , Sc  qui 
ne  l'oit  pas  fonde  für  de  bonnes 
prcuves. 

II  v aau  Nord  d’Ardra  deux  perirs 
Royaumcs  appellez  Fouin  Sc  Oul- 
coumi , Sc  au-deflus  de  ces  deux 
lä  un  plus  confiderable , appclle  Da- 
houme  ou  Dahouma. 

11  y a apparence  que  ce  dernier 
Souverain  ade  grandcs  pretentions 
Cur  ces  quarre  Erars  , ou  qu’il  a 
cu  de  forres  railons  de  leur  faire 
la  guerre , puifqu’il  eft  forti  de  (es 
Erars  en  1 72 8. avcc  fon armee,  qu’il 
a attaque  le  Roi  d’Ardres , Pade- 
faic,  Pa  pris  prifonnier,  Sc  lui  a 
coupe  la  tere  de  fa  propre  main. 
Aprcs  cela  ll  s’elt  empare  de  fes 


PREFACE.  xi 

Etats,  s’eft  löge  dans  fa  Capitalc, 
dans  fon  Palais,  a joint  les  fem- 
mes  du  defunt  ä cellcs  qu’il  avoic 
amenees  aveclui , en  un  mot  il  s’eft 
fait  Roi  d’Ardres  comme  il  l’etoit 
de  Dahouma. 

Son  armee  n’etoit  pas  fort  nom- 
breufe , on  pretend  qu’il  n’avoit  que 
dix  mille  hommes,  ceux  qui  lui  en 
donnent  le  plus,  ne  la  font  mon- 
ter  qu’a  vingt  mille.  Mais  c’etoient 
des  troupes  choifies  , egalemenc 
braves  Sc  bien  difciplinees,  con- 
duites  par  un  Prince  plein  de  va- 
leur  Sc  de  prudence , Sc  fous  lui  par 
des  Officiers  d’experience , Sc  tel- 
lement obeidantes  Sc  foumifes  ä 
leurs  Chefs , Sc  ceux-ci  ä leur  Sou- 
vcrain,  que  pasun  Officier  niSol- 
dac  n’avoit  o(e  s’approprier  la 
moindre  chofe  dubutin  Sc  des  de- 
pouilles  de  l’ennemi , fous  pcine  de 
perdre  la  tete  für  le  champ.  IIs 
etoienr  obligez  de  tout  rapportcra 
la  maße  commune , dont  le  Roi  fai- 
foit  la  repartition  comme  il  le  ju- 
geoit  ä propos. 

* 6 


Ces 


XII  P R E F A C E. 

Ccs  troupcs  entrerent  dans  Je 
Royaume  de  Juda  apres  la  con- 
quete  de  celui  d’Ardres , Scycom- 
mirent  de  grands  defordres. 

Ce  n’eft  pas  la  coütume  que  les 
Rois  de  Juda  fe  mettent  a la  tete 
de  leurs  troupes,  ils  ne  fortentja- 
mais  de  leur  Palais  depuis  qu’ils 
ont  ete  couronnez , que  pour  aller 
une  fcule  foisrendrevifite  au  grand 
Serpent,  & lui  faire  leur  homma- 
ge  & leurs  prelens. 

Le  Roi  de  Juda  apprenant  l’ir- 
ruprion  que  celui  de  Dahouma 
faifoit  dans  fon  Erat  fit  aflembler 
fes  Milices.  Les  Gouverneurs  de 
fes  Provinces  mirent  fous  les  armes 
celles  de  leurs  Gouvernemens ; mais 
loit  qu’il  yeüt  de  la  mefintelligen- 
ce  entr’eux , foit  que  quelques-uns 
fufient  gagnez  par  le  Roi  de  Da- 
houma, lesunsferetirerent,  lesau- 
tres  quietoient  en  contellation  für 
le  rang,  la  prefeance  &c  le  com- 
mandement , fe  comporterent  fi  mal 
qu’ils  furent  ailement  defaits  par 
ceRoietranger,qui  enfic  un  grand 

car- 


P R E F A C E.  xm 
carnage  , prit  un  nombre  infini 
d’Efclayes  ou  de  Prifbnniers,  car 
c’eft  la  meine  chofe.  I_e  Pa is  fut 
ravage,  pillc,  detruit,  la  Ville  ca- 
pitale  emporree  lans  relillancc, 
pillee  Sc  brülee.  Les  Comptoirs  des 
Europeens  eurent  Ie  m£me  Tort , 
Seils  auroient  ere  fort  a plaindre, 
s’ils  n’avoient  pas  eu  des  Forteref- 
les  au  bord  de  lamer,  oüils  fe  re- 
tirerent , Sc  oü  ils  fauverent  ce  qu’ils 
purent  faire  tranfporter  des  Comp- 
toirs qu’ils  avoient  dans  la  capita- 
le  du  Royaume. 

Le  Roi  de  Juda  abandonna  fon 
Palais  Sc  fe  fauva  dans  les  bois  Sc 
dans  les  montagnes  pour  mettre  fa 
vie  en  fürete,  Sc  epargner  au  Roi 
Dahouma  la  peinede  lui  couper  la 
tete , comme  il  avoit  fait  au  Roi 
d’Ardres.  Telleetoitlafituation  de 
ce  Royaume  deiole,  lors  des  der- 
nieres  nouvelles  qu’on  en  a re9Ües. 

Mais  comme  tous  ces  Princes 
Noirs  ont  befoin  du  commerce 
des  Europeens  pour  fubfifterj  ileft 
a croire  que  les  chofes  fe  retabli- 
* 7 ront 


XIV  P R E F A C E. 
ront  comme  eliesetoient  avant  ces 
defordres , & que  foit  quc  lc  Roi  de 
Dahouma  trouvant  le  lejour  d’Ar- 
dres  plus  agreable  que  le  fien,  y fixe 
fa  demeure,  le  Pais  de  Juda  qui 
cfttres-bon,feretablira  en  tres-pcu 
de  tems,  & le  commerce  recom- 
mencera  für  le  meme  pied  , ou 
peut-etrc  für  un  autre  qui  fera 
plus  avantageux  aux  Europeens. 

Nous  pouvons  dans  une  autre 
Edition  ou  dans  une  autre  Rela- 
tion , donner une  connoiflance  plus 
etendue  des  Royaumes  de  Benin  , 
de  Biafara,  des  Calbaris,  & des 
Calbongos,  li  nous  fommes  afl cz 
heureux  pour  reccvoir  des  memoi- 
res  de  cesPais-lä  quimeritent  l’at- 
tention  & la  curiofite  du  Public. 

Cet  Ouvrage  eft  enrichi  d’un 
grand  nombre  de  Cartes  Sc  de 
Planches  en  Tailles-douces. 

Les  Cartes  ont  ete  drefiees  par 
M.  Danville  Geographe  ordinaire 
du  Roi , li  connu  chez  les  Savans 
par  les  Ouvrages  excellensqui  fiont 
l'ortis  delcsmains.  C’eft  faire  leur 

eloge 


P R E F A C E.  xv 
eloge  que  de  noramer  leur  Au- 
teur,  qui  n’a  rien  epargne  pour 
leur  donncr  toute  la  precifion  que 
ces  fortes  de  chofes  demandenr.  Un 
fera  egalcment  fatisfait  du  fond  de 
l’üuvrage , & de  la  maniere  dont  il 
a ete  execute  par  le  Sr.  de  la  Haye  fa- 
meuxGraveur,&l’un  des  plus  exatts 
qui  ayent  paru  jufqu’a  prefent. 

A l’egard  des  planches , elles  ont 
ct6  gravecs  l'ur  les  dcdeins  origi- 
naux  du  Chevalier  des  Marchais , 
qui  les  a fairs  für  leslieux  avec  une 
attention , unerecherche  & un  goüt, 
qui  en  faifant  connoitre  fa  grande 
habilete  dans  le  deflein  > donnent 
des  preu ves  tres-marquees  de  fon 
exaftirude.  Le  Public  en  fera  con- 
tent,  on  peilt  le  lui  promctrre  par 
avance,  laus  craindre  de  fe  trop 
avanccr. 

L’Ille  de  Cayenne  etoit  le  licu 
oü  le  Chevalier  des  Marchais  devoit 
nicttrc  a tcrre  les  Negres  efclaves 
qu’il  avoit  cmbarquez  ä juda.  II  y ar- 
riva  apres  une  longue  Sc  ennuyeufe 
traverfec,  danslaquelle  il  pcrdit  la 

moitiö 


xvi  P R E F A C E. 
moitie  des  efclaves  qui  y devoient 
etre  vendus.  II  rend  raifon  de  ce 
malheur  & de  la  percequcla  Com- 
pagnie a foufferre , Sc  il  propole  des 
expediens  pour  les  eviter. 

II  nous  a donne  avec  fon  exa£litu- 
dc  ordinaire  la  lituation  de  rille, 
du  Port  Sc  de  laVille  de  Cayenne, 
qu’on  appelloit  ancienncment  S. 
Michel  deCeperon,  dunomdela 
colline  für  Iaquelle  la  forterefle  eft 
bade.  II  nous  a marque  les  fondes, 
les  giflemens  des  cotes,  les  Iflets, 
les  bancs  de  fable  & ecueils,  & gene- 
ralement  ce  qui  peut  fervir  ä un  Na- 
vire  qui  veut  y aborder  ou  en  fortir. 

Mais  il  s’en  falloit  bien  qu’il  eüü 
für  cetre  Ille  Sc  für  fes  environs  des 
connoiflances  au(ll  etendues  que 
für  les  cotes  d’ Afrique , a fon  de- 
faut  j’ai  eu  recours  ä Monfieur  de 
Milhaut  Chevalier  de  l’Ordre  de 
S.  Michel,  Sc  Juge  de  l’Amiraute 
de  Pille  & du  Gouvernement  de 
Cayenne,  qui  etant  parfaitement 
au  fait  de  tout  ce  qui  regarde  ce 
Pais , m’a  donne  tous  les  dclaircif- 

femens 


P R E F A C E,  xvn 
femens  dont  j’avois  bcfoin,  pour 
rendrc  au  Public  un  compte  exact 
de  cette  Colonie.  Ses  memoires  8c 
fes  in(lru£tions  ont  beaucoup  aide 
Monficur  Danville  a dreder  la 
Carte  prefque  Topographique  de 
cette  Ille  8c  des  environs,  qui  Tont 
habitez  par  les  Francois  8c  par  les 
Indiens.  On  y verra  dans  leurs  pla- 
ces  les  habitations  8c  les  noms  de 
fous  les  Habitans,  la  diltinction 
des  fucreries , des  roucourics , des 
indigoteries , des  caffeteries,  des 
menageries  > c’ell  ainfi  qu’on  ap- 
pelle  les  lieux  oü  Ton  elc-ve  des  be- 
ftiaux  & des  volailles,  8c  oü  l’on 
cultive  le  manioc  8c  les  autres  grains 
8c  fruits  qui  lervent  ala  nourriture 
des  Habitans  8c  de  leurs  Efcla- 
ves.  On  a marqu6  la  fituation  des 
Rivieres , des  Collines , des  Monta- 
gnes j les  Terrcs  qui  font  en  valeur, 
celles  qui  font  abandonnees.  On  a 
donne*un  plan  exact  de  la  Villede 
Cayenne,  fcs  quartiers,  les  rües 
8c  leurs  noms. 

Pour  une  plusgrandeintclligen- 


ce 


xvii i P R E F A C E,  • 
ce  on  donne  au  Public  une  Carte 
generale  du  Gouvernement  de 
Cayenne,  qui  n’eft  pas  renferme 
dans  Tille  feule,  mais  qui  sietend 
fort  au  loin  dans  la  terre  ferme  &c 
Province  de  laGuianne,  depuislc 
Cap  de  Nord  qui  dt  environ  par 
les  deux  degrez  de  Iatitude  Sep- 
tentnonale,  jufques  pres  la  Rivic- 
re  de  Maroni  & d’lguoeri.  On 
y a marque  & diftingue  les  diffe- 
rentes Nations  Indiennes,  Ameri- 
quaines  ou  Sauvages  qui  font  re- 
pandues  & vivantes  dans  ce  Pais. 

J’ai  cru  faire  plaifir  au  Public 
en  lui  donnant  en  abrege  le  voya- 
ge  que  les  Peres  Grillet  & Bccha- 
mel  de  la  Compagnie  de  Jefus  fi- 
rent  en  1674.  ils  penetrerent  juf- 
qu’aux  Sauvages  Acoquas , ce  qu’a- 
vant  eux  aucun  n’avoit  ofö  entre- 

joint  une  Lettre  du  R.  P. 
Lombard  de  la  meme  Compagnie 
a prefent  Chef  & Supericurdetou- 
tes  les  Millions  que  fa  Compagnie  a 
etablics  dans  ces  Pais , dans  laquel  le 

il 


prendre. 
I’v  ai 


P R E F A C E.  xix 
il  rend  compte  a Ton  Frcre  auf- 
fi  Religieux  de  la  meme  Compa- 
gnie , de  ce  qu’il  a fait  pour  conver- 
tir  Sc  attirer  ä une  vie  fedentaire 
Sc  chreticnne  des  Nations  differen- 
tes de  S'auvages , qu’jl  a affemblees 
a l’embouchure  de  la  Riviere  de 
Courou,  oü  ils  font  devenus  de 
bons  Habitans , dont  l’cxemple 
joint  a ce  que  fait  cet  excellent 
MifTionnaire  Sc  fes  Compagnons, 
changera  le  naturel  volage  Sc  in- 
conftantde  cespeuples,  & lcs  obli- 
gera  ä une  vie  civile  Sc  laborieu- 
ie,  ce  qui  dans  la  fuite  produira 
des  biens  infinis,  tant  pourlapro- 
pagation  Sc  PafFermifleracnt  de  la 
foi,  que  pour  l’augmentation  de 
cette  Colonie,  Sc  pour  la  mettre 
en  etat  de  fe  faire  refpe&er  de  fes 
ennemis  Sc  de  fcs  voifins. 

Mes  amis  de  la  Martin  iquem’a- 
yant  envove  les  defleins  des  nou- 
veaux  fourneaux  des  fucrcrics , m- 
ventez  par  les  Anglois  pour  dimi- 
nucr  la  confommation  prodigieu- 
fe  de  bois  qui  fe  faifoit  dans  les 

an- 


xx  P R E F A C E. 
anciens  fourneaux,  je  les  ai  faic 
graver  dans  toure  leur  precifion. 
Quoiquc  ces  defleins  8c  leur  cxpli- 
cation  ne  lemblent  regarder  que 
les  fucreries,  il  me  femblc  qu’ils 
peuvent  etre  d’ufage  8c  d’une  gran- 
de  utilite  pour  tous  les  endroirs  oii 
il  eft  neceflaire  d’avoir  un  nombre 
de  fourneaux , dans  lefqucls  on  con- 
fomme  beaucoup  de  bois  ou  de 
charbon,  dont  ils  diminueront  la 
quantite  8c  par  confcqucnt  la  de- 
penfej  c’ell  la  vue  que  j’ai  eue  cn 
les  donnant  au  Public  , 8c  dont  les 
Habitans  de  Cayenne  peuvent  pro- 
fiter, aufli-bien  que  des  autres  in- 
ffrudlions  que  je  leur  ai  donnees. 

J’ai  joint  ä ce  deflein  celui  d’un 
rameau  del’arbre  qui  porte  le  caf- 
fe  dans  la  grandcur  naturelle  de  f'cs 
feuilles , de  fes  flcurs  & de  fes  fruits. 
Il  m’a  ete  envove  de  la  Martinique 
par  Monfieur  de  la  Guarigue  Sur- 
nilliee , ancicn  Capitaine  d’une 
Compagnie  derachee  dela  Marine, 
Colonel  deMilice&  Chevalier  de 
S.  Louis;  cct  Oflicicr  habile,  cu- 

rieux 


PREF'ACE.  xxi 
rieux  6c  exatt,  fi  connu  par  les 
longs  fervices  quc  lui , fcs  ancetrcs 
6c  ia  famillc  ont  rendus  dans  les 
IflesduVent,  a eteundesprcmiers 
qui  aic  cultive  l’arbre  du  caffe  für 
fon  habitation , au  quartier  de  Sain- 
te  Marie  •,  le  Memoire  qu’il  m’a  en- 
voye  für  ccla  eft  cxccllent , je  le 
donne  tout  enticr  au  Public  avcc 
l’attcftation  de  Monlieur  Blondei , 
alors  Intendant  des  Ifles  6c  Terre 
ferme  de  l’Amcrique  Frangoife. 

J’ai  oublie  de  marquer  dans  le 
corps  de  l’Ouvrage  un  remede  in- 
faillible  6c  fort  aile  pour  les  coups 
de  Soleil  fi  dangereux , 6c  qui  ont 
des  fuites  fi  facheufes , fur-tout  de- 
puis  que  les  hommes  6c  les  fcmmes 
le  lont  avifez  d’aller  la  tete  nue  de 
pcur  de  gatcr  l’economie  de  leurs 
cheveux.  J’efpereque  \lrs.  lesMe- 
dccins  du  nombre  defquels  je  n’ai 
pas  Phonneur  d’etre,  mepardonne- 
ront  la  legere  entreprife  que  je  fais 
für  leurs  droits.  Voici  le  remede. 

Quand  on  fe  fent  frape  d’un  coup 
de  Soleil , il  faut  le  plütot  qu’il  elf 

pofii- 


xxii  P R E F A C E. 
polübletater  avcc  le  doigt  l’cndroit 
oü  la  douleur  fe  fait  fentir  1c  plus 
vivement , rafer  lcs  cheveux  für  cet 
cndroit,  8c  y appliqueruncbouteil- 
le  pleine  d’eau  fraiche,  la  couler 
für  cet  cndroit  avcc  aflez  d’adrcHe, 
pour  que  l’cau  dont  eile  eft  pleine 
a deux  ou  troisdoigts  pres  ne  s’e- 
coule  pas.  On  tient  la  bouteillc 
ainli  pofee  jufqu’a  ce  qu’on  s’ap- 
pcrcoive  que  l’cau  commence  ä 
fremir  8c  meine  a s’&cver  comme 
fi  eile  etoit  für  le  feu  ; alors  on 
fubftitue  promptement  une  nou- 
vellc  bouteille  pleine  d’eau  com- 
me la  premiere,  Sc  on  continue 
d’en  fubftituer  de  nouvcllcs,  ju(- 
qu’a  ce  que  l’eau  -ne  contra&eplus 
de  chaleur  ni  de  mouvemcnt,  8c 
alors  le  malade  eft  cntieremcnt 
gueri  8c  hors  de  tout  danger.  Ce 
rcmcde  eft  fimple  & aife , 8c  on  peut 
afturer  qu’un  grand  nombre  d’ex- 
periences  cn  aftiirent  la  bonte  8c 
l’effiicacire. 

Fin  de  la  Freface. 


T A- 


T A B L E 


Des  Figur  es  contenucs  dans  Ic  Foyage  du 
Chevalier  des  Marchais  cn  Guinee , 
a Cayenne , &c. 


OM  s’elt  aper^u  trop  tard  qu’il  y a quel- 
ques figures  dir  une  meme  planche^qui 
fe  rapportent  ä des  endroits  difFerens  de  cec 
Ouvrage;  on  a fupplec  ä cetinconvenientpar 
la  Table  fuivanre,  qui  indiquera  au  Lecteur 
des  figures  qui  fe  trouvent  dcplacees. 

T O M £ I. 


Carte  de  la  Cöte  de  Guinee,  Page 

Vue  de  l’lflc  d’Oüeflant,  pag.  18. 

V ue  de  1*1  fle  de  Porto  Santo , pag. 3 i 
Vue  de  TI  fle  des  Salvages,  pag.  34 
Vue  du  Cap  Verd. 

Vue  de  la  Rade  de  TI  fle  de  Goree  J 
Monftre  Marin  7 
Dorade,  pag.  7 i.J 

Trompcs  de  Mer  extraordinaires  £ 

Bccafles  de  Mer  ^ 

Autre  Trompe  de  Mer 
Poilfon  appelle  Diable,  efpece  de  Raye 
pour  la  page  176 
Vüc  du  Cap  de  Monte, 

Cap  Mefurado  8c  entree  de  la  Riviere, 

Maiions  des  Negres  du  Cap  Meiurado, 

Poiflons  extraordinaires  du  Cap  Mefurado, 
Entree  de  ia  Riviere  de  Seflre, 

Vues  de  la  Riviere  de  Seflre, 

Cap  Appollonia,  pag.  111.  1 

Lestrois  Forts d’Acraoud’Acara, pag.  174  > 
Vue  de  luda,  pour  le  Tom  II.  pag.  17  J 
Fort  St,  George  de  la  Mine,  pag.  25-4  •» 

Fort  du  Cap  Corfe , pag.  z6y  s 


iS 


40 

41 


-} 


70.  71 

70 

81 

97 

104 

121 

136 

212 

TO* 


T A B L E 
TOME  II. 

Carte  de  la  partic  de  la  Guinee  fituec  entre  IfTini 


6c  Ardra,  Page  i 

Carte  du  Royaume  de  Juda,  9 

Vue  de  Juda  (ic  trouve  a la  page  211.  du  Tome 

IJ  , 17 

Poiflon  appelle  Lunc,  19 

Forts  des  Europecns  a Juda,  34 

Comptoirs  des  Europecns  a Xavier,  40 

Couronnemcnt  du  Roi  de  Juda,  57 

SuppÜce  des  Adulteres  ä Juda,  <56 

Favori  du  Roi  de  Juda.  Sepulcre  du  Roi,  7 6 
Agoyc,  Dieu  des  Conieils,  129 

Proccllion  au  grand  Serpent  pour  le  Couronne- 
ment  du  Roi  de  Juda  fait  le  iy  Avril  172p. 

Habillemens  8c  Armes  des  Negrcs,  194 

Pois  de  Juda  203 


TOME  .III. 

Carte  de  Pille  de  Cayenne  6c  des  Ri  vieres  voiii- 
nes  page  1 

Fourneaux  d'une  Sucrerie  a l’Angloile,  208 
Ramcau  de  Cad'e  dans  la  grandeur  naturelle , 229 
Gros  ventre  6c  Cornet  poillons , 316 

TOME  IV. 

Carte  de  la  Guianc  Fran^oile,  page  1 


T ABLE 


T A B L E 


DES  CHAPITRES. 


TOME  PREMIER, 


Chap.  I.  K Chevalier  der 


M***.  partdu  Ha- 
vre de  Grace.  Hefcription  de 
ce  Tort . Son  Voyage jufqu'a  l’O- 


Ch  ap.  II.  Tiu  Tort  Louis , de  l’O- 
rient  & des  Cargaifons  ordinai- 
res  pourle  Commerce  de  Guinee,. 


Chap.  III.  Tiepart  de  l’Orientf 
obfervations  pendant  la  route,. 
Ißes  de  Madere , de  Torto  Sanc- 
to.  Variation  de  l’Ayman.  Ro- 
yaume  de  Boure.  30 

Ch  a p.  IV.  Route  de  Serrelionne  an 
Cap  de  Monte.  Tiefer iptim  de 


rient. 


page  1 


21 


ce  Ta  'is. 


Chap. 


2 


TaBLE  DES  CHAPITRE3. 

Ch a p.  V.  Du  Cap  de  Monte , & du 
Commerce  qni  s’y  fait.  8 t 
Ch  a p.  VI.  ‘Du  Cap  Mefurado.  Sa, 
Defcription.  93 

Ch  a p . V II.  Projet  d’etabliff ement 
au  Cap  Mefurado.  1 1 o 

Chap.  VIII.  Depart  du  Ca  p Me- 
furado. Route  jufqu’au  Cap  de 
‘Palme.  Defcription  de  tout  le 
Pai's.  1 3 1 

Chap.  IX.  ‘Du  Cap  de  Palme, 
Defcription  de  ce  Pai's , depuis 
le  Cap  jufqu’a  celui  des  Trois 
Point  es.  1 f7 

Chap.  X.  De la  Cöte  d’Or.  Def- 
cription du  ‘Pais  > jufqu’au  Cha- 
teau de  la  Mine.  190 

Chap.  XI.  Du  Chateau  de  la  Mi- 
ne. Hißoirede  cet  et  ablif ement. 

238 

Chap.  XII.  Des  Moeurs  & des 
Coutumes  des  Peuples  de  la  Cö- 
te d’Or.  277 

Fin  de  la  Table  du  Tome  I» 


v o y a~ 


r 


i 


<^7tV 


)tnc 


ilependans  de  .formt t 


f Jet/ /e  Au 

. I ////<•  /4’v> 


ISA  GO  R 


oyft,r 


Gala  Ai 


Oussouhou 


Roy  Tue  Manotx 

dont  /e  Pot  est  a pelle 


hfle  Massacovl^r 

*v/  Ta.  r ul  ho  ‘ 

RioM.Sl\ 


ISTANNA 


laVille  de  Benin 


da  (+ y/t ’ </ i V elant  plus  Jr\ y nertlee 
et  conmte  plus  ert  dela/l  » 
pte  le  reSle  de /a  Om  nee . 
orten  a/a/tum.  Carte particu/ie  re 
et  leaucoup p/us  otroonsfanotee . 
da  ns  /a  prelle  o/r  a oontprts..  Irdra 


Cot/o 


orhottla/a 


Uro  <2 'eApn^^ 
C.Monti 


l 'ent ree  dela  Ptrtere  de  Jhlte 
est  rrnpra/realde , 
etson  cours  est  tnconmt 
I/v  a rrear/trr/o/res  d arteten  nes  l ar/es 
t/tt  ft  tont  rerttr  dtt  Orand  deartes 
otr  dolht/n 


% RoyTde  Eoi,gia 

Vi  i*  d o/t  sont  sortis 

lc8  OaiXMl« 


Lin 

C^fo/Tru  > 


da  Grame  de  dfartrauete.  yu  on prenda  la  Cote , 
prtnstpalernent  erttre  P/o  Secctos  et  le  Cap  des  Palmen 
est  t/rte  espeee  de  Pot  vre , 
pte  les  Betontstes  ont  rtorne  i \irdarrtome . 


des  anotenes  Cartes  Per tuaa/s es  ■ 
dort  nent  tat  eours  Port  eterultr  au  dedans  des  U 
alt Ptrtere pur  est rtomee  Suciro  Ha  Costa 
ce  prr pot/rot t conventr  ala  Brr  d Isst  tu 
pluslt  J pt  a une p eitle  Ptrtere 
pte  les  relations  I/ollartdotses 
rnaryttenl  un peu  ert  deea  . 


C.Mi8eri 


* .7  Ortyot 
F ert  Franfou 
Fort  .Iw Aus 


{-tWp<nt  &*//’<■ 

iy\t  ‘iro  j / < 

& ?/  ! g , 


i ’ de  Forum 

«.oVÄ?» 


d es  N eures  de  ee/te  i die  enlre  /e  Cap  des  Pa/rnes 
et  Cap  da/tott  sont  dun  man  vats  nalttrel 
et  ort  rte  tra/te pas  chez  ettac  ausst  Itlrernent 
a/t  'adlet/ rs 


7 \te . foule 


i S Paul 


Insocco 


Pole/na 


ptt porte  eap,4/t. 


V fon/eae 


v s T)  A d o v 

j)KS  Qidt-qidt 

OUtmS  au  Per  &U('Coo 

U'elett  ijilid 


Corrtk 

Tiio  Sr\l( 

\üO‘'sSl' 

Il/ut  .i<  f‘ 


iJyotre 


Maua  a; 


li  o/^Clu'jtaaCcS[\ 


S"< 

ut/ye  hoch 


i JaLl 

Jfoaconde  tt 
y/Cßett/rt  //  j 

Ufwcoda  tt  j 


Scstre 


'O/uteS 


C.Formoso 


Cap  de$  rT  leimte 


AVmnebi 


Momba 


Dies 

Amboziiir« 

. ^ * d**, 

XDj\)  d<*Cu 


Sn  r/ti  i ole  d'L  }r 

r CJ/otlandots 

LH^ 

I i Datiois 

O {^U/uudeli  furaeotS 


kr?  B Op  A*  Q\  Cl  1‘  Portuaa/s 

7My??i»r  pfirA»;  Mitombo« 

i> 


Coiule-Qojas 

on  Hanls  Qo/as 


Carte  de  la  Cöte  j>e  Guinee 

IC  T DU  PAJ  S,  s/i/lti/il  ytt  //  est  cvit  tut  , 

t/e/wts  /a  Kiviere  tlc  Scrre  Iionc  jttsyti  \t  tW/c  t/es  Camarones . 

P.4K  LE  S*  TjAnVILLE , Gcooraplic*  Oixi* c duÜoi 

• Tuil/et  jjzq 


* \j%fla/mue  ouPitlrniP 

_ rf  I ^ 
lona 


raLiona  . dendulettrdomtna/tert  __ 

d payS  b,  Hf  <WÄ 

**a**'~-  ...Caddie/  Üttnn  rru->t\  tj/  M°  O 

- tchfl0U 

gl11  dCZ  _ . C 'SS  s'  iO 


Tom  J.  Pao  j . 


LESAYOS  Äh  fr  ott  atterrtere . 
dort/  lepa  vs  est  dort  elototte , 
et  ptt « wt  darf  t/rte  trntption 
da  ns  lepa  vs  de  Daltorne 


potti 


r Cat  re  dt  y 'erst ort 


Royaume  de  Dahome 
oti  Baouma, 

deutle  Pot  /tonte  Dada. 
aconp/ts  dep/tts  pett  de  tents 
les  P",'  Jddrdre  et  deduda , 
et plusteurs  autres  . 


Ke  HE. LEE 

dteues  Corn/rrnnes . de  .2^  attdeare 
' * 

.V  'S  D*  / je  j/  -jo  ~/s  "Jo 

dieuesu  armes,  de  jo  au  deore . 

» n~  ■ |—  i i ~-4--  \ i ■ ■ ■! 

S JO  Jo  Jf  jo  JS  4° 

Grandes  dteues . des?  S au  dea  re 

• cs  . 


li  DY  A UM  E 1)  E B I A E A R A 


rnc 


IJn  euse Sattle prtneipal commerce  ./e  la  Ptrtere 


y Ji  Boudelou 


Awcrri  ou  les  Por/uoats  sont  eiuö/ts 
A WrE  11 II I * t )//  nretendauc 


Ort pretendpte  tvutes  les  Pt  tue  res . 
dep/tts B ent n/ttspt  au  Callart . 
se  cornrnunujuent par  des  6r*ts . 
ert  Sorte  iju  ort  peu  t aller  des  unes  dt  ns  les  autres 
. Hais  on  n 'est pas  asses  tn/orme  du  deta/l 
po/tr pott  votr  le  rep  res  enter  tey . 
com  me  on  a represente  dun  autre  cote 
des  l rat  ich  cs  de  la  Ptv/ere  de  Be  run 


fes  l rat  ich  cs  de  la  Ptrtere  de  Berun  * ^ ® D E § ^ > 

yut  s etividenty/ispt  au  Popo . \ h ll  [ - 

a jf  t d Krijljp  jT 

\ Bot  M % 

\l  \ V ,,  MocoJ#  ,A‘  W»,  , 

mm V*»-' .»/K'i/ ,,  y 


j£v  larulen 


f:As.  aS* 


VOYAGES 

Dü  CHEVALIER 

DES  M.*** 

EN  GUINEA  , AUX  ISLES 

' VO  I S I N E S, 

ET  A CAYENNE. 

PREMIERE  PARTIE 


CHAPITRE  PREMIER. 

Le  Chevalier  des  M * + *.  pari  du  Havre  de 
Gr acc.  Defcription  de  ce  Port . Soft 
Poyage  jufqu'd  /’ Orient* 

E Chevalier  des  M***.  a fait 
tant  de  Voyages  en  Afrique 
& aux  Ifles  de  LAmdrique  , 
qu’encore  que  je  ne  promette 
ici,  que  celui  qu’il  a fait  pendant  les  an- 
nges  1724  1 7 z j.  1 7 2 6.  je  ne  laiflerai 
Tome  L A pas 


2 VOYAOES 

pas  de  rapporter  , quand  Poccafion  s’cn 
prdfcntera,  ce  qu’il  a vü  dans  fes  Voya- 
ges  precedens  , & les  remarques  qu’il  a 
faires  pendant  qu’il  a commande  les 
Vaifleaux  taut  de  la  Compagnie  des  In- 
des , que  des  autres  Compagnies  qui  Tont 
prdccdde , & dans  les  armemcns  parti- 
culiers  oü  il  a etd  employd.  Cela  m’a  pa* 
ru  ndceflaire  pour  contenter  entierement 
la  curiofitd  du  Public,  a qui  parccmoycn 
on  ne  laiflera  rien  ä delirer  für  ce  qui  re- 
garde  la  Guinee,  en  comprcnant  fous  ce 
110m  , la  valte  dtendue  de  cötes  qu’il  y 
a depuis  la  riviere  de  Serrclionne,  julqu’ä 
Pille  du  Prince. 

J’ai  remarquddansma  Relation  de  PA- 
frique  Occidentale,  que  la  riviere  deSer- 
relionne  , etoit  la  borne  qui  fdparoit  les 
deux  Compagnies  que  l’on  connoilfoic 
en  France  fous  le  nom  de  Compagnie 
du  Senegal  & de  Compagnie  de  Guinee. 
La  Compagnie  des  Indes  formde  en  1718. 
fous  le  nom  de  Compagnie  de  Miffiflipi* 
ayant  acquis  les  droits  de  toutes  les  autres 
Compagnies,  c’eit-ä-dire,  du  Senegal, de 
Guinde  , de  Canada,  de  Mifliflipi , des 
grandes  Indes,  n’a  pas  manqud  de  conti- 
nuer  le  commerce  que  toutes  ccs  differen- 
tes Compagnies  faifoient  dans  les  lieux 
de  leurs  conceflions  ; on  prdtend  meine 
qu’elle  Pa  augmentd  conliderablcmcnt. 
Elle  travailJe  en  effet  avec  des  fonJs  n 
conliderables , qu’on  peut  tont  efperer  du 
fjavoir  - faire  de  ccux  qui  la  conduifent. 
Elle  a confcrvc  les  ddpartemens  des  an- 

cien- 


en  Guine’e  et  a Cayenne  j 
ciennes  Compagnics,  afin  d’eviter  lacon- 
fulion;  eile  a un  Direötur  general  dans 
Je  departement  du  Senegal , qui  commencc 
au  Cap-blanc  , & qui  finit  a la  riviere  de 
Serrelionne;  &unautre  Dirc&eur  general 
pour  Je  departement  de  la  Guinee,  prifc, 
comme  nous  venons  de  le  dire  , depuis 
cette  riviere  de  Serrelionne  , jufqu’ä  l’Iflc 
du  Prince  qui  appartient  aux  Portugals, 
car  quoique  dans  les  termes  de  fa  concef- 
fion  , eile  puiffe  dtendre  fon  commerce 
jurqu’auCap  de  Bonne  Efperance , on  n’a 
point  \il  juiqu’ä  prefent  , qu’clle  en  ait 
fait  aucun  für  cette  c6te,  depuis  le  Ro- 
yaume  d'Ardres  jufqu’a  ce  Capfameux, 
ni  qu’clle  y ait  eu  d’dtablilfemens , de 
Comptoirs  ni  de  Forterefles. 

Lcs  Vaifleaux  qu’clle  arme  en  France, 
ont  leur  dellination  particuliere  pour 
quclqu’un  de  ces  departemens  , & lans 
une  neceffite  abfolue  , les  Commandans 
nc  s’avifcnt  point  de  changer  leur  route, 
& d’aller  fe  faire  voir  dans  les  lieux  d’un 
departement,  pour  lequel  ils  ne  font  pas 
ddiinc^. 

Tout  le  monde  f<;air,  que  le  magafin 
general  de  la  Compagnie,  fon  Port  pr  in- 
cipal,  fon  Arcenal,  lont  ä l’Orient,  Vil- 
le , Bourg  , ou  Village  , comme  on  le 
voudra  appeller,  litud  au  fond  de  la  Bayc 
du  Port-Louis,  & ä i’embouchure  de  la 
riviere  de  Pontcrof  ou  c Blavet  ; mais 
cela  n’empeehe  pas  qu’ellc  ne  faffe  fes 
armemens,  comme  eile  le  juge  ä propos, 
dans  tous  les  Ports  du  Royaame.  C’elfc 
A 2 1* 


4 VOYAGES 

la  commodite  des  chargemcns  ou  des 
<5quippemens  des  Vaifleaux  qui  la  ddter- 
miiie.  Qudqucfois  les  Vaifleaux  , tout 
armez  & tout  ebargez  , fortent  de  Dun- 
querque,  du  Havre,  deßreft,  de  Nantes, 
de  la  Rochelle,  & d’autres  Ports,  & font 
route  vers  les  lieux  de  leur  deftination  , 
quelquefois  eile  fait  les  armcinens  dans 
certains  Ports,  eile  y Charge  fcs  Vaifleaux 
des  marchandifes  dont  eile  a befoin  pour 
fon  magalin  de  l’Orient,  & quand  ils  y 
font  arrive2  , & qu’ils  ont  dechargd  cc 
dont  ils  dtoient  chargez,  eile  leur  donnc 
les  carguaifons  convenables  aux  endroits 
£our  lelquels  eile  les  deftine  & leur  en 
fait  prendre  la  route. 

La  Fregate,  l’Expedition  , du  port  de 
tyo.  tonneaux  , armee  de  24.  canons  & 
de  40.  hommes  d’equipagc  cn  temps  de 
paix,  avoit  etd  armdc  au  Havre  deGrace 
& chargee  de  chanvre  pour  l’Arcenal  de 
POrient. 

La  Ville  qu’on  appelle  ajourd’hui  le 
Havre  de  Grace  , s’cft  appellee  d’abord, 
, Francifco-Pole  , du  nom  de  Ion  Fonda- 
Srtcc!rCdC tcur  Francois  I.  Roy  de  France.  Avant 
ce  Prince,  l’endroit  oü  eile  eft  bätic  ctoit 
entierement  defert,  ou  tout  au  plus  n’d- 
toit  occupe  que  par  quelques  cabanes  de 
Pecheurs  , que  la  commodite  de  la  pc- 
chc  y attiroit.  Elle  ett  2 Pextremitc  du 
Pays  de  Caux  dans  la  Normandie  , ä 
Pembouchure  de  la  riviere  de  Seine,  dans 
un  terraiu  uni  , marecageux  , & qui  n’cft 
commande  d’aucune  hauteur.  Ce  Prince 

l’cn- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  y 

Penferma  de  murailles  avec  des  tours  , 
dont  il  en  refte  encorc  aujourd’hui  quel- 
ques-unes.  I)  commcngales  jettees  de  bois 
qui  forment  le  Port,  il  la  peiipla  des  Ha- 
bitans  des  lieux  voifins  qui  voulurent  s’y 
venir  etablir,  & des  ce  temps-lä  on  y en- 
tretint  une  Garnifon,  pour  empecher  les 
cnnemis  de  PEtat  de  s’en  emparer;  caron 
reconnut  bien-tot  Ion  utilite  & fa  confe- 
quence,  & quoique  pctice  & alfezmalfor- 
tifide,  on  la  regarda  avec  raifon,  commc 
une  clef  de  la  France  de  ce  cöte-la  ; c’eft 
ce  qui  fait  quc  quelques  Autcurs  l’ontap- 
pel  1 de  Caftrum  novunt , ou  le  Fort-neuf: 
il  y a pourtant  bien  des  anndes  qu’on  ne  la 
connoit  plus,  ni  fous  cc  110m,  ni  fous 
celui  de  Francifco-Pole,  mais  leulement 
fous  celui  de  Havre  de  Grace,dontil  n’eli 
pas  poffible  de  donner  la  vdritabledtimolo- 
gie,  nide  dire  letemps  ou  l’occalion,pour 
laquelle  ce  110m  lui  a etd  impofe. 

La  Ville  avec  le  Port,  fansy  compren- 
dre  la  Ciradelle  , forment  une  efpece  de 
triangle  Ifocelle  , fortifid  du  c6te  de  la 
Campagne  de  trois  Baliions  unis  par  des  ?c[c 
courtincs  fi  longues  , qu’on  a etd  obligd  dc  aVllCr 
de  les  couvrir  de  plufieurs  pieces  detachdes 
au  nombre  dc  fept,  qui  ayant  dtd  faites  en 
divers  temps  & par  differens  Ingenieurs , 
n’ont  pas  toutc  la  regularitd  qu’ellesau- 
roient  eues,  (i  on  avoic  travailld  de  luitei 
& qu’on  eüt  cu  un  defleinfixe  de  faire  une 
enveloppc  ä la  premiere  cnceinte  ballion- 
nde,qui  paroit  avoir  ete  faite  danslegoüc 
du  Chevalier  de  Ville. 

A 3 


L* 


£ V O Y A G E S 

La  baze  ou  le  cö  16  qui  rcgnrdc  laMcr, 
n’a  qu’une  courtine  allez  longue  , termi- 
n<5e  du  cötc  de  ttrre  par  un  ßaltion  qui 
couvre  1’angle,  & du  cöre  de  l’entrde  du 
Port  par  un  dcmi  Baftion  > entre  icquel 
& Pentrtfe  du  Port  il  y a un  elpace  allez 
grand  , ferme  d’une  grolle  muraiile  qui 
paroit  un  reite  de  la  prcmiere  enceinte,  & 
une  grolle  Tour  qui  fert  de  magalin  ä 
poudrc,  dans  lequel  tous  ies  Vaifieaux  qui 
entrent  font  obligez  de  inettre  leurs  pou- 
drcs  , leurs  gargouffes  , leurs  grenades 
chargtfes,  & gdnlralement  tout  ce  qui  eit 
fufceptible  du  fcu  & qui  pourroit  cauler  du 
defordrc.  Entre  cctte  Tour  & le  dcmi 
Baltion,  eft  une  des  portcs  de  laVille.  La 
courtine  du  cAt 6 de  la  Mer,  dt  couverte 
d’une  grandc  demie  Lune  ä flanc , avec  un 
foffd  large  Sc  plein  d’cau  , accompagnde 
d’un  chemin  couvert  & d’un  glacis  qui 
s’tftend,  jufqu’oü  vient  la  Mer  quandelle 
dt  haute. 

C’elt  par  cette  porte  qu’on  entre  für  la 
jettee  du  Nord,  qui  avec  celle  qui  lui  eit 
parallele,  forme  l’entrec  du  Port.  Ces 
jettdes  n’doient  antrefois  que  de  bois,  & 
par  confequetit  fujettes  ä de  frequentes 
& tres  conlidcrables  rcfparations,  On  les 
a faites  de  pierrcs  de  taille  , & on  les  a 
prolong£es , autant  qu’il  a 6t6  polfible,  dans 
un  endroit  comme  celui-Iä,  oü  la  Mer  eft 
fouvent  trcs-grolfe  & cxtremement  forte. 
Au  bout  d’une  de  ces  jett£es  ,eft  utieT our 
quarrte  qu’on  appclle  laTourde  la  Chaine , 
für  laquelle  on  a place  lc  Fanal. 


La 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  7 

La  jettee  du  Sud  fait  plufieurs  angles* 
Sc  fe  termine  ä la  Citadelle.  Elle  ferme 
le  Port  avec  le  quai  qui  lui  eft  oppofe.  II 
n’eft  pas  des  plus  grands,  mais  il  eft  des 
plus  avantageux  pour  les  Vaifleaux  qui 
ont  la  commodke  de  s’amarcr  a des  an- 
neaux  de  fer  qui  font  fcellez  für  les  quais* 
für  lefquels  ils  peuvent  decharger  Ieurs 
marchandifes  ä l’aide  d’une  planche  , fans 
avoir  befoin  de  chalouppes.  II  atteche 
quand  la  Mer  eft  batte  Sc  les  Vaifleaux  de- 
meurent  für  la  vaze,  ils  fe  relevent  a me- 
Lire  que  la  Mer  revienc.  Si  le  vent  eft: 
violent  dans  ces  momens,  les  Vaifleaux  fe 
choqucnt,  Sc  il  faut  de  grandes  attentions 
pour  empecher  qu’il  n’arrive  des  avaries  j 
c’eft  le  plus  grand  inconvenient  de  ce  Port  > 
mais  il  lui  eft  commun  avec  tous  ceux  qui 
a lieche  nt. 

Lc  Port  eft  etroit,  comme  on  le  peut  voir 
für  le  * plan  que  j’en  donne  ici,  il  eft  long 
en  echange,  Sc  fait  un  des  cotez  de  la  Ville; 
il  fe  termine  au  Baftion  des  Capucins  qui  eft 
la  pointe  de  la  Ville,  il  eft  coup6  environ  au 
milieu  de  fa  longueur , par  une  branche  par- 
tagee  en  deux  par  une  double  eclufe.  La  par- 
tie  contigue  au  Port  fert  cncorc  pour 
Vaifleaux  marchands.  Celle  que  les  eclufe^ 
rcnferment>  eft  deftinde  pour  les  Vaifleaux 
du  PvOi,  on  i’appelle  le  baflin.  Les  Vaifleaux 
y font  toujours  ä flot  par  lc  moyen  des  eclu- 
ies  qui  retiennent  l’eau  ä une  hauteur  conve- 
nable.  On  les  ouvre  quand  la  Mer  eft  hau- 
te ) afin  de  changer  Sc  purifier  leau  du  baf- 

Tom.  /.  A4  lia* 

* L’Aateur  a oublic  de  donner  cc  plan. 


8 Voyagbs 

fin,  & on  !es  ferme  des  que  Ia  Mer  baifle» 
& qu’elle  n’eft  plus  qu’a  la  hautetir  donc 
on  a befoin.  11  y a ä i’extremite  du  baffin 
un  arcenai  Sc  des  chantiers  de  conftruo 
tion , une  Ecole  de  Marine  , 6c  generale- 
ment  tout  ce  qu’on  voit  dans  les  autres  ar- 
cenaux  du  Royaume. 

Quoique  le  baffin  foit  deftine  particu- 
lierement  pour  les  Vaifleaux  du  Roi , on 
ne  laifle  pas  de  permettre  quelquefois  aux 
Vaifteaux  des  Particuliers  de  s’y  retirer, 
furtout  a ceux  de  la  Compagnie,  ä qui  Sa 
Majefte  a 2ccorde  ce  privilege , mais  les 
uns  «Sc  les  autres  font  obligez  de  fc  foü- 
mettre  aux  rcglemens  etablis  dans  le  baffin. 
Qui  que  ce  foit  3 n’y  peilt  avoir  de  lumie- 
re  pendant  la  nuit  , fans  une  permiffion 
expreflc  du  Commandant , 6c  comme  on 
les  y faic  jouir  de  toute  la  protcdlion  dont 
ils  ont  befoin  , on  cxige  auffi  d’eux  une 
parfaite  obciffiince. 

Le  baffin  Sc  le  petit  Port  qui  lui  fert  d’en- 
tree,  partagcnt  la  Ville  en  deux  parties  in- 
egales. La  plus  grande , eil  du  cbte  du  Cou  • 
chant.  Les  rues  font  allez,  droites  > mais 
inegales  en  laigeur  6c  plus  etroites  que  lar- 
ges  , les  maifons  font  alfez:  hautes  6c  fort 
ferrees  ä caufe  de  la  quantite  de  logemens 
que  demande  le  pcuple  nombreux  qui  les 
habite.  On  pretend  que  cette  Ville,  toute 
petite  qu’elle  eft  , renfeime  plus  de  vingt 
mille  ames  , Sc  qu’il  y a dans  ce  nombre 
plus  de  fopt  mille  fcmrnes,  ou  filles,  occu- 
pecs  a faire  de  la  dentelle.  La  grande  E- 
glife  eft  au  centre  de  cectc  partie.  Elle  fert 

de 


en  Gitine’e  et  a Cayenne.  9 

de  Paroiife  , car  la  veritable  Paroifle  du 
Havre  oft  au  Bourg  d’ingouville,  a 
Heues  au  Nord  de  la  Ville,  ce qui  montre 
Pantiquitd  d’ingouville  & la  nouveautd  de 
celle  du  Havre.  Lc  Cure  d’ingouville  rc- 
fide  neantmoins  ordinairement  au  Havre, 

& un  de  les  Vicaircs  qui  fait  fa  rcliaence 
a Ingouville,  en  deffert  l’Eglife  a la  plasc 
du  Cure  , qui  ne  fait  point  de  proces  a 
ceux  qui  Pappellent  Cure  du  Havre,  car 
la  Philofophie  enfeigne  , que  la  ddiomi- 
nation  doit  fe  prendre  de  la  plus  noble  par- 
tie,  & il  ett  certain  que  le  Havre  eftaprd- 
fent  infiniment  plus  confiderablequ’Ingou- 
villc  n’a  jamais  etd.  II  y aencore  dans  cet- 
te  meme  partic  un  Monnftere  de  Reli- 
gieules  Urfdlines. 

L’autre partie  de  la  Ville,  com^rifeen- 
trele  BafTm  & le  Port  & terminde  au  Baf- 
tion  des  Capucins  , a fcs  rueS  plus  regu- 
lieres  & plus  droites.  C’eft  dans  cctte  par- 
tie que  demeure  l’Intendant  de  la  Marine. 

Je  ne  f<jais  s’il  n’eft  pas  meine  Intendant 

de  Jufticc,  Police,  & Financcs  de  tout  le 

Gouvernement  du  Havre,  quirenferme les 

Villes  de  Montivilier  & Harflcur,  & qui 

fait  un  Gouvernement  general  enclave 

dans  le  Gouvernement  gdneral  de  Nor-  LeHmeeft 

mandie,  qui  domaeäceluiqui  en  eß  pour-“^^^ 

vü  le  rang  de  Gouverneur  de  Province.  n€iaj^  ® " 

Les  Capucins  ont  un  Couvent  en  cette 

Partie  ; il  dl  voilin  du  Baftion  qui  porte 

leur  nom. 

La  Citadelle  dl  ä PF  ft  de  la  Ville,  ei- 
le a dd  bätie  fous  le  regne  de  Louis XIII  rituelle 4» 


to  V O Y A <5  E S 

du  temps  du  Miniftcredu  Cardinal  de  Ri- 
chelieu. C’eft  un  quarre  regulier  tcutbä- 
ti  für  pilotis,  fes  foflez  font  pleins  d’eau, 
trois  de  fes  courtines  fon.t  couvertes  de 
tn  is  demies-Lunes  , deux  defquelles  qui 
regardent  la  terre  font  ä l’ordinaire  dans 
le  foife.  La  troifidme  qui  donne  für  le 
Port  , eft  für  le  chemin  couvert , & n’a 
poiut  de  fofTd.  Elle  fort  ä couvrir  la  por- 
te  par  laquelle  on  va  de  la  Citadelle  a la 
Ville  , & ddfend  le  Pont  de  pierre  qui  y 
conduit  & qui  traverfe  le  Port.  Les  Bai- 
tions  font  vuides  ; le  chemin  couvert  eft 
large,  & Pextr&nitd  du  glacis  eft  couver- 
te  par  un  avant-fofte  plein  d’eau.  Les  de- 
dans  de  la  Citadelle  font  bien  bätis.  II  y 
aune  Place  d’armes  quarree;  un  des  cötcz 
eft  formd  par  l’Eglile  , & les  maifons  de 
PAumönier  & de  quelques  Üfficiers.  On 
voit  au  cAce  oppol<£  le  logemen t du  Gou- 
verneur. Les  Calernes  occupent  les  deux 
autres  cAtez  Cette  Place  , comme  il  eft 
de  le  voir , eft  des  plus  confiderables’ 
cu  Royaumc  ; eile  avoit  cette  reputation 
avant  m£me  qu’elle  ffit  foitifidc  comme 
eile  l’eft  aujourd’hui.  Qui  cn  feroit  mai- 
tre  , le  feroit  cn  memc  temps  de  Pcntree 
dela  rrviere  & de  tout  le  commerce  qui  fe 
fait  ä Roüen  & ä Paris.  Les  Rcligion- 
naires  la  furprirent  cn  1562.  & la  livrerent 
aux  -Vnglois  ; mais  on  ne  donna  pas  le 
temps  aux  ennemis  de  la  France  de  s’y 
fortifier  : on  Paffi£gea  aulfi-tAt  & on 
la  reprit , Sc  depuis  cc  temps-la  on  Pa 


es  Guine’e  et  a C avenhe.  I* 
gardee  avec  d’autant  plus  de  foin,  qu’oR 
cn  a mieux  connu  l’importance. 

Outre  la  Porte  qui  conduit  aux  jet- 
tdes  , il  y en  a une  au  Nord  du  cötc  de 
terre  qui  conduir  a Ingouville,  par  le  moyen 
d’une  chaulße  qui  traverfe  les  marais  & 
les  ruifleaux  qui  font  en  grand  nombre  de 
ce  cötd  lä,  & qui  rendent  l’approche  de 
)a  Ville  extremement  difficile* 

Qui  necroiroit  qu’une  Ville  ßtueedans 
un  air  groffier  & tel  qu’on  le  doit  atten- 
dre,  entre  une  grolle  rivierey  la  Mer  & 
des  marais,  ne  produiroit  que  des  gens 
grofliers,  impolis  &plus  propres  ä la  ma- 
noeuvre  des  Vailfeaux,  qu’a  entretenir  u- 
ne  vie  civilc?  Qui  ne  croiroit  encore  qu’u- 
ne  teile  Ville  cß  incapablede  produiredes 
S9avans  ? On  le  tromperoit  ndanmoins 
infiniment  i i on  portoit  un  tel  jugement* 
Il  y a peu  de  gens  en  France  , peut-dtre 
meine  n’yena-t-il  point,  qui  loient  plus 
fpirituels,  plus  polis,  que  les  gens  du  Ha- 
vre. Ils  aiment  les  Etrangers , ils  clicr- 
chem  a faire  plaiftr  & le  font  de  bonne 
grace;  ils  font  francs  & (incercs;  il  com- 
merccnt  avec  hon  neu  r & avec  bonne  foi  y 
& quoiqu’ils  lynchen  t parfaitement  bien 
leurs  inter^ts  , il  ne  paroit  point  dans 
leur  conduite  de  cralfe  ni  d’aviditd,  enco- 
re moins  de  fupercherie  ß ordinaire 
aux  Mirchands  ; il  femble  qu’ils  ayenr 
celß  d’etre  Norinands  depuis  qu’ils  ont 
celfe  d’dtre  renfermex  dans  l.c  G o uv  er  ne- 
ment  general  de  Normandie. 

On  pouroitaugmenter  confiderablemeitf 
A 6 le 


neu*. 


12  V O T A G E S 

le  Port,  cn  creufantun  baffin  entreleBaf- 
tion  des  Capucins  & la  CitadelJe  , & le 
faire  de  teile  grandeut  & de  teile  profon- 
deur  qu’on  jugcroit  ä propos.  On  pou- 
roit  meine  y tenir  les  Vaifleaux  toujours  ä 
ffot.  11  eff  vrai  que  la  depenfe  feroit  un 
peu  forte  ; mais  la  commoditd  qu’on  en 
tireroit  feroit  infinie  ; les  Vaifleaux  y fe- 
roient  dans  une  iÜretd  eruiere,  la  Mer  ni 
les  ventsne  pourroient  point  les  endom- 
mager,&  dans  un  ternps deguerreils n’au- 
roient  rien  ä craindre  des  bombes  des  en- 
nemis. 

Voilä  bien  des  avanrages  ponr  une  auf- 
fl  petite  Ville  que  le  Havre  & pour  Ion 
Port  qui  eff  trop  reflerre ; mais  il  n’eft  pas 
bien  facile  d’en  joüir , la  rade  eff  mauvai- 
fe,  expofee  aux  vents  de  Nord  & de 
Oüeft-Nord-Oüeff  quiyfont  tres-violens. 
llsjettent  les  Vaifleaux  ä la  c6te  fans  ei1 
perancc  de  le  relever.  Les  Capitaines  bien 
lages  qui  arrivantälaradene  feuvem  gag- 
ner  l’enrree  , parce  que  la  Mer  eff  balle  , 
doivent  pliltöt  faire  quelques  bordees  au 
large  que  d’attendre  en  rade  le  retour  de 
la  manfe.  lls  ne  courent  point  de  rifque 
en  laifant  cetre  nianoeuvre,  & ils  en  cou- 
reroient  beaucoup  en  moüillant  en  rade. 

Des  qu’un  Vaifleau  paroit  vouloir  en- 
trer  dans  le  Port , on  lui  envoye  un  Pi- 
lote cAtier.  Le  Roy  en  entretienr  plu- 
ficurs;  ils  font  examinez  & re^us  a l’Ami- 
raute  , & f^avent  en  perteöion  le  gilfe- 
ment  des  bancs  de  fable  & de  rochers  qui 
font  devant  rentr^c,  6t  qui  Ja  defendent 


en  Guine’b  et  a Cayenne  13 
des  entreprifes  des  ennemis.  Ils  font  uu 
miftere  de  cette  connoißance  & ils  ont 
raifon.  Des  que  le  Pilote  cötier  a mis  le 
pied  dans  un  Vaiifeau  , le  Capitaine  le 
lui  abandonne  ablolument,  juiqu’äccqu’il 
foit  amarre  au  quay. 

Daus  le  temps  de  paix  les  Vaifleaux  d- 
trangers  joüiüeut  du  meine  avantage,  on 
leur  envoye  des  Pilotes  cötiers  pour  Ks 
entrer  & les  ibrtir,  & onprendgarde  foig- 
neufement  qu’ils  n’obfervent  les  bancs  & 
qu’ils  ne  fondent. 

Ce  fut  donc  du  Havre  que  le  Cheva- 
lier des  M***.  partit  avec  laFregate  l’Ex-  Depait 
pedition  , le  Dimanche  lix  Aoöt  1724.  Havre. 
Le  calme  l’obligea  de  le  faire  remorquer 
par  quatre  chaloupes  jufqu’au  dclä  des 
jettees.  11  s’dleva  enfuite  un  vent  foible  & 
variable  qui  Pobligea  de  faire  des  borddes, 
qui  le porterent  entin  ä la grande  rade  qui  eit 
ädeux  lieues  de  la  Ville.  11  y moüilla  lur 
les  lix  heures  du  iöir  par  dix  bralles , fond 
de  cailloux  , ayant  le  Cap  d’Antifcr  au 
Nord-Elt  quartd’Elt  & la  Tour  de  Notre- 
Dame  a Elt-quart  de  Sud-Eft  cinq  degrea. 

Quelque  prdcaution  que  les  Capitaines 
des  V aiifeaux  armez  au  Havre  puiilent 
prendre  pour  raffembler  leur  dquipage  a- 
vant  de  fortir  du  Port,  il  s’en  ddrobe  tou- 
jours  une  partie,  & lur  tout  de  ceux  qui 
011t  encore  quelque  argem  de  rede  de  leurs 
avances;  ils  ne  fe  croiroient  pas  en  ffire- 
td  de  confeience  , s’ils  en  emportoient  la 
moindre  partie,  ils  croyent  le  devoirtout 
entier  au  cabaret , il  faut  qu’ils  le  ddpen- 
A 7 vent 


14  V O f A C E s. 

fent  tout  avant  quedcs’embarquer.  Quand 
il  eft  fini,  ils  prennent  une  chaloupe  , & 
conduits  par  ceux  qui  les  ont  aidez  ä le 
ddpenfer  , ils  vont  joindrc  leur  VaifTeau 
eil  rade.  II  femble  qu’etant  alors  dechar- 
gez  d’un  fardeau,  dont  la  pelanteur  auroit 
pu  faire  fombrer  le  ßätiinent,  ils  n’ayent 
plus  qu’ä  faire  volle  & commenccr  leur 
voyage  fous  les  aufpices  de  la  pauvretc  t 
ä laqucile  leur  mauvaife  conduiteles  a rc- 
duits. 

Ce  fut  donc  pour  attendre  ces  matelots 
debauchez  , que  le  Chevalier  des  M***. 
fut  oblige  de  moüiller  en  rade,  & d’atten- 
drcavec l’inquietude  d’un  homme  quicon- 
noit  le  danger  de  cc  polte  , qu’ils  eullcnt 
achev<f  de  confommer  leur  argent.  Quoi- 
qu’il  püt  faire,  ni  fes  coups  de  canon,  ni 
fon  Pavillon  cn  berne  nc  purent  les  tirer 
des  cabarets  oü  ils  dtoient.  11  falut  paller 
toute  la  nuit  & !e  lendemain  dans  cc  mau- 
vais  endroit,  jufqücs  lur  les  cinq  heures 
& demie  du  foir  que  le  vents’etoit  misau 
Nord-Nord-Oüefl  avec  une  violence  ex- 
treme accompagnee  d’uncgroire  pluye,ce 
qui  prefagcoit  un  tcmpfite  , il  refolut  de 
rcntrer  dans  le  Port  , plutöt  que  de  s’ex- 
pofer  ä fe  voir  affaler  a la  cöte , d’oü  il 
ne  lui  auroit  pas  d<£  poffible  de  fe  relever. 
11  faloit  pour  cela  Iever  l’ancre  qu’il  avoit 
xnoüille  , mats  le  vcnt  ctoit  li  furieux  & 
la  Mer  devint  (i  große , que  tous  fes  ef- 
forts  devinrent  inutiles.  Ses  matelots  fe 
rebuterent  voyant  trois  ou  quarre  de  leurs 
compagtions  bleffez  par  le  cabelian  qui 

ks 


es  Gu!K&’£  et  a Cayenne.  15 
les  emportoit  malgr<5  tont  cc  qu’ils  pou- 
voient  faire  , deforte  qu’on  fut  obligd  de 
laifler  filer  le  cable  6c  de  gagner  Pentrce 
des  jettees.  Le  Vailleau  alloit  donner  dc- 
dans,  quand  1c  vent  totnba  toutd’un  coup, 
la  pluyc  to.uiba  avec  le  vent,  le  calmefuc- 
ceda  a Porage  , chofe  fort  ordinaire  dans 
la  faifon  oü  Ton  etoit,  deforte  qu’il  refo- 
lut  de  retourner  au  polte  que  l’on  avoit 
quitte.  On  eut  bientAt  dragud  Pancre , tous 
les  matelots  fe  trouverent  a bord  , 6c  011 
fe  mit  en  etat  de  faire  voile  aufli-töt  qu’on 
auroit  un  peu  de  vent. 

II  en  vint  un  peu  avant  minuic,  on  s’en 
fervit  aufti-tAt,  011  leva  Pancre,  on  even- 
ta  les  volles  , 6c  on  porta  a route  environ 
& une  heureapresminuit  leMardy8.  Aoüt. 
Le  vent  dtoit  Eft-Nord-Eft  petit  frais,  011 
porta  au  Nord-Nord-Oüeft,  6c  comme  la 
Mer  dtoit  belle , on  fe  trouvavers  les  qua- 
tre  heures  du  matin  par  le  travers  du  Cap 
de  la  Heue,  environ  cinq  lieues  au  large, 
le  Cap  reflant  au  Sud  Eft  quart  d’Eft. 

O11  dccouvrit  Barfleur  für  les  8.  heures  du 
matin  au  Nord-Oüclt  quart-d’Oüeft,  mais 
levent  s’etant  rang6auNord-Oüeft,onfut 
obligc  de  changer  le  bord  6c  de  courir  au 
Nord-Eft.  On  continua cette  route jufques 
für  les  quatre heures  apres  midi  que  le  vent 
etant  enticrement  tombe  , 011  fe  trouva 
dans  un  calme  profond  avec  une  groire 
Mer  clapoteufe  , qui  faifoit  battre  les  Voi- 
les fnr  les  mäts  avec  tant  de  violence  , 
qu’on  tut  oblige  de  tout  emmener  de  crain- 
te  qu’elles  ne  fc  briläflcnt.  On  dejpeura 

ainfi 


16  V O r A G E 5 

ainfi  ä mäts  & ä cordcs  , jufqu’au  Mer- 
credy  neuf  Aoüt  , für  lcs  quarre  heures 
apres  midy  que  le  vent  drant  revenu  au 
Nord  quarr  de  Nord-Üüdt  , memc  allez 
frais  , on  porca  au  Nord  quart  de  Nord- 
Eft,  pour  s’elever  du  Cap  de  Barfieur. 

(Jn  ddcouvrit  Tille  de  Wichk  en  An- 
gleterre  Pur  les  huit  heures  du  matin  , on 
en  etoic  eloigne  de  huit  a neuf  Heues. 

• Elle  etoit  au  Nord  quart  de  Nord-Eft , 
du  Vaifllau.  On  ne  manquapas  de  porcer 
defius  aulli  töt  jufqu’a  la  diftance  d’en- 
viron  deux  iieues,  Le  vent  s’etant  alors 
rangd  ä POüelt,  on  a gouvernd  & mis  lc 
Cap  au  Nord-Nord-Oüe(t.  On  a fait  cet- 
te  route  jufques  vers  les  4.  heures  apres 
midy  , qu’on  a mis  le  Cap  au  Sud-Sud- 
Oüjft,  la  pointe  de  l’Ifle  de  Wichk  etant 
aiors  au  Nord-Elt  quart-d’Elt  , la  poince 
de  la  Boule  au  Nord-Oiieft. 

Le  Vailfeau  ayant  continud  cetre  rou- 
te jufques  vers  les  quarre  heures  apres 
midy  du  Jeudy  dixidme  Aoüt  , le  Che- 
valier des  M***.  fit  mettre  le  CapauSud- 
Sud-Oüelt , & le  trouva  bien  tßt  apres 
au  milieu  defept  Vaifleaux  qui  paroiffoieiu 
Viiflcaux  venir  du  large,  deux  defquels  etoient  demä- 
dsmaicz.  tez  de  leurs  huriiers , cela  lui  fit  connoitre 
d’ouvenoit  lagrofleMerqu’ilavoit  trouvd 
les  jours  prdeedens,  & que  ces  Vailleaux 
avoient  fouffert  une  tempere  violente , 
dont  cette  Mer  ugitde  & tempetueufe  etoit 
un  refte. 

Le  vent  dtant  venu  ä l’Oiieft  fur  les  cinq 
heures  avec  une  extreme  violence  & beau- 
- coup 


en  Guine’e  et  a Caynenne.  17 
coup  de  pluye  , il  fit  mettre  le  Cup  au 
Nord-Nord-Oüdi  & contiuua  cette  rou- 
te jufqucs  lur  les  dix  heures  du  matin, 
qu’on  ddcouvrit  la  cöte  de  Normandie 
environ  ä deux  Heues.  Mais  la  brume  e'- 
toit  li  dpaifTe  , qu’on  ne  put  reconnoitre 
diftinöement  l’endroit  oü  011  dtoit.  Cela 
obligea  le  Capitaine  de  continuer  de  por- 
ter Nord-Nord-Üüert,  le  vent  etant  toü- 
jours  ä rOüefi  & fored.  II  diminua  uri 
peu  für  le  midy  , mais  il  recommenfa  z 
foufler  avec  fa  premiere  violence  lur  les 
huit  heures  du  foir,  ce  qui  pourtant  n’em- 

fgcha  pas  de  continuer  la  route  au  Nord- 
Jord-OUeft  ä petites  volles  , fuivant  en 
cela  l’axiome  des  Marins  , a gros  vents 
petites  voiles. 

Le  vendredy  onzieme  Aout  on  Con- 
tinua la  route  au  Nord-Nord-Oiieft  , le 
vent  dtant  toüjours  ä l’Oüeft,  dans  le  def- 
fein  de  reconnoitre  le  cöte  d’Angleterre. 
Uu  Bateau  pecheur  Anglois  vint  ä bord 
& on  ddcouvrit  quelques  momens  apres 
la  cöte  d’Agleterre  , on  fe  trouva  ä l’em- 
bouchure  de  la  riviere  Sifinou  ä cinq 
Heues  au  large  , on  courut  alors  la  lon- 
gue  bordde  au  Sud  pour  dviter  les  Cafquets 
qui  font  tres-dangereux. 

Le  Samedy  11.  on  fe  trouva  par  le  tra- 
vers de  la  baye  de  Torbay  environ  trois 
Heues  au  large.  Les  vents  etant  todjours 
au  Nord  quart  de  Nord-Oüdt  & fored, 
on  ddcouvrit  le  cap  de  Godckeno,  & on 
porta  auSud-Oiicfi  quart  de-Sud.  Le  vent 
dtant  unpeu  tombdfur  lc  midy,  & s’dtant 

ran- 


JÜ  V O Y A G E 

rang£  au  Nord-Nord-Eft  , on  mir  le  cap 
a rÖiieft-Nord-Oüefi,  cc  qu’on  contitfua 
jufqu’au  Dimanche  13.  für  les  huic  heures 
du  matin  , qu’on  porra  toutes  voiles  de- 
hors  au  Sud-Sud-Oüelt,  afin  d’accoiter  la 
terre  & tächer  de  ddcouvrir  l’Iflc  d’Oüef- 
lant  avant  la  nuit. 

En  effet  on  la  reconnut  für  les  quatre 
heures  apres  midy,  on  en  dtoit  environ  ä 
huit  Heues;  eile  refioit  au  Sud-Sud-Oiieft, 
ce  qui  obligea  le  Capitaine,  de  faire  gou- 
verner  ä rÖüeft-quart  de  Sud-Oücft  juG* 
qu’ä  minuit.  Le  Lundy  on  continua 
la  memc  route  depuis  minuit,  jufques  lur 
les  qnatre  heures  du  matin  , mais  feule- 
ment  avec  les  deux  huniers.  On  mit  a- 
lors  toutes  les  volles  dehors  , & on  porta 
ä rOifcft-Sud-öüeft.  On  d^couvrit  a lix 
heures parfaitement rille  d’Oüelfant,  dont 
011  eftoit  encore  environ  ä lix  Heues.  On 
courut  delfus  jufqu’ä  la  diftance  de  deux 
Heues, apres  quoion arrondit  laroute, afin 
de  parer  les  dangers  qui  font  aux  environs  de 
cette  Ifle.  Lc  vent  etant  alors  tombd  tout 
ä fait,  011  a lerrd  toutes  les  voiles  & mis 
le  Gap  au  Nord-Oücft  , parce  que  l’air 
venoit  de  rOiielt-Sud-Oüeft.  Voici  com- 
mc  cette  Ifie  paroit  ä ceux  qui  en  lont  6- 
loignei  environ  fept  Heues  au  Sud. 
r L’We  d’OiiefiTant  n’a  qu’environ  trois 
iaat.  UC " l‘eues  circonference  , eile  eil  environ- 
nde  de  plufieurs  petites  Ifles  qui  ont  cha- 
cune  leur  nom  particulier,  mais  que  Von 
nc  connoit  toutes  enfcmble  que  fous  celui 
d’Ifle  d’OiiefTant.  Elles  font  ä la  pointe  la 

plus 


fn  Guine’e  et  a Cayenne  19 
plus  Occidentale  de  la  Bretagne.  Tous  les 
Vaififeaux  qui  vontäBreft,  a Port  Louis, 
ä Nantes  & en  d’autres  Ports  de  la  Proven- 
ce, les  viennent  reconnoitre  , & furtout 
ceux  qui  viennent  des  Voyages  de  long 
cours  , lenr  connoilfance  alfure  leur  route 
& les  einpeche  d’aller  donner  dans  les£- 
cueils  qui  font  fr^quens  für  cette  cöte. 

L’Ifle  d’UüclTant  quoiqu’affez  peupl£e, 
n*a que quelques  petits  Villages  & unvieui 
Chäteau  oü  les  Habitansferetirent,  quand 
ils  ne  fe  trouvent  pas  affe*  forts  pourem- 
p£cher  la  ddeeme  des  Corfaircs  ou  des 
ennemis  dePEtat.  ils  font  tous  p£cheurs, 
ils  retirent  leurs  Bätimens  dans  un  petit 
port  fort  comrnode  pour  eux  ; mais  dans 
lequel  les  Bätimens  un  peu  confidcrables 
ne  peuvent  entrer. 

Le  Mardy  iy.  le  vent  drant  venu  au 
Sud -EU  für  les  trois  heures  du  inatin  on 
porta  au  Sud  - Oiieft  quart-Oüert  , il 
for<;a  für  le  midy  au  Sud-Oüeft  ce  qui 
obligea  de  porter  ä rOüelt  - Nord- Oüefh, 
feulement  avec  les  baffes  voiles  jufques 
für  les  huit  heures  du  foir  , que  s’dtant 
ränge  ä POüeft  on  a gouverne  au  Sud-Eft. 

On  continua  cette  route jufqu’au  Mer- 
credy  iö.  vers  les  quatre  heures  du  maiin, 
afin  de  reconnoitre  Grlenan , mais  le  brouil- 
lard  dtoit  fi  dpais  qu’il  a 6x6  impolUblc  de 
voir  Gienau  ny  Pemarck,  Ifles  tres-dan-  Lcsinesde 
gereufes  ; de  forte  que  pour  les  dviter  .Glenan&r®- 
on  fut  obligd  de  gouverner  au  Sud  - Eftmarck. 
quard  d’Eft  jufqu’ä  fix  heures  du  foir, 
que  s’etant  leve  un  petit  frais  de  l’Oüeft, 

ou 


!flc 

frouais. 


flehe 

Congres. 


20  VOYAGES 

on  a porte  an  Sud  quart  de  Sud-Oücft , 
pour  dviter  la  terre  qne  !a  pluye  conti- 
nuelle  & le  brouillard  epais  deroboienta 
la  veue. 

On  ddcouvrit  Pille  deGrouais  le  leudy 
17.  für  les  quatre  heures  apres  midy  , & 
011  y mouilla  für  les  lept  heures  par  les 
quatorze  brafles  fond  de  gros  gravier  äune 
licue  de  terre. 

La  brume  dtoit  fi  dpaiffe  qu’on  ne  pou- 
voir  pas  voir  un  homme  de  Parriere  a Pa- 
vent  du  Vaiffeau. 

Grouais  eit  tine  petite  Ifle  vis-ä-vis  Pem- 
dcbouchure  de  la  riviere  de  Blavet  , Pan- 
crage  y eit  bon  a une  certaine  diftance, 
car  eile  dt  prefque  toute  environnde  de 
rochers  , donr  Papproche  dt  auffi  dan- 
gereufe  aux  Bätimens,  qu’ils  font  utilcs 
aux  Habitans  de  PJfle  , qui  y font  une 
^pdche  tres  abondante  de  Congres,  dont 
ils  font  un  commerce  affez  confiderable. 
Ce  poiffon  eft  trop  connu  pour  en  faite 
ici  la  defeription,  on  fif ait  que  c’eft  une 
efpece  d’anguille  de  mer  d’une  chair 
blanche,  ferme,  graffe  , de  bon  gout, 
quoi  qu’un  peu  durc.  Ce  poiffon  eft  armd 
de  dents  fortes  & pointues,  i!  mord  & ne 
läche  pas  aififment  priie,  fa  peche  eit  ditfi- 
cile  & m£me  dangereufe. 

Enfin  le  brouillard  dtant  tombe  für  le 
midy  , on  mit  i la  voile  & on  entra  au 
Port-Louis  für  Jesdcux  heures  npresmidy, 
!e  Vendredyi8,  Aoüt,  & on  alla  mouil- 
lcr  ä la  radede  Permenok  apres  unvoya- 
ge  ou  plutöt  un  cabotage  ennuyeux  de 

dou- 


11 


em  Guine’e  et  a Gayemme 

douze  jours  depluye,  de  calme , de 
vcnts  forcez  ou  contraires.  On  appelle 
cabotage  la  navigation  qui  fe  fait  fanss’d- 
loigner  beaucoup  de  terre,  & fans  la  per- 
dre  prefque  de  veue  , au  lieu  qu’on  ap- 
pelle  navigation'  hauturierc  cellc  qui  fc 
fait  au  large  & fort  loin  des  terres  qu’on 
perd  abfolument  de  veue  , & dans  la- 
quclle  on  eft  oblige  de  prendre  la  hauteur 
du  Solcil  pour  feavoir  ä quel  degre  de 
Iatitude  on  eft  arrivd  & diriger  ainli  fa 
route. 


CHAPITRE  SECOND, 

Du  Port  - Louis  , de  F Orient  & des 
Carguaifons  ordinaires  pour  le 
Commerce  de  Guinee . 

LE  Port-Louis  eft  unepetite  Villetres- 
bien  fortifide,  avec  une  bonne  Citadcl- 
lc  & un  Port  conliderable  & fort  für  ä l’etn- 
bouchure  de  la  riviere  de  ßlavct  dans 
rOcean,fnr  la  cöte  de  Bretagne  quiregar- 
de  le  Nord-Oiieft. 

Bien  des  gens  la  confondent  avec  la 
Ville  de  Blavet  qui  en  eli  alfez  proche, 
&au-deffus,  für  la  meine  riviere.  Ils 
font  exculables  pour  bien  des  raifons  y 
car  on  peut  dire  que  le  Port-  Louis  a pris 
la  place  de  Blavet  Blavet  avoit  etd  une 
place  conliderable  par  fes  forrifications& 
par  la  commoditdde  fonPort,  lesEfpag- 
nols  s’en  etoient  emparez  dans  le  temps 

de 


11 


V OY  AGES 

dela  Ligue,  & la  gardcrcnt jufqu’a  la  paix 
de  Vefvins  en  1598.  qu’ils  furent  obligcz 
de  la  rendre,  mais  ils  la  rendirent  en  li 
mauvais  ecat , qu’on  ne jugea  pas  apropos 
de  faire  les  depenfes  nifceUaires  pour  re- 
lever  fes  forti  fi  cations , 011  les  lailläache- 
ver  de  fe  ruiner  d’elles- meines,  & 011  fe 
fervit  de  fes  ruincs  fous  le  Regne  de  Louis 
F PÜUr  ^tir  une  V Ille  nouvclle,  mieux 

*zt  üliIS*fituge£  mieux  fortifide,  avec  une  Cita- 
delle  qui  deflend  avantageulement  les 
VaJlIeaux  qui  font  dans  lePort&en  rade. 
Par  reconnoillance,  011 1 ui  donna  le  nom 
de  fon  fondatcur  & on  la  nonuna  le 
Port -Louis.  La  Citadelle  dt  d’autant 
plus  conliderablc,  qu’elle  fe  duftend,  pour 
ainli  dire,  d’elle-meme.  Llle  dt  ifolee, 
la  Mer Tenvironne,  & outre  celalacir- 
confcrence  dl  plcine  de  rochers  , d’au- 
tant plus  a craindrc  qu’ils  lont  couvcrts 
d’eau , & par  confcquent  plus  difficiles  ä 
rcconnoitrc  Sc  ä d\itcr.  C’eft  fous  le 
canon  de  la  Citadelle,  & fous  cclui  du 
Vailleau  qui  porte  le  Pavillon  d’Amiral , 
que  mouillent  les  Vailleau  x qui  11’ont  poim 
affaire,  ä l’Orient. 

En  parlant  de  POrient  dans  le  Cha- 
pitre  precedent,  je  n’ai  pas  oi'6  ddeider  li 
c’etoit  un  Vit  le , un  Bourg  ou  un  Village. 
Je  crois  pouvoir  dire  que  c’elt  un  peu  de 
tout  cela,  car  la  pljice  cd  petite ? eile  dt 
allez  bienperede,  tres-mal  bätie,  ä peine 
Dcfcriptiony  trouvc  t-on  une  trentaine  de  maifonsun 
de  POiicnt.  pCU  paflables,  tout  le  refte  relTcmble  ä des 
Chaumieres  d’un  ou  de  dcux  dtages  au 

plus, 


eh  Guihe’e  et  a Cayenhe  23 

plus,  fi  fujettes  au  feu  qu’on  ne  trouve 
rien  d’extraordinaire  quand  on  en  voic  un 
bon  nombrede  brülees.  Cet  amasdemai- 
fons  n’cft  point  environnd  de  murailles 
ni  de  foflez  , 011  y entre  librement  de 
tous  cftcez.  Eit-ce  une  Ville  ou  un 
Village? 

Sa  fituatlon  cft  cc  qui  le  rcnd  confi- 
derable.  Il  cd  au  fond  de  la  bayc  du 
Port-Louis  ä l’embouchure  de  la  rivie- 
re  de  Pencrof.  II  eit  couvert  & deffen- 
du  par  le  Port-Louis.  Il  faudroit  fe  ren- 
drc  maitre  de  cctte  place  avant  de  lbngcr 
ä l’Orient. 

Ce  licu  fut  donnd  ä la  premiere  Com- 
pagnie des  Indes  en  1 666.  & cctte  Com- 
pagnie ayant  ccdc  fes  droits  a celle  qu’on 
connoiflöit  d’abord  fous  le  nom  de  Com- 
pagnie de  Miffiflipi  , & qu’on  connoit  a 
prdient  fous  celui  de  Compagnie  des  In- 
des ,ou  liinplement  de  Compagnie,  depuis 
qu’ellc  a acquis  les  droits  de  toutes  les 
autres  Compagnies  du  Royaume,  cette 
Compagnie,  dis-je,  la  fait  de  TOrient  fa 
place  d’armes,fon  Arcenal  & fon  magaiin 
general.  Le  Parc  renferme  de  grands  ma- 
galins  tres  bien  bätis  de  pierre  & couvcrts 
d’ardoife.  Les  logemens  desOificiers  font 
grands  & tres  commodes,  il  y a une  cor- 
derie  magnitique,  unemature  tres-belle& 
des  plus  commodes.  Les  Vaifleaux  lont 
pheez  devant  les  magalins  oü  ilsdoivent 
ddeharger  leurs  carguailbns  & recevoir 
edles dont  on  les  Charge,  apres  qu’ilsont 
dtd  raduubcz  de  maniere  qu’ils  n’ont  que 

les 


*4  VOYAOES 

Ies  vcnts  ä attendre  pour  lortir  & pour 
prendre  la  route  de  leur  deftination.  A 
moins  qu’ils  n’ayent  des  ordres  contraires, 
ce  qui  eff  rare,  ils  viennent prendre  leurs 
carguailons  & leurs  derniers  ordres  ä 
rOrient  ou  l'ont  tous  les  magafins.  La 
Compagnie  trouvant  plus  fon  compte  ä 
-Ies  chargcrdans  ce  feul  endroit,  qu’ä  leur 
envoycr  par  desbarques  leurs  carguailons 
dans  les  Ports  oü  eile  les  fait  armer  pour 
des  raifons  particuliercs. 

La  Fregate  PExpedition,  avant  <5td  ra- 
doubde&armec  au  Havre  de  Grace,  n’cut 
autre  chofe  ä faire  ä POrient  que  d’y 
ddeharger  les  chanvres  dont  eile  etoit 
chargee , & de  prendre  les  marchandifes 
de  traite  dont  eile  devoit  etre  pourvüe 
pour  le  commerce  d’Efclaves  qu’elle  al- 
loit  faire  ä la  c6te  de  Guinde. 

Les  carguaifons  pour  cctte  cöte,font 
toujours  les  mernes,  c’eft  a-dire,  quece 
font  toujours  les  mdmes  marchandifes, 
cl les  ne  different  qu’en  quantitd,  & felon 
le  nombre  des  noirs  qu’on  veut  prendre  ä 
la  c6te  pour  les  porter  en  Amerique.  ün 
croit  faire  plaifir  au  public  deluidonner  ici 
la  fadturc  des  marchandifes  pour  une  traite 
de  cinq  cent  a cinq  cent  cinquante  Noirs. 

Fafture  des  Marchandifes  ordinaires  qn'o/t 
forte  a la  Cote  de  Guinee  pour  une.  traite 
de  yoo.  Noirs. 

woo.  iivres  pefant  de  Bouges  ou 
Cauris* 


1000. 


EN  Guine’jl  et  a Cayenne 

zooo*  liv.  de  Contrebrodtf. 

1500.  Pieces  de  Toilles  platilles  de 
Hambourg, 

100  Pieces  Guineas  blanchcs  de  30* 
aulnes. 

5*0  Ditto  bleues  dits  Baftetas. 
iyo  Pieces  Salamporis  blanc  de  14. 
ä if,  aulnes. 

15*0  Pieces  d’Indiennes  a grandes 
fleurs. 

5-0  Pieces  de  Doüette. 

40  Pieces  de  Garas. 

40  Pieces  de  Tapfal* 

200  Fufils. 

600  liv.  de  Cuivre  en  Baflins. 

200  Quartes  d’Eau  de  vic  de  Nantes 
en  Ancres  ou  petits  barils  de  if. 
pots. 

2000  liv.  de  poudre. 

1006  Barres  de  fer. 
jo  liv.  de  Corail. 

So  Caifles  de  pipes  fines  de  Hol- 
lande. 

un  petit  ailortimcnt  de  raflade  ou 
verroterie  de  diverfes  cauleurs. 

Outrc  les  Marchandifcs  que  Pon  vient 
de  fpecifier,  on  ne  rifque  rien  d’en  portet 
davantage,on  s’en  fert  pour  tiaiter  del’or, 
de  Pivoire  , de  l’ambre  gris.  On  peut 
meme  y joindre  des  Chapeaux  fins,  de  la 
vailfelle  d’Erain,  & quelquefbis  de  Par- 
genterie.  desSoyeries,  des  Mouflfelines, 
des  Indiennes  fines  , des  Criftaux  , des 
bijoux,  de  la  Clincaillerie,  des  Liqueurs 
B & 


2,6  VoVAGES 

& des  Vins  de  differentes  fortes , de  la 
Farinc  &toutes  fortes  de  rafraichiffemGiis, 
comme  Sucre,  confitures , fruits  fees  & 
des  Epicerics.  Lcs  Negres  qui  veulent 
copier  les  ßlancs  fc  font  honncur  d’ctre 
pourvüs  de  toutes  ccs  chofes;&  les  Por- 
tugals , Anglois  , & Hollandois  qui  fe 
trouventdans  Ie  paVs,  font  ravis  de  trouver 
l’occafion  d’en  avoir. 

Les  Bouges,  qui  font  l’article  premier 
& le  plus  confiderablc  de  la  facture  que 
l’on  vient  de  donner,  font  des  coquillcs 
Ce  qnec’eft  que  Pon  peche  aux  Iflcs  Maldivcs  ,on  leur 
nue  ksßou-donne  auflile  nom  deCauris  dans  toutela 
5«  oaCatt-Qujn^  H y cn  a de  grolfes  & de  petites, 
ces  aernieres  font  les  plus  eftimees.  Les 
uncs  & lcs  autres  fervent  de  monnoye 
courante  dans  unc  bonnc  partic  de  PAfri- 
que,  au  Sud  du  Niger  ou  du  Senegal. On 
s’en  fert  auffi  dans  quelques  endroits  des 
Indes  Orientales.  Nous  marquerons  dans 
un  autre  endroit,  de  quelle  manierc  eiles 
paffem  dans  le  commerce.  Lcs  Natious 
Europdennes  qui  ont  commerce  anxMal- 
drves , les  ont  de  la  premiere  main  & y font 
par  confcqucnt  un  gain  conliderable;  les 
Hollandois  ont  dtd  longtems  feuls  mai- 
tres  de  ce  commerce  , ä caufe  de  l’Iflede 
Ccylan  dontils  font  cn  pofleflion  ;jccrois 
que  les  autres  Nations  qui  ont  des  Comp- 
toirs & un  commerce  ouvert  aux  cötcs 
d’Afrique  , ne  ndgligent  rien  pour  avoir 
cettc  marchandife  de  la  premiere  main  für 
lcs  lieux. 

On  fe  tromperoit  fi  on  prenoit  lcs 

Bou- 


fn  Guine’e  et  a Cayenne.  27 

Bougcs  pour  ccs  pierrcs  blanches  appel- 
]ccs  coliqucs,  quc  Ton  attachc  au  col  des 
cnfans  pour  Jes  prefcrver  de  cettemaladic. 

Lcs  Bougcs  font  des  coquilles  creufes 
aulieu  que  lcs  coliques  font  des  pierrcs ^ecrsrcj 
enrierement  plciues,  inaffivcs  & allez  pe-rcntes  des 
lantes  pour  leur  volume.  On  les  prcndBouScs« 
dans  lcs  tcres  dcsMorucs.  Je  penfcpour- 
taut  quc  ccs  pierres  & lcs  Bougcs  ont  a 
peu-pres  anrant  de  vertu  les  unes  quc  lcs 
autres,  c’cft  ä-dire,  peu  ou  point. 

Le  conrrebrode  eft  comme  un  grain  de 
Chapelct,  ii  y en  a de  plulicurs  grofleurs, 
c’cft  du  gros  verre.  On  cn  fabrique  quan- 
tite  ä Vcnife.  Le  fond  dl  blanc  ou  noir 
chargd  de  lignes  d’autrcs  couleurs,  c’cft 
cc  qui  lcs  fair  appellcr  brode.  Lcs  Ncgres 
s’cn  fervent  pour  faire  des  ceinturcs  ä 
plulicurs  rangs  que  lcs  jcuncs  gens  met- 
tent  für  Icurs  rcins,  qui  lcur  tiennent 
licu  d’hahillemcnt  jufqu’ä  un  certain 
ägc. 

Lcs  platilles  de  Hambourg  font  des 
Toilles  qui  fe  fabriquent  en  cette  Ville 
& autres  lieux  d’Allemagne  , b'en  infe- 
rieures  aux  pieces  de  platille  de  Bre- 
tagne. 

Lcs  Guineas  , Salamporis  , Baffetas  * 

Garas  , Douctte  , Tapfal  & autres  toil- 
les qui  entrent  dnns  lc  Commerce  d’A- 
frique  , viennent  des  indes  Orientales. 

Elles  font  tontes  de  cotton  , blanches 
bleues  ou  raydes,  de  differentes  largeurs 
& longueurs. 

On  met  en  balfins  de  trois  , de  fix  & 

B 2 de 


28  VoYAGES 

de  huit  livres  tout  le  cuivre  qu’on  porte 
cn  Afriquc. 

Les  Negres  aiment  trcs-fort  l’eau  de 
vie  & la  connoiflent  bien  , il  ne  faur  pas 
croire  qu  on  leur  pourra  faire  pallerl  eau 
de  vie  de  Cannes,  qu’on  appelle  enAme* 
rique  Guildive  ou  Tafias,  pour  de  l’eau 
de  vie  de  vin.  On  perdroit  fon  tems  ä 
lc  leur  prccher,  & on  les  dloigneroit  de 
maniere  a n’avoir  plus  de  commerce  avcc 
cux;  car  ils  pretendent  avoir  feuls  & pri- 
vativement  ä tous  autres  le  droit  de  voler 
& de  tromper. 

On  leur  porte  l’eau  de  vie  dans  de  pe- 
tits  barils,  ä quilon  a donn<5  le  nom  d’an- 
cres  qui  tiennent,  ou  doivent  tenir  vingt- 
cinq  pots  , tant  pour  la  commoditd  du 
commerce  que  pour  celle  du  tranfport  & 
du  debarquement.  On  verra  dans  la  fuite 
qu’on  a eu  raifon  de  partager  ainii  en  all- 
eres l’eau  de  ric  que  l’on  porte  ä laCöte, 
quoi  qu’il  femble  qu’il  y ait  plus  de  cou- 
lage  ä e/luyer , que  li  on  Ja  portoit  dans  de 
plus  grandes  futailles. 

La  poudre  de  trnire  que  l’on  porte  ä la 
C6te  eft  de  celle  qui  fert  pour  les  fufils. 
II  y a fi  peu  de  Canon  chez  les  Negres , 
FaÄb*fÄ  aßuc  celle  qu’Hs  confomment  n’eft  pas  un 
objet  ; Mais  ils  confomment  beaucoup 
de  celle-ci  , parcequ’ils  font  de  grands 
tirailleurs. 

On  confomme  bien  moins  de  fer  en 
Guinee  qu’au  Senegal , parce  que  dans  ce 
dernier  departement , les  Negres  forgent 
eux-m£mes  les  outils  dont  ils  ont  beloin, 

& 


en  Guinl’e  et  a Cayenne  29 

& ils  y fontfort  adroits,  au  lieuque  ceux 
de  Guinde  les  traitent  tous  faits  ä leur  Barrcsdcfcr; 
maniere,  des  Portugals,  Anglois  & Hol- 
landois.  11  n’y  a que  les  Francois  qui  ne 
fe  Tont  pas  encore  avifez  d’y  porter  du  fer 
ouvrag£,  Böches, Houes,  Serpes, Haches 
&c.  II  cft  pourtantccrtain  qu’il  y feroient 
un  proffit  confiderable  & qu’ils  dcbite- 
roient  unc  bien  plus  grandequantitedefer. 

Ils  n’auroient  qu’a  faire  venir  du  pays  les 
inftrumcns  dont  les  Negres  fe  fervent  & 
en  faire  fairedefemblabies  en  France  Les 
Negres  de  Guinee  11c  s’amufcnc  guercs  ä 
travaiiier  le  fer  qu’on  leur  porte.  Les 
barres  font  plus  courtes  que  celles  qu’on 
porte  au  Senegal  & en  Gambie ; ellcs  n’ont 
gueres  que  fept  pieds  de  longucur,  deux 
pouces  de  large  & un  quart  de  pouce 
d’epaiifeur. 

Quolque  les  Negres  faffent  des  pipes  K dc 
ou  caffots  chez  eux,  ils  ne  lailfent  pas  deHonfn(iCl 
fe  fervir  de  pipes  de  Hollande  ; mais  il  leur 
faut  des  plus  fines,  ils  mdprifent  lescom- 
munes;  ils  ont  appris  des  Europdens  qui 
cornmercent  avec  eux  , & furtout  des 
Francois,  ä mdprifer  ce  qui  fe  fait  chez 
eux,  & ä courir  ä ce  qui  vient  des  Pais 
Etrangers  , quoique  fouvent  bien  infe- 
rieur  a leurs  propres  ouvrages. 

Le  Corail  & la  rafiade  fervent  ä faire  . 

des  ceintures  , de  colliers  , des  brafle-  & 
lets  & autres  ajuftemens  pour  les  fern« 
mes  & pour  les  enfans,  & il  fe  fait  une 
aflez  grande  confommation  de  ces  fortes 
de  chofes« 

B3 


CHA- 


V O y A G E $. 


i 9 


CHAPITRE  TROISIE’ME. 

Depart  de  /’ Orient , Obfcrvations  pen- 
dant  la  route.  Ifies  de  M adere  ? de 
Porto  Santto.  Variation  de  l'Jytnan . 
Royaume  de  Boure . 

T E Chevalier  des  M ***  ayant  chargd 
la  carguaifon  que  la  Compagnie  avoit 
jug<5  ä propos  de  lui  donner  , pour  la 
Traite  ä iaquellc  eile  le  deflinoit  , partit 
de  TOrient  Ie  Lundy  4.  Septembrc  1,24. 
für  les  quatre  heures  du  matin.  Oil  lui 
avoit  donn<5  ä convoyer  un  autre  Vaiffeau 
. de  la  Compagnie  appelle  k Prothee,qui 
JaCompag- ^toit  deftine  pour  le  Senegal,  qui  n’^tant 
*»ie,  pas  un  Üätiment  de  force  auroit  pü  £t re 

enlevd  par  les  Saltins  , s’il  en  avoit  etd 
renc©ntr£  lur  la  route. 

Les  Vaiflfcaux  partant  de  l’Orient  qui 
font  deftine2  pour  la  cöte  deGuin6e,doi- 
vent  reconnoitre  l’lfle  de  Madere  & la 
Äout«  dif-laiiTer  ä bas-bord,  c’eft-ä-dire  ä la  gauche 
ferentes  du  du  Navire  & pointer  leur  route  pour  re- 
Senegal  & COnnoitre  le  Cap  de  Monte, 
e um  e.  Qeux  ('ont deftines  pour  Ic Senegal, 
le  Cap  verd  ou  l’lfle  de  Goree  qui  en  eit 
voifine  , doivent  reconnoitre  l’lfle  de  Te- 
neriffe.  11s  en  doivent  pafler  ä l’Eft. 

Tout  lc  monde  fgait  que  Tenerifle  eft 
une  des  Ifles  Canaries , eiles  furent  decou- 
vertes  & conquifes  en  partie  cn  1405.  pnr 

un 


en  Guinee  et  a Cayenne.  31 
un  Gentilhomme  Normand  nomme  Be- 
thcncourt,  dont  lcs  heritiers  ccderent  les 
droits  qu’ils  avoient  für  «es  Ifles  au  Roy 
d’Efpagne.  L’Hiftoire  de  cette  ddcouver- 
te  6c  de  cette  conquete  eft  tres-curieufe,^* 
je  3a  donucrai  dans  un  autre  ouvrage.  3CS  Cana. 

Je  vais  donner  la  route  du  Capitaine  dcsiics. 
M***,  für  quoi  il  faut  obferver  que  cct 
Officier  s’e'toic  fervi  d’unc  carte  etrangcre, 
dont  le  premier  Meridien  paffe  ä Tenerif- 
fe  , au  lieu  que  les  Francois  le  fom  paf- 
fer ä la  pointe  la  plus  Occidentaledcrifle 
de  fer  qui  eft  aufli  une  des  Canaries  , 6c 
cela  fuivant  TOrdonnance  de  Louis  XIII. 
cn  1634.  „ . 

Lcs  Vents  £roient  au  Nord'Eft  mais ic' 
foibles  6c  variables  , de  forte  que  le  mar 
dy  y.  il  nVtoit  encore  qu’ä  trois  licucs 
& demie  de  1’Jfle  de  Groais  dont  la  poin- 
te de  l’Eft  lui  reftoit  au  Nord-quart  de 
Nord-  Eft  , 6c  celle  de  l’Oüeft  au  Nord- 
quart  de  Nord-Oüeft. 

Le  vent  de  Nord-Eft  ayant  bcaucoup  f atIt.ttd5  * 
fraichi  le  6 , il  porta  ä l’Oüeft  quart  det°”^^c 
Sud-Oüeft,  6c  on  fe  trouva  ä midy  parles 
46.  d.  28.  m.  de  latitude  Nord  , 6c  par 
les  10.  d.  5*0  minutes  de  longirudc. 

Le  vent  de  Nord-Elt  continuant  toü- 
jours  ä ^tre  frais  , on  auroit  avance  con- 
lidcrablemcnt,  mais  le  Protheequ’on  6toit 
obligc  de  convoycr  ctant  un  mauyais  voi- 
lier  , la  Frcgate  l’Expedition  dtöit  obli- 
gde  de  ne  porter  que  fon  grand  hunier  & 
fa  mifenc  afin  de  ne  le  pas  quitter. 

Depuis  le  6.  jufqu’au  9.  le  vent  ayant 
B 4 etc 


32.  V O I A G E S 

616  paflable  quoique  variable,  on  fe  trou- 
va  a midy  par  eftime  ä 42.  dcg.  21.  min 
de  latitude  Nord,  & par  4.  dcg.  13.  min. 
de  longitude.  Onavü  un  Vaifi'eauau  bud- 
Eft  dloigiid  d’environ  fix  Heues. 

Depuis  le  9.  jufqu’au  12.  ä midy  les 
Vents,  quoique  variables,  n’ont  pas  laif- 
f<£  de  faire  faire  du  chernim  On  fe  trou- 
va  par  les  38.  deg.  57.  min.  de  latitude 
Nord  , & par  un  degr<5  23.  min.  de  lon- 
gitude. 

Depuis  le  12.  jufqu’au  iy.  le  tems  a M 
fort  inegal , il  y a eu  un  calme  de  pres  de 
14.  heures  Les  vents  ont  etd  foibles  & 
variables  le  refte  du  tems , deforte  que  ce 
jour  ä midy  011  ne  fe  trouva  que  par  les 
32.  deg.  20.  m.  de  longitu  de  & par  un  d.  20. 
m.  de  laitude  Nord. 

Depuis  le  1?.  jufqu’au  18.  Septembre 
les  vents  qui  avoient  6z6  foibles  & varia- 
bles, s’drant  mis  au  Nord-Eft  &bon  frais, 
on  ddcouvrit  au  point  du  jour  l’ifle  dePor- 
to-Santo  au  Sud-quart  de  Sud-Eft.  On  en 
£toit  61oign£  d’environ  huit  £ neuf  Heues. 

Cette  petite  Ifle  11’a  qu’environ  dix  Heues 
de  circonference.  Elle  eft  fituce  par  les  32. 
degrez  2f.  m.  de  latitude  Septentrionale. 
Les  Portugals  prdtendent  l’avoir  decou- 
verte  en  1418.  lorfque  le  Prince  Henry 
Duc  de  ViieUjle  plus  jeune  desenfans  du 
Roy  Dom  Jean  Premier  du  nom  , Roy 
de  Portugal  & des  Algarves  commen^a 
ces  ddcouveites  qui  ont  fait  tant  d’hon- 
neur  ä la  nation  Portugaife  , & qui  Pont 
rendue  fi  fameufe  & fi  redoutablc  dans  l* A- 


en  Guine’e  et  a Cayenne  33 
frique,dans  1 es  grandcs  Indes  & dans  l’A- 
merique.  Cc  Prince  avoit  choili  pour  les 
decouvertcs  qu’il  projettoit , Jean  Gonfal- 
ve  Iiirco  & Triflan  Vaz,Gentils-hommes 
de  la  inaifon , & leur  avoit  donnd  un  Na- 
vire  bien  equipdpour  ddcouvrir  & recon- 
noitre  les  cötes  d’Afrique. 

Apres  plulieurs  tentatives  fans  fucces  , 
une  tempere  turieufe  les  ayant  dloignezdu 
Cap  Contin  qu’ils  vouloient  doubler  , & 
les  ayant  poullez  bien  avant  vers  l’Oüelt, 
ils  ddcouvrirent  inopindment,  apres  avoir 
efluyd  une  infinitd  de  dangers,  une  Terre 
qui  leur  avoit  ete  jufqu’alors  inconnue. 
Iis  y trouverent  une  rade  excellente  en- 
tre  deux  pointesde  montagnes  qui  s’avan- 
^oient  conliderablement  en  mer , & qui 
formoient  un  Port  naturel  , oü  ils  motiil- 
lerent  dans  une  entiere  füretd,&  oü  ils 
trouverent  le  rdpos  dontilsavoient  befoin, 
apres  les  tempdtes  dont  ils  avoient  ccda- 
gitez.  ^ 

Apres  avoir  pris  un  peu  de  repos , ils 
mirem  du  monde  ä terre,  ils  n’y  trouve- 
rent pas  la  moindre  rdliltance  Les  Peu- 
ples  qui  habitoient  cette  Ifle  les  re^urent 
bien,  on  fe  fit  des  prdfens  de  part  & d’au- 
tre.  Les  Portugals  viliterent  l’Iile  , ils  en 
firent  le  tour  ; & la  reconnurent  en  gens 
d’elprit;  ils  furent  charmez  des  beauxar- 
bres  qu’ils  y trouverent,  de  la  quantitdde 
ruiffeaux  qui  couloient  de  tous  cötez,  & 
de  la  prodigieulequantitd  de  poiflons , dont 
les  cötes  & les  embouchures  des  rivieres 
dtoient  garnies.  Cette  ddcouverte  fervit  aux 
B s Por- 


Serins 

Caoarie. 


34  VOYAGES 

Portugals  ä leur  faire  decouvrir  I’Ifle  de 
Madere,  & enfuite  a pouftcr  leurs  decou- 
vertes  dans  les  trois  autres  Parties  du  Mon- 
de. J’en  traiterai  amplement  dans  un  autre 
ouvrage. 

Voici  comme  elleparoitquand  on  vient 
de  l’Oüeft  & qu’on  s’en  trouve  ä lieuf 
Heues  ouenvironau  Sud  quartde  Sud-Eft. 

Voici  une  autre  vüc  de  la  meine  Ifle  ; 
lorfqu’on  en  eft  ä quatre  Heues  de  dillan- 
ce  au  Sud-Eft  quart-de  Sud  , eile  paroit 
alors  comme  une  Terre  haute  coupec,  a 
fa  pointe  Sud-Sud-Eft.  La  Fregatc  i'Ex- 
pedition  , pafta  entre  Porto  Santo  & Ma- 
dere  , ne  pouvant  porter  que  fa  mifaine 
& fon  petit  hunier,  parce  que  le  Prothde 
qu’elle  dtoit  obligde  de  convoycr,  nepou- 
voir  la  fuivre  avec  toutesfes  voiles  dehors, 
& demeuroit  toujours  ä plus  d’une  lieue 
derriere  eile.  Cet  endroit  eft  pourtant  le 
plus  dangereux  de  toure  la  route,  parce 
qu’il  eft  la  croifiere  favorite  des  Sattins. 

Les  deux  Bätimens  fc  trouverent  le  21. 
ä trois  Heues  Eft  & Oiieft  des  iSal  vages. 
Ce  font  deux  petites  Ifles  defertes , au  Sud- 
Sud-Eft  de  Müdere  , le  terrein  n’en  vaut 
rien  , c’eft  äpparemment  pour  cette  rai- 
fon  que  les  Portugals  cul  font  les 
maitres  de.  Madere  & de  Porto  - Santo, 
& les  Efpagnols  qui  le  font  des  Canaries, 
^ne  s’en  font  point  mis  en  peine  & les  ont 
‘ abandonndesaux  Serins  qui  y font  en  tres 
grand  nombre.  C’eft  lä  oü  Ton  va  pren- 
dre  ces  oyfeaux  ä quil’on  a donne  le  nom 
de  Serins  de  Canarie,  parce  qu’il  y en  a 

auffi 


en  Guine’e  et  a Cayenne 
auffi  beaucoup  dans  ccs  Ifles,  ou  parc® 
que  les  premiers  qui  ont  etc  aportcz  eil 
Iiurope  cn  venoient.  Ils  etoient  rares  au- 
trefois  7 & tres  chcrs  en  France,  rien  n’eft 
plus  commun  ä prdfent. 

Lc  Vendredy  11 . Septembre  1724.  lcs 
deux  Vaifleaux  s’etant  trouvcz  par  les  26.  separatio* 
degrez  iy.  minutcs  de  latitude  £>eptentrio-dcs  deux 
nale  & par  les  35-8.  degrez  37.  min.  de  VaiiTeaux* 
iongitude  , & n’y  ayant  plus  de  Saltins  ä. 
craindre  , fe  fdparerent,  Le  Prothee  falua 
la  Fregate  de  trois  coups  de  canon , & 
porta  au  Sud-Oüeft-quart  de  Sud , qui  etoit 
la  route.  La  Fregate  lui  renditlefalut  avcc 
le  meme  nombre  de  coups  de  canon,  & 
prit  la  route  du  Cap  de  Monte. 

On  obferva  ce  m£me  jour  la  Variation  de 
Payman,  & Fon  trouva  que  Paiguille  de- - 
clinoit  de  neuf  degrez  au  Nord-Oiieft.  s 

Depuis  qu’on  avoit  navige  entre  les  If- 
les ou  ä quelque  diftance  d’elles,  on  avoit 
vü  une  quantitd  etfroyable  de  Bonites.  11 
fembloit  qu’il  y avoit  preffe  entre  el  les  ä 
fe  faire  prendre.  Les  matelots  en  man- 
geoient  ä toutes  faulces jufqu’ä  enetrede- 
goutez , mais  ce  poilfon  ne  fe  trouve  pas 
partout  en  aufii  grande  abondance,  qu’on 
le  trouve  entre  ces  Ifcs  & 80.  ou  100. 
lieues  aux  environs  de  l’Atchipel  , qucTv  ifTcns  »f»- 
compofent  les  Illcs  de  Canarie  & de  Ma- Pclla 
dere.  Defque  lcs  Bonites  ont  paÜe  cestcs‘ 
bornes,  dies  retourntnt  für  leurs  pas,cl- 
les  quittent  les  Navires  qu’elles  avoient 
accompagnez  , on  ne  les  voit  plus.  Mal- 
heur aux  matelots  parefieux  qui  a’en  011t 
B 6 pas 


30  Völf  AGE3 

pas  fait  leur  provifion  pendant  qu’ils  ont  6i6 

dans  les  parages  oü  ils  etoient  maitres  d’en 

prendrc  laus  peine  f autant  qu’ils  en  vou- 

loient. 

Bien  des  Auteurs  confondent  la  Bonite 
avec  le  Thon  ; Gefner  , Rondelet , A- 
mian  , Ruichs  & pluiieurs  autres  affurent 
que  le  Thon  , la  Pelamide  & la  Bonite 
font  la  m£me  chofe  & qu’elles  ne  diffe- 
rent qu’en  grandeur.  Ils  ont  oubli£  de  di- 
re  une  difference  effentielle  qui  fe  rencon- 
tre  entre  ces  Poiflöns,  qui  eft  que  la  Bo- 
nite eil  infiniment  plus  delicare  que  la 
Pelamide  , & par  une  luite  n£celfaire  que 
le  Thon.  Pour  moi  je  crois  que  l’on  peut 
dirc  , que  la  Pelamide  dont  on  trouve 
quantite  für  les  cötes  de  Portugal,  des  Al- 
garves , de  l’Andaloulie  , & lür  tout  aux 
environs  de  Cadix  , & dans  la  Baye,  eit 
une  jeune  Thon , qui  n’a  pas  pulle  douze 
ou  quinze  mois,  & qui  n’elt  point  encore 
entr 6 dans  laMediterrande.  Je  crois  cncore 
qu’on  doit  dire  que  la  Bonite  , eit  une  ef- 
pece  de  Thon  ou  de  Pelamide,  mais  plus 
petite  & qui  n’arrive  jamais  ä la  grandeur 
& groffeur  des  Pelamides  que  l’on  prend 
ä Cadix  ; beaucoup  moins  ä celle  des 
Thons  , quoique  pour  la  figure  ce  foit 
prefque  abfolument  la  meine  chofe.  11  eft 
rare  de  trouverdcsBonites,  qui  aycntplus 
de  trois  pieds  de  longueur.  Leur  coips  eft 
long  & epais,  eiles  font  ventrues,  ont  les 
oüies  grandes  aufli-bien  que  les  yeuxqui 
paroilfent  argentez.  Elles  lont  couvcrtes 
d*une  peau  aftez  £paifte,  gralle  & de  bon 

goüt, 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  37 
gout , qui  11'a  qu’uue  fuice  d’ecailles  do- 
rces , qui font  une  ligne  d’un  demi  poncc  de 
largeur,  qui  prenncnt  au  milieu  desoüies, 
& continuant  jufqu’ä  la  queüe,  partagent 
les  cötez  en  deux  parties  egales : cesecail- 
les  font  de  deux  efpcces ; les  uneslontpe- 
tites  & les  autres  plus  grandes,  eiles  font 
entrem£iees  de  maniere,  que  la  ligne com- 
po fde  des  grandes,  coupe  en  plulieurs  en- 
droits  celle  qui  eft  faite  de  petites,  qui  eft 
la  plus  large. 

La  queüe  de  la  Bonite  eft  fourchuc 
& grande.  Elle  s’en  s’en  fert  ä merveille 
auffi-bien  que  de  fesfept  ailerons,  dont  ei- 
le en  a deux  au  ddfaut  des  oufes,  deux  un 
peu  au  delfous  , deux  für  le  dos  , & un 
au  inilieu  & au  delfous  le  ventre 

Toute  la  chair  de  ce  Poilfon  eft  blan- 
che, tendre  & d’un  tres-bon  godt,a  quei- 
que  faulce  qu’011  la  mette;  le  Veau  de  ri- 
viere  n’eft  pas  meilleur.  La  t£te  eft  excel- 
lcnte  en  foupe.  On  pnftend,  qu’dtantmi- 
fe  au  gros  lei  pendant  quelques  heures  & 
enfuite  au  bleu  ,elle  donneroit  del’apetitä 
un  malade  qui  l’auroit  entierement  perdu. 
L’endroit  le  plus  gras  & le  plus  tendre  , 
eft  la  ventrelque,  c’eft-a-dire,  tout  ledef- 
fous  de  la  ligne  qui  partage  les  cötc2. 

Ce  Poilfon  va  toujours  en  troupe.  II 
fait  du  bruit  en  nageant.  II  eft  facile  a 
prendrc,  foit  a la  ligne  , foit  au  harpon. 

On  peut  Je  faler  ou  le  mariner  comme 
le  Thon.  On  le  coupe  pour  cet  eflet  en 
roüelles  , & apres  l’avoir  fait  r6rir  für  le 
gril , ou  frire  ä la  poele,  ou  cuire  ä feau 

B 7 & 


Variation  < 
l’aiguillc. 


Niger,  oa 
iivicre  de 
Icacgüi. 


3?  VOYAGES 

& au  fei  , H faut  le  mettre  dans  des  vaif- 
feaux  de  terre  ou  de  bois  , foupoudrer 
chaquc  couche  de  fei , de  poivre,  defcüi- 
les  de  laurier  ou  de  bois  d’Jndc  fec  & mis 
en  poudre  avec  du  gerofle,  & remplir  le 
vaiifeau  de  bonne  huile.  II  fc  conferve 
tant  qu’on  veut,  & on  1c  mange  en  leti- 
rant  du  vailfeau , avec  un  filet  de  vinaigre 
ou  du  jus  de  citron. 

Depuis  le  Vendrcdy  22.  jufqu’au  Jcu- 
dy  28.  les  vents  ont  ete  foibles  & varia- 
bles, de  forte  que  la  Fregate  11c  (e  trouva 
que  par  les  18.  deg.  40.  min.  de  latitude 
ieptemrionale  , & par  les  35-8.  de  longi- 
tude.  Ce  qu’il  y eilt  delingulier,  c’dt  que 
la  Variation  de  l’ayman  ayant  die  obfcrvde 
le  m£me  jour  au  lever  & au  coucher  du 
Soleil,  on  trouva  le  matin  lept  degrez  de 
declinaifon  au  Nord-Oücft  & le  foir  feu- 
iement  cinq  , ce  qui  eft  une  dirference  de 
deux  degrez,  trop  coniiderable  pour  Je  peu 
de  diltance  qu’il  y avoit  eu  entre  les  deux 
obfervations. 

On  fe  trouva  le  Lnndy  fecond  Oftobre 
1724.  par  les  iy.  degrez  30.  min.  de  la- 
titude feptentrionale,  & par  les  35-9.  de- 
grez 30.  min.  de  longitude.  Commec’eft 
la  latitude  de  fembouchure  du  Niger,  au- 
trement  de  la  riviere  de  Senegal , on  mit 
en  panne  afin  de  fonder , & leplomb ayant 
touche  ä 18.  brafles  fonds  de  vaze,  onne 
douta  plus  d’apercevoir  bientöt  la  terre. 
On  l’a  vit  en  ctf'et  lur  les  cinq  heures  du 
matin,  & on  en  etoit  a quatre Heues.  C’d- 
toit  une  terre  baffe  & unie,  garnie  d’arbres, 


en  Guinl’e  et  a Cayenne  39 
devaut  lefquds  il  y avoitdcs  dunes  de  fable 
blanc,  veritable  marque  de  la  c6ce  qu’on 
appelle  cöte  de  ßarbarie , qui  finit  a la  barre 
qui  ferme  l’entrde  de  lariviere.  On  endtoit 
ä midy  Elt  & Oüelt. 

Lcs  vents  continuaat  d’etre  variables  & 
extremement  foibles,  le  Chevalier  des  * * * 
qui  avoic  perdu  bcaucoup  de  tems  a con- 
voyer  le  Prothde,  s’apper^ut  que  fon  eau 
& fon  bois  etoient  tcl leinene  diminuez  , 
qu’il  11'ycnayoit  pas  allez  pour  leconduire 
jufqu’au  cap  de  Mefurado,  oü  lcs  Vaiße- 
aux  qui  vont  en  Guinee  ont  accoutumd 
de  faire  l’un  & Pautre,  de  forte  qu’il  fut 
obligd  de  faire  voile  , & de  relacher  ä 
Pille  de  Gorde  , afin  de  prendre  ce  quilui 
manquoit  de  ces  deux  choles,  pour  le  con- 
duire  jufqu’a  ce  Cap. 

Ces  Portes  de  reläches  font  toujours 
prejudiciables  ä la  Compagnie  ; ils  font 
perdre  du  temps;  ils  augmentent  lcs  dd- 
penfes  du  voyage;  fouvent  m^me  ils  font 
caufe  qu’on  perd  la  faifon  favorable  pour 
le  voyage  de  Guindeen  Ameriquc,  &quc 
los  Vaiifeaux  retenus  par  les  calrnes  & les 
vents  contraires,  perdent  la  plus  grande 
partie  des  Efclaves  dont  ils  etoient  char- 
gez.C’elt  ce  quianivaau  Chavalier  des *** 
comme  nous  le  verrons  dans  la  fuite  de 
cette  Relation. 

Mais  qui  eft  caufe  de  ces  reläches  & des 
inconveniens  qui  s’enfuivent  > letropd’d- 
conomie,  compagne  infeparabledes  Com- 
pagnies.  Comme  dies  ne  prechent  ä leurs 
Officiers  que  pdconomie  , ceux-ci  pouf- 

fent 


4*  Vor  AGBS 

lent  Ies  chofes  auffi  loin  qu’ils  peuveni. 
ahn  de  contenter  leurs  Mahres , & croyani 
bien  faire  leur  cour , en  failänt  partir  les 
Vaiffeaux  iäns  leur  donner  ce  qui  leur  eft 
ablolument  neceiüure,  de  bois,  d’eaa.,& 
. , de  vivres  pour  leur  voyage. 

Gor/c!VCC  On  ictrouvaleMercrcdy  4.  i lapointc 
d’Almadie,  a deux  lieues  öc  demie  du  Cap 
Verd.  O11  arriva  des  qu’on  reut  double, 
<5c  on  mobil  la  fous  Tille  de  Goree  eilt  re 
les  deux  Forts,  vers  les  fix  heures  duloir, 
par  treize  braffes  d’cau. 

Voici  de  quelle  maniere  paroit  la  pointe 
d’Almadie,  tftant  au Nord-quartdeNord- 
Eft,  les  inammelles  du  Cap  Verd  dtantau 
NordElt-quart  de  Nord. 

J’ai  parld  affez  amplcment  de  l’Ifle  de 
Goree  dans  ma  Relation  de  l’Afrique 
Occidentale.  Le  Ledteur  aura  agrdable 
d’y  avoir  recours.  Je  me  contenterai  de 
lui  donner  ici  une  vüe  de  cette  iile, tei- 
le qu’elle  paroit  quand  011  eit  moüillden 
rade. 

Ncgii^cncc  Mals  pourrois*je  paffer  fous  filence , la 
deioffuicis.ndgligence  des  Odiciers  de  la  Compa- 
gnie , qui  aiment  mieux  fe  laiffer  rbrir 
au  Soleil,  ou  ötre  toujours  enfennezdans 
leurs  cafes,  que  de  planter  des  arbres  qui 
les  mettroient  ä couvert  de  l’exceflive  cha- 
leur  de  ce  lieu  , & qui  leur  fourniroient 
des  promenades  agreables?  11s  n’ont  pas 
le  moindre  couvert  , il  n’y  a ccpcndant 
riende  plus  aifd  que  d’en  avoir.  Les  Oran- 
gers,  les  Citroniers,  les  Polons  ou  Fro- 
magers , & quantice  d’autres  arbres  y vieii- 

droient 


'Ms 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  41 

droient  ä merveille  ; ce  terrein  chaud  & 
continucllement  humedd  parles  pluyesou 
par  les  rofifes  abondantes  qui  tombent 
toutes  les  nuits  quand  il  nc  pleut  pas,  fcroit 
croitre  ces  arbres  ä vüc  d’oeil;  ils  en  au- 
roient  des  fruics  excellens,  & dans  un  be- 
foin  , dequoi  faire  des  fafdnes  & autres 
chofes  , car  de  dire,  comme  ils  font  pour 
excufer  leur  indolence  , que  des  arbres 
nuiroient  ä la  defenfe  de  l’Ifle,fi  eile  droit 
attaqu£e,  c’dife  mocquer  des  gens.  On 
plante  des  arbres  für  tous  les  rempartsdes 
Places  fortifiees,  fans  qu’on  fe  foit  jamais 
avifede  penfer  qu’ils  pourroient  y ütre  de 
quelque  inconvenient.  Dailleurs  , quoi 
de  plus  facile  que  de  les  abatre  dans  lemo- 
ment  qu’on  en  abefoin,  ou  qu’on  s’aper- 
$oit  qu’ils  peuvent  nuire? 

Mais  voici  encoreune  autre  n£gligencc 
bien  moins  pardonnable.  Ils  11’ont  point 
d’eau  für  cette  Ifle.  Ils  font  obligez  d’en 
aller  chercher  au  Cap  Bernard  dans  la 
terre  ferme  oü  eile  eft  faumatre  , & ne 
laiflfe  pas  que  de  couter  ä la  Compagnie 
une  coutume  ou  tribut  qu’il  faut  payer 
ä l’Alcade,  qui  fe  dit  Capitaine  de  l’eau. 
Or  il  paroit  tres-certain , que  la  Monta- 
gne  für  laquellc  eil  le  Fort  S.  Midie!  f 
doit  avoir  des  ecoulemens  d’eau,  ou  äfon 
pied  , ou  dans  quelques  endroits  de  fes 
pentes.  Il  n’y  auroit  qu’ä  faire  creuler  en 
differens  endroits,  011  trouveroit  ä coup 
für  de  l’eau  , & müme  plus  abondam- 
ment  qu’il  n’en  faut  pour  toute  la  Gar- 
nifon  & pour  l’habication,  de  forte  qu’on 

cn 


42  VoYAGES 

en  pourroit  fournir  aux  Vaifleaux  de  la 
Compagnie.  On  pcut  aflurer  par  avance 
que  l’eau  fcroit  excellente  , & qu’dtant 
ältrde  au  travers  des  pores  des  rerrcs  & 
des  pierres  qui  compofcnt  la  Montagnc, 
eile  feroit  exempte  des  mauvaifes  quali- 
tds  de  celle  qu’on  va  cherchcr  an  Cap 
Bernard. 

Le  travail  qui  feroit  ndcdfaire  pour 
decouvrir  ces  eaux  , pour  Jes  recucillir, 
ou  les  conduire,  ne  doit  point  dpouvan- 
ter  : la  main  de  quelques  Ouvriers  en- 
gagez  ä la  Compagnie,  n’eft  pas  une  dd- 
penfe  qui  mdrite  qu’on  y faffe  attention. 
La  chaux,  le  fable,  &les  pierres  font  für 
les  lieux  ; les  Manceuvres  ne  couteront 
rien,  puifqu’on  peut  employer  ä cc  tra- 
i vail  les  Negres  Bambaras,  Efclaves  de  la 

Compagnie,  dont  eile  entretient  toujours 
un  bou  nombre  pour  le  fervice  de  fcs 
Comptoirs,  & les  Efclaves  qu’elle  traite 
tous  les  jours,  en  attendant  roccafion  de 
les  tranfporter  a l’Amdrique.  11  en  faut 
donc  revenir  ä dire  , que  c’eft  la  ndgli- 
gence  des  Officiers  qui  les  prive  d’un  fe- 

»epart  dcCOurs  ® n^cc^aire. 

©oree.  Le  Chevalier  des  ***  demeuraä larade 
de  Gorde,  depuis  le  4.  Oftobre  jufqu’au 
17.  du  mcmc  mois.  Il  employa  ces  treibe 
jours  ä faire  l’eau  & le  bois  qui  luietoient 
ndceflaires,  du  moins  julques  au  Cap  de 
Mefurado,oü  tous  les  Vailfeaux  font  ob- 
ligcz  de  s’aller  pourvoir  de  ces  deux  cho- 
fes , parce  que  l’eau  eft  trop  ditficile  ä ’faire 
a Juda,  & que  les  Negres  de  ce  pays ont 

une 


Tom . I 


FaJ  ■ f.1 


en  Guine’e  et  a Cayenne  43 

une  li  gratfde  vdndration  pour  les  arbrcs, 
qu’ils  ne  lcs  nbattcnt  jamais , & nepcrmct- 
tcnt  pas  aux  Etrangers  de  les  conper. 

Il  appareilla  für  lcs  dix  heures  du  ma- 
tin, lcs  vents  variant  depuis  l’Oüeft,  juf» 
qu’au  Nord  quart-de  Nord-Eft  Ii  fe  trou- 
va  le  lendemain  ä midypar  les  14.  deg.io. 
min.  de  la!  iti.de  Septcntrionalc  & par  les 
deg.  20.  min.  de  longitude,  fuivant 
le  Meridien  de  Tenerifte  , il  obferva  ce 
m<?mejour  la  Variation  derayman,&  trou- 
va  que  l’aiguille  declinoit  dequatredegrez 
au  Nord  Öüeft. 

Je  ne  marquerai  plus  la  route  'du  Vaif- 
feau  jour  par  jour,  cela  eil  nlfez  peu  in- 
terellant , je  me  contenterai  de  le  faire 
quand  il  y aura  quelque  chofe  qui  meri- 
tera  rattemion  du  Leäeur. 

O11  fe  trouva  lc  22.  Oäobre,  par  10. 
deg.  de  latitude  Septentrionale,  & par  les 
3*9  deg.  35-  min.  de  longitude.  La  Va- 
riation de  l’aiguille  fe  trouva  de  quatre 
degrez  au  Nord-Oüeft. 

On  cut  la  mime  Variation  le  jour  fui- 
vant, le  Vaiffeau  fe  trouvant  alors  par  les 
9 deg.  35*.  min  de  laticude  Nord,  & par 
35-9  deg.  40  min.  de  longitude.  Polm>Ä 

O11  prit  le  26  un  poilfon  monftrueux , monftrueux, 
non  pas  tant  par  fa  grandeur  que  par  fa 
figure.  Il  ne  fe  trouva  perfonne  dans  tout 
l’Equipage  depuis  le  Capitainc  jufqu’au 
plus  jeune Matelot  qui  en  eftt  jamais  vu  de 
femblable,  ils  eurent  la  inodeftie  de  ne  Iui 
pa*  donncr  de  110m , chofe  rare  parmi  lcs 
navjgateurs. 


Il 


44  VOYAGES 

II  avoit  huit  bons  pieds  de  longueur  de 
la  tete  a la  queue  & il  dtoic  de  la  grofleur 
d’un  quart  de  barrique  au  milieu  du  corps , 
c’eft-ä-dire,  qu’il  avoit  environ  un  pied  & 
demi  de  diametre,  ou  quatre  pieds  &demi 
de  circonference.  Il  <5toit  lans  ecailles  , 
& il  pouvoit  s’en  paffer,  car  fa  peau  dtoit 
dpaiile  , dure  & chagrinee  comme  celle 
d’un  chien  de  mer  ou  du  Requin.  On  1c 
prit  avec  un  gros  hame^on  ent£  für  une 
chaine  de  fer,  comme  on  s’en  fert  pour 
les  poiffons  voraces  & carnaciers,  comme 
font  les  Requins,les  Pentoufliers  & autres 
femblables,  qui  couperoient  aißment  les 
cordes  qui  attacheroient  l’hame<jon  & l’em- 
porteroient  avec  cux.  D£s  qu’on  le  tint 
aupres  du  Vaiffeau,  on  lui  jetta  un  cor- 
dage  avcc  un  nceud  coulant,  qui  l’ayant 
faili  au-deffus  de  la  queue  , t(lui  öca  tout 
moyen  de  fe  pouvoir  ddbaraffer  del’hame- 
£on,  & on  yjoignit  un  palan  pourl’enle- 
ver  dans  le  Navire;  mais  comme  il  £toit 
extr^mement  fort  & qu’il  fe  debatoitd’une 
Strange  maniere,  on  jugea  ä propos  de  le 
laiffer  mourir  le  long  du  bord  avant  de 
l’embarquer,  de  crainte  qu’il  ne  caufätdu 
defordre  dans  le  Vaiffeau  fi  on  l’y  embar- 
quoit  tout  vivant,  ün  lui  donna  plulicurs 
coups  de  gaffe  pour  le  prelfer  de  mourir 
en  lui  faifant  perdre  fon  fang,  & quand  il 
eut  emierement  perdu  fes  forces  & la  vie, 
on  le  hifla  dans  le  bord.  Il  avoit  lagueule 
large,  arm£e  de  douzc  dents,  iixä  la  ma- 
choire  fuperieure,  & iix  a l’inferieure.  El- 
les etoient  grolTes  & pointues,  longuesdc 


em  Guine’e  et  a Cayenne.  4? 

pres  de  deux  pouces,  fon  nez  avamjoitdc 
pres  d’un  bon  dcmi  pied  au-delä  de  lama- 
choire  inferieure;  C’dtoit  un  os  couvert 
d’une  peau  rüde  femblable  a celle  du  refte 
du  corps,  d’une  couleur  grifätre,quoique 
le  tour  de  fa  gueule,  ou,  fi  l’on  peut  par- 
ier ainfi,  fes  levres  fuffent  d’un  rouge  fort 
vif;  il  avoit  les  yeux  gros,  rouges,  etin- 
cellans  comme  du  feu:  on  pourra  juger 
de  fa  force  par  cet  echantillon.  Un  Re- 
quin  s’etant  approchd  de  lui  pendant  qu’il 
ne  tenoit  encore  qu’ä  l’hame^on  , il  lui 
donnaunfi  furieux  coupdequeue,  qu’il  le 
jetta  bien  loin  & lui  öta  l’envie  de  revenir 
a la  Charge. 

Ce  qui  parut  plus  extraordinaire,  c’eft 
qu’au  lieu  des  ouies  que  les  poiffons  ont 
ordinairement , il  avoit  cinq  dccoupures  ou 
incilions  qui  pdnetroient  dans  lacapacite  , 
& qui  s’auvroient  & le  fermoient  comme 
il  vouloit,  a c6t<5  defquelles  il  y avoit  un 
aileron  extrcmement  fort  & d’une  gran- 
dcur  mediocre.  Il  en  avoit  deux  lembla- 
bles  fous  le  ventre  & un  plus  grand  für 
le  dos ; fa  queue  etoit  £chancrde,  £pailfe, 
large,  forte,  couverte  de  la  mfime  peau. 
Le  Chevalier  des  M**Medefiinatel  qu’on 
le  donne  ici,  & le  fit  jetter  a la  Mer,pas 
un  de  fes  gcns  n’en  ayant  voulu  goüter. 
11  me  fcmble  qu’on  auroit  dü  garder  la 
tete  & la  peau. 

On  fe  trouva  le  27  O&obre  au  foir  par 
les  8 deg.  2f  min.  de  latitude  Septentrio- 
nale  & par  les  35-9  deg.  '40  m.  de  lon- 
gitude.  (Jette  latitude  eft  celle  de  lariviere 

de 


4^  VoYACES 

R!vler«  dcde  Serreliomie , bornc  quilcparoit  Icscon- 
Scnclionnc.  ccflions  des  Compaguics  de  Senegal  & de 
Guinee,  avant  qu’ eiles  fuflent  rdunies  a 
la  grande  Compagnie,  qni  faitaujourd’nuy 
tout  lc  commerce  maritime  du  Royaume. 

Gerte  riviere  eit  des  plus  con/iderables 
de  l’Afrique  , on  donnc  ä fon  embouchu- 
re  quarre  Iieues  de  largeur.  Deux  Caps 
fameux  la  bornenr  ; celui  de  la  Vcga  eit 
au  Nord,  le  Cap  Tagriii , Lido  , ou  de 
Serrelionne  eit  au  Sud.  Jls  forment  une 
baye  lpacieufc  au  fond  de  laquelle  coule 
la  riviere  de  Serrclionne  , ainli  appcllee 
parce  qu’elle  vient  des  montagnes  dis 
Lions  ; car  c’clt  <c  que  fignifie  le  mot 
Portugals  ou  Efpagnol ßerra  L:onx  ou ficr» 
ra  de  los  Liones.  Tous  les  environs  de 
ccttc  baye  font  un  des  mcillcurs  pays  de 
touce  PAfrique  , la  terre  y eft  d’unc  ref- 
fource  & (Tune  fertilitd  prodigieufc,  parce 
qu’outre  la  grande  riviere,  eile  eil  arrofec 
de  quamite  de  gros  ruifleaux  &de  rivicrcs, 
meine  affez  conliderables , dans  lefquclles 
on  pourroit  c5tablir  un  tres  grand  commcr- 
. ce  , fi  leurs  lits  dtoient  plus  navigeables; 
ftd<fcha?UI  ou  ^eurs  embouchures  fuffent  plus  ac- 
gent  dansiaceflibles  & moins  femdes  de  bancs  de  fa- 
bayc  de  Ser-bie  & de  rochers. 

cehonnc.  Lcs  rjv;ercs  ]cs  p]Ub-  frcqucntccs  par  Ics 
ndgocians  malgrd  les  difficultez  qu’on 
trouveäy  entrer  , fontccllcs  des  Pierres, 
de  Cafcais , du  Pichel , des  Palmcs  , de 
Pongne  , de  Camgranee  , de  CafTc  , de 
Carocannes,  de  Capac  & de  Tambalinc, 
dont  la  plüpart  viennent  des  montagnes 

qui 


en  Guinea  ei  a Cayenne.  47 
qui  coupent  lc  paysdu  Nord  au  Sud,  & 
qui  fc  joigncnt  enfuitc  ä cellede  Serrelion- 
ne. On  lcs  appcllc  lcs  montagnes  de  Ma- 
chemala. 

On  a donnd  lc  110m  de  Tagrin  & de 
Mitouba  ä la  riviere  de  Serrelionne.  II  eft 
bon  d’dtreavertide  cesnoms  ditferens,  afin 
de  ne  pas  faire  trois  riviercs  d’une  feule  & 
mSme  riviere.  . Ce  qui  peut  avoir  donne 
occafion  ä cettc  multiplicitddenoms , c’cft 
que  l’entreede  la  riviere  de  Serrelionne  eft 
occupde  du  cöuf  du  Nord  par  des  bancs, 

& du  c6r<5  du  Sud  par  des  I fies  quilapar- 
tagent  & qui  en  font  trois  bras.  Ceux  du 
Nord  & du  Sud  font  ncts  & profonds,  on 
y navige  en  toutefürete.  De  großes  bar- 
ques  & des  Bätimensplus  conliderables  lcs 
peuvent  remonter  jufqu’äpresde  80.  Heues. 

Ü11  y trouvedepursfixbraffes  d’eau  jufqu’a 
feize.  Le  canal  du  milieu  eft  tellemcnt 
rcmpli  de  bancs  & de  rochersqu’il  eft  iin- 
pratiquable. 

Lors  qu’on  eft  entrd  dans  la  grande 
baye  & qu’on  a depaffd  la  petirelfle  appel- 
\£c  Saint  Andrf , on  voit  que  la  cAte  du 
Cap  Tagrin  ou  de  Serrelionne  forme  plu- 
fieurs  bayes,  dont  lcs  ouvertures  font  au 
Nord-Oüeft.  La  quatrieine  qui  eft  laplus 
voiline  de  Pentrce  de  la  grande  riviere  fc  ßaye 
nomme  encore  aujourd’huy  la,  baye  deFraucc* 
France.  C’eft  la  meilleure,  la  plus  füre 
& la  plus  commodo  pour  faire  du  bois  & 
del’eau.  Aufti  la  tradition  conftante  detout 
lc  pays  eft  que  nos  premiers  ndgocians 
Normands  y tftoient  dtablis , y avoient  un 

comp- 


4$  VöYACES 

comptoir  & y faifoicnt  tout  Je  commerce 
qui  dtoit  tres  avantageux  & tres  confide- 
rable. 

Ün  montre  encore  la  place  de  leur  comp- 
toir  auprcs  d’unedes  trois  fontaines^i  re- 
cherchdes  de  tous  ceax  quitrafiqucnt  dans 
le  pays  , ä caufe  de  l’abondance  de  leurs 
eaux  de  & leur  bontd. 

Les  Negres  qui  habitent  les  environs 
de  cette  baye  & bien  avant  dans  les 
terres , ont  confervd  pour  les  Francois 
une  afFe&ion  toute  particuliere.  Ils  ont 
appris  de  leurs  anedtres  les  biens  qu’ils 
ont  re^us  de  nos  anciens  negocians , ils  cn 
ont  encore  aujourd’hui  la  mdmoire  toute 
fraiche  , & ne  fouhaitent  rien  avec  plus 
Aflfcftionde  paflion  que  de  nous  voir  reprendre  nos 
des  Negres  anciens  dtabliffemens.  Les  Vaiffeaux  Fran- 
p°ur  les  ^oisquiyabordent  l’expcrimentent  tous  les 
xan^ois.  jOUfS>  qcs  peupjes  nc  manquent  jamais  de 
leur  demander  s’ils  viennent  pour  s’etablir 
parmi  eux  y & quand  on  leur  fait  efpercr 
qu’on  y viendra  , ils  difent  : bon  bon  , k 
pays  eß  a vous , venez  nous  fommes  amts. 

11  ne  faut  pas  s’dtonner  que  je  les  fafle 
parier  Francois , ils  ont  confervd  de  pere 
en  fils  la  langue  Fran^oife  , & fe  font  un 
devoir  de  l’enfeigner  a leurs  enfans. 

On  peut  mouiller  dans  la  baye  de  Fran- 
ce ä demie  portde  de  moufquet  de  terre  , 
vis-a-vis  des  fontaines , ä feize  braffes  de 
fond  de  baffe  mer.  Si  on  faifoit  un  eta- 
bliffement  fortifid  en  cet  endroit,les  Vaif- 
ieaux  pourroient  s’approcher  de  terre  en- 
core davantage  , & etre  en  fürctc  contre 
lesattaques  des  ennemis.  Je 


en  Güzne’e  et  a Cayenne.  49 

Je  propofcrois  cet  etabliftement  ä Ja 
Compagnie  , ii  je  uc  craignois  de  lui  d d- 
plaire  , comme  il  ne  manque  jamais  d’ar- 
river  a ceux  qui  lui  font  des  projets  dans 
lefquels  il  paroit  quelque  avance  a faire  , 

& le  profit  taut  foit  peu  eloignd. 

La  riviere  de  Serrelione  iepare  deux 
Royaumcs.  Celui  du  Nord  s’appelleBou- 
lon,  & celui  du  Sud  , Board. 

Le  ßourg  qü  demcure  le  Roy  de  Bou-  Royaume 
16  eft  ä huit  Heues  de  l’embouchure  de  la 
riviere  für  fou  bord  ineridionaL  Elle  fe 
retreffit  beaucoup  en  cet  endroit  & n’a  que 
deux  Heues  de  largeur.  A cinq  ou  lix  Heues 
plus  haut  eile  n’en  a qu’une  & diminue 
toujours  a mefure  qu’on  la  monte. 

S011  bord  meridional  eft  couvert  degrands 
arbres  & d’une  infinitd  de  palmiers  de  tou- 
te  efpecc.  On  y fait  du  viu  de  palme  ex-  Vmdepai- 
cellent  & en  quantite  , & comme  les  Ha-  mc* 
bitans  en  confomment  beaucoup  , il  n'y 
en  a jamais  de  perdu.  Il  y a peu  de  rivie- 
res  aufli  poiflonneufes  que  ceile*ci.  Cette 
abondancey  attire  quantitd  de  crocodilles 
qui  font  d’etranges  pecheurs.  Il  faudroir 
tenter  de  faire  avec  ces  animaux  le  m<2me 
trait<5,qu’ont  fait  les  habitans  du  Bot  dans 
les  1 lies  des  Bilfaux. 

Le  lit  de  cette  riviere  renferme  quantite ouaiitczd« 
d’Ifles  d’un  terrein  parfaitement  bon  ,gras  ifl«  de  Sei- 
de profond , qui  produit  de  lurmeme  de pref-icll0anc* 
que  fans  culture  tout  ce  qui  eft  ndcelfaire 
ä la  vie  : grains  , fruits , arbres,  racines , 
tout  y vient  en  perfedtion  & d’une  excel- 
lente  qualite. 

Tom.  L C 


Mais 


fQ  VoYAGES 

Mais  ce  qu’on  ne  f^auroit  eftimer  aflex, 
c’eft  que  l’air  y eft  tres  pur,  & qu’on  n’y 
cft  point  fujet  ä ces  maladies  violentes  & 
dangereufes  qui  regnent  ä la  cöte  de  Gui- 
n 6c  & qui  ontfait  pdrir  tant  d’Europeens. 
Je  fijais  que  rintcmperance  & les  femmes 
font  les  deux  caufes  plus  que  fuffifantes  pour 
envoycr  bien  des  gens  en  l’autre  mon- 
dc  , fans  que  le  mauvais  air  s’en  melc. 
C’eft  aux  Ofliciers  & aux  Capitaines  d’a- 
voir  l’ceil  für  cux-m£mes  & für  ceux  qui 
font  fous  leur  Charge. 

L’on  trouve  dans  toutes  ces  Ifles  une 
quantitd  incroyable  de  palmiers  de  toutc 
efpece.  On  y fait  du  vin  excellent,  le» 
naturels  du  pays  cn  confomment  beau- 
coup,  ils  font  grands  buvcurs  : les  Euro- 
pdens  les  veulent  imiter,  mais  commc  ils 
ne  font  pas  du  temperamment  de  ces  In- 
fulaires,  il  leur  en  coüte  eher  & fouvent 
la  vie. 

Ces  Ifles  font  prefque  toutes  borddesde 
Mangks,  arbres  fi  connus  & tant  defois 
dderits  dans  les  voyages  de  l’Amerique  , 
qu’il  me  paroit  tout-ä-fait  inutiled’en  par- 
ier ici.  Ce  font  des  palifiades  naturelles 
dc^Ma^  gl  cs  P 011  r les  '[',CuX  qui  en  font  environnex,  qu’il 
ouSpa!ctu  n’eft  pas  aife  de  forcer  pour  peu  qu’on  veuil- 
«acis.  le  les  deffendre.  Ce  bois  eft  excellent  pour 

bru’er&  pour  faire  du  charbon.  il  eftcom- 
p.  de , dur  & pefant  , & ne  laiffe  pas  de 
croitre  aflex  vite&demultiplier  beaucoup, 
parce  que  fes  branches  ou  rejettons  etant 
arrivex  ä unecertaine  haureur , fe  courbent 
d’eux-m&nes  vers  la  terre  ou  l’eau  oü  le 

pied 


em  Guine’e  et  a Cayenne.  $i 
pjed  dt  plante  ; & jettent  des  filamensqui 
prennent  racine  &'produifent  un  autre  jet, 
quj  devient  arbre  & pouffe  des  branches 
qui  font  la  mÄaie  chofe  que  celles  dont 
ils  vieiinent. 

Le  village  de  Boure  eft  compofe  d’cn- 
viron  trois  ccnt  malfons  ou  cafes,  les  Ar- 
chitc<äes  du  pays  bätiffent  aufli  uniforme- 
ment  qae  les  Capucins ; il  icmble  qu’il  y 
aic  une  pragmatiquequ’il  n’ellpermis  aper- 
fonne  de  ne  pas  üiivrc.  Ceux  dont  les  fa-  village  öc 
millcs  font  plus  nombreufcs  ont  un  plus  rnaifons  de 
grand  nombre  de  cafes,  maisei  les  font  tou-Bour*' 
ccs  de  meine  ligure.  Elles  font  rondes  , 
les  poteaiyc  font  plantcz  en  terre  ; ils  onc 
fept  a huit  pieds  de  hauteur  , leur  fabliere 
circulaire  porte  des  chevrons  quis’unilfent 
au  centre  & font  un  cöne,  dies  font  cou- 
vertes  de  fcuilles  de  roleaux  ou  de  palmiers, 
paffees  dans  les  lattes  nattdes  fort  propre- 
ment  & d’une  dpaifleur  ä <ütre  impdnetra- 
bles  a la  pluye  & aux  plus  ardens  rayons 
duSoleil.  Les  mursde  renceinte  fontgar- 
nis  de  rofeaux  & de  menues  branches  en- 
tre  lespoteaux  & couvcrtes  de  terre  gralfe, 
für  laquelle  ils  dtendent  une  couchc  de 
chaux,  faite  de  coquillages  brülez,  & qui 
leurdonneun  air  de  proprete  ; mais  cecre- 
Py  dure  peu  , parce  qu’ils  ont  oublid  de 
le  ticrcer  avcc  du  fable  , comme  ils  l’a- 
voient  vü  pratiquer  par  les  Normands  qui 
avoienc  les  premiers  ouvert  le  commerce 
chez  eux.  Le  feu  eft  au  milicu,  & la  fu- 
m€e  fort  par  un  trou  qui  eit  prefque  au  cen- 
*re  du  cöne.  Quoique  le  pais  föit  tres- 
C z chaud. 


* fl  V O Y A G E S, 

chaud,  les  nuits  font  froidcs  de  humides 
& les  Ncgres  craignent  extremement  le 
froid  & l’humiditd. 

Les  portes  de  ces  maifons  font  prefque 
quarrdes,  le  feuil  eft  clevc  d’environ  un 
, pied  au-deffus  du  rez- de-chaulfde , eiles 
n’ont  pour  l’ordinaire  que  deux  pieds  de 
iargeur  für  trois  de  hauteur , de  forte  que 
Pon  ne  peut  y paffer  fans  fe  baiffer  beau- 
coup,  & que  les  perfonnes  unpeugroffcs 
n’y  paffent  que  de  cötd  & meme  avec 
peine.  Heureufement  l’ufage  des  paniers 
n’eft  pas  encore  arrivd  jufqu’aux  femnies 
du  paVs.  Leurs  lits  font  compofez  de  groffes 
nattes  de  joncs,  dpaiffes  & cn  affezgrand 
nombre  pour  dlever  la  derniere  d’un  bon 
pied  au  deffus  du  plancher  qui  eft  deterre 
battue,  que  les  femmes  entreriennentfort 
propre.  11s  ont  leurs  armes  aupres  de  leurs 
lits;  ce  font  desfabres,  despoignards  ou 
.erands  couteaux  flamans,  des  faguayes, 
des  arcs  & des  fldches  qu’ils  ont  foin 
d’empoifonner  quand  ils  vont  ä laguerre, 
en  les  imbibant  du  fuc  d’un  fruit  qui  leur 
communique  un  poifon  fort  fubtil  & pref- 
que fans  remede.  Ce  fruit  a tant  de  rap- 
port  avec  les  pommes  de  Machcnilier  dont 
j’ai  parle  dans  mon  voyagedcl’Aincrique, 
que  je  crois  que  c’eft  de  ce  fruit  dont  ils 
fe  fervent.  Quelques-uns  ont  des  fufils  & 
s’en  fervent  avec  bcaucoup  d’adreffe.T  Us 
les  aiment  paffiondment,  ce  font  les  Kor- 
mands  qui  leur  en  ont  enfeignd  l’ufage. 

Portugal  & les  Anglois  qui  demeu- 
rent  ä prelent  parmi  eux,  ont  dtd  jufqu’ä 

pre- 


en  Güine’e  et  a Cayenne  53 

prdfent  aflcz  fages  pour  ne  leurendonner 
ou  vendre  que  trcs-peu , tres-raretncnt  & 
de  tres-mauvais,  nous  n’y  regurderions 
peut-etre  pas  de  fi  pres  fi  nous  y dtions, 
lauf  ä nous  en  repentir  dans  la  fui- 
te  , comme  ii  nous  eft  arrivd  cn 
Canada. 

La  maifon , ou  les  cafes  du  Roy , font 
au  ccntre  du  Village,  eiles  ibnt  bäties  Maifons  du 
comme  cellcs  defes  lujets.  On  remarque  Ro>  & 
feulemcnt  qu’il  en  a quelques -unes  un «*«««*• 
peu  plus  grandes,  oü  il  loue  les  Euro- 
päern qui  le  viennent  voir.  CcbonPrincc 
ou  ces  bons  Princes,  car  la  douceur  & 
l’humanite  font  naturelles  aux  Princes  de 
cette  famille,  ce  bon  Prince,  dis-je , vlt 
avec  fes  fujets  comme  un  pere  avec  fes 
enfans.  Auffi  ils  l’aiment  tous,  & quoi qu’ils 
lecraignent,  on  doitdire  que  l’amour  fur- 
pafie  infiniment  la  crainte,  & qu’ils  font 
toöjours  prets  ä tout  facrifier  pour  lui, 

11  leur  rend  de  fon  cöte  fort  exaäement 
la  pareille,  en  les  aimant,  les  protegcant 
& leur  rendant  la  juftice  d’une  maniere 
qui  contente  tout  le  monde. 

Les  hoinmes  & les  femmes  de  Bourd 
font  grands  & bien  faits,  & d’une  bgure 
fort  revenante,  ils  font  dun  beau  noir : 
ils  önt  la  bouche  petite,  le  nez  bien  pro* 
portionne,  les  yeux  grands,  lcsdentsbcl- 
l^s,  l’air  ouvert  & guay,  de  l’cfprit,  de 
bonnes  manieres  & meine  de  la  politefle. 

On  n’y  voit  point  de  ces  nez  £cachez,  de 
ces  levres  monftrueufes ; auffi  lesfcmmes 
nc  portent-elles  point  lcurs  enfans  für 
C 3 leur 


jT4  V O Y A G E S 

]eur  dos,  car  on  attribue  avec  raifon  ces 
nez  dcachez,  & ces  großes  levresaux  coups 
que  ces  petfes  creatures  fe  donnern  contre 
le  dos  de  leurs  mercs,  pendant  qu’elles 
les  ont  attachees  derriere  eiles,  & qu’el- 
les  marchent  ou  qu’clies  travaillent. 
jioralitcdcs  Lcs  hommes  ont  des  femtnestant  qu’ils 
fcmmcs.  yeulent,  oa  tant  qu’ils  en  peuvent  achc- 
ter.  Ils  ne  font  jaloux  que  de  la  premiere 
qui  eft  regardde  comme  la  legitime,  au- 
lieu  que  les  autres  ne  paßent  que  pourdes 
concubines,  dont  on  accommode  les  d- 
trangers  ä qui  on  veut  faire honneur,  fans 
cdrdmonie  & fans  craindre  le  qu’en-dira- 
t-on. 

II  nc  faut  pas  apprehenderpour  celaque 
le  grand  noinore  de  femmes  leur  devicnne 
ä Charge,  point  du  tout;  ce  font  autant 
de  fervantes  tres-humbles,  trcs-afte£ti- 
onndes  qui  f^avent  leur  devoir  en  perfec- 
tion,  que  l’on  a foin  d’y  faire  rentrer,  des 
qu’elles  femblent  s’en  vouloir  dcarter  tant 
foit  peu,  & qui  en  font  fi  bien  perfuaddes, 
qu’elles  fe  trouvent  heurcufes  & bien 
paydes  de  leurs  peines,  quand  le  mari 
veut  bien  leur  tdmoigner  qu’il  agrde  leurs 
fervices;  Quelle  difterence  de  ce  pays-lä 
au  nötre  ? 

On  compte  fix  ä fept  eens  hommes  por- 
tans  les  armes  dans  le  Village  de  Boure; 
mais  le  Roy  en  peut  lever  un  bien  plus 
grand  nombre  quand  il  le  juge  ä propos, 
& fort  ailement  & fans  qu’il  lui  en  coute 
rien,  parce  que  fon  pais  eß extrdinement 

peu- 


en  Guine’e  et  a Cayenne. 

peupld,  & que  fcs  peuples  lui  font  extrd- 
memcnt  aftedtlonnez. 

Le  Prince  qui  regnoit  en  1666.  dtoit  Religlen  de 
Chretien,il  s’appeiloit  Dom  Philippe.  llBoui*. 
avoit  donnd  libertd  de  confcience  ä tous 
fes  fujets  & avoit  aupres  de  lui  un  Jefuite 
& un  Capucin  Portugais,  qui  prechoient 
la  foy  avec  plus  de  zele  que  de  fruit : car 
il  n’eft  pas  facile  de  fairej  de  bons  Chrc- 
tiens  degens  qui  aiment  le  vin&  les  fem- 
mes , de  maniere  ä ne  fe  pouvoir  paffer 
de  l’un  ni  de  l’autre.  Bonnes gensau refte, 
honnetes,  francs,  peu  intereifez, 'aimans 
les  dtrangers,  & qui  ont  confervd  beau- 
coup  des  manicres  & de  la  politefie  des 
Normands,  qui  font  fans  contrcdit  les 
Premiers  Europdens  qui  ontddeouvert  ces 
cötes,  qui  y ont  eü  des  dtabliffemcns  que 
le  malheur  de  nos  guerres  civiles  a fait 
tomber  entre  les  mains  des  Portugais , des 
Anglois,  des  Hollandois  & autres  Euro- 
pdens. 

L’Idolätrie  eft  la  religion  dominante  da 
pais.  Mais  quelle  Idolatrie!  Elle  eft  fans 
rdgle,  fans  fdtes,  fans  edrdmonies.  Le 
nombre  de  leurs  Dieux  eft  inconnu,  il 
n’eft  point  fixe;  on  peut  dire  qu’il  eft  in- 
fini.  Ils  ne  fijavent  d’ou  ils  viennent,  ce 
qu’ils  font,  ce  qu’ils  font,  a quoy  ils  font 
propres,  ce  qu’ils  vallent;  leur  ignorance 
für  cela  fait  compafiion  & ne  peut  dtre 
plus  grofiiere.  La  terre  eft  pour  eux  une 
fource  intariffable  de  divinitez,  c’eft  une 
mafie  immenfe  de  Dieux  de  toutes  efpe- 
ces,  dont  chacun  ä l’aventure  titreleiien. 

C 4 Ils 


f6  V 6 Y A 6 E S 

Ils  les  appellent  Fetiches.  De  quelque 
nature,  figure,  couleur  ou  matierc  que 
ce  foir;  c’eit  leur  Dieu,  leur  Fetiche. 
Les  uns  ontune  corne,d’autres  une  patte 
de  Grabe,  d’autres  une  Epine,  un  c]oud, 
uncaillou,  une  coque  de  Lima^on,  une 
tete  d’Oifeau,  une  racine.  Chacun  porte 
fa  divinite  pendue  ä fon  col,  dans  un  läc 
orne  de  raflade , de  bouges  & d’autres  ba- 
biolles.  Quoi  que  ce  Dieu  ne  boivc  ni  ne 
roange,  on  ne  Jaiile  pas  de  lui  offrir  foir 
& matin  ce qu’on  ade mciileur, en  lui adref- 
lantfes  prieres  & en  luidemandant  fesbe- 
foins.Voila  rout  leur culte.  1 lusheureux  en 
cela  que  nos  Sauvages  de  i’Ainerique,  que 
le  diable  fe  donne  la  liberte  de  battre  quand 
il  lui  en  prend  fantaifie,  aulieu  que  les  Fe- 
tiches fe  contentent  defe  faire  craindre,  fans 
en  venir  jamais  aux  coups. 

Les  Negres  Mandingues  qui  font  les 
plus  zelez  MiffionnairesduMahomctiime 
ont  tachd  de  repandre  chez  les  Negres 
de  Serrelionne  quelque  connoitfance  de 
la  Sedte  de  Mahomet;  inais  ceux-ci  plus 
avifez  que  ceux  du  Niger  , ont  cru  avoir 
aflez  d’une  Religion  lans  fe  chargcr  cn- 
core  d’une  autre  plus  difficile  & plus  char- 
gee  de  edremonies  que  la  leur;  car  des’i- 
maginer  qu’en  embraffant  le  Mahometif- 
mc  ils  euflent  quitte  leur  Idolatrie  & le 
culte  des  Fetiches,  c’efl  für  quoi  il  ne 
faut  pas  compter  , il  dt  trop  ancien  & 
trop  bien  etabli  chez  eux.  C’efl:  ce  culte 
ridicule  & la  pl uralitc  des  femines  qui 
ejnpechcra  toüjours  le  progrez  de  TE- 

van* 


en  Guine’e  et  a Cayenne  $7 

vangile  ehe i ces  Feuples,  qui  font  pour- 
taut  infiniment  plus  difpofez  ä le  recevoir 
que  les  Mahometans,  dont  il  ne  faut  pas 
fbnger  ä faire  debons  Chrdtiens, 

Les  Normands  & apres  eux  les  Portu- 
gals y ont  prdche  l’Evangile.  Le  Roy  de 
Boure,  comme  je  viens  de  le  dirc,  etoit 
Chrötien*;  cn  16 66  011  prechoit  la  foydans 
fes  erats  en  toute  libertd  , mais  fans 
fruit,  & quand  les  MilTionnaires  feroient 
venus  a-bout  de  ieur  faire  abondonner  le 
culte  des  Fetiches,  je  doute  qu’ils  eu/Ient 
pu  les  reduire  ä n’avoir  qu’unefemme.Ces 
peuples  ne  veulent  rien  entendre  für  cet 
articlc : leur  temperament  y eft  trop  op- 
pofe,  & comme  leur  pratique  conllante 
eil  de  ne  point  approcher  de  leurs  femmes 
des  qu’elles  fe  fenrent  großes  & pendant 
les  quatre  annees  qui  fuivent  l’accouche- 
ment,  afin  qu’elles  ayenr  tout  le  temps 
nd  cerfaire  pour  bien  nourrir  & bien  elever 
leurs  enfans,  la  continence  feroit  tropdif- 
ficile  a garder  pendant  un  fi  long-tcms. 

11s  rdpetent  tres-fouvent  dans  leurs  prie- 
rcs,  & au  commencement  de  toutes  leurs 
a&ions,  les  noms  d’ Abraham,  d’lfaac  & 
de  Jacob.  On  n’a  pu  jufqu’a  prdfent  f<ja- 
voir  d’oü  leur  eft  venue  la  connoiflance 
des  noms  vtnerables  de  ces  anciens  Patri- 
arches.  O11  pourroit  foupgonner  que  quel- 
que  Juif  a voulu  introduire  le  Judaifme 
chez  eux,  c’eft  nne  conjefture  qui  n’eft 
pas  mal-fondde.  La  pluralite  des  femmes 
ifauroit  pas  dtd  un  obftacle  pour  les  em~ 
Picber  d’embralfer  cette  religion,  puifque 
Cf 


la  terre 
Souie. 


VOYAGES 

la  loi  tolerc  la  poligamle.  Onfqaitd’ail- 
leurs  que  lacirconcilion  eft  praiiquec  chcz, 
prefque  tous  les  peuples  de  la  cötc  de  Guinee 
depuis  Serreiionnc  jufqn’ä  Benin.  Voila 
un  nouvel  obftacle  ponr  la  rcligion  Chre- 
tienne  qui  rendra  inutiles  les  travaux  des 
Miffionnaires,  ä moins  que  Dieu  n’y  mette 
lui-mSme  la  main;  il  peut  tout,  peut  £tre 
que  le  tems  de  la  converfion  de  ces  peu- 
ples n’elt  pas  arrivd,  & que  les  mauvais 
exemples  desChrdtiens  qui  deineurentpar- 
mi  eux,  font  des  obftacles  encore  plus  dif- 
iiciles  ä lurmonter,  que  ceux  que  nous 
venons  de  rapportcr. 

J’ai  remarque  ci-devant  que  le  terrein 
des  Ifles  de  la  riviere  etoit  extremement 
fertile,  les  terres  du  Royaume  de  Bourd 
denele  fonrpas  moins.  Le  ris,  le  mil,lemil- 
ae let , les  poids,  les  feves , les  melons,  les 
Pataches,  les  Figues,  les  Bananes,enun 
mot,  tout  ce  qu’il  leur  platt  demander  ä 
la  terre,  y vient  en  abondance  & avec  une 
facilitd  extraordinaire.  En  dchange  ilsdon- 
nent  prefque  pour  rien  les  produäions  de 
leur  terre.  Les  rivieres  font  entremement 
poiflbnneufes,  ils  mangent  pour  l’ordinai- 
re  plus  de  poiffon  que  de  viande.  C’eft  af- 
furdment  par  goüt  & par  choix,  car  ilsont 
des  viandes  de  toute  efpece  en  quantitd, 
& tres-bonnes.  Les  Poules  ordinaircs,  les 
Poules  pintades , les  Oyes,  IcsGanards, 
les  Dindons  & les  Pigeons  fauvagesy  font 
ä donner.  Leurs  prairies  font  couvertesde 
Boeufs,  de  Vaches,  de  Cabrittes  & de 
Moutons.  On  trouve  datts  les  montagnes 


EN  GUIN t’£  ET  A CAYENNE  ffs 
des  Cerfs,  des  Sangliers , des  Gafelless 
des  Chevrcuils,  tant  qu’on  en  veut.  1 1 raur 
ctre  parcfleux,  ou  bien  mal  adroit,  pous 
inanquer  de  gibier.  Ceux  qui  aiment  les 
grandcs  chaifes , ou  qui'font  allez  bravec 
pour  s’yexpofer,  trouvcnt  abondammen 
de  quoi  fe  latisfaire  par  la  quantite  d’Ele~ 
phans , de  Lyons , de  Tigres  & autrcs  betes 
reroces  qui  courent  le  paVs ; lans  comp- 
ter  les  Serpens  d’une  groffeur  & d’une 
longueur  11  demefuree,  qu’ils  avalent  les 
hommes  & les  boeuls  tout  entiers  & falls 
mächcr. 

La  fertilice  du  paVs  & l’abondance  des  7r0^ifuif 
rruits  qui  y croiilent,  y a attird  des  iinges  singes.4 
de  toutes  elpeces,  exceptd  de  la  blanche; 
ils  onc  lnuiiiplie  tellemenc  quc  fans  les 
loins  continuels  que  les  habitans  fe  dou- 
nent  en  gardant  jour  & nuit  leur  ris7leurs 
pois,  leurs  melons  & generalement  touc 
ce  qu’ils  veulent  conferver,  ces  animaux 
naturellement  portez  ä mal  faire,  detrui- 
roienc  tout.  Auffi  les  Negres  les  hailfent 
lur  toutes  chofes  & leur  font  une  guerre 
contiuuelle.  Ils  les  cmpoifonnenc  , ils 
leur  tcndent  des  pidges,  ils  les  tuent  a 
coups  de  fiSches. 

Lorfque  queique  Europdcn  revient  de 
la  chalie,  & qu’il  a tud  cinq  ou  lix  Singes, 
on  le  rcyoit  eil  cdrdmonie 7 on  lecompii- 
mente,  on  1 ui  fait  des  prefens,  c’cft  pour 
lui  un  petit  triomphe.  Je  crois  qu’uu  ha- 
bile chafleur  qui  voudroit  s’einployer  a la 
c hälfe  de  ces  animaux  feroic  tortune  en  ce 
pais  lä;  car  les  prefens  iroient  loin,  & la 
C 6 rccon- 


'Adrette  des 
Singes. 


6c  V © Y A G E 

reconnoilfance  des  fervices  qu’il  rendroit» 
pourroit  porter  ces  peuples  ä le  mettre  au 
rang  des  Fctiches  devant  ou  apres  fa 
mort. 

Au  refte  les  Singes  tout  betes  qu’ils 
fönt,  ne  ]c  font  pas  encore  autant  qu’il 
ieroit  ä fouhaiter  pour  le  bien  du  pai’s. 
Ils  connoi/Tent  parfaitement  bien  leurs  en- 
nemis,  ils  demelcnt  les  anificcs  dont  on 
fe  fert  pour  les  lurprendre,  ih  font  d’une 
defiance  extraordinairc,  il  eft  rare  qu’ils 
donnern  deux  fois  dans  le  meine  piege 
quand  ils  cn  font  ^chappez  une  fois,ou 
que  leurs  femblablcs  les  y ont  vüs  at- 
trappez. 

Si  un  Singe  eft  bleild  d’un  coup  de 
fleche,  ils  s’empreflent  ä rctirer  la  flache; 
comme  cela  n’eft  pas  aife  ä caufe  des 
ardillons  dont  la  pointe  eil  armee  , qui 
einpechcnt  qu’elle  ne  puilfe  fortir  a moins 
d’ouvrir  la  playe,  ils  mordent  & mächent 
le  bois  jufqu'ä  ce  qu’ils  l’ayent  coupe. 
Mais  quand  le  blcffd  a re$ü  un  coup  de 
fulil  & qu’ils  voyentcouler  le  fang  par  les 
ouvertures  que  les  balles  ont  faites  , ils 
mächent  des  feuilles  & tachentde  boucher 
les  playes,en  y introduilant  ces  feuilles 
inaendes. 

Malheur  au  chafleur  qui  fe  tronveroit 
feul  au  rnilieu  de  cette  troupegambadante; 
il  pourroit  s’attendre  ä quelque  mauvais 
parti.  Il  Ieroit  infailliblemcm  attaque  de 
toutes  parts,  nccabld  de  pierres,  de  mor- 
ceaux  de  bois,d’ordures,&  pourroit  cou- 
rir  rifque  d’ctre  dechire  & mis  eil  pieces ; 

car 


es  Guikf/e  et  A Catense.  6r 

car  il  y a de  ccs  animaux  qui  font  grands 
& bien  Ports , & tous  cn  gendral  font  m<5- 
chans,  vindicatifs  & cruels,  & quand  ils 
font  une  fois  en  fureur,  un  homme  au- 
roit  bien  de  la  peine  a fe  tirer  de  leurs 
pattes. 

Outre  les  vivres  & les  rafraichifiemcns 
quc  les  Vaifleaux  peuvent  prendrc  furcctte 
cöte,  on  en  tire  encore  affez  fouvent  de 
rAmbre  gris , de  la  Civette  cn  rnafle,  des  c 

Chats  civettes  vivans,&  une  quantitecon- 
fiderable  d’Ivoire  le  plus  beau  de  toute 
PAfrique;  c’ett-a-dire,  net,  falls  taches, 
fatis  gerfures  , & d’une  blancheur  ä eblouir; 
prenve  inconteftable  de  la  purete  de  fair 
& des  eaux,  & de  la  honte  des  alimens 
dont  les  Elephans  fe  nouriiirent  On  re- 
marque  feulement  que  les  dents  font  plus 
pctites  que  celles  qu’on  appellc  Morphi- 
Efcarbeille;  c’eft  ainli  qu’on  appelle  les 
dents  d’Elephant,  dont  quatre  pelees  en- 
femble  ne  vont  pas  ä cent  livres,  el les 
n’en  font  pas  plus  mauvaifes  pour  celaf 
für  tout  quand  on  y trouve  la  blancheur 
de  celles  de  13ourd. 

La  chafie  des  Elephans  n’eft  que  pour 
les  braves ; il  n’eft  pas  permis  ä tout  le 
monde  de  s’expofer  aux  darigers  qu’on  y 
court.  Quoiqu’il  femble  que  la  premicre 
vü^‘  de  ces  Chalfeurs  foit  d’avoir  les  dents 
deces  betes,  ä caufe  du  commerce  qu’Hs 
en  font  avcc  les  Europeens,  ils  nelaiflcnt 
pas  perdre  la  chair,  ils  la  mangcnt  , & 
la  trouvent  bonne.  Les  Europeens  qui 
cn  o:it  mange  lorfqu’ellc  ctoit  un  peufai- 
C 7 Cm- 


6l  VOYAGES 

fandee  & bien  cuitte  , pretendcnt  y avoir 
trouvd  peu  de  ditFerencc  d’avec  celle  du 
boeuf.  Peut-etre  qu’ils  avoient  grand  ap- 
petic  & de  bonncs  dents;  il  eft  toujours 
«ertain  qu’unc  longe  d’Elephant  garniroit 
bien  le  centre  d’une  table. 

Le  profit  que  l’on  fait  für  cette  cöte 
par  l’dchange  des  marchandifes  ci\  tou- 
jours de  deux  cent  pour  cent  au  moins. 
11  feroit  bien  plus  confiderable  fi  on  ache- 
toic  de  la  premiere  main,  comme  il  arrive 
quand  on  traite  avec  les  Negres;  maison 
cft  fouvent  oblige  de  paiFer  par  les  mains 
des  Portugals  ou  des  Anglois  etablis  dans 
le  pays ; ce  qui  diminue  extrdmement  le 
profit  que  l’on  feroit  taut  dans  la  vcntcdes 
marchandifes  d’Europe,  que  dans  l’achat 
de  celles  du  pays.  C’efi  nötre  faute,mcs 
compatriotes , il  netient  qu’ä  vous  de  vous 
enrichir  dans  cet  heureux  pays  & de  fup- 
planter  les  autres,en  reprenant  les  poftes  que 
vous  occupie?  autrefois,tout  vous  y convie, 
la  fertilitc  du  pays,  Ion  bonair,  leCom- 
incrce  avantageux  qu’on  y peut  faire,  & 
für  tout  l’inclination  naturelle  que  ces 
peuplcs  ont  pour  vous,  ils  l’onc  confcrve 
jufqu’aujourd’hui  toute  entiere.  Le  Che- 
valier des  M.  * * * en  a eu  des  preuves 
dans  un  Voyage  oü  il  fut  obligd  de  relä- 
cher  chez  ccs  peuples,&  bien  d’autrcsque 
lui,  & nous  avons  encore  !a  relation  du 
Sieur  Villant  de  Bellefons,  quidtoitCon- 
trolleur  für  un  Vaiffeau  que  la  Compagnie 
de  1664.  avoit  frete  en  1666.  a Amßer- 
dam,  donttout  l’Eqaipage  dtoit  Hollan- 

dois  s 


£14  Guinl’e  et  a Cavenne  63 

dois;  il  rapporte  que  ccs  peuples  lnifircnt 
tnille  careffes  , qu’ils  l’inyiterent  ä vcnir 
s’ecablir  chez  cux,  qu’ils  lui  montrercnt 
les  mafures  des  maifons  de  la  Compagnie 
de  Dieppe;  il  vic  qu’ils  parloient  encore 
Francois , qu’ils  battoient  le  tambour  ä 
la  Fran^oife  , & le  Roy  meine  lui  dit 
plulicurs  fois  que  lui  & tout  fon  penple 
louhaitoit  avec  paflion  de  les  voir  dtablir 
dans  le  pays.  Je  connois  les  Francois, 
lui  die  ce  Prince,  ils  font  vifsäla  vdrit£, 

& fouventun  peu  trop,  mais  ils  font  hon- 
netes  gens,  de  bonnefoy,  bons  amis,on 
s’y  peut  der:  c’eft  ce  qui  fait  quenonsles 
aimous , & que  nous  les  preferons  ä tous 
les  autres  blaues. 

Je  n’ai  point  mis  parmi  les  marchan-  commer«e 
difcs  que  Ton  peut  traitcr  für  cettc  c6te  ,<je  & 
Tor  & les  efclaves.  Il  eft  pourtant  cer-4*^  *TC% 
tain  qu’on  y trouve  de  l’or,  &qu’onen 
traite  eil  aflez  bonne  quantite  & ä un  prix 
oü  il  y a bien  ä gagner.  Mais  il  ert  inccr- 
tain  s’il  vient  du  pays  mfime,  ou  fi  on  Py 
apporte  des  pays  voifins  ouplus  dloigncz. 

Le  pays  me  paroit  trop  bon  pour  ^ tre 
propre  ä la  formation  de  ce  mdtail  , car 
tout  le  monde  f^ait  que  les  terres  qui 
produifent  l’or  ne  font  pas  capables  de  pro* 
duire  autre  chofe,  la  naturc  s’*epuife  dans 
cettc  produäion  qui  doit  tenir  lieu  de 
toute  autre  chofe.  La  fechcrefp*  & la 
fterilite  font  le  partage  de  ces  riches  ter- 
res , les  habitans  11’y  manquent  pourtant 
de  rien,  parce  que  tous  les  peuples  s’em- 
prelfent  de  leur  apporter  tout  ce  qui  leur 


64  Voy  AGES 

cß  neceßaire  en  echange  de  Por  que  h 
tcrre  y prodtiic.  J’ai  rcmarquc  dan*  in * 
relation  de  PAfrique  Occidentale  quedans 
Je  pays  ^le  ßamboue  fi  fecond  cn  Mines 
d’or,  !a  fuperficie  de  la  terre  eßcouverte 
de  fable,  j’ai  remarqud ,disje,  qu’il  n’y  a 
point  de  terre  plus  ßcrile  que  celle-lä.  A 
peiae  produic-elle  de  Pherbe  dans  le  fond 
desvallons  & lur  les  bords  des  ruißeaux. 
C’eß  un  heureux  prefage  poar  ceux  qui 
chcrchcnt  des  Mines,  quand  ils  trouvent 
de  ces  endroits  fees , ßeriles,  fans  verdure, 
fans  arbrißcaux,  ou  quand  il  y eil  a quel- 
ques-uns,de  les  voir  fees  & dcpouillez, & 
le  peu  de  feuilies  qu’ils  ont,  rougeätres , 
caßantcs  & fans  fuc 

Le  Royaume  de  Bourd  a des  voifins  au 
Nord-Eß  & ä l’Eß  qui  ont  befoin  de  fa 
fertilitc  pour  vivie  , & qui  lui  apportent 
en  de  hange  Vor  qui  croit  dans  leur  pays. 
Mais  outre  ceux-la,  lesMarchands  Man- 
dingues  qui  trafiquent  de  tous  cötezdepuis 
les  bords  de  la  Mer  jufqu’au  centre  de 
PAfrique  , leur  cn  apportent  & leur  en 
apporteroient  bien  davantage,  s’ilsdtoient 
aflure  . de  trouver  chei  eux  des  marchan- 
dites  d’Europe  en  aßez  bonne  quantitd 
pour  avoir  toüjours  des  aßo.rtimens  prets, 
& dtablir  ainfi  un  commerce  fixe  & regle. 
Les  Portugals  & les  Anglois  y font  d’au- 
tant  plus  confiderables , qu’ils  ne  lc  par- 
tagent  avec  perfonne. 

Je  ne  voudrois  autre  chofe  de  la  Com- 
pagnie, finon  qu’elle  aidät  un  peu  la  for- 
xnation  d’une  petite  colonic  dans  ce  pays 

dom 


en  Guine’e  et  a Cayenne  6y 
dont  tous  lcs  particuliers  feroient  fes  cour- 
tiers,  a qui  eile  conficroit  fes  marchan- 
difes  de  traite  & qui  luy  runettroient  en 
or,  en  Morphil  & autres  marchandifcsdu 
pays,  fes  retours  , moyennant  un  profit 
railonnable  , fans  s’embarafler  de  con- 
ftruire  des  Fort ereffes , d’eutrenir  de  Gar- 
nifons,  des  Commendans,  & autres  Of- 
ficiers  qui  confominent  bcaucoup,  &fou- 
vent  au'delä  du  profit  que  Ton  devroit  ef- 
perer  du  trafic  qu’on  lesenvoye  faire.  Elle 
trouveroit  mille  gens  de  bonne  volontd 
pour  cet  ctablifTement  , ils  y feroient  en 
füretd  lous  la  protcäion  du  Roy  du  pays, 
ils  y feroient  libremcnt  leur  negoce/il 
eft  a croire  qu’il  s’en  trouveroit  parmi 
eux  d’aflez  induftrieux  & d’aflez  hardis 
pour  entrer  dans  l’interieur  des  terrcs,pour 
luivre  les  traces  des  Mandingucs,  & pour 
ddcouvrir  une  infinitd  de  chofes  qui  les 
enrichiroient  , eux , la  Compagnie  & le 
Royaume.  II  n’y  a qu’a  vouloir  & etre 
affurd  qu’avec  une  Idgerc  avance  on  pour- 
roit  faire  des  profits  confiderables. 

Quant  au  commerce  des  Efclaves  , il 
ne  faut  pas  pour  le  prefent  compter  beau- 
coup  deflus;  ces  pcuples  ne  fe  fontpoinc 
Efclaves.  Quand  ils  en  vendent  , ce 
font  des  pritonniers  de  guerre  qu’ils  ont 
fait  iur  leurs  voifins  avec  qui  ils  onteu 
des  diftcrends  ( car  comme  je  Tai  remar- 
qud  dans  d’autres  endroits;  on  ne  f^aiten 
Äfrique  ce  que  c’eft  de  rendre  les  prifon- 
niers  qu’on  fair  lcs  uns  lur  les  autres  ) 
dans  le  cours  d’une  guerre  ou  dans  les 

cour- 


66  VOYAGFS 

courfes  que  l’onfait  les  uns  für  lcs  autres, 
oubien  des  criminels  dont  la  peine de mort 
cft  commude  en  un  baniffement  perpetuel 
hors  du  pays.  En  voilä,  ce  me  femble, 
affez  pour  donner  une  idee  de  cet  heureux 
pays  & pour  excitcr  tant  de  gens  defceu- 
vrez  & mal  heureux  en  France  , ä s’aller 
etablir  dans  un  Heu  oü  ils  vivroient  ä leur 
aife  , & procureroienc  ä leur  nation  des 
avantages  que  le  malheur  des  guerresafait 
perdre  ä leurs  prddecefleurs. 

Je  ne  dirai  rien  ä prdfent  du  Royaume 
de  Boulon  qui  eft  au  Nord  de  la  riviere 
de  Scrrelionne.  II  y a temps  pour  tout 
& l’occalion  s’en  preientera  dans  un  autre 
ouvrage. 


CHAPITRE  QUATRIE’ME. 

Route  de  Serrelionne  au  Cap  de  MontL 
Dejcription  de  ce  Pays . 

ON  compte  foixante  lieues  du  Cap  de 
Serrelione  au  Cap  de  Montd.  Des 
qu’on  a double  le  premier,  il  faut  faire  le 
Sud -Sud -Eft  , afin  d’dvicer  le  banc  de 
Sainte  Anne  , qui  dt  dangereux , & qui 
porte  environ  fix  lieues  au  large.  Il  y a 
proche  dece  banc,  vingt  ä vingt-cinq  braf- 
fes  d’eau  lur  un  fond  de  fable  & de  vafe 
noire.  A peu  de  diltance  on  ne  trouve 
tout  d’un  coup  que  huit  ä neuf  braffes,  qui 
eil  la  marque  Iure  qu’on  eit  für  les  bords 
du  banc:  on  y peut  naviger,  mais  il  faut 

eviter 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  67 
£vlter  de  fe  laiffer  ddriver  deflus  davantage; 
on  courerok  rifque  de  fe  perdre  für  lesbas 
fonds  & les  feches  qui  s’y  trouvent  triqu em- 
inent. Le  plus  für  eil  de  tenir  le  large  juf- 
qu’ä  ce  qu’on  ait  entierement  depaffe  le 
banc , & quand  on  arcconnu  par  la  fonde 
qu’on  l’a  entierement  ddpaffd,  on  peut  fe 
rallier  ä terre  cn  faifant  le  Sud-Elt,  juf- 
qu’ä  ce  qu’on  foit  par  le  travers  de  la  ri  Rivicrc 
viere  de  Madrd  Bomba.  II  eft  difficile  de  Madie 
jfijavoir  1’EtimoIogie  decenom.  L’embou-  Bomba, 
chure  de  cette  riviere  eft  couvcrte  d’une 
Ifle  longue,  peu  large  & fort  bafle,  dont 
la  pointe  la  plus  Occidentale  s’appelle  le 
Cap  Sainte  Anne.  Entre  ce  Cap  & la  pointe 
la  plus  Orientale  du  banc  de  Sainte  An- 
ne, il  y a un  detroit  ou  paflage,  dont  la 
droite  eft  faine  & profonde,  & la  gauche 
femee  d’dcueils,  vis-a-vis  duquel  eft  la  ri- 
viere  de  Gambonas  peu  frequentee  & fans 
commerce.  L’Ifte  de  Sainte  Anne,  & la 
terre  ferme  font  dloigndes  de  fix  a fept  Heu- 
es, & formenc  un  Golphe  qui  n’eft  pas 
partout  dgalement  fain;  il  y faut  naviger 
avec  precaution,  il  fert  debouche&d’em- 
bouchure  du  cöte  de  l’Oüeft  ä la  rivkrede 
Maare  Bomba  qui  fe  ddchargeencoredans 
la  Mer,  par  le  detroit  qui  eft  entre  la  Par- 
tie Orientale  de  1’lfle  de  Sainte  Anne,  & 
une  longue  prefque-Ifte  qui  n’eft  feparde 
de  la  terre  ferme  que  par  un  bras  de  mer 
d’environ  deux  licues  de  largeur,  dansle- 
quel  fe  dechargent  plufieurs  rivleres,  dont 
la  plus  confidcrablc  eft  cclle  de  Panibas. 

Cc  detroit  & la  pointe  de  la  prefquc-Ifle 


68  VOYAGES 

qui  le  forme,  s’appellcnt  Serbcra,  on  n’y 
doit  paffer  qu’avec  precaution , a caule  de 
quelques  dangers  qui  font  des  deux  cötez. 

La  riviere  de  Madre  ßomba  eil  gran- 
de  6c  vient  de  fort  avant  dans  les  terres  , 
fon  cours  cft  i l’Eft-Sud-Elt,  & Oüeft 
Nord-Oücft. 

Les  Anglois  ont  un  comptoir  fortifid  ä 
fon  embouchure  par  le  moyen  duquel  ils 
fe  font  rendus  maitres  du  commerce  qui 
s’y  peut  faire  par  Mer.  il  faut  que  cet 
endroit  leur  foit  des  plus  avantagcux,  car 
ils  ont  un  foin  extreme  de  ne  pcrmettre  a 
aucun  autre  Europden  d’en  approcher.  11s 
fe  fervent  des  Portugals  blancs  , noirs  6c 
bazannez  qui  font  etablis  für  la  c6te  , 
& meine  fort  avant  dans  le  pays , comme 
de  courtiers  pour  faire  le  commerce  pour 
eux  avec  les  naturels  du  pays. 

Yortuetisdc  • 9n  s’^t0Ilnera  pcüt-6tre  que  je  donne 
tiois  Co«-  trois  couleursaun  mdme  peuple ; mais  on 
lcuw.  ceflera  de  le  faire  li  on  veut  bien  fe  fou- 
venir  de  ce  quej’ai  dit  des  Portugals  dans 
un  autre  endroit  , que  ces  Memeurs  ne 
font  point  ditHcultd  de  s’allier  avcc  les 
Negres.  Ceux  qui  viennent  de  ce  mdian- 
ge  font  mulätres  ou  bazannez,  qui  ayant 
continue  de  prendre  des  femmes  noires  , 
ont  u la  fin  produit  une  race  tonte  noire, 
comme  les  Portugals  blancs  qui  ont  euaf- 
fez  de  ddlicatcfle  pour  nVpoufer  que  des 
femmes  blanches,  ont  produit  des  enfans 
blancs  comme  eux,  6c  voilä  ce  qui  a pro- 
duit ces  Portugais  de  trois  couleurs,  re- 
pandus  dans  toute  rAfFriqueChrdticnne, 

com- 


en  Guine’e  et  a Cayenne  69 
comme  leurs  ancStres  aimans  le  com' 
mercc,  6c  qui  feroient  riches  s’ils  n’etoient 
pas  contraints  de  le  faire  avec  tres-peu  de 
protit  pour  eux,  & beaucoup  pour  ceux 
qui  leur  commettent  leurs  marchandifes. 

Le  Chevalier  des  M.  ***  n’eut  garde 
d’aller  reconnoitre  Eomba-Madre  , il  n’y 
avoit  rien  a faire;  il  s’etoit  trouve  par  le 
travers  du  Cap  Tagrin,  qui  eft  par  les  8. 
degrez  2$.  minutes  de  latitude  feptentrio- 
liale  le  27.  oftobre  au  foir,  comme  je  Grofle 
l’ai  dit  ci-delfus.  11  prit  ce  meme  foir  unechauve- 
Chauve-Souris  aufli  grolle  qu’une  poule  ,Sourii. 
c’eft  la  taille  ordinaire  de  cellcs  du  pays. 

Il  falloit  que  quelque  coup  de  vent  l’eüt 
emportee  li  löin  de  terre,  car  ces  cifeaux 
n’ont  pas  accoutume  de  s’en  dloigner,  li 
confiddrablement,  le  Vaifleau  dtant  alors 
eloigne  de  plus  dedix  lieuesde  cettepoin- 
te.  Cette  capture  fut  comme  un  prefage 
des  inauvais  tems  qu’il  alloit  eflüyer  & qui  le 
retinrent  dans  ce  parage  plus  de  tems  qu’il 
n’en  faut  orditiairement  pour  faire  le  Voya- 
ge  entier  du  Cap  Verd  ä Inda. 

Il  y eut  le  2.  Novembre  ä 2.  heures2  8.  Eclipfc  de 
min.  5*2,  feco  ides  apres  mmiHt,  une  E-Lunc* 
clipfe  de  Lune  qui  dura  2.  heures  30.  min. 
u.  fecondes.  La  Variation  de  l’aiguille, 

3 ui  n’avoit  616  le  29.  Oftobre  , que  de  4. 

‘Jg.  Nord-Üüeft  , & que  de  2.  deg.  aufli 
Nord-Oüeft  le30.  dumememois,  letrou- 
v?  Je  3-  Novembre  de  6.  O11  voit  par  ces 
differentes  obfervations , combien  il  eft  im- 
portant d’obferver  fouvent  la  Variation  de 
^aiguille,  furtout  quand  on  eft  eloigne  de 

terre 


70  V O I A G E s 

terre  & dans  des  endroits,  oü  il  y a des 
conrans  & des  baacs  qui  poicent  au  large. 
Ses  obfervations  du  9.  etant  ä la  hauteur 
de  fept  degrez  36.  min.  Nord,  lui  donnc- 
rent  encore  6.  deg.  de  Variation  au  Nord 
O üeft. 

Trompe  de  Ü vint  le  13.  du  meine  mois  de  No- 

Mer.  vembre  für  les  quatre  heures  apres  midy 
deux  Trompcs  d’unc  figure  trop  extraor- 
dinaire , pour  nc  ]es  pas  decrire  ici.  LjT 
plus  große  & la  plus  coniiderable  avoit 
la  tete  dans  un  gros  nuage  fort  noir  & e- 
Iev<5,  eile  etoit  courbe,  quoiqu’il  ify  eüt 
point  de  vent  , & failoit  boüillonncr  la 
mer  a plus  de  cent  pas  aux*  environs  oü 
eile  latouchoit ; une  autre  Trompe  lorroit 
de  la  partie  lupcrieure  du  meine  nuage, 
& s’alloit  perdre  dans  un  autre  nuage,  un 
peu  moins  epais  & moins  noir  que  le  Pre- 
mier, 6t  beaucoup  plus  bas;  Ce  Pheno- 
mene  ayant  dure  quelques  minutes,  ilfor- 
tit  de  ce  nuage  une  Trompe  qui  defeendoie 
jufqu’a  la  furface  de  la  iner,  eloigdee  de 
plus  de  deux  cent  toiics,  qu’elle  fit  boüil- 
lonncr ä peu  pres  comme  la  prcmierc.  Ces 
deux  Trompes  s’etantbalancees  dansi’air 
pendant  pres  d’une  heure  6t  demie,  cliar- 
gdes  d’eau^  crcverent  ä la  fin,  & produi- 
lirent  une  li  große  pluye  , que  tous  les 
dehors  du  Vaißcau  n’etant  pas  fufflfans 
pour  la  laifler  <5couler  011  fut  contraint 
de  la  vuider  avec  des  feeaux:  Le  Vaif- 
feau  n’dtoit <51oigne  de  ccs Trompes,  que 
d’environ  une  demie  lieuc,  & auroit  tt£ 
perdu  fans  reflource,  ft  une  des  deux  a- 


K.Jt.XjBr 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  yr 

voit  creve  für  lui.  Cc  fut  un  prdfagc  de 
la  continuation  du  calme  & des  pluyes 
qui  tomboient  prefque  fans  difcontinuer, 
dcpuis  rEcliple  du  z.  du  mois.  Rien 
n’eft  plus  ennuyant  quc  ces  temps  fächeux 
de  calme  & de  pluyes;  la  chaleur  devient 
infuportable  , les  vivres  fc  confommenc 
6c  fe  gätent  fouvent,  les  Equipagcs  tom- 
bent  malades,  & Ton  voit  dans  un  Vaif- 
feau  plus  de  trißefle  & d’abbattement  que 
dans  les  temp£te$# 

La  feule  confolation  que  l’on peut  avoir 
pendant  ces  tems  chagrinans,  c’eft  la  p£- 
che,  quand  on  fe  trouve  dans  des  para- 
ges  oü  il  yadu  poißbn;  mais  on  nepeut 
pas  cfperer  par  tont  cet  avantagc.  Le 
Chevalier  des  M.***  fe  trouva  par  bon- 
heur  dans  un  endroit,  oü  les  Poißons  vo- 
lans  fembloient  s’6tre  rendns  de  tous  les 
environs.  Ces  Poißons  attirent  infaillible-Dor{UjeS)fic 
ment  les  Dorades.  Cc  Poißbn  cß  gour-  Poifionsvo-, 
mand  & carnaflier  ; comme  outre  celalans* 
li  eft  fort  vif&qu’ilfait  beaucoup  d’exer- 
clce , i;  a toujours  beaucoup  d’appetit  & 

«lange  beaucoup.  Sa  chafle  la  plus  or- 
dioaire,  eß  cclle  des  Poilfons  volans,  ces 
Pedts  animaux  fe  voyant  pourfuivis , fe 
fervent  de  leurs  alles  pour  s’üchapper  , 
mais  la  Dorade  les  fuit , les  obferve  du 
coin  de  Poeil,  & lorfque  la  f£  eher  elfe  de 
leurs  alles  les  oblige  de  fe  replonger  dans 
l’eau  , eile  en  fair  la  curee;  ils  fe  tron- 
vent  li  prefleT, , au’ils  font  un  eftort  fex- 
traordinuire  pour  s’dlever,  & fouvent  ils 
donnent  dans  les  volles  des  Vaißeaux  & 

tom- 


7.1  V O Y A G E S 

tombent  für  le  pont,  oü  les  hommcs  cc 
lcur  font  pas  plus  de  quartier  que  les 
Dorades.  C’eft  ainfi  que  les  plus  foibles 
font  toujours  la  proye  desfplus  forts.  L’E- 
quipage  du  Chevalier  des  M.  ***  en  eut 
un  bon  nombre  de  cette  fa$on  , & prit 
aufli  plufieurs  Dorades  de  cinq  , fix  , & 
juiqu’a  huit  pieds  de  longueur.  J’ai  fait 
en  d’autres  endroits  la  delcription  de  ces 
Poiflons , cela  m’exemte  de  la  repetcr  ; 
ee  que  j’en  puis  dire,  c’eft  que  ces  Poii- 
fons  volans  font  fortddlicacs , & qu’etant 
grillen  apres  avoir  dte  föupoudrezdegros 
Tel  pendant  une  heute  , c’eft  un  tres  bon 
manger.  La  Dorade  eft  un  peu  feche  & 
nelaifle  pas  d’etre  ti  cs-bonne.On  la  man- 
gc  au  bleu,  au  courboüillon  ou  en  friture. 
Cette  peche  eft  un  rafraicheffement  pour 
les  Equipages,&  quandonen  prCnd  beau- 
coup  , un  Capitaine  fage  cpargne  bien 
fes  vivres. 

La  Variation  de  Paiguille  fe  trouva  le 
Mardy  vingt-un  Novembre  de  fept  de- 
gre£  au  Nord-Oüeft.  On  etoit  alors  par 
les  6.  degrez  39.  min.  de  latitude  Nord, 
& par  les  3.  degrez  10.  min.  de  longitu- 
de  felon  l’eftime. 

Becaflc  de  On  prit  ce  jour-lä  un  Poilfon  monf- 

’lci*  treux  & extraordinaire.  Il  avoit  pres  de 
dix  pieds  de  longueur  & environ  cinq  pieds 
de  circonference  dans  le  plus  gros  du 
corps  On  le  prit  d’abord  pour  unSouf- 
ieur,  ä caufe  d’un  event  qu’il  avoit  für  la 
:£te,  par  lcquel  il  faifoit  un  jet  d’eau  fort 
gros  & fort  dlevd.  Il  avoit  un  aileron  für 


EM  GuINE’e  ET  A CaYEMME  73* 
fcdos  aifez  grand,  deux  autres  de  möma 
grandeur  au  delfous  des  ouVes  , Ja  queue 
grande  & dchancree  & extrdinemenc  forte 
& dpai/Te  , Toeil  gros  , rouge  & fort  vif, 
]es  ou'ies  grandes , avec  trois  decoupures 
de  chaque  eöt<5,  comme  de  fauffes  ouies ; 
lagueule  grande  6c  armöe  de  petites  dents 
aflez  aigues  & ferrdes , & un  bec  long  d’en- 
virou  ^o.  pouces  , parcage  en  deux  par- 
ties  lortant  de  la  muchoire  inferieurc  & 
fuperieure.  Ce  bec  dtoic  oßeux  & tres  dur, 
il  dtoit  enveloppd  d'un  cartillage  . 6c  cou- 
vert  d’une  peau  rude,chagrinde  ä gros  grains, 
dure  & dpaiile  comme  celle  du  chien  de 
mer,  ou  Requin  de  couleur  grife.  Cepoif- 
lon  dtoft  couvert  depuis  la  töte  julqu’a  la 
queue  de  cette  möme  peau. 

Saus  ce  bec  on  l’auroit  pu  prendre  pour 
un  Soufleur,  ou  pour  quelque  elpece  da 
Marfouiu  ; rnais  ce  muttre  bec  en  faifoit 
une  efpece  toure  differente  , & comme 
perfonuede  l’Euuipuge  ne  fe  iouveno  epas 
d’avoir  vu  un  femblable  poiffon,  le  Che- 
valier des  M.  ***  crut  ne  pas  beaucoup 
rifquer  en  1 ui  donnant  le  nom  de  ßecafle 
de  Mer,  fauf  aux  naturaliftesä le  luichan- 
ger  , s’ijs  le  jugent  ä propos  , ou  qu’ils 
ayent  des  raifons  pour  le  faire. 

boit  que  ce  poiffon  n’eut  pas  faim,  (oit 
flu’il  eüt  peur  de  l’hameyon,  il  ne  voulut 
jaimis  mordre  ä l’a.’pas  qu’on  lui  jetta, 
il  s’en  dloignoit  toüjours;  a la  fin  il  vint 
affez  proche  du  bord  pour  ötre  harponnd; 
*1  fe  ddnatir  alfez&jetta  beauco  ip  de  fang, 
on  le  hiifa  ä bord  a l’aide  d’uu  palan  & 
Tome.  I,  D on 


-^4  V 0 Y A G £ S 

on  adhera  de  le  tuer  quand  il  fat  für  le 
pont.  Sa  chair  cornme  celle  d’un  Mar- 
fouin  , dtoic  fort  gralfe  & entre-lardee  , 
eile  £toic  bianche  & de  bonne  odeur  ; 
il  ne  fallut  ni  cQnfeil  ni  experience  pour 
engager  tont  le  mondc  d’en  manger,&on 
la  trouva  tres*  bonne,  on  la  mangea  frai- 
che  , on  en  foupoudra  queique  partie,  & 
on  falla  le  refte,  il  n’en  fut  jett.e  que  les 
trippes  , la  peau  & la  t<§te;  c’eft  ce  que 
je  regrette  ; car  on  auroic  da  la  conferver 
ä caufede  ce  bec  extraordinaire.  11  eit  für- 
prenant  que  le  Chevalier  des  M.***  li  cu- 
rieux  & fi  exa£t  dans  uneinfinitd  d’autres 
chofes  moins  conliderables/aye  oublid  de 
conferver  cette  partie  de  ft  ßecaffe  qui 
auroit  fort  ornd  uu  cabinet. 

Au-refte  il  y a quantitd  de  poiffons  qui 
ont  de  longs  becs,  auxquels  on  n’a  pas 
donne  le  nomde  Becafle.  L’Orphi  en  eft 
tin  , les  Aigu'illes  de  Mer  & plulieurs  au- 
tres.  Ccux  ä qui  ona donne  ce  uoin  avcc 
plus  de  juftice  ne  font  pas  d’une  li  grande 
taille.  On  en  voit  atfez,  cominuneinent 
dans  les  Mers  de  l’Ameriquc.  Guillau- 
me  Pifon  no  is  en  dtferit  de  cette  cfpece 
dans  fon  troilieme  Livre  , page  5 *6.  & 
Henry  R u y ich  M decin  Holländern  nous 
en  donne  une  figure  dans  fon  Theatredes 
anima  x,  tom  r.  Planche  11.  pnge  21. 
Ce  poiflon  que  les  Hollaodois  appellcnt 
Jean  Layer  eit  long  & noirätre  , fes  aile- 
rons  & fes  flaues  font  de  la  m£me  cou- 
Jeur,  on  remarque  que  les  ailerons,  iont 
plus  noirs  que  le  reite  du  corps.  Son  bec 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  yf 
<cft  tres  dur  & fort  pointu  , Ia  partie  fupc- 
rieure  dt  plus  longuedela  inoitie  queTin- 
ferieure  , l’empennure  qu’il  a für  le  dos 
dt  tres-grande  , eile  va  de  l’occiput  juf- 
qu’ä  la  queue,  mais  eile  n’a  pas  la  meme 
grandeurdans  tonte  cettc  longueur,  eile  eft 
beaucoup  plus  haute  dans  Ion  milicu.  Il  a 
denx  nägeoircs  mediocres  proche  les  ouVes , 
deux  aurres  plus  grandes  fous  le  ventre, 
envirou  au  tiers  de  fa  longueur  , & une 
petite  proche  la  queue.  Ce  poiflbn  nage 
avec  rapiditd,  ii  eft  hardi  & combat  äiner- 
veille  & £ outrance  , fa  chair  eft  excellcn- 
te.  Cette  defeription  fait  voir  que  lenoin 
deBecafle  lui  convient  tres-bien. 

Le  meme  Auteur  die  qu’on  trouvedans 
les  Mers  du  Brelil  une  efpecc  de  Becaile 
de  Mer  ä qui  les  naturels  du  pays  ontdon-  Becsflfc 
ne  1c  nomdeGubueu.  C’eft  un  poiflbn  de  ?*c,:dul5lc' 
quatre  pieds  ou  environ  de  longueur  &d'uir^ 
pied  de  diametre  derriere  la  tete,  fa  tote 
a quelque  chofe  du  cochon , mais  eile  eft 
armee  d’un  bec  de  quinze  ä dix-huit  pou- 
ecs  de  longueur  dont  la  partie  (uperieure 
eft  plus  longue  de  moitie  que  l’inrcrieure, 

Ce  bec  eft  ofleux,  pointu,  fort  dur.  Les 
deux  parties  qui  le  compofent  font  mobi- 
les, independantes  i’une  de  l’autrc.  II  a 
les  ouVes  tripfes  & fort  grandes,  avec 
deux  ailerons  mddiocrcs,  qui  y paroiflent 
pref]ue  attachez,  au-deflous  defquels  il 
Y a deux  longues  moultaches  durcs  com- 
nie  de  la  baleinc,  & prefqueaulli  longues 
Sn«  les  deux  tiers  de  fon  corps.  11  a un 


SUvIere 

Kaule)« 


76  VOYAGES 

aileron  mediocre  fous  le  vcntre  cnviron  a 
la  nailfancc  de  la  queue,  un  autre  plus 
courc  joignant  la  queue  & une  empennure 
tres-grande  & tres-forte,  qui  luiprendder- 
riere  la  töte  ä l’endroit  oü  il  a plus  dedia- 
mötre,  & qui  cominue  prefque  jufqu’ä  la 
naillance  de  la  queue.  Gette  queue  eft  par» 
tagde  eil  deux  parties  qui  l'ont  un  angle 
obtus,  les  empennures  qui  la  compofent 
iont  mediocrement  larges , mais  tres-fortes 
& tres-roides,  leur  nailFanee  eft  ouvertede 
chaque  c6tö  de  deux  trous,  comme  deux 
oreilles  ou  deux  ouVes , dont  011  ne  l'<jait 
pas  l’ufage  que  le  poiflon  en  fait.  La  peau 
dece  poifFon  eit  de  möme  cfpece  quecellc 
de  celui  que  nous  venons  de  ddcrire.  La 
töte  & le  ventre  tirent  l'ur  le  blaue,  le  reite 
du  corps , eft  d’un  gris  argente.  On  peut 
regarder  ce  poilFon  coinine  une  malle  de 
chair  blanche,  graffe,  tendre  & d’un  tres- 
bongoüt,  qui  n’a  point  d’arrötes,  & infi- 
niment  meilleure  que  celle  du  Marfouin. 
II  vit  de  proye  & mange  beaucoup  II  eft 
ordinaire  de  trouver  dans  Fon  ventre  des 
poilFons  d’un  pied  & plus  de  longueur. 
C’eft  alFuröment  une  BecalFe  de  la  grande 
eFpece. 

Apres  qu’on  a doubldlesbancsdeSainte 
Anne,  & qu’on  s’eft  ralüö  a laterreautant 
quelesvents  l’ontvoulu  permettre,  on  Fait 
l’Eft  tout  pur  Fans  trop  s’approcher  Ce  Fern- 
bouchure  de  la  riviere  de  Bomba  Madr<5, 

& on  tache  de  reconnoitre  la  riviere  aut 
poules  que  les  Portugais  appellencRiodos 

Ga- 


eh  Guine’e  et  a Cayemne  77 

Galinas,  les  cartes  la  marquent  fous  ce 
mime  uom.  11  n'eit  pas  difficile  d’eutrou- 
vcr  rdiimologie.  Les  Negresqui  habitent 
für  ces  bords  out  uue  adreiie  mervcil- 
leufe  pour  Clever  des  poules,  la  bontcde 
l*air&  des  eaux  y contribue  infiniment , & 
fur-tout  la  quamite  de  Mahis  ou  de  bled 
deTurquie  & de  Mil  qne  Ton  y recueille; 
& comme  le  pays  eit  tres-chaud,  les  pou- 
les  couvent  fouvent  & les  poulets  vien- 
nent  ä merreille.  Ou  y eil  trouve  une 
li  prodigieufe  quantitd,  qu*il  eft  ordinai- 
re  d’avoir  deux  bonnes  poules  & quelque- 
fois  trois  pour  un  couteau  qui  a coAte  un 
fol  en  Europe.  Les  Hollandois  y ont  eu 
autrefois  uu  petit  comptoir , leur  löbrietd 
ou  leur  lefine  m’empeche  de  croire 
qu’ils  ne  confervoient  ces  etablifle- 
mens  que  pour  pourvoir  leurs  Vaiffe- 
aux  & leurs  comptoirs  repandus  le  longde 
la  c6te  de  volailles;  on  f^ait  que  le  Boeuf 
fald,  le  Stocfich,  le  beure  & le  fromage 
font  leurs  mets  favoris.  Les  autres  Com- 
pagnies  feroient  heureufes,  li  leurs  employez 
fe  cenrentoient  de  femblabies  vivres. 

Le  Chevalier  des  M.***  fe  trouva  par 
le  travers  de  cette  riviere  le  29.  Novelli- 
ere environ  ä fx  Heues  au  large.  Entre 
autres  poiffons  qu’il  prit  für  cette  cöte,  il 
y en  eut  un  ä qui  il  donna  le  nom  de 
boeuf,  ou  de  poiffon  cornu.  Il  dtoit  alors 
a la  Cappe  avec  le  feui  artimon  pour  fe 
foiltenir  contre  un  vent  furieux  qui  die- 
voit  la  Mer  comme  des  montagnes,  pen- 
daut  qne  fair  ecoit  tout  en  feu  par  des 


78  V O V A G E s 

cclairs  continnels  & que  1c  tonncre  gron- 
dojt  für  fa  tete  & fembloitpartir  desquatre 
coins  de  l’horifon. 

Contre  1’ordinaire  des  autres  poiffons 
qui  cherchent  Je  fond  de  la  Hier  dans 
les  tempetes,  parce  qu’ils  y Tont  rnoins 
agitez  qu’ä  la  luperficie,  celui  ci  s’appro- 
cha  fi  pies  da  Vaiffeau  & y demeura  li 
iong-temps  , que  malgre  Pindifterencc 
oü  etoicnt  les  Matelots  pour  la  peche, 
dans  un  tcmps  oü  ils  avoient  bien  d’au- 
tres  chofes  a faire,  ils  lui  jetterent  un 
hnmeqon.  11  en  approcha  fans  le  tou- 
eher,  un  Matelot  vigoureux  le  harpon- 
na,  il  fe  debatit  nflez  vivenient,  nvais 
ayant  dtd  harponnd  une  feconde  fois  & 
ayant  perdu  beaucoup  de  fang  par  les 
deux  blciliires,  on  le  tira  pres  du  bord, 
on  lui  pafla  une  manceuvre  avec  un  noeud 
coulant  au-ddlüs  de  la  queue,  & a l’aide 
des  palans  on  le  hifla  dans  le  bord,  oü 
il  expira  dans  peu  de  momens  fans  caufer 
de  defordre, 

Il  avoit  environ  huit  pieds  de  longueur 
fans  compter  la  queue  qui  en  avoit  bien 
trois.  Son  corps  quadrangulaire  &par-tout 
prefque  de  mdme  dpailfcur  avoit  cinq 
pieds  de  circonference.  Sa  peaa  dtoit  e- 
paille,  dure,  fans  ecailles.,  chagrin^e  ä 
gros  grains,  peinte  de  grandes  taches  de 
differentes  teintes  de  blanc,  de  gris  & de 
violet  qui  faifoient  un  fort  bei  effet.  Il 
avoit  un  grouin  de  cochon  dont  l’extrd- 
mii£  Cioit  comine  le  bout  d’une  trom- 

P« 


EH  GuiNEJ£  ET  A.  Ca*£>0<E  ^ 

pc  d’Elephant,  avcc  cette  difterence  qu’il 
avoit  une  autre  böuchc,  & que  toute  fa 
nourriture  pailoit  par  ce  canal  bien  etroir 
poar  une  fi  groffe  b£te.  Oii  ne  lui  trou- 
va  dans  le  ventre  que  de  l’herbe,  de  la 
mouile  & de  petits  poillons.  Ses  yeux 
etöient  gros  & ronds  & environnez  pref- 
que  tout  autour  d’une  paupiere  foillante, 
compofee  de  gros  poils  durs  & roides. 
Le  devant  de  (U  t£te,  qui  n’etoit  pas  tout 
ä fait  plat,  ccoic  arme  de  deux  cornes  of- 
feufes,  rondcs,  pointues  & tres  fortes, 
longues  de  quinze  ä dix-huit  pouces, 
droites  & paralleles  ä fon  dos,  dont  la 
partie  fuperieure  dtoit  relevde  par  deux 
excroiflances  de  trois  bons  pouces  degrof- 
feur  arrondies,  qui  prenoienc  depuis  la 
«aiflance  des  cornes,  jufqu’ä  un  pied 
pres  de  la  naiilance  de  la  queue.  ün 
la  pouvoit  coniiderer  comme  compofde 
de  deux  parties,  la  plus  proche  du 
corps  du  poiflon  rftoit  charnue,  couver* 
te  ue  la  inSinc  peau  que  le  refte  du 
corps,  le  dedans  ecoit  une  continuation 
des  vcrtebres  du  dos,  npplaties  & mobi- 
les, la  partie  qui  y etoit  jointe  n’dtoit 
compofee  que  d’une  empennure  large, 
forte  & dpaifle,  d’une  couicur  brune, 
traverfee  par  des  lignes  paralleles  blan- 
kes, eile  n’dtoit  point  echancrde  com* 
nie  dans  la  plupart  des  poiffons,  mais 
feulement  un  peu  plus  large  ä fon  ex- 
ir£mit£.  Elle  pouvoit  fervir  de  dtffence 
poiiTon  qui  dtoit  encore  arme  de  deux 
5rgots  au  deux  extremitez  de  fon  ventre, 
D 4;  longs 


So  V O Y A G E $. 

longs  d’un  bon  pkd,  ronds,  ofleux 
durs  & pointus  comme  fes  cornes. 

Ses  ouVes  dcoicnt  grandes  6t  accom- 
pagndes  chacune  d’un  aiieron  petic  en 
comparailon  de  fon  corps,  mais  extrd« 
niement  fort.  Ourre  ces  dcux  ailerons 
& un  petit  qui  ecoit  piace'  ious  fon  ven- 
tre  entre  les  deux  ergots  il  avoir  für  le 
dos  entre  les  deux  excroiifances  donton  a 
parld,  une  bolle  mediocre  qui  foutenoit 
un  aiieron  ou  empennure  faite  en  dventail, 
d’environ  un  pied  & demi  de  diamdtre  lur 
autant  de  hauteur. 

La  chair  de  ce  poiflon  blanche  & grafie 
fut  trouvde  d’un  tres  bon  goüc.  Le  Ca- 
pitaine,  fes  OlBciers  & fon  dquipage  s’en 
accommodcrent  & la  mangerent  avec  plaifir, 
ilsauroieiu  bien  voulu  en  avoir  fouvenc  de 
feniblable 

Ce  que  j’ai  de  la  peine  ä pardonher 
au  Chevalier  des  M.***  c’eft  d’avoir  en- 
core  ndglige  d’apporter  en  France  la  t£te 
& la  depouille  de  ce  poilfon.  Si  j’drois 
en  droit  de  donner  des  confeils  ä laCom* 
pagnie  & autres  Ndgocians  qui  annent  des 
Vaiffeaux  , ce  leroit  d’oidonner  a leurs 
Officiers  de  conferver  avec  foin  ces  fortes 
de  chofes  rares  qui  pourroient  fervir  ä 
enrichir  un  cabinet  de  la  Bibliotheque 
du  Roi  , ou  de  TAcaddmie  des  Scien- 
ces. 

Enfin  apres  avoir  combattu  contre  les 
gros  vents,  les  calmes,  la  pluye,  lescou- 
rans,  les  tonnerres  & les  chaleurs  excef- 
tives , on  apper<jüt  le  Dimanche  3 No- 
vell»- 


Tam-.l 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  Sr 
vcmbre  1724.  vers  le  midy,  desmontag- 
nes  hautes  dont  on  pouvoit  etre  dloign£ 
par  eftime  de  douze  ä quinze  lieues.  On 
porta  dellus  ä toutes  voiles  & on  re- 
connut  avant  la  nuit  que  c’etoit  le  Cap 
de  Monte. 


CHAPITRE  CINQUIE’ME. 

Du  Cap  de  Monte,  £5?  du  Commerce  qui 
s'y  fair. 

/^vN  donne  ici  utie  vue  de  ce  Cap  tel 
^ * qu’il  paroit  quand  on  en  eft  a dix 
lieues  de  diftance  dans  leOüeft  Sud-Oüeft. 
11  eft  par  les  dix  ddgrez  trente-quatre  mi- 
nutes  de  latitude  Nord,&  par  cinq  degrez 
trente-fept  minutes  de  longitude  en  comp- 
tant du  pied  de  Teneriffe,  ou  par  les  fept 
degrez  trenteminutes  en  comptant  de  Tille 
de  fer. 

Le  cap  de  Monte  eft  une  große  mon- 
tagne  partagde  en  deux  fommets  qui  s’a- 
vancent  conliderablement  dans  la  Mer,  qui 
Tenvironne  preique  entierement  & en  fait 
une  prefque- Ille  Son  plus  grand  diamfi- 
tre  court  Eft -Sud -Eft,  & Oiieft  Nord- 
Oiieft.  On  trouve  trente  braffes  de  fond 
de  vafe  noire  quand  on  eft  ä trois  lieues 
au  large. 

Le  pays  des  emirons  du  Cap  eft  bas 
fans  dtre  noyd;  plus  on  avance  dans  les 
terres,  plus  on  le  trouve  gras  , profond, 
D $ fer- 


Cap  dt 
Monte» 


Si  V O Y A G E S 

fertile  & bien  cultive.  Les  Negres  n'onfc: 
point  d’habitations  ou  de  Villages  au 
bord  de  Ia  Mer,  on  n’y  trouve  que  quel- 
ques cafes  dans  un  acul  ä l’Oüeft  du 
Cap  qui  les  couvrc.  Les  Negres  qui  les 
habitent  s’occupent  ä faire  da  Sei  , qui 
eft  une  affez  bonne  marchandife  dans  le 
pays. 

Mouiilage  Lc  meilleur  mouillage  eft  ä un  petit 
Mo(  ap  dc deini  quart  de  lieue  au  Nord-Oueft  de 
la  pointe  für  dix  ä douze  braftfes  d’eau 
fond  de  lablc.  On  y eft  en  iurete  con- 
tre  le  vent,  mais  la  Mer  y eft  toüjours 
mäle  ä la  c6te  , les  Matelots  font  con- 
traints  de'fe  mettre  ä l’eau  & de  porter 
für  leurs  epaules  les  Ofticiers  & les  mar- 
chatfdifes.  On  pourroit  fe  lervir  des  ca- 
nots  des  Negres  s’ils  n’etoient  pas  ft  vo- 
lages;  car  ils  font  plus  legersque  lescha- 
loupes , & quand  on  fcait  bien  prcndrc 
fon  temps , on  fe  laiffe  porter  lur  la  der- 
niere  des  groifes  Lames  qui  les  dchoüe  ä 
tcrre  tout  a lec. 

Le  Roy  du  Cap  de  Monttf  demeure  a 
quatorze  ou  quinze  iieues  du  bord  de  la 
Mer.  C’eftun  Prinec  puilFant  que  le  Roy  de 
Bour<5  reconnoit  pour  fon  fou verain.  Les 
Europeens  qui  tratiquent  chez  lui  , lui 
payent  un  leger  tribut  fous  le  nom  de 
coütume.  Moyennant  cela  il  leur  accor- 
de  ia  prote&ion,  & on  n’a  rien  ä crain- 
dre  , ni  pour  les  perfonnes  ni  pour  les 
mnrchandifes. 

II  eft  tres  aftlire  que  les  Francois, je  ne 
dis  pas  nos  anciens  Norxnands>mai$  meine 

Ia 


EN  GuiNJb’E  Ei  A Ca^ksö.  §3 

la  Compagnie  qui  faifoit  1c  commerce  d’A- 
frique  en  1 626.  y avoient  un  Itabliflemcnt, 
mais  011  ne  lcaic  pas  precilement  cn  quel 
temps,  ni  fous  quelle  Compagnie  il  a ece 
abandonnd. 

Lorfque  la  grande  Compagnie  des  Indes 
drigee  en  1664.  y envoya  des  navires  en 
1666  & 1669,  on  y trouva  encore  la  me- 
moire de  cet  dtablilFement  toute  fraiche. 

Lc  Roy  qui  regnoit  alorsdtant  averti  qu’il  Etabiitfe- 
y avoitdes  Francois  ala  c6te  qui  venöieöcment  dcs 
trafiquer,  les  vint  trouver  auffi-t6t.  Avant 
qu’il  arrivät,  fes  gens  avoient  par  fon  or-  te.'  " 
dre  fait  une  grandc  cabanc  de  feuillages 
pour  les  Francois  & d’autres  pour  lui  & 
fa  fuite:  il  avoit  meine  pertnis  d’abord  ä 
tous  fes  fujets  de  traiter  avec  les  Francois, 
de  maniere  qu’avant  qu’il  arrivät,  ce  lieu 
defert  s’ecoit  trouvd  change  en  une  große- 
bourgade.oü  les  Negres  apportoienttout 
ce  qu’ils  avoient  ä vendre. 

Lorsquc  ces  peuples  furent  avertis  que 
Ieur  Prince  approchoic,  ils  quittcrenttour 
d’un  coup  leurs  cabancs  de  leur  commerce 
& coururent  au  devant  de  lui  Le  Com  Eutteveuc 
mandant  Francois  ayant  laiffe  des  gens  ädu  Roy  de 
la  garde  de  fon  logement  & de  fes  mar- Monte &dcs 
chandifes , y fut  avec  une  douzaine  de  fu-Ftİ50U-  • 
feliers.  Des  qu’il  apper^ut  le  Roy,  il  le 
fit  falucr  par  fes  gens,  ce  qui  plüt  infini- 
ment  a ce  Prince.  11  venoit  ä pied  prdee- 
dd  d’im  Tambour  & d’un  Trompettc,  ac- 
compagnd  de  quelques-uns  de  fes  enfänsr 
avec  fes  femmes  & fes  Alles  qui  marchoient 
a fes  cotes.  Derriere  lui  ctoit  un  bon 
D 5 nom* 


?4  VOYAÖES 

nombre  d’Efclaves  des  deux  fexes.  Les 
hommes  portoient:  les  meubles  qui  lui  e- 
toient  neceflaires , & les  filles  portoient  le 
repas  qu’il  vouloit  donner  aux  Francois; 
cVtoient  des  viandes  accommodees  de 
differentes  fa^ons  qui  etoient  dans  desjat- 
tes  de  bois  fort  propres  & dans  des  baflins 
dVtaiti  & de  cuivre  dtam 6 qu’elles  por 
toient  für  leurs  mains  & qu’elles  dle- 
voient  le  plus  haut  qu’il  leur  etoit  pof- 
fible.  Quatre  grands  Efcläves  mar- 
choient  pres  de  fa  perfonne;  deux  le  cou- 
vroient  avec  de  grands  Boucliers,  & les 
deux  autres  portoient  fon  arc  , & fes 
flaches. 

Le  Commaudant  Francois  ayant  joint 
!e  Roy,  & l’ayant  lalue  & complimentd , 
Je  Prince  lui  dotina  la  main,  & laus  at- 
tendre  que  Plnterptfte  lui  expliquät  le 
difcours,  il  lui  rdpondit  en  Frangois  d’u- 
ne  manierc  noble  & polie.  Les  Moufque- 
taires  ayant  fait  une  feconde  ddcharge,  le 
Roy  en  remercia  leCommandant , & le  fit 
mettre  ä fa  gauche,  & ils  continuerent  de 
marcher  vers  la  Bourgade  champetre  du 
bord  de  la  Mer. 

Tous  les  Ncgres  qui  etoient  venus  au 
devant  de  leur  Prince  fe  partagerent,  les 
hommes  d’un  cöte  & les  femmes  de  l’au- 
tre,  & fe  mirent  ä ebanter  & a danfer  de 
toutes  leurs  forces,  & ä donner  toutes  les 
marques  qu’ils  pouvoient  de  la  joye  que 
leur  caufoit  la  prdfence  de  leur  Roy.  11 
.arriva  ainfi  ä la  Bourgade,  & entra  dans 
la  cabane  des  Francois.  Un  lui  fit  lespr£- 


eh  Guine’e  et  a Cayenne 
fens  accoütumez  , & on  lui  prefenta  de 
lVau  de  vie. 

C’etoit  un  Vicillard  de  foixante  ans,  de 
grande  taille,  venerable,  plein  d’efprit  & 
de  bon  fens,il  s’appelloir  Fallam-Boure’, 
il  etoit  habilld  comme  fes  Officiers,  d’une 
ample  culotte  & d’une  chcmite  par  delfus 
fort  large  qui  lui  venoir  jufqu’aux  genoux, 
avec  des  manches  auffi  larges  que  celles 
des  BenedidUns  ; eile  etoit  de  toile  de 
cotton  toute  bleue,  aulieu  que  celles  de 
fes  Officiers  ctoient  rayecs  de  blanc  & de 
bleu.  Apres  une  demie  heure  de  conver- 
fation,  il  fe  retira  dans  fes  cafes,  & con- 
via  les  Francois  d’y  venir  diner  avec  lui, 
apres  les  avoir  aflurez  qu’ils  feroient  tou- 
jours  les  bien  venus  dans  fon  pa'is,  qu’il 
les  aimoit^plus  qüe  tous  les  autres  Euro- 
pe'ens,  drque  fes  peuples  etoient  dans  les 
niemes  fentimens  que  lui.  11  parloit  fort 
bien  Portugals,  il  dtoit  au  fair  du  com- 
merce, & le  faifoit  avec  grandeur.  Ses 
Enfans  & particulierement  les  Fillesjf<;a- 
voient  la  langue  Fratnjoife,  & fe  faifoient 
honneur  de  la  parier  , & temoignoient 
n’aimer  que  les  Framjois. 

Quelque  chofe  que  j’aie  dit  de  Ja  beau-  Rivierefc 

& de  la  ffcondit^  des  terres  des  Scrre-Term  du 
lioime  , il  faut  avoüer  que  celles  du  Cap  CaP>  ici,r* 
les  furpaffent  infiniment.  11  eft  pO'.irtantaßremcn5‘ 
vrai  que  la  riviere  du  Cap  n’eit  pas  (i  con- 
fddrableque  cellede  Serrelionne,  & qu’el- 
le  ne  peut  porter  que  des  Chaloupes  & 
desCanots.  Elle  vient  du  Nord-Eil,  & 

^ jette  dans  la  Mer  au  Sud  Oüeft.  Scs 

bords 


r SÖ  V*0  Y A C E S 

bords  font  arrofez  de  tant  de  fontaines  & 
deruiffeaux,  que  toutes  les  terres  ä droite 
& ä gauche  font  d’une  fertilitd  inconce- 
vable.  Des  qu’on  a fait  cent  pas  au-dcla 
du  bord  de  la  Mer  , on  fe  trouve  dans 
des  prairies  naturelles,  ouplutöt  dans  unc 
plaine  de  plulieurs  lieues  d’etendue , cou- 
verte  au  Sud  par  le  Cap,  & au  Nord  par 
un  tres  grand  bois  de  haute  futaye.  Les 
prairies  1’ont  couvertcs  , pour  ainli  dire , 
de  ßoeufs  , de  Vaches  , de  Moutons,  de 
Cabrittes  & de  Cochons  domeftiques  , au 
milieu  defquels  lesCerfs,  lesChevreuils  & 
les  Gazellcs  pailTent  familierement.  Ou 
Fcrtilitcdu  v01t  ^cs  Villages  repandus  de  tous  eßtez-, 
Piis.  dont  les  euvirons  font  couverts  de  Vo- 
lailies  de  toutes  efpeces;  ilsy  font  a don- 
ner,  parceque  la  fertilite  & la  chaleur  du 
climat  donnent  toute  la  facilite  imaginablc 
de  leselever  fans  peine.  Les  Poules  com* 
munes  , les  Pintades  , les  Pigeons  , les 
Oyes  & les  Canards  u’y  coütent  pas  plus 
eher  qu’a  la  riviere  aux  Poules.  Le  Mil- 
let  , leRis,  le  Mahis,  lesPois,1e$  Fe- 
ves  & tous  les  Eruits  font  für  le  möine 
pied. 

La  cöte  & la  riviere  fourmillent  de 
poilfon.  O11  y trouve  des  Tortucs  fran- 
ehes  , aufli  grandes  & auffi  bonnes  qu’en 
Amerique.  Le  vin  de  palme  y eft  exccl- 
lent  , & on  y joüit  d’un  air  extr&nement 
temperd  , quoique  prefque  au  milieu  de 
la  Zone  Torride,  parce  que  le  pais  qui  eft 
coup<5  par  une  infinite  de  ruifleaux  eft 
continuellement  rafraichi  par  les  vents  de 

Nord, 


eh  Guine’e'et  a Cayenne.  87 
Nord  , de  Nord-Eft , & d’Eft , qui  fe  fucce- 
dent  regulierement  jour  & nuit  les  ans  aus 
autres.  Les.- eaux  Tont  legeres  & tres  claires, 

Les  Peuples  font  doux,  fociabl-es,.  fide- 
les  , obligeans,  peu  interellcz , ri  es  la- 
borieux.  Ils  (eroient  plus  propres  qu’unc 
infinite  d’autres  ä embraffer  Je  Chriftianif- 
me,  fi  on  pouvoit  leur  paller  la  pluralittS 
des  femmes.  Ce  point  fera  toujours  un 
obftacle  invincible  ä la  converfion  de  ces 
Peuples. 

Les  habitansdu  Cap  font  bcaucoup  plus 
propres  dans  leur  manger  que  les  autres 
Negres.  11s  fe  fervent  de  Gamelles  d’un 
bois  dur  ä peu  pres  comme  le  Gaver,  & 
de  ßaflins  d’etain  6c  de  cuivre  etame  aliez 
profonds,  qu’ils  ontloin  de  tenir  propres, 
ils  les  achettent  des  Hollatidois  & des 
Anglois.  11s  font  rötir  leurs  viandes  avec 
des  broches  de  bois , mais  ils  ont  oublie 
ce  qu’iis  avoient  vü  pratiquer  aux  Fran- 
cois, & au  lieu  de  tourner  leurs  viandes 
jufqu’ä  ce  qu’elles  foient  entierement  cui- 
tes,  ils  les  font  rötir  tout  ä fait  d’an  cö- 
te  , avant  que  de  les  tourner  de  l’autre. 

Les  enfans  de  l’un  & l’autre  fexe  vont 
rdellement  nuds  jufqu’ä  l’äge  de  treize  ä 
quatorze  ans.  Ils  11’ont  que  quelques  cein- 
tures  de  criftal,  ou  d’autres  verroteries  für 
les  reins.  Apres  ce  temps  les  mäles  por- 
tenrun  petit  morceau  de  toile  de  cotton 
ou  de  pagne  devant  eux ; les  hommcs  du 
coinmun  n’ent  ont  pas  plus  que  les  jeunes 
gpns.  Il  n’y  a gueres  que  le  Roy , fes  Ca- 
?itaines  & fes  Officiers,  qui  foient  habil* 


88  V O I A S £ s 

lez  comme  on  l’amarqud  ci-devant.  Pour 
les  nlles  & les  femmes  du  commun,  ei- 
1 es  ont  des  ceintures  de  filets  d’herbes , 
ou  de  feuillcs  de  palmier  eftildes,  qu’elles 
teignenc  en  rouge  ou  en  jaune.  Ces  cein- 
tures comme  de  tres-longues  franges,  font 
tfpaifies,  & les  couvrent  depuis  la  ceintu- 
re  jufqu’au-deffous  desgenoux.  Celles  qui 
font  riches  & de  quelque  diftimäion,  ont 
une  ou  dcux  pagnesqui  les  couvrent  depuis 
l’eftomach  jufqu’ä  moitic*  jambes.  Elles 
ont  des  Colliers  ä plufieurs  tours  , & des 
bracelets  au-deflus  des  poignets  &descou« 
des ; elles  en  ont  aufli  auxjambes  au-dellus 
de  la  cheville  des  pieds,*oü  quelques-unes 
ont  des  grelots  de  cuivre  ou  d’argent,qui 
font  une  harmonie  allez  agrdable  quand 
i«Fenim«cUes  danfent  Cet  exercice  leur  plait  infini- 
aimcntbcau-ment.  Je  crois  que  des  Maitres  ä danfer 
caupia  ^an'd’Eur0pC  feroieut  allez  bien  leuis  affaires 
en  ce  paVs-lä.  On  ne  peut  s’imaginer  quel- 
le attention  elles  ont  pour  apprendre  les 
dances  des  Europdens,  quand  il  s’entrou- 
ve  d’allez  complailans  pour  danfer  en 
leur  prdfence.  Au  reffe  elles  font  bien  plus 
referv^es  , plus  chaltes  & plus  fages,  que 
ne  le  font  pour  l’ordinaire  les  Afriquaines, 
foit  que  cela  vienne  de  leur  dducation , ou 
qu’clles  foient  redevables  de  ccs  bonnes 
qualitez  ä la  vigilance  de  leurs  parens  & 
für  tout  de  leurs  maris  qui  n’entendent 
pas  raillerie  für  cet  article. 

Leurs  cafes  , quoique  bäties  pour  la 
plupart  ä la  mode  du  paVs,  c’efl-ä-dire  , 
rondes  & en  cöne,  comme  nos  glaciercs, 

ne 


em  Guinea  et  a Cayenne.  89 
nclaiffcnt  pas  d’£tre  fort  propres.  Le  Roi 
& les  Seigneurs  en  ont  de  longucs  & me- 
mo a deux  etages  , dont  le  comble  eit  en 
berceau  , couvertes  ä la  verite  avec  des 
feüilies  de  rofeaux  ou  de  palmiers  , fort 
propt ement  natt^es  & allez  dpaiiies  pour 
£tre  impendcrables  ä la  pluye  & au  iolcil. 

Ii  les  feparem  en  plulieurs  pieces.  CdleMaifons  <te 
d’entrec  , qui  eft  coimne  leur  falle  d’au-  Monri. 
dience  & oü  ils  mangem,  a prefque  tout 
aaiour  une  efpece  de  fopha  de  ;erre  bat- 
tue,  elevde  d'un  pied  ou  environ  au  dof- 
fus  de  faire  du  plancher  , & de  cinq  a 
fix  pitds  de  largeur.  Ils  couvrent  cet  en- 
droicde  nattes  tres-fines , qu’ils  fontd’lier- 
besbattues,  ou  de  feuillesae  palmier , tein- 
tes  de  plulieurs  couleurs  tres-belles  , qui 
ne  s’dffacent  qu’apres  un  tres  long-tcmps. 

C’ett  lä  que  les  Seigneurs  & les  gens  ri- 
ches  qui  n’ont  pas  befoin  de  travailler  , 
paffem  une  partie  de  la  journee,  couchez 
ä moitie,  & la  tdte  appuyee  für  le  giron 
de  leurs  femmes  , caufant , fumant , & 
buvant  du  vin  de  palme.  La  cham- 
bre  ou  ilscouchent,  eit  aupres  de  celle- 
ci.  Ils  y ont  une  eftrade  en  fopha,  für  la- 
quelle  ils  mettent  des  nattes  plus  dpaiffes 
que  celles  dont  nous  venons  de  parier  , 
jufqu’a  la  hauteur  d’un  bou  pied,  & d’en* 
viron  6 pieds  de  longueur  & autant  de 
largeur , ce  font  lä  leurs  lies.  Ils  s’envi- 
ronnent  de  plufieurs  pagnes  coufues  eil* 
femble , ou  de  toile  peinte , ä peu  pres  com- 
me  font  110s  tours  de  lits. 

Leurs  cuifines  font  toujours  fepardes 

des 


$CT  V O Y A G E S 

des  cafcs  oü  ils.  demeurent.  Tous  ces 
lieux  font  fort  propres. 

Les  Anglois,  Hollandois , & autrcsEu- 
ropdens  qui  trafiquent  chez  ces  peuples  , 
achettent  quantite  de  ces  nattes  fines  & 
de  pagnes  d’herbes  , qui  font  fort  belles 
& d’un  tres  beau  jaune. 

Outre  ces  meines  marchandifes , on 
traitc  ä Monte  bcaucoup  de  Morphil  ou 
d’lvoire.  Il  eit  de  la  m^me  qualite  que 
celui  de  Serrelionne  , oü  a peu  de  chofe 
pres.  Celui  que  ces  Peuples  commercent 
avec  les  Negres,  qui  font  vers  le  Nord  de 
leur  paVs,  eit  moins  blanc,  mais  les  dents 
font  bien  plus  grandes.  On  en  voit  qui  pe- 
fent  plus  de  deux  eens  livres.  On  y traite 
aufli  de  peaux  de  Lions,  de  Tigres,  de 
Panteres  , & d’autres  animaux,  & on  peut 
tirer  de  ce  feulendroit  plus  de  quinzecens 
Efclavcs  par  an.  Ils  y font  amenez  parles 
marchands  Mandingues,  que  les  achettent 
de  ditferens  lieux  dans  Pinterieur  de  PA- 
frfque;  car  le  Roy  & fes  principaux  Of- 
ficiers  ne  vendent  leurs  fujets , que  quand 
ifs  ont  coromis  des  crimes  dignes  de  mort, 
que  Pon  commuc  en  un  bannifTementper- 
petuel,  c’elt  a dire,  a Pefclavage,  ce  qui 
entre  d.ms  lei  parties  cafuelles  du  Roy. 
On  y trouve  auifi  de  Por  ä trairer. 
Il  dt  probable  qu’il  ne  vient  pas  du  paVs, 
& que  ce  font  les  Mandingues  qui  Py  ap- 
portent,  d’oü  Pon  peut  conclure,  que  li 
on  avoit  des  Comptoirs  en  cet  endroit  ou 
aux  environs,  les  Mandingues  ctant  aßü- 
rez  d’y  trouver  des  alfortimens,  de  mar- 

chan- 


EN  GuiNfc'E  ET  A CAYENNE  91 
chandifes-,  y apporteroient  de  Por,  au  lieu 
de  le  porter  dans  des  endroits  plus  eloig- 
nez  de  celui  oü  ils  le  vont  pratiqucr.  La 
luite  de  cette  Relation  fera  voir  la  veritc 
de  ce  qu’on  avance  icL 
Les  fords  de  ce  paVs  produifent  quan- 
tite  de  bois  propres  aux  teintures  , furtout 
ä la  rouge  ; les  Negres  coupent  ce  bois, 
l’apportent  au  bord  de  la  mer  par  tron^ons 
de  quatreäcinq  pieds  de  Iong.  Les  An- 
glois  l’achettent  , & le  trouvent  mcilleur 
6c  a meilleur  compte  que  le  Brtlil  de  Fer-Bo.f dcDi^ 
nanbouc  que  Pon  avoit  crü  excellent  &£j4 
n’avoir  point  fon  pareil 
Ce  bois,  qui  eit  peut-£tre  le  m£me  que 
celui  du  Brcfil,  qui  a donne  le  nom  ä ce 
grand  paVs , qui  eil  la  partie  Orientale  de 
PAmdrique  Meridionale  & qui  peut  dre 
le  meine  que  celui  de  Sapan  , du  Japon, 
de  Sainte  Marthe  , de  Jagatan  & le  Bre- 
fillet  des  Antillen,  viem  d’un  arbre  tres- 
grand  & pour  Pordinaire  fort  gros  , fort 
dur  & fort  compadte  dont  Pdcorce  eil 
rougeätrc,  di  ineufc,  mince,  calfante,  peu 
adherante.  L’Aubier  eil  un  peu  plus  rou- 
ge que  Pecorce,  mais  beaucoup moins  que 
le  coeur  qui  dl  d’un  ro-ige  foncd  , qui  de- 
vient  plus  clair  6c  plus  dclatant,  quand 
les  teinturiers  6c  untres  ouvriers  qui  Pem- 
ployent  lui  out  donnd  les  ta^ons  ndceflai- 
res.  Cet  arbre  poulledes  rameaux  longs, 
qui  fe  chargent  de  feuilles  allez  fern  bl  a- 
blesä  celles  du  Boüis,  mais  plu^  longues, 
dures  , feches  , & calfantes.  Deux  fois 
l’annee  il  fort  de  Pextremite  des  branches 

& 


(Jl  VOYAGES 

& des  aiflelles  des  fiüilles  de  petits  bou- 
quets  de  fleurs  longuectes  cfun  rouge  d- 
clacant,  d’une  odeur  agrdable  & aromati- 
que,  aufquclles  fuccedent  des  fruits  plats 
& rouges  qui  renferment  des  fernen ces  pla- 
tes  & plus  petites  & d’un  rouge  fort  vif. 

On  prdtend  que  la  deco&ion  dece  bois, 
c’eli-a-drrc  du  coeur,  eit  bonne  pour  les 
maux  d’eftomach,  qu’elle  le  fortitic  , & 
meine  qu’on  s’en  feit  avec  l'ucces  uans 
certaines  fidvres.  Son  plus  grand  uläge 
efl  pour  la  teinture , cela  lui  doit  lütbre, 
& le  bon  marchd  que  les  Negres  en  ront 
pour  dtre  recherchd. 

^La  Religion  de  ces  Peuples,  eft  pref- 
que  la  mörne  que  dans  tout  le  reite  dela 
cöte,  oü  le  Mahometifme  n’a  pas  encore 
pdnetrd  , c’eft-dire  ; un  mdlange  d’Idola- 
trie  mal  imaginde&  mal  fuivie,  mdlee  d’u- 
ne  infinite  de  fuperftitions  que  l’ignoran- 
ce  y a introduites.  1 ls  craignent  beaucoup 
le  Diable  & le  prient,  fans  l’aimer  & fans 
le  reconnoitre  pour  Dieu.  Un  d’eux  di* 
foit  un  jour  ä un  Francois  : les  Planes 
prient  Dieu  , & les  Noirs  prient  le  Dia- 
fcle,  vous  etes  plus  heureux  que  nous. 


CHA- 


EH  GuiNE’E  ET  A CAYENNE.  9| 


CHAPITRE  SIXIE’ME, 
Du  Cap  Mesurado, 

Sa  Defcription . 
tous  lcs  Vaifleaux  qui  traitcnt 


iw  iwi.5  de  la  cöte  , ne  manquent jamais 
en  quittanc  le  Cap  de  Montd , de  recon- 
noitre  le  Cap  Mefurado.  Qnoique  ceux 
de  la  Compagnie  ne  faifent  pas  ordinaire- 
nunt  de  uegoce  dans  les  endroits  dont 
nous  venoas  de  parier,  ils  font  obligez  de 
venir  moüiller  a Melurado  , pour  y faire 
l’eau  & le  bois  qui  leur  feronr  i^ccflaires 
pendant  qu’ils  feront  ä Juda  , ou  eit  le 
ieul  & unique  Comptoir  que  la  Compag- 
nie a en  Guinee,  parce  que  Peau  de  Ju- 
da a’eft  pas  des  meilleures,  qu’elleeft  trcs- 
dificileä  faire;  en  fecond  licu,  parce  que 
les  Negres  de  cet  endroit  regardent  les 
arbre>  , de  quelque  efpece  qu'ils  loient , 
com-ne  des  divinitez,  qu’ils  n’ont  garde  de 
couper  ni  de  permettre  qu’on  les  aobate; 
cn  troiii^me  lieu  , parce  que  le  Ris , le 
Mahis , les  Volailles  , les  Moutons,  les 
Cabrittes  ,&  meine  les  Boeufs  fönten  plus 
gründe  abondance  & ä meilleur  march£ 

* Mefurado  qu’ä  Juda. 

Les  Portugais  ont  appelld  , Miferado 
ceCap,  que  les  Francois , Anglois,Hol- 
Lndois , Danois  & autres  gens  de  bon  lens, 


con 


94  VOYAGES 

connoiffent  fous  le  110m  de  Mefurado. 
Lcs  Portugals  prdtendent,  que  pendant un 
mafiacre  que  les  Negrcs  fhifoient  des 
Francois  qui  y droient  dtablis,  ces  pau- 
vres  malheureux  crioient  miiericorde.,  & 
que  de  miiericorde  on  en  a fait  Mife- 
rado.  Je  laille  a mes  Lcäeurs  ä juger 
de  la  jultdfe  de  cette  application  & de 
cette  dtimologie.  Suppofd  que  cate  hif- 
toirc  lbit  vraie,  je  ne  vois  rien  en  ccla 
qui  foic  fort  honteux  pour  les  Francois. 
Un  penple  barbare  peut  fe  foulever  con* 
tre  trois  ou  quatre  hommes  vivans  tran- 
quillement  & fans  ddfiancc , a l’abri 
d’une  alliancc  & de  la  foy  publique  , & 
il  peut  les  accabler  par  le  nombre,  & 
les  dgorger,  il  n’y  a lä-dedans  rien  d’ex- 
traordinaire‘~&  qui  ne  foit  arrivd  bien  des 
fois  aux  Portugais  malgre  leur  hauteur 
& la  defiance  qui  leur  eft  naturelle.  Oil 
fgait  que  quand  ils  ont  le  deflous,  ils 
font  plus  accoütumez  que  bien  d’autres 
ä crier  mifericorde;  mais  ce  qu’il  faut 
conclure  de  ce  refic  tont  ridiculc  qu’il 
foit,  c’eft  que  les  Francois  ont  eu  un 
etabliffement  ä Mefurado,  & que  felon 
les  apparences  ils  y dtoient  bien  avant 
que  les  Poitugais  euflent  pdndtrd  jufques 
lä,  ce  qui  fuffit  pour  les  autorifer  a re- 
vendiquer  & ä faire  valoir  leurs  anciens 
droits  quand  ils  le  jugeront  ä-propos. 
Ils  ne  fjauroient  le  faire  trop-tbt,  s’ils 
•veulent  fuivre  ce  que  leurs  Jnterets  & la 
gloire  de  leur  nation  demandent  d’ei  x.  ^ 
Mais  quoi  qu’il  en  foit  de  cette  do- 
mo- 


em  Güine’e  et  a Cayemne.  9f 

mologie,  la  roatc  da  Cap  de  Monte  a 
celui  de  Mefurado  eft  de  faire  le  Sud  C;jRo^f  ^ 
Eft,  ou  quand  011  eit  contrarie  par  le MoPnteCj 
vcnt.  Eit  quarr- de  Sud.  Meinrad«. 

On  compte  dix-huit  lieues  de  Monte 
a Mefurado.  La  cöte  eit  iä ine,  l’ancra- 
gc  eft  bon  par  tout;  fi  le  vent  dt  con- 
traire,  on  peut  mouiller,  s’il  fait  calme 
& qu’on  craigne  d’ctre  empörte  par  les 
courans,  on  peut  moniller  & attendre 
les  viiecs  qui  vienncnt  la  nuit  de  tcrre 
& qui  porccnt  ä route.  Le  Chevalier  des 
M.***  eut  encore  beioin  de  toute  fa 
patience  dans  ce  petit  trajet;  ce  qu’on 
fait  fouvent  en  fix  heures  lui  couta  i ix 
jours  cntiers,  & Ems  la  commodite  du 
mouillage,  les  vents  contraires  & les  cou- 
rans i’auroient  reportc  a Serrelionne  & 

?eut-£rre  plus  lo.iu.  II  mouilla  eniin  le 
9 Decembre  1724.  a demie  lieuc  du  Cap 
Mefurado  für  onze  brafles  d’cau , fond 
de  vaze  couleur  d’ardoiie,  meid  de  fable 
& de  coquilles  rompues;  la  grande  toue Mouille  ä 
J Oiicft-Sud  Oüeft  & la  petite  a Eft*Mcfuw<io* 

Nord-Eft. 

A peine  fut-il  mouilld,  qu’un  canot 
Je  vint  reconnoitre  Soll  arrivee  caula  de 
la  joye  chez  ces  peuples;  ils  le  connoif- 
loient  depuis  long-temps  & Peftimoient 
D"auco  p.  Le  Roy  avant  dd  averti  de 
venuc  Pcnvoya  complimenter  par  Je 
ßrand  Marabou,  & Piaviter  de  venir  ä 
11  y defeeudit  le  Dimanche  matin 
Cl>-ieme  Decembre.  Le  Roy  l’attcndoit 
berd  de  la  riviexe,  il  Pembraifa  plu- 

fieurs 


$6  V oy  age 

ficurs  fois  & lui  fit  tout  l’accucil  dont 
ces  Princes  font  capables.  Les  beloins 
prcfläns  du  Navire  obligerent  le  Capi* 
taitie  ä cominencer  par  regier  avcc  le 
Roy  le  pr ix  de  tout  ce  qui  dtoit  necef« 
faire.  Cela  fut  bien-töt  expedid  & auflitdt 
ce  Frince  donna  ordre  qu’on  porrät  au 
Vaiifcau,  l’cau,  le  bois  & les  vivres  que 
le  Capitaine  lui  demanda.  Ce  Frince 
ordonna  de  faire  venir  des  Boeufs,  des 
Moutons,  des  Cabrittes  & des  Volaillcs, 
toutes  ces  chol'es  font  ä grand  marchd 

Le  Cap  Melurado  eft  une  grofte  mon- 
?ucfPMc-  taßne  Holde,  dont  la  partie  qui  eft  baignde 
luiado.  C Par  ia  mer  dt  efcarpde  & aflcz  haute, 
& le  reite  qui  regarde  la  terrc,  Feit 
moins  Lc  ddius  de  la  monragne  eft 
une  platerbnne  unie,  d*un  terrain  be- 
aucoup  mciileur  qu’on  ne  devroit  Pattcn- 
dre  dans  un  parcil  endroit.  Le  eßtd  de 
i’Eft  clt  une  auce  d’une  grande  drendue 
avec  un  terrain  uni  dt  bon,  termind  par 
une  hauteur  mddiocre  couverte  de  grands 
arbres.  La  purtie  de  i’Oüdt  eft  une  au- 
tre  grande  ance  au  milieu  de  laquelle  eft 
Tcnibouchure  de  Ja  riviere  Mefnrcde, 
que  les  Pqrtugais  onrnommd  Rio  duro, 
pour  des  raifons  a peu  pies  auffi  conve- 
naoles  que  cellcs  du  Cap  Mi.erado. 

La  partie  du  Cap  qui  avance  le  plus 
ä la  mer , court  au  Sud-Eft.  Elle  eft 
par  les  6 deg  34.  mini.tes  de  latitr.de 
Septentrionale  dt  par  p.  deg.  yj . min.  de 
Jongit.  du  meridien  de  Tenet  jfre. 

IJne  langue  de  t&rre  longue  & dtroi- 


Xrm.I.patf.g?. 


Cap  c flezurade  et  er  Ire  e de  la  Rüdere 
prüfet  da /i  Cta  hl  iss  emcizt. 


EH  GüINL’e  LT  A CAYENHE.  97 

:e  fepare  la  nicr  du  cAce  de  l’Eft  d’une 
fl.tque  d’eau  que  la  grande  :i  viere,  c’elt- 
ädire,  de  Mefurado  ,"ou  Rio-duro  & une 
aacre  plus  petite  qui  eit  ä l’Elt,  tont 
avant  de  le  perdre  dans  la  mcr.  Cct- 
te  petiie  riviere  vient  de  l'Eit-bnd-Eft» 
ejle  n’elt  pas  conliderable.  Les  canots 
d:s  Negrcs  ne  laiiknt  pas  de  la  remon- 
ter  fix  üu  iepf-lienes , quand  la  Mer  eit 
balle,  6t  le  doubie  ou  envüon  qu.md  la 
M:r  eit  ha  ite.  L’eati  en  eit  toüjours 
fake  oa  pour  le  moins  fommatrc  Elle 
ne  laiffe  pas  ci’ecre  fort  poilfonneufe. 

La  grande  ri  viere  court  d’abord  au  Noi  d- 
Oikft  pendaiu  dix-fept  ä dix-huit  lieues  , 
apres  quoi  Ule  fair  un  coude  & court  au 
N >rd-Eit;il  eit  ditficilede dcterminer  la  Ion- 
gucur.  Le  Roi  tit  venir  de  les  liijets  qui 
aiTircrent  le  Chevalier  des  M.  ***  de  l’a- 
voir  rcmontde  en  canot  pendant  troh  Lü- 
nes jufqu’ä  une  grande  riviere, dont  celle- 
ci  venoit  6t  prenoit  l'on  origine,  qui  cou- 
roit  de  l’Elt  ä FOtielt,  6t  für  laquelle  il  y 
a des  peuples  puilfans  6t  riches,  qui  font 
un  tres  grand  com.nerce  d’or,  d’ivoire  & 
de  cuptifs.  O i peut  croire  fans  oeaucoup  Conicfturo 
haiarder,  que  cette  grande  riviere  eit  lerw  ic  n.^ci 
Niger  ou  Gambie,  6t  que  ces  peuples  füllt ou  °ainb:c* 
ou  les  Mandingues , ou  les  Habitans  de 
Galam  La  rivierede  Mefurad  ) coule  par 
dz  tres-beaux  pays,  mais  eile  eil  li  rapide, 
que  ceux  qui  avoient  6te  trois  mois  a la 
remonter  jufqu’ä  fa  fource,  la  de  c.ndirent 
dix-huit  jours  Les  Negres  de  Vlefura- 
du  appellent  ce  riche  pays  oü  !eur  riviere 

Tont.  /.  E prend 


JJleduPvOi. 


9S  V O Y A G E S 

prend  fafource,  Alam,  c’eft  a dire,  pays 
d’or.  C’elt  peut-£trc  Je  pays  de(jaiarn,du 
moins  n’y  at-il  pas  gründe  diiterenced’A- 
lam  ä Galam  ? 

Oü  trouve  deax  Ifles  dans  la  grande  ßa« 
que  d’eau  qui  eit  ä Pentrce  de  la  ri viere; 
la  plus  petite  eit  ä Pembouchure  de  la 
petite  riviere  , la  plus  grande  eit  a 
l’embouchure  de  la  grande  riviere,  c’eft- 
ä-dire,  dcRio-duro,  ou  Rio-Mefurado 
dans  la  liaque  d’eau.  On  Pappellc  l’lfle 
du  Roi,  il  11’y  demeure  pourrant  pas.  11 
y a feulement  une  cafe  avec  quelques  Ef- 
claves  qui  gardent  les  beftiaux , & qui  lui 
dlevent  des  volaiiles.  Le  Koi  Ht  pre'fcnt 
de  cette  Ifle  au  Chevalier  des  M ***  & le 
prelfa  beaucoup  de  s’y  etablir.  Cette  Ifle 
n’eft  jamais  noyee,  mSme  dans  les  plus 
grandes  mondations  qui  arrivent  regulie- 
rement,  comme  celies  du  Niger  daus  les 
moisde  Juillet,  Aoüt  & Septembrc,  dont 
il  ne  faut  point  cherchcr  ü’aurres  caufes 

3ue  les  pluyes  continuelles  qui  tombent 
ans  tonte  la  Zone  Torride  dans  ces  mois 
lä.  Cette  Ifle  a environ  deux  licucs  de 
longueur,  iur  trois  quarts  de  lieue  de  lar- 

fe,  fon  terrein  eit  tres-bon  & tres-gras. 
1 y a des  arbres  dont  la  grofleur  & la 
hauteur  marquent  la  profondeur  du  fol. 
Les  vents  de  Nord,  de  Nord-Elt  & d’Eß 
qui  fe  fuccedent  lans  manquer  lesunsaux 
autres,  rend  nt  cet  endroit  fort  temperd. 
La  feule  incommoditd  qu’il  y a,  c’eft  que 
loute  Peau  qui  i’environne  eft  lalde,  & 
qu’il  faut  aller  chercher  l’eau  douce  ä des 


en  Guike’e  et  a Cayenne  99 

feutaines  qui  font  cn  terre  ferme,  mais 
dies  font  aflez  proches  & fort  abondantes. 

La  mer  monte  environ  vingc  lieuesdans 
Ia  grande  riviere  dans  le  temps  des  dqui- 
noxes,  & huit  ä neuf  lieuesdans  le  rede 
de  fann^e.  On  remarque  que  dans  ies  n ..  . 

mois  de  Juillet,  Aoüc  & Scptembre,  l’eau  rSn  ia 
n’eft  falde  que  jufqu’a  trois  lieues  ou  en-  grande  ti- 
yiron  au-delRis  de  rille  du  Roy,  parcevcre*; 
qu’alors  l’abondunce  des  eaux  de  la  ri- 
viere & leur  rapiditd  refoulent  tel leinene 
celles  de  la  mer  , qu’elles  l’empechcnt 
de  lenr  communiquer  toute  fa  laleure  & 
toute  fon  acrete.  Cela  ne  la  rend  pas 
pourtant  tout  ä-fait  potable  , fa  douceur 
eft  trop  fade,  il  laut  monter  juf^u’ä  qua- 
tre  ou  cinq  lieues  pour  la  trouver  tout  ä- 
fait  bonne 

Le  Roy  qui  regnoit  en  1724.  s’appel- 
loit  Capitaine  P.'irc.  Genom  dcpuislong- 
terns  eft  commau  ä tous  ks  Rois  de  Me- 
furado.  On  n’en  fijait  pas  Porigine  bien 
au  vrai.  Il  faut  que  quelque  Capicaine 
Hollandois  de  ce  nom,  le  foit  fait  aimer 
de  ces  peup  es,  & que  le  Roy  qui  regnoit 
alors,  ait  pris  fon  nom  6t  l’aic  tranünis  A 
ft  pofterire,  commefonr  nos  Sauvages  de 
l’Amerique  Mais  s’ils  ont  comerve  ce 
nom  Hollandois , il  s’en  faut  bien  qu’ils 
ayent  conferve  le  motil  qui  le  leur  a faic 
prendre,  car  ils  n’aimcnt  guere  ä pr^lent 
les  Hollandois  , ils  fe  dtfhent  d’enx  , il 
n’y  a que  la  ndceflitd  de  fe  d&aire  de  leurs 
denr^es  & d’avoir  les  marCbaiidifes  d’Eu- 
rope  qui  leur  manquenr,  qui  les  engage  ä 
E 2.  trai- 


lOO  V O Y A G E S 

traiter  avec  eux,  & quelquefois  avec  ics 
Änglois  qu’ils  haVffcnt  au  fouverain  degrd. 
Aulfi  quand  i!s  traitent  avcc  ces  deux  na- 
tions , c’eli  en  prcnant  de  part  & d’autre 
toutes  les  prdcautions  convenables  pour 
n’ctre  pas  furpris.  On  dt  arme,  i!  Taut 
des  örages,  & on  eil  reciproquement  iur  (es 
gardes  & dans  la  ddfiance. 

Ii  n’en  eit  pas  de  meme  des  Francois, 
ces  peuples  traitent  avec  eux  (ansle  moin- 
dre  loup^on  , ils  fe  livrenr  entre  leurs 
mains,  vont  fans  crainte  dans  leurs  Vaii- 
feaux,  de  leur  temoignent  en  toure  occa* 
lion  Pamitid  la  plus  iincere.  Les  Francois 
agillent  avec  eux  comme  avec  d’auciens 
& de  leurs  fideles  amis,  ils  viennent  a ter- 
re  fans  armes , leur  conhcnt  leurs  per- 
fonnes,  leurs  marchandifes , & n’ont  ja- 
mais  cu  le  mclndre  fujet  de  fe  plaindre 
d’eux. 

Si  on  en  croit  quelques  derivains  Por- 
. tugais,  Anglois  & Hollandois,  ces  peu- 
canr^mi«Ples  *°nt  infideles  , fonrbes  , vindicatits, 
K -rci  de  cruels  & voleurs  au  fouverain  degr<f  bi 
on  croit  les  Francois,  c’elt  unecalomnie. 
Ce  que  je  viens  de  raporter  en  eft  une 
preuve,  ä laquelle  tous  les  navigateurs 
Francois  qui  ont  traite  avec  cux  loulcri- 
vent  fans  hefiter.  Je  fjais  que  gdnerale- 
ment  parlant,  tous  les  Negres  lont  vo- 
leurs, & que  depuis  lepartage  que  les  trois 
enfans  de  Nod  firent  apres  la  mortdeleur 
pere  , ies  Negres  qui  defeendent  de  cet 
enfant  qui  avoir  dtd  duppd  par  fes  deuX 
freres  le  blanc  de  le  maure,  fe  croyent  en 

droit 


en  Gütne’f  et  a Cayenne  ior- 
droit  de  revendiquer  für  les  blancs  6c  für 
]cs  imures,  leur  part  de  la  fuccellion  qui 
tue  enlevde  a leur  premier  pere,  mais  il  y 
a une  exception  ä cette  rdgle  gdndrale,  6c 
elie  eft  aüfurement  en  faveur  des  Francois. 

C’eft  peut-ctre  par  reconnoillance  des  bons 
traitemens  qu’ils  ont  re$u$  de  nötrenation; 
depuis  les  Normands  qui  ont  les  premiers 
decouvert  le  pays  , 6c  qui  ont  introduit 
le  commerce , que  cctie  bonne  correfpon- 
dance  n’a  pas  difcontinue  jufqu’ä  prü- 
fen t. 

La  Religion  des  pcuplcs  de  Mefurado  Rclj.  . n d 
eft  une  Idolatrie  mal  entendue  6c  melee  Mefuiadc, 
d’une  infinite  de  fuperftitions  ,dont  cepen- 
dam  la  plüpart  ne  font  pas  fort  efclaves. 

Ils  changent  aifdment  l’objet  de  leurculte, 

& ne  lervent  leurs  Fetiches  que  fous  be- 
nerice  d’inventaire.  11  n’y  a que  le  culte 
du  boleil  qui  foit  plus  conftamment  etabli 
chezeux,  6c  plus  regulieremem  obfervd, 
quoiqu’il  foit  tres  libre  6c  ne  les  obligepas 
* d - grandes  edrdmonies.  Ils  adorent  cet 
Al  Fe,  Jui  font  des  lacrifices  de  vin , de 
fruits  & d’animaux.  On  dit  qu’ils  lui  fa- 
cridoient  autrei'ois  des  hommes,  mais  ce 
n’eroient  que  des  prifonniers  qu’ils  avoient 
gagnez  für  leurs  ennemis.  Ces  facrifi- 
ccs  humains  ont  ceffö  depuis  qu’ils  ont 
lr°nv6  ä s’en  ddfaire  avantageufemenr, 
en  les  vendant  pour  elclaves  aux  Euro- 
pas. 

Ils  ont  un  Grand  Pictre  ou  Marabou 

faifoit  ces  facrifices  d’hommes,  6c  ne 
Lcrific  ä prdfent  que  les  animaux , les  fruits 
E 3 & 


102  V G y A G F S 

& le  vin.  Apres  que  Ics  animaux  font 
dgorgez,  & qu’on  a rcpandu  a terre  une 
Partie  du  vin  & des  fruüs , le  Roy  6c  Ie 
Marabou  prennent  une  bonne  poriion  des 
chofes  immoldes,  & le  reite  eit  abandonnd 
au  peuple. 

Le  terme  de  Marabou,  qui  eft  le  nom 
<Ju’on  donne  aux  Dodeurs  Mahometans, 
fembleroit  marquer  que  le  Mahometimie 
a eu  quelque  entrde  dans  le  pais.  Cette 
conjedure  eil  pourtant  tres-fauffe,  ja- 
niais  cette  fauile  Loi  n’y  a dt?  prdchde; 
eile  eft  d’ail  leurs  trop  chargde  de  edrd- 
monies  penibles  pour  des  gens  tels  que 
ceux-ci.  11  faut  que  quelques  Europeens 
ayent  appeild  Maraboux  ceux  qu’ils  vo- 
yoient  faire  l’Üffice  de  Pretre  chez  ces 
Peuples,  & que  ceux  ci.  ie  loient  parez 
de  ce  nom,  qu’ils  ont  cru  plus  honora-* 
ble  que  celui  qu’ils  portoient  auparavant. 

Le  pais  eft  fort  peupld,  il  ne  faut 
pour  s’en  convaincre  que  jetter  les  yeux 
für  la  petiie  carte  que  le  Chevalier  des 
M***a  leve  des  environs  du  cap,  ou 
dans  un  efpace  de  peu  de  lieues  on  voit 
plufieurs  villages ; ils  font  tres  confidera- 
bles;  les  enfans  y fourmillent,  parce  que 
chaque  habitant  a un  bon  noinbre  de 
femmes  tres-fecondes,  & comme  ces 
peuples  ne  fe  font  point  efclaves  & ne 
vendent  aux  Europdens  que  ceux  qui 
font  condamnez  ä mort  pour  leurs  cri- 
mes,  le  paVs  ne  fe  depeuple  pas  comme 
dans  les  endroits  oü  les  Princes  font  un 
trafic  contiiiuc!  de  leurs  lujets.  La  pu- 


en  äuime’e  et  a Cayenne  103 

retd  de  l’air,  la  boiud  des  eaux , l’abon- 
dance  de  toutes  les  chofesndceflaires  a la 
vie,  contriouent  infiniment  3 peuplcr  le pais* 

Ces  Peuples  font  grauds  <3 c forts,  ils  p le  ^ 
font  bien  proportione?  , ils  ont  Pair  fier  Mefurado, 
& martial,  (ont  braves  & iinrepides,leuismttuis 
leurs  voiiins  Pont  louveut  experimentd, 
aufli  bien  que  les  Europdens  qui  ont  eu 
aftaire  ä eux,  & qui  les  ont  voulu  mal* 
traiter.  IJs  011t  de  l’efprit,  ils  penfent 
bien,  parlent  jufte,  f^avent  parfaitement 
leurs  interets,  & comme  leurs  anciens 
amis  Normands,  ils  les  font  valoir  ä 
merveille,  adroitement  & meme  avec  po- 
liteife.  Leurs  terres  font  cultivdes  avec 
foin , il  y a de  l’ordre  & de  l’arrange- 
ment  dans  tout  ce  qu’ils  font.  Ils  font 
d’une  fatigue  extraordinaire  quand  il  leur 
plait  de  travailler,  c’eit  dommage  qu’il 
ne  leur  plait  pas  fi  fouvent  qu’il  feroit 
a l'ouhaiter.  L’interdt  les  remue  puiifam* 
ment;  ils  font  äpres  au  gain  fans  le  pa* 
roitre.  Leur  amitid  eft  conftafite,  il  faut 
pourtant  que  leurs  amis  11’aprochent  pas 
trop  pres  de  leurs  femmes,  car  ils  enfont 
tres  jaloux  ; ils  n’ont  pas  la  mdme  delica- 
telfe  für  le  chapitre  de  leurs  tilles,  ä qui 
ils  donnern  une  libertd  toute  entiere,  fans 
que  cela  les  empdehe  de  trouver  un  mari:  au 
contraire  un  homme  eft  bien  aifede  trouver 
une  femmequia  donnd  des  marques  de  fd~ 
conditd , <5 1 qui  a anaalfd  quelque  chofe  avec 
fes  amans,  parce  qr.e  cela  le  dddoininage 
fn  partie  de  ce  qu’il  eft  obligd  de  donner 
* fon  pere  & ä fa  mere  en  l’cpoufant.  IL 
E 4 ak 


1C4  V O Y A G E W 

aiment  tendrement  leurs  enfans ; une  voye 
fure  pour  devenir  bien  vire  de  leurs  amis, 
c’elt  de  carelfer  leurs  enfans , 6c  de  leur 
faire  quelques  petits  prdfens. 

Leurs  maiföns  font  fort  propres , leurs 
•Cmfines  de  cuilines  font  au  rez  de  chauilee  ouvertes 
c ra  °*  du  cötd  que  le  vent  ne  vient  pas  ordi- 
nairement,  entourdes  de  murs  des  trois 
autres  cfttez , cur  ils  les  font  quarrdes 
ou  quarr  des  longucs;  les  poteaux  qui  lou- 
tiennent  le  faite  lbnt  plantcz  en  terrc> 
ils  les  joignent  les  uns  a x autres  par  un 
Clayonage  qu’ils  couvienj  de  part  6c  d’au- 
tre  de  terre  graffc  ro  ge,  qui  fc  1k  ;ort 
bien,  6c  qui  d ire  long-tims,  quoiqu’elle 
ue  foit  pas  indiee  de  chaux. 

Leurs  chamhres  ä coucher  font  dle- 
Chambres  l v^es  de  trois  pieds  au-ddlus  du  rez  de 
couchei.  chauffee.  Cette  difpoiition  pourroit  faire 
Croire  que  le  paVs  eit  quelquefois  noyd, 
ou  qu’il  eit  mardcageux,  ii  n’elt  ni  Tun 
ni  l’autre,  ii  eit  fec,  & les  endrorts  oii 
ils  bätiflent  leurs  maifons  font  toujours 
hors  des  bornes  ou  !a  plus  grande 
inondation  des  rivieres  peut  arriver : mais 
rexperience  leur  a appris  que  cettc  Ele- 
vation dtoit  p*us  faine,  parce  qu’elle  e(t 
exemte  de  l’humidtd  que  les  rofees  a- 
bondantes  ne  manquent  pas  de  caufer 
dans  les  lieux  qui  lont  au  rez  de  chaufTde. 

Je  ne  f^aurois  mieux  reprefenter  ces 
maifons,  qu’en  difant  qu’elles  font  pref- 
que  entierement  femblables  ä ccs  thda- 
tres  que  les  Charlataris  dreffent  dans  les 
Villes  pour  y jouer  des  farces  & ddbiter 

leur 


Jom.I.pcttf.  lOdf. . 


A'.  f)e  Putter  /Zeit  jjji  . 


<y//a/sons  t/cs  C\etrres 

\ . C'azfs  des  Jl'eyrvs  du  Cup  Je  < /Iczurude 
reuetu  es  de  ferne  JZoupc  • 

B . Cu  is  vi  e . 

C Cuxc f aviilct  JZis  macvnec  de  te/ve  Tteziye  - 


t/a  Cap  *y/:/eztt rat/o 

T>  CaZdeou  les  J\ar/,es  s 'asse/niZent 
leitr  Csleyoce  et  Causer pendant  lej^’ozer . 
K . Cour*  . 

F . 2*lace  puilic<fue  . 


. 


FN  Gü'NE’e  £ T A CAYENNE.  IOJ 

leur  Orvietan.  Le  dcvant  eft  tout  ou- 
vcrt,  & le  plancher  a une  faillie  de  cinq 
ä lix  pieds  de  large,  oü  ks  Negres  eten- 
clus  lur  des  nattcs  fument  & paifent  une 
Partie  de  la  journee  ä difcourir  la  tete  ap- 
puyee  für  le  giron  de  leurs  femmes.  Les 
murs  qui  environnent  les  trofs  c6tc2  de 
la  chambre  font  de  clayonnage,  garni  de 
tcrxe  graffe  rouge,  appliqutfe  propremenc 
& de  pres  d’un  picd  d’dpaifleur.  Le  com- 
biecoupf  en  pavillon  eil  couvert  de  feuil- 
ks.  de  rofeaux  ou  de  palmier  treffdes  ou 
nattees  proprement , li  ferre  & fi  epais  que 
lapluyc  & l’ardeur  du  foleil  n’y  f^auroient 
pendtrer. 

II  y a ä droite  & a gauche  deux  cftrades 
compofdes  de  pctites  clayes , hautes  d’un 
picd,  & d’environ  quatrc  pieds  de  largeur, 
lur  lefquelles  on  met  des  nattcs  jufqu’a  la 
hauteur  d’environ  un  pied  ; on  les  couvre 
de  quelques  pagnes,  & on  1-es  environne 
d’autrcs  pagues , ou  de  quelque  piece  de 
teile  d’Europe  ou  des  Indes.  C’eft  au  fond 
de  la  chambre  qu’ils  mettent  leurs  cotfres, 
& au-delfus  leurs  armes  attachto  au  mur, 

Le  plancher  eft  compofe  de  gros  Che- 
vrons runds  placez  ä cöi6  l’un  de  l’autre, 
tortement  liez  par  les  bouts  & d’efpaceea 
efpace  für  les  traverfes  qui  ferventde  pou- 
tres.  On  couvre  ces  chevrons  de  clayes 
fort  ferrees , & on  met  par-deffus  environ 
Uflpied  de  terregraife  rouge,  bien  battu-e, 
qui  fait  un  plancher  uni  & ailea  ferme, 
qoe  les  femmes  ont  foin  d’entretenir  fort 
J>EOpre.  On  fait  une  elevation  quarree  au  mi* 

E s licij^ 


IO 6 V O Y A G E S 

lieu,  d^environ  iixpouces  de  hauteur  &de 
deux  pieds  lur  chaque  face,  oü  l’on  en- 
tretient  du  feil  jour  & nuit , le  jour  pour 
fumer,  lefoir  pour  chaffer  les  Maringoins, 
& la  nuit  pour  le  garentir  du  froid  & de 
I’humiditd.  11  y a autant  de  ces  cafes  que 
le  maitre  a de  feinmes  , & elles  font  pro- 
portionndes  au  liombre  des  enfans  dont 
chaque  famille  particuliere  eft  compoftfe. 
Ils  lont  fort  reguliers  dans  la  ch’ftribution 
de  leurs  faveurs  ; ils  lqavent  dans  quelle 
chambre  ils  doivent  aller  paffer  la  nuit.  La 
maitreffe  de  la  chambre  y ticnt  pret  le  fou- 
per  de  fon  Seigneur,  & Maitre,  c’eft-ä- 
dire  de  fon  mari.  Je  vois  bien  que  je  vais 
me  faire  un  proces  avcc  le  beau  fexe  d’Eu- 
rope  , qui  a tellement  pris  le  deffns , que 
ces  termes  , quoique  tres-vrais  & tres-juf- 
tes,lni  deplaifent  infinimenr  ; mais  fau- 
dra-t-il  pour  lui  plaire  que  je  trahiffe  la- 
chement lla  veritt?  ? j’en  appelle  aux  fem- 
jnes  merne,  & je  les  prie  de  rentrer  en  cl- 
les-memqs  & de  confulcer  lä-delfus  leur 
raifon  ; li  elles  le  font  , elles  verront  que 
je  n’ai  pü  ni  dü  m’expliquer  d'une  autre 
maniere. 

Les  maris  ne  font  point  de  paffi-Jroit  ä 
leurs  femmes.  Quoique  les  Afriquaines 
foient  les  plus  foumifes  de  toutes  celles  qui 
ont  conferv£  les  fentimens  juftes &raifon- 
uables  de  la  fage  Sara  femme  d’ Abraham, 
elles  connoilfent  leurs  droits  & l^aventles 
foutenir;  & les  Negres  qui  aiment  la  paix 
& la  tranquilitddans  leurs  mdnages,  n’ont 
garde  de  donner  ä leurs  femmes  la  moin- 


en  Guine’e  et  a Cayenne  107- 
dre  occalion  de  fe  plaindre  & de  crier 
Oatre  ccs  cafes  il  y a felon  la  grandeur« 
des  familles  des  lieux  particuliers  oü  Ton 
eonlcrve  les  proviiions  de  ris , de  mil , de 
mahis,  de  lfgumes,  d’huile,  d’eau-devie, 
&d’autres  choles  neceilaires  a la  vie.  Ces  ca- 
tes  font  comme  nos  colombiers  enpied.Elles 
füllt  rondes,  couvertes  en  cone ; le  mari en  a 
les  clefs,  car  dies  font  fermdes  avec  de 
bbns  cadenats , & il  a foin  de  diftribuer 
chaque  jour  ou  chaque  femaine  ce  qui  eft 
neceflaire  ä chacun  de  les  menages,  avec 
la  lagefle  & l’egalitd  neceflaire  pour  entre- 
teair  la  paix  dans  fa  maifon..  Moycnnant 
cela  les  femmes  vivent  en  paix  les  unes 
avec  les  aufres.  Excepte  les  jours  qa’el- 
los  font  de  f^arde,  el les  vom  travailler  aux 
champs  ou  a la  maifon;  el  les  fefecourent 
les  unes  lesautres,  dies  elevent  leurs  en- 
fans  avec  foin,  & n’ont  d’autre  objet  que 
celui  de  piaire  a leurs  maris.  Bel  exem- 
ple  ! qui  le  iuivra  ? 11  eft  dloigne  , il  faut 
paifer  les  mers  poar  le  trouver;  mais  ce 
deft  pas  ce  qui  fait  la  plus  graude  diffi— 
cuitd. 

Eoutes  les  cafcs  d’un  meine  parti- 
eller lont  enfermdes  d’une  muraille  de 
terre  de  fept  a huit  pieds  de  hauteur  , dont 
lc  haut  eit  couvert  de  t£tes  de  rofeaux 
ou  de  feuilks  de  palmier,  de  crainte  que 
la  pluye  ne  les  pdndtre&  ne  les-  tafle 
toinber ; & quoique  les  Negres  gardent 
affex  peu  de  lymetrie  dans  la  polition 
de  leurs  maifons  , les  viilages  ne.  lail- 
fcn  pas  d’etre  agreables  Ite  font  tous 
E 6 enr 


Xo8  V O Y A G E S 

cnvironnez  de  murailles  de  terreplus  hau- 
tcs  & plus  epaiftes  que  celles  des  cours 
des  maifons.  Four  Fordinaireil  yaunfof- 
f<5  autour  de  ces  inurs , d’oü  on  a cire  la 
terre  dont  on  les  a conftruits. 

La  maifon  du  Roi  ne  fe  diftingue  des 
autres  que  par  fa  grandeur  & par  un  plus 
grand  nombre  d’appartemens  , canc  pour 
ies  familles,  que  pour  les  dtrangers  qu’il 
löge  chez  lui , & par  une  grande  faile  oü 
il  donne  audicnce. 

11  y a au  milieu  de  chaque  village  une 
grande  falle  comme  une  halle  , clevre  de 
iix  picds  au-deflus  du  rez  de  chauifde.  On 
rappelle  Calde , c’eft  ä-dire,  lieu  de  cou- 
verlation,  On  y monte  par  des  dchelles; 
le  plancher  eil  comme  celui  des  autres  mai- 
fons,  & le  toit  couvert  de  feuilles  de  ro- 
feaux  & de  palmicr.  Ce  lieu  eit  ouvertde 
tous  c6tez  ; c’eft  läque  ceux  qui  ont  quel- 
ques affaires  a traicer  avecd’autrcs  fetrou- 
vent.  C’eft  la  bourfe  , c’eft  la  place  du 
change,  c’eft  lebanchi  de  Gcnnes,  la  lö- 
ge de  Marfeille , en  un  mot  le  lieu  d’af- 
iemblee  ; les  faineans  y vont  fumer  & 
converfer;  on  y trouve  des  curieux  de 
nouvelles ; ceux  qui  ont  des  efclaves  s’y 
font  porter  desnattes  pour  s’afleoir  deffus  \ 
d’autres  y en  portent  eux-mdmes;  d’au- 
tres  en  louem  de  ceux  qui  font  prdpoiez 
par  le  Roi  pour  avoii  foin  de  ce  lieu ; c’eft 
lä  que  que  le  fait  tout  le  negoce  du  villa- 
He* 

On  ne  fijait  pas  bien  au  jufte  l’dtendue 
das  Etats  du  Roi  de  Mefuradodans  les  ter- 

res? 


en  Guinea  et  a Cayenne.  1C9 
res,  c’eft-ä-dircdu  cöte  da  Nord  & Nord - 
Eit;  on  a Heu  de  croire  qu’elle  eit  confi- 
derable  , vu  le  graud  nombre  de  troupes 
qu’il  met  für  pied  quand  i’occalion  s’en 
prdleute.  Ses  borncs  du  cöte  de  l’Eft  tone 
la  riviere  de  juneo  qui  cd  euviron  a vingt 
Heues  du  Cap  Melurado,  6c  du  cöte  de 
1’Oücil  ä une  petite  riviere  qui  eit  enviroa 
ä moitid  chemin  du  cap  de  Monte. 

Tout  ce  paVs  eft  extremement  fertile  : il 
y a de  Tor  , mais  on  ne  f^ait  pas  precife- 
ment  d’ou  on  le  tire,  ni  s’i!  vient  du  paVs 
ou  de  plusloin  par  le  commerce.  11  yade 
tres-beau  bois  rouge,  de  la  meine  cfpece  que 
cclui  de  Monte  , & qunutitd  d’awres  ar- 
bres  de  couleurs  tres-propres  ä dtre  tra- 
vaillees.  Les  Cannes  de  liiere  , l’indigo 
faavage  & le  cotton  y viennent  naturelle- 
ment  & (ans  culture.  Le  tabac  qui  y croir, 

& que  les  Ncgresne  f^avent  pas  cultlver , 

& qu’ils  cueillent  laus  lui  donner  le  tems 
de  meurir , feroit  excelleut  ii  on  lui  don- 
noit  un  peu  plus  de  faqon.  On  y rrouve 
de  tres  beaux  Morphils;  il y ades  Elephans 
plus  que  les  habitans  n’en  vculenr,  parce 
que  ces  pefans  animaux  gatent  beaucoup 
i^urs  champs  de  mil,  de  mahis  & uutres 
vivres  quand  ils  y peuvent  pdndtrer,  mal« 
gtd  les  foifez  & les  hayes  d’epines  dontils 
°nt  foin  de  les  environncr.  Les  Lions  & 
i^Tigres  qui  font  une  guerre  continuel- 
le  ä leurs  troupeaux,  ne  les  empdehentpas 
cePendant  de  multfplier  ä l’infini;  6c  leurs 
arbres  font  toujours  Charge« de  fruits , mal« 
les  Singes  qui  y font  en  tres-grand  nom- 
E 7 bre,  . 


HO  V O Y A G E S 

bre  , & aufti  mal-faifans  que  par  tout  ail- 
Icurs.  En  un  mot  ce  pai's  eft  bon  & ri- 
chc;  le  commerce  y eft  avantageux,  & \\ 
peut  etre  äugmentl  autant  que  lc  voudront 
ceux  qui  s’ecabliront  parmi  ces  penples , 
pourvü  qu’ils  y foient  auffi  aimez  que  ]cs 
Francois  ; car  de  croirc  s’y  etablir  par  la 
force  , c’eft  ä quoi  i!  ne  faut  pas  penfer. 
Le  Chevalier  des  M***  a fait  un  projet 
d’etabliftement,  qui  m’a  paru  fi  jufte  de  h 
avantageux,  que  j’ai  cru  en  devoir  faire 
part  au  public. 


CHAPITRE  VII. 

Projet d'etablijfement  au.Cap  Mefurado . 

J’Ai  remarqud  ci-devant  que  le  Capitai- 
ne  Pitre  Roi  de  Mefurado , avoit  doimd 
au  Chevalier  des  M ***  le  grand  lllet  qui 
eft  a l’embouchure  du  Duro  , & qu’il  l’a- 
voit  prefß  extrdmetnent  de  s’y  etablir.  Ce 
Chevalier  nMtant  pas  le  maitre  de  faire  l’£- 
tabliflSement  quele  Prince  propofoit,&  ne 
jugeant  pas  que  cet  eiidroit  convint  ä la 
Compagnie  , dit  au  Roi  que  cette  Ifle  ne 
lui  convenoit  pas,  & fe  contenta  de  lui  en 
dire  les  raifons  qu’il  jugea  ä propos  de  lui 
ddcouvrir  , fans  s’ouvrir  entierement  ä lui 
de  celles  qui  £toient  plus  confiderables,  & 
qui  auroient  pu  faire  concevoir  des  foup- 
$ons  ä ce  Prince,  qui  eft  tres-jaloux  defa 
)ibert£  & de  celle  de  fes  peuples. 

II  eft  certain  que  cet  Iflet  eft  bien  litud, 

qu’il 


eh  (xuike*E  et  a Cayenne,  irr 

qu’il  peut  ecre  mis  aifcmcnt  en  ctat  dcdd- 
feufe,  que  lc  terrain  c(t  gras  & ferdle,que 
lc  manque  d’eau  douce  peut  etre  fuppled  Avantage* 
par  des  citernes  , qu’il  eit  ä portee  de  tout 
le  commerce  qui  fe  peut  faire  par  la  rivie-  fementVur  * 
r.c;  que  les  vivres  qu’on  peut  cultiver  f’ur  rifletduRol 
fon  terrain,  & la  peche  qu’on  peut  faire ^ McfuiÄ- 
tout  au  tour.,  font  fütfifans  pour  faiiefub-  °* 
filter  pendant  un  tems  conllderablelcsEu- 
ropdens  quiy  feroient,  fuppofd  que  les  Ne- 
gres  les  affidgeaflent  oju  les  en  voululfenc 
chaffer  par  la  famine. 

Mais  cet  Ulet  eit  eloignd  de  l’entrde  dt 
la  flaque  d’eau , dom  l’embouchure  fe  de- 
charge  dans  la  mer,  qui  dt  lc  feulendroit 
par  lequel  on  puiffe  communiquer  avec  les. 

Yailfcaux  qui  viennent  d’Euiope;.de  forte 
que  ce  feroit  fe  livrer  entre  les  mains  des 
Negres  quedc  s’enfermerainlidans  un  lieu 
dont  ils  peuvent  defendre  l’acccs  quand.il 
leur  plaira.  Le  manque  d’eau  douce  cft. 
quelque  chcfc  de  conlidernble  & plus  dif- 
fizile a reparer  qu’on  ne  s’imagine ; & des 
Europdens  etablis  chci  des  Negres,  quel- 
que  üa?fon  qu’il  y ait  entre  eux , doivent 
toujours  etre  maitres  de  l’entrec  & de.  la. 
fortie  du  lieu  de  leur  demeure. 

Lc  Capitaine  Piere  voyant  que  cet  Illet 
ne  plaifoit  pas  au  Chevalier  des  M***  lui 
djt  de  cherchcr  lui-mdme  un  lieu  qui  con- 
vint  pour  rdtabliffement  qu’il  fouhaittoit 
qu’on  fit  chez  lui,  & que  quand  ii  en  au- 
roit  trouvd  un,  tcl  qu’il  put  ftre,  il  le  lui 
donnoit  de  tout  fon  coeur., 

Sur  cette  aflurance  lc  Chevalier  parcou- 

rut* 


112  V O V A G E S 

Oefcription  rur  le  pa'is  & I’examina,  & ne  trouva  point 
ducap.  piacc  qUj  \u\  convint  mieux  que  k cap 

meine  , dom  le  deffiis  dt  une  plute  forme 
unied’cnviron  quatremillepas  de  circonfe- 
rence  d’un  tres-bon  tcrrain  ; il  y a quel- 
ques arbres  deffus.  Cette  hauteur  com- 
mandc  ablolument  la  rade,  ou  piütöt  les 
rades  , car  on  peut  moüiller  dans  un  bc- 
foin  dans  l’ance  qui  dt  a l’Elt;  nvais  le  ve- 
rkable moüillage,  le  meilleur  & le  plus  af- 
fure,  dt  dans  l’ance  de  l’Oüeft  au  picd  du 
cap  & a la  portde  du  fulil  de  terie.  Le  fond 
eft  de  bonne  tenue  für  huit  a dix  brafles 
d’eau.  On  fe  trouve  cntre  le  cap&  rem- 
bouchure  de  la  riv.icre  ou  de  laflaquc  d’eau. 
11  y a une  barre  le  long  de  cette  ance  & 
devant  l’cmbouchure  de  la  riviere,qui  eft 
dangereufe  dans  de  certainsendroirs,  mais 
que  l’on  franchit  aiiifment  pour  peu  qu’on 
y foit  accoutume  & qu’on  prennebien  fon 
tems.  D’ailleurs  cette  barre  dt  peu  fenfible 
au  pied  du  cap,  dans  l’acul  qu’il  faxt  avec 
la  terre  ferme.  II  y a un  village  en  cet  en- 
Stuirce  droit  & une  große  fource  d’eau  qui  neta- 
danTlapcn-  ritjamais,  eile  eft  excellente,  tres-legere, 
tc  du  cap.  eile  fe  conferve  tant  qu’on  veut,  eile  eft 
facilcäfaire  & ä embarquer.  Eile  fortd’un 
rocher  qui  dt  ä peu  pres  aux  deux  tiers  de 
la  hauteur  de  la  falaife,elle  tombe  en  caf- 
cade  naturelle  dans  desbaflins  qu’ellcs’eft 
creuftf  elle-meme  jufqu’au  pied  de  la  ta- 
laife,  d’oü  eile  fe  perd  dans  la  rner.  C’eft 
en  cet  endroit  qu’on  inet  les  futaüA  s qu’on 
veut  remplir,  & ou  les  chalouppes  appro- 
chent  fuffifamment  pour  les  embarquer  fans 
j?tine  k fans  danger. 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  113 

On  voit  par  cctte  defcription  que  ceux 
qui  feroient  logcz  & dtablis  lur  cetre  platte- 
forme  feroient  les  maures  de  cctte  cau, 
& que  s’ils  y avoicnt  un  Comptoir  fortifid, 
Icur  cauon  defendroit  les  Navires  qui  fe- 
roient mouillcz  au  picd;  & que  pratiqnant 
un  chemin  pour  aller  au  bord  de  la  merf 
ils  leroicnt  abfolumcnt  maitres  de  l’eau  & 
de  l’emrde  de  leur  Comptoir,  quandm£- 
me  les  Negres  les  voudroient  bioquer 
du  cötd  de  tcrre. 

La  ddpcnfe  d’un  Comptoir  fortitie , ou 
meine  d’un  Fort,  feroit  peu  conliderable. 
On  trouve  par  tont  de  la  terre  propre  a 
faire  de  la  brique,  il  ya  meine  aifez  com- 
mundment  des  pieires  propres  ä dtre  tail- 
ides ; les  bois  de  charpente  font  en  abon- 
dance  de  tous  cötez;  les  vivres  ordinaircs 
du  pats  s’y  donnent  prelque  pourrien.  Ex- 
ceptd  le  vin , l’eau-de  vie  & la  farine  de 
froment,  que  la  Compagnie  feroit  obligde 
d’envoyer  ä fes  employez,  tout  le  reite  fe 
prendroit  für  les  lieux;  les  viandescomme 
Boeuf,  Mouton,  Cabrits  &Cochonsfont 
nne  tres-petite  ddpenfe  ; la  ebaffe  eliaifde. 
J’ai  ddja  remarque  que  les  Gazelles  & les 
Chevreuils  pailfent  tranquillement  avec  ces 
animaux  domeltiques  dans  les  prairies.On 
trouve  des  oifeaux  de  toute  efpece  , la 
fiaque  d’eau  , les  deux  rivieres  & la  mer 
lourniflent  des  poiflons  & des  Tortues.  Il 
11 ’y  a point  de  riviere  dans  toute  la  cörel 
°u  il  y ait  tant  deChevaux  marins  que  dans 
k Duro  ou  riviere  de  Mefurado.  La  chair 
^ ces  animaux  eft  bonne,  & leurs  dents 

plus 


114  VOYAGES 

plus  blanches  & plus  dures  que  lesd<5fenfc$ 
des  Elephans  , font  recherchtfcs  & fort 
cheres. 

On  peut  compter  d’enlcvcr  de  cet  en- 
droit  feul  quinze  eens  a deux  miile  cap- 
tifs  tous  les  ans , quatre  ä cinq  ccns  quia- 
taux  de  morphil,  des  bois  de  teinture  ce 
qu’on  jugeroit  ä propos,  & de  Tor  autant 
que  leDiruäeur  auroit  d’adreÜe,pourtaire 
valoir  ce  commerce. 


Voici  le  detail  des  Marchandtfes  qu'ilf au  droit 
porter  pour  commencer  le  commerce  & /Y- 
tabliffement  propofd , aux  prix  qu'elles  cou- 
tent  en  trarue. 


f es  de  tiaite. 


Eau-de-vie  en  ancres,  pour 

4000 

Poudre  de  guerre, 

3°°° 

Fufils  de  traite, 

2000 

Sabres, 

1000 

Couteaux  Flamands, 

500 

Toilles  platilles, 

5000 

Salempouris  bleues, 

2000 

Raflades  de  toutes  Portes, 

3C0° 

Criftaux  en  grains , 

ICOO 

Cauris  ou  bouges, 

7000 

Baffins  de  cuivre. 

43GO 

Pots  plats  & baffins  d’£tain  , 

3000 

Barrcsdefer  plattes  & courtes, 

IOCO 

Corafl , 

1000 

Indiennes  communes, 

2000 

Pierres  ä fuftl, 

20  0 

I 


Total,  40000  liv- 


Outre; 


en  Gujne’e  et  a Cayenne.  iij 
Outre  cette  ddpenle  il  faudra  ä chaque 
annde  laire  un  prüfen t aux  trois  Rois  les 
plus  voifins  du  cap  Mefurado,  c’eit-a'dire 
a celui  de  Monte  , de  Mefurado&  äcelqi 
qui  demeure  a quelques  journdes  dans  les 
terres,  afin  de  les  mettre  dans  les  imerfits 
de  la  Compagnie*  On  remettra  cela  a la 
prudence  du  Direäeur , bien  entendu  qu’il 
fclbuviendra  qae  les  Negrc  $ fom  d’im- 
portuns  demandeurs,  & qu’il  ne  faut  pas 
fe  rendre  aifdment  ä leurs  demandes., 
mais  les  leur  faire  acheter  par  des  fer- 
vices. 

Depenfe  aktuelle  du  Comptoir. 

Pour  l’armement  d’un  Vaiflfeau,  j'oooo  I. 


Vivres  d’Europe  & du  pai's 
pour  quarante  hommes  r d- 
fidans  au  Comptoir,  noco 

Uftanciles&  armes  du  Comptoir,  4000 
Douze  canons  de  8 liv.  & 
leurs  uftenciles,  3600 

Douze  pierriers  & leurs  four- 
nimens,  1200 

Deux  barques  de  if.  ä 30. 
tonneaux  avec  leurs  agres  & 
apparaux,  10000 

Avances  pour  fix  mois  ä 40, 
hommes  reiidens  au  Comptoir , 6610 
Prefens  pour  les  Rois,  5000 

Pour  40.  Negres  bambaras 
Pour  le  fervice  du  Comptoir  , 3000 

Materiaux  pour  les  bätimens  1000 


Total,  94410  1» 
tu  t 


II 6 VOYAGES 

Etat  des  hommes  neceß'aires  au  Comptoir , & 
leurs  appointemens  par  an. 


Un  Direöeur  par  an,  3000  I. 

Un  x\umönier,  600 

Deux  Commis, ä chacun  600  I.  1200 
Un  Chirurgien,  600 

U n Garde-Magazin , 600 

15*.  Soldats  a 9 1.  par  mois,  1620 

Un  Canon  ier,  yoo 

2.  Maitres  de  Barque  a yoo  1.  icoo 

10.  Matelots  ä 18  1.  par  mois,  2160 

2.  MalFons  ä 300  1.  chacun,  6o o 

UnForgeron,  300 

Un  Tonnelier,  300 

Uu  Charpentier,  400 

UnCuifinier,  240 


Total,  13120  1. 
par  an. 


On  voit  par  ces  trois  dtats  que  la  pre- 
miere  ddpenfe  de  ce  Comptoir , y compris 
les  navires,  barques,  vivres  & gages  pour 
un  an,  & Jes  marchandifes  de  traite,pour 
achat  de  deux  mille  efclaves,  nc  va  qu'a 
I47f20  liv.  & que  cettedepenic  di  min  uera 
tous  les  ans,  d’autant  que  l’achat  des  vaif- 
feaux  & barques,  lc  prix  des  ’bambaras  & 
les  meubles  du  Fort  ne  fc  r^Vtereront  point; 
ce  qui  diminue  confiderablement  ladcpen- 
fe  atuuielie.  Ilfaut  voirp nTcntementquel 

avan- 


EN  GuiNfc’fi  et  a Cayenne  1 1 7 
avanrage  la  Compagnie  retireroit  de  cette 
avance.  Or  quand  on  luppoieroit  qu’elle 
n’auroitque  ijoo  el'claves  rendus  aux  Ifles 
de Jeux  inille  qu’elleauroit traitd  älacöte, 

& qu’elle  nc  les  vendroic  que  5-00  liv.  piece, 
ce  leul  article  produiroit  75-0000.  liv.  au- 
quel  ii  on  ajoute  pour  10000  liv  de  mor- 
phil  & de  bois  de  teinture,  voilä  760000  1. 
dontötant  147120  liv.  il  reftera  un  profit 
de  plus  de  fix  cent  millc  livres ; mais  quand 
il  n’iroit  dans  les  commencemens  qu’ä  Ia 
moitie,  n’efl-ce  pas  un  objet  conliderablc 
& un  profit  que  je  doute  que  la  Compag- 
nie trouve  ä Ji  da. 

Les  deux  barques  feront  employ^es  äA  # 
faire  le  commerce  le  long  de  la  core,  CoiTlm°IC€ 
comme  fonr  les  Anglois  & les  autres  Eu-fuzlari viere, 
ropiuis  ; & pour  le  commerce  lur  la  mie- 
te, comme  ies  bancs  de  fable  empechent 
que  les  barques  n’y  puiflent  monter,  011 
fc  lerviroit  des  chalouppes  ä varangues 
plattes , qui  pafferont  par  tont,  puifqu’on 
affurc  que  für  les  fonds  les  pius  hauts 
& dans  la  faifon  de  l’annde  oü  les  eaux 
font  les  plus  baffes,  on  y trouve  to  i jours 
plus  de  deux  pieds,  ce  qui  lutfit  pour  ces 
bätiinens.  Or  il  eft  tres-aff-re  quelecom* 


nierce  le  long  de  la  rfviere  feroit  tout  a- 
Yantageux.  O11  ddcouvriroit  d’oü  les  Ne- 
gres  prennent  l’or  qu’ils  ont,  peur-eire 
trouveroit-on  des  mines  d’or  ou  d’autres 
ttfraux,  on  acheteroit  les  elclaves  & les 
niarchandiles  de  la  premiere  main,  legain 
Sue  l’on  feroir  deflTus  feroit  plusfär&plus 
8rand;  & quand  les  Negres  & les  Mar- 

chands 


x iS  V o y a g e s 

chands  du  dedans  des  terres  feroifcnt  aüu* 
rez  de  trouvcr  en  tout  tems  des  a/Iorti- 
mens  de  marchandifes  au  Comptoir,  il$ 
s’y  rendroient  avec  emprdTement,  & !e 
ndgoce  qui  fe  feroit  en  ce  lieu,  edaceroic 
bientöt  celui  que  les  autres  Europeens 
fonc  le  long  de  cette  cöte0 

Voili  le  projet  que  je  prrpofe  ä la 
Compagnie  aprcs  le  Chevalier  des  M 
II  dt  furprenant  qu’elie  fe  borne  au  feul 
commerce  des  efclaves  qu’elle  fait  a Juda, 
pendant  que  les  autres  Nations  ne  re- 
gardent  ce  negoce  qu’avec  inditference, 
& qu’elles  font  leur  Capital  de  celui  de 
l’or  & de  Pivoire,  des  bois  de  coulcur  & 
autres  bonnes  marchandifes,  qu’ellcs  ti- 
rcnt  du  paVs.  Elles  y font  des  profus  im- 
men  les , inalgrd  les  d£penfes  prodigieules 
qu’elles  font  obligecs  de  foutenir  pour 
les  Forts  & garnilöns  qui  leur  font  n6 
cefiaircs,&  fans  lefquels  les  naturels  du 
paVs , qui  ne  les  föuffrent  qu’avcc  peine, 
les  auroient  ebaflees  il  y a long-tems 
des  lieux  ouelles  font  etablies &oüe!Je$ne 
fe  maintiennent  que  par  la  force  des  ar- 
mes. 

Les  Francois  ne  feront  point  expolex 
u ces  ddpenles,  ils  font  aimez  par  tout  , 
les  Negres  chez  qui  ils  ont  eu  des  etablit- 
femens  les  demandent  avec  emprelfement, 
& feront  toujours  pr£ts  a les  defendre 
quand  d’autres  Europeens  les  voudront 
inquieter  ou  troubler  leur  commerce. 

Il  me  femble  que  ce  n’eft  pas  trop  dc- 
mander  ä la  Compagnie  que  de  lui  pro- 
pofer  d’avoir  deux  dtabliffemens  für  cet- 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  119 

te  longue  cöte,  furtout  quand  eile  eft 
affuree  d’un  protit  aulli  coniiderable  que 
cclui  dont  on  vient  de  faire  1c  detail, 

A quoi  il  faut  ajouter  que  Ton  dparg- 
neroit  la  ddpenfe  que  Fon  eft  obligd  de 
faire  eti  France  pour  les  vivres  des  Negres 
que  Ton  tranfporte  aux  lfles  de  FAmeri- 
quc.  Quoique  ce  ne  foient  que  des  fdves, 
ellcs  ne  laiflent  pas  de  couter,  ellesoccu- 
pent  bien  de  la  place  dans  les  vaifleaux; 

& comme  ies  Negres  ne  font  pas  accou- 

tumcz  a cette  nourriture,  eile  leur  fair 

mal,  eile  les  ddgoute  par  la  continuitd  <Sc 

en  fair  pdrir  un  grand  nombre  ,en  leur  cau- 

lant  des  pefauteurs  d’eftomach,  qui  de- 

generent  en  cours  de  ventre  ou  en  hidro- 

pifie,  au  lieu  qu’drant  accoutumez  au  ris , -Avis  pour  u 

üu  millet,  au  mil,  mahis  ou  bled  de 

quie,  iis  mangent  ces  legumes  avec  piai- 

ijr,  & quand  on  a foin  de  les  affaifonner 

d’un  peu  d'huile  depalmes  avec  quelques 

grains  de  maniguettc  ou  de  poivre  du  pa'is, 

ü cd  lacile  de  les  tranlporter  fains  & gail- 

lards  aux  iiles.  Ces  legumes  font  pref- 

que  pour  rien  ä Mefurado. 

D’aillcurs  les  navires  qui  partent  de  ce 
CaP  pour  les  lfles  de  FAmerique,  abrd- 
gent  bien  plu  couliderablement  leur  vo- 
jiaßc>que  quand  iis  partent  de  luda;  il s ne 
lont  poim  concraints  d’aller  faire  leur  eau 
* teur  bois  ä Fifle  du  Frince , ni  d’y  ache- 
J5f  3üez  cherement  les  provifions  ndeef- 
lair5s  pour  leur  traverfce;  iis  ne  font  point 
jvügez  a paffer  la  ligne,  & ä effl  yer  en 
^ Pall^nt  les  chaleurs  exceflives  & lescal- 

me* 


Foiflbns  cx« 
traoiainai- 
ics. 


t IC  V O y A G E s 

mes  qui  y iont  oidinaires.  Ils  n’ont  point 

de  reläche  a cruindre,  & fonc  pour  l’ordi- 

naire  en  cinq  ou  fix  lemaines,  ce  que  les 

navires  qui  partent  de  lMle  du  Prince  ont 

fouvent  bien  de  la  pcine  ä faire  en  trois 

niois. 

La  commoditd  de  Pembarqucment  cft 
encore  une  raiiön  qui  doir  difpofer  la 
Compagnie  a faire  l’etablifiement  que  l’on 
propole  für  »a  hauteur  du  cap,  pi^ftiable- 
menc  ä l’lflet  du  Roi  & au  Comptof  de 
Juda,  parceque  le  pied  de  cetre montagne 
du  cötd  de  l’Oücii  drant  ä couvert  des 
grolies  lames,  on  y debarque  & on  y tm- 
barque  avcc  facilitd  & une  lüretd  prefque 
entiere. 

Au  rede,  quoiqu’on  ait  jug€  ä propos 
de  mettre  um  nombre  un  peu  confiderable 
de  geus  da  ns  le  Fort  ou  Comptoir  prupo- 
fe,  ce  nombre  ne  doit  point  faire  trembler 
la  bourie  de  la  Compagnie.  Outre  que 
Je  Dire&eur  en  pourra  employcr  une partie 
dans  les  bäiimens  qui  feront  je  commerce 
für  la  riviere  & le  long  de  la  c Ate,  on  le 
pourra  dirninuer  quand  le  Fort  lernen  e'tat 
de  ne  rien  craindre  de  j’inconftance  d<* 
Neg-res , & des  mouvemens  que  fe  donne- 
ront  les  aut  res  Europ£cns , toujours  ja- 
loux  du  progres  de  notre  Nation- 

Enrre  une  infinite  de  poilfons  que  Pop 
prend  dans  la  flaque  d’ean , dans  les  ri- 
vieres  & a la  rade,  en  voici  quelques- 
uns  qui  m’ont  paru  fi  extraordi nafres, 
que  je  crois  faire,  plailir  ä mes  Leöeurs 
de  leur  en  donner  la  figure  & la  deicrip- 

tion, 


en  Güine’e  et  a Cayenne 
tion.  Le  Chevalier  des  M***  a eu  la 
difcretion  de  ne  leur  point  donner  de 
nom;  & comme  je  n’en  ai  point  trouvd 
qui  en  approchaffent  dans  lcs  Auteurs 
qui  ont  traitd  des  efpeces  differentes  des 
Poiffons,  j’imiterai  fa  modeilie,  & je 
laiflerai  a qui  le  voudra  l’honneur  d’£trc 
leur  parrein. 

Le  premier  a quinze  ou  dix-huit  pouces 
de  longueur  du  mufcau  ä la  nailfance  de 
la  queue,  & fept  ä huit  pouces  du  ventre 
au  dos,  & e'nviron  cinq  pouces  d’un  cötc 
a l’autre;  fon  jnufeau  eil  court,  fa  gueu- 
le alle z ouverte  dl  arnide  de  dents  poiu- 
tues  & affez  fortes,  il  mord  a l’hamecon 
& parolt  affez  gourmand.  Il  a au-dclFus 
de  ja  gueule  deux  narines  ä c öte  d’une  e- 
levation  ou  petite  hoffe  que  l’on  pöurrölt 
prendrepour  fön  nez.  Scs  yeux  * qui  Font 
ce  qu’il  y a de  plus  fingulier,  Font  fort 
^loiguez  de  Fa  gueule  & preFque  au  com- 
mencement  de  Fon  dos ; ils  Font  Fonds  > 
gros  , roug.es,  fort  vifs  & couVerts  d’unc 
Paupiere  qui  dl  dans  un  mouvement  con- 
nnuel.  Cet  öeil  eil  au  centre  d’une  e- 
toile  ä fix  rayofts  FaiHans,  de  trois  ä 
S^atre  pouces  de  longueur,  ronds Fgrös 
^ans  leur  naiffance  comme  undjdume 
^ye,  finlffant  en  pointe  cmouilSo;  ils 
ion*  compofez  de  cartillages  aiTez  durs, 
«exibles  a peü  pres  comme  de  la  bald* 
que  Ie  mouvement  de  4’eau  fait  mou- 
'j°*r , mais  en  qui  on  n’a  pas  remarqu£ 

, mouvement  particulier.  Ce  Poiffon. 
nL  ^n’une  vertebre  qui  va  de  la  tete 
•Tome  I.  f? 


121  V O Y A G E S 

jufqu’ä  la  queue,  avec  des  c6tes  qui  f- 
niflent  environ  ä la  moitid  de  la  largueur 
de  fes  cötez.  Ii  a cinq  decoupures  en 
maniere  de  petites  ouVes  fous  deax  autres 
plus  grandes  faites  comme  des  oreilles 
^Thoinmes  faus  dtre  bordees,  ä l’extrc- 
mitd  defquelles  il  y a un  aileron  de  cha- 
que  ebte,  dont  les  extremitez  font  rer- 
mindes  en  ongles  ou  crochets  ä peu  pres 
comme  les  ailes  des  chauve-fouris.  Son 
dos  dt  furrponte  d’une  empennure  lar- 
ge, partagee  en  dcux  partics,  hautes  de 
lix  ä fept  pouces,  jointes  enfemble  par 
une  partie  plus  courte:  la  partie  la  plus 
haute  diminue  peu  a peu  jufqu’ä  la  naif- 
fance  de  la  queue.  Toute  cette  einpen- 
jiure  dt  decoupde  & terminec  cn  lilets 
armez  de  crochets,  La  queue  eft  large 
& compofce  de  deux  parties ; la  partie  plus 
voifine  du  corps  eit  charnuc  & fe  termine 
en  une  meine  empennure  de  meine  cfpccc 
& figure  que  celle  du  dos.  II  albusle 
ventre  deux  morceaux  d’une  pareille  em- 
pennure. Ce  Poiffon  n’a  point  d’ccail- 
les ; il  cd  couvert  d’une  peau  jaune  inou- 
chetde  de  noir,  fort  unie,  dpaifle  com- 
me du  vdlin  & auffi  forte.  La  chair  de  ce 
Poiffbn  eit  blanche,  grafle,  ferme,  ddli- 
cate  & d’un  tres  bon  gout.  Les  plus  gros 
qu’on  ait  pris  ne  pauoient  pas  lix  ä iept 
livres 

Le  fecond  eit  bien  plus  gros.  0,;i  en 
prit  a la  ligne  & avec  la  fenne.  O n eil 
treuva  qui  pefoient  qiinze  ä dix  huic  h- 
ms,  longs  de  plus  de  deux  pieds.  Lear 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  123 
tcte  avoit  plus  d’un  picd  de  hautcur  dans 
Ion  plus  grand  diametre  , car  eile  etoit 
ovale.  A coniiderer  ce  Poiflön  fans  prd- 
vention  , 011  prendroit  fa  tete  pour  cellc 
d’une  vielle  femme  il  a le  nez  gros  avec 
deux  narines  rondes , la  levre  liiperieure 
applarie , la  bouche  large  armde  de  dents 
mal  rangdes , le  menton  laillant  avcc  un 
enfoneement  confiderable  entre  lui  6c  la 
bouche,  des  peaux  pendantes  au  dcllous 
du  menton  , faifant  deux  etages,  6c  s’u- 
niflant  enfin  a la  poirrine. 

Ce  Pöiflon  a les  yeux  ronds,  gros  & 
rouges , les  ouies  font  larges  avec  un  ai- 
lerou  arme  de  crochets  comme  les  alles 
des  Chauves-fourrs.  11  eft  allez  rond  par 
tout  le  corps  , 6c  diminue  depuis  la  tdte 
julqu’ä  la  queue  , qui  s’applatit  conlide- 
rablemenc  6c  qui  eftterminde  par  une  em* 
pennure  a crochets  comme  celles  des  ouies  , 
cntre  laquclle  il  en  a deux  morceaux  juf- 
qu’ä  la  naillance  de  la  queue,  un  lur  le 
dos  & l’autre  fous  le  ventre  d’environ 
huit  pouces  de  longueur  terminez  pareille- 
nient  en  crochets.  Tome  fapeau  eit  bru- 
ne>  chagrinde  ä menus  grains,  grife&fans 
tache  , mais  toutc  lemee  de  crochets  de 
lroi$  aquatre  pouces  de  longueur,  d’une 
klariere  dure  comme  de  la  corne,  forrant 
(<klapeau  fans  aucune  tubercule;  la  peau 
,0u  ils  font  attachez  leur  donne  un  mou- 
gement  tel  qu’il  plait  ä Tanimal , il  les  dreP 
& les  abbat,  de  forte  que  leur  pointc 
|a  tQuche  felon  le  befoin  & l’ufage  qu’il 
( n veut  faire.  O11  prdtend  que  la  piqueu- 
F 2r  re 


124  V o Y A G E $ 

re  de  ces  crochets  eft  daugereufe  pendam 
. que  le  Poilfon  eft  vivant,  inais  qu’ellecef 
le  de  l’etre  lorfqu’il  eft  mort.  Quoique 
ce  Poifton  n’ait  que  fa  queue  & fes  deux 
pctits  ailerons  pour  nager,  il  ne  laiifepas 
d’etre  tres-vif,  il  s’elance  commeun  trait, 
il  fe  debat  avec  furie,  quand  il  fe  fern  ac- 
croche  ä Übame^on , fes  yeux  deviennent 
pius  rouges,  6c  coinme  il  foufie  & mon- 
ue  une  ^olere  extreme,  lorfqu’il  eft  tird 
für  lc  fec  , il  ne  fe  rend  pas  pour  cela, 
inais  s’agite  violamment , & l’on  voit  fes 
crochets  dans  un  mouvement  tres-vif  qui 
ne  cefte  que  quand  on  l’a  affomme.  On 
Pecorche  pour  le  faire  cuire,  & quand  on 
I’a  ddpouilld  , on  trouve  fous  cctte  peau 
brune  une  chairdes  plus  blanches,  tendrc, 
graffe,  d’un  goüt  excellent.  11  vit  d’hcr- 
bes,de  petits  Poilfons  & de  petits  Crables, 
c’eft  ce  qu’on  .trouve.  dans  fes  entrailles 
quand  on  fa  ouvert.  On  pechedecePoif- 
fon  ä !a  rade,  dans  Iahaque  d’eau  & dans 
les  deux  ri vieres  jufqu’ä  trois  ou  qua- 
tre  Heues  au-deifus  de  leurs  embou- 
churcs. 

Les  bois  quifont  aux  environsdes  deux 
riweres*  font  pleins  de  betes  feroces«  J’ai 
deja  dit  qu’on  y trouve  des  Lions  , des 
Tigrcs,  des  Leopards.  Les  Negres  man- 
gent  fans  fafon  la  chair  de  ces  anirnaux, 

& gardent  les  peaux  pour  les  vendre  aux 
Europtfens.  Onaremarqud  que  ces  peaux 
ne  font  pas  fi  heiles  ni  ft  garnies  de  poil 
que  celles  des  animaux  qui  vivent  dans 
les  lieux  plus  froids  ? coinme  font  les 

mon- 


en  GuIne’e  et  a Cayenne  127 
montagnes  de  1’ Atlas.  O11  fit  prdfent  au 
Chevalier  des  M***  de  deux  animaux  vi- 
vans  qu’il  auroir  bien  voulu  conferver  cn‘ 
vie.  C’dtoit  une  Civete  & une  Hyenne. 

J’ai  parle  de  la  Civetedans  ma  relationdc 
l’Afrique  Occidentale.  L’Hyenne  lui  ref- 
femble  allez.  O11  le  verra  par  l’eftampe 
qui  les  rcprefente  toutes  deux.  Les  Ne- 
gres  de  Mefurado  cn  prcnent  afle2  fou- 
vent , mais  ils  n’ont  pas  i’adreffe  de  con- 
ferver les  Civetcs'en  vie  , & derecueillir 
la  matiere  odoriferante  qu’elles  rcndent, 

Ils  avoient  fi  maltrait£  a coups  de  bätons 
ces  deux  animaux  pour  s’en  rendre  mai- 
tres,  qu’ils  moururent  eil  moins  de  deux~ 
jours , malgr<5  le  foin  que  Ton  prit  pour 
les  guerir  de  leurs  bleflures.  Ils  avoient 
chacun  une  jambecaffde  Quoiqu’ils  foient 
extrdmement  feroces  &farouches,  ils fouf- 
froientpourtantqu’ou  les  touchat  &quoii 
mit  des  ecliffes  a leurs  membres  rompus  ; 
mais  ces  foins  furent  inutilcs,  ils  mouru- 
rent tous  deux.  Je  ne  doute  pas  qu’ils  ne 
fuficnt  devenus  tres-privez  & fort  rccon- 
noilfans  pour  celui  qui  les  panfoit  s’ils  fuf- 
lent  dchapez,  car  je  n’ai  pas  lieu  de  croi* 
re  qu’ils  füllen  t plus  cruels  qu’une  Lion- 
ne  qui  dtoit  au  Fort-Louis  du  Senegal. 

Le  lieur  Compagrion  dontj’ai  parlö  dnns  Hiftoired’u. 
l’Afrique  Occidentale  , m’a  contd  qu’^-ccLio^c. 
tont  Officier  dans  ce  Fort,  & revenantun 
jour  de  lachaffe,  il  trouvaqu’on  avoitjet- 
hors  du  Fort  une  grolle  Lionne  qu’oti 
avoit  prife  ä la  challe  & qu’on  tenoit  err- 
-hain^e,  jufqu’äce qu’on  pilt  l’cnvoyeren 
F 3 * France 


12 6 V O YAGES 

France.  On  l’appelloit  la  belle  , parce 
qu’en  effet  eile  eroit  une  des  plus  heiles  de 
fon  efpece:  Lionne  pourtant , c’eft-ä-dire 
cruelle,de  mauvais  commerce,  ayant  deson- 

tles  & desdents  toujours  pretes  ä d£chirer 
: ä mordrc.  Elle  fut  attaquded’un  mal  de 
machoire,  qu’on  dit  etre  auffi  mortel  a ces 
fortes  d’animaux  que  l’hydropifie  depoitri- 
ne  1’eft  aux  hommes  & aux  femmes.  L’Ef- 
culape  du  Fort  ne  jugea  pas  apropos  d’cn- 
treprendre  (a  gucrifon  , foit  qu’il  n’eütpas 
de  remede  pour  ce  mal*  foit  qu’il  craignic 
de  rifquer  fa  peau  en  les  appHqurmr.  Elle 
cefla  donc  de  pouvoir  manger,&  fut bien- 
töt r£duiteä  l’extremird ; on  la  cröt  mortc, 
on  lui  öra  fon  collier  & on  la  jetta  hors 
du  Fort.  Le  fieur  Cornpagrion  l’ayant 
trouvde  en  cet  ctat,  h 's  yeux  fermez  ,1a 
gueule  ouverte  & pleine  de  fourmis,  s’eu 
approcha;  il  en  eüt  piti£  , & fentant  que 
le  coeur  lui  battoitencore,  quoique  foible- 
naent,  il  St  apporter  de  l’eau,  lui  lava  la 
gueule,  & s’dtant  fait  venir  du  lait  chaud, 
il  lui  en  verfa  peu  a peu  dans  la  gueule. 
Cette  nourriture  douce  la  fit  revenir,  eile 
jetta  un  doux  regard  für  fon  bienfaiteur  , 
ce  qui  l’ayant  encouragtf  a continuer  fa 
eure,  il  lui  en  fit  boire  une  bonne  pinte, 
apres  quoi  il  la  fit  reporter  dans  fa  löge 
& enchainer  cotnme  auparavant.  Quel- 
ques haures  apres  il  lui  eil  fitencoreaval* 
ler,  & enfuite  il  lui  donna  du  ris  cuit  au 
lait;  en  moins  de  vingt-quatre  heures  eile 
fut  für  pied  & toutäfait  gu£ric.  Son  Me- 
decin  lui  donna  de  la  viaude  , & s’accoü- 

tuma* 


em  Guine’ä  et  a Cayenke  127 
tuma  li  bien  avecelle,  & eile  reciproque- 
ir.ent  avec  lui,  qu’elleNfe  lailloit  toucher, 
lui  lechoit  les  mains , & ne  vouloit  boire 
ni  mangcr  que  ce  qui  venoii  de  fa  inain. 
II  lamenoit  promenerdans  Pille,  attachee 
ä la  veritc  a une  corde  dont  il  tenoitle  bout, 
mais  fans  qu’clle  fit  aucun  defordre,  ä moins 
qu’il  ne  lui  permit,ou  qu’il  envoulütdon- 
ncr  la  peur  ä quclque  Ncgre.  Quand  il 
vouloit  le  donner  ceplailir,il  n’avoirqu’ä 
lui  montrer  an  Ncgre,  & ä lui  dire  com- 
nie  on  faic  ä un  Chien  , pille , auffi-töt  la 
Lionne  femettoit  le  ventre  a terre  felon  la 
coutumede  cesanimaux*  quand  ils  veulent 
s’elancer  für  quelque  autre  animal , & com- 
nie  !c  Negre  ne  manquo/t  pas  de  prendre 
la  fuite  de  toutes  fes  forces,  la  Lionne 
retenue  par  la  corde  faifoitun  fauten  vain. 
Elle  venoit  s’cn  plaindre  ä fon  maitre,  lui 
ferroit  les  jambes  avec  fes  pattes,  & fem- 
bloit  lui  demander  un  peuplus  de  liberte, 
afin  d’attraper  la  proye  qu’il  lui  avoit  mon- 
trde  : fes  carefles  etoient  quelquefois  fi 
vives  , qu’clle  lui  enfon^oit  un  peu  les 
pointes  de  fes  ongles  dans  la  chair.  Un 
mot  les  lui  faifoit  retirer  dans  le  inomenr, 
& eile  faifoit  patte  de  velours  comme  le 
Chat  le  mieux  inftruit. 

Pour  revenir  ä PHyenne  , car  j’ai  parld 
Aiffifamment  de  la  Civete  dans  un  autre 
endroit  , c’eft  un  animal  qui  a beaucoup 
de  raport  avec  la  Civete;  des  gens  qui  n’y 
regarderoient  pas  de  bien  pres  les  pourroient 
prendre  Pun  pour  l’autre  : il  y a pourtant 
de  la  diflerence,  car  PHyenne  ä le  mufeau 
K 4^  plus- 


72$  V O y A G E S. 

plus  court  & plusramafle,des  mouftaches« 
plus  durcs  & plus  longues,  la  gueule  plus 
courte  armde  de  grolfes  & fortes  dents : fes- 
oreilles  font  courtes,  rundes  & fort  ou- 
vertes ; eile  a lc  col  plus  court  & plus  e- 
pais,  fon  corps  eft  long  & a fkz  dgal  d’un 
bout  ä l’autre,  eile  a les  jambcs  fortes  & 
les  pattes  ar indes  de  griftes  fortes  & poin- 
tucs  ; elles  lui  font  ndceffäires  , car  cet 
animal  vit  de  proye,m£me  des  plus  infec- 
tes,  puifque  des  qu’il  feilt  rodeur de quel- 
que  cadavre , foit  qu’il  foit  dans  la  terre 
ou  qu’on  l’ait  lailfd  für  fa  fuperficie  , il  y 
court aufli-töt,  le  ddvore  quelque  corrom- 
pu  qu’il  puiffe  etre,  & s’ii  eft  dans  la  ter- 
re, il  y fouille,  & n’a  point de  reposqu’il 
• ne  l’ait  dccouvert  & deterrd ; il  en  fait  fa 
curee  & empörte  ä fa  tannierc  les  osqifil 
ronge  & dontll  fe  nourrit  quandil  n’arien 
de  meilleur. 

La  peau  de  cet  animal  n’eft  pas  belle, 
fon  poil  eft  toujours  fale  & herilfd,  il  eit 
gris , tachetd  de  marques  circulaires  noi- 
res,  dont  le  ccntre  eft  prefque  blanc.  11  a 
ia  queue  longue,  grolle,  cou verte  du  meme 
poil  que  le  dos  & cmouflee.  Cet  animal  eft 
extrdmement  fauvage&  mdchant.  Je  doyte 
qu’ä  quelque  äge  qu’on  le  püt  prendre  on 
vint  ä bout  de  Tapprivoifer.  Cependant 
apres  ce  que  je  viens  de  raporter  du  Lion 
& du  Tigre  de  M.  Brue,  & ce  que  viens 
7oyage  de  de  dire  de  la  Lionne  de  M.  Compagrion, 
cticgaL  je  dois  croire  que  tout  eft  poffible.  Les 
Negres  ne  vont  pas  expres  a la  chafte  de 
THyenne,  fa  chair  nc  doit  pas  dtre  bonne, 


EN'  GuiME’E  E«  Ä CAYENNE.  12# 

& fa  peau  ne  peut  etre  de  quelque  valeur 
qu’ades  curieux.  Pour  Pordinaire  PHyen- ' 
ne  eft  de  la  taille  du  gros  Mätin,  eile  eft* 
forte  & traine  des  corps  morts  fortpePans 
Les  Moutons  de  Guinde  font  un  pcu 
diftcrens  de  ceux  que  nous  voyons  en  Eu- 
rope.  11s  Pont  pour  Pordinaire  plus  hauts 
für  leurs  jambes.  Ils  n’ont  point  delaine,Mou(0a>,  ^ 
mais  un  poil  de  chien  afTez  court,  douxcochons 
& fin.  Les  Beliers  ont  de  longs  crins  quitomcflliucs 
pendent  quelquefois  jufqu’a  terre,  qui  leur  ' 
couvre  lecol  depuis  les  dpaulcs  julqu’aux 
oreilles;ils  ont  les  oreilles  pendantes,les  cor-  * 
nes  noueufes , aflez  courtes , pointues  & 
tourndeS  en  avant.  Ces  animaux  Pont 
gras,  leur  chair  eit  bonne  & a du  fumet 
quand  ils  pailPent  Pur  des  montagnes  ou 
aux  bords  dela  iner,  mais  eile  Pent  lefiiif  ‘ 
quand  leurs  paturages  ibnt  humides  ou 
marecageux.  Les  Brcbis  Pont  extrdmement 
fecondes , elles  portent  trois  fois  chaque 
annee,  ou  du  moins  en  quatTe  mois,ont  > 
deux  petits  a chaque  portde* 
i(Le  Cochon  de  Guinde  eit  pour  Por- 
dinaire  plus  court  que  celui  d’Eurcpe  • 
da  la  tdte  plus  affilde,  le  muPeauextrd- 
niement  pointu  avec  des  mouftaches  lon- 
gues  & fort  dures;  les  oreilles  Pont  tres- 
longues  & extrdmement  pointues  , elles 
ne  Pont  point  pendantes  , mais  couchdes 
& comme  aplaties  Pur  Pon  col  qui  eft  court. 
qaeue  eft  longue  prePque  une,  excep- 
une  ePpece  de  houppe  qui  la  termine 
qui  traine  toujcurs  dans  la  boue  ; il  a 
jambes  courtes  & le  pied  fourchu;- 
F j1 


530  V GYAG.ES- 

Ces  animaux  font  mechatis  & furieux 
quand  ils  fontanimez,  leurs  dcfenfesfont 
ä craindre  ; leur  chair  eft  bonne  & fort 
nourriflantc  , eile  n’eft  point  pefante  & 
jndigertc,  on  cn  peut  manger  tant  qu’on 
veut  fans  craindre  d’en  £tre  incommo- 
d£.  Les  Cochons  d’Afriqae  ont  cela  de 
commun  avec  ceux  d’Europe0 

Les  Sangliers  que  Ton  trouve  dansles 
bois , font  pour  1’ordinaire  bien  plus  grands 
& plus  gros  que  les  Cochons  domefti- 
ques;  mais  quoique  moins  gras  on  les 
eftime  davancage , parce  que  leur  chair  a 
un  fumet  que  les  autres  n’ont  pas.  Ils 
font  dangereux  , furtout  quand  ils  font 
bleifez.  Les  Negres  les  prennent  en  les 
faifant  tomber  dans  des  fofles  qu’ils  cou- 
vrent  de  petits  bätons  avec  une  natte,def- 
fus  laquelle  ils  metcent  des  appas.  Quand 
ils  font  engagez  dans  ce  piege,  ils  les  a- 
chevent  a coups  de  faguayes  & s’aflurent 
bien  qu’ils  font  morts  avant  d’y  defeen- 
4re  pour  les  en  retirer. 


CHA- 


ex  Güine’e  et  a.  CaVENXE  13t 


CHAPITRE  VIII. 

Dcpart  du  cap  Mefurado.  Route  jufyu' au 
cap  de  Palmer- 

Dejcription  de  tout  le  pais.- 

LE  Chevalier  des  M***  partit  da  cap 
Mefurado  lei8.Decembre  1 72,4.  bien 
pourvü  dieau,  de  bois,  de  ris,  de  mahis, 
de  volailles  & de  toutcs  fortes  d’autres 
vivres.  Le  Capitaine  Pitre  lui  avoit  paru 
fi  plein  d’eftime&  d’amitie  poar  les  Frau-' 
fois,  & il  s’dtoit  fi  bien  couvaincu  par 
lui-mime  de  l’utilitd  & des  avantages  que 
la  Compagnie  retireroitd’un  dtabliffement 
eil  cetendroit,  qu’il  ne doutoit  point qu’el« 
le  n’y  donnät  les  mains  des  qu’il  lui  au- 
roitfait  lerapport  des  remarques  qu’il  y 
avoit  faires.  Ce  que  j’en  viens  de  dire  me 
parott  plus  que  fuffifant  , ponr  l’y<engag<T* 
Elle  n’a  qu’un  feul  Comptoir  für  toute 
cette  longue  cötc  , & ce  Comptoir  n’a 
d’autre  commerce  que  celui  des  captifs. 
Les  Anglois , les  Hollandois  & les  Danois 
1*  partagent  avec  eile  & en  ont  la  meil- 
teure  part  ; mais  ils  ont  le  commerce  de 
l’or  qu’elle  n’a  pas,  & ce  commerce  eft 
hifiniincnt  meilleur  que  tous  les  autres 
qu’on  peut  faire.  Ils  entretiennent  des 
^ orts  & des  Garnifons,  ils  ont  desVaif- 
feauy  gardcs-cötcs  , ils  011t  des  Bar- 
tes qui  vont  traitcr  dans  tous  les  licux 


13*’ 


VOYÄ'GES 


oü  ils  n’ont  point  d’dtabliffemens.  Onne 
peat  pas  dire  qu’ils  faffent  toutes  ces  cho- 
fes  fans  de.  tres-grandes  depenfes  ; Ws  s’y 
cnrichilfcnt  pourtant:  d’oü  cela  vient-il, 
que  des  . Profits  imfnenfes  qu’ils  tirent  üii. 
paVs  & lur  le  ddbouchement  de  celles  de 
leurs  pais  & des  Indes  ? II  ne  faut  pas 
d’autre  coiißderatioi}  pourexciter  3a>Com- 
pagnie  ä les  imitcr.  Elle  doit  £tre  affurde 
qu’elle  3c§  für  paffer«  bien-töt d’autant 
que  les  Negres  dtant  naturellcment  dans 
fes  interets  , eile  fera  exempte  des  gran- 
des  depenfes  qu’ils  font  obligez  de  foute- 
nir  pour  conferver  leiirs  Comptoirs  & leurs^ 
Forts* 

On  compte  quarante  Heues  de  Mefu-s 
rado  ä la  riviere  de  Sextere  , Sellre  ou 
Sefter;  la  meilleure  route  que  l’on  puilfe 
tenir  pour  y arriver  eß  de  faire  l’Eft-quart-y 
de  Sud. 

O11  trouvc  plufieurs  rivieres entre  ces. 

Xivlexe  de  deux  termes.  La  premiere  eß  celle.de.. 

Joßfio,  Jonck  ou  de  Junco.  Elle  eit  par  les  cinq» 
degret  cinquante  minutes  Septentrionales, 
& par  les  neuf  degre?  dix  minutes  de  lor^ 


’e.  Son  embouchure  eß  au  Sud-Sud-, 


Elle;  fe  reconnoit  ä trois  grands 
arbres  qui  font  für  une  petite  dlevation 
vis-a-vis  de  trois  hautes  montagnes  qui 
paroiffent  dans  le  loin-tain.  Cette  embou- 
chure  eß  fort  large,  cn  Jui  dojine  ä la  vüe? 
quatre  ä cinq  eens  pas  ,4;  mais  eile  a peu 
ffeäu,  Elle  eß  (pordep  d’arbres  des  deux 
cötc£,  cc  qui  fait.pne perfpe$ive  desflu*, 
wgreabics,  To ut  1p  xiyagf  de  JVler  eft 


. 


en  Guinea  et  a Cavenne,  13$ 

kordd  d’Orangers  , de  Citroniers  & de 
Palmiers.  Lcs  bätimens  qui  font  le  cabo- 
tage  le  long  de  la  cöte  , c’eft  ä-dire  qui 
vont  traiter  des  marchandifes  par  tout  oü 
ils  en  trouvent  ä acheter  en  troc  de  celles 
dont  ils  font  chargez , ne  manquent  pas 
de  mouiller  un  pied  d’ancre  devant  cette 
riviere,  & de  tirer  un  coupde  canon.  Le$ 

Negres  y repondent  par  un  feu  qu’ilsallu- 
ment  fiir  la  pointe  quand  ils  ont  des  mar- 
chandifes^  comme  dents  de Cheval  marin, 
d’ivoire,  captils,  vivres  ou  efclaves.  Ils 
envoyent  ä bord  de  la  chalouppe  qu’on* 
fait  approcher  de  la  cAte , & quand  on 
eft  convenu  de  part  & d’autre,  on  trafi- 
que  aftefc  fouvent  fans  mettre  pied  a 
terre. 

A fix  lieuesdel’Eft  delarivierede  Junco  Lc  vtth 
eftun  enfoncement  confiderable  dans  Ies  DlcPPc». 
terres  en  maniere  d’une  ance  profonde  qui 
fert  d’embouchure  ä la  riviere  de  Tabö.  11 
y a für  le  bord  Oriental  de  la  riviere  un 
r/illage  qui  a dt 6 autrefois  bien  plus  con- 
fiderable qu’il  ne  l’eft  aujourd’hui;  il  eft. 
pourtant  encore  afifez  gros  & fort  peuple, 
mais  les  habitans  afifurent  quec’etoit  toute* 
autre  chofe  quand  les  Normands  dtoient 
&ablis  für  une  petite  Ille  fort  agreable  qui 
5®  dans  le  milieu  de  la  riviere.  Ils  y avo-  . 

<entun  Comptoir  confiderable  parlenom- 
bre  de  fes  edifices  & par  le  commerce  : 
qu-;is  y faifoient.  Ils  Pavoient  appelle  le' 
ßieppe,  e Quoiqu'il  y ait  plus  d’un 
qu-e  ce  Comptoir  ne  lubfifte  plus,  " 

-es  $egits*du«paiÄ  ontuoujours-conferv^  * 


134  V O V A G E s 

}e  nom  de  pctit  Dieppe  äcettc  Ifle,  &]es- 
Anglois,  Hollandois  & autres  Europäern 
qui  trafiquent  ä la  cöte,  ont  continutf  de 
nommer  ce  lieule  pctit  Dieppe,  Sclemar- 
quent  ainfi  für  Ieurs  Cartes  , preuve  fans 
replique  que  les  Normands  Francois  £to- 
ient  etablis  en  ce  licu  bien  avant  ceux 
qui  ont  ddcouvert  & dtabli  le  commerce 
en  Afrique. 

CU>Satos.  Rio  Sextos  eft  ä dix  lieues  ä l’Eft  du 
petit  Dieppe.  Cette  riviere  eft  nomm£e  par 
les  Hollandois  riviere  de  Setter,  & Seftre 
par  les  Francois.  Ce  fut  en  cet  endroit 
que  les  Portugals  virent  pour  la  premiere 
fois  de  ce  petit  Poivre  qu’on  appelle  Grai- 
ne  deParadis,  Maniguette  ou  Managuette, 
ce  qui  a fait  donner  ä la  cöte  le  nom  de  c6te 
de  Maniguette.  Les  Hollandois  Tappellcnt 
la  c6te  de  Sextos.  II  nefaut  pas  s’dtonner 
de  ce  changement  de  nom  ; comme  les 
Portugal  afte&oient  de  donner  un  air  de 
nouveautd  ä tout  cequüeur  tomboitfous 
les  yeux  & fous  les  mains,  ils  ne  man- 
querent  pas  d’appeller  Sextos  ce  que  les 
Francois  & les  Negres  connoiiloient  fous 
le  nom  de  Maniguette.  La  raifon  des 
Portugais  dtoit  que  ce  grain  avoitdansfa 
fuperficie  raboteufe  q*uelques  dlevations 
affez  pointucs,  qu’ils  jugerent  ä propos  de  fi- 
xer au  nombrede  llx.  Ainli , felon  eux,  la 
Maniguette  ett  une  graine  ä fix  pointes  & 
la  riviere  oü  ils  commencerent  a la  con- 
noitre  eut  le  titre  de  Sextos  , c’eft  ä dire 
de  riviere  des  graines  ä iix  pointes.  S’ils  y 
avoient  regard£  de  plus  pres,  ils  y en  au- 

roten* 


Cntrec  de  la  dliviej'c  de  Sest/'o  ■ 

Zes  c/nffi'es  so  nt  /es  grosses  deau 
^ Sioni/Jle  le  *///oui//a?e 


EN  GüIKe'e  ET  A CaVENNE.  I3F 
roient  trouvd  davantage;  peut-£tre  que  d’au- 
cres  Peuples  plus  nouveaux  navigateurs  les 
compteront  plus  cxa&ement , & donne- 
ront  le  nom  de  huit  ou  dix  pointes  ä cete  md- 
megraine,&en  ferontmalgrd  la  verite  & la 
raifon  une  autre  efpece.Je  voudrois  qu’il  leur 
prit  envie  de  baptifer  les  Marons  d’lnde  en 
Coque,  nous  verrions  fi  leur  calcul  feroit 
bien  jufte. 

Cette  rivicre  vientdu  Nord-Nord-Oüeft, 

& fclon  le  rapport  de  ceux  qui  difent  Döfcripnon 
Pavoir  parcourue,  fon  cours  eft  tres  long. 

Elle  paroit  avoir  trois  quarts  de  Heue  descfter.  " 
largeur  a Ion  embouchure.  Elle  eft  bordee 
de  grands  arbrcs  des  deux  c6tez.  On  prd- 
tend  qu’elle  a aflez  d’eau  pour  porter  une 
barque  jufqu’ä  vingt  Heues  au-deflus  de 
fon  einbouchure.  Apres  cet  efpace  eile 
eftcoupde  par  des  bancs&  des  fechcs  qui 
ne  peuvent  porter  que  des  canots;  c’eft 
un  inconvenient , mais  qui  n’eftpasfufli- 
fant  pour  emp£cher  qu’on  n’y  puifle  dta* 
blir  un  commerce , fnppofö  qu’il  fe  trou« 
vematiere  pour  Pentretenir. 

Lcs  Anglois  y ont  eu  autrefois  un 
Comotoir  dont  on  voit  encore  les  mazu- 
res.  Ils  nous  dironc,  s’ils  le  jugent  ä pro- 
Pos,  pourquoi  ils  Pont  abandonnd.  Il  eft 
vtai  que  ces  Peuples  font  brutaux,  & que 
le  commerce  qu’on  peut  faire  avec  eux  eft 
affez  inegal  & difficile  , ä caufe  de  la 
große  Mer  qui  regne  für  lacöte,  Lemeil- 
leur  mouillage  eft  devant  Pembouchurede 
la  riviere  ä une  lieue  de  terre  für  douze 
braöes  d’eau,  avant  lcs  rochers  du  Nord- 

Oiieß 


neconnoif- 
fance  de  la 
Riviere  de 
JSftlC, 


130  V 0 Y h Ö E 5 

Oüeft  au  Nord  quart  de  Nord-Otieft,  & 
celle  de  l’entrde  de  la  riviere  oü  eftleVil- 
läge,  au  Sud-Eft  quart  de  Sud;  & le  gros 
bouquet  d’arbre*  qui  eft  dans  la  riviere  3 
l’Eft,  dtant  alors  ä cinq  quarts  de  lieues 
de  l’entree  de  la  riviere» 

II  faut  encore  fe  ddfier  d’un  banequieft 
au  Nord-Oiieft,  qui  s’avance  environune 
lieue  en  Mer,  für  lequel  il  y a cinq,  fix* 
fept  <&  huit  braffes  d’eau , fond  de  roches 
pouries  ; de  forte  que  peur  naviger  aveo 
fürete,  on  ne  doit  point  ranger  cette  c6te 
a moins  de  deux  lieues  au  large. 

Les  courans  lelongdecettecöte,  cou- 
rent  Sud-Eft  & Nord-Oüeft  avec  force ^ 
& les  marees  dans  la  riviere  font  de  fix 
heu  res» 

Voici  trois  rcconnoiffances  de  cette  rivie* 
re,  tres  importantes  pour  ceux  qui  n’önt 
jamais  mouilld  ä la  rade  de  Seftre. 

Premiere  reconnoififanoe.  On  voit  une 
mcmtagne  enfonedfc  dans  fon  milieu.  Lorf- 
qu’on  eft  ä fix  lieues  au  large,  la  c6te 
paroit  bafte,  toutc  bordee  d’arbres.  A.  R 
Secondcreconnoiffance.  Lorfqu’on  n’eft 
plus  qu’a  une  lieue  de  la  riviere,  la  terre 
paroit  double,  la  montagne  plus  longue, 
l’enfoncement  moins  confiderable  & lacöte 
baffe,  bordde  d’arbres»  C.  D. 

Troifidme  reconnoiffance.  Lorfqu’on 
eft  par  le  travers  de  la  riviere,  on  voit  un 
Gap  für  lequel  il  y a un  gros  arbre,  au 
pied  duquel  & derriere  on  apper^oit  un 
Village*  la  c6te  toute  bordde  d’arbres  5c 
■?.a  momägue  encore  plus  longue,  l’enfou-f 

cenjea? 


Term . I.  vag . 13  O ■ 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  137 
cement  moins  fenfiblc  & dans  rdloigite- 
ment.  E.  F. 

L’entrde  de  la  riviere  eft  an  Sud-Eft  L’c.öt.r^c 
Nord-Üüeft  ; eile  a pres  d’une  lieue  de  seftic^1* 
largeur,  mais  eile  eft  lale,  il  y a des  ro- 
ches  fous  l’eau  & d’autres  qui  fe  decou- 
vrent;  il  y a pourtant  dans  la  paflfequi  cfl 
plus  pres  de  l’arbre  que  du  cötd  oppofe, 
trois  brafles  d’eau , & enfuite  cinq,  fix  & 
fept,  ce  qui  fuftit  pcur  toutes  lortes  de 
barques^ 

Ün  voit  ä ftribord  trois  Villages  aftes, 
voifins  rundeTautre.  Entre  le  premicrSc 
lefecondil  y a un  petit  £tang  d’eau  dou-4 
ce,  & un  autre  ä une  lieue  &demieplus 
ioin  für  la  langue  de  terre  qui  forme  Teil-4 
treedela  riviere.  C’eft  au  Villagc  durni-4 
lieu  que  fe  fait  le  commerce.  Ileftgrand, 
les  cafes  y font  comme  ä Mefurado. 

Lorfqu’cn  eft  par  le  travers-  ua  fecond 
&ang,  on  voit  que  la  riviere  fait  un  cou- 
de  & qu’elle  court  Nord  & Sud:  eile  a 
ptefque  une  lieue  de  large  & au  moins  cinq 
braftes  de  profondeur  , jufques  devant  le 
Village  du  Roi  qui  eft  ä pres  de  trois  lieues 
& la  pointe  d’ä  baibord  & environ  ä cinq 
lieues  de  l’emboucliure  de  la  riviere.  Le 
^rrain  oü  eft  fitud  leVillage  du  Roi 
un  autre  Village  qui  eu  eft  eloignd  d’une 
Heue,  eft  uni  & bas,  gras  & profond,  mais 
ftmvent  noy£.  Ils  y fernem  du  ris  qui  vient 
en  perfeäion. 

Des  qu’un  Vaifleau  eft  mouilld  devant' 
la  riviere,  les  Negress’empreflent  de  venir' 

e reconnoitre ; s’il  a un  pavillon  blanc, 

k qu’i  i 


V O Y A G E S 

fa  fabrique  & aux  habits  de  l’dquipage  i\$ 
le  croyent  Francois,  ils  s’en  approchent 
de  plus  pres  ; & des  qu’ils  font  aifurez 
qu’il  cd  de  la  Nation  qu’ils  aiment  plus 
que  les  autres,  ils  y entrent  & leur  font 
toutes  les  carelfes  dont  ils  font  capables. 
Onpeutentrer  dans  la  riviere  avecdes  cha- 
loupes,  la  barrc  n’y  cd  pas  cxtrememcnt 
dangereufe,  & pourvu  qu’on  prcnne  bien 
Ion  temps,  il  y & peu  ä tifquer. 

Carafte re&  Ncgres  de  cet  eiidroit  font  grands 

mfic.ie  ccs&  bien  faits,  il  font  forts&ont  fair  mar- 
Jcuplcs.  t;ai  $ ;is  font  braves,  & font  fouvent  des 
courfes  für  leurs  voifins  pour  cnlcver  des 
captifs.  C’ed  ce  qui  empt’che  les  Mar- 
chands  Negres  de  venir  commercer  avec 
eux,  & qui  les  prive  du  commercederor 
qu’ils  feroient  com  me  leurs  voifins ; ils  ea 
ontpourtant,  mais ils legardenr.  Olitrou« 
ve  chez  eux  de  l’yvoire  qui  cd  fort  beau, 
ils  en  reglent  le  prix  felon  le  befoin  qu’ils 
ont  des  marchandifes  d’Europe.  Quandils 
en  manquent,  leur  morphil  cd  a boniriar- 
che;  quandils  en  font  fournis , ils  le  tien- 
nent  fort  eher.  Il  ed  de  la  prudence  de 
ceux  qui  traitent  avec  eux,  de  decouvrir 
cedont  ils  ont  befoin  & de  le  tenirä  un 
prix  oü  il  y ait  du  profit  raifonnable  a 
faire  für  l’yvoirequ’ils  donnent  endchan- 
ge  Cotnme  il  n’y  a point  ä prdfent  de 
Comptoir  fixe  chez  eux  , il  n’y  a point 
auffi  de  tarif  arr£t£,  comme  ilyetxadan« 
tous  les  Lieux  ou  les  Conipagniesont  des 
ÄtabliiTemens. 

Les  autres  marchandifei  qu’on  peuttirer, 

font 


es  Guine’e  et  a Cayenne.  139 
font  la  Maniguette  011  Poivre  de  Guinee, 
IcRis,  le  Mahis,  les  Volailles , lesßefti- 
aux  , toutes  ces  chofes  font  ä tres-bon 
marche.  On  a pour  l’ordinaire  50.  livres 
de  Maniguette  pour  des  marchandifes , 
dont  Ie  prix  en  France  11’a  pas  pafld  cinq 
fols.  II  en  eft  de  mdme  du  reite. 

La  plüpart  de  ces  Negres  font  pecheurs, 
O11  voit  tous-les  matins  fortir  de  la  rivierc 
uneperite  Hotte  decanotsqui  fe  diiperfent 
detous  cötex  pour  pccher  ä la  ligne.  La 
cöte  eft  ti  poiflonneufe,  qu’ils  reviennent 
toujours  chargez  depoiftbn,  dontilsdon- 
nent  une  certaine  quantitd  au  Roy.  Le 
Prince  eft  fort  abfolu,  il  eft  rare  qu’il  con- 
damne  ä mort  les  Criminels;  il  a interdt 
decommuer  la  peine  de  mort,  en  un  ban- 
niftement  perpetuel  hors  du  paVs  , c’eft- 
ä-dire  a l’efclavage , parcc  qu’il  vend  les 
bannis  aux  Europdcns  , & profite  du  prix 
de  la  vente. 

Ces  Peuples  font  fort  obligcans , il  ne 
faut  qu’un  verre  d’eau  de  vie,  pouren  ti- 
rer  une  infinitd  de  fervices,  car  ilsaiment 
cette  liqueur  für  toutes  chofes. 

Leur  Religion  eft  ä peu  pres  la  m£me 
Mefurado.  Ils  ont  des  femmes  tant 
^’il  en  peuvent  acheter,  & vivent  avec 
ellcs  comme  de  bons  Maitres  avec  leurs 
Efclaves.  Celle  de  leurs  femmes  qui  a la 
Premiere  mis  au  monde  un  gar^on,  eft  re- 
gardde  comme  lafavorite,  &prefquecom- 
1Tle  la  Maitrefte  des  autres ; peutdtre  a~ 
l-elle  plus  de  part  que  les  autres  aux  fa- 
veurs  du  Ma'itre.  mais  aufli  eile  eft  obli- 


140  V OY  A G'E  S 

gee  de  1’aimer  d’une  maniere  fitendre^ 
qü’elle  ne  doit point  fe  fdparer de  lui, mi- 
me quand  il  eil  mort;  c’eit-ä-dire,  qu’el- 
le  doit  mourir  avec  lui,  & dtre  mifedans 
la  meine  fofTe. 

Le  Chevalier  dts  M.***  etant  ä Sefire 
vic  cette  lugubre  cerdmonie.  Le  Capital 
ne  du  Village  ou  l’on  fait  la  traite  etant 
venu  ä mourir  , pour  avoir  fait  une  dd- 
bauche  exccffive  d’eau  de  vie,  les  crisper- 
^ans  de  fes  femmes  rdpandirent  dans  un 
inftant  cette  trifte  nouvelle  dans  tont  le 
Village.  Toutes  les  femmes  y coururent; 
eiies  pleuroient  & cri’oient  toutes  comme 
des  defefperees.  La  favorite  fe  diftinguoit 
des  autres,  •&  eile  aveir  raifon  , car  eile 
ffavoit  que  la  mort  de  fern-  mari  dtoit  un 
arrße  irrdvocable  prononed  contre  fa  vie 
<Sr  demandoit  la  mort  aufii  conftamment, 
que  li  eile  eüt  vdritablement  dtd  la  mai- 
trelfe  de  mourir  ou  de  vivre.  Cependant 
eomme  on  fgait  dans  ce  pai's  quel  fond 
on  doit  faire  für  ces  fortes  d’inftances,  & 
qu’il  dt  arrive  plulieurs  fc^is  que  ces  cri1 
eufes  fe  font  dchappdes,  pour  n’etre  pas 
obligees  de  fuivre  leurs  maris  li  prompte- 
ment,  les  autres  femmes  la  gardoient  foig- 
neufement , & fous  prdtexte  de  la  confo- 
ler,  la  tenoient  au  milieu  d’elles,  de  ma- 
niere  qu’elles  lui  ötoient  les  moyens  de  ft 
dddire.  Les  Parcns  du  mort  vinrent  lui 
faire  leurs  complimens  & leurs  derniers 
adieux,  & apres  que  le  Marabou  eut  exa- 
mind  le  cadavre  , & ddclare  qu’il  doit 
&ien  mort , ce  Marabou  alfiltd  de  quel4* 

ques- 


ch  Guine’e  et  a Cayenne,  u ji 

qucs-uns  de  fes  Confreres  prirent  le  corps, 
lelaverent,  l’effuyerent , & puis  le  frotte- 
rent  de  fuif,depuis  la  t£te  julqu’aux  pieds. 

Lefuif  chez  ces  Peuples  eß  une  ponmdc 
& un  fard , qui  ne  fe  prodigue  pas  en  tou- 
(es  fortes  cToccalions.  Ils  fetejidirent  en- 
fuite  für  une  natte  au  milieu  de.la  cafej 
Ses  femmes  furent  placdes  autour  de  lui; 
la  favorite  dtoit  ä la  t£te  comme  au  pof* 
te  d’honneur.  Plußeurs  cercles  d’autres 
femmes  environnoient  ces  dpoufes  ddfo- 
fees;  c’dtoitäqui  crieroit  plus  fort,  eiles 
fe  ddchiroient  le  vifage  mdthodiquement , 

& s’arrachoient  le  foil.de  la  tfite  , le  tout 
pourtant  fans  pleurer  , comme  ii  conve-.J,*"“^. 
noitädes  gens  qui  ne  crioientque  par  coü-  xcmcnt, 
turne  & par  cerdmonie.  Elles  fe  taifoient 
de  temps  en  temps  ,&  ä tour  de  rölle,  el- 
fes racontoient  les  bonnes  qualitez  & les 
belles  aäions  du  defunt,  & puis  recom* 
menjoient  ä crier.  II  n’y  avoit  que  la 
favorite  qui  pleuroit  vdritablement , & qui 
crioit  de  toutes  fes  forces,  eile  avoit  rai- 
fon,  puifqu’elle  alloit  mourir  fans  en 
av.oir  trop  d’envie. 

H y avoit  bien  deux  heures  que  ce 
charivary  duroit , lorfque  quatre  grands 
Negres  entrerent  dans  la  cafe,  prirent  le 
c°rps  mort , le  lierent  für  une  civiere  fai- 
te  avec  des  branches  d’arbres  & en  cet 
c#tat  l’ayant  Charge  für  lcurs  cpaules,  le 
Promenerent  par  tout  le  Village,  courant 
a toutes  jambes  , chancellans  de  temps-en 
temps  comme  s’ils  eulfent  ete  yvres,  avec 
poftures  & des  mouvemens  grotef- 

ques. 


142,  V O y A G E s 

ques,  qui  s’accordoient  aux  cris  des  fern« 
mes  du  d<ffunt  , qui  accompagnees  de 
toutes  celles  du  Village  , fuivoient  com- 
me  eiles  pouvoient  cette  ridicule  procef- 
iion , en  criant  de  toutes  leurs  forces,& 
d’une  teile  maniere  , qu’on  n’auroic  pas 
enteadu  le  tonnerre.  La  promenade  achc* 
vde,  le  corps  fut  detache  dedelfus  la  ci* 
viere  & remis  oü  011  Pavoit  pris.  Les  chan- 
fons,Ies  voix,  & les  egratignuresrecom- 
mencercut  alors  de  plus  belle.  Pendant 
ce  nouveau  tintammare  , le  Marabou  nc 
faire  une  folfe  affez  profonde  , & capablc 
de  tenir  deux  corps  ; il  fit  aufli  tuer  & 
ddpoüiller  un  Cabrite , la  frefiure  fervit 
a faire  un  ragoüt , dont  il  mangea  avcc 
les  aflifians  , & en  fit  nianger  a la  favo- 
rite , qui  fit  toutes  les  grimaces  poffibles 
pour  n’en  pas  maliger , fbachant  que  ce 
ieroit  le  dernier  repas  qu’elle  feroit ; eile 
en  mangea  pourtant,  & pendant  ce  triltc 
repas,  le  corps  du  Cabrite  fut  depece  en 
petits  morceaux  ; les  alliilans  en  prfrcnt 
ce  qu’ils  voulurent , le  firent  griller,  le 
mangerent,  & les  cris  recommencercnt. 

Quand  le  Marabou  jugcaqu’il  etoit  teinps 
de  rinir  la  cdrdmonie  , il  prit  la  favorite 
par  le  bras  & la  livra  ä deux  pui/fans 
Negres  qui  Pempoignerent  rudement,  lui 
lierent  les  bras  derriere  le  dos , & ies 
pieds  & les  genoux,  & l’ayant  renverße 
für  le  dos,  lui  mirent  für  la  poitrineune 
piece  de  bois,  & fe  tenant  Pun  ä Pautre 
les  mains  appuydes  für  leurs  epaulcs , jb 

fauterent  de  toutes  leurs  forces  für  la  P12' 

ce 


en  Guine’e  et  a Cayenne  143 
ce  de  bois  jufqu’ä  ce  qu’ils  lui  euflent 
£crafe  la  poitrine.  Ce  fut  ainfi  qu’ils  la  fi- 
rent  mourir  en  tout  ou  en  partie.  Ils  la 
jetterent  aufli-töt  dans  la  foüe  avec  lcrefte 
duCabrit  , ils  jetterent  le  corps  de  fon 
mari  für  eile,  & aufli-töt  lafoffefut  com« 
blde  de  terrc  & de  pierrcs.  Les  crisfinirent 
dans  ce  moment , un  prompt  filence  fuc- 
ceda  ä ce  bruit  dpouvantable  qui  remplif- 
foit  tout  lc  Village  , & chacun  fe  retira 
chez  foi  aulfi  tranquile,  qne  s’iln’yavoit 
pas  eu  le  moindre  mouvement  parmieux. 

Telle  eft  la  fin  de  toutes  les  favorites 
fans  diftin&ion.  Toutes  les  femmes  font 
fujettes  a cette  loy  , foit  qu’ellcs  foient 
fyoufes  d’un  Roy,  d’un  Capitaine , d’tm 
Marchand , ou  d’un  iimpie  particulier. 

11  leroit  bon  de  feavoir,  qui  a introduiü 
»ne  coütume  li  facheule  , 011  pourroi.t 
dire  ii  barbare , lans  rien  dirc  de  trop.  11 
faudroit  encorc  feavoir  qu’ellcadte  la  vüc 
du  Legillateur  dans  cette  loy.  A-t-ilvoulu 
cmpecherles  femmes  de  fouhaitter  lamort 
de leurs  maris,  ou  de  l’avancer  par  quel- 
le imuvais  artifice?  Si  cela  eft  ainfi  , il 
u’a  remedie  au  mal  qu’en  partie , car  un 
horome  ayant  plufieurs  femmes  , & n’y 
*yant  que  la  favorite  ddvou^e  ä la  mort, 
^uelqu’une  des  autres,  meconteme  de  lui 
ou  de  la  favorite,  fe  vange  ä coup  für  de 
t?us  lesdeux,  en  avan^ant  lamort  du  ma- 
n*  II  auroit  donc  £te  ä propos  d’obliger 
l0utes  fes  femmes  ä le  fuivre  en  l’autre 
^Ofldc , afin  de  les  obliger  toutes  ä l’ai- 
®Cr 5 & ä ne  rien  negliger  de  ce  qui  peuc 


Marlagcs 


«outumc  de 
porter  des 
noms  de 
Siirns, 


144  V O Y A G E S 

vir  äfa  confervation  & äluiprolongerlavic, 

fi  tant  eft  qu’il  y ait  des  moyens  pour 

ceJa. 

Le s Mariages  fe  font  avec  bien  moins 
de  ceremonies  que  les  Enterremens.  Ceux 
qui  ont  Ie  moyen  d’aehetter  ufte  femme, 
conviennenc  avec  celle  aontils  ontenvie, 
& puis  ils  parlent  au  pere,  ä la  mere,  ou 
äfes  parens;  onmaichande,  ontäched’en 
avoir  le  meilleur  marchd  qu’il  eft  poflible. 
On  paye  ce  qu’on  eft  convenu,  &onvous 
livre  la  marchandife;  l’Epoux  apres  avoir 
bu  quelques  bouteilles  d’eau  de  vie  avec 
Ion  beau  pere  & les  autres  nouveaux  pa- 
rens , conduit  fon  dpoufe  ä la  cafe  qu’il 
! lui  a deftinee.  Les  autres  femmes,  s’il  en 
a ddja,  viennent  voir  leur  nouvelle  com- 
pagne  , & l’aident  ä prdparer  le  fouper 
qu’elle  doit  fervir  ä fon  mari  , & quand 
l’heure  eft  venue,  le  lrpri  vient  fouper  & 
patte  la  nuit  dans  la  cafe  de  fa  nouvelle 
dpoufe;  des  le  lendemain  matin,  eile  va 
travailler  avec  les  autres  aux  ouvrages  qui 
font  ä faire  felon  la  faifon. 

Ces  Peuples  ont  retenu  des  Francois  qui 
ont  demeure  parmi  eux  la  coütume  de 
porter  des  noms  de  Saints;  quoiqu’ils  ne 
foientpas  Chrdtiens,  ötqu’ils  ne  marquent 
aucune  difpolition  ä-le  devenir , rien  de  li 
commun  que  d’en  trouver  qui  fe  noinment 
Pierre  , Paul  , Jean  , Andre  , & autres 
noms  de  nos  Saints,  aufquels  les  maitres 
des  Villages  & les  gens  de  quelquediftin- 
ftion  ajoutent  la  qualitd  de  Capitaine. 
Quand  quelqueEuropdenleur  plait,  c’eft- 

ä-dire, 


en  Guine’e  et  a Cayenne. 
s*dire,  qu’il  les  a fait  boire,  ou  qu’il  leur 
a fait  quelque  prefent,  ils  lui  demandent 
ibn  110m  ; & le  prennent  ou  le  font  por- 
ter ä leitrs  enfans.  II  y en  a meme  plu- 
fieurs  qui  ont  des  furnoms  Francois  hc- 
reditaires  dans  leurs  Familles  depuis  plus 
d’un  üecle.  D’autres  en  portent  de  Por- 
tugals, d’Anglois,  oud’Hollandöis, felon 
qu’ils  ont  etc  bien  avec  cesPeuplcs. 

Outr-e  les  marchandifes  dont  j’ai  parld 
ci-devant , on  trouve  dans  la  riviere  de 
Selbe  des  cailloux  ä peu  pres  de  meine 
cfpece  que  ceux  de  Mcdoc  , mais  plus 
durs  , plus  bcaux  , & qui  ont  beaucoup 
plus  de  feu.  Ils  fe  taillent  plus  aifeinent 
que  le  diamant  , & quand  ou  leur  donne 
en  fbnd,  ils  font  un  tres-bel  eftet. 

De  Rio  Sextos,  ou  deSeftre  ä Rio  San-  Rio 
Ruin,  il  y a douze  lieues.  II  faut  faire  le  Sui«% 
Sud  pendant  huit  horloges  ou  quatre  heu- 
res,  pour  parcr  des  roches  dangcreufes 
qui  font  ä l’Elt  de  Sellrc,  apres  quoi  on 
reprend  l’Eft  quart  de  Sud  pour  arriver  ä 
Rio  Sanguin. 

Ecs  Francois  y ont  eu  un  £tabliffement, 

R's  Portugals  s’en  font  emparez  aufli-bien 
que  de  tous  les  autres,  que  nous  fumes 
oöligez  d’abandonner  pendant  les  longues 
guerres  qui  defolerent  la  France  äplufieurs 
r^prifes,  un  grand  nombre  d’annees:  cela 
donna  la  facilite  aux  Portugais  de  sVtablir 
iur  toutes  ces  cötes;  & comme  ils  n’y  a- 
'oient  point  de  competiteurs,  ils  crurent 
qu’ils  n’cn  auroient  pas  davantage  dans  la 
& qu’ils  joüiroient  tranquillement 
Tm.  L G de 


I ~V  0 Y A <3  E S. 
de  ce  qui  nous  avoit  appartenu , fans  craia- 
te  que  perfönne  les  y vint  troubler.  Sur 
cctte  fauffe  fecurite  , non  feulement  ils 
garderent  pen  de  mefures  avec  Icsnaturels 
du  paVs , mais  ils  les  inaltraiterenc  & leur 
firent  fcntir  toute  la  pcfonteur  d’un  joug 
quiparut  infupportable  a ces  penples  nci 
libres  , & accoütumcz  ä la  douceur  du 
commerce  des  Franqois. 

Decadence  ^cs  Prol^ts  inimenles  qu’ils  faifoientdans 
dcsPortugais ce  commerce  , excitereift  la  jaloufie  des 
für  les  c6tes  Anglois  & des  Hoilandois , ilscrurentqu’il 
d’Afnquc.  ]CUJ.  t<toit  honteux  de  ne  les  pas  partagcr 
avec  eux  ; ils  les  artaquerent  donc  avec 
iant  de  bravoure  & des  facces  fi  heureur, 
qu’ils  fe  virent  bien-töt  en  ctat  de  parta- 
ger  avec  eux  le  commerce  d’Afrique  & les 
profits  de  cc  commerce. 

L’annec  1604.  fut  l’epoque  fatale  de  la 
ddroutc  des  Portugals  für  les  cötes  deGui- 
nde.  Les  Anglois  & les  Hoilandois  qui 
n’avoient  fait  jufqu’alors  que  les  chican- 
ner,  en  les  traverfant  dans  leur  commer- 
ce par  l'enlevement  de  leurs  vaiffeaux  & 
le  pillagc  de  quelques  comptoirs  foibles& 
£cartefc,  les  attaquerent  tout  de  bona  for- 
ce ouverte,  les  chaffercnt  des  forrerelfcs 
& des  comptoirs  qu’ils  avoient  für  les  cö- 
tes, & les  contraignirent  de  fe  retirerbicu 
avant  dans  les  terres,  & pour  s’y  mainte- 
nir,  de  s’allier  avec  les  naturcls  du  puls. 
C’eltdeces  alliances  avec  les  noirs,  que 
font  venus  tant  de  Portugals  mulätres 
qn’on  trouve  dans  tous  cesendroits,  qw 
ä force  de  Gallier  avec  des  femmes  noi- 

rcs, 


en  Guine’e  et  a Cayenne  147 
res,  font  devenus  ä la  fin  noirs  comme 
charbon,  & qui  ne  laiffent  pasdevouloir 
qu’on  les  pienne  pour  des  Portugals  na- 
turels.  Ils  n’ont  pas  tout  ä faic  tort,  les 
Portugals  d’Europe  n’y  regardent  pas  de 
> li  pres;  foic  par  politiquc,  ouparquelquc 
äutre  raifon , malgrd  la  couieur  noire  , 
ils  les  regardent  comme  frercs  , les  re- 
connoiflent  pour  Fidalques  ou  Gentils 
hommes,  leur  donnern  PordredeChriiL 
le«  refoivent  dans  les  Ordres  facrez,  & 
leurs  confient  les  Gouvernemens  despla- 
ces  qu’ils  fe  font  confervdes  dans  l’inte- 
rieur  du  paVs,  für  les  rivieres  & en  quel- 
ques lieux  des  cötcs  oü  ils  ont  des  eta- 
blilfemens. 

CesPortugais  noirs  ou  mulatres,  n’ont 
pas  IaillS  de  fe  rendre  puiflans  , & de  fc 
faire  craindre  dans  les  lieux  dloignez  dela 
Hier,  oü  ils  font  etablis.  En  faveur  de  leur 
couieur  & des  alliances  qu’ils  ont  con- 
tradl<5cs  avec  les  naturels  du  pai's,  ils  tra- 
üquent  librement  par  tout.  On  f$ait  qu’ii 
y en  a qui  ont  penetre  jufqu’au  Niger, 
Par  le  Nord  des  Royaumes  de  Gago  & de 
uciiiu.  Ceux  qui  font  dtablis  für  les  rivie- 
resde Serrelionne,  deYunco,  de  Sextos, 

^ Sanguin  & autres,  commercent  fr£- 
^emment  für  la  riviere  de  Gambie,  qu’ils 
regardent  comme  un  bras  du  Niger ; & für 
de  Cafamanca,  de  Saint  Domingue, 

^ für  la  grande  riviere.  Un  de  leurs  nego- 
J’ans , etabli  ä quelques  Cent  lieues  au- 
^llus  de  l’embouchurc  de  la  riviere  de 
^rrelionne  , alloit  prefque  tous  les  ans 
G z - ttai- 


I4S  VOUGES 

tcr  avec  les  Mandingneslur  1c  Niger , au- 
deflus  d’un  bras  coniiderable  de  cette  rivie- 
re, qu’il  croyoit  avec  beaucoup  de  fonde- 
ment etre  la  ri viere  de  Gambie.  Il  eitccr- 
tain  que  leurs  alliances  , leurs  etabliffe- 
mens,  & la  confidcration  que  les  Negres 
ont  pour  eux , leur  ouvriroient  un  commer- 
ce des  plus  richcs  & des  plus  confiderables, 
s’ils  avoient  des  marchandifes  d’Europ.e 
plus  frdq.ucmme.nt  & plus  regulierement, 
& fi  , au  licu  de  n’dtre  que  les  Courtiers 
des  autres  Europdens , ils  trafiquoientpour 
leur  compte  particulier. 

L’cmbouchure  de  la  riviere  Sanguin  eft 
ä cinq  degrez  douze  minutes  de  latitude 
Septentrionale,  & ä douze degrez  de  Ion- 
gitude.  Son  cours  eit  Sud-Sud-Eft  & Nord- 
Nord-Oiielt , eile  eil  allez  profondc  pour 
porter  une  Barque  jufqu’ä  douze  ouquin/e 
Heues  au-dellus  de  fon  embouciiurc, 
qui  a envicoii  cinq  ä lix  eens  pas  de  lar- 
ge. 

Villageäe  II  y a prefque  au-bord  de  la  Mer  un 
-angiufl,  aÜez  gros  Village,  fort  agrdahlememfitue 
entre  les  grands  arbres  dont  la  riviere  dt 
bordde  des  deux  c6tez. 

LacAte,  jufqu’au  cap  de  Palmes , eft 
arrofde  de  quantitd  de  rivieres  & de  gros 
ruiffeaux,  aux  embouchures  defquels  il  y 
a des  Villages  qui  portent  les  noms  de 
ces  m£mes  rivieres.  Ainfi  , cn  fuivant  U 
cAte  de  1’Oüeil  ä l’Eft,  on  trouve  les  ri- 
vieres & les  Villages  de  Seftre-Crou , de 
Broiia,  de  Baffon  , de  Zino,  de  Valpo, 
Batou,  grand  Selire  ou  grand  Paris,  pe- 


en  Guine'e  et  a Cayenne  149 
titSeftre  ou  pctit  Paris,  de  Goyane&  au- 
fres. 

On  voit  affez  par  les  110ms  de  grand  & 
pctit  Paris,  que  ces  endroits  ont  etc  ha- 
tte par  les  Francois.  Cefut,  eneftet,  en 
1 3 66.  que  lesDieppois  s’dtablirent  au  grand 
Sellre.  Ils  y bätirent  un  comptoir,  autour  villagede 
duquel  les  naturels  du  pais  s’etablirent  en-^cöfcdc 
fi  grand  nombrc,  qu’ils  firent  un  Bourg  AnlßuclhCfc 
trcs  conliderable,  qui  merita  quelcsNor- 
mands  lui  donnairent  le  nom  de  grand 
Paris.  Les  Negres  de  ce  lieu  dtdetoutela* 
cöte,  conlervent  encore  aujourd’hui  che- 
rement  la  memoire  de  leur  anciens  amis  , Paris  grand 
& font  difpofez  ä nous  recevoir  , de  ä&Pclit* 
nous-  donner  tout  le  commerce  du  pais 
pre'ferabl erneut  ä routes  lesautresNations 
EuropeenneSi 

Leur  langue  eft,  ä ce  qu’on  prdtend  , 
la  plus  difficile  de  toute  PAfFrique.  Il  n’y 
auroit  pas  grand  inconvenientpour  les  Eu- 
ropdens  qui  y vont  traiter,  fi  on  trouvoic 
des  interprdtes , mais  ils  font  tres-rares.  A 
leur  ddfaut , on  a recours  aux  lignes  ; & 
la  neceflite  , qui  eft  la  merc  de  Pinven- 
Fon  , y a tellement  pourvft  , qu’il  n’y  a 
gucres  de  gens  au  monde  qui  fe  rendent 
plus  inteil igibles  de  cette  fa^on ; ä quoi  il 
fautajouter,  qu’ils  011t  conferve  de  pere 
cn  fils  la  plüpart  des  termes  Francois 
dont  on  peut  avoir  befoin  dans  le  com- 
nierce  ordinaire  qu’on  fait  avec  eux.  Ils 
°nt  appris  des  Francois  , & ils  ont 
retenu  en  perfe&ion  Part  de  tremper 
^ fcr.  On  peut  dire  ä leur  loüange 
G 3 qu’ii$> 


IfÖ  V O Y A G E S 

qu’ils  Tont  perfeQionnd,  il  n’yaäprefeut 
eueres  de  Francois  qui  lefaffent  aufli  par- 
faitement.  Les  vaiifeaux  qui  y moüillent 
& qui  leur  donnent  du  fer  eti  barre  pour 
leurs  inarchandifes , ne  manquent  pas  de 
leur  faire  tremper  les  cifcaux  dont  ils  fe 
fervent  po.-r  coupcr  leurs  barrcs : ils  cou- 
pent  mieux  & durent  bien  davantage  que 
ceux  qui  ont  cte  trcmpex  par  lcsincilleurs 
Taillandiers  d’Europe. 

Ces  peuples  font  grands  , forts  & vi- 
goureux  , ils  n’ont  pas  l’ufage  de  fc  cou- 
vrir  la  tete,  ils  fupportent,  fans  cn  £tre 
incoinmodez , les  plus  grotfcs  pluyes  , & 
& foleil  3e  plus  ardent.  Les  hommes  & 
les  femmes  lont  plus  nuds  qu’en  aucun 
lieu  de  la  cöte  ; ils  n’ont  tour  au  plus 
qu’un  fort  petit  chiffon  für  ce  que  ia  pu- 
deur  deftend  de  laiffer  voir.  Ils  nourif- 
fent  quantite  de  beftiaux  & de  volailles 
de  toutes  efpeces , beaucoup  moins  pour 
cux  que  pour  traiter  , car  iis  en  mangent 
rarement , & vivcnt  prefque  toöjours  de 
poi/Ton  , de  legumes  & de  fruits.  11  eit 
vrai  qu’ils  ont  toutes  ces  chofes  cn  abon- 
dancc,  & d’une  excellente  qualitc.  Leur 
pai's,  qui  eft  bas,  uni,  gras  & fort  coup- 
p6  de  ruifteaux  , de  ri  vier  es  & de  fontai- 
nes  , eft  e^trdmenaent  fertile  , propre  a 
produire  tout  ce  qu’on  en  veut  retircr  : 
mais  il  eft  mal  faiu  pour  les  etrangers ; 
ils  y font  expofez  a de  longues  & dange- 
reufes  maladies  ; avant  de  s’accoütumer 
i cet  air  grolfier  & pefiuit  , beaucoup  y 
perdent  la  vie. 


en-  Guine’e  et  a Cayenne.  ift 

Oatre  les  rivieres& lesrafraichifFemens,  ^"^ncd6l“ 
qui  y font  ä tres  vil  pr  ix  , on  tire  de  cete  de  Mani- 
paVs  de  l’ivoire,  des  Captifs  & de  l’Or  en  guetts. 
poudre,  & furtout  de  la  Maniguctte,  qui 
dl  la  marchandife  courante  & la  plus  or- 
dinaire.  , 

Cette  graine  cft  ä peu  pres  de  la  grof-  P ,cn^ion. 
fern*  du  Chencvis  , d’unc  luperficie  pref-  ^ 

que  ronde  , mais  anguleule  , d’une  cou- 
lcar  rougeätre  avant  d’£tre  mure  , plus 
foncee  quand  eile  a toute  fa  maturite,  & 
noire  quand  ellea^te  inoüillee  & qu’on 
l’a  embarqude  en  cetctat  : Ccla  la  fait  fer- 
menter  & lui  öte  beaucoup  de  fa  bont£. 

Son  goüt  doit  dtre  acre  & piquaut  & ap- 
prochc  autant  qu’il  eft  pollible  de  celuidu 
poivre  qu’on  fuppofe  venir  du  fond  des  In- 
des Orientales , afin  d’£cre  en  droit  de  le 
vendre  plus  eher. 

Quelques  ccrivains  , du  nombre  aef- 
quels  font  MM.  Lemery&  Pomey,  ont 
prdtendu  que  la  graine  dont  nous  parlons 
a pris  le  nom  de  Maniguctte,  ä caufe  d’u- 
ne  ville  d’Afrique,  appellee  Melega , d’oü 
eile  avoitdtd  apportee  eil  France.  Ils  au- origine  pre- 
roient  du  marquer  plus  prdeifement  la  ii-tenduede  la 
tuation  de  cette  Ville,  fans  donner  la  pei-**ailISuettc< 
fie  aux  curieux  de  la  chercher  aufli  inuti- 
lement  qu’ils  ont  fait  jufqu’a  pr£fent  für 
les  ineil leures  cartes  anciennes  & mo- 
dernes. 11  faut  qu’elle  ait  dilparu  depuis 
quelques  ficcles,  puifque  pas  un  de  nos 
Plus  anciens  navigateurs  n’cn  a eu  con- 
noifTance  & n’en  a parld  , & qu’on  fijait 
pofitivement,  qu’il  n’y  a point  eu  avant  la 
G 4 na« 


Trois  efpe- 
C£s  pic'tcn* 
dues  de  Ja 


V O Y A G E s 

navigation  des  Normands,demaifou  dans. 
tout  le  pais  connu  fous  le  nom  de  c6* 
te  du  Grain  ou  de  Maniguette  , qui  ait 
jamais  porte  le  nom  de  Melega  , encore 
rnoins  merite  celui  de  Ville.  ° 

Les  Normands,  qui  font  (lins  contre- 
dit  les  premiers  qui  ent  faitconnoitre  cet- 
te  graine  en  Europe,  ne  Tont  point  tirda 
d’un  lieu  particulier  , ils  en  ont  trouvd 
par  toute  Ia.c6tc,  & biencndc^ä  de  ia  ri- 
viere  de  Seftre  , & bien  au-deladecap  de 
Palme.  Il  eil  pourtant  vrai  , & il  er*  taut 
convenir  , que  le  pais  qui  eft  entre  ces 
deux  bornes,  en  eft  beaucoup  mieux  four- 
ni  que  tous  les  environs. 

Les  Botaniftes. modernes  qui  en  ont  d- 
criten  Latin  , lui  ont  donnd  le  nom  de 
Cadamome  , cela  pourroit  faire  loup^on« 
ner  qu’elle  a dte  connue  aux  Romains, 
li  on  n’avoit  pas  unc  infinite  deraifonsqui 
ddtruifent  cecte  conjeiture,  Quoiqu’il  en 
foit , il  leur  a plu  d’en  faire  trois  cfpeces, 
legrand,  lemoyen,  & le petit  Cardomd, 
Mais  cette  difference  eft-elle  aflez  reelle 
pour  changer  Pefpece  ? On  doit  tomber 
d’accord  qu’il  n’y  a point  de  graines,  de 
femences , de  plantes , de  fruits , de  noyaux, 
dont  on  ne  puifle  en  dirc  aurant,  (lins  que 
cela  change  leur  efpece,  puifqu’il  n’y  a 
point  d’efpece  dout  les  individus  foient  fi 
exa&ement  de  la  meine  großem  , longueur, 
largeur,  couleur  & faveur ,qu’on  nepuif- 
fe  pas  en  trouver  de  grands,  de  moyens, 
de  petits,  & qui  foit  ditferens  en  forme, 
en  couleur,  en  faveur,  fans  pourtant for- 


eh  Gu rHE*E  Et  ä Cavenhe  r$y 
tir  de  la  mfme  efpece.  Une  legere  diffe- 
rence  dans  le  terrain,dans  fonexpo(ition,fuf- 
fitpour  produire  une  diiFerence  tres-fenfible 
danslesmdmes  arbres , dans  leursfeüilles  & 
dang  leurs  fruits.  Toutes  les  poires  d’un  me- 
ine arbre,  par  exemple  , ne  Tont  pas  dga- 
lement  groffes , ni  dgalement  figurdes , ni 
ögalement  colordes,  ni  dgalement  favou- 
reufes  , fans  pourtant  que  cela  fafle  des 
fruits  d’une  efpece  differente,  Pourquoi 
n’en  fera-t-il  pas  de  mdme  du  Cardomd  ? 
II  y en  a de  gros,  de  moyen  & de  petit  f 
j’eu  tombe  d’accord  , mais  je  n’avouerax 
jamais  que  cela  faffe  trois  efpeces  diffe- 
rentes , quand  meine  ccs  Meflicurs  qucj’ai 
citd  ci-devant  devroient  s’en  fächer. 

La  plante  qui  portc  la  Maiiteucttc  fe- 
lön  la  bonte  du  terrain  oü  eile  lc  crouve* 
acquiert  quelquefois  aflex  de  force  pour 
fe  foutenir  dle-mdme,  ör  faire  un  arbril- 
feui  mediocre  , quelquefois  eile  mauque 
de  force  faute  de  nourriturc,ou  quelque- 
fois  eile  fe  remplit  li  vite  de  tant  de  feve, 
qu’cn  etant  furchagde  eile  ne  peut  fe  fou* 
tenir,  & eile  eil  obligde  de  ramperäcer- 
re>  ä moiiis  qu’elle  ne  trouve  quelqiiearr 
bre  ou  autre  chole  oü  eile  puiile  s’attacher : 
c’eft  ä quoi  eile  ne  mauque  jamais.  Elle 
s’y  accroche,  eile  l’environne  & poufle 
des  Jets  & des  feüillcs  de  tous  cötez  jufc 
^u’ä  le  couvrir  entferement.  Quand  ce  (e- 
cours  lui  manque  &qu’ellcappartientäde5 
naaitres  pareffcux  , qui  ndgligent  de  plan- 
er des  dciialas  ou  eile  puiile  s’attacher , 
rampe  i terre,  & fesgraines^quoiqu«" 


, V.OUGES 

plus  großes.,  nefont  pas  meilleures.  C’elb 
1 a remarque  que  Ponafaite,  & quiapeut- 
elre  donnc  occafion  ä la  divilion  des  trois 
efpeccs.  Une  longue  experienceafcaitcon- 
noitre»que  plus  la  plante  dl  eloignee  de 
fccrre  .&  expofde  ä l’air  & au  foleif,  plus 
Ihn  fruit  eft  fec ; ilell  petic  ä la  verite , inais 
plus  rempli  des  qualitez  chaudes  ^ leches 
& piquantes  du  poivre  verirable. 

La  feiiille  de  la  Manrguctte  eil  wie  fois 
plus  longue  que  large  & fort  poin  tue.  Elle 
eil  alfez  charnue  & d’un  beau  v erd  d ans  la 
laifon  des  pluyes,  mais  quand  ce  tems  eft 
paffe,  eile  fe-  feche  & perd  fa  coulcur. 
Lorfqu’on  la  broyedans larnaia , ellercnd 
une  odeur  aromatiquequiapprochedecellc 
du  gerotle ; l’extr£mta£  de  les  tiges  produit 
le  m&tneeffet.  II  fort  des  aiffellesdes  feuib 
les,  des  dlamens  qui  fefrifent,  & qui 
fervent  a ractacher  aux  arbres  qui  fontau- 
pres  d’elles,  ou  aux  dchalas  que  Ton  plan- 
te ä Ion  pied. 

Je  ne  puis  rfen  aire  de  la  fleur,  parce 
qu’elle  paroit  dans  un  tems  que  les  vaif- 
leaux  traitans  ne  font  point  ä la  cöte ; & 
comme  depuis  bien  des  anndes  ils  n’y  lail- 
fent  ni  Commis  ni  Faäeurs,  je  n’ai  trou- 
ve  perfonne,  ni  derks,  qui  m’ayentpuin- 
llruire  de  cette  particularitd.  II  eit  pourtant 
certain  qu’ellc  fieurit  , & qu’ä  fes  fleurs 
fuccedent  des  fr uits  comme  de  petites  bgues 
atig  ulair  es , de  differentes  groffeurs, 
la  nonrriture  qu’elles  ont  tird  du  terrain 
ou  dies  ont  cte  nourries , ou  felon ■ leut 
coffes  dc^ipofition.  Elles  fom  couvertes  d?unefr 

■Manigucsn:, 


£H  GüINE’e  Kl*  A Ca  VENNE?  tff 
corce  mlnce  qui  fe  fechc  & devieiit  caf- 
fimte,  qui  eft  d’ordinaire  d’un  rouge  brun* 

Les  bpnnes  gcns  difeut  que  cette  ecorce 
eit  un  poifon  , il  vaut  mieux  les  croire* 
que  de  s’expofer  ä unc  experience  qui  pour- 
roit  £tre  dangereufe,  ou  aumoiasfortinu- 
tile. 

Les  grains  renfermez  datis  cette  cnve- 
loppe  y font  rangez  & preflez  les  uns 
contrc  les  autres,  & n’ont  entreeux  qu’u- 
ne  pellicule  mince  , qui  devient  comme 
depecits  dlamens  trcs-deliez  , d’un  goit 
piquaiu  & mordicant  eomnie  le  gingcm- 
bre. 

Ou  cueille  le  fruit  lorfque  les  feuillcsRecoifede  I* 
conimencent  ä noircir  par  le  boutv  on  le^iÄnl&UCU€^ 
fait  fccher,  & on  le  vend  dans  le  paVs  en 
troc  de  marchaudifes  oü  il  y a beaucoup 
\ gagner.  Oil  s’en  eit  fervi  longtems  en 
l rance  & autre  part  en  guife  de  poivre; 
quand  cette  cpiccrie  dtoit  trop  chere  ou 
rarepar  quelque  accident  arrivd  aux  vatfle- 
qui  i’apportoiem  du  Levantpar  laMe- 
diterranee,  avant  qu’on  eut  trouve  larou- 
te  des  Indes  par  le  Cap  de  Bonue-Efpe- 
rauce. 


La  Maniguettc  fert  encore  aajourd’hui 
aux  Colporteurs  d auginentcr  la  quantit€ 
la  drogue  qu’ils  vendent  fous  le  110m 
de  poivre  vdritable.  C’elt  le  fentiment  de 
ccs  gens  qui  donnent  cette  drogue  a bou 
wjarchd,  pour  faire  enrager  les  bonsMar- 
cnands  qui  n&fophifttquevt  point  leurs  Mar- 
chandifes, 

h ne  fuis  pas  paye  pour  plakier  la  caufe 

Q 6 des 


Termes  o> 

din^iresde 
M.  Yqolcj* 


ifS  V o y ä g e s 

des  Colporteurs ; mais  quel  danger  y au- 
roit*il  que  ees  gen*  fiflent  un  juftc  nichti- 
ge de  Poivre  & de  Maniguette,  & qu’ils 
donnaffent  ce  compofd  ä un  prix  auquei 
les  pauvres  puffern  atteindre,  au  lieu  qu’ils 
font  obligez  de  fe  paffer  d’dpiceries  ä caufe 
du  prix  exorbitant  auquei  les  honnctes Mar- 
chnnds  mettent  leurs  drogues. 

Ceferoit  bien  pis,  & M.  Pomey  & fes 
confreres  auroient  bien  un  autre  fujet  de 
crier,  fi  on introduifoit  dans  !e  Royaume 
l’ufage  de  la  graine  de  Bois  d’Inde,  que 
les  Botaniftes  connoiffent  fous  le  norn  de 
Laurier  Aromatique.  Ces  grames,  oulim- 
plemen-t  les  feuilles  del’arbre,  peuventte- 
nir  lieu  de  Poivre,  de  Mufcade  & de  Ge- 
rolle, & on  les  pourroit  donner  a li  boti 
marche , que  tous  les  ho/inetes  Marchanit 
n’auroient  plus  betoki  de  fe  chargerdeccs 
dpiceries. 

On  porte  en  Italic  , en  Allemagne  & 
da«cllcba*  dans  le  Nord,  bcaucoup  de  Canelle  bi- 
tarde,  c’elt  ainli  qu’on  appelle  l’Ccorce  da 
bois  d’Inde,  ou  Laurier  Aromatique.  Les 
Portugais  en  apportent  beaucoupdu BreliU 
& les  Anglois  de  la  JamaVque.  Les  Fran- 
cois en  pourroient  apporter  autant  qu’eux 
de  la  Grenade,  delaGuadaloupe,  de  Ma- 
riegal ande  , de  Sainte  Groix  , de  Saint 
Martin,  & de  Saint  Dominique,  mais  par 
grandeur  'ou  par  negligence,  ils  meprifent 
ce  commerce.  Ils  devroient  pourtant  ett 
introduire  l’ufage , quand  ce  ne  feroit  qne 
pour  obliger  les  Hollandois  a diminuer  h 
prix  des  trois  Cpices  fiixcs*  dom  ils  font  le» 


EN  GUINE?£  ET  A Ca  VENNE.  fJ7 
maitres.  II  eft  certain  qu’il  faudroit 
yvinffent  bon  grd  malgrd  eux,  parce  quc^t^ 
ces  ecorces,  ces  graines,  & ces  feuiHes 
bnttues  enfemble,  Tont  unc  epiceriedouce 
& des  plus  agrdables,  qui  femble  un  com- 
pofd  de  Gerofle,  de  Mufcade  &deCaneI- 
le*  bien  different  de  ce  que  les  honnctet 
Marchands  Epiciers  vendeat  fous  le  nom 
d’epieerie  douce. 

CHAPITRE  NEUVIE’ME, 

Du  Cap  de  Palm  es. 

i 

Lefcription  de  ce  pais , depuis  le  capjufqu'h 
celui  des  Trois-Pointes. 

LE  Chevalier  des  M.***Te  trouva parle 
travers  du  cap  de  Palmes  le  23.  Dc- 
cembre  1724.  environ  quatrc  lieues  au  lar- 
ge, ce  cap  ainfi  nomme  ä caufe  de  la 
quantitd  de  Palmiers  qui  font  deflus,  eft  ä $ltuat;0Q 
quatre  degrefc  drx  minutcs  de  latitude  Sep-<ju  cap 
tentrionale,  & ä douzedegreztrenteminu-ralm«, 
tcs  delongitudc. 

Toute  cette  cöte  depuis  le  cap  de  Pal- 
les jufqu’ä  celui  des  Trois-Pointes,  eft 
connue  des  navigateurs  fous  le  nom  de 
cöte  des  Dents.  Les  Hollandois  Pappel lent. 
efn  leur  langue  'Iand-Kuft.  On  ladivifepour 
^ördinaire  en  deux  pariies,  que  l’on  ap- 
PpUe  la  cöte  des  bonnes  gens.  C’eft  la  ri- 
viere  de  Botrou  qui  fepare  ces  deux  peu- 
Pies»  De  fjaYOir  qui  leur  3 donn<5  cer 
G 7 noxnsr 


T$%  V O V Ä G E 3 

noms,  c’eftcequi  n’eft  pasfacile,  non  pla- 
que Jaraifon  pourquoion  lcs  lcuradonm. 
ll  eft  certain  que  les  Negres  qui  font  ä 
l’Efl:  du  cap  de  Palmes  font  mdchans , 
f.raitres,  meuteurs,  voleurs,  d’un  nature! 
feroce  & fanguinaire.  En  voilä  aflez,  pour 
juftifier  ceux  qui  leur  011t  donnd  une  dpi« 
thete  li  odieufe. 

A l’egard  du  110m  de  cöte  des  Dents 
qu’on  donnc  ä toute  la  cöte  d’un  cap  ä 
l’autre  , la  raifon  en  dt  facile  ä crouver. 
Elle  vient  de  la  prodigieufe  quantitd  de 
dents,  de  cornes oudeddenfesd’Elephans 
Dlfputefur qu’on  trouve  dans  tout  ce  pai’s.  Jemeiers 
Usdems  d’- de  ces  trois  terines  pour  n’avoir  point  de 
Elephant.  proc£s  avec  tant  d’ecrivains  qui  ont  parle 
des  Elephans.  J’ai  fait  voir  dans  ma  Rela- 
tion de  P Afrique  Occidentale , que  ce  qu’on 
appelle  dents  d’ Elephant,  peut  etre  regar- 
dd  comme  de«  cornes,  puilqu’il  prendfon 
origine  dans  le  cräne,  qu’il  en  defcend, 
qu’il  perce  au-defiiis  de  la  machoire  liipe- 
rieure,  & que  fortant  dehors,  il  lert  äl’a- 
nimal  qui  le  porte  d’une  defenfe  puillänte 
& fort  ä craindre.  On  le  peut  aulli  regar- 
der  comme  une  defenfe,  puilqu’il  en  lert 
recllement  a l’animal ; & comme  unedent 
puifqu’il  femble  faire  partie  de  fa  machoire, 
Mais  comme  je  fuis  homme  de  paix  & 
que  je  n’aimc  point  la  guerre,  für  tout 
quand  je  n’y  ai  point  d’interet,  je  laiffe  le 
champ  libre  a ces  derivaios  malgre  ce  que 
j’ai  dit  für  cette  matiere,  & je  meconten- 
te  de  leur  confeijler  amiablement  de  s’en 
aller  de  Compagnie  en  Afrique  ou  aux  In* 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  i 5*9 
des  Orientales,  oü  ces  animaux  font  fort 
commims,  d’en  tuer  quelques  douzainesT 
& d’examiner  avec  foin  fi  ce  que  nous  ap- 
pellons  ivoire,  eft  cornes,  dents,  oude 
tenfes,  au  licu  de  s’amufer  äbatailler  com- 
me  ils  font  dans  leurs  cabinets , & guter 
tant  de  papier  inutilement*  A leur  retour 
nous  verrons  11  leurs  obfervations  les  au* 
tont  mis  d’accord. 

On  pourroit  foup^onner  que  lagrande 
quantitd  d’ivoire  que  Ton  trouve  a traiter 
dans  ces  paVs , vient  deccque  les  Elephans 
quittent  leurs  dents  , cornes  ou  ddfenfes 
dans  de  certains  tems  comme  les  Cerfs 
quittent  leurs  bois.  Bien  des  gens  lc  pen- 
fent  ainfi  , & prdtendent  que  quand 

les  Negres  ont  mis  le  feu  dans  les 
grandcs  herbes  de  leurs  prairies  afin 
de  les  rcnouveller  & de  donner  ä leurs 
belliaux  unc  nourtiture  plus  nouvelle  & 
plus  tendre,  ils  trouvent  les  dents  que  ces 
animaux  ont  quittdes  & que  la  fuperficie 
de  ces  dents  eit  noire,  parce  qu’elles  ont 
paiT<?  par  le  feu , dönt  la  flamme  & la  fu- 
lneelesont  noircies.  Quoique  jetienne  ce 
fait  de  perfonnes  tres-dignes  de  croyance, 
je  ne  le  rapporte  pourtant  pas  fans  crainte 
detromper  mes  Ledteurs,  car  jen’ypuis 
ajofitcr  une  foy  entiere  fans  en  avoir  une 
plus  grande  certitude.  C’elt  aux  Natura* 
b'ltes  ä nous  dire  pourquoi  & quand  cela 
arrive  & les  autres  circonftances  qui  peu- 
vent  fixer  notre  jugement  für  unecholequi 
ne  manque  pas  d’obfcuritd.  Nous*  avons 
vüua  ElephaiU  & Verfaiüespeuäambien 


l6o  V'O'Y  A GES 

des  ann des,  on  ne  s’eft point apperfäqu’il 
en  ait  pris  de  nouvelles.  On  voit  fonfque- 
lette  an  Jardin  Royal,  qui  prouveque  les 
cornes  pretendues,  dents  onddfencespar- 
tent  du  crane  , & qu’etant  arrivdes  ä la 
machoire  fuperieure  fans  la  penetrer,ni 
s’y  attacher  en  aucunefa^on , ellesfortent 
cn  dehars  & fervent  de  deffenfes  ä l’ani- 
mal. 

On  pourroit  croire  außlfans  avoir  re- 
cours  ä la  chüte  & au  renouvellement  des 
dents,  que  la  prodigieufe  quantitd  d’ivoire 
que  l’on  tue  de  cettc  cöte,  vient  dugrand 
nombre  d’Elephans  dont  tout  le  pa’is  eft 
rempli,  non  leulement  vers  les  bordsdela 
mer  & ä quelques  lieiies  au-delä,  maisi 
plufieurs  centaine  des  lieücs  dans  lester« 
res. 

Les  Negres  qui  y demeurent  & qui  n’ont 
pas  la  commodite  de  la  pßche  ä la  mer 
comme  ceux  qui  demeurent  lur  leseötes  , 
apportent  ä ceux-ci  les  dents  en  cchange 
d’autres  marchandifes,  & ces  peuplesdtant 
robuftes,  hardis  & bons  challeurs,  ils  ne 
donnent  gueres  de  relächeä  cesaniinaux, 
ils  leur  font  une  guerrc  continuelle&les 
tuent  pour  fe  nourrirde  leur  chair  & peur 
vendreleurs  dents. 

Les  Negres  de  lacöte  , quoiquedumau- 
vais  caradiere  qui  leur  a attird  lenoinde 
Mnl-gens  , aiment  le  commerce.  Des  qu’ils 
voyent  un  bätimenr  en  panne  ou  mouiüd 
a une  diftance  peu  coniiderabJ.edelacöte, 

i!$  le  viennent  reconnoitrs>  & quand  ils  fe 
font  aflurci  ^u’on  y peut  craiter  avec  su- 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  i €r 

tetc,  ilsportent  ä bord  toat  ce  qu’ils  ont 
de  marchandifes,  foitür,  Morphil,  Cap- 
tifs,  vivres  ou  rafrafchiflemefts , & pren- 
iient  en  echange  les  marchandifes  de  traf- 
te  dont  ils  ont  befoin.  11  eft  plus  ä pro- 
posdetraiter  avec  eux  ä bord  que  de  porter 
les  marchandifes  ä terre.  Les  Europcens 
font  mairres  dans  leurs  vaiffeaux,  pourvü 
qu’ils  n’y  lailTent  entrer  qu’une  quantite- 
de  Negres  qu’il  l'cur  foit  facile  de  chafler 
s’ils  fe  mettoient  en  dtat  de  leur  vouluir 
faire  violence,  au  licu  qu’ils  ne  le-feroient 
pas  s’ils  etoient  a terre,  oü  Ia  vüc  des  mar- 
chandifes leroit  une  tentation  tres-forte 
pour  porter  les  Negres  ä quelquc  maffa- 
cre,  ou  du  moins  a quelque  pil läge  dont 
il  feroit  difficile  d’avoir  raifon,  ä moins 
de  prendre  le  parti  d’enlever  des  Captifs 
au  prorata  du  piilage  que  leurs  compatrio- 
tes  auroient  fait , ce  qui  feroit  encore  un 
autre  inconvenient,  parce  que  les  Negres 
ne  manqueroient  pas  de  s’en  vangerfurles 
Premiers  Europeens  qui  auroient  le  mal- 
ncar  de  tomber  entre  leurs  mains. 

Ils  viennent  donc  avec  alfez  de  confian-  n?  * 
ce  aux  vaiffeaux  , für  tout  quand  le  pavil-  2“£  exigeat 
blanc  les  uffu re  qu’ils  font  Francois. des  Euxo- 
I]s  ne  s’y  font  pas  toüjours  fiez;  & pourPeclJS* 
faffurer  qu’ils  dtoient  tels  que  le  pavillon 
!narquoit  , ils  exigerent  que  le  Capitaine 
d^feendit  du  bord  & que  mettant  un  pied 
iur  le  bord  de  fa  chalouppe  & l’autre  für 
Jjne  prdeinte  de  fon  vailTeau , il  prit  de  l’eau 
Ia  mer  avec  la  main  & s’en  mit  quel- 
Ws  goutes  für  les  yeux*  Apres  cette  cd- 
^mcmic  ils  s’abandonnoient  entierement 

afa 


l6l  V O Y A G E S 

ä fa  difcretion  ctant  perfuadcz  que  rien 
au  monde  nc  fcroit  capable  de  lui  faire 
violer  lafoiqu’il  leur  donnoit  parcefer- 
ment. 

Ils  sren  fervent  cux-memcs  quand  ils 
veulent  promettre  quelque  chofe  , & di- 
fern  qu’ils  perdroient  la  vüe  s’ils  faifoient 
le  contraire  de  ce  qu’ils  ont  proinis.  Je 
veux  croire  qu’ils  craignentl’effetdel’itn- 
precation  que  cette  ceremonie  figniiic , 
cependant  je  confeille  ä ccux  qui  traitent 
avec  eux  de  ne  s’y  fier  que  ious  benefici 
d’inventairc,  & d’ctre  toujours  bien  ar- 
mez  & en  dtat  de  les  repoufler  vivement 
fi  quelqu’un  d’eux  avoit  afTez  peu  de  re- 
ligion  pour  ne  pas  craindre  la  perte  de 
fa  vüe,  comme  cela  eft  arriveplus  d’une 
fois,  car  il  y a partout  des  gens  quif^a- 
vent  lc  fecret  des  reftri&ions  mentales  de 
qui  ne  font  pas  efclaves  de  leur  parole. 

On  dit  que  depuis  un  nombre  d’annees 
la  plüpart  des  Ncgres  de  la  cöte  de  IVlal- 
göiis  n’exigent  plus  ce  ferment;  excepti 
ceux  de  Rio  faint  Andrd  , du  Cap  Apol- 
lonie  & du  Cap  de  Hou , qui  fe  tiennenr 
encore  ä cet  ufage,  tous  les  autres  vien- 
nent  reconnoitre  les  vaiffeaux  ä la  portee 
de  la  voix,  en  font  plulieurs  fois  le  tour , 
examinent  la  figure  du  vailfeau  , des  ha- 
bits  des  matelots  qui  font  deflus , leurpar- 

lent,  &quandils  les  entendent  parier  Fran- 
cois qu’ils  diftinguent  fort  bien  des  autres 
iangues,  ils  y entrent  lans  facon  & dilent 
qu’ils  s’y  crp.yent  autaut  enlüretequechex 

eux. 


en  Guine’e  et  a Cayenne  363 

Les  villages  les  plus  conliderablcs  de  villagcsdc 
la  cote  des  Dents  fönt  Grua,  Tabo,  pe-J^s  05 
tit  r abo , grand  Droüin,  Botrou,  cap  la 
Hou,  cap  Apollonie,  Vallo£.  Tous  ces 
villages  font  bätis  ä l’cmbouchure  des  ri* 
vieres  dont  ils  portcnt  les  noms , lededans 
du  pais  eft  aifez  pcu  connu;  parcc  quede- 
puis  que  les  Normands-  ont  abandonndles 
etabliifcmens  qu’ils  avoient  für  lacAte,  les 
nacurels  du  pais  n’y  ont  voulufouffrir  au- 
cunEuropeen , ouli  quelques-uns  s’y  font 
etablis,  lcur  demeure  a ete  courte,  &leur 
fejour  n’y  a pas  ete  agreable:  de  maniere 
que  tout  le  commerce  d’aujourd’hui  fe 
feit  ä bord  des  bätimens,  ou  quelquefois 
aterre,  avec  des  prdcautions  tres-gran- 
des  pour  n’itre  pas  furpris  ni  pris  au  dd- 
pourvü.  On  trouve  par  tout  les  memes 
marchandifes  que  j’ai  fpecifid  ci-devant. 

Comme  il  n’y  a point de tarif regle,  onfaic 
fe  traite  le  plus  avantageufement  qu’il  eft 
poffible. 

On  compte  trois  lieües  du  cap  de  Pal- 
toes  a Groüa,  de  Groüa  ä Tabo  trcnte , Ll€U** 
de  raboau  petit  Tabo  quarre;  delääBer- 
oi  ciaq , deBerbi  au  grand  Droiiinlix,  du 
S/and  Droüin  ä Tao  deux,  de  Tao  äRio 
feint  Andrd  trois,  de  lä  ä Giron  fept,  de 
yiron  au  petit  Droüin  huic,  du  petit  Droü- 
in ä Botrou  trois,  de  lä  au  cap  la  Hou  fept, 

& du  cap  la  Hou  ä Gomo  dix.  ce  qui 
fe'1  quatre-vingt'huit  Heues  du  capdcPal- 
mes  ä Gomo.  11  y a des  navigateurs  qui 
poulfent  jufqu’ä  la  cöte  de  Mal-gens,  du 
cote  de  l’ßft  & d’autres  la  termineilt  ä 

la- 


t6 4 V O Y A G F S 

la  riviere  de  ßotrou , commc  nous  l’avons 
dit  au  commencement  de  ce  Chapitre,  ce 
qui  feroit  caufe  que  la  cötc  des  Bonnes- 
Ciens  n’auroit  qu’environ  vingt-cinq  lie- 
ües.  Cette  propoiition  fair  voir  qu’enAf- 
rique  comme  autre  part  il  y a moins  de 
bons  que  de  mdchans , & que  par  confe- 
queut  il  taut  moins  de  terraiti  pour  les  Pre- 
miers que  pour  les  autres. 

Le  Chevalier  des  M***  fe  trouva  par  !e 
travers  du  grand  Droüin  le  i6.  Decem* 
bre.  Lecalme,  lesvents  contraires  & les 
courans  fe  fuccedoient  les  uns  aux  au- 
tres, comme  de  concert,  pour  1’eloigner 
de  la  route  ; il  prit  le  parti  de  mouiller 
par  trente  brafles  de  fondvafard,  afinde 
ne  rien  perdre  de  ce  qu’ilavoitgagneavec 
tant  de  peine  depuis  fon  ddpart  de  Mefu- 
rado.  Un  VaiflTeau  Anglois  qui  dtoit  mouil- 
1 6 tout  a terre,  lui  fit  leslignaux  ordinal* 
res  quand  on  demande  du  lecours ; c’eft- 
ä-dire  qu’apres  avoir  hififd  fon  pavillon  il 
le  mit  en  berne,  ce  qui  le  fait  en  lehiflant 
tout  entier  jufqu’au  haut  du  baton,  & Py 
laiflTant  pendre  tout  ploye.  il  envoya  en 
möme  tems  la  chaloupe  ä borddu  Vaifle- 
au  Franfois.  L’Officier  qui  y dtoit,  apres 
les  compllmens  ordinaires,  dir  au  Cheva- 
lier des  M***  que  Ion  Capitaine  dtoit  ä 
fextremite  & lans  rafraichiffemens.  On 
s’informa  de  Pefpcce  du  mal , & le  Chi- 
rurgien du  VaifiTeau  choilit  tous  ceux  dont 
le  malade  pouvoit  avoir  befoin  pour  aller 
promptement  en  Pautre  monde.  Le  Capi- 
taine y joignitdesrafraichilTeinensenabon- 

dance*. 


EN  GuiNE’fi  ET  A CAtfENNE  l6y 
dance,  & fut  voir  le  malade  für  le  foir* 

Son  temperament  le  tira  d’aftaire  en  peu 
de  jours.  Le  Capitaine  Anglois  fit  prcfent 
d’un  petit  Negre  aa  Chevalier  des  M***; 

& celui-ci  p ur  nc  fe  pas  laiilcr  vaincre 
cn  civilite,  lui  fit  prefent  de  Ion  fulil  de 
chalTe.  C’eft  ainli  qu’on  eil  ufeentregens 
de  Mer : on  fe  fecourt  dans  lc  befoin , fans 
examiner  de  quelle  Nation  on  eft;  c’cft 
allez  qu’on  tdinoigne  fa  ndceffite  , pour 
dtre  allurd  de  trouver  du  fecours. 

Le  grand  Droüin  eft  un  Village  confi- 
derable  bati  dans  unc  Ifle  environnde  de  la 
riviere  de  ce  nom.  On  voit  au-delä  du 
Village  des  prairies  des  deux  cötcz  de 
la  riviere  , taut  que  la  vue  peilt  s’ctcn- 
dre. 

Rio  S.  Andre  eft  fans  contredit  le  licn 
de  toute  cette  c6te  le  plus  propre  ä pla- 
cer  une  Forterefle.  La  riviere  qui  porte  cc&ivicredes 
nom  eft  conliderable  par  elle-meme  , a-Andrc« 
vant  meine  d’avoir  re$u  les  caux  d’une 
autre  riviere  qui  s’y  perd  une  Heue  avant 
fon  embouchure  dans  la  mer.  Lapremie- 
re  vient  du  Nord,  Nord-Oüeft,  & lafe- 
conde  du  Nord-Eft.  Elles  font  Tune  & 
l’autre  borddes  de  grands  arbres,  aveedes 
prairies  naturelles  & de  vaftes  campag- 
nes  unies  , d’un  terrain  gras  & profond, 
coupd  par  des  ruiffeaux  qui  le  rafraichif- 
fent  & qui  lc  rendent  propre  ä produire 
tout  ce  qu’on  en  voudroil  tirer.  Le  ris, 
le  mil,  le  mahis  , les  pois,  Ie>  pntates, 
ks  melons , en  un  mot  toutes  fortes  de 
iegumes  y viennentenperfeflion.  Onvoit 


Fruits  parti* 
culicis. 


Cannes  afu- 

tic. 


t6o  V o y a g e s 

d’efpace  en  efpace  des  bouquets  de  palmiers, 
d’orangers,  de  citroniers , de  cottoniers 
de  diverfes  efpeces,  qui  fans  foin  & fans 
calcure  portent  des  fruits  cxcellcns.  11  y 
•a  des  noyers  d’uneefpeceparticuliere,  qui 
portent  des  noix  un  peu  pluspetites  queles 
nötres,  qui  n’ont  point  de  zeit,  dont  !a 
chair  approche  bcaucoup  de  celle  de  nos 
meilleuresamendes. 

11  y a une  abondancc  prodigieufe  de 
Cannes  a fucre,  qui affur^ment  y font  na- 
turelles, & qui  plus  qu’en  autre  lieu  du 
mondc  croiilent  & meuriflenten  perfc&ion. 
Elles  font  plus  grolles  & plus  grandes 
qu’ä  TAmcrique  & plus  fucr£es.  C’eft 
dommage  qu’on  laifle  p<5rir  & qu’on  aban- 
.donneaux  Elephans  les  recoltcs  immen- 
fes  de  fucre  qu’on  pourroit  faire,  fans 
comptcr  la  quantW  d’eau-de-vie  qu’on  ti- 
rcroit  des  lirops  & des  <5cumcs.  Ce  feul 
article  deviendroit  le  fond  d’un  tres-bon 
commerce,  fans  craindre  qu’il  rnrilit  ace- 
lui  de  nos  Ifles;  car ilfautfuppofcrcomme 
uneveritc  conßante  que  tout  cequilecon- 
fomme  par  la  bouche  trouve  toujours  du 
debouchemein  , quelque  quantite  qu’on 
cn  fafle. 

Mais,  dira-t-on,  IcsNegresdecesquar- 
tiersne’font  pas  aifez,  ils  ont  l’air  fero- 
ce,ils  font  de  mauvaife  compohtion , beau- 
coup  d?entr’eux  font  antröpophages  , la 
chair  blanche  cd  un  ragoüt  qui  cxcitcter- 
riblement  leur  appetit,  les  Hollandois  en 
ont  fait  l’experience,  on  f<;aitqu’iIsenont 
mang 6 quatorzeenun  fehl  repas,  & qne 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  167 
cela  n’a  fait  quc  les  mettre  en  goüt ; Qui  , 

voudra  s’cxpofcr  ä aller  planter  une  lu- 
crerie  au  millieu  dctellcsgcns?  Ne  doit- 
on  pas  s’attcndre  ä voir  tout  le  paVs  fou- 
leve  des  qu’ils  s’aupcrccvront  qu’on  vou- 
dra s’emparer  de  quelque  partie  de  leur 
terre?  il  y a trop  de  rifque  a courir. 

Je  convicnsqu’il  y cna,  niais  peut-ctre rroietdefc- 
pas  taut  qu’on  fe  le  veut  figurcr.  Ce  font  cicric 
des  honunes,  ils  ont  des  paffions  , ellcs 
font  trop  bien  marqutfes  pour  s’y  tromper ; 
des  gcns  fages  les  prendront  par  leur  foi- 
ble,  & avec  un  peu  de  parience,  on  en 
viendra  ä bout.  Car  enfin  li  on  trouvc  le 
moyen  de  domptcr  & d’aprivoifer  les  atii- 
maux  les  plus  forts  & les  plus  feroccs , 
tels  que  font  les  Elcphans  , les  Lions  & 
les  Tigrcs  , pourquoi  fe  figurcr  qu’on  ne 
pourra  pas  faire  entendre  raifonädes  crea- 
tureS  qui  en  ont?  j’avoue  qu’elles  paroif- 
fent  £*tre  cnlevelies  dans  les  tenebres  de 
l’ignorance  & des  mauvaifes  habfrudes  ; 
mais  il  n’eft  pas  impolfible  de  les  en  retirer , 

& de  les  inettre  enfin  für  le  pied  des  au- 
tres  hommes.  L’interet  eft  un  puiffant  at- 
trait  , & des  que  nous  f;aurons  prendre 
ce«  Negrcs  par  cct  endroit,  ils  font  ä nous 
& nous  ferons  d’enx  & de  leur  paVs  tout 
ce  que  nous  voudrons.  On  s’efl  t5rabli 
dans  TAinerique  au  milieu  d’un  peuple 
nombreux  & qui  a defeudu  laliberte  avec 
opiniätretd  & avec  bravoure  ; une 
poignee  d’Efpagnols  en  eil  venueä  bout. 

Les  Francois, les  Anglois.les  Hollandois  fe 
font  &ablis  dans  les  Ifles  de  i’Amcrique& 

dans 


I 68  V OYAGES 

dans  la  terre  ferme,  & y ont  ä prefentde* 
colonies  nombreufes,  riches  & floriflantes, 
inalgre  les  oppofitions  des  naturels  du  pai's , 
qui  cmpechera  que  nous  n’en  etablifiions 
en  Afrique,  oü  le  paYs  eft  excellent  pout 
les  Cannes  a fucre,  1c  cotton,  l’indigo  , 
* !e  tabac  , oü  le  cacao  peut  venir  avec 
facilite  , & oü  les  vivres  font  inüniment 
plus  aifez  a avoir  ? il  fuffit  que  le  Roi 
falle  une  fortcreffe  , & que  pendant  une 
couple  d’annees,  il  falle  quelques  avances 
a ceux  qui  irontjetter  lcsfondemcns  d’une 
colonie. 

Les  Hollandois  qui  ont  6t6  devorez  ä 
Kio  S.  Andre  avoiem  peut-Ötrc  excite  la 
fureur  de  ces  peuples  par  quelque  mauvai- 
fe  adlion,  dont  ils  n’ont  pasjugd  apropos 
d’informer  le  public ; au  bout  du  comptc 
cc  font  quatorze  hommes  mangez.  Les 
Iroquois  & les  Canpbes  en  ont mangd  bien 
davantage,  fatis  que-cela  aitrcbute  les  Eu- 
ro pdens  & les  ait  obligez  ä quittcr  le  com- 
merce qu’ils  font  avec  ces  barbares,  niles 
dtabliffemens  qu’on  afaitfur  leurs  terres.On 
s’ell  pilld  de  part  & d’autre,  on  arendu 
la  pareille  ä ces  peuples  inhumains,  & li 
on  l’avoit  fait  plutöt  on  auroit  fauvdlavic 
a bien  des  gens,  & on  s’ell  accommode. 
Si  on  prenoit  le  parti  de  s’dtablir  parmices 
mangeurs  d’hommes  , il  taudroit  des  les 
commencemens  leur  montrer  ce  que  l’oii 
fjait  faire,  les  laifler  commencer,  &puis 
les  chätier  de  la  bonnemaniere,  on  les 
auroit  bientöt  mis  a la  raifon-  Il  faut  des 
colonies,  des  ftabJiUemens  ; le  petit com- 
merce 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  169 

merce  qu’onafait  jufqu’ä  prefent  aveceux, 

11’eft  pas  capable  d’enrichir  le  Royaume  & 
de  placer  tarn  de  gens  deloeuvrez  qui  ne 
fongent  qu’ä  mal  faire. 

Au  refte  il  n’elt  rien  fi  aifd  que  de  con- 
traindre  les  Negresdebien  vivreavec  ceux 
que  l’on  voudroit  dtablir  dans  leur  pais.  Forterpfk 
L a liaturc  lemble  yavoir  penfd,  ayantdif- “aturcllc  ^ 
pofc  a cent  cinquantc  pas  au-delfus  de  fern-  j^^saint0 
bouchure  de  la  riviere  une  pointe  que  la  Andre* 
riviere  environne  , de  manicrc  qu’ellc  eft 
prefque  ifolce,  & qu’elle  ne  tientä  later* 
re  ferme  que  par  uniftme  dedouzc  ä quin- 
ze  toifes  de  largeur.  Le  deffus  de  ce  ro- 
eher  eft  plat  & fait  uneefplanade  d’envl- 
ron  quatre  eens  toifes  de  circo  nference, 
allez  dleveepour  commander  de  tous  cö- 
tez,  & alfezeloigndedetoutehauteurpour 
n’etre  pas  commandee  d’aucun  endroiu 
Toute  cette  circonterence  eft  efcarpde  & 
coupee  prefque  ä pjomb  partout  oü  eile  eft 
environnee  des  eaux  de  la  mer.  Elle  n’eft 
abordable  que  du  c6te  de  l’Oücft,  c’eft- 
a-dire  du  cötede  la  riviere,  oü  la  pente eft 
un  peu  moins  rüde  & par  oü  on  pourroit 
effayer  d’y  grimper;  mais  cct  endroit  eft 
ddfendu  par  des  rochers  pointus  femez  dans 
le  lit  de  la  riviere,  qui  occupent  cinquaa- 
te  ä foixante  pas  de  la  largeur , dans  lefquels 
le  courant  de  la  riviere  & les  Hots  de  la 
mer  fe  brifent  avec  violerice , & font  des 
houles  & un  clapotage  fi  furieux,  qu’il  n’y 
a point  de  bätiment,  tcl  qu’il  peut  £tre f 
qui  ofe  s’hazarder  ä prendre  terreen  un  en- 
droit fi  dangereux  , de  inaniere  qu’011  ne 
Tme  L H peut 


170  V 0 Y A G E 5 

approchcrdecette  fortereffe  naturelle , que 
par  le  petit  Itlme  dont  nous  avons  parle, 
qu’il  eil  facile  de  couperpar  un  fofle  pro* 
fond  qui  ifoleroit  tout  ce  terrainqui  n’au- 
roit  befoin  que  d’un  pan  demur  coupd  en 
angle  rcutrant  , pour  y placer  unc  porte 
avec  un  pont-lcvis  , ce  qui  fuffiroit  pour 
eil  defendre  l’entrde  avec  pcu  de  gens  & 
pcu  de  d^penfe. 

Je  fais  cettc  remarqueexpres , parccque 
je  f<;ais  combien  eile  eft  dugoütdes  com- 
pagnies  qui  abhorrenr  für  toutes  chofes  les 
forrifications  & les  garnMons.  11  fautpour- 
tant  le  leur  pardomier  , car  qnoi  qu’elles 
foient  fouvenr  trompees  , eiles  n’y  font 
pas  accofltumecs  &ne  lefoufFrent  pasfans 
peine.  Elles  n’ont  rien  ä craindre  dans  ce 
qu’on  propofe  ici ; maiscela  ne  fuffit  pas, 
il  faüt  leur  faire  voir  un  profit  prdfent, 
car  tout  avantage,  pour  peu  qu’il  loit  dloi- 
gn<5,  ne  touche  gudres  les  Francois,  vifs, 
changeans  & impatiens  de  voir  le  prolitde 
leur  argent  prefque  avant  qu’il  foit  tout  a 
fait  forti  de  leurs  bourles . Ce  qu’on  peut 
lui  promettre  fans  rien  rifquer,  c’elt  que 
le  Comptoir  qu’elle  aura  dans  ce  Fort  y 
attirera  infailliblement  tout  le  ndgoce  du 
pais.  L’Or,  l’Ivoire,  les  Pagnes,  le  Cot- 
ton, les  Captifs,  & g6i£ralement  tons  ce 
qu’on  peut  tirerdupais,  s’y  vendra,  & 
le  commerce  croitra  & augmentera  ä mc- 
fure  que  les  Marchands  Negres  des  envi- 
rons  & despaVs  dloignez  leront  affiirezde 
trouver~en  tout  tems  le  deboucheinent  de 
leurs  marchandifes , & la  facilitd  d’avofr 

celles 


en  Guine’e  et  a Cayenne  171 
celles  d’Europe.  En  voilä,  ce  mc  fern- 
ble  , aflez. 

Le  Comptoir  une  fois  dtabli  & accrc- 
dite,  il  fera  facile  de  profiter  des  avanta- 
ges  que  cc  paisoffre,  lanslespartageravcc 
perfonne  , parce  qu’au  moyen  de  la  For- 
tcrefie  011  en  fermera  la  porte  a tous  les 
dtraug(.rs.  O11  pourra  apres  cela  y faire 
paflir  des  Colonies  , qui  lous  la  protec- 
tion de  la  Compagnie  & quelque  leger  fe- 
cours  qu’elle  leur  avancera  , s’dtabliront 
dans  le  pais,  y feront  valoir  les  terres,y 
feront  des  manufadlures  de  Sucre  & d’au- 
tres  marchaudifes , &qui,  ä Texempledcs 
Canadiens  coureurs  de  bois , iront  porter 
nos  marchandifes  bien  avant  dans  les  terres , 
& en  rapporteront  l’or  qui  ne  vient  aux 
autres  Europdens , etablis  ä la  cöte  d’Or, 
que  parce  que  nous  n’avons  pas  le  cou- 
rage  d’allcr  traiter  dans  ces  pais  (i  abon- 
dans  en  richefies,  oü  les  MarchandsNe- 
gres  vont  chcrcher  celles  qu’ils  rdpandenf 
a la  cöte;  car  ii  ne  pas  faut  s’imaginer 
que  tout  l’or  qu’on  ndgocie  a la  cötc 
vienne  du  pais , on  fe  ddtromperoit  : la 
plus  grande  partie  vient  du  dedans  des  ter- 
res. On  n’a  qu’ä  voir  ce  que  j’ai  ecrit 
du  Royaume  de  Galam  & de  la  Province 
de  Bambouc  , pour  en  etre  convaincu. 
Les  Europdcns  qui  occupent  ä prüfendes 
poftes  que  nos  anciens  Normands  avoient 
etablis , y font  fortificz  de  maniere  qu’il 
n’eft  pas  facile  de  ies  en  chafler;  quoique. 
la  chofe  ne  foit  pas  abfolument  impoffi- 
ble>  il  y a une  infinitdderaiföns  qui  nofas 
EI  z dd- 


IJl  V O Y A G E S 

defendent  d’y  penfer.  Que  faut-il  donc 
faire?  II  faut  leur  couper  le  commerce, 
en  le  faifantnous-memes  dansl’interieur  de 
l’Afrique  , dans  les  lieux  dloignez  de  la 
mer,  & pour  ccla  , il  faut  faire  des  £ta- 
bliffemens  & mettrc  des  colonies  ä Mefu- 
rado,  ä Rio  Saint  Andrd,  & en  d’autres 
lieux  oü  Ton  trouvera  plus  d’avantage 
ä retirer,  & moins  de  depenfes  ä faire. 

Une  des  chofes  les  plus  necelfaires  ä 
une  colonie  eft  l’eau  douce.  Celle  de  la 
riviere  qui  paffe  au  pied  de  la  röche  Saint 
Fontaine  de  Andre  , eft  falde  : voilä  un  inconvenient 
Rio  Saint  conliderablc ; il  eft  vrai  qu’onypeut  reme- 
Andrc,  dier  par  des  citernes ; mais  fans  y avoirre- 
cours,  ilyaäcent  pas  de  l’Ifhneunefour- 
ce  qui  ne  tarit  jamais , d'uneeau  excellen- 
te,  que  Ton  peut  conduire  aifement  dans 
le  Fort,  & que  Ton  peut  ddfendre  a coups 
de  piftolet,  s’il  prenoitfantaifie  aux  natu- 
rels  du  paVs  ouaux  etrangers  devenir  nous 
inquietter  en  nous  coupant  l’eau. 

Une  tres  mediocre  fortereffe  fufliroit 
pour  contenir  ces  peuples  dans  le  devoir, 
& leur  faire  les  conditions  dont  on  feroit 
convenu  avec  eux  , en  s’dtabJiffant  dans 
leur  pais.  Un  Gouverneur  qui  auroit  de 
IalageÜe,  de  la  religion  , de  la  fermetd  , 
de  la  vigilance  & de  bonncs  manieres,  les 
auroit  bien-tAt  difpofez  ä bätir  leurs  villa- 
ges  fous  le  canon  de  la  fortereffe,  fous 
pretexte  de  les  mettre  a couvert  des  inful- 
tes  de  leurs  ennemis  , & de  les  proteger 
plus  puiffamment  & aifement , & il  auroit 
aiufi  autant  d’Atages  de  leur  fidelitd.  Il 

pour* 


Guine’e  et  a Cayenne  173 

pourroit  leur  conficr  des  marchandifqs 
qu’ils  iroient  trafiquer  dans  le  paVs , & für 
le  retoar  defquelles  ils  auroient  un  profir 
regle  quiles  mettroit  a teoraife,&  quien« 
richiroit  la  Compagnie  & la  colonie.  Ce 
commcrcc  & le  voilinage  des  I31ancs  les 
poliroic,  & les  difpoleroitpeut-£tre  ä recc- 
voir  la  Religion.  Les  Blancs  fe  lerviroient 
d’eux  pour  aller  cn  traite  dans  Pinterieur 
da  paVs  , & il  n’y  auroit  rien  ä craindre, 
ni  pour  ceux  qu’ils  accompagneroient,  ni 
pour  leurs  marchandifes , parce  que  leurs 
fanflles  etablies  fous  la  forterefle  en  rc- 
pondroient. 

Il  ne  faut  pasapprehender  qu’une Colo- 
nie puiflc  jamais  etre  ä Charge  au  Roi  ou 
ä la  Compagnie.  Au  contraire  eile  de* 
viendra  en  peu  de  tems  avantageufe  ä Tun 
& ä l’autre,  & par  confdquent  ä l’Etat.  Le 
Principal  foin  que  l’on  doit  avoir , eit  de 
bien  choilir  les  gens  dont  on  la  voudra 
compofer,  fe  fouvenir  que  des  hommes 
tirez  des  Galeres  & chargez  de  crimes,  & 
des  femmes de mauvaife  vie,  ne  font point 
du  tout  propres  aformer  des  dcablilfemens. 
11s  ne  s’accoütument  point  au  travail,  ils 
ne  peuplent  point  , ils  s’abandonnent  de 
nouveau  ä leurs  anciens  dereglemens,  & 
ils  obligent  les  Gouverneurs  ä leur  faire 
rendre  ä la  potence  dans  un  pais  dtranger 
ce  qu’ils  lui  avoient  derobd  dans  le  leur. 
Nousavons  la-defius  des  experiences  rdi- 
terees  tantdef  lsaux  Iiles  de  PAmerique, 
que  tout  le  monde  eft  convaincu  de  ce 
que  i’avance  ici. 

H 3 Quant 


?74  V o y a g e $, 

Quant  aux  vivres  dont  la  difette  a fait 
dchouer  un  ii  grand  nombre  de  nos  entre- 
prifes.  & a fait  perir  tant  de  perfonnes  aux 
I lies  dans  la  terre  ferme  de  l’Amerique  , 
il  n’y  a rien  ä craindrc.  Le  pais  eft  trop 
abondant  pour  qu’une  Colonie  foit  jamais 
rcduite  a la  faim.  En  attendant  qu’ellefoit 
en  dtat  de  fe  ponrvoir  elle-mdme  de  vi- 
vres, le  paVs  eit  couvert,  pour  ainfi dire, 
de  tant  de  Ris  , de  Mil,  de  Mahis,  de 
Patatcs , de  Batianes , de  Eignes , de  jßoeufs, 
de  Chcvres,  de  Cochons,  de  Moutons  & 
de  toutcs  fortes  de  Volailles,  que  toutes 
ees  chofes  fe  donnenc  prefquc  pourricn. 
Un  tres-beau  Boeuf  n’y  a jamais  vallu 
qu’une  douzaine  de  couteaux  a deux  fols 
piecc,  & le  reftc  ä proportion. 
vcrcmens  Les  Negres  de  S.  Andre  ne  font  pas 
des  ^Aadil  ™eux  vctus  que  leurs  voifins  de  la  cöte 
‘ de  Maniguette.  Ils  n’ont  qu’un  tres  pe- 
tit  morceau  de  toille  devant  eux  ; il  n’y 
a que  les  Seigneurs  & lesgensd’une  grande 
diliinäion  qui  s’enveloppcnt  d’une  ou  de 
deux  pagnes  , avcc  un  poignard  ou  grand 
coutean  a leur  cAtd. 

Gdndraleraent  parlant  toutes  les  fern- 
^Cf*?ra5! s. dc  mes  de  S.  Andrd  font  ö’uue  taille  aflez 
* L petite  , ddliees  & tres  bien  prifes.  Elles 
ont  les  plus  bcaux  traits  du  monde  , les 
plus  beaux  yeux  , les  plus  vifs  ; la  bou- 
che  petite  , les  dents  d’une  blancheur  ä 
£blouir,  Elles  font  enjoudes  ; elles  ont 
l’efprit  fin,  beaucoup  de  vivacite,  & für- 
tout  un  air  tout-ä-fait  coquct;  leur  phi- 
fionomie  eft  liberdne  & n’eft  point  trom- 
peufe.  Les 


1 


em  Goine’e  ft  a Cayenne.  17; 

Lcs  hommes  Tont  grands  & bien  faits , Caraftere 
ils  font  robultes ; ilslie  manquentni  d’ef- <|es  Nc&rcs 
prit  ni,  de  couragc.  On  rcmarque  qu’ils  Aa" 
font  cxtrcinemem  defians  , depuis  quc 
quelques  Europdens  lcs  onttrompez  & en 
ont  cnlevd  quelques-uns.  C’cfl  pour  cela 
qu’ils  n’cntrent  jamats  dans  un  Navire  , 
quelque  befoin  qu’ils  syent  de  vendre  ou 
d’aeheter  , & quelque  accueil  qu’on  leur 
tafle,  a moins  que  le  Capitaine  ne  falle 
Ja  edrdmonie  de  l’cau  , comme  je  Tai  re- 
marqud  ci-devant.  Aprcs  ccttc  clpece  de 
ierincnt , ils  entrent  dans  lcs  Vaifleaux  , 
bien  entendu  pourtant  qu’ils  ne  defeen- 
dent  point  entre  lcs  ponts  & qu’ils  ne 
mettent  jamais  lc  pied  dans  les  chambres. 

Ils  font  leurs  vilites  & leur  commerce  ä 
l’air,  lur  le  pont  ou  für  legaillard  , afin 
d’dtre  toujours  prets  ä fe  lancera  la  mer, 
s’ils  s’appcrcevoient  qu’011  fonnät  le  nioin- 
dre  dellein  für  leur  libertd. 

11  faut  qu’il  y ait  dans  ce  paVs  des  Elephans  Dents  d'E- 
d’unetaille  bien  monltrueufe  , puifqu’oniephanspro- 
y trouve  des  dents  qui  pefent  plus  dedcuxd,SuuiC5* 
eens  livres.  Je  m’imagine  bien  que  ce  ne 
font  pas  des  dents  de  lait. 

Outre  lc  commerce  des  dents,  on  traiteT  , 
encore  ä S.  Andrd  des  captifs  & de  l’or.  & VtfcU« 
II  cd  encore  Incertaiiirfi  l’or  vientdupais,  v«. 
ou  s’il  y eit  apportd  du  dedans  des  terres. 

Ce  que  l’on  fcait  tres  poftivement,  c’elt 
qu’on  y traite  de  l’or  & mdme  aifez  con- 
fidcrablement  , mais  lcs  Negres  font  un 
myrterc  du  lieu  cf oü  ils  le  tirent.  Qnand 
on  le  leur  demande,  & qu’on  eil  allez  de 
H 4 leurs 


I y6  V O Y A G E S 

leurs  amis  pour  les  obliger  des’ouvrirplus 
qu’ils  ne  font  ordinairement , ilsmöntrcnt 
de  hautes  montagnes  du  Nord-Elt  , qui 
paroillent  eloignees  de  quinze  a vingt  Heu- 
es, & ils  difent  qu’il  en  vient.  Peut-etre 
qu’ils  ne  le  vont  pas  chercher  fi  loin,  & 
qu’ils  n’ont  que  celui  que  leurs  rivieres 
charient,  qu’ils  retirentpar  lelavage;peut- 
£tre  que  les  Negrcs  habitans  ou  plus  voi- 
fins  qu’eux  de  ces  montagnes,  fouiltent 
les  terrcs  & les  lavent  comme  dans  le  pais 
de  Batnbouc,  & qu’ils  l’apportcnt  alaeö« 
tc  & le  donnent  en  troc  d’autres  marchan- 
difcs.  C’elt  ce  qu’on  f^aura,  li  on  a allez 
de  refolution  & de  courage  pour  s’etablir 
folidement  dans  le  paVs. 

Malgrd  le  grand  nombre  de  Pechcurs 
qui  lortent  tous  les  jours  de  la  riviere  de 
S.  Andre,  & qui  vom  a la peche , lacöte 
ne  laiiTe  pas  d’£tre  des  plus  poiflonneu- 
fes. 

L’Equipage  du  Chevalier  des  M*+*  y 
prit  quantitd  de  tres  beaux  Poillbns.  Com- 
me  on  a ddja  parld  de  differentes  efpcccs 
de  Poiflons  qu’on  trouve  dans  ces  mers, 
je  ne  :es  rapporterai  pas,  de  crainte  d’en- 
nuyer  nes  Lefteurs  par  des  redites.  Je  me 
conten cerai  de  rapporter  la  figure  d’un  mon- 
ßre  ä qui  on  a dofind  le  nom  de  Diablc; 
pohTon  np- nom  que  les  Navigateurs  donnent  alTez 
pcileDiablc.  ordinairement  aux  PoifTons  qu’ils  ne  con- 
noiflent  p^s  aflez  diftinCtcment.  II  y en  a 
de  plufieurs  efpeces.  Celui  que  les  Natu- 
raliltes  appellent  Zigene  ou  Marteaueltde 
ce  nombre.  On  l’appelle  aux  Illes  de  l’A- 

werique 


Po  iss  077  apel/c  J)  iahte  espece 
de  Pai/es 


k.j).  p. 


en  Gum t'ß  et  \ Cayenne.  tyy 
meriquc  Pantouflier.C’eft  un  animal  vora- 
ce  & carnalfier.  Sa  tete  eit  platte  & s\\l- 
longe  des  deux  cfttez  com  tue  un  martcau, 
i l’extrdmitd  defquels  la  nature  a mis  de 
gros  yeux  ronds , rouges  & dtincelans.  Sa 
gueule  eft  armde  de  deux  rangs  de  dents 
plattes,  aigues  & tranchantes ; fon  corps 
eft  rond  & fe  termineen  unegrandequeufe 
dehanerde,  aftez  large  & extrdmement  for- 
te, c’eit  une  ddfenfe  dont  il  fe  lert  avec 
avantage  , & qui  fecondc  a mervcille  fa 
guculle  armde.  II  n’a  point d’ecaille,  rnais 
uue  peau  epailfe,  chagriudc  ä gros  grains  ; 
fes  nageoires  font  grandes  & fortes.  Il  na- 
ge d’une  extreme  vitelfe,  il  court  ä la  pro- 
ye  avec  rapiditc  ; tout  lui  eft  bon  & für 
tout  la  chair  humaine.  Ce  poiftbn  terrible 
ne  fait  pas  pourtant  peur  ä nos  Caraibes 
qui  vont  l’attaquer  a coups  de  couteau  & 
qui  en  viennent  k bout.  L’exeinplequej’ea 
ai  rapportd  dans  mon  Voyage  des  Ifles, 
fuffit  pour  en  convaincre  les  plus  incredu- 
les. 

L’autre  forte  de  diable  que  le  Chevalier 
de  M.***  trouva  ä la  cöte  de  la  riviere 
de  faint  Andrd,  dtoit  une  efpece  de  Raye  Rajreappel- 
de  vingt  ä vingt-cinq  pieds  de  longueur  ,UcOiablct 
lur  quiiue  ä dix-huit  pieds  de  largeur,  & 
environ  trois  pieds  d’dpaiiTeur.  J’ai  parld 
dans  mon  voyage  des  Alles  d’une  Raye  i 
peu  pres  femblable,  qui  fut  prife  alaGaa- 
daloupe.  Ce  que  celle  de  Saint  Andrd  a- 
voitde  particulier,  c’eft  que  fes  cötezdco« 
ient  faillans  & faifoient  comme  des  bras 
&tdes  cuiifes  tronquees,  & qu’ils  dtoient 
H f armez 


17*  y oyages  • 

arm ez  de  grands  ongles  en  maniere  de 
crochcts,  d’une  matiere  dure  comme  de 
la  corne,  forts  & pointns  , d jnt  I es  at- 
teintes  auroient  erd  tres-dangereufes.  La 
queue  qui  etoit  longue  en  maniere  defouet 
dtoit  terminee  par  un  femblaWe  cro- 
chet  plus  grand  & plus  gros  que  ]cs  au- 
tres.  L’dpine  du  dos  etoit  couverte  de  tu- 
bercules  rondes  dlevdes  au-deflus  de  la 
peau  de  dcux  bonspouces,  armdedepoin- 
tes  dmouffdes  de  la  meine  matiere  que  les 
crochets.  Sa  tdtc  etoit  grolle  , attachee 
dire&ement  au  corps  fans  apparence  de 
col.  Elle  dtoit  large,  armde  de  dents  pla- 
tes  & tranchantcs.  Ce  poillon  ne  pouvoit 
pas  fe  plaindre  que  la  nature  Teilt  privd 
de  la  vüc  , puifqu’elle  Tavoitpourvü  de 
quatre  yeux,  deux  fort  grands  & fort  gros 
qui  etoient  les  plus  voifins  de  fa  gueulle, 
& deux  plus  petits  placez  au-deflus  & ä 
quelque  diltance  des  deux  Premiers.  II  a- 
voit  trois  cornes  de  chaque  cöte  de  la gueul- 
le.  Je  les  appelle  cornes  plutötquebarbes, 
pa;ce  qu’elles  avoient  dela  foliditd,  qu’el- 
les  dtoient  dures  & fort  es  , quoiqu’elles 
fuflent  flexibles.  Elles  n’dtoient  pas  d’dga- 
le  longueur  ni  groilcur.  Des  trois  quidto- 
jent  a la  droite,  celle  du  rnilieu  avoit  plus 
de  trois  pieds  de  longueur,  für  un  pouce 
& demi  de  diametre  ä fa  naiflance  , les 
deux  autres  etoient  inegales  & ne  palfo- 
ient  pas  douze  ä quinze  pouces  de  lon- 
gueur für  un  diametre  proportionnd  ä la 
longueur  La  grande  corne  de  la  gauche 
ü’avoit  qu’environ  deux  pieds  & demi  de 

Ion- 


en  Guine’e  kt  a Cavehne  179 
longueur  far  unc  groflear  proportioniide  f 
les  deux  corncs  qui  accompagnoieiit  cellc- 
ci,  dtoient  un  pea  plus  graudes  & plus 
fortes  que  edles  de  la  droite.  Leur  flexi- 
bilite  me  fait  croirc  qu’elles  n’dtoient  pas 
capables  de  beaucoup  offen ler.  La  chair 
de  ce  poilfon  eil  filaffeufe  , coriacc,  de 
mauvaife  odeur,  eile  ne  peut  fervir  tout 
au  plus  qu’ä  nourrir  les  autres  poiflfons  ä 
qui  on  a la  charitd  de  la  jetter.  bou  foye 
eft  bon  pour  faire  de  Phuile  ä brüler,  fa 
peau  eftrude  & feche  , chagrinde  a petits 
grains  comme  celle  duRequin. 

O11  trouve  dans  les  bois  un  animal  ä 
quatre  pieds  que  les  Negres  appellent 
Quogelo.  Depuis  le  col  jufqu’a  l’extrdmi- 
t d de  la  queue  il  eil  couvcrt  d’dcailles,fai- 
tes  ä peu  pres  comme  les  feuilles  de  l’Ar-^j^qwuc 
tichaut,  un  peu  plus  pointues.  Elles  fbnr pVtds.  1 
ferrdes,  aflez  dpai/Tes  & fuffilainment  for- 
tes pour  le  ddfendre  des  grifles  6c  desdents 
des  animaux  qui  l’attaquent.  LesTigres& 
les  Leopards  lui  donnent  la  challe  fans 
rellche  & n’ont  pas  de  peine  ä le  joindre 
parce  qu’il  s’en  faut  bien  qu’il  aille  auifi 
vite  que  ces  animaux ; il  ne  lailfe  pas  de 
fuir,  niais  comme  il  dl  bientöt  attrapd  6c 
que  fes  ongles  & fa  gueullc  lui  feroietude 
foibles  defenfes  contre  des  animaux  qui 
ont  de  terribles  dents  & des  griffes  bien 
fortes  & bien  aigues , la  nature  lui  a en- 
feigne  de  fe  mettre  eil  boullo  en  ployant 
fa  queue  fous  fon  ventre,  & fe  ramallant 
de  teile  maniere  qu’il  ne  prdfentc  de  tous 
cötcz  que  les  poiiues  de  fes  deailles.  Le 
H 6 Tigrc 


l8c  ,V  0 Y A C E $ 

Tigre  ou  le  Leopard  ont  beau  le  tourner 
doucementavec  leurs  griftes , ils  fepiquent 
des  qu’ils  veulent  le  faire  unpenrudement 
& iont  contraints  de  le  laifler  en  repos. 
Les  Negres  railomment  a coups  debaton, 
l’dcorchent , vendent  fa  peaa  aux  Blancs 
& mangent  fa  chair.  Ils  difent  quTelle  efl 
blanche  & delicate  , je  n’ai  pas  de  peine 
ä le  croire,  fuppofd  qu’il  folt  vrai  qu’il  ne 
vive  que  de  fourmis,  viande  äflurdment 
des  plus  tendres  & des  plus  ddlicates.  Je 
voudrois  encore  ffavoir  fi  la  chair  du  Quo- 
gclo  ne  fein  pas  lemufc,  car  fuppofd  qu’il 
vive  de  fourmis  eile  le  doitfentir,  puifque 
tout  le  monde  f^ait  que  ces  infedtes  etant 
derafez  ont  une  odeur  de  mufc  tres-forte. 
Mais  comment  peut-il  vivre  de  fourmis? 
Le  voici:  Sa  t£te  & fon  mufeau  que  fa 
figure  pourroit  faire  prendre  pour  une  tdte 
& un  bec  de  Canard,  renferme  une  lan- 
langue  extrdmement  longue , imbibded’une 
liqueur  ondtueufe  & tenace,  il  chcrchelcs 
fourmillieres  & les  lieux  de  paffage  de  ces 
infedtes,  il  etend  fa  langue , & la  fourre 
dans  leur  trou  oü  l’applatit  für  leur  pafla- 
ge,  ces  infectes  y courent  aufli-töt  attirez 
par  l’odeur,  & demeurent  empdtrez  dans 
la  liqueur  onäueule  , & quand  Fanimal 
fent  que  fa  langue  eit  bien  chargde  de  ces 
infedtes , il  la  retire  dans  fa  gueulle  & en 
fait  fa  curde.  On  peut  dire  qu’il  fe  nour- 
rit  delicatement  , puifqu’il  nevit  que  de 
petits  pieds.  Cet  animal  n’elt  point  md- 
chant,  il  n’attaqueperfonne,  ilnecherche 
qu’i  viyre  , & pourYÜ  qu’il  trouve  des 


en  Gcine’e  et  a Cayenne.  iS j 
fourmis , il  cft  content  &faitbonne  chere* 
Les  plus  grands  qu’on  ait  vu  de  cette  ef- 
pcce  avoient  huit  piedsde  longueury  com- 
pris  la  queue  qui  en  a bien  quatre.  Ce  fe- 
roit  un  plailir  d’avoir  un  de  ces  animaux 
privd  dans  les  lieux  oü  les  fourmis  lont 
incommodes ; comme  ä Cayenne  & aux 
Ifles  de  l’Amerique,  il  en  detruiroit  allez 
pour  en  diminuer  le  nombrc,  & peut-Ctre 
pour  les  extcrminer  cntidremcnt. 

Le  Leopard  qui  eil  fon  ennemi  declarc 
n’eft  pas  fi  traitable  que  lui , il  s’en  fauc 
bien.  Il  eft  pour  l’ordinaire  de  la  hauteur 
& de  la  groffeur  de  ces  gros  chiens  de 
Bouchers , qui  leur  fervent  ä conduire 
lesBceufs  qu’ilsont  achetez  au  marche.  Il 
eil  feroce,  lauvage,  incapable  d’£tre  ap- 
privoifd.  Il  fe  jette  avec  furie  für  toutcs 
fortes  d’animaux,  m£me  für  leshommes, 
ce  que  ne  font  pas  les  Lions  & les  Tigres 
de  ce  paVs-lä  , ä moins  qu’ils  ne  foient 
extr£mement  preflez  de  la  faim.  Quelques 
dcrivains  le  confondent  avec  la  Pantere. 
Il  a quelque  chofe  du  Lion,  & quelque 
chofe  du  grand  Chat  fauvage,  fa  peau  eit 
toute  mouchetde  de  taches , noires  , de 
differentes  teintes  für  un  fond  grisätre.  II 
a la  tdte  mediocrement  groffe,  le  mufeau 
court , la  gueulle  large  , bien  armee  de 
dents,  les  femmes  s’en  font  des  Colliers, 
aufquels  eiles  attribuent  de  certaines  ver- 
tus.  On  peut  croire  que  Pimagination  y a 
plus  de  part  que  toute  autre chofe.  Salan- 
gue  eft  pour  le  moins  aufli  rüde  quecelle 
äu  Lion,  Scs  yeux  font  vifs  & dans  uu 
A 1 COD* 


Leopard, 


f 182  V O Y A G E S 

continuel  mouvcment , fon  regard  eil  crucl, 
il  femble  nc  refpirer  quc  la  cruautd  , & 
Je  carnage.  Ses  oreilles  rondes  & aflefc 
courtes  lont  toüjours  droites:  il  a le  col 
gros  & court,  lcs  cuilfes  cpaiifes,  les 
pieds  larges , ceux  de  devant  ont  cinq  doigts, 
& ceux  de  derriere  quarre,  les  uns  & les 
autrcs  armez  de  grirfes  longues  , fortes, 
aigucs  & tranchantes;  il  les  ferme  comme 
lcs  doigtsdefa  main,  & lache  rarement 
la  proye  qu’il  a empoignee,  il  la  ddchire 
aurant  avec  les  onglcs  qu’avec  les  dents, 
& quoiqu’ii  foit  carnafficr  & qu’il  mange 
beaucoup,  il  efl  toüjours  maigre,  ce  qui 
inarque  un  temperamein  extr£mement 
chaud. 

Cet  animal  peupleroit  beaucoup  & fe- 
roitdegrands  ravages,  s’il  n’avoit  pas  le 
Tigre  pour  ennemi.  Celui-ci  lui  fait  une 
guerre  continuelle,  & comme  il  dl  plus 
fort  & bien  plus  alerte,  ilen  vientaiftment 
ä bout.  Les  Negres  difent  que  quand  le 
Leopard  fe  fent  pourfuivi  par  lc  Tigre, il 
fait  comme  notre  Renard  d’Europe  , il 
balaye  avec  fa  queue  longue  & biengarnie 
de  poils  les  endroits  oü  il  paife,  afin  de 
derober  fes  veftiges  ä l’ennemi  quilepour- 
fuit.  Cela  feroit  croire  que  le  Tigre  ne  le 
fuit  qu’ä  l’odeur  , & cela  pourroit  etre; 
mais  011  peut  croire  aufii  que  le  Tigre  qui 
a la  vüc  fort  percante  ne  s’amule  gudres  ä 
Hairer  les  traces  d’un  animal  qu’il  voit  & 
qu’il  pourfuit  de  toutes  fes  forces.  Cette 
guerre  eil  agreable  aux  Negres, parce  qu’ellc 
les  debarralle  d’un  emiemi  qu’ils  craignent 


es  Guine’e  et  a Cayenne  183 
extrememcnt. 

Les  grands  troupcaux  de  boeufs  & au- 
tres  animaux  domeltiques,  dont  les  vaf- 
tes  prairies  de  cepaYs font  couvertes,  yont 
attire  un  nombre  prodigieux  de  Lions , de 
Tigres,  de  Leopards,  & autres  animaux 
qui  vivent  de  proyes , qui  font  alfurez  de 
trouver  lä  abondamment  dequoi  vivre  , 
quand  les  cerfs,  les  gazelies,  & les  au- 
tres animaux  des  Forets  viennenc  ä leur 
manquer.  Si  les  Negrcs  avoient  l’ufage 
des  armes  ä feu,  de  la  poudre  & des  bal- 
les,  plus  qu’ils  ne  Font,  ils  diminueroient 
bien  plus  qu’ils  ne  font  le  nombre  de  ces 
b£tes  carnalfieres ; ils  font  reduits  ä fefer- 
vir  de  pieges , ils  en  font  de  diverfes  for- 
te s ; les  plus  ordinaircs  font  des  foffes 
profondes,  etroites  d’entrde  & largcs  par 
le  bas;  ils  les  couvrentde  clayes  legeres, 
couvertes  d’un  peu  de  terre,  &mettentun 
appas  de  chair  au  milieu.  Ces  animaux, 
attirez  par  l’odeur  de  la  viande,  y vien- 
nent, & etant  tombez  dans  lafofle,  d’ou 
ils  ne  peuvent  fortir  ä caule  de  fa  pro- 
fondeur  & du  peu  de  largeur  de  l’entrde, 
y font  tuez  ä coups  defleches  & de  fagua- 
yes  par  les  Negres,  qui,  aprcs  s’£trebien 
affurez  qu’ils  font  entieremcnt  morts  , y 
defcendent , & ä 1’ aide  de  leurs  compa- 
gnons,  les  tirent  en  haut  & les  mangent. 
Toute  autre  chaire  n’eft  pas  de  leur  goüt, 
ä caufe  des  dangers  oü  les  chaffeurs  fe- 
roient  expofez. 

O11  feroit  un  volume  entier,  fi  on  vou- 
ioit  parier  de  tous  les  differens  animaux 

qui 


184  V O Y A G E S 

qui  fe  trouvent  dans  ce  pais.  C’eft  dom- 

mage  que  les  Ncgrcs  ne  fcachent  pas  pre- 

parer  les  peaux  ; qaoi  qu’elles  ne  foient 

pas  li  bei  les  que  celles  des  pais  plus  froids* 

011  ne  lailleroft  pas  de  s’en  fervir  en  Eu- 

rope, 

Les  Negres  de  Saint  Andre  & des  en- 
virons,  für  tout  du  cöte  de  l’Eft,  aiment 
fort  les  menilles  de  fer  & de  cuivre,  gar- 
nies de  petites  fonnettes  & de  grelots;  les 
fenimes  s’en  environnent  les  jambes  au- 
deifus  de  la  chevillc  du  pied,  clles  cn 
inettent  au-de/Tus  des  poignets  & des  cou- 
des , & pretendent  que  cela  fait  un  petit 
Charivaris  fort  agreable  quand  dies  dan- 
fent.  Cet  exercice  leur  plait  infiniment  f 
& quand  dies  ont  travaille  toute  lajour- 
n<5e,  rien  ne  les  delalfe  tant  que  cinq  ou 
fix  heures  de  danfe.  Chaque  contrde  a la 
danfe  particuliere.  Tous  les  Pcco:trt  de 
France  ne  feroient  que  des  tortucs  en  ce 
pa’is-lä.  J’ai  parle  de  la  danfe  appelld  Ca- 
lenda  dans  mon  voyage  des  Illes,  &com- 
me  je  crois,  de  quelques  autres.  11  fau- 
droit  que  quelque  habile  maitre  ä danfer 
prit  la  peine  d’aller  für  les  lieux,  & de 
rapporter  en  France  toutes  les  danfes  de 
la  cöte  ; il  y en  auroit  qui  feroient  du 
goüt  de  nos  Dames , & qui  lui  attire- 
roien  bien  des  pratiques. 

La  cöte  des  Bonnes-Gens  commence 
au  cap  la  Hou.  Ce  cap  avance  affez  peu  a 
Ja  iner;  il  eft  par  les  cinq  degrez  dix  mi- 
nutes  de  latitude  Septentrionalc,  c'eft  en- 
f*?  laHo^vkon  la  moitiö  de  Ip  diftancc  qu’il  y a en- 

tre 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  i8^ 
trc  lccapdePaImes&  ccluidesTrois-Poin- 
t es.  Lcs  Hollandois  ont  appelld  les  habi- 
tans  de  ce  paVs  , jufqu’au  cap  de  Saintc 
Apolline,  les  Quaqua , parce  que  cesNe- 
gres  ont  prefque  toujours  ces  mots  ä la 
bouche  quand  ils  abordent  les  ctrangers. 
Ils  fignifient,  hon  jour , bien  venu,  ou  tel 
autre  complimcntqu’onvoudras’imaginer. 
Les  meines  Hollandois  ont  aufii  donne  ä 
cc  pais,  le  noin  de  cöte  des  fix  Bandes. 
Ils  marquent  ce  pais  lur  leurs  Cartcs  in- 
difi  er  eminent  fous  ccs  deux  noms.  La 
raifon  de  cc  fecond  nom  vient  de  ce  que 
ccs  Negrcs,  qui  rccucillcnt  cheV.  eux  une 
grande'quantitd  de  cotton,  en  fabriquent 
cles  Pagnes  raydcs  de  blaue  & de  bleu  , 
compofides  de  iix  bandes  d’environfix  pou- 
ces  de  largeur  chacune,  cequifaitunelar- 
geur  de  trois  pieds  & d’environ  trois  aulnes 
de  longueur.  Leur  teinture  bleue  dt  tres- 
bonne  & ne  s’eftace  point,  aufll  ont-ils 
chez  eux  de  l’Indigo,  qui  fans  dre  culti- 
vd  fait  une  teinture  tres-bonne  & d’une 
duree  merveilleufe.  Ces  Pagnes  fe  ven- 
dent  tres-bien  par  toute  la  cöte  d’Or. 

L’exterieur  des  Quaqua  ne  previent  pas 
en  leur  faveur : ils  paroififent  grofliers  & 
farouches ; mais  quand  on  vient  ä traiter 
avec  eux  , on  lcs  trouve  bonnes  gens  , 
francs,  des  plus  polis  de  toute  lacöte,  & 
du  meilleur  commerce.  Laquantitddevin 
de  Palmes  qu’ils  font  chez  eux  nelesapas 
rendus  ivrognes;  ils  en  boivent  tres-peu, 
& vendenr  ä leurs  voiiins  plus  ivrognes 
qu’eux,  la  quantitd  confiderable  qu’ils  en 

font. 


C6te  desüjK 
Bandes. 


Maeursdes 

Quaqua, 


iS 6 V O Y A G E S 

font.  On  rcmarquc  qu’ils  mettcnt  beau- 
coup  d’eau  dans  une  efpece  de  bierrc  qu’ils 
tont,  & dont  ils  n’ufent  qucpour  corriger 
Ja  trop  grande  cruditd  de  ieurs  eaux.  On 
l’appclle  Pito  : Elle  eft  bonnc  & aflez for- 
te pour  porter  ä la  tete,  & ennyvrequand 
on  cn  prend  un  peu  trop;  eile  n’eft  pas 
plus  mal-faißuite  que  la  bierre  d’Europe. 

Ils  font  un  grand  commerce  de  felavec 
Ieurs  voilins  au  Nord-Eft,  & ceux-cile 
tranfportent  bien  avant  dans  les  terrcs  ou 
il  eft  tres-cher , parce  qu’il  y manque  ab- 
folument,  & que,  felon  la  coutumc  des 
hommes  , les  chofes  les  plu*  rares  font 
celles  dont  on  fe  fair  l’habitude  denepou- 
voir  fe  paffer.  NosCaraVbes  de  l’Anieriquc 
fe  font  palfez  & fe  paftent  encore  ä prtffent 
de  fei,  & ne  s’en  portent  pas  plus  mal, 
& n’en  vivent  pas  moins;  heureux  s’ils 
avoient  £c<5  auffi  fages  & auffi  retenus  für 
l’ufage  de  l’eau  de  vie.  Si  on  en  croit  ces 
Negres  Marchands  de  fei  , c’eft-ä  dire, 
ceux  qui  demeurent  ä quelques  centlieues 
du  bord  de  la  mer,  ils  vorn  le  porter  au- 
delä  du  Niger  ä des  peuplesquinefontpas 
noirs,  & qui , felon  le  portrait  qu’ils  cn 
font  , ne  peuvent  £tre  que  les  Maures. 
Nouveau  fujet  de  rdflexion  furla  ftruation 
du  pa’i's,  & für  la  facilitd  qu’il  y a de  tra- 
verfer  l’Afrique,  du  Sud  au  Nord,  & de 
rOiicft  a l’Eft,  en  fuivant  ce  grand  fleu- 
ve. 

Tr&aution  Quand  on  fait  qnelque  affaire  avec  les 
pour  traitcr  Quaqua,  on  peut  a(fez  compter  für  leur 
avccicsQua-^^roic,  lorfqu’on  a exigtf  d’eux  leferment 
H & la 


en  Guine’e  et  a Cayenne;  1S7 
& la  ceremonie  de  femcttre  quelques  gou- 
tes  d’eau  de  la  mer  dans  les  yeux  J’aidcja 
dit  que  c’eft  une  imprdcation  pur  laquelle 
ils  prient  Dieu  de  leur  öterlavüe,  s’ilsne 
fonr  pas  ce  qu’ils  promettent.  Ils  y a bien 
des  pais  oü  Ton  fait  des fermensqui valent 
bien  celui-lä,  fans  qu’on  fecroycfort  obfi- 
gd  de  les  obferver.  Pourquoi  les  Qnaqua 
ieroient-ils plus  honndtes  gens  que  les  Nor- 
mands , ä qui  tout  le  monde  fait  cerepro- 
che?  II  eft  bon  d’cxigerleferment,  &puis 
fc  tenir  für  fes  gardes  & agir  tout  commc 
s’ils  n’en  avoient  pas  fait. 

Outre  les  Pagnes  dont  je  viens  de  par-  Mtrchandi- 
ler,  011  tiredecepais  uneprodigieufequan-lcusalics 
tite  d’Yvoire,  011  en  a quelquefois  acheteq  ' 
jufqu’a  dix  mille  pefant  en  un  feuljour. 

Les  Negres  alTurent  que  le  pais  eft  telle- 
ment rempli  d’Elephans,  que  les  habitans 
du  haut  pais  font  obligez  de  creufer  leurs 
maifons  dans  le  revers  des  montagnes,  ä 
peu  pres  comme  011  les  voit  für  les  bords 
de  la  Loire,  & de  faire  les  portes  & les 
fenetres  extrdmement  dtroites  & bafles.  Ils 
employent  toutes  Portes  d’artifices  pour 
dloigncr  ces  animaux  de  leurs  champs,  & 
les  faire  tomber  dans  les  pidges  qu’ils  leurs 
tendent,  oü  ils  les  tuent;  inuis  ils  ajoü- 
tent  que  la  raifon  pour  laquelle  ils  ont 
tant  de  denrs  eft  que  les  Elephans  quittent 
leurs  dents  tous  les  trois  ans,  & qu’ilsen 
trouvent  beaucoup  plus  dans  les  Fordts , 
qu’ils  n’en  arrachent  eux-mdmes  apres 
avoir  tud  ces  grolfes  bdtes.  -Si  le  tdmoig- 
ge  des  Negres  eftvdritable,  voiläunenou- 

vellc 


iSS  VorAGES 

veile  prcuve  que  Hon  peilt  ajoutcr  ä ceque 
j’ai  die  ci-devant*  II  faut  chercher  ä pre- 
lent,  ii  les  dents  que  lesElephansont  quit- 
t(5es  tont  auffi  bonnes  que  celles  qu’on 
Icur  öte  quand  on  les  a tuez. 

Le  Cotton  & HIndigo  viennent  natu- 
rellement , & fans  culturc  dans  tout  cc 
paVs. 

Pour  ce  qui  eft  de  l’or,  ileftcommun  ; 
il  e(t  rare  de  voir  une  femme  dont  lesche- 
veux  ne  loient  ornez  de  petits  ouvrages 
d’or  fondus  & battus  au  martcan,  cans  la 
fabrique  defquels , les  ouvriers  du  paVs  font 
Menllics  voir  leur  adreffc.  On  lesappelle  Mcnillcs, 
*'01'  nom  generique,  qui  revient  ä celui  de  bi- 
joux  dont  nous  nous  fervons  en  France, 
pour  iignifier  les  chofes  prdeieufes  par  leur 
forme  , & qui  font  de  petit  volume.  On 
voit  de  ces  Menilles  de  plufieurs  fortes : 
dies  font  pour  Hordinaire  alfe2  minces  & 
allez  legeres,  mais  la  quantkequeles  fem- 
mes , dont  les  maris  font  riches , en  met- 
tent  ä Ieurs  chcveux,  rend  ä la  fin  la  t£te 
d’une  femme  d’un  tres-grand  prix.  Quand 
les  perfonnes  font  jeunes  & bien  faites, 
qu’elles  ont  les  jambes,  les  bras  & le  col 
bien  chargez  de  chaines  & degrelots,  & 
la  ti'te  couverte  de  papillotes  d’or  avec  de 
heiles  Pagnes,  dies  ont  tres  bon  air:  Qn 
per  dire,  encecdat,  qu’clles  font  men- 
tir  le  proverbe,  qui  dit  : Fout  eft  bon 
dans  une  femme  fans  tde;  on  doit  dire 
au  contraire,  que  ce  qu’une  femme  a de 
meillcur  eil  la  tde. 

Les  maris,  qui  font  cn  cepais  bien  plus 

mai- 


en  Guine’e  et  a Cayenne  189 
maitres  qu’ils  ne  le  font  en  France,  en 
Angleterre,  en  Hollande,  & aurres  lieux 
de  rEurope,oü  ils  ont  lailFeprefcrire  leurs 
droits , les  maris  , dis-je  decoiffent  fans 
fafon  leurs  femmes  quand  ils  ont  befoin 
de  leur  Menillcs,  & les  vendent  aux  Eu- 
ropdens , pour  avoir  les  marchandifes  d’Eu- 
rope  qui  leur  convienncnt,  faufäeuxd’cn 
faire  faire  d’autres , & de  les  donncr  a leurs 
epoufes  quand  dies  ont  merite  par  leurs 
minauderies  ordinaires  , que  leurs  maris 
leur  donnent  de  nouvellesmarques  deleur 
tendreffe.  L’or  des  Menillcs  dt  toujours 
tres  pur  , & n’obüge  point  ä la  preuve 
ordinairc  que  Ton  en  fait  par  l’eau  regale; 
cai  en  ce  pais-lä  comme  par  tour  le  refte 
du  inondc,  il  fe  trouve  d’habilcs  gensqui 
ont  foin  d’enfei^ner  les  Marchands  acon- 
noitre  l’or,  & a nes’y  pas  laiiFer  tromper. 

C’clt  für  tout  au  cap  Appollonia,  que 
Ton  trouve  de  ccs  Marchands  de  faux  or, 

Comme  l’or  quel’on  y traite  eft  en  pou-rT.r,omPcrif 
dre,  ils  ont  l’adrcfle  de  le  mdier  avec  (fcn1ere°drie 
la  limaille  de  cuivre  , & vendent  ainfi  connoitic, 
tout  enfemble  & für  le  meine  pied.  Lorf- 
qu’ils  viennent traiter  äbord  des  ßätimens, 
les  gens  bien  avifez  ne  manquent  pas  de 
leur  demander  s’il  eft  pur,  & de  leur  de- 
clarer  que  s’il  ne  l’eft  pas  , ils  paycront 
leur  fourberie  par  la  perte  de  leur  libertd 
S’ils  perfiltem  ä le  foutenir  bon  & pur, 
on  le  pefe  en  leur  prefence  & 011  le  met 
aufli-t6t  dans  l’eau  regale  , cette  liqueut 
confomme  le  cuivre  dansle  moment.  On 
pefe  ce  qui  reite , & quand  on  ne  trouve 


190  V O Y A G E S 

pas  1c  m2me  poids  qu’on  avoft  trouvc  vi- 
vant Pdpreuve  , 011  lcs  met  aux  fers,  & 
c’clt  ä eux  ä racheter  promptcmcnt  lcur 
libertc  , avant  quc  le  vai/feau  mette  ä la 
voilc  & aille  plus  loin.  On  voic  par  lä  , 
qu’il  eft  de  la  prudence  des  Marchands 
Europecns  de  traitcr  dans  un  lieu  , oüils 
foient  Ies  maitres,  comme  font  leursvaif- 
fcaux;  au  lieu  que  s’ilstraitoientäterre,  ils 
ne  pourroient  pas  fc  faire juftice,  & la  de- 
mandcroiet  inutilement  auxRois  du  pais, 
qui , pour  l’ordinaire , font  auffi  fripons 
que  leurs  fujets. 


CHAPITRE  X. 

De  la  Cöte  d’Or. 

Defcription  du  pais  , jufati'au  chäteau 
de  la  Mine. 

C’Eft  ä lariviere  de  Sucre  que  commcn- 
ce  la  cöte  d’Or,  ainfi  appell<5e  par  lcs 
Europcens  ä caulc  de  Por  que  Pon  y trou- 
Ttenduc  de  vc  ^ trafiquer.  On  donne  ä cette  cöteen- 
Uiotca  Oi.vjron  cent  rrcnte  ueaes  de  longueur  de 

l’Oiieft  ä l’Eft.  Ii  ne  faut  pas  s’imagnier 
que  Por  s’y  trouve  egalement  par  tout  ; 
on  fe  tromperoit,  on  le  verra  par  la  fui- 
te  de  la  defcription,  que  je  vais  faire  du 
paVs. 

La  riviere  de  Sucre  qui  ffpare  la  cöte 
d’Or  de  celle  des  Quaqua,  vient  du  Nord- 

Nord- 


en  Guine’e  et  a Cayenne  i$i 
Nord-Oüeft.  On  dir  qu’clle  vient  de  fort 
loin. 

Aballan  cft  le  prcmicr  Royaurae  de  cet- 
tc  c6te  du  c6t 6 de  1’Oüeft;  il  n’eft  ni  le 
plus  dtendir,  ni  le  plusrichede  certccAte, 
il  s’en  faut  bien.  Il  n’a  que  fix  ä fept  lieues 
de  longueur  en  fuivant  la  cöte  de  l’Oiieft 
a l’Eft.  Son  etenduedans  les  terres,  c’eft-  Royaume 
ä-dire,  au  Nord,  eft  incertaine,  perfonned’Abaffan* 
jufqu’a  prefent  ne  s’eft  embarafle  de  s’cn 
informer,  parce  que  cc  n’eft  pas  un  licu 
de  commerce;  auffi  les  vailleaux  s’y  arre- 
tent  rarement,  ayant  du  faire  leur  bois  & 
leur  eau  & pris  les  rafraichififemens  necefi- 
faires  dans  les  lieux  que  j’ai  marque  ci- 
devant,  oü  il  s’cn  trouve  en  abondance, 
au  lieu  que  prcfque  toute  Ja  cörc  d’Or 
cft  fterile,  ndgligee  & fans  culture. 

Il  yadix  Heues  d’Abailan  a Tekucchuc, 
premier  village  d’Iflini , & vingt-huit  au 
cap  Apollonia,  en  fuivant  la  cote  qui  cft 
aile7,  droite  & qui  court  Eft-Sud-Eft. 

On  connoiflbit  autrefois  le  Royaume  d’I- 
fiini  fous  le  nom  d’Albini,  & les  peuplcs 
fous  celuide  Vetores,  c’eft-a-dire  de  P£- 
cheurs  de  riviere.  On  dit  que  les  Efieps, 
peuples  qui  habitoient  les  terres  les  plus 
voilines  du  cap  Apollonia,  ayant  etemal- 
traitez  par  ceux  d’Axime  qui  font  au-dela 
de  cc  cap,  c’eft-ä'dire  ä l’Eft,  quitterent  Hiftoire4« 
leur  pais  il  y a environ  Cent  trente  ans  , Eiicps, 

& fe  retirerent  chei  leurs  confddercz  les 
Veteres,  qui  les  re<jürent  & leur  donne- 
rent  des  terres  ä cultiver  au  bord  de  la 
iner , & les  regarderenr  commc  de  amis 

oppri- 


Hiftoire  des 
Uüiiois, 


V O T A G E S 

opprimez  qui  ne  devoient  plus  faire  qu’un 
meme  peuple  avec  eux.  lls  vecurent  en- 
femblc  quelques  annces  für  ce  pied-lä  , & 
en  allez  bonne  intelligencc.  Mais  les  E- 
lieps  naturellement  inquiets  & remuans , 
fe  voyant  bien  ctablis  & ctant  devenus  ri- 
ches  par  le  cornmcrce  qu’ils  faifoient  avec 
les  Europccns , commencerent  ä meprifer 
& meine  a maltraitcr  leurs  bienfaiteurs  , 
& ils  pouflerent  leur  infolence  & leur  in- 
gratitude  li  loin,  qucles  Veterds  fe  repen- 
tirent  de  les  avoir  rc<;uschcz  eux.  lls  fe 
virent  ä la  fin  pouffez  d bout  & obligez  de 
chercher  les  moyens  de  chaffer  ccs  ingrats. 
Mais  Iachofen’ctoit  pas  aifde.  Les  Efieps 
avoient  des  armes  d feu,  dont  les  Vcterds 
n’avoient  pas  l’ufage  & qu’ils  craignoient 
exfrdmement.  Ils  dtoient  donc  reduits  a 
foutfrir  ce  qu’ils  ne  pouvoient  pas  empe- 
cher,  en  attendant  & chcrchant  avec  loin 
l’occafion  de  fe  vangcr.  Elle  tarda  long- 
tems  ä venir  , ce  11c  tut  que  vers  fannde 
1670.  qu’elle  fe  prdfenta.  Voici  de  quel- 
le maniere. 

Une  nation  voiline  du  cap  Apollonia 
qui  demeuroit  dans  un  paVs  nomine  Ifli- 
ni , fe  brouilla  avec  fes  proches  voifins 
dtablis  für  le  cap.  La  querelle  s’dchaufta 
de  maniere  qu’ils  en  vinrent  plufieurs  fois 
aux  mains,  & toüjours  au  defavantage  des 
Illinois  , qui  ddfelperant  a la  fin  de  pou- 
voir  dtablir  leurs  affaires , & de  s’empd- 
cher  de  tomber  dans  l’efclavage  , dont  leurs 
ddfaites  continuelles  & la  luperioritd  de 
leurs  ennemis  les  mena^oient,  ils  rcfolu- 

rent 


em  Guine’e  et  a Cayenne.  19$ 
rent  d’abandonncr  lcnr  paVs,  & de  ferefr 
rcr  en  ^uelque  endroit  ou  ils  puffern  vi* 
vre  en  paix  & ä couvert  des  cntreprifes  de 
leurs  vainqueurs. 

Apres  avoir  examind  oü  ils  ponrroient 
aller  , & chefc  qui  ils  pourroient  efperer 
d’etre  re^us  , ils  jetterent  enfin  les  yeux 
für  les  Veterds.  Ils  feavoient  qucces  peu- 
ples  humains  & charitablcs  avoient  re$ü 
chez  cnxlcs  Efieps  lors  qu’ils  dtoientdans 
des  circonflances  pareillcs  ä cclles  ou  ils 
fe  trouvoient.  Ils  ffajoient  que  11011  con- 
tens  de  les  avoir  protegez,  ils  leur  avo- 
ient donne  des  terres,  für  lefquelles  ils 
vivoient  en  paix  & ä leur  aife.  11  fe  ren- 
controitencore  heureulement  ponr  euxque 
Zena  leur  chcf,  Capitaine  ou  Roi , dtoit 
de  la  famille  de  celui  des  Veterds  ; autre 
motif  & bien  puilfant  pour  efperer  qu’011 
leur  accoideroit  l’azile  qu’ils  cherchoient. 
Ils  ddpnterent  donc  quelques-uns  des  prin- 
cipaux  de  leur  nation  vers  les  Veterds  f 
pour  leur  deinander  la  retraite  & la  pro- 
te&ion  dont  ils  avoient  befoin.  Les  Vc- 
rerds  leur  accordercut  leur  demandc  avec 
joye,  & les  regarderent  commc  des  gens 
que  le  Ciel  leur  envoyoit  pour  les  venger 
des  Elieps,  & les  aider  a chaflfer  ccs  ingrats 
des  terres  qu’ils  leurs  avoient  accoraees. 

Tonte  la  nation  des  Illinois  abandonna 
aulli  tot  fon  paVs,  & fe  tranfplanta  für  les 
terres  que  les  Veterds  leur  accorderent.  11 
s’y  drablirent  & commencerent  ägoüterla 
douceur  du  repos  que  leurs  ennemis  leur 
ötoient  depuis  Jong-tcms.  Mais  il  fallut 

Tom.  I . I xer 


194  V O Y A G E S 

rentrer  bien-töt  dans  unc  nouvclle  guer- 
re.  11s  virent  les  manvais  traitemens  que 
les  Eiieps  faiioient  ä lcurs  communs  bicn- 
faiteurs,  la  reconnoifiante  les  obligca  de 
prendre  hautement  le  parti  de  leurs  hötes ; 
ils  epouferent  leur  qudrclle,  leuroftrirent 
leurs  fcrvices  , fe  joignirent  ä eux  , la 
guerre  fut  ddclarde  ä ces  ingrats , & com- 
me  ils  avoient  des  armes  a feu  dont  ils 
f^avoicm  fe  lervir  auflibien  pour  le  moins 
bcFaitedcsqucles  Elicps,  ils  les  attaquerent,  lesbat- 
ifteps.  tirent  en  plulicurs  rencontres,  & les  au- 
roient  entierement  exterminez  par  le  fer 
& par  l’efclavage,  ficeux-ci  n’euflent  pris 
le  parti  de  fe  fauver  en  abandonnant  avec 
prdeipitation  le  pais , & en  le  retirant  du 
c6td  de  l’Oüelt  en  un  endroit  alors  inha- 
bitd  de  la  riviere  de  faint  Andrd. 

C’elt  lä  ou  ils  fontencoreanjourd>hui& 
oü  ils  vivroient  allez  ä leuraifc,  &enpaix 
s’il  plaiibit  aux  Illinois  de  les  y laiifer.  Mais 
ils  s’aifemblent  de  tems  en  tems,  fontdes 
courles  lur  eux  & fe  retirent  rarementfans 
avoir  remporte  quelque  avantage,  &fans 
ramener  des  efclavcs  qui  dl  le  but  princi- 
p^l  de  leurs  expeditions. 

Les  Veteres  vengez  & ddlivrez  de  leurs 
ennemis,  donnerent  aux  Illinois  les  terres 
que  ces  ingrats  avoient  occupdes  au  bord 
de  la  mer,  & environ  quatre  Heues  de  la 
profondeur  des  terres  en  remontant  la  ri- 
viere, & firent  ainli  deux  etats  LesVetc- 
rds  demeurant  au  Nord  & für  la  riviere 
principale  appellde  Afbini  , & les  autres 
qui  s’y  j et  teilt;  & les  Illinois  au  i>ud,  & 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  19J* 
für  les  bords  de  Ja  mer,  & dans  les  Ifles 
qac  fait  la  riviere  jufqu’ä  quatre  lieues 
au-deffus  de  fon  embouchure. 

Les  Iflinois  donnercnt  ä leur  portion  Ic 
nom  de  leur  ancien  paYs,  & rappellercnt 
le  petit  Iffini,  pour  le  difiinguer  de  celui Petitounoip; 
qu’ils  avoient  abandonne,  qne  Ton  nom- vcaulßial« 
me  cncore  ä prdfent  le  grand  Iffini,  & qui 
eß  inhabird  & tout  a fait  defert. 

La  riviere  d’Afbini  cut  le  meine  fort; 
eile  changea  auffi  de  nom,  & li  eile  con- 
ferva  fon  nom  ancien  dans  le  quartier  des 
Vetcrds,  eile  eut  celui  d’Ifimi  a fon  em- 
bouchure. C’eß  ce  que  nos  Gcographcs 
auroient  bien  du  avoir  marqud  für  leurs 
cartes.  La  plupart  par  ignoranceouparnd- 
gligence,  & meine  les  cartes  marines  des 
Hollandois,  ne  marqucntpastndmel’em- 
bouchure  de  cette  riviere,  & fecontenrent 
de  marquer  fimplcment  le  nom  d’Albinii 
la  cöte,  & comme  s’il  11’y  avoit  pas  deri- 
viercen  cetendroit. 

Le  Royaume  d’lffini  n’eß  conliderablc 
ni  par  fa  grandeur,  ni  par  fa  fertilitd.  On 
11’y  compte  quedouze  villagesou  hameaux, 
fituez  le  long  de  la  mer  & dans  les  Ifles 
qui  fönt  dans  la  riviere.  Son  dtendue  du  Ftendmedö 
Sud  ou  Nord,  n’eß  que  de  quatre  äcinq^^au.m€ 
lieues,  & fa  longueur  für  la  cAte  de  huit  aif 
ä dix  lieues.  Sa  capitale  eß  Alfoco,  vil- 
lage  d’environ  deux  eens  cafes,  & de  mil 
a douze  eens  ames.  11  eß  dans  une  Ifle 
de  Ja  riviere  ä une  lieue  & demie  du  bord 
delamer. 

Tekucchue  ou  le  Roi  a uue  maifon  , 

I 1 oü 


196  V O Y A G E Si 

ou  i!  paffe  quelques  mois  chaque  antike, 
& ßangaio  font  iur  le  bord  de  la  riviere  , 
& les  deux*  principaux  endroits  de  ce  pe- 
tit  <5tat  apres  Affoco. 

Les  Veterds  & lcs  Illinois  vivent  pour 
l’ordinairc  cn  bonne  intelligence.  Cha- 
que nation  a fon  Chef  ou  Roi,  fes  coü- 
tumes  & fcs  loix  particulieres.  Ils  s’afii- 
ftcnt  mutuellernent  dans  certaines  occa- 
lions  & paroiffent  alors  ne  faire  qu’un 
mdme  peuple.  Dans  d’autres  ils  font  fort 
dloignez  les  uns  des  autrcs,  lcurs  carac- 
tcres  font  difterens,  & leurs  moeurs  bien 
differentes. 

Le  paVs  des  Veterds  cft  bornd  au  Nord 
Bornes  des  par  jes  pcuples  appellez  Compas  , qui 
ctcics'  font  une  efpece  de  Republique.  11  a a 
l’Eft  k Royaume  de  Gommerd,  le  grand 
ou  vieux  Iffini  & le  cap  Apollonia,  & ä 
l’O lieft  le  pai'sdes  Quaqua. 

La  c6te  du  Royaume  d’Ifiini  cft  extre- 
mement  baffe  , & laus  les  grands  arbres 
dont  eile  eft  cou verte.  11  leroit  prefque 
impoffible  de  la  ddcouvrir  qu’011  ne  füt 
deffus.  Le  terrain  ä pres  d’une  lieue  du 
bord  de  la  mer,  n’eft  que  de  fable  blanc, 
fin,  fec  & aride,  l!  ne produit  quedes her- 
bes co  irres  & delides,  excellentes  a lave- 
ritd  pour  les  Moutons  & lcs  Chevres , & 
mdme  pour  les  ß ueufs  , fi  ces  peuples  d- 
töient  affez  laborieux  pour  prendre  Ja  peine 
d’ea  dlever  ; mais  ils  font  faineans  auder- 
nkr  point,  & aimeut  mieux  trainer  une 
vie  miferable  & mourir  de  faim,  pourainli 
dixe,  que  de  fe  donner  la  moiudre  peine 

pour 


en  Guine’e  et  a Cayenne  197 
pour  vivre  plus  a leur  aife. 

A mefiire  qu’on  avance  dans  Ie  paVs , on 
lc  trouve  meilleur  ; cela  paroic  par  les 
grands  arbres  qu’il  porte,  & parlcs  herbes 
dom  il  eit  couvcrt.  Les  lieux  bas  voifins 
arrofez  de  quelques  ruifleaux  qui  y fönten 
grand  nombre,  & les  I lies  que  forme  la 
riviere  font  d’une  terre  graile  & profonde 
propre  ä produire  tout  ce  qu’on  eil  vou- 
droic  retirer.  Les  Ncgres  ne  la  fatiguent 
guere,  ä pcinc  peuvent-ils  le  refoudre  ä y 
ferner  un  peu  de  ris,  de  inahis,  de  de  poi- 
vre.  Ils  fe  repo feilt  de  ce  foin  für  les  Ve- 
terds  , qui  011t  toujours  en  main  dequoi 
les  metcre  ä la  raifon ; car  ils  n’ont  qu’ä 
cefler  de  lcur  apporter  des  vivresfeulement 
deux  jours,  pour  les  reduire  parlafamine 
ä faire  tont  ce  qu’ils  veulent.  Les  Illinois 
fe  contentent  des  fruits  des  bananiers,  des 
figuiers,  des  cocottiers , &des  palmiers  qui 
croiflent  chez  eux,parce  qu’ils  viennent  fans 
peine  & fans  culcure.  Cen’eftpasfanspeine 
qu’ils  vont  pecher  a la  riviere  & ä la  mer. 

La  riviere  d’Asbini  011  d’Iflini,  eft  une 
des  plus  conliderables  de  toute  la  cAtc  de 
Guinde  ; eile  eit  large,  prolondc  & nette. 

De  groiles  barques  la  pourroient  remon- 

ter  ä plus  de  foixante  Heues  de  fon  einbou- 

chure  , mais  cette  embouchure  eil  fer-  fcivicTecPAf 

mde  par  une  barre  de  fable,  für  laquel- bimouAfliui 

le  la  mer  brife  d’une  maniere  li  extraor- 

dinaire  , qu’elle  eit  inabordable  ä tou- 

tes  fortes  de  Bätimens,  exceptd  aux  Ca*  BarrcdcU 

nots  desNegres,  qui  f^avent  prendre  leurs  Rivicic, 

tems  pour  franchir  ce  pas  dangereux. 

I 3 Des 


39S  V O Y A G E s 

Des  qu’on  cft  entre  dans  la  rivierc,  on 
fe  trouvc  daus  un  eau  calme  & tranquil- 
le,  fori  lit  s’dlargit  li  conliderablement  a 
huit  Heues  au-deflus  de  fon  embouchure, 
qu’il  forme  un  lac  de  iix  a fcpt  Heues  de 
large,  & de  prefque  autant  de  longueur  ; 
au  milieu  duquel  il  y a unc  Ifle,  dontles 
lflc dcfcitc.  bords  font  dlevez  & efearpez  de  tous  cö- 
tez.  Elle  ne  paroit  de  loin  que  coaime 
un  rocher  flerile  , mais  on  en  juge  autre- 
ment  quand  on  dt  delfus , & qu’on  letrou- 
vc  dans  une  terre  gralfe,  profonde,  char- 
ge5e  d’arbres  & de  bonnes  herbes  : Une 
colonfe  y pourroit  demeurer  ä l’aife,  l’a- 
bord  feul  eft  difHcile  , c’elt  une  fortereP 
le  naturelle. 

Dela  jufqu’au  grand  banc  de  rochers 
qui  harre  entierement  le  lit  de  la  riviere, 
il  y a plus  de  cinquante  Heues.  Ce  rocher 
eit  tres-dleve,  & l’eau  qui  fe  precipiteen 
. cet  endroit , fait  une  des  plus  belles  caf- 
K4°Cc'uSUUI  ca<*es  du  nionde  ; le  bruit  que  l’eau  fait 
Hivicxe.  par  lichute,  s’entend  de  quelques  lieues. 

11  ne  faut  pas  penfer  ä franchir  ce  fault, 
ce  feroit  tenter  rimpofGble , les  Truitcs 
& lesSaumons  ne  l’eiureprendroient  pas. 
Les  Negresont  pratique  de  petits  fentiers 
ä la  droite  & a la  gauche  de  ce  terrible 
fault  par  lefquels  il s trainent  leurs  Ca- 
nots  , & quand  une  fois  ils  ont  furmon- 
t£  cet  endroit  fi  difticilc  , i!s  fe  remettent 
für  l’ean,  & difent  qifon  peut  faire  trente 
journ^es  de  chemin  für  cette  rivierc  laus 
trouver  le  moindre  empechement. 

Si  cela  eftvrai,  connne  nous  avonstout 

lieu 


hm  Guinh’e  et  a Cayenne  ujy 
lied  de  le  croire  , 6c  que  fon  cours  ioit 
tantöt  au  Nord  , tantöt  au  Nord-OüUt, 

6c  tant6r au  Nord-Eft,  il  faut  qu’elleail- 
le  bien  pres  du  Niger,  oupeut-6tre  qu’el- 
lc  en  lbrte  6cqu’elle  en  loit  une  brauche, 
comme  une  voyageur  moderne  Ta  penfd 
ftvcc  bien  plus  de  raifon  & de  vrai-fem- 
blance  qu’un  autre  qui  en  a fait  une  brau- 
che du  Nil;  il  faudroit  qu’ellc  pailät  au 
travers  du  Niger  en  fuivant  le  chemin 
qu’elle  fait. 

Je  n’ai  garde  de  rien  ddeider  für  lafour- 
ce  de  cettc  riviere  , nous  n’avons  point 
de  relntions  dece  pais-lä  für  leiquelleson 
puifle  faire  fond;  pas  unBlanc  ne  s’eften- 
core  aviff  d’entrcprendre  ce  voyage,  & les 
Negres,  qui  difent  l’avoir  fait,  s’expli- 
quent  rres-mal  , 6c  font  pour  l’ordinaire 
de  tres-grands  menteurs. 

Les  Vcteres  ont  toutes  leurs  cafes  bä- 
ties  lur  pilotis  dans  la  riviere;  elles  font  Maifons  4« 
alfez  dlevdes  au-deftus  de  la  furface  deVctcw«, 
l’eau  pour  n’en  pas  craindre  les  deborde- 
mens;  ils  mettent  leurs  Canotsä  couvert 
fous  leur  cafes.  Ils  en  ont  de  fort  grands 
faits  d’un  feul  tronc  arbre  6c  allez  bien 
travaillez.  Comme  ils  font  toujours  für 
l’eau  , ils  font  devenus  d’excellcns  Ca- 
notteurs  d’eau  douce,  mais  ils  ne  fe  ha- 
zardent  pas  für  mer.  Les  Illinois  au' con- 
traire  fe  lerventen  perfeäion  des  leurs  für 
la  iner,  6c  font  bien  inferieurs  aux  Vete- 
resfurda  riviere.  Voilä  une  des  difreren- 
ces  qu  on  remarque  entre  ces  deux  Na- 
tions;  en  voici  d’autres  : Les  Vcterdslaif- 
I 4 feilt 


100  V O Y A G E S 

feilt  croltre  leurs  cheveux,  & fefont  hon- 
Differentes lleur  de  lcs  avoir  longs  & pendans  lu* 
coutumes  leurs  epaules , nattez  cn  plufieurs  trefles, 
ils  s’arrachent  la  barhe.  L es  Iüiaois  au 
lül‘  contraire  fe  font  fouvent  rafer  la  t«Ste , 
& quand  ils  font  ägez  pour  avoir  de  la 
barbe,  ils  aiment  ä la  porter  longue  & 
bien  treflife  ; les  premiers  vont  prefque 
toujours  nuds,  ou  n’ont  toutau  plus  que 
de  mechantes  & tres  petites  Pagnes  d’d- 
corce  d’arbres  ou  d’herbcs  battucs ; au  lieu 
que  les  autres  en  ont  de  toille  de  cotton 
& d’autrcs  dtoffes.  Le  commerce  que 
les  Illinois  ont  avec  les  Blaues , les  a ren- 
du  allez  civils  a la  maniere  du  pai’s.  Les 
Veteres  qui  ne  voyent  que  des  Negres  & 
rarement  des  Blaues,  font  plus  lauvages, 
n’aiment  gueres  que  les  gens  de  leur  cou- 
leur.  Les  femmes  des  deux  Nations  font 
encore  plus  differentes  entr’elles  que  les 
hommes.  On  n’aura  pas  de  peine  ä le  croire, 
quand  on  fera  reflexionaugeniedece  fexe, 
qui  eit  extreme  en  toutes  chofcs,  enAfri- 
que  comme  dans  les  autres  partics  du  mou- 
de. 

La  pierre  d’Aigris  ferr  de monnoye cou- 
rante dans  ce  pais,  on  l’y  regarde  com- 
^«rrcd’Ai- me  une  pierre  pnfeieufe  ; eile  n’a  pour- 
tant  rien  qui  la  doive  faire  beaucoup  efti- 
mer.  Elle  eft  d’un  bleu  verdätre,  qui  n’a 
ni  £clat,  affe7  dure  ä la  verite,  mais  qui 
fe  polic  mal , ou  qu’ils  n’ont  pas  l’efprit 
de  mieux  polir.  Elle  ne  laiffe  pas  de  leur 
plaire;  quand  ils  l’achetent,  ils  la  pefent 
poids  pour  poids  avec  l’or,  on  en  fait  de 


en  GuineV  et  a Cayenne  20 f 

petits  morceaux  appellez  Bctiquets , qui  font 
percez  dans  leur  milieu,  afin  de  pouvoir 
£tre  enfilez  dans  de  petits  filets  d’ecorcc. 

Eu  egard  au  prix  de  la  pierre,  il  faut  que 
les  Betiquets  foient  bien  petits,  puifqueles 
deux  ne  vallent  qu’un  fol  monnoye  de 
France*  Ils  en  taillcnt  en  cilindre  de  la 
longueur  d’un  pouce,  & percez  dans  leur 
longueur.  Ils  ferventd’ornementä  labarbö 
des  Rois  & des  grands  Seigneurs,  en  les 
enfilant  dans  les  treffes  que  Fon  fait  avec 
leurs  poils.  Akafini,  Roi  d’Ilfin? , en  a-Ornemcntde 
voit  foixante  morceaux  dans  les  vingttrcf- irbeücs 
fes  defabarbe,  qui  valoientau  moinsmilk'  01  * 

6c us.  Avec  tout  ccla  , cette  prdtenduc 
pierre  precieufen’a  pas  tant  d’eclat  que  la 
belle  Rafadc  verte  q ue  Ton  leur  porte  d’Eu- 
rope.  Peut-etre  ils  y ont  attache  quelque 
vertu  dont  ils  nous  font unmiftere , mais 
l’opinion  fait  la  valeur  des  choles,  &les 
goüts  font  difterens,  Qui  l^ait  li  l’Aigris 
ne  viendra  pas  ä la  mode  en  France,  & 
fi  les  deux  fexes  ne  s’en  parcront  pas  com- 
me  les  Illinois? 

Je  ferois  allez  portd  ä croire,  que  1’ Ai-  Tj.,- 
gns  eit  du  Jade,  ou  une  clpece  de  picrreprecieu’c, 
qui  en  approche  & qui  n’eft  pas  bien  policlonufagc* 
chez  les  Illinois : c’eft  le  peu  d’adrefle  de 
leurs  ouvriers  qui  en  eft.  la  caufe.  Les 
Orientaux  eßiment  lejade,  non-feulement 
pour  l’ufage  auquel  ilsl’employent,  com- 
me  font  des  manches  de  couteaux  & de 
fabres,  mais  encore  parce  qu’dtant  port£ 
für  les  reins  ou  für  d’autres  parties  du  corps, 
cu  pretend  qu’il  fait  fortir  les  pierres  <5 c 
I J le* 


1CZ  V O Y A G F $ 

les  lables,  & les  entraine  par  les  urincs; 
ou  dit  meine  qu’il  dt  fpccifique  pour  l’e- 
pileplie.  Quand  il  n’auroit  qu’une  de  ces 
vertus,  <j’en  feroic  afles  pour  le  faire  elti- 
mer  beaucoup. 

Les  Veterds  fe  fervent  d’6corces  d’ar- 
bres,  comme  on  fe  fert  de  celle  duMa* 
hot  aux  Illes  de  l’Amerique,  & de  certai- 
nes  herbes  longues  & fouples  dontilsfont 
de  la  fiedle  pour  compofer  leurs  filets  , 
qui  font  d’un  fort  bonufage.  Ils  fe  fervent 
auffi  d’hame^ons  & dedards,  dontilsper- 
cent  le  poilfon  ä cinq  ä lixpiedsfous  l’eau 
avec  une  adrelfe  merveilleule. 

Tcches  des  grandes  peches  fe  font  la  nuit  ä 

tftcxcj,  ^ nouvelle  & a la  pleine  Lune.  Comme 
ce  font  des  pecheurs  habiles  & que  leur 
riviere  eit  extrdnement  poilfonneufe,  ils 
remplilfent  leurs  Canots  en  moins  de  dix 
ou  douze  heu  res  de  toutes  fortes  de  poil- 
fons,  & fur-tout  de  mulets  qui  font  fort 
grands,  fort  gras,  & d’unedelicateUequ’on 
trouve  en  peu  d’autres  endroits. 

Il  s’en  taut  bien  qu’ils  confommcnt  chez 
cux  tout  leur  poifloii;  les  femmes  le  por- 
tent  tous  les  jours  au  marche  a Alfoco,& 
chez  lesCompas;  c’eltdeccsdernierspeu- 
ples  qu’elles  tirent  en  6c hange  deleurpoif- 
fon,  leris,  lemil,  lemahis,  lesignames, 
patates,  huilede  palme,  & autres  denrees 
qu’ils  confommcnt,  & qu’ils  vont  vendre 
ä Alfoco;  car,  except6  le  poilfon  & le  fei 
que  les  femmes  font  peudant  que  les  maris 
font  ä la  p£che  ou  qu’ils  fe  repo fent , ils 
b’oüc  prefque  ricu  de  fuperflu,  & dont  ils 


en  Guink’e  et  a Cayenne.  203 
purffcnt  trafiqucr  avcc  leurs  voifins.  Leur 
pais,  quoique  bon  & aifö  äcultiver,  cft 
en  fliehe  preique  par*iout  , loit  par  pa- 
relfe  , foit  qu’etant  tous  accoutumez  au 
nieder  de  pächeurs,  ils  ne  puiflent  ounc 
veolent  rien  enrreprendre  au-delä  , foit 
qu’ils  n’entendent  pas  la  culture  de  later- 
re,  foit  enfin  qu’ils  foient  accoutumct  de 
tout  tems  ä le  repofer  für  les  Compas  , 
du  foin  de  leur  fournir  leur  neceffaire. 

On  ne  connoit  pas  affet  les  Compas  ,ni  Traflcdcs 
Pdtendue  & la  qualkd  de  leur  pais  pour  Compaq 
cn  parier  d’une  manfere  qui  puifle  fatisfai* 
re  entierement  la  curiofitd  du  public.  On 
f?ait  lenlement  que  lc  pais  qn’ils  habi- 
tent,  c(l  au  Nord  & au  Nord-Eff  des  Vc- 
terds,  qu’il  eff  gras  & fertile,  & qu’ils  le 
cultivent  parfaitement  bien,  ils  rctirentde 
leur  terres  abondamment  non  feulement 
ce  qui  leur  eff  ndeeflaire  pour  eux,  mais 
encore  pour  les  Veter£s  & les  Illinois,  & 
pour  d’autre  Peuples  plus  avancez  du  c6t£ 
du  Nord  & du  Nord-Eft,  qui  habitentun 
pais  rüde,  fächeux,  ingrat,  fterilq^  & tel 
que  font  les  pais  riches  en  mines  d’or. 

Ils  en  011t  en  effer  beaucoupchet  eux.  On 
ignore  commentils  le  tirent,  011  l^ait  feu- 
lement qn’ils  en  ont  abondamment  & qu’ils 
le  donnent  aux  Compas  , & meme  aux 
Vcr.res,  en  echange  des  Marchandifes  & 
des  Denrfes  qu’ils  leurs  portent. 

U11  Religieux  de  l’OrdredesFrcrcsPrö- 
cheurs,  ayant  parcouru  la  cöcedeGuinde 
en  1685-.  für  un  vaiffeau  qui  y faifoit  la 
traitede  Por  & des  Captifs,  & ayant  6x6 
1 6 bicu 


2?4  V O Y A G E S 

bien  re<;u  a Iflini,  crut  voir  dans  ces  peu- 
plesplusde  dilpolition  que  dans  lesautresa 
rcccvoir  les  lumieres  de  l’Evangile.  Il  ne 
manqua  pas  ä fon  retour  en  France  de 
communiquer  les  penfdes  qu’il  avoit  eu 
lä-ddlns , a quelques-uns  des  Diredteurs  de 
la  Compagnie  de  Guinee  quivenoit  d’etrc 
formte.  Ces  Meflieurs  furent  bien  aifesde 
jignaler  le  commencemeut  de  leur  com- 
merce par  un  adle  de  religion , tel  qu’e- 
toit  celui  d’envoyer  des  Mifiionnairesdans 
cc  pai's. 

C’etoit  en  efFet  un  moyen  für  d’attirer 
les  benedidtions  du  Ciel  lur  leur  Negoce* 
& de  rendre  ces  peuples  plus  aftedtionnez, 
aux  Francois  par  la  conformitd  dereligion 
qui  feroit  entre  eux , qui  feroit  que  lesin* 
terets  des  deux  nations  deviendroient  les 
meines,  & par  une  fuite  ndeeflaire,  que 
les  dtabliflemens  de  la  Compagnie  feroient 
plus  en  suretd , 6t  fon  commerce  plus  flo- 
rillant. 

, Ces  Direäeurs  firent  donc  partir  du 
jacobnS  caPort  la  Rochelle  1029.  Aouft  16S7. 
Guinee.  * lix  R&gieux  Jacobins,  munis  de  la  qua- 
litd  6t  despouvoirsde  Miflionnaires  Apof- 
toliques.  Ils  arriverent  a Iflini  le  24.  De- 
cembre  de  la  meine  annde.  Ils  y furent 
parfaitement  bien  re^üs  de  Zena  premier 
Roi  d’lfiini,  depuis  que  les  Illinois  s’dto- 
ient  <5tablis  lur  les  terres  desVeterds.  Sok 
quccePrince  eüt  cnvied’embraflerla  Reli- 
gion Chretienne,  foit  qu’il  ne  pensat  qu’i 
engager  les  Francois  ä s’etablir  dans  fon 
pai's,  afin  de  l’cnriciur  par  le  commerce , 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  20$ 
il  fit  de  bonne  grace  tout  ce  qu’on  fou- 
haita  de  lui  pour  le  commerce  & pour 
l’^cabl  illement  des  Miffionnaires.  II  leiir 
donna  une  maifon  avec  quelques  terrcs, 

& fix  efclaves  pour  les  fervir  ; & pour 
engager  davantage  la  nation  ä feconfieren 
lui,  il  donna aux  Miffionnaires  deux  jeu- 
nes  Negres  appelle'A  Aniaba& Banga,  dont  Aniaba  dt 
le  premier  parut  etre  Ion  fils,  afin  de  lesBanga. 
faire  paffer  en  France,  & les  inltruire  dans 
la  foi  & dans  les  exercices  convenables  a 
des  gens  de  leur  condition. 

Le  Pere  Gonzales,  Superieur  delaMif- 
fion,  detacha  undefesReligieuxpour  con- 
duire  en  France  ccs  deux  enfans.  Il  lailla 
deux  Religieux  ä Iffini  , & paffa  avcc  les 
autres  ä Juda,  parce  que  ect  endroit  <5toit 
le  centre  du  commerce  que  les  Frangois  fai- 
foient  a lacöte.Il  y avoit  unFort&unComp- 
toir,  c’etoit  la  refidence  du  Direäeur,  & 
de  tous  les  Officiers  & Employez  de  la 
Compagnie. 

Ces  Ouvriers  de  l’Evangile  firent  des 
efforts  extraordinaires  , pour  le  faire  re- 
cevoir  chez  les  Negres , & pour  en  entre- 
tenir  la  purete  chez  les  Blaues  qui  dtoient 
dans  les  Comptoirs.  Ils  travaillercntbcau- 
coup  & ne  firent  rien,  pas  un  Negre  nefe 
convertit  ni  a Juda,  ni  ä Iffini,  &aubout 
de  dix-huit  ä vingt  mois,  ces  bons  Reli-  Mort  de* 
gieux  s’en  allerem  prefque  tous  de  com-Icslfl  10nnai" 
pagnie  en  l’autrc  monde  recevoir  Ja  re- 
compenfe  de  leurs  travaux , nonlansfoup- 
5011  d’avoir  etc  empoifonnez. 

Le  Peie  Cerilier  qui  fe  trouva  feul  a 

1 1 


206  V O Y A G E S 

5 Iflini  y vecut  un  pcu  plus  longtcms  que 
les  autres,  & prit  cnfin  le  meine  chemin 
& de  la  m£me  maniere. 

Ainfi  finit  la  Miffion  d’Iflini,  & avcc 
eile  l’etablifTement  da  commerce  que  Ton 
y vouloit  faire  II  n’y  ent  plus  depüis  ce 
tems-lä  de  Commis  relidens,  on  y voyoit 
leulement  quelquefois  des  bätimens  quiy 
alloient  achever  la  traite  qu'ils  n’avoient 
pu  faire  ä Juda  , & aux  autres  lieux  de 
commerce  de  la  ebte. 

On  ne  reprit  l’idde  de  s’etablir  ä Ifilni 
qu’en  1 700.  Un  Religieux  Jacobin  qui 
avoit  ete  quclque  tems  dans  les  Miffions 
des  llles  de  l’Amerique,  sYtanr  treuve  a 
Rome,  obtint  de  la  Congregation  de  la 
MifliorTcles  Propagande  , les  patentes  & les  pouvoirs 
Jicobin>  ä de  Prefet  Apoftolique  pour  dtablir  une 
lUiüi,  Million  en  Guinde.  Muni  de  ces  Lettres 
Apofioliqucs  , & d’un  fecours  d’argent 
allez  rai fon nable  , il  vfnt  en  France  , & 
tächa  d’inlpircr  le  delir  de  pr^cher  l’E- 
vangileä quelques-unsde  fes  confreres  & 
de  fes  compatriotes.  II  feprdfentaa  la  Com- 
pagnie, & lai  demanda  pallagefur  lesvaif- 
leaux  qu’elle  devoit  envoyer  ä Iflini.  Il 
robtitit  aiYdmenr,  la  Cour  avoit  refolu  de 
renyover  Aniabaen  Afrique  prendre  pollef- 
lion  de  fes  Etats , qu’on  fuppoloit  lui  np- 
partenir  apres  la  mort  de  Zena  fon  pere 
vdritable  ou  putatif,  ddeede  depuis  quel- 
que  tems.  On  trouva  mßme  que  c’eto't 
une  conjotnäure  allez  heureufe  , qu’un 
Jacobin  reconduilit  Amaba  Chritien  dans 
un  paVs,dfou  unautre  Jacobin Pavoitamend 
payeu*  lie 


en  Gtjine’e  et  a Cayenne  207 
Le  Roi  qui  avoit  fait  tenir  Aniaba  für 
les  Fonds  de  Bapteme  , lui  avoit  dontid 
fon  nom  , & Pavoit  fait  <51ever  avec  des 
depenles  coniiderables  dans  tous  les  cxer~ 
cices  convenables  ä un  jeune  homme  de 
fon  rang  vrai  On  fuppofd  , & F avoit  fait  Hjft0ire 
fervir  dans  fes  troupes  d lat£te  d’unecom-  d’AnUbt« 
pagnie  de  Cavalerie.  Eufin  ayant  etc  ju- 
g 6 a propos  de  le  renvoyer  en  fon  paVs , 
oü  P011  difoit  que  fes  fujets  le  vouloient 
mettre  für  le  Trdnc  de  Zena  fon  pere  , 
le  Roi  lui  fit  unemaifon  dignedefa  mag- 
nificence,  il  lui  donna  des  meubles&des 
officiers  de  toute  efpece  , des  vailfeaux 
de  guerre  pour  le  tranfporter ; il  n’oublia 
rien  pour  graver  dans  le  coeur  de  ce  noir 
la  plus  vive  reconnoiffance, 

La  Compagnie  ne  doutoit  pas  qu’il  n’ap- 
puyat  de  toutes  fes  forces  le  deffein  d’un 
etabliffement  confiderable  qu’elle  voulok 
faire  ä Iffini,  & que  fous  fa  prote&ion , 
quand  meine  il  ne  feroit  pas  Roi,  eile  ne 
poulßt  bien  loin  & avanrageufement  fon 
commerce.  Ceux  qui  difoient  connoltre 
le  pays  , ne  manquerent  pas  de  faire  de 
beaux  memoires  qu’its  prdfenterent  aux 
Dire&eurs  de  la  Compagnie  ; ils  €‘oien: 
bien  <£crics , la  Compagnie  les  requt , les 
lut , les  agrea , on  dir  meine  qu’elle  les  paya. 

Elle  fit  lä-delfus  des  projets  exccllens. 

Elle  prit  avec  prudence  les  mefures  qui 
parurent  les  plus  j uftes  pour  les  fairereul- 
lir.  On  chargea  dans  deux  de  les  navi-  Proictsdcla 
res  tout  ce  qui  6toit  neccifaire  pour  con-  Conipagnis 
ftruire  les  maiiöas,  les  magalins  , lesplat-  l0ÄI 

tc 


208  V o y a g e s 

feformes  , les  battcries  & generalement 
*out  ce  qui  etoit  ncceflaire  pour  un  <?ta- 
bliffement  que  toutes  les  Puiffances  de  I’Eu- 
ropc&  de  l’Afrique  ne  devoient  pas  cbranler. 
f’u*  On  partit  de  la  Rochelle  le  19.  Avril 
pour*  un  ic- 1 701  • & on  arriva  für  la  c6te  d’Ifitni  le 
condctabJif-  $ • J uillet  de  la  möme  annde  apres  une 
lcmcnt  aif- travcrfec  ennuyeufe,  pendant  laquelle  on 
im%  effuya  uns  violente  tempfite  qui  ecarta 
nos  vailfeaux  , & obligea  ceux  qui  por- 
toient  la  plus  grande  partie  des  farines, 
des  legumes  , des  munitions , des  plan- 
ches  & autres  chofes  deftindes  ä l’tftablif- 
fement  projettd  , de  les  jetter  ä la  mer 
pour  s’alleger  & fe  fauver  du  naufrage 
dont  ils  etoient  mcnaccz.  Mauvais  prc- 
lage  pour  l’dtabliflemcnt  qu’on  alloit  fai- 
re, & qui  ne  fut  que  trop  vdritable. 

O11  devoit  f^avoir  en  France,  avant  de 
faire  un  li  grand  fond  für  la  protcflion 
d’Aniaba  , que  les  enfans  des  Rois  Ne- 
gres  ne  fuccedent  point  ä la  Couronne  de 
leurs  peres , ä moins  que  les  Grands  n’aycnt 
de  tres-puiflantes  raifons  pour  ne  pas  fui- 
vre  cette  regle  fondamentale  de  leurs  E- 
täts.  J’en  ai  dit  les  raifons  dans  la  rela- 
tion  de  PAfriquc  Occidentale.  Quand 
donc  011  auroit  fuppöfc  coinine  unc  chofe 
vraye,  qu’Aniaba  etoit  fils  du  Roi  Zena, 
il  n’en  falloit  pas  davantage  pour  conclu- 
rc  qu’il  n’avoit  rien  ä pretendre,  & qu’il 
etoit  exclus  de  la  Couronne  , & que  par 
confequent,  fa  prote&io'n  etoit  tres  peil 
de  chofe,  pour  ne  pas  dire  rien  du  tont. 

En  effet  , ce  qu’on  cut  du  Capitaine 

Aka- 


en  Guinee  et  a Cayenne.  209 
Akafini , qui  avoit  fuccedd  aZena,  furent 
de  grands  remercimens  des  bontez  que  le 
Roi  avoit  cu  pour  Aniaba  fon  parent,  en 
echange  defquelles  il  promit  ä la  Com- 
pagnie tcl  üeuqu’il  lui  plairoit  choifir  dans 
fes  Etats  , pour  y bätir  une  Forterefle  & 
y dtablir  un  comptoir.  Il  executa  fa  pa- 
rolc  des  qu’on  lui  eut  marqud  le  pofte 
qu’on  jugea  ä propos  de  choilir.  Il  y con- 
tribua  de  quantite  de  pieus  , dont  l’en- 
ceinte  du  Kort  devoit  £trc  compofce  : il 
donna  auffi  pouvoir  aux  Miffionnaires  de 
precher,  de  convertir  & de  baptifer  tous 
ceux  de  fes  Sujets  qui  voudroient  fe  faire 
Chr&iens* 

Le  Pere  Loyer  a dcrit  la  relation  de 
fon  voyage,  qui  fut  plus  heureux  que  ce- 
lui  qu’on  avoit  entrepris  en  1687.  en  ce 
qu’il  n’y  perdit  pas  la  vie;  de  c’eft  tout  ce 
qu’il  en  rapporta.  Le  Lefteur  y aura  re- 
cours  , s’il  lui  plait , eile  eil  imprimee  a 
Paris  chez  Seneufe  & Morel  en  1714.01 
un  volume  in  12. 

Ce  que  je  puis  dire  en  faveur  de  ceux 
qui  ne  voudront  pas  fe  donner  la  pcine 
de  lirc  la  relation  du  pere  Loyer,  c’eft 
que  lc  Roi  Akafini  dtoit  äge  de  plus  de 
foixante  ans  en  1701.  qu*il  etoit  bienfait, 
qu’il  avoit  de  l’dprit,  qu’il  etoit  tres  ri- 
che  & tres  avare  , & qu’il  avoit  peud’en- 
fans.  Il  avoit  un  frere  nomm 6 Jamokd 
qui  lui  devoit  fucceder,  & un  neveu  ap- 
pelld  le  Capitaine  Emond,  qui  felon  les 
apparences  , attendoit  avec  quelque  im- 

pa' 


I'IO  VoYAGES 

patiencc  la  mort  de  fesoncles,  pour  mon- 
ier lür  le  Trone. 

Ces  trois  Seigneurs  avoicnt  une  incli- 
liation  route  particuliere  pour  la  Nation 
Fran^oife,  & fi  on  avoit  fiju  profiter  cn 
gens  l'ages  des  bonties  difpolitions  oü  ils 
etoient,  il  efl  conftant  que  nous  ferions 
bien  etablis  a Mini  & für  la  rivicre,  juf- 
ques  dans  les  endroits  les  plus  abondans 
en  or , oü  nous  euffions  traitd  ce  mdtail 
de  la  premiere  main,  li  nous  cuflions  dtc 
aflez  negiigens  pour  ne  pas  foüiller  les 
mines  nous-memes. 

UtUitc  de  L’etablifiement  d’Iflini  auroit  produit 
retablifle  infai]iiblement  celui  de  Gommcrd  & de 
jPCjnt  ~ quelques  autres  lieux  voifins  d’Aximc, 
& des  autres  places  occupdes  par  les  Hol- 
landois,  & nous  auroir  mis  endtat  de  par- 
tager  avec  eux  & malgrd  eux  , les  profits 
immenfes  qu’ils  font  le  long  de  cette  cö- 
te,  oü  ils  occupent  ä prdfent  les  lieux  que 
les  Portugais  ont  ufurpe  lur  nous  autre- 
fob. 

Le  Roi  Akafini  accorda  de  bonne  gra- 
cc  le  terrain  qu’on  lui  demanda  pour  con- 
ftruire  une  Forterefle.  Il  nous  en  fit  met- 
tre  en  poireffion  par  fon  frere  Jainokd  & 
les  Grands  de  la  Cour,  avec  les  cdrdmo- 
nies  du  pais  & nous  donnaune  Übend  en- 
ticre  pour  le  commerce 

L’endroit  que  Pon  choifit  ctoitunc  Ion-- 
gue  langue  de  terre  , qui  avoit  la  mer  aui 
levant  & au  midi  , & la  riviere  au  cou- 
Situation  du  chant ; eile  ne  tenoit  ä la  terre  ferme  que; 
EoiU’iiüni.  par  ua  jßine  cent  cinquante  pasouen- 

virom 


em  Guine’e  et  a Cayenne.  211 
viron  de  largeur.  Le  terrain  qui  paroiflbit 
fec  & aride ä la  liiperficie,  etoit  couvert  de 
tres-grands  & de  tres-beaux  Arbrcs  , & 
l’herbe  croiffoit  ä merveille  dans  les  cn- 
droits  qui  dtoient  decouverts,  marque  cer- 
taine  que  le  fond  dtoit  bon  , quoique  le 
delfus  parüt  brüle  par  l’ardcur  du  Soleil. 

Rien  nrdtoit  plus  aife  ä fortifier  & ä 
garder  que  cetendroit;  toute  l’dtcndue  , 
baignde  par  la  mer,  etoit  inacceffible  , ä 
caufe  des  rochers  qui  fenvironnoient  , 
contre  lefquels  la  mer  briloit  prefquetoü- 
jours  d’une  maniere  furieule,  Le  cötedc 
ia  riviere  n’etoit  gueres  plus  ailtf : 011  ne 
pouvoit  l’aborder  qu’apres  avoirfranchi  Ic 
palfage  atfreux  de  ia  barre;  de  forte  que 
tout  ce  terrain  11’dtoit  abordable  que  par 
riftme  dont  je  viens  de  parier. 

On  le  ferma  avec  une  courtine  & deux 
demi  baftions  compofez  de  pallillädes  de 
dix  a douze  pieds  de  hauteur  hors  de  tcr- 
re*  allez  mal  terraflez  en  dedans  & laus 
foffd.  On  mit  für  chaque  baftion  quatre 
pieces  de  canon  de  fer  de  trois  livres  de 
bailes  ^ avec  quelques  pierriers;  011  fit  der- 
rierc  ce  morceau  de  retranchement,  quel- 
ques cales  pour  les  Officiers  & pour  lagar- 
nifon,  avec  de  tres-petits  raagafins  pour 
les  marchandifes,  & pour  les  vivres  qu’ony 
lailfa.  Je  remarque  expres  qu’ils  dtoient 
tres-petits  , parce  qu’il  auroit  etd  inutile 
de  les  faire  plus  grands,  vü  lepeudcmar- 
chandifes , & de  vivres  qu’on  y lailfa.  En 
ieur  place,  on  lailla  des  promeiles  magni- 
fiques  de  revenir  au  plütard  dans  huit  ou 


212  V O Y A GES 

dix  mois , & d’apporter  taut  de  marchän« 
difes  qu’il  y en  auroit  pour  tout  Je  paVs  & 
les  environs,  & pour  en  envoycr  jufqu’au 
centre  de  l’Afrique.  Le  projet  dtoit  beau, 
il  auroit  infailliblement  ruind  lc  commerce 
des  Anglois  & des  Hollandois,  mais  il  y a 
chez  nous  une  diftancc  infinie  entre  dire  & 
faire. 

Les  vailleaux  qui  avofent  apportd  Ania- 
ba  & les  Francois  qui  devoienc  demeurerä 
la  c6te,  s’en retournerent , arriverent  heu- 
reufement  en  France,  mais  laus  le  retour 
des  eft'ets  laiflez  ä la  cöteou jettez  ä lamer 
pendant  la  temp£te;  il  n’en  faliut  pas  da- 
vantage  pour  degouter  la  Compagnie,  & 
LeFortd’if-fai  ^aire  tellenient  oublier  qu’elle  avoit 
fmi  übaa-  commencd  un  dtabliflementälffini,  qu’el- 
donßö.  je  n’y  penfa  que  lur  la  fin  de  1705*.  qu’un 
vaifleau  de  guerre  eut  ordre  d’enlever  les 
Francois  qui  fe  trouveroient  encore  dans 
la  Forterefle,  & de  la  lailfer  avec  toutce 
qui  dtoit  dedans  ä la  difcretion  des  Ne- 
gres : ce  qui  für  executd. 

On  auroit  affur<5rnent  pä  mieux  faire  & 
on  le  devoit,  apres  les  promeflesrecipro- 
ques  qu’011  s’&oit  donne  de  part  &d’au- 
tre. 

11  faut  dire  ici  ä la  loüange  des  Negrcs, 
qu’ils  n’y  011t  point  manqud  de  leurcöte, 
& qu’ils  font  demeurez  fidellement  atta- 
chez  ä la  Nation,  tant  qu’ils  ont  euquel- 
que  rayon  d’elperance  que  les  Francois 
s’dtabliroicnt  chez  eux  d’une  maniere  hxe 
& permanente.  Cela  a paru  avec  dclat 
dans  trop  d’occalions  pour  en  pouvoir 

dou* 


en  Guine’e  ex  a Cayenne;  213 
douter,  & fur-tout,  par  la  gcneureufe  re- 
fiftance  qu’ils  ont  faite  aux  Hollandois,  qui 
n’ont  rien  oublie  pour  les  ddcacher  de  110- 
tre  alliance. 

En  effet,  le  Gdndral  des  Hollandois  qui 
refide  ä la  Mine,  comme  ä la  FoiterelTe 
la  plus  conliderable  qu’ils  ayent  a lacöte,  jalon(ied«3 
ne  fut  pas  plüt6t  averti  de  l’dtabliflement  Hollaudoij. 
des  Francois  a llfini,  qu’ilcncomprittou- 
te  la  confequence.  11  vit  Icprc'judicequ’il 
alioic  caufer  a fa  nation  & ä fon  commer- 
ce ; ce  fut  ce  qui  l’obligea  aux  tentatives  rei- 
terdes  qu’il  fit  aupres  desNegres,  pour 
Ics  obliger  de  rompre  avec  nous,  ou  du 
moins  ä ne  pas  prendre  notre  parti , s’il 
nous  attaquoit  a force  ouverte.  11  avoit 
raifon  de  craindre,  car  il  ff  avoit  que  tous 
les  Negres  de  la  cöte  ont  le  cceur  Fran- 
cois , & qu’ils  ne  fouffrcnt  qu’avec  uns 
peine  extreme  lc  joug  pefantdontles.Hol- 
landois  les  ont  chargez  d^puis  qu’ils  ont 
des  Forterefles  dans  leur  paVs , & qu’ils 
n’attendent  que  l’occafion  de  le  lecoüer& 
de  rccouvrer  leur  libertd. 

II  ffavoit  encore  que  la  Reine  de  Gom- 
lnerd  avoit  promis  de  recevoir  les  Fran- 
cois dans  fon  pais,  de  leur  en  abandonner 
rout  le  commerce,  & de  leur  permettre 
d’y  batir  des  Forterefles.  II  n’en  falloit 
pas  tant  pour  intriguer  beaucoup  un  hom- 
mo  habile , comme  etoit  alors  lc  fieur 
Guillaume  de  Palme,  qui  prevoyoit  larui- 
ne  entiere,  011  du  moins  une  diminution 
fi  confiderable  dans  fon  commerce,  que 
& Compagnie  feroit  obligdc  de  l’abandon- 

nert 


Les  Hollan 
dois  atta- 
quent  le 
fort. 


214  V 0 Y A G E S 

ncr , s’il  nc  tronvoit  moycn  de  faire  £- 

choiier  Pentreprife  des  Fianqois. 

11  y employa  d’abord  les  negociations , 
les  promelfes  & les  menaccs;  les  prefens 
fuivirent,  & tont  fut  inutile.  On  regarda 
dans  le  pais  commcdes  infames,  ceuxqui 
furent  alicz  läches  poar  rccevoir  quelque 
chofe  de  la  part.  Le  nombre  en  fut  tres- 
petit,  chofe  rare  chez  des  Negres  quiont 
d’ordinaire  beaucoup  d’avarice  & peu  d’hon- 
ncur:  de  forte  que  ce  General  crut  qu’il 
n’y  avoir  que  la  force  qui  püt  faire  chan- 
gcrde  face  aux  affaires. 

Ilparutley.  N ovembre  1702.  avecqua- 
tre  vailTeaux  d guerrc  , & moüilla  devant 
Tekucchud.  11  employa  quatre  jours  ä fon- 
der  les  efprits,  il  n’oublia  rien  de  tour  ce 
.qui  pouvoit  les  derer miner  ä entrer  dans 
fes  interets,  & voyant  qu’il  y perdoit  fon 
tems  , il  s’approcha  du  Forr  Francois  le 
dix  du  m$me  mois.  Il  employa  lajourn^e 
entiere  ä fonder  les  cnvirons  , & ä dif- 
pofer  tout  ce  qu’il  crut  ndce/Tafre  pour 
l’att3que  qu’il  vouloit  faire;  il  s’approcha 
de  plus  pres  le  onze,  & fes  quatre  Navi- 
res  commencerent  äcanoner  la  F’onerdle 
avec  une  extreme  furie.  O11  ne  manqua 
pas  de  lui  r<5pondre  für  le  meine  ton,  & 
avec  taut  de  fucces  que  l’Amiral  fut  obligd 
de  fe  tirer  hors  de  port<fe  pour  fe  recon- 
noitre.  Les  autres  vaifleaux  furent  mal- 
traitez  & perdirent  bien  du  monde,  & fi  la 
difette  de  poudre  11’avoit  obligele  Gouver- 
neur de  diminuer  fon  feu  ; &enfin,  ä cef- 
fer  entierement  celui du  Canon,  parce qu’il 


en*  Guine’e  et  a Cayenne  aiy 
fe  trouva  reduit  ä quatre  barils  de  pou- 
dre  ; il  eit  probable  que  quelqu’un  des 
vaiifeaux  Hollandois  y feroit  demeure  ; 
mais  comme  il s virent  qu’onnetiroit  plus  , 
ils  s’approcherent  encore  plus  pres  & 
redoublcrent  lefeu  de  leurs  batteries. 

Il  arriva  dans  ce  tems-lä  qu’un  boulet 
ayant  donne  dans  une  ruche  d’abeilles  que 
fon  clevoit  dans  le  Fort,  ces  petits  ani- 
maux  fe  jetterein  avec  furie  für  ceux  qui 
fe  trouverent  ä leur  portde;  il  fallut  leur 
ceder  la  place  & fe  retirer  au  plus  vite, 
pour  fe  garentir  de  leurs  aiguillons.  Los 
Hollandois  s’apper^urent  de  cette  retraite 
precipitde  , & crurent  que  les  Francois 
avoient  refu  quelquc  dommage  conlide- 
rablc  qui  les  obligeoit  d’abandonner  leur 
Forcerefle  , & qu’il  falloit  s’en  emparer 
avant  qu’ils  puffern  revenir  äeux;  de  forte 
que  le  General  fit  embarquer  l’elite  des 
troupes  dans  cinq  granaes  chalouppes , qui, 
foutenues  du  feu  des  canons  des  vaiffe* 
aux  , vinrent  eil  bon  ordre  pour  inettre 
ä terre  dans  l’ance  qui  eft  ä l’Elt  du 
Fort. 

Les  Negres , qui  s’dtoient  affemblez  pour 
lious  foutenir,  crurent  que  nousabandon- 
nions  la  Forterellc  , & eurent  peur  que 
nous  ne  la  remiffions  aux  Hollandois.  Ils 
vinrent  eil  foule  nous  prier  de  n’ypaspcn- 
fer  , nous  alfurcrent  de  leur  fidelitd  , & 
nous  en  donnerent  für  lechampdes  marques 
qui  leur  firent  honneur,  & qui  marque- 
rent  que  c’dtoit  ä bon  titre  qu’on  les  re- 
gardoit  connne  les  plus  braves  de  toute  la 
cöte*  Ils 


2IÖ  Voy  AGES 

ILe*  Hollan-  Ils  fe  blottirent  dans  les  halliers  qui 
a?is^d<faits  bordent  l’ance  oü  les  chalonppcs  alloient 
aladci Icentc ab0rder , & des  qu’elles  eurent  touchdter- 
re,  & que  ceux  qui  les  reinpliifoient  en 
furcnt  fortis  , ils  fondirent  für  eux  avec 
taut  de  bravourc  & d’:ntrepidite  , qu’ils 
tucrent  en  moins  d’un  demi  qnart  d’heure 
tous  ceux  qui  dtoient  debarquez,  ä lare« 
fcrve  de  ncuf  qui  fe  fauverent  ä la  Forte- 
reife,  & quiferendirentprifonniersdegucr- 
rc. 

La  victoire  des  Negres  fut  fi  complctte, 
que  leurs  chalouppes  y demeurerent ; la 
mer  en  brifa  trois,  les  Negres  enlevcrerit 
les  deux  autres  avec  ce  qui  etoit  dedans, 
& porterent  ä leur  Roi  les  t£tcs  de  ceux 
qu’ils  avoient mafTacrez. 

Le  Gdneral  Hollandois  vit  bien  npres 
cela  qu’il  n’y  avoit  riena  faire,  & qu’il  n’y 
avoit  que  lc  teinps  qui  püt  venir  äboutdes 
Francois  , fur-tout  avec  les  naturels  du 
paVs. 

Le  Gouverneur  Francois  ne  manqua 
pas  d’envoyer  remercier  le  Roi  Akafini 
du  fecours  qu’il  lui  avoit  donnd.  CePrin- 
ce  recjfit  de  bonne  grace  le  compliment 
des  Francois  , & leur  envoya  fon  frere 
Jamokd  les  felidter  für  leur  vidtoirc. 
f Miuvais  On  avoit  remarqud  qu’Aniaba  ne  s’d- 
jxrocede  toit  point  trouvd  avec  ceux  qui  avoient 
d’Aniaba.  combattu  les  Hollandois,  il  ne  laifia  pas 
de  venir  au  Fort  feliciter  le  Gouverneur, 
& ne  rdpondit  que  par  de  mauvaifes  rai- 
lons  aux  reprochcs  qu’on  lui  fit  de  n’avoir 
pas  imit 6 fes  Coinpatriotcs , lui  qui  avoit 

<fc 


en  Guinl’e  et  a Cayenne  itf 
de  ü grandes  obligations  au  Roi  & ä f* 
Natidn. 

Mais  il  avoit  quitte  il  y avoit  longtems 
Ics  lentimens  d’honneur  , de  rcconnoif- 
fance  & de  religion  qu’on  lui  avoit  inlpird 
pendant  quatorze  anntfes  qu’il  avoit  de- 
meurd  cn  France-  On  sVtoit  apper^üdes 
qa’il  avoit  inis  Ic  pieden  Atrique,  & qu’il 
s’etoic  ddpouille  des  habits  Francois  pour 
fe  niettre  und  comme  fes  compatriotes  , 
qu’il  s’e'toit  en  meine  temps  d<5poüiIld  de 
tous  les  lentimens  d’honnetc  homme  & 
de Chrdcien.  Les  Miffionnaires,  quicomp- 
toient  bcaucoup  liir  lui  pour  l’avancement 
de  l’oeuvrc  de  Dieu  dans  Ie  paYs,  lui  en 
avoient  lait  des  reproches , & le  Gouver- 
neur iui  en  avoit  parid  plulieurs  fois  fans 
avoir  riengagnef  iur  fon  mauvais  efprit,  & 
Fon  coeur  encore  plus  mdchant.  ün  aifu- 
roit  meine  qu’il  etoit  d'intelligence  avec 
les  Hollandois,  & qu’il  difbit  hauteinen r, 
que  leur  alliance  etoit  plus  avantageule  a 
Fon  pa’fs  que  celle  des  Francois.  Comme 
il  n’avoit  garde  aucune  meiure  avec  eux 
des  qu’il  avoit  dte  ä terre  , le  Chevalier 
Dämon,  Capitaine  des  Vailieaux  du  Roi, 
qui  etoit  chargd  de  lui  remettre  les  pre- 
fens  du  Roi  quand  il  feroit  für  le  Tröne, 
oü  Ton  fuppofoit  qu’il  alloit  montcr  , eil 
diftribua  une  par^e  au  Roi  Akafini,  ä fon 
frere  & a fon  neveu  , & autres  Officiers 
qui  parurent  bien  plus  attachczäla  Nation 
que  cet  ingrat , & rapporta  Ie  rede  en 
France,  & entre  autres,  un  portrait  du 
Roi  enrichi  de  Diamans,  dont  le  Roi  lui 
Tome  L K vou- 


*,i8  V O Y A G E s. 

vouloit  faire  prefcnt,  & on  l’abandonna  ä 
fa  mauvaife  deflince 

Le  Chevalier  des  M.  ***  qui  a conna 
Aniaba,  & qui  l’avü  plufieurs  fois  depuis 
que  les  Francois  ont  abandonne  Mini , 
s’efforce  de  le  jultifier  dans  des  mdmoires 
qu’il  m’a  Iailfd  für  cela  , & für  quantitd  d’au- 
tresdclaircilfemens  que  je  lui  ai  demande. 

Hißolre  II  dit  que  cct  infortune  fut  conduit  cn 
fdon'f*  France  par  le  Capitaine  Compere,  com- 
chevaher  mandant  un  Vailfeau  marchand,  dans  le 
des  M*  ***  deffein  d’en  faire  fon  valet , qu’il  lui  für 
enleve  par  des  gens  qui  avoient  filteret  de 
le  faire  paffer  pour  Princc,  & qui  le  firent 
palfer  pour  tel  ä Paris  & ä la  Cour.  Que 
ce  jeune  homme  ne  fe  fit  pas  beaucoup 
prier  pour  aider  ä foutenir  cette  fourbe,qui  lui 
dtoit  avantageufe  & qu’il  crut  ä la  fin  ; on 
fit  femblant  de  croirc  l’hifioire  fabuleule 
qu’on  debita  de  fa  naiffance,  & des  droits 
qu’il  avoit  a la Couronne  d’Iflini.  Qu’ayant 
et 6 rainend  en  Afrique  avec  tout  l’dclat 
dont  nous  avons  parle  cy-devant,  lesNc- 
gres  comparriotes  le  ddpouillerent,  & l’o- 
bligerent  de  reprendre  les  ufages  de  la  na- 
tion  comme  avoit  fait  Banga  fon  coinpa- 
gnon  de  voyage  , & qui  etoit  revenu  de 
France  bien  avant  lui. 

Le  Chevalier  des  M.***  prdtend  qu’on 
auroit  du  donner  le  go^vernementdu  Fort 
d’Iifini  ä Aniaba,  & que  puifqu’on  l’avoit 
jugd  capable  de  commander  une  compag* 
nie  de  Cavalerie  en  France,  il  auroit  bien 
pu  commander  les  Francois  en  fon  pais* 
Ce  railbnuement  ne  m’a  januis  plü,  & ii 


en*  Guine’e  et  a Cayenne  xiy 
le  Chevalier  des  M.***  ne  m’avoit  pa$ 
micux  contentd  für  Ies  autres  dclaircifle* 
mens  que  je  lui  ai  demande  , la  relation 
de  Ion  dernier  voyage  que  je  donne  au  pu- 
blic, ne  m’auroic  pas  paru  digne  de  lui 
ec  re  pre  feilte  ; car  quelle  difference  n’y 
a-t’il  pas  entre  le  commandement  d’une 
compagnie  Je  Cavalerie  & le  Gouverne- 
ment d’une  Fortereile,  & du  commerce 
qui  peut  caufer  la  ruine  d’une  Compagnie, 
fi  celui  ou  ceux  qui  en  font  chargezs’en 
acquitrent  mal  ? 11  n’y  avoit  rien  a crain- 
dre  d’Aniaba,  dtant  a Ja  tete  d’une  trou- 
pe  de  Soldu.s,  parce  qu’il  y avoit  au-def- 
lus  de  lui  tant  d’autres  Officiers,  que  fon 
ignorance  ou  fr  mauvaife  volontd  ne  pou- 
voit  et  re  prejndiciable  a perfonne  qu’a  lui 
feul , au  lieu  que  le  commandement  d’une 
PortereHe  & d’un  Comptoir  pouvoitavoir 
des  luites  fundles  ä la  liation , & a la  Com- 
pagnie qui  en  faifoit  les  frais.  Sa  condui- 
re  n’a  que  trop  juftifid  , ce  qu’on  avoit 
penle  de  lui.  11  faut  donc  penfer  que  l’ou- 
bli  de  la  Compagnie  pour  l’dtablillement 
qu’elle  venoit  de  faire,  a dte  l’unique  cau- 
fe  de  fa  perte,  6c  qu’ä  moins  qu’elle  ne 
prenne  des  mefures  plus  fermes, eile  d- 
choüera  dans  tous  les  projets  qu’elle  for- 
mera  , mais  pour  prendre  ces  mefures  & 
pour  s’y  attacher  avec  quelque  forte  d’o- 
piniätretd,  il  faut  refondre  le  genie  de  no- 
tre  nation.  Qui  ofera  l’elpeier? 

On  trouveen  fuivant  la  c6te  de  l’Oüefl  Albano  & 
ä l’Eft,  les  Villages  & petirs  Etats  d’Al-™91 
biani  & de  Tabo.  Le  premier  eft  ä fix 
K 2 lieuca 


220  VOYAGES 

licucs  d’Iflini,  le  fecond  en  cft  dloignd  de 
dix.  Les  vailleaux  qui  font  la  traite  lc 
long  de  la  cöte  ont  accoütume  de  mouil- 
ler  devant  ces  villages,  & de  mcttre  Pa- 
villon. Les  Negres  ne  manquent  pas  de 
lesvenir  reconnoitre  & d’y  enrrer  quand 
lls  fe  font  affurez  qu’ils  font  de  leurs  a- 
mis.  On  leur  donnequelques  verres  d’eau 
de  vie , & on  s’informe  combien  il  y a de 
tems  qu’ils  n’onteu  de  bätimcnsen  traite, 
& s’il  y a des  marchandifes  ä traiter ; car 
c’eflune  regle  gdndrale,  que quand  ils  font 
pourvus  de  marchandifes  d’Europe  , 
ils  tiennent  les  leurs  ä un  prix  beau- 
coup  plus  haut,  au  lieu  que  quand  ils  man- 
quent  de  nos  marchandifes,  il«  donnent 
les  leurs  ä beaucoup  meilleur  xnarchd.  Ou 
tire  de  l’or  en  poudre , du  morphil  & des 
efclaves.  11  faut  eprouver  Por  iion  neveut 
pas  etre  trompe,  car  ces  gens  font  adroits 
a le  falfifiereny  melant  de  Ja  limaillc  d’e- 
pingles  de  caivre.  A lVgard  de  l’Ivoire 
& des  Efclaves,  ily  a un  prufit  coniidcra- 
ble  ä y faire  quand  on  a le  bonheur  de  les 
trouvcr  bien  pourvus  de  captifs&dedents. 
Le  meilleur  mouillage  de  la  cöte  depuis 
Iffini  juiqu’au  cap  Apollonia,  dl  par  les 
feize  bralfcs  d’eau  ä un  tiers  de  lieue  , ou 
une  demie  lieue  de  tcrre. 

Royaume  Le  Royaume  de  Guiomerd  eft  le  plus 
4c  Guiome  voilin  du  cap  Apollonia.  CVtoit  en  1703. 
ic  gouvernc  une  femme  qui  lc  gouvernoit , qui  fcavoit 
^iruncfcm-en  perfcg;on  part  <je  fe  faire  obeir  de  fes 

lujets,  & craindre  de  fes  voifins.  Elles’ap- 
pelloit  Afamouchou  ; fon  frere  qui  avoit 

6t6 


en  Guinl’e  et  a Cayenne.  221 
dt e Roi  avant  eile  , lui  avoit  laifle  le 
Royaume  en  mourant.  Elle  n’avoit  jamais 
voulu  fe  imrier  , ou  du  moins  reconnoi- 
rrc  quelqu’un  pour  niari.  Peut-etre  craig- 
noit-elle  que  la  Royautc  ne  la  difpensät 
pas  des  loix  du  mariäge,  qui  en  ce  pais 
font  allez  feveres  & tropincommodes  pour 
Jes  femmes  Je  crois  qu’elle  avoit  railon 
& qu’il  lui  convenoit  mieux  de  vivre  aveo 
Pautorite  abfolue  & dans  Pindepcndance, 
que  d’emreprendre  de  changer  les  loix  de 
fon  pays,  ce  qui  ne  lui  auroit  peut-dtre 
pas  ete  fädle  , ou  du  moins  qui  l’auroit 
jettde  dans  de  grands  embarras. 

Elle  avoit  le  coeur  & les  inclinations 
d’un  homme  , eile  dtoit  grande  & bien 
faJte,  forte  & robufte  infiniment  plus  que 
les  femmes  n’ont  accoütumd  de  l’dtre. 
Elle  avoit  de  la  conduite  & de  Pefprit,  ei- 
le ecoit  brave,  fiere,  intrepidc,  entrepre- 
nante,  perfonne  ne  commandoit  unc  *r- 
m de  aulfi  bien  qu’elle.  Elle  droit  fi  heu- 
reu fe  qu’elle  n’avoit  jamais  eu  le  moindre 
dchec  , ni  des  Europdens,  ni  des  peuples 
de  fa  couleur. 

Elle  aimoit  les  Francois;  eile  avoitfait 
un  traitd  avec  le  Chevalier  Dämon  , par 
Iequel  eile  etoit  convenuede  nous  donner 
privativement  ä tous  les  autres  Europdens  lc 
commerce  de  fes  Etats  , avec  le  pouvoir 
de  bätir  des  Forterefles  oü  nous  le  juge- 
rions  ä propos.  Elle  vint  au  Fort  d’Ifimi 
en  1704.  & s’impatientant  de  11c  point  voir 
arriver  les  Vaifleaux  qu’on  lui  promit,  ei- 
le difoit  que  fi  nous  dtions  auffi  fidelcs  ä 
K 3 nos 


22,5.  V O Y A G E S 

nos  paroles  que  nou.s  etions  de  gens  de  bien 
toutes  les  cötes  de  l’Affrique  feroient  a 
nous. 

Le  Royaume  de  Guiomcre  n’a  pas  bean* 
coup  d’etendue  le  long  de  ia  cote, 
mnis  il  eft  conliderab^e  dans  les  terrek.  1! 
eft  extrememeut  pcnpiö,  fort  riebe &d’un 
grand  commerce  ; dir  qu’il  y aitdesmines 
d’or,  foit  que  le  commerce  avec  les  pays 
qui  en  ont  y en  faffe  entrer,  ce  mftaly  eil 
fort  commnn;  on  y traite  anfli  beaucoup 
d’Ivoire  & des  Efclaves,  quilont  les pri fon- 
niersquela  Reine  Fair  lur  les  voifinsquand 
eile  eft  en  guerre  avec  eux. 

CidApoI-  caP  Apollonia  ou  de  faint  Apolline, 
^>uia.  P eft  par  les  quatre  degrez  cinquante  mi- 
nutes  de  latitude  Septentrronale  ; c’cft  i 
peu  pres  la  moitie  de  la  dfftance  qu’il  ) 
a de  Ia  ri viere  de  Sucre  au  cap  des  Trois- 
Pointes. 

jf  eft  remarquable  par  fa  hauteur  &par 
les  grands  arbres  qui  font  deflus,  quile 
font  reconnoitre  de  fort  loin.  Il  eft  habite 
par  quelques  nations  de  Negres  qtii  ß 
gouvernent  en  maniere  de  Republique , foul 
la  proteflion  ou  le  joug  des  Hollandois, 
qui  fans  y avoir  de  Forterelfe  y font  teile* 
ment  les  maitres,  qu’ils  ne  leur  permet- 
tent  pas  de  traiter  quoique  ce  Foit  avecles 
autres  nations  Europdcnes,  fans  s’expofer 
ä de  tres-grandes  pcincs.  C’eft  ce  qui  laif 
qu’on  eft  peu  inftruit  des  meeurs^  & °c’s 
coütnmes  , des  richeflbs  & de  l’etendue 
du  pays  & du  commerce  que  l’on  y pour# 
roit  faire-  li  ces  peuples trouvoient  moyf 


lern.  I . pap. 


T.  pap.  2.7+ 


en  Gitine’e  et  a Cayenne.  223 
de  recouvrer  leur  ancienne  libertd,  011  en 
ffauroit  davantage.  On  donnc  ici  une 
vüe  de  ce  cap  , eile  a <5te  levee  avec 
foin. 

A huit  lieues  ä l’Eft  de  ce  cap  eftle  Vil-  *]*?**• 
läge  que  les  Negresappellent  Akxern&les”^11 
Hollandois  Atlin  ou  Atchim.  Nous  Pap- 
pellons  Axime,  parcc  que  ces  prononcia- 
tions  gutturales  ne  conviennent  pas  ä la 
ddlicatefte  de  notre  langue. 

Les  Portugals  ont  pris  la  place  que  nous 
avons  occupdc  fort  longtems.  Ils  y avo- 
ient  bäti  un  Fort  vers  Tan  iyi$\  fous  le 
regne  d’Emanuel  leur  Roi.  11s  Pont  con- 
fervd  & ont  £te  les  maitres  detout  lecom- 
merce  de  cette  cöte  , jufqu’au  neuvidme 
Fevrier  1642.  qu’il  fut  afliegd  & pris  par 
les  Hollandois  qui  en  font  encore  aujour- 
d’hui  les  maitres. 

Ce  Fort  qui  n’eft  qiPune  redoute  dou- 
ble quarrde,  eft  fitue  für  un  monticule 
qui  paroit  de  loin  ä ceux  qui  viennent  de 
POüeft  , & qui  ne  paroit  pas  quand  on  vient 
de  l’Eft  ou  du  Sud,  a caufe  d’un  grand 
rocher  qui  la  Cache  prefque  entierement. 

II  eft  ä l’Eft  d’une  riviere  que  les  Portu- 
gals avoient  nomm i Rio  Manco , & qu’on 
connoit  ä prtffent  fous  le  nom  de  riviere 
d’ Axime  ou  d’ Atchim.  Elle  eft  peu  confi-  Rio  Manet 
derable  fi  on  la  confidere  par  lanavigation  ou  Riviere 
qu’on  peut  faire  deflus,  parce  que  fon  lit 
eft  entrecoupe  de  faules  & de  rochers  qui 
empechent  les  bätimens,  meine  lescanots 
des  Negres  d’y  naviger,  mais  eile  efttres- 
riche,  parce  qu’elleentrainebcaucoupd'or 
K 4 avec 


124  V O y A G E s 

avec  fon  fable. 

FIong:tui  Lcs  Negres,  du  pais  n’on;  prefque  pas 
/ox,  d autre  oeenpation  que  d’aller  chcrchcrce 
metail.  Us  s’accoütument  des  leur  plus 
tendre  jeunelle  a plonger  & a demeurerau 
fond  de  l’eau  un  tems  coniiderable ; ilyen 
a qui  reüent  pres  d’un  quarr  d’heure  laus 
en  £rre  incommodei.  On  dir  pourtantque 
cet  excrclce  leur  caufe  a la  fin  desruptures 
& des  defeentes  d’inteftins . & coinino  ils 
n’ont  pas  l’adrcfle  de  fe  faire  des  bandages, 
ils  fe  uouvent  hors  d’etat  de  continuer  ce 
penible  exercice.  Ils  fe  jetrent  dans  l’eau 
la  teie  la  premiere  afin  d’aller  plus  vite 
au  fond,  ils  ont  ä la  maiu  un  plat  de  buis 
affez  profond  avec  une  moitie  ou  unepor- 
tion  de  cailebaffe,  & des  qu’ils  toucnent 
le  fond,  ils  fe  preiient  deremplir  leurvaif- 
feau  du  fable,  de  la  terre  & de  toutcequi 
leur  tombe  fous  la  main.  Ils  reviennent 
enluire  (ur  Peau  le  tenant  für  lcurteted’u- 
ne  main  & nageant  de  Pautrejils  continu- 
ent  leur  exercice  jufqu’ä  ce  qu’ils  ayent 
amaffc  une  quantitd  de  matiere  ou  qu’ils 
Manitrede^oient  *atiguez ; pour  lors  ils  s’afroyent  au 
tiouver  i*oi  bord  de  la  rivierc,  ils  mettoient  deux  ou 
pailclava  trois  poigndes  de  matiere  dans  un  plat  de 
**  bois  fait  comme  une  febille&lc  tenant  dans 

l’eau,  ils  la  remuenc  bien  avec  la  main, 
& quand  eile  eil  bien  delayde  ils  la  faflent 
toüjours  couverte  d’eau  legerement,  afin 
que  l’eau  entiaine  ce  qui eft  leger,  pendant 
que  l’or  qui  eft  plus  pefant  tombe  au  fond 
de  la  febille  , il  fe  r am  affe  comme  une 
poufliere  jaune  & pefante,  & quelquefois 

CU 


e n Güine’e  et  a Cayenne.  2 if 

eil  grains  de  differentes  grofleurs,  c’eft  ce 
qu’011  appclle  or  de  lavage,  parce  qu’il  a 
etc  fepare  de  la  terre  & du  lable  avec  les- 
quels  il  etoit  niele.  On  voit  aflez  que  cet 
or  doit  etre  tres-pur,  ä quoi  il  faut  ajoü- 
ter  que  Ton  pr£tend  que  cclui  d’Axime  eft 
le  meiileur  de  toute  la  cöce. 

Cctte  riviere,  auffi  bien  que  les  ruifleaux 
qui  s’y  jettent,  paflent  neceflairemcnt  par 
des  lieux  remplis  de  mines  d’or  Leurs 
caux  entrainentavec  elles  les  paillettesd’or 
qu’ellcs  rencontrent  dans  leur  chemin , & 
quand  la  rapidite  de  leur  cours  eft  augmen- 
tde  par  de  grolfes  pluyes  & par  des  avalaf- 
les  conliderablcs  , elles  emportent  avec 
elles  des  grains  & des  inorceaux  qui  avo- 
ient  relifte  au  cours  ordinaire  des  eaux. 
Audi  remarque-t-on  que  c’eft  aprcs  des 
crucs  extraordinaires,  des  grandes  pluyes 
& des  avalaftes  conliderablcs,  que  lesNe- 
gres  trouvent  des  paillcttes  enplus  grande 
abondance  , & des  grains  d’une  grofleur 
plus  confiderable.  Ces  grofles  pieces  fe 
trouvent  pour  l’ordina’re  dans  les  foffes  qui 
font  derriereou  au  bas  desbancsderochers 
qui  barrent  la  riviere,  parce  que  leur  pe- 
fanteur  les  y tient  comme  attachez,  & les 
empeche  de  fe  lailfer  empörter  au  courant 
de  rcau. 

Les  Hollandois  ne  fouffrent  point  que 
les  Negres  aillent  traiter  avec  les  vaiffeaux 
des  autres  Nations  qui  paflent  lä,  & quiy 
moüillent  quelquefois,  foit  par  ndceflitd, 
foit  pour  avoir  roccalion  de  traiter  avec 
les  Negres.  Ils  ont  trouvd  le  moyeu  da 
K y les 


n6  V O Y A G E $ 

TolitiquedcsJes  aff’L1jertir i de  saniere  que  s’ils  nc  Ics 
Hoilandois.  ont  pas  rcndus  tout-a  taic  leur  efclaves  y 
ils  l es  out  taic  leur  tributaires,  en  lcs  obli- 
geant ä bätir  leurs  villagcs  ious  lc  canon 
de  leurs  Forterciles,  i'ous  prdtextc  de  les 
mettre  plus  ä couvert  de  leurs  enncmis, 
& eux  d’ctre  plus  en  ctat  de  les  fccourir 
dans  lc  befoin;  mais  en  eti’et,  pourenctrc 
plus  maicres  & pour  difpofer  d’eux  coin- 
ine  bon  leur  fcmble,  & lurtout  pour  leur 
öter  la  libercd  de  vendre  leur  or  Hz  leurs 
autres  marchandiles  ä d’autres  qu’a  cux. 

Car  ccs  Meflieurs  nc  reconnoiifent  point 
d’amis,  quand  il  s’agic  du  commerce.  Ils 
font  en  guerreavec  tout  lemonde,  des  qu’ils 
fe  croyent  allez  forts  pour empöcher  qu’on 
ne  partage  leurs  profits;  de  maniere  que 
ce  n’eft  que  de  nuit  , avec  d’extremes 
prdcautions  y Hz  des  rifques  cncorc  plus 
grands  , que  les  Negres  le  hazardent  de 
venir  rraker  ä bord  des  vaifleaux  qui  ne 
font  pas  de  la  Compagnie  Hollandoife. 

C’eft  cette  conduite  dure  qui  rend  la 
domination  des  Hollandois  odieufe  & in- 
fuportable  ä tous  les  Negres  chez  lefquels 
ils  fe  font  dtablis,  & qui  empechc  bien 
d:*  Rois  Negres  de  leur  permettrede s’cra- 
blir  chez  eux.  Auffi  les  Negres  dilenr, 
falls  (e  eucher  beaucoup,  que  ce  joug  eit 
trop  dur , & qu’ils  le  fecouront  des  qu’ils 
cn  trouverontFoccalion.  Seroiu-ilsinteux, 
s’ils  re^oivent  chez  eux  d’autres  turo- 
peens?  C’eft  une  £preuve  qu’il  feroit  boa 
de  leur  donncr  le  xnoyen  de  faire. 


Lc 


em  Güine’e  et  a Cayenne.  2,17 

Lc  Chevalier  des  M.***  fe  trouva 
fin  par  le  travers  du  cap  des  trois  Poin- 
tcs  le  troifidme  Janvier  1725*.  apres  avoir 
fouftcrt  des  calmes  ennuyeux  & desvents 
contraircs.  II  fnt  oblige  d’y  moüiller  für 
vingt  - cinq  brafles  d’eau  9 fond  de  fable 
vafard  environ  ä trois  Heues  de  tcrre. 

11  ne  faut  pas  cherchcr  bien  loin  lMti- 
mologic  du  nom  de  ce  cap,  eile  laute  aux 
yeux.  O11  Pappelle  ainfi , a caufe  de  trois 
montagnes  quiie  coinpofent,  qui  laiflent 
entre-elles  deux  pctites  bayes  oü  Pon  peut 
moüiller.  Les  fommets  de  ces  trois  mon- 
tagnes  font  chargez  chacun  d’ungrosbou- 
quet  de  grands  arbrcs  qui  les  font  remar- 
qner  de  fort  loin  ; il  eil  par  les  quatre 
degrez  dix  minutes  de  latitude  Septentrio- 
nale. 

Les  .Sujets  du  Roi  de  Pruffe  s’y  <5toient 
dtablis,  & y avoient  un  Fort;  ils  l’aban- 
donnerent  en  1720.  & le  remirent  au  Roif0rt(fC5 
Negre,  qui  eft  Maitre  du  pais.  Ce  Prin  troisrointc? 
ce  le  fir  feavoir  aux  Francois  par  la  pre-  «bandonne 
micre  occalion  qu’il  trouva;  les  afl'urajl^ß^ 
qu’il  le  conlerveroit  pour  eux,  &lespref-  * w * 
fa  autant  qu’il  put  de  s’cn  ven’r  mettre 
en  polfefTion , & de  s’y  etablir , leur  pro- 
mettant  tout  le  commerce  de  fon  pais 
exclulivement  ä tous  les  auties  Euro- 
pas, 

On  voit  par  cctte  demarche,  combicn 
ces  Negres  ont  le  coeur  Francois ; ils  Pont 
foutenu  avec  fermete  pendant  un  tetns 
tres-coufiderable  , & quelques  negocia- 
tions  que  le  General  Hollandois.  relidant 
K 6 au 


22?  V 0 Y A G E S 

au  Chateau  de  Ja  Mine,  ait  pu  faire , f[ 
n’a  jamais  pü  s'en  rendre  maitre  qu’cn 
rafll£geaiu  6c  remportant  de  vive  force 
la  feconde  fois  qu’il  l’attaqua.  Voicicoin- 
nietu  fepaflfa  la  premiere  teutative  qu’ilsfi- 
rent  au  moisd’A  v i il  1719.  pour  s’en  emparer. 

Les  trois  Vaiffcauxgarde-cötes,  für  lei- 
quels  011  avoit  embarqud  toutes  les  ttoupes 
qu’on  avoit  pü  tirer  du  Chateau  de  la  Mi- 
ne 6c  des  autres  Forts  de  la  c6te,  fe  pre- 
fenterent  6c  mouillerent  devaut  le  Fort. 
Le  Gdndral  de  la  Mine  qui  commandoit 
cette  expedition  , defeendit  ä terrc  avcc 
quelques  Officiers  pour  conferer  avec  Jean 
Gommain  Roi  des  Trois-Pointes , (c’elt 
ainfi  que  s’appellent  les  Rois  de  cc  paVs) 
le  Gdn6ral  Hollandois  reprefenta  ä ce  Prin- 
ce,  que  ce  Fort  appartenoit  aux  Hollan- 
dois par  bien  des  railons , 6c  entre  autres 
parce  qu’il  leur  avoit  etd  ccde  6cvcndupar 
le  Roi.de  Prufle  par  un  a&e  enbonnefor- 
me  qu’il  s’ofiroit  de  lui  faire  voir.  Le  Roi 
lui  r6pondit  qu’il  ne  connoilfoit  point 
de  ces  fortes  de  conventions , que  le  Roi 
de  PrufTc  lui  ayant  remis  le  Fort  & n’dtant 
plus  dans  la  difpofition  d’yrevenir,  iln’e- 
toit  en  droit  d’en  dilpofer  eil  faveurde  per- 
fonne,  attendu  que  la  terre  nc  lui  appar- 
tenoic  point , 6c  qu’il  pr^tendoit  y etablir 
teile  liation  qu’il  jugeroit  a propos,  com- 
ine  dtant  le  maitre  de  Ion  pais,  & qu’il 
n’en  vouloit  point  d’autre  que  les  Fran- 
cois, 6c  point  du  tout  les  Hollandois. 

Cette  premiere  Conference  etant  firne 
fans  que  le  Gtfjidral  püt  faire  entrer  le 

Roi 


Guine’e  et  a Cayenne  229 

Roi  dans  aucun  accommodcmcnr , il  re- 
^ int  ä bord,  fit  approchcr  les  Vailfcaux 
& fit  canoner  le  Forr  tres-vivcment  & fort 
lmgtems,  apres  quoi  il  fit  la  defcente  i 
la  tete  de  toutcs  fcs  troupes.  Jean  Com« 
main  ä la  tcte  de  fes  gens  le  recüt  avec 
une  intrepidite  merveilleute,  lui  tua  cent 
cinquame-fix  hommes,  pouila  le  rcllejuf- 
ques  dans  la  mer,  de  lorte  que  ce  ne  tut 
qu’avec  une  pcine  extreme  que  leGdndral 
Hollandois  & le  Commandant  de  l’Efca- 
dre  s’echapperent  & ferembarquercnttous 
deux  dangereufement  bleiicz.  11  fallut  a- 
pres  cet  dchec  que  le  Gendral  Hollandois 
remic  cette  expedition  a un  autre  tems.  Nous 
cn  parlerons  en  fon  lieu. 

Le  Vaillcau  la  Princefle  de  Rochcfort, 
commandd  par  le  Capitaine  Pierre  Morel 
proprietaire  cn  partie  du  Vaillcau  , mais 
homme  de  peu  de  refolution  fe  trouva 
prelent,  lorfque  les  Hollandois  attaquc- 
rent  le  Fort.  11  tut  a terre  apres  qu’ils  eu- 
rem leve  l’ancre.  Jean  Commain  le  re^üt 
parfaitement  bien,  lui  ofFrit  le  Fort  & fa 
proteäion.  Ils  firent  un  traite  & convin- 
rent  qu’on  mettroit  fix  Franfois  dans  le 
Fort  avec  le  pavillon  Francois,  en  atten- 
dant  un  dtablilfement  plus  parfait.  Mais 
lorlque  Morel  fut  revenu  ä bord  & qu’il 
fallut  ddbarquer  les  fix  Francois  & les 
marchandifcs  dont  on  ctoit  convenu,  il 
faigna  du  nez,  & la  crainte  d’dtre  infultd 
par  les  Hollandois  qu^'id  ils  f^auroient 
qu’il  avoit  pris  poffeflioiT -du  Fort,  l’em- 
pdcha  de  tenir  fa  parole.  11  putitfans  laif- 
K 7 fer 


z%0  V O Y A G E S 

fer  autre  chofc  ä ce  Prince,  quel’efperan- 
cc  de  faire  ratifier  & executei  le  traite 
qu’ils  avoient  fait  des  qu’il  feroit  arriveen 
France. 

Ce  pofte  eft  un  de  plus  confiderables  de 
toute  la  cotc;  le  mouillage  y eft  bon,  le 
debarquement  facile,  il  n’y  a point  de  har- 
re, le  pais  eft  fain,  gras,  abondant,  bien 
cuitive  ; quoique  la  plüpart  des  Negres 
foient  plongeurs  & qu’ils  amaffent  quanti- 
t<5  d’or,  ils  ne  ncgligent  point  la  culture 
de  leurs  terres  & l’entendentenperfeäion; 
ils  font  bien  eloignez  delaparelfede  leurs 
voifins.  Outre  le  trade  de  l’or  qui  eft 
trcs-confiderable,  il  ya  beaucoup  d’ivoire 
& des  captifs  autant  que  leur  bravoure  ou 
le  bonheur  leur  en  fait  faire  lur  leurs  voi- 
fins avcc  qui  ils  font  en  guerre.  ils  ai- 
^ment  le  commerce:  ceux  qui  nc lont plus 
propres  a la  peche  de  Vor , vom  trafiquer 
dans  l’interieur  du  pais  & m£me  allez  a- 
vanr;  ils  en  ramenent  des  efclaves  qu’ils 
conduifent  enchainez  & chargez  de  dents 
dt’Elephans  & d’or  qu’ils  ont  eu  enechan- 
ge  des  marchandiles  d’Europe  qu’ils  ont 
tranfportees , & für  lefquelles  ils  font  des 
profits  d’autant  plus  confiderables  qu’ils 
les  portent  plus  loin.  Une  de  leurs  mar- 
chandifes  de  traite  edle  fei;  les  femmes 
s’occupent  ä en  faire  quand  dies  peuvent 
le  derober  a leurs  occupations  ordinaires 
du  menage  & de  ce  qui  leur  convientdans 
Ja  culture  des  terres.  C’eft  un  Etat  tres- 
bien  regl£,  les  Negres  Y font  polis , d’afiez 
bonne  foi , & quoi  qu’un  peu  intereflez , 

il 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  23J 
II  y a plailir  ä traiter  avcc  eux. 

On  doit  ajoüter  ä ce  qu’on  vicnt  de  di- 
re,  que  rien  n’eft  plus  important  ä 110s 
colomcs  de  l’Amcrique  quc  la  pofleflion 
de  cc  Fort  ; premieremenr  parce  qu’il  y 
a taut  de  nations  qui  tircnt  des  captifs  de 
Juda  qu’ils  deviennent  rares,  & par  con- 
fequent  fort  chcrs ; en  fecond  lieu , parcc 
que  11’ayant  für  toute  la  cöte  que  le  ieul 
Comptoir  de'Juda,  nous  manquons  prcl- 
que  toüjours  de  canots  & de  canottjers 
pour  charger  & decharger  nos  VaifTeaux, 
au  lieu  que  les  autres  nations  en  tircnt  de 
leurs  ctablilfemens  &n’enmanquent  point. 
Troifiemement  parce  que  le  commerce  de 
l’or  eit  tres  peu  de  chofe,  n’y  ayant  que 
celui  quc  les  Portugals  y apportent  du  Bre- 
fil,  au  lieu  qu’on  en  peut  traiter  tons  les 
ans  aux  Trofs-Pointes  cinq  ou  lix  cent 
marcs,  & m£me  davantage  a pruportion 
que  nos  magalins  fe  trouveront  fournisde 
bonnes  marchandifes.  Quatrieinemcnt , 
parce  qu’il  eit  für  qu’on  peut  traiter  dans 
cet  endroir  au  moins  quatre  millc  captifs 
tous  les  ans  ä un  prix  bien  au-defibus  de 
celui  de  Juda;  & enfin  parce  qu’il  eil  de 
l’interet  de  notre  nation&dcfon  commer- 
ce de  diminuer  autant  qu’il  fern  pofiiblele 
commerce  des  autres  nations , dont  Patten* 
tion  continuelle  eit  de  faire  tomber  le  116- 
tre  pour  s’elever  für  nos  ruines,  äquoiils 
ne  rdufii/Ient  que  trop  bien. 

Les  ddpenf s pour  rentretien  deceFort 
ne  peuvent  aller  tous  les  ans  qu’ä  trente 
ou  treate-lix  mille  livres,  ce  qui  n’elt  pas 

un 


*3*  V O Y A G E S 

un  objct  qui  doive  arrdter  une  Compagnie 
aufli  puiflfonce  que  celle  d’aujourd’hui^lur 
touc  quand  eile  voudra  conliderer  un  pcu 
attentivement  fes  interets  , & ce  qu’on 
vicnt  de  dire  ci-devant. 

Ges  raisons  fouventrcpetdcs  avoienten- 
fin  ouvcrt  les  yeux  de  la  Compagnie Fran- 
£oife,  & l’avoient  determinee  ä accepter  ce 
que  ia  bonne  volontd  de  ces  Negres  lui 
offre/it ; elledonna  ordre  ä un  de  les  Ca- 
pitaines  d’y  paffer,  de  voir  l’etat  des  cho- 
les,  & de  laifier  dans  le  Fort  les  gens  qui 
feroient  ndeeffaires  pour  le  garder,  avec 
des  marchandifes  de  traite  pour  le  com- 
merce. Le  projet  dtoit  beau  & la  rdüffite 
infaillible.  On  pouvoit  des  le  lendemain 
traiter  avec  les  Negres  & faire  un  com- 
merce avantageux  , dont  le  prolit  dtoit 
clair  & prompt,  la  choil*  du  mondela plus 
Eautesdcsau  g°ut  des  Compagnies.  Ce  Capitaine 
Francois  au  par  negligence,  malice,  ignoranceouau- 
iujctduFoittrcment,  n’executa  point  les  ordres  de  fes 
Joint«15  maitres  ^ il  depafia  le  cap  des  trois  Poin- 
tes,  & dit  a Ion  retour  que  quand  ils  s’d- 
toit  apper^u  de  Ion  erreur,  il  n’dtoit  plus 
tems  d’y  remedier,  parce  qu’il  n’avoit  pfl 
gagtier  le  vent,  ni  forcer  les  courans  qui 
l’avoient  portd  a Juda. 

Quoiqu’il  n’y  eut  rien  de  fi  pitoyable 
que  ces  raifons,  il  fallut  que  la  Compa- 
gnie s’en  contentät,  & elleperditpcut-etre 
pour  toujours  un  dtabliflement  confidera« 
ble  tout  fair,  & dans  lequel  eile  n’avoit 
que  du  profit  a faire  fans  courir  lemoindre 
rilque. 


T ous 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  233 

Tous  les  Navigateurs  fyavcnt  qu’il  n’y 
a point  de  c6te  au  monde  quifoitpiusaifee 
a reconnoitre  & a aborder.  Le  moüilla- 
ge  eil  bon  par  tout ; li  le  vent  011  les  cou- 
rans  s’oppofent  ä la  route  qu’on  veut  faire, 
on  peut  moüiller  & atrendre  fans  peril 
qu’on  puiffe  levcr  l’ancre  & continuer  la 
route  ;quelquebrume  qu’il  y ait,  on  peut 
s’approcher  de  terre  autant  qu’il  dt  ndcef- 
faire  pour  la  reconnoitre,  & moüillerjuf- 
qu’ä  ce  qu’il  plaife  au  vent  de  s’appailer 
ou  de  devenir  meilleur.  Coinment  depaf- 
fer  un  cndroit  aulli  aife  ä reconnoitre  que 
cccap?  & quand  on  Pauroit  ddpa!Te,qui 
peut  empecher  de  le  regngner  ä force  de 
borddes  ? Les  vailleaux  gros  & petits  qui 
font  le  commerce  le  long  de  la  cöte,  font 
to  s les  jours  cctte  manceuvre.  Elle  n’efl 
donc  pas  impoffible , la  Compagnie  dt  donc 
redevablc  a la  mauvai  t*  volonnf  de  ceCa- 
pitaine  de  la  perte  de  l’dablillemem  qu’on 
lui  offroit. 

Les  Hollandois  ont  <5t 6 plus  fages;  leur 
General , reiident  ä la  Mine,  ne  le  rebuta 
pas  du  mauvais  fucces  de  fa  premiere  ten- 
tative,  & voyant  que  la  bonne  volontd  de 
Jean  Commain  pour  nous , ne  changeoit  LesHollae» 
point,  il  refolut  de  le  poufler  ä bout,  & kFcxi 
de  profiter  de  la  faute  du  Capitaine  de  lades  tiaisC 
Compagnie,  il  fit  un  armement  nouveau romtes* 

& bien  plus  confiderable  que  le  premier, 
fe  mit  une  feconde  fois  lui-meme  a la  t£te 
de  fes  troupes,  remonta  au  cap,  fitfadel- 
cente,  alfidgea  la  Fortcrdfe  , & malgrd 
la  reliftancc  longue  & vigourcufe  des  Ne- 

gres 


134  V 0 A G E S 

gres  qui  la  defendoient,  il  l’cmporta,  & 
prit  toutes  les  precautions  ndceifairespour 
la  conferver  maigre  tous  les  efforts  que 
les  Negres  pouvoient  faire  pour  la  repren- 
dre ; car  il  eit  convainca  qu’ils  ne fouffrent 
que  malgrd  eux  fa  Nation  & fes  manie- 
res. 

Le  Gdndral  Hollandois  etoit  occupd  ä 
ce  lidge,  quand  le  Chevalier  des  M.*** 
palla  ä la  Mine  au  mois  de  Janvier  ijif. 
TortdeBo-  Les  Hollandois  ont  un  autreFort  ap- 
uou.  pelld  ßotrou,  ä deux  lieues  ou  environ  ä 
l’Elt  ..u  cap  des  trois  Pointes. 

Us  en  avoient  encore  un  autre  ä ux 
lieues  ä l’Eit  de  Bocrou,  appelle  Witfen , 
alfez  voilin  deTacoravi,  oü  nos  anciens 
negocians  avoient  un  Comptoir,  dont  on 
voit  encore  les  mazures  für  la  montagne. 
Les  Anglois  prirent  le  Fort  de  Witfen  au 
Fort  deWit-mois  d’Avril  1664,  mais  l’Amiral  Rui- 
fcß,  ter  le  reprit  l’annde  luivante  ; & voyant 
que  la  ddpenfe  que  I’on  faifoit  pour  le 
garder  excedoit  de  beaucoup  le  profit  que 
fa  Compagnie  en  retiroit,  il  l’abandonna 
apres  l’avoir  rafd  jufqu’aux*  fondemens. 

Des  qu’on  a doubld  laderniere  pointe de 
PElt  du  cap  des  trois  Pointes,  on  voit  que 
la  cftte  court  Eit  Nord-Elt  & OüelFSud- 
Oüelt  jufqu’ä  Ardres. 

Saina  eit  un  endroit  des  plus  confide- 
rables  de  la  cAte  d’Or,  il  eit  ä quatre 
lieues  i l’Elt  de  Tacoravi:  il  contient  en- 
viron deux  eens  cafes,  il  eit  fitud  für  une 
petite  eminencc  dont  la  mer  baigne  lepied. 
Ses  habitans  font  prefque  tous  pöcheurs  de 

pro- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  235* 
profefiion  & des  plus  habiles  dans  leur 
melier,  lls  font  une  efpece  de  republique 
gouvernde  par  des  chefs  fous  le  nom  de 
Capituines,  fous  la  protc&ion  du  Roi  de 
Gravi.  Ce  Prince  demeure  au  Nord  a 
quelques  Heues  du  bord  de  la  mer  ; il 
elc  riche  , & fori  conlidcrd  de  fcs  voi- 
fins. 

Les  Portugals  avoient  un  coinptoir  & 
une  redoute  ä Sama.  Les  Hollandois  fe 
font  emparez  de  Pun  & de  l’autrc,  & y 
font  un  commerce  coniiderable,  parceque 
c’eff  le  rendez  vous  de  tous  les  Negres  des 
environs.  II  paffe  ä cAte  de  ce  village  une 
affez  groffe  riviere  que  les  Negres  difent 
venir  de  fort  loin.  O11  raremonteeen  cha- 
loupe  environ  -foixante  Heues,  apresquoi 
on  a dte  obligd  de  revenir  furfespas,  par- 
ce  qu’on  Pa  trouvee  barree  par  une  chaine 
de  rochers  d’une  tres-grandehauteur.  Gel- 
te difficultc  afaitdchoüer  les  deffei ns  qu’on 
avoit  de  penetrer  dans  un  pais  qu’on  fup- 
pofoit  plein  de  richeffes. 

Le  Royaume  de  Gnaffo  ouCommendo 
commence  ä quatre  Heues  a l’Eff  de  Sama.  Royaume  de 
Commendo,  Fefu  & Sabou  ne  faifoientCommendo 
autrefois  qu’un  Royaume,  il  dtoltalojs  puif-?^ 
laut  & riche;  depuis  fa  divifion  il  eftfort10* 
diminud.  Les  Negres  appellent  Ajata,  ce 
que  nous  nommons  Commendo,  & les 
Portugals  lui  ont  donnd  le  nom  de  Aldea 
de  Torr  es , on  le  connoit  encorc  fous  le 
110m  de  petit  Commendo  ponr  Iediftinguer 
de  Gnaffo  qui  eff  le  plus  avahed  dans  les 
terres  , auquel  011  a donnd  le  nom  de 

grand 


23  6 V O y A G E s 

grand  Commcndo;  tout  ce  paVs  eftextre- 
mement  fertile  & abondant  en  toutes  les 
choies  ndceliaires  ä la  vie.  II  lc  tienctous 
les  jours  au  pctir  Commcndo  un  mnrche 
celebre  & des  mieux  fournis  de  toute  la 
Guinee  , & peut-etre  de  toute  l’Afri- 
que. 

Quoique  le  commcrcc  de  l’or  n’y  foit 
pas  aulTi  coniiderable  qu’aux  eudroits  que 
nous  avons  mar  que  ci-devant,  & quela 
Mine  & autres  lieux  dont  nous  allons  par- 
ier , nos  anciens  compatriotes  y avoient 
fait  un  dtabliffement  qui  leur  fervoitinfini- 
ment  pour  fournir  ä leurs  Vaiffeaux  lesvi- 
vres  & les  rafraichiffemens  dont  ils  avo- 
ient befoin  pour  les  voyages  versl’Eft,  & 
pour  leur  retour  en  France.  Les  naturels 
du  pa'is  ont  confcrve  de  pere  en  fils  une 
tcndre  affedtion  pour  notre  nation , & ne 
fouhaitent  rien  avec  plus  de  pafiion  que 
de  nous  voir  rctablis  dans  leur  pa’is.  Ils 
font  toutes  fortes  de  careffes  aux  Fran* 
<;ois  qui  paffem  par  leur  Village  , & ne 
manquent  pas  de  leur  montrer  les  reftes 
de  notre  ancien  Comptoir.  II  etoit  au 
Nord  du  Village  für  une  petite  dlevation, 
dont  la  demeure  etoit  faine,  ä caufe  dela 
fraicheur  de  l’air  qu’ony refpiroit.  Ilavoit 
au  Nord  des  collines  couvertes  de  grands 
arbres,  lamer  au  Sud  & a l’üiieft ; h pe- 
tite riviere,  dont  l’embouchure  qui  eit  a 
rOüeft,  fait  un  petit  Port  affez  commo- 
de  pour  de  moyens  Bätimens. 

Un  Voyageur  moderne  rapporte  quele 
Roi  de  Commendo,  qui  demeure  au  grand 

Com- 


en  Güine’e  et  a Cayenne  237 
Commendo  ou  Gnaffo  , a quatrc  Heues 
du  bord  de  la  mer,  ayant  appris  qu’il  y 
avoit  un  Bätiment  Francois  moüiile  ä la 
rade,  1 ui  avoit  envoyd  un  prdfent  de  ra- 
fraichiflemens,  & avoit  fait  dire  au  Capi- 
taine  qu’il  ne  feroit  jamais  alliance  avec  les 
autres  Europdens  , taut  qu’il  auroit  la 
moindre  efperancc  de  voir  encoreunefois 
les  Franfois  dtablis  chez  lui.  Que  c’dtoit 
dans  cette  vue  qu’il  avoit  refufc  le  pavil- 
lon  Hollandois  que  le  General  de  la  Mi- 
ne lui  avoit  envoyd,  & qu’il  lui  avoit  fait 
dire  que  fon  paVs  avoit  et d de  tont  tems 
aux  Francois,  & qu’il  leroit  toüjoursa 
le.ur  fervice. 

Je  n’ai  gardc  de  dire  , qu’un  etabli/Te- 
ment  ä Commendo  foit  par  lui-memc 
d’un  grand  avantage  pour  la  Compagnie; 
le  commerce  11’y  eil  pas  afTez  conliderablc 
pour  le  prdfent.  II  eit  vrai  qu’il  pourroit 
ledevenir,  & dtre  une  furieufe  dpinc  au 
pied  des  Hollandois  dtablis  au  Chätcau  de 
la  Mine,  parce  qu’il  les  priVeroit  des  vi- 
vres  & des  rafraichiflemens  qu’ils  tirentde 
cet  Etat,  & que  le  fourniflant  des  mar- 
chandifes  d’Europe  qui  lui  font  neceffai- 
res,  i!s  les  obligeroir  d’apporter  de  Toren 
dchange  de  ce  qu’ils  en  tireroient,  qui  ne 
manqueroit  pas  de  nous  revenir;mais  il  fau- 
droit  pour  cela  avoir  undtabliüementprin- 
cipal  aux  trois  Pointes,  ou  ä Sama,  ou  ä 
Tacoravi. 

Si  on  m’objefte  que  je  propofe  bien  des 
dtabliflemens,  & que  les  frais  emportero- 
knt  tout  le  profit  du  commerce  qui  s’y  fe- 
roit, 


Etablifle- 
ment  des 
Francois 
aux  cötes 
d’Afiique 
cn  1366, 


2.33  V O Y A G E S 

roit,  & qu’ils  feroient  ä Charge  äla  Com- 
pagnie, je  n’ai  qu’un  niot  a rfpondrerc’elt 
que  les  Hollandois  y en  ont  bien  davanta- 
ge,  & qu’ils  font  obligez  d’avoir  de  groi- 
les  garnifons  ponr  s’oppoter  aux  etrangers 
& aux  naturcls  du  pais,  & cependant  leur 
Compagnie  s’ennchit  dans  ce  commerce. 
Ne  peut-on  pas,  en  les  imitant,  joüir  des 
meines  avantagcs  ? 


CHAPITRE  XI. 

du  Chateau  de  laMine. 

Hiftoire  de  cet  etablijfemnU 

T E Chateau  de  la  Mine,  connu  fous 
J_He  nom  de  Saint  George  de  la  Mine, 
eit  le  Comptoir  principal  & la  meilleure 
ForterdTe  que  les  Hollandois  ont  für  la 
cöre  d’Or.  C’eft  la  refidcnce  de  leur  Di- 
reöeur  & Commandant  General,  le  cen- 
trede leur  commerce,  duquel  dependent 
tous  leurs  Comptoirs. 

L’&abliHement  que  les  Europeens  ont 
ä la  Mine,  eit  abfoJument  l’ouvrage  des 
Normands,  c’elt-a-dire  des  Dieppois,  & 
de  ceux  de  Roüen,  qui  firentune  Com- 
pagnie & uneSocicte  de  commerce  en  1366. 
Les  Dieppois  avoient  reconnu  les  cötes 
d’Afrique  depuis  le  cap  Verd  jufqu’ä  Rio 
Sextos,  für  la  cöte deMalaguettede&raii- 
nee  1364,  11  le  bornerent  pendant  qna- 

torzc 


em  Guine’e  et  a Cayenne.  239 
torze  ou  quinze  ans  au  commerce  del’i- 
voire,  du  poivre,  de  Pambregris,  du  cot- 
ton,  & de  quelques  autres  marchandlfes. 
Ce  ne  fut  qu’en  1380.  fous  le  regne  mal- 
heureux  de  Charles  VI.  qu’ils  reconnu- 
rent  la  cöted’Or,  au-dela  du  capdestrois 
Pointes,  & que  leur  Vaiii'cau,  appelle  la 
Notre-Dame  de  bon  Voyage,  etant  ren- 
tre  a Dieppe  9.  mois  apres  en  etre  parti  f 
apporta  outre  les  Marchandifes  ordinaires 
une  quantitd  d’or,  qui  enrichit  bien  vite 
la  Compagnie,  & qui  l’encouragcaä pouf- 
fer  plus  vivement  fon  commerce  dans  cc 
riche  paVs. 

Us  firent  partir  de  Dieppe  en  1382  trois 
VaiiTeaux , dont  Tun , appelld  le  Saint  Ni- 
colas , s’arr^ta  au  üeu  qu’ils  nommerent 
la  mine  d’Or,  a caufe  de  la  quantite  dece 
mecail  qu’ils  y traiterent  & dont  ils  rap- 
porterent  une  tres-iiche  Charge  apres  dix 
mois  de  navigation. 

Ces  heureux  lucces  firent  refoudre  la 
Compagnie  ä s’ecabiir  folidement  für  cette 
cöte,  au  lieu  appelle  la  Mine,  quand  me- 
me  ils  feroient  obligez  pour  cela  d’aban- 
donner  tous  les  autres  etablififemens  qu’ils 
avoient  au  cap  Verd  , a Mourd,  au  petit 
Dieppe,  au  grand  6c  petit  Paris,  6c  end’au- 
tres  endroits.  Pour  cet  effet , ils  firent  par- 
tir  de  Dieppe  trois  Vaiffeauxen  1383  dont 
les  deux  plus  grands  £toient  leßezdes  ma- 
teriaux  propres  ä bntirune  löge.  Ils  mirent 
la  mainäPcruvre  des  qu’ilsturent  arrivez; 
6c  pendant  que  les  uns  s’appliquoient  au 
commerce  avec  les  naturels  du  pais  , les 

autres 


24 o V O Y A G E S 

autrcs , aidcz  par  ces  mßmes  natnrels,  bi- 
tirent  la  löge,  oüils  laillerentdonze  hom- 
mes  avcc  des  vivres  &des  marchandiles  de 
traite,  & les  inltrudtlons  neceflaires  pour 
connoicrc  le  pai's  & augmemer  1c  com- 
merce qu’ils  avoient  commencd  d’y  eta- 
blir.  Ges  deux  V aiflfeaux  revinrent  ä Dicppe 
tres-richement  chargez  apres  un  voyagc 
de  dix  mois;  le  plus  petit  , qui  avoit  or- 
dre  deddeouvrir  les  cAtes'vers  l’Eßyayant 
dtd  emportd  par  les  courans,  reprit  ia  rou- 
te de  Dieppc , & arriva  trois  mois  avant  les 
autres.  On  le  fit  partir  a l’inftant  que  les 
autrcs  arriverent,  & on  le  chargcade  mar- 
chandifcs  de  traite  & de  tont  ce  qui  dtoit 
ndeeflaire  pourceux  qui  dtoientdemeurez 
*****  ä rdcabliflement  de  la  Mine,  qui  s’aug- 
p^ricsFran- mcnta  ^ fort  C!1  de  quatre  annccs 

^ois  ca  par  les  Francois,  quis’y  dtablirent,  qu’on 

*****  fut  obligd  d’agrandir  les  bätimens,  de  les 

enfermer  d’une  forte  muraille  avcc  des 
tours  & des  batteries,  & d’y  bätir  une  E- 
glife  , qu’on  voit  encore  aujourd’hui,  au 
lieu  de  la  petite  Chapelle  qu’on  y avoit 
elevdc  dansl'e  commcncement. 

Voilä  l’cpoque  de  la  Fondation  du  Chd- 
tcau  de  la  Mine,  qu’on  ne  peut  avanccr 
ni  reculer  qu’entrc  1383.  & 1386. 

Cet  heureux  & riche  commerce  conti- 
nua  für  le  meine  pied  julqu’en  1410.  que 
les  guerres  civiles  commenccrcnt  a defo- 
ler  la  France  pendant  le  regne  de  Char- 
les VI.  & une  partie  de  celui  de  Charles 
VII.  fon  Snccefienr. 

alcadence  Pendant  ces  tems  detroubles,  les  Mar- 

chands 


EM  GüIME’e  E*  A CAYENME.  24T 
chands  aflociez  de  Dieppe  & de  Roücn  , ducon  ' 
fiers  des  grandes  riche/lesque  le  commer- 
cc  d’Afrique  leur  avoic  apportdes  , com- 
mencerent  d’avoir  honte  de  la  qualite  de 
inarchaiids  , ä qui  cependant  ils  dc- 
voient  tout  cc  qu’ils  etoient.  Ils  quittc- 
rem  les  livres  & les  balances  , endoffe- 
rent  lä  cuira/Tc  , & par  un  exces  defo* 
lic  qu’011  ne  peut  allez  d<5plorer,  allerem 
fe  faire  tuer  ou  fe  ruiner  dans  des  querel- 
ies, od  des  gens  de  leuretat  ne  devoient 
pas  prendre  la  moindre  part.  Les  plus  fa- 
ges,  qui  avoient  continue  des’enrichir  en 
coiitinuant  le  commerce  , moururent  & 
lailferent  des  enlans  tres-riches , qui  eu» 
rent  la  folie  de  contrefaire  la  Nobleflc, 

& de  s’aller  ruiner  comme  cux  ä la  guer- 
rc.  Le  commerce  tomba  peu  a peu  pen- 
dant  ces  tems  malheureux  , & difparut 
einierement  environ  quatre-vingt  ou  qua- 
tre-vingt-dix  ans  apres  rhcurcux  dtablifle- 
inent  dont  je  viens  de  parier. 

Ce  futen  1414.  que  les  Pomigais,  aufli  rrcmIcrcs 
peu  connus  alors  hors  de  leur  petit  pais , enrreprifes 
qu’il  Pont  ete  depuis  dans  les  quatre  par-dc$  form- 
ties  du  monde,  commenccrent  ä cultiversaiseü,<*M' 
la  navigation  qui  les  a rendus  ii  cdlebres. 

Ils  virent  les  cötesoccidentalcs  d’Afrique, 
ils  d^couvrircnt  les  liles  de  Porto-Santo 
& de  Madere,  & s’y  ^tablirent  : ils  ponL 
ferent  jufqu’ä  celles  du  cap  Verd,  dont 
ils  s’emparerent.  Je  donnerai  dans  un 
autre  endroit  l’hiftoire  de  leurs  decouver- 
tes  & de  leurs  dtabliflTemens.  Ils  equiperent 
enfin  un.Vaiffeau  conliderable  , & l’en- 

Tom.  L L voye- 


l+l  V O Y A G E S 

voyerent  courir  1 es  cötes  d’Afrique  , & 
voir  s’il  n’y  auroit  pas  moyen  de  recueil- 
lir  dans  ce  pai’s  autant  de  richefles  que 
les  Francois  en  avoient  tir£es. 

Ce  Vailfeau  partit  de  Lisbonne  dans  le 
mois  d’Aoüt  ^öy.mais  comme  il  fetrou- 
va  aux  cötes  mcridionales  de  l’Afrique 
Les  rertu- dans  le  temps  des  pluyes  , l’^quipage  fut 
giisfomiet*  attaqud  fi  violemment  des  maladies  ordi- 

sIIiiVtIio'  na*rcs  el1  cette  ^on  > qu’il  ne  fe  trouva 
masVous  qa  pas  allez  de  inonde  pour  faire  la  manoeu- 
ligne  lc  11.  vre  neceflaire ; de  maniere  que  le  vailTeau 
jdcc.  1465.  fQt  entraind  par  les  courans  , & portd  ä 
une  IÜe  fous  la  ligne , ä laquelle  ils  ont 
donne  le  norn  de  Saint  Thomd  ou  Tho- 
mas , parcc  qu’ils  y mouillcrent  le  21. 
Decembre  jour  dddid  ä cet  Apötre. 

Ils  dtfpccerent  leur  Vaiffcau  , & en  fi- 
rent  deux  caravelles  , & s’&abürcnt  für 
cette  Ifle,  oü  trouvant  en  abondance  tou- 
tes  les  chofes  ndeeflaires  ä la  vie,  ils  en- 
voyerent  une  de  leurs  caravelles  en  Por- 
tugal ,,  porter  les  nouvelles  de  leur  nau- 
frage  , de  leur  ddcouverte  & de  leur^ta- 
bliffement.  Le  Roi  de  Portugal  y envoya 
du  monde  en  1467. 

Les  Portugals  qui  dtoient  demeurcz  ä 
Saint  Thom<5 , fe  fervirent  de  Pautre  ca- 
ravelle,  pour  ddcouvrir  le  pai's.  Ils  vin- 
rent  ä une  Ille  , plus  au  Nord  que  celle 
deSaint  Thomd  oü  ils  etoient,  ä qui  ils 
donnerent  le  nom  de  1’lfle  du  Prince  ä 
l’honneur  du  fils  aind  de  leur  Roi,  puis 
äune  autre  qu’ils  nommerent  Fernando 
Poo,  du  nom  de  celui  qui  les  conduifoit  t 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  243 
ou  quiles  commandoit.Ilsddcouvrirenten- 
faite  la  cötc  de  la  terre-ferme  de  Benin, 

& en  fuivant  & remontant  Ja  cöre,  ilsar- 
riverent  a Accara,  oü  ils  trouverent  dcl’or. 

La  vue  de  ce  metail  les  rejoüit  infini- 
ment,  Ils  retournerent  ä Saint  Thome  , 
oü  apres  avoir  conferd  avec  celui  qui  y gaicsss^^u- 
commandoit  , ils  prirent  tout  ce  que  le  büflem  * 
lieu  put  offrir  , & retournerent  faire  unAccaxa. 
ctabliiTement  ä Accara.  On  peut  fixer  l’e- 
poque  de  cet  dtablillementa  l’anncemille 
qnatre  eens  quatre-vingt. 

Trois  ans  apres, ils  reconnurent leFort 
de  la  Mine,  que  nous  avions  abandonnef 
quclquc  temps  auparavant  , ä caufe  des 
guerres  & de  la  mauvaile  conduite  de 
ceux  qui  dtoient  ä la  tete  de  notre  com- 
liierce. 

Ils  y retourncrerent  en  14S4.  fous  le  llss’etabii- 
regne  de  notre  Roi  Charles  VIII.  Ils 
reut  ä terre  le  23.  Avril  , jour  dddie  au  nc  en  11 
martyr  Saint  George.  Ils  s’emparerentai- 
fernem  du  Chäteau  que  nous  avions  a* 
bandonnd  , ils  y ajouterent  des  fortifica- 
tions  nouvelles  &conliderablcs,&lenom- 
merent  le  Chateau  de  S.  George  de  la 
Mine,  ä caufe  du  Saint  dont  l’Eglife  ho- 
noroit  la  memoire  le  jour  qu’ils  en  pri- 
rent poflefiion. 

Ce  fut  aiors  que  le  Roi  de  Portugal 
forma  une  Compagnie  pour  faire  le  com- 
merce de  cette  cöte,  a l’exclufion  de  tous 
fes  autres  fujets. 

Cette  Compagnie  fit  batir  unFortaAxi- 
me,  ai  ’Oüeft  du  cap  des  trois  Pointes  , 

L 2 eile 


244  V O Y A G £ S 
eile  ctablit  une  cafe  ou  comptoir  ä Acha- 
ma  ou  Sama  pour  en  tirer  des  vivres,  & 
eut  foin  de  s’emparer  de  tous  les  lieux 
que  nous  avions  etablis  & que  nous  a- 
vions  abandonnez. 

Pottu-  Hs  joüirent  paifiblement  de  ces  lieux, 
crez äAcca- & y firent  feuls  le  commerce pcndant  pres 
ia  par  ics  de  Cent  ans,  ce  qui  repandit  tant  de  ri- 
Kegrcs  cheflfes  dans  leur  paVs  & les  renditfi  fiers, 
qu’ils  reduifirent  les  Ncgres  fous  le  jong 
d’une  fervitude,  fi  infuportable  ä ces  peu- 
ples,  qu’ä  la  fin  ceux  d’Accara  ayantafc 
fembld  fous  divers  prdtextes  un  nombre 
confiderable  de  Negres  , ils  furprirent  la 
Forterefle  & maJfacrerent  tous  les  Portu* 
gais,  & raferent  le  Fort  entiercment. 

Le  Gdndral  Portugals  de  la  Mine  ayant 
appris  ce  malfacre,  envoya  un  nombre  de 
canots  bien  armez  pour  chätier  ces  rebelles 
& reprendre  le  polle;  mais  les  Accarois 
les  attendirent  de  picd.  ferme,  les  empd- 
cherent  de  defcendre  a terre,  & tout  ce 
que  les  Portugais  purent  obtenir  d’eux  , 
fut  que  feulement  deux  ou  trois  d’entre- 
cux  mettroient  ä terre  les  marchandiles 
qu’ils  avoient  ä traiter,  & que  s’etantre- 
tirez,  les  Ncgres  viendroient  prendre  ce 
dont  ils  auroient  befoin,  & mettroient  ä 
Ja  place  la  quantitd  d’or  qui  rdpondroit 
au  prix  de  la  marchandife.  Les  fiers  Por- 
tugais furent  obligez  d’en  paffer  par-la  , 
& aimerent  mieux  fe  foumettre  ä cette 
miniere  de  traiter,  que  de  perdre  tout  a 
fait  un  commerce  qui  leur  dtoit  fi  avan- 
tageux- 


Ce 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  24? 

Cependmu  les  Francois  joüiilans  d’un  Cruaute  des 
peu  de  repos  für  la  fin  du  regne  de  Char-  Port°ßaisr 
les  IX.  Hs  revinrenc  en  15-^4.  lur  les  c6- 
tes  de  Maniguctte  6c  m£me  ä la  cöte  d’or; 
mais  coinme  la  marine  des  Portugals  e- 
toic  augmentee  autant  que  la  nötre  dtoit 
tombce , nos  foibles  bätimens  n’ofoient 
fe  hazarder  d’aller  dans  les  lieux  voifins  de 
ceux  oü  les  Portugals  avoient  des  Fortc- 
refles  , parce  qu’ils  avoient  toüjours  des 
Vaifleaux  armez  qui  rodoient  fans  celle 
lur  les  cöres,  qui  prenoient  les  Vailfeaux 
qu’ils  trouvoient  faifans  latraite,  mafla- 
croient  lans  pitid  une  partie  des  Equipa- 
ges,  & tenoient  le  reftc  dans  une  tres-duie 
prifon,  pour  ne  pas  dire  dans  un  efcla- 
vage  des  plus  affreux.  C’eft  ce  qui  arriva 
en  if86.  a un  grand  Vaiffeau  de  Dieppe 
nomine  PEfperance,  en  1^91 . a un  autre 
Vaiffeau  qu’ils  enleverent  ä la  rade  ducap 
de  Corfe  , & ä plufieurs  autres  dont  ils 
gardoient  les  prifonniers  avec  taut  de  ri- 
gueur , que  c’dtoit  un  crime  digne  de  la 
mort  ä un  prifonnier  s’il  entreprenoitdele 
fauver.  Un  jeune  Francois  qui  gdmilfoit 
depuis  huit  ans  dans  les  fers  ä la  Mine,a- 
yant  trouvd  moyen  de  fe  fauver,  6c  ayant 
c'te  repris  le  17.  Decembre  1*99.  fut  at- 
tachd  ä la  bouche  d’un  canon  auquel  011 
mit  1c  feu.  Cette  a&ion  barbare  dpouvan- 
ta  tellement  les  autres  prifonniers,  qu’ils 
perirent  tous  miferablement  dans  Les  pri- 
ibns. 

Nous  ne  laiflames  pas  cependant  dere- 
iever  un  peu  notre  commerce,  6c  Profi- 
le 2 tant 


'24 6 V O V A G F S 

taut  de  Pamitie  que  les  naturelsda  pa Vs  a- 
voient  pour  nous,  qui  augmentoit  a Pro- 
portion de  la  haine  qu’ils  avoient  pour  les 
Portugals,  ä caufe  de  leurs  manieres  du- 
res,  cruelles  & infuportables,  nous  nous 
retablimes  ä Accara  , ä Cormantin , & 
nous  batimes  un  petit  Fort  ä Tacoravi. 
Ces  nouveaux  Comptoirs  choquerent  in- 
finiment  les  Portugals,  ils  s’en prirent aux 
Negres,  pillerent leurs  villages,  brölerent 
ieurs  canots , & leur  ddfendirenr  fous  pei- 
nc  de  la  vie  d’avoir  aucun  commerce  avec 
. nous.  Tout  cela  auroit  etd  fans  effet,  & 
ab!ndon?-°I,llous  nous  feri°n!>  rdtablisdansnos  anciens 
nent  unc  fc  portes  & nous  aurions  fait  fleurir  de  nouveau 
conde fois la notre  commerce , fi  les gnerres  de religion  & 
cjtc  ’Or  |£S  guerres  civJies  qui  defolerent  encora 
la  France  fous  le  regne  Henri  III.  &une 
parti  de  celui  de  Henri  IV.  ne  nous  avo- 
ient encore  obligez  d’abandonner  nos  <5ta- 
bli/Temens  de  PAfrique  meridionale , de 
maniere  qu’il  ne  nous  refta  de  tan t de 
Comptoirs  & d’dtablirtemeus  confidera- 
bles  que  nous  avions  für  les  cötes  de  PA- 
frique,  que  celui  de  la  riviere  du  Niger 
ou  Senegal. 

Les  Hollandois  vinrent  ä la  fin  nous 
venger  & chätier  lesPortugais , des  cruau- 
tez  innouies  qu’ils  avoient  exercees  lur 
nous,  quand  ils  s’<£toient  trouvez  les  plus 
forts,  & für  les  Negres  dont  ils  avoient 
opprimd  lalibertd. 

Ces  peuples,  qui  femblent  nez  pour  la 
mer,  ne  s’tftoient  cependant  gueres  <£car- 
tez  de  leurs  cötes,  & n’avoient  porte  leur 

CQ1U' 


em  Guime’e  et  a Cayenne  247 
commerce  que  da  c6rö  du  Nord  jufqu’en 
Tan  iS9S-  qu’ils  parurent  für  les  cötes  de 
Guinee.  La  nouveaute  qui  a toüjours  ea 
des  charmes  pour  rout  Ie  monde,  & pour 
les  Negres,  plus  encore  que  pour  les  au* 
tres,  les  tit  recevoir  ä bras  ouverts  par  ces 
peuples.  Ils  leur  firent  le  recit  des  mau- 
vaifes  manieres  des  Portugals,  &lesprie- 
rent  de  les  aider  ä fecoiier  le  joug  de  ces 
maitres  impitoyables.  La  charitd  y enga- 
gea  les  Hoilandois  peut-etre  autant  que 
la  vüe  des  profits  immenfes  qu’ils  fc- 
roient,  s’ils  pouvoient  prendre  la  place  des 
Portugals;  mais  il  falloit  £tre  dtabli  dans 
le  paYs  pour  venir  ä bout  de  ce  deffein 
qui  £toit  grand  & d’une  tres-difficileexe- 
cution;  car  les  Portugals  £toientpuiflans, 
ils  avoient  des  Fortereffes  conliderables , 
de  bonnes  troupes,  de  gros  Vaifieaux  & 
des  Commandans  braves  & experimen- 
tez. 

La  vüe  du  gain  emp£cha  les  Hoilandois 
de  faire  attention  ä toutcela:  ils  traiterent 
avec  les  Negres  , qui  leur  donnerent  le 
choix  de  tous  les  endroits  dont  ils  pou- 
voient encore  difpofer,  les  preflferent  de 
s’etablir  & de  faire  un  Fort  qui  les  mit 
ä couvert  des  infultes  des  Portugals,  & 
qui  füt  un  lieu  de  refuge  pour  les  natu- 
rels  du  pais.  Ils  s’dtablirent  aucapCor- 
fe,  & y batirent  un  petit  Fort  qui  futdans 
la  fuite  la  ruine  des  Portugais»  parccqu’il 
caufa  la  prifeduChäteau  de  la  Ädine  kur 
principale  Fortcrefle,  qui  futfuivie  detou- 
tes  celles  qu’ils  avoient  iur  la  cöte  juf* 
L 4 qu’ä 


248  V O Y A G E S 

qu’ä  Benin  & Angola  , oü  ils  font  cncore 

les  maitres. 

Quoique  la  deferiptfon  du  Chateau  de 
la  Mine  & l’hiftoire  de  fa  prife  par  les 
Hollandois,  paroilfent  allez  hors  d’ceuvre 
dans  cettc  relation,  & qu’etant  Francois 
je  11’aye  aucun  interet  a entrer  dans  cctte 
ilifcuffion  ; j’ai  erü  faire  plaiiir  au  public 
de  rinftruire  de  la  lituation  des  affaires  des 
Portugals  für  cette  cöte  , oü  les  autres 
Europeens  fe  font  acquis  le  droit  de  vi- 
hter  les  batimens  Portugais  qui  viennent 
du  Brcfil  traiter  des  captifs,  &delescon- 
fifquer  s’ils  011t  ä bord  des  marchandifes 
de  traite  autres  que  de  l’or.  Les  Hollan- 
dois pretendent  que  cesbätimens  arrivans 
ä la  cöte  font  obligez  d’aller  au  Chateau 
de  la  Mine , d’y  faire  leur  ddclaration  , 
de  fouffrir  la  vifite  & de  payer  ccrtains 
droits,  a faute  de  quoi  les  garde-eötes 
qui  les  trouvent,  les  enlcvent,  & ils  font 
regardez  comme  de  bonne  prife  & confif- 
quez.  Toute  la  grace  qu’on  leur  a faire, 
c’eft  de  ne  les  pas  obliger  d’aller  a laMine 
quand  le  tems  les  cn  emp£che,  mais  de 
pouvoir  faire  leur  ddclaration  au  premier 
Comptoir Hollandois  qu’ils  trouvent , fotif- 
frir  la  vifite  & payer  les  droits.  Apres 
quoi  munis  d’un  certificat  & d’une  quit* 
tance  en  bonne  forme  du  Chefdu  Comp- 
toir , ils  peuvent  aller  ä Juda  & autres 
lieux  de  la  cöte  faire  leur  traite  , fans 
crainte  d’ctre  vifitez  davantage  ni  confif. 
quez, 


Cctts 


en  Guike’e  et  a Cayenne.  249 

Cette  foumiifion  m’a  paru  (i  honteufc 
pour  unc  Nation  aufli  fiere  que  la  Portu- 
gaife,  que  j’ai  cru  nepasperdremontemps 
a en  rechercher  Torigine  , & qucl  droit 
ont  les  Hollandois  de  Pexiger.  Ccux  que 
j’ai  confulte  la  deflus  , & en  particulier 
le  Chevalier  des  M.***  dont  j’ai  des  m d- 
moires  particuliers  für  cet  article,  preten- 
dent  tous  que  les  Hollandois  jouiuent  de 
ce  droit , en  vertu  d’un  accord  fait  entre 
enx  & les  Portugals,  quand  les  premiers ^^uentrT 
cederent  aux  feconds  ce  qu’ils  polldloientiespoitugais 
au  Brefil,  en  dchange  de  ce  que  ceux-ci  & Jes  Hoi- 
pofledoient  für  la  cote  d’Or:  & qu’ii  futiaucioi^ 
itipuld  entre  les  deux  Nattons  , que  les 
Portugais  ne  pourroient  venir  traiter  ä la 
cöte  d’Or,  qu’aux  condition«  que  j’airap- 
porte  ci-deflus. 

Cela  m’a  paru  une  fable,  d’autant  que 
tout  le  monde  a entre  les  mains  les  rela- 
tions  de  la  reprife  du  Breill  für  les  Hol- 
landois  par  les  Portugais,  & de  la  prife 
du  Chateau  de  la  Mine  & autres  placcs 
de  la  cote  d’ür  par  les  Hollandois  für  les 
Portugais,  fans  que  dans  aucune  des  ca- 
pitulations  il  foit  fait  la  moindremention 
de  cet  accord  pretendu , qui  dt  pourtant 
la  piece  fondamemate  de  ce  droit,  &dela 
vexation  que  foutfreut  les  fujets  duRoide 
Portugal,  fans  qu’ii  paroilfe  que  ce  Prin- 
ce  ait  ufd  de  reprelailles,  ou  qu’ii  fe  foit 
plaint  du  moins  jufqu’en  i’annde  i720.car 
depuis  ce  temsdä  les  avis  publics  difent 
que  fon  Ambafladeur  a la  Haye  fair  des 
grandes  inftauces  uour  obtenir  un  Regle 
L s men t 


ISO  V O Y A G E $ 

mentlä-defTus,  qui  mctte  les  Portugals  ä 
couvert  de  cette  vexation.  Si  les  memoi- 
res  qu’on  mTa  promis  lä-deflus  arrivcnt  ä 
tems  , je  l^s  ferai  fmprimer  ä la  fin  de 
ce  volume,  En  attendant  je  vais  rappor- 
tcr  l’hiltoire  de  Petabli/Tementde  ce  droit  , 
tel  que  le  Chevalier  & bcaucoup  d’autrcs 
Europeens  iadebitent,  & la  croyent  etre 
une  fuite  de  la  prife  du  Chateau  de  la 
Mine. 

11s  precendent  que  lors  de  la  prife  du 
Fort  de  laMine , lesHollandois  n’avoient 
encore  aucun  dtabliflfement  cn  Guiiufe  , 
Hiftolrcde^  qu’un  Vaifleau  Hollandois  ayant  moü- 
]a  prife  de  la  illd  ä la  rade  de  la  Mine,  foit  par  neceffi- 
jviinepar|est^  i foit  dans  la  vue  d’examiner  ce  qui  fc 
^[^^.pallbitchezles  Portugais,  tut  parfaitemenc 
vaiier  des  bien  re<jü  du  Gouverneur  Portugals.  On 
M.  fe  fit  des  prdfens,  on  fe  regala  & le  Gou- 

verneur traita  beaucoup  d’or  avec  lesHol- 
landois  pour  fon  compte  particulier  avec 
des  marchandifes  d’Europe,  für  lefquelles 
il  y avoir  un  profit  conliderable  ä faire. 
.La  traite  achevee  , le  Gouverneur  invita 
le  Capitaine  ä revenir,  & ä lui  apporter 
unc  carguaifon  encore  plus  coniiderable, 
lui  promettant  que  fon  voyage  lui  feroit 
d’autant  plus  avantageux,  qu’il  trouveroic 
de  l’or  & de  Tivoire  tout  pret  pour  faire  la 
Charge  fans  retardement.  Ils  fe  fdparerent 
avec  de  graudes  alfurances  efune  parfaite 
amitie. 

Le  Hollandois  etant  de  retour  en  fon 
paVs  avec  une  tres-riche  Charge,  fit  voir 
aux  Eta\$  de  quelle  conlequence  il  letir 

ctoit 


en  Guine’e  et  a Cayenne; 

6toit  de  s’emparer  de  cetie  place , les  mo- 
ycns  qu’il  avoit  de  l’emporter  fans  beau- 
coup  de  peine,  & les  melures  qu’il  falloit 
prendre  pour  cela.  On  loüa  fon  deflfein, 
on  l’approuva  & cvn  refolut  de  tenter  for- 
tune;  on  fit  faire  pour  cela  des  canons 
courts  & legers,  on  les  emballa  dans  des 
caifles  comme  les  autres  marchandifes  ;on 
emballa  de  m£meles  munhions  & les  me- 
nues  armes.  On  fit  cn  diligence  embar* 
quer  les  autres  marchandifes  de  traite  , 
avec  des  prdfens  confiderables  pour  cc 
Gouverneur  intereflfe  ou  infidele  , & a «. 
lieu  d’un  dquipage  de  25.  a 30.  homtnes 
qu’on  a accoätume  demettredans  un  Vaif- 
feau  de  quarante  canons,  011  y fit  entrer 
pres  de  trois  eens  hommes  choifis , entre 
ce  qu’il  y avoit  de  plus  braves  & de  plus 
intrepides. 

Le  Vaifleau  parut  devant  la  Mine  eil 
moins  de  fix  mois ; le  befoin  d’eau,  debois, 
de  rafraichiflemens  y un  bon  nombre  de 
malades  qui  avoient  befoin  d’£tre  mis  ä 
terre  pour  recouvrer  leur  fantd  , furent 
les  pretextes  fpecieux,  fous  lefquelsleCa- 
pitaine  demanda  au  Gouverneur  la  per- 
miffion  de  faire  des  tentes  pour  mettre 
fes  malades.  O11  chercha  un  endroit  bien 
acre  , & le  Capitaine  n’en  trouva  point 
qui  lui  parüt  plus  propre  qu’une  petite  6- 
minence  a la  portee  du  moufquet  du  Fort. 
Le  Gouverneur  la  luiaccordavolontiers; 
& comment  l’auroit'il  pü  refufer  äunarm 
qui  lui  apportoit  des  prdfens  confiderables, 
& qui  gagnerpardes  libcralitez  faires 
L 6 avec 


V O Y A G E S 

avec  ftgefle  ä tous  fes  Officiers,  6c  <fcm$ 
Ic'fquelics  fes  iimples  foldats  meines  trou- 
verent  leur  parr.  Les  teures  für  ent  donc 
etablies,  les  malades  fe plaignfrent  de  Pex- 
ces  de  la  chaleur  dont  de  Iimples  toiles 
ne  les  garanti/Toient  pas,  on  jugea  ä pro- 
pös  de  faire  des  baraqnes-  Les  Portugals 
firent  amaifer  & porter  für  les  lieux  les 
materiaux  ndeeflaires  par  leurs  cf claves ; 
les  loldats  Portugals  qui  dtoient  bien  payr/. 
&traitez  ä merveillc,  $*empreffcrem  d*ai- 
der  les  Hollandois  : & les  Ingenieurs 
Hollandois,  transformez  en  Chirurgiens, 
les  difpoferent  de  maniere  qu’il  fut  faeile 
de  les  changer  en  une  batterie,  qui  voyoit 
de  revers  tout  le  Fort  Portugals.  On  y 
pla<ja  pendant  deux  nuits  & un  jour  les 
canons  emballez  & les  munitfciis  de  guer- 
re,  & pendant  qu’on  regaloic  a bord  avec 
une  magnificence  qui  n’eft  point  du  tout 
ordinaireaux  Hollandois,  le  Gouverneur 
& fes  Officiers,  & qu’on  les  Iaifia  mai- 
tres  de  !a  traite  avantagenfe  qu’on  faifoic 
avec  eux,  on  fe  difpofa  a les  a (Ti  dg  er  dans 
les  formes,  fi  la  furprife  que  Fon  mdditoit 
tfavoii  pas  tout  fon  eftet. 

On  fit  plus  , fous  pretexte  d’avoir  du 
gibter  pour  mieux  regaler  le  Gouverneur 
6c  fes  Officiers,  on  engagea  la  plüpart  de 
ces  Officiers  ä une  grande  partie  de  chafle, 
pour  laquelle  ils  eurent  l’honndtetd  de  prdter 
des  armes  & des  munitions  aux  Hollan- 
dois y qui  arfectoient  de  n’en  point  mettre 
h terre;  on  la  fit  durer  jufqu’au  comnten- 
cement  de  la  nuit,  On  Jes  invita  ä venir 

fe 


em  Guine’e  et  a Cayenne.  25*3 
fc  rafraichir  aux  baraques,  ils  y trouverenc 
un  grand  repas,  & on  les  fit  boire  dema- 
liiere  qu’ils  ne  furent  plus  en  ctat  de  re- 
trouver  le  cbemin  de  leurforterefife,  ilfal- 
lut  coucher  aux  baraques.  On  ddmafqua 
pendant  la  nuit  la  batterie,  les  cafes  qui 
ia  couvroierit  furent  abattues;  les  malades 
le  trouverent  für  pied  & vetus,  non  plus 
comme  des  matelots  , mais  comme  des 
foldats , & armez  comme  ilsdevoient  etre. 

Les  Chirurgiens  changerent  de  figure;  & Hol- 
des que  l’auroreparut,  on  envoya  fommer  lcFort 
le  Gouverneur  de  le  rendre  avec  menaces  de  la  Mine/ 
de  le  paffer,  & tout  fon  monde,  aufilde 
rdpee  , s’il  tardoit  plus  d’un  heurc  a fc 
ddterminer  ä faire  ce  qu’on  demandoit  de 
1 ui. 

LeVaiffeau  Hollandois  s’approcha  en 
m£me  tems  de  la  Fortereffe,  s’emboffadc- 
vant  fes  canons,  tous  pailez  d’un  bordde* 
tapez , & les  Canoniers  le  boute-feu  ä la 
main. 

Soit  que  le  Gouverneur  füt  d’intclligcn- 
ce,  foit  qu’il  ne  fut  pas  en  dtat  de  fe  def- 
fendre,  foit  que  fesmeilleurs  Officiersfuf- 
fent  entre  les  mains  des  Hollandois,  avec 
qui  ils  avoient  loupd  & paffd  la  nuit,  il 
capitula  & rendit  la  place  : il  n’y  eut  ni 
morts  ni  blellez.  Ceux  quidormoientdans 
les  baraques,  furent  bien  furpris  ä leurre- 
veil  du  changement  qui  s’dtoitfait  pendant 
leur  fommeil ; il  fallut  qu’ils  fignaffent  la 
capitulation , apres  quoi  ils  s’embarquerent 
dans  un  petit  Bätiment  Portugals  qui  droit 
tu  rade*  qui  le$ porta äflfle Saint Thome. 

L 7 Cctte 


Vo  y a g e s 

Cctte  relation  ne  inanque  pas  de  diff?- 
cultez  pour  etre  crue,  il  en  refulte  poui> 
tant  qu’on  n’y  parle  point  de  Pdchangedu 
Brefil,  ni  du  prdteudu  droit  de  vifiter  les 
Bätimens  Portugais  traitans  ä la  cöte,  de 
leur  faire  payer  le  dixieine,  & de  les  ren* 
dre  fujets  ä confifcation  s’iis  fe  trouvent 
avoir  manqud  ä ces  dures  & honteufes 
conditions. 

Voyons  ä prefentde  quelle  maniere les 
Hollandois  rapportent  la  prife  de  la  Mine, 
il  ne  pourront  pas  difconvenir  de  ce  queje 
vais  dire  , puifque  je  ne  ferai  prefque  que 
copier  leur  Hiftorien  Dapper,  dansfadef- 
cription  de  PAfrique,  page  280,  & fuiv. 
Voici  fes  paroles. 

Miftoire du  ^ e F°rt  de  Mine,  ainfi  nomme  a 
Fortdcia  caufe  des  mines  d’or  qui  ne  font  pas  loin , 
Mine  leion  eft  fitud  für  les  confins  du  Royaumede 
Dapper.  fetu,  pres  de  la  mer,  au  fond  d’un  arc 
que  la  cöte  forme  en  cet  endroit,  für  les 
bords  d’une  petite  riviere  falee  nommfc 
Bcnja , ä trois  lieues  du  petit  Commendo. 
C’eft  un  bätiment  fort  vieux  ä ce  qu’on 
cn  peut  juger  par  les  dattes  & par  les  nia- 
fures.  11  y a quelques  ann£es  que  lesHol- 
landois  relevant  une  batteric  qu’on  ap- 
pellc  la  battcrie  des  Francois,  parce  que, 
felon  Popinion  commune  des  originales 
du  pars , les  Francois  en  ont  etc  maitres  a- 
vant  les  Portugais,  on  trouva  gravez  für 
une  pierrc  les  deux  premiers  chiffres  du 
nombre  13  cent,  mais  il  fut impoflible  de 
diftingucr  les  deux  autres.  11  y avoit  un 
mtre  ccriteau  graytf  aufli  für  la  pierre, 

entre 


'Tom..  I.  pap.  . 


en  Güine'e  et  a Cayenne,  iss 
entre  dcux  colomnes , dans  une  pctite 
chambrc  aa  dedans  da  Fort,  mais  iletoit 
tout  effacd.  On  peut  conjeäurcr  par  un 
chiffre  qui  eft  für  la  porte  du  magazin  , 
que  cet  appartement  a et 6 bäti  Tan  1484. 
fous  le  regne  de  Jean  II.  Roi  de  Portugal* 

Or,  comme  les  chiffres  decenombrelönt 
encore  tout  aufli  entiers  que  s’ils  avoient 
cte  gravezdepuis  neuf  ou  dix  ans;  011  a 
raifon  de  croire  que  les  autres  Tont  d’une 
gründe  antiquite. 

Ce  Chäteau  eft  bati  für  une  röche  fort 
haute,  baign<£e  d’un  cötd  de  la  mer;  fes  Situation 
inuraillcs  font  de  pierres  fort  dures,  de  du  Fon, 
lorte  que  quelques  pieces  de  canon  ne 
ffauroient  y faire  une  breche  confidera- 
ble,  & qu’on  ne  fgauroit  le  prendre  d’af- 
faut  , ä caufe  de  fa  hauteur  prodigieufe. 

Du  cotd  de  la  mer,  les  murailles  ne  font 
pas  ft  hautes,  parce  que  les  baftions  qui 
font  flanquez  au-deffous  s’dlevent  aflez 
haut,  mais  du  cöte  de  la  terre  clles  font 
fort  (flevees,  mais  non  pas  fort  dpaifFcs. 

Ce  Fort  a 14.  verges  Rylandiques  de  lar- 
ge, & trente-deux  de  long,  fans  compter 
les  travaux  extericurs  qui  s’etendent  de- 
puis  les  bords  du  fleuve  jufqu’au  rivage 
de  Ja  mer.  LesPortugais  avoient  faitdeux 
batteries  de  ce  cötd-la,  & avoient  plante 
für  chacune  fix  pieces  de  canon.  Cela 
n’empßcha  pas  que  lesHollandois  neprif- 
fent  ce  Chateau  Pan  1637.  parce  que  du 
cöt£  de  la  terre,  vis-ä-visla  montagnede 
Saint  Jacques,  ou  il  auroit  düstre  le  plus 
fort,  il  ify  avoic  qu’ane  batterie  avec  fix 

petites 


1 f6  V O Y A C E S 

petitcs  pieccs  de  canon  de  fonte  , & que  ia 
pointe  qui  rcgardele Nord-Elt  n’dtoitforti- 
fidc  que  de  deux  petites  pieccs  pofees  au 
delfus  d’une  vieille  porte  murde. 

La  montagne  de  Saint  Jacques  , qui 
porte  le  nom  d’une  petite  Chapelle  que  les 
Portugais  y avolent  bätie,  eft  ä l’Oücftdu 
Chateau  au-delä  du  Fleuve.  Des  que  les 
Hollandois  en  furent  les  ma?tres,  ilsfor- 
tificrcnt  cette  montagne  pour  en  empecher 
l’acces  , & y firent  une  batterie  für  un 
quarrt  de  24,  verges  , qu’ils  cleverem  ä 
Ja  hauteurde  douze  pieds,  & l’entourerent 
d’une  muraillc  de  pierres.  Du  c6td  du 
Chateau  la  montde  n’eit  pas  ditfkile,  mais 
de  devers  Fern  & Coirunendo  , eile  eft 
prefque  inacceifibie.  Derriere  la  montag- 
ne de  Saint  Jacques, il  yeua  une  autre  de 
mdme  hauteur  , & vis-a-vis  dans  le  Cha- 
teau, il  y a une  batterie  fans  dpaules  avec 
quelques  pieces  de  canon  pour  tirer  dans 
le  Fort  de  Saint  Jacques  en  cas  de  befoin. 

Corame  les  Portugais  troubloient  ex- 
trömement  le  commerce  des  Hollandois 
pur  le  moyen  de  ce  Fort  , ces  derniers 
avoient  tente  fouvent  de  le  leur  enlevcr 
fans  y avoir  pü  reüffir.  Eftfin  , le  mo- 
ment  favorablc  ä l’exdcution  de  leur  def- 
fein  , arriva  en  1637.  par  la  divifion  qui 
fe  mit  parmi  les  Portugais.  Nicolas  Van- 
Iperen  , General  de  Guinde  & d’ Angola, 
l’ayant  f$u  par  quelques  Capitaines  de  la 
Mine,  qui  lui  faifoient  un  rapport  fidele 
de  tout  ce  qui  fe  palloit , en  avertit  aufll- 
t6cMrs.de  la  Coinpaguie  des  Indes  Occi- 

den- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  257 
dentales  , le  Princc  Maurice  ,&  Mrs  les 
Etats.  Oil  ddpccha  für  le  champ  le  Co-LesHolUa- 
lonel  Hans-Coin,avec  neufVaiflfeaux  char-dois  atla“ 
gezd’hommes,  de  vivres,  & de  munitions  lc 
de  guerre,  qui  arriva  heureufement  für  les 
cotes  de  Guinde  le  2 y.  Juillet  de  la  me- 
me  annde  1637.  dans  le  tems  des  pluyes. 

Des  qu’il  eut  jette  l’ancrc,  il  fit  f^avoir 
au  General  Van-Iperen,  qui  dtoit  ä trois 
lieues  de-lä,  au  Fort  de  NaiTau,  pres  du 
village  de  Mourd,  qu’il  dtoit  venu  par 
ordre  du  Princc  Maurice  & de  Mrs.  les  E- 
tats,  & avoit  emmend  un  nombrefufiifant 
de  gens  de  guerre  pour  l’execution  deleur 
deuein  , qu’il  fouhaitoit  qu’on  cherchät 
quelque  lieu  propre  ä faire  defeente  für  les 
terres  de  l’ennemi;  qu’on  tachät,  partou« 
tes  fortes  de  fervices  & de  promeffes , d’at- 
tirer  les  Negres  dans  le  parti  de  la  Com- 
pagnie; qu’on  eüt  les  yeux  für  les  An- 
glois  qui  dtoient  en  rade,  de  peur  qu’a- 
yant  decouvert  leur  delfein,  ils  ne  leur 
Ment  obfiacle;  en  un  mot,  qu’on  gardät 
le  leeret  afin  que  leurs  projets  reüffifi&nt, 
dt  qu’il  attendroit  fa  rdponfe  pres  du  ri- 
vage  d’Albine.  Pendant  que  Coin  atten- 
doit  la  rdponfe  du  Gdndral,  les  Negres 
le  vinrent  trouver  avec  dix-huit  canots  , 
pour  dchanger  des  marchandifes  Hollan- 
siüifcs  contredes  dents  d’Elephant,  ä quoi 
il  rdpondit  qu’il  n’avoit  point  de  mar- 
ehandifes  ä troquer.  Gelte  reponfe  ayant 
fait  naitre  du  foupgon  dans  Tcfprit  des 
Barbares,  les  Hollandois,  pour  les  rnflu- 
re:  , fe  mirent  ä prendre  de  l’eau  de  la 

Hier 


2jS  V 0 Y A G E S 

mer  & ä s’en  laifler  tomber  des  goutes 
dans  les  yeax  felon  la  coütume  du  pais. 
Cette  maniere  de  ferment  ayant  raffureles 
Negres , il9  revinrent  encore  Jorfque  les 
V aiffeaux  etoient  devant  Albine,  mais  com- 
melcs  Hollandois  reculoient  toujour$,les 
Negres  leur  dirent  qu’ils  ne  devoient  pas 
tant  faire  les  fiers,  & que  leur  Dieu  botif- 
fon  leur  avoit  dccouvert  qu’il  y avoit  fept 
Vaifleauxen  mer,  qui  aborderoient  bien- 
töt , & qui  leur  feroient  rabattre  du  prix 
de  leurs  marchandifes. 

Mais  Coin  qui  fe  mettoit  peu  en  peine 
de  cette  prddi&ion  , rdcrivit  au  Gdneral 
Van-Iperen  pour  le  faire  häter  , für  quor 
il  re$üt  ordre  d’aller  jetter  Pancre  ä la  ra- 
de  de  Commendo  , oü  le  Gdndral  lui 
promit  de  fe  rendre.  Ils  le  firent,  & apres 
la  jon&ion  des  deux  flottes  , on  coniulta 
furl’endroit  oü  Ton  pourroic  prendre  ter- 
rc , on  delibera  d’abord  de  faire  defcente 
entre  le  Fort  de  la  Mine  & le  cap  deCor- 
fe,  & on  ffut  par  un  efpion  que  les  fol- 
dats  pourroient  prendre  terre  facilement  ä 
un  coup  de  moufquet  de  la  Mine  , qu’il 
n’y  avoit  de  l’eau  que  jufqu’aux  genoux 
dans  la  riviere  fallde  lorfqu’elle  eft  baffe, 
qu’environ  ä une  demie  lieue  de  lä  , il  y 
avoit  une  autre  riviere  dont  Peau  dtoitfort 
bonne,  & que  Pefpace  , qui  eft  entre  Ca- 
bocufo  & la  Mine,  etoit  fort  propre  au 
logement  des  gens  de  guerre.  C’eft  pour- 
quoi  on  refolut  de  cingler  de  ce  cöte-li. 

Ainfi  apres  bien  des  confultations , apres 
avoir  gagne  a force  des  promeffcs  la  jeu- 

nefle* 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  2*9 
ließe  de  Commendo  & s’etre  fournis  d’eau  > 
ils  ddmarerent  lc  24.  Aoüt , & le  Mard* 
25*.  ils  firent  defcente  en  bon  ordre  pres 
de  la  Mine.  Ils  etoient  au  nombre  de 
800.  foldats  & 5*00.  matelocs , fans  les 
troupes  auxiliaires  des  Negres.  Ondivi- 
ia  les  troupes  des  Hollandois  en  trois  ba- 
taillons.  Guillaume  Latan  conduifoit  l’a- 
vant-garde,  Jean  Godlaat , celui  du  mi- 
lieu  , & le  Colonel  Coin  Tarriere  garde. 
Il  etoit  environ  midi  lorfqu’ils  arriverent 
pres  de  la  riviere  d’eau  fraiche;  & apres 
s’ecre  un  peu  repofez&  pris  quelques  ra- 
fraichiflemens , le  Colonel  envoya  quel- 
ques efpions  pour  battre  la  Campagne  , 
qui  rapportercnt  qu’il  y avoit  environ  mil- 
le  Negres  qui  dtoient  aux  agudts  für  le 
penchant  de  la  montagne,  & qui  s’etoient 
mis  ä les  pourfuivre  des  qu’ils  les  avoient 
decouverts.  O11  envoya  contre  eux  qua- 
tre  compagnies  de  Moufquetaires,  quipe- 
rirent  prefque  tous  pour  s’dtre  trop  avan- 
cez,  les  Negres  empörterem  leurs  tdtes 
en  triomphe.  Mais  le  Major  Bongarzon , 
furvenant  la-delfusavec  fes  gens,  les  Ne- 

§res  prirent  la  fuite  , & lainerent  dix  011 
ouze  des  leurs  für  le  carreau.  Le  corps 
que  commandoit  le  Major  fe  rendit  mai- 
tre  du  Camp  de  Pennemi,  & fe  pofta  au 
pied  de  la  montagne,  au-deffous  du  Ca- 
non du  Fort.  Les  Negres  les  attaque- 
rent  deux  fois , & deux  fois  ils  furent  re- 
pouflez  & contraintsde  fe  retirerdansune 
valide  qui  eft  entre  la  montagne  & le  Fort 
Saint  Jacques. 


160  V O Y A G E S. 

Lc  Mercredi  26.  les  troupes  auxiliaires 
de  Commendo  allerent  attaquer  Ie  village 
de  la  Mine,  qui  eit  litue  au-deflous duChä- 
teau,  & emmenant  avec  eux  lcs  troupcaux 
des  habitans,  fe  retirerent  dans  unchamp , 
au-delä  de  la  portde  du  canon. 

Cependanc , Je  Colonel  Coin  fit  faire 
deux  chemins,  dont  l’un  aboutiilbit  furle 
rivage  pour  apporter  des  provifions  , & 
l’autre  aa  fommetde  la  montagncoüetoit 
la  batterie. 

Le  Jeudi  27.  on  emmena  deux  pieces 
de  canon  & un  mortier  für  la  montagne  ^ 
dont  on  fit  feu  für  le  Chateau,  O11  y jet- 
ta  dix  ou  douze  grenades  qui  ne  firent  au- 
cun  eftet,  parce  que  ladifiance  ctoit  trop 
grande , au  lieu  que  le  canon  de  feraiemi 
emporta  deux  Capitaines  des  afliegeans. 
En  mdmetems,  les  Negres  de  Coinmen- 
do  fe  jetterent  für  le  Village  de  la  Mine, 
jnais  le  canon  des  afiidgcz  les  fit  rctirer. 
Le  Colonel  Coin  croyant  qu’il  dtoit  ä pro- 
pos  de  faire  fommer  le  Chateau  avant  de 
imarder  plus  de  monde  , y envoya  un 
Troinpette  pour  avertir  la  garnifon  qu’el- 
le  lc  hatät  de  fe  rendre,  a fautc  dequoi, 
on  les  feroit  tous  palfer  au  fil  de  l’cpde. 

Le  Gouverneur  rdponiit  que  ccla  ne 
ddpendoit  pas  de  lui  leul,  qu’il  falloit  a- 
voir  le  fentiment  des  Capitaines  & des  Bour- 
geois , & demanda  trois  jours  pour  cela. 
Coin  renvoya  le  Trompette  leur  dire  , 
qu’il  ne  leur  donnoit  qu’un  jour  , pen- 
dant  lequei  tous  adtes  d’hollilhe  cef- 
feroient  de  part  & d’autre  7 inais  comme 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  161 
les  afliegez  laifferent  paffer  ce  jour  faus 
donner  de  reponfe,  & que  le  foir  ils  ne 
voulurent  pas  laiffer  cntrer  le  Trompette 
qu’on  leur  renvoyoit,  le  Colonel  fit  mar- 
cher  toutcs  fcs  troupes  für  le  fommet  de 
la  montagne.  On  jetta  beaucoup  de  gre- 
nadcs  pendant  la  nuit , mais  avec  peu  de 
fucces. 

Cepcndant,  le  lcndemain  Vendredi  28. 
le  canon  commcn$ant  ä faire  grand  feu  , 
les  allidgez  prirent  l’epouvante,  & envoie- 
rent  de  lears  gens  pour  demander  Tordre 
que  le  Trompette  avoit  portd  le  foir  pre- 
cedent,difant,  pour  excufer  le  refus  qu’011 
avoit  fait  de  le  laiffer  cntrer  , qu’il  etoit 
trop  tard.  Le  Colonel  rdpondit , qu’il  a- 
voit  dcchire  cet  derit,  & que  fi  le  Gou- 
verneur dtoit  dans  le  dellein  de  capituler  , 
il  11’avoit  qu’a  mettre  lui-meine  les  con* 
ditions  par  derit  & qu’on  les  examineroit. 

Ceite  reponfe  fut  fuivie  de  quelques  depu- 
tez  du  Chateau  qui  vinrent  parltmenter. 

Le  Colonel  ordonnaaux  Negres  de  Com- 
inendo  de  ne  faire  aucune  irruption  dans 
le  village  de  la  Mine  pendant  cette  Con- 
ference. 

Les  articlcs  de  la  cnpitulationfurentfort 
honteux  pour  les  affidgez.  Les  voici. 

1 o.  Qu’ils  pourroient  tous fortir,  foldats , lc  Chat«a»i 
Portugals  & .mulätres , mais  qu’ils  nedeiaMinefc 
pourroient  prendre  avec  eux  que  leurs  har- 
des,  fans  empörter  ni  or,  ni  argem  1110a-  * 

noyd. 

20.  Qu'on  les  menerOit  dans  des  Vaiffe- 
aux  avec  des  vivresndcellairesjufqu’ä  l’lfle 
Saint  Thomas'.  3°.  Que 


z6l  V o y a g e s 

30.  Que  le  delerteur  Herman  auroit  la 
vie  fauve. 

AiticTes  de  40.  Que  1c  vainqueur  auroit  toutes  les 
U capitula-  marchandifes  & tous  les  efclaves,hormis 
tion«  douze  qu’ils  laillerent  aux  aflidgez. 

fo.  Qu’ils  pourroient  empörter  tous  les 
ornemens  d’Eglife,  exceptd  ceux  d’or  & 
d’argcnt. 

60.  Que  le  Gouverneur  & les  foldats 
fortiroient  ians  enfeigne. 

O11  voit  par  ces  articles  qu’il  n’eft  parl£ 
ni  d'echange  ni  de  commerce.  C’etoit  pour- 
tant  le  lieu  d’en  parier. 

Au  rede  les  afliegez  ne  fe  rendirent  pas 
faute  de  munitions,  ni  pour  etretroppref« 
fez,  car  iln’y  avoit  encore  aucune  brache, 
les  affiegeans  etoient  encore  bien  eloignez 
des  muraillcs,  ils  ne  manquoient  ni  devi- 
vres  ni  d’eau.  Les  Hollandoistrouverent 
dans  la  place  trentepieces  de  canon,  neuf 
uiille  livres  de  poudre,  huit  centboulets, 
huit  tonneaux  de  bales,  trois  centbalesde 
pierres,  trente-fix  epees  d’Efpagne,  des 
fufils  & autres  armes,  & ungrand nombre 
de  haches,  de  pelles  & autres  inftrumens. 
Quelle  lachetd  d’avoir  rendu  une  place  ii 
forte,  ii  bien  iituee,  ii  bien  munie  en  ii 
peu  detems? 

Mais  comment  le$Hollandoisauroicnt-il$ 
pö  faire  un  dchangedes  places  qu’ils  tenoient 
dans  le  Brefil,  avec  celles  qui  etoient  aux 
Portugals  dans  la  Guinee,  puifqu’ils  pri- 
rent  la  Mineen  1637.  & qu’ils  etoient  deja 
maitres  d’Olinde  & du  Recif  au  Breiil  des 
le  mois  de  Fevrier  en  1630.  & qu’ils  n’en 


EM  GlJfME’E  ET  A CAYEMNE.  263 

ont  6t6  chaflez  ä force  ouvcrtequ’en  165-4, 
par  les  Portugals. 

Le  Chevalier  des  M.***  fe  trouva  par 
le  travers  de  la  Mine  le  y.  Janvier  1725*. 

II  y moüilla,  quoi  qu’il  n’y  eilt  rien  ä fai- 
re, mais  pour  faire  convenir  fonCapitaine 
eil  fecond,  jcune  homme  ignorant  & en- 
tSte,  que  ce  qu’on  lui  montroit  ctoit  reel- 
lement  le  Chateau  de  la  Mine.  Ii  etoit 
moüille  ä une  lieue  de  terre  für  dix  braf- 
fes  d’eau  fond  de  fable,  le  Chateau  lui re- 
ftantau  Nord-Nord-Oüeft , &lecapCor- 
fe  a PEft-Sud-Eft. 

On  donne  ici  une  vue  du  Chateau  de 
la  Mine  prife  de  Pendroit  oü  le  Cheva- 
lier des  M.***  droit  moüille  ;on  y rcmar- 
quera  a PEft  du  Chäteau  une  ance  con- 
fiderable  , a cöte  de  laquelle  il  y a une 
riviere. 

11  lcva  l’ancre  apres  que  fon  Capitai- 
ne  en  fecond  eut  enfin  & avecbeaucoup 
de  pcitie  reconnu  fon  erreur  & fon  opi- 
niatretd  , & vint  moüiller  ä la  rade  du 
cap  Corfe  für  dix  braües  d’eau  fond  de 
fable  , le  Fort  lui  demeurant  au  Nord  ; 
il  trouva  quatre  Vaiifeaux  moüillex  cn 
rade. 

Le  terrain  de  la  Mine  n’eft  point  du  tout 
fertile  , il  s’en  faut  bien,  c’eft  Papanage 
de  teus  les  pai's  abondans  en  metaux  pre- 
cieux.  Ce  font  les  Negres  deCommendo, 
de  Fetu,  & du  cap  Corfe,  qni  fourniflent 
aux  Minois  ponr  de  l’or,  laplüpartdcs 
vivres  qui  s’y  confomment. 

Outrc  l’or  de  lavage  que  les  Negres  ti- 

rent 


264  V O Y A G E S 

rcnt  de  lcurs  rivieres  & des  ruiffeaux  qui 
s’y  jettent,  il  eft  certain  qu’ä  quelques  lie- 
ues  au  Nord  & au  Nord-Oüeft,  il  yades 
Mines  de  ce  metail  que  les  Negres  dupai's 
exploicent  avcc  aufli  peu  d’adrdfequeceux 
de  Barnboucq  & deTambaoura,  dans  lc 
Royaume  de  Galam.  Il  faut  cependanr 
qu’elles  foient  abondantes,  puifqu’elles nc 
font  pas  encore  epuißes  depuis  tant  d’an- 
n<5es  qu’on  les  foüille,  & qu’elles rendent 
encore  fi  abondamment.  Les  Porrngais  eil 
ont  tire  des  trefors immenies,  &ilsetoieiu 
ii  fürs  de  leurs  richeircs  & de  leur  fecon- 
dit<5,  que  quand  les  Negres  avoient  befoin 
des  marchandifes  de  leur  Magafin,  ils  in* 
l’ouvroient  pas  ä moins  qu’ils  n’apportaf- 
fent  au  moins  cinquante  marcs  d’or  a la 
fois.  Je  crois  que  les  Hollandois  fontplu,s 
indulgens  & plus  facilcs,  & que  le  leur  eft 
toujours  ouverc  & leurs  balances  toujours 
pretes.  Mais  les  Portugals  n’avoient  point 
alors  de  concurrens , il  falloit  paffer  par 
leurs  mains , fubir  les  loix  qu’ils  impofoient, 
ou  fe  paffer  de  leurs  marchandifes  Si  les 
Hollandois  lesimitoient,ils  verroient bien- 
tot tomber  leur  commerce.  Leurs  voifins, 
les  Anglois  & les  Danois,  qui,  quoiqu’a- 
mis,n’en  font  pas  moins  leurs  concurrens, 
iic  manqueroient  pas  de  profitcr  de  leur 
ndgligence.  Nous  les  aiderions  fi  nou*  a- 
vions  des  dtabliflemens  aupres  d’eux.  Il  y 
a de  l’or  affez  pour  tous,  il  ne  s’ngit  que 
de  fe  mettre  en  dtatdelepartageravecceux 
qui  tächent  d’en  etre  les  feuls  maitres.  Il 
y a plus  de  quatre-vingt-dix  ans  que  les 


EM  Güine’e  et  a Cayenne.  l6f 
Hollandois  joüiffcnt  de  IaMine  & des  trd- 
fors  qui  en  fortent , ne  leroit-il  pas  teins 
d’en  joüir  ä notre  tour  ? 

On  dit , comme  une  chofe  fure , que 
ces  habiles  commer^aus  ont  fait  de  gran- 
des  ddeouvertes  dans  l’intcricur  des  ter- 
res  , & que  les  voyages  qu’ils  ont  entre- 
pris  pour  cela  nc  leur  font  pas  inutiles  , 
in ais  ils  n’ont  pas  juge  a propos  d’en  in- 
fornier  lc  public  jufqu’ä  prdfent. 

On  compte  trois  ä quatre  lieues  de  la 
Mine  au  cap  Corfc  ; nos  anciens  Nor- 
mands  y ont  eu  un  comptoir,  les  Portu- 
gais  s’en  lailircnt  dansla  ddroute  de  notre 
commerce.  Les  Hollandois  les  enchafle- 
rent , les  Dairbis  le  polfedcrent  dans  la 
fiiice,  ils  enfurent  challefc  par  les  Hollan- 
dois , il  lenr  a ere  enlcve  par  les  Anglois 
a l’aidc  des  Danois.  Les  Anglois  cn  font^P  C°r.rc» 
les maitres,&en  ont beaucoup augmentd les 
forrificatfons ; ils  cn  om  fUit  une  Forte-  * 
reife  fi  conliderable,  qu’elle  relifta  ä tou- 
tes  les  forces  de  la  Hollande,  comman- 
dees  par  l’Amiral  Ruiter.  Elle  eft  fort  d- 
levde,  eile  a trois  batteries  l’une  für  Tau- 
tre,  de  bons  dehors,  des  folTez  profonds; 
eile  elf  toujours  bienentretenue  , avec  une 
bonne  garnifon.  C’elt  la  rdfidence  du  Di- 
reßeur  gdneral  de  la  Compagnie  de  Lon- 
dres,  quiala  diredtion  & l’autoritd  für  tous 
les  dtabliffemens  que  les  Anglois  ont  dans 
tonte  la  Guinee. 

Le  V il  läge  occupe  par  les  Negres,  eft 
]e  plus  conliderable  du  Royaumc  de  Fetu; 
il  eil  compofd  de  plus  de  deux  eens  cafes 

Tome  /.  M dif- 


166  V o r a g e s 

difpofdes  en  rucs  bien  allignees,  avec  une 
grande  place  au  milieu,  dans  laquelle  on 
tient  tous  les  jours  un  marchd  , oü  l’on 
trouve  , pour  de  l’or  , tout  ce  qu’onpeut 
fouhaitcr. 

Par  le  traird  que  les  Anglois  & les  Da- 
nols  firent  pour  reprendre  cette  place  für 
les  Hollandois,  il  futarrcte,  que  lesDa- 
. nois  y auroient  un  comptoir  fortifid.  Il  eft 
rfnois^s au  Nord-Oüeft  du  Village,  für  une  petite 
jccap  cox-eminence  bien  bätie  , en  bon  air  & belle 
fc.  vüe;  c’eft  la  reiidenced’un  Commis  prin- 

cipal  de  la  Compaguie  de  Dannemarc  qui 
y fait  un  commerce  confiderable  , & qui 
ne  manque  pas  de  faire  arborer  le  Pavil- 
lon de  fi  nation , des  qu’il  y a des  vaif- 
feaux  en  vüe. 

Quoique  le  Fort  & le  Village  de  cap 
Corfe  foient  dans  un  endroit  fec  & aride, 
le  refte  du  Royaume  ne  laiife  pas  d’dtre 
fertile  & tres-abondant  ; les  lerres  font 
bien  cultivees , les  naturels  qui  font  eu 
tres-grandnombre,  font  des  plus  laborieux. 
Ceux  qui  ne  font  point  occupcfc  au  tra- 
vail  de  l’or  ou  ä la  pechc , s’occupent  ä la 
culturc  de  la  terre , & fourniflent  aux  au- 
tres  les  chofes  neceftaircs  ä la  vie,  ce  qui 
fait  un  commerce  continuel  entre  eux  & 
leurs  voilins  de  la  Mine,  qui  eft  avanta- 
geux  ä tout  le  monde  & qui  eft  en  meine 
tems  fort  utile  aux  dtrangers. 

Le  Diredteur  Anglois  du  cap  Corfe 
ne  fe  contente  pas  du  commerce  qu’i!  fait 
chez  lui ilatoüjours  un  bon  nombrt  de 
batimens  gros  ßc  petits  qui  vont  traiter  le 


en  Guine’e  et  a Cayenke.  267 
long  des  cötes , qui  rapportent  auinagaz.i 
general  tous  les  effets  qu’ils  011t  traito 
qui  font  enfuite  chargez  für  d’autres  bät.* 
mens , dont  les  uns  font  envoyez  ä l’A- 
merique,  & les  autres  en  Europe. 

Ainfi  devroit  faire  la  Compagnie  de 
France,  fon  commerce  feroit  infiniment 
meilleur  que  celui  qu’elle  a renfermedans 
les  borncs  etroites  du  Royaume  de  Juda, 
ce  qui  la  tient  toüjours  ä la  difcrction  des 
autres  Europeens  qui  font  plus  au  fair  du 
commerce  qu’elle,  parce  qu’elle  ne  vcut 
pas  imicer  les  exemples  qu’elle  a depuis 
tant  d’annees  devant  les  yeux.  II  eit  vrai 
qu’il  lui  faudroir  un  polte  autre  que  celui 
de  Juda,  & tel  qu’un  de  ceux  dont  j’ai 
parl£  ci-devant.  Celui  des  Trois-Pointcs 
feroit  fort  ä fa  bienleance,  mais  luppofe 
qu’ellc  1’ait  manque  d’une  maniere  a n’y 
plus  revenir,  j’en  ai  marquf  d’autres  oü 
eile  povtrra  s’dtablir  quand  ellevoudra,  & 
de  la  faire  le  commerce  en  long  &cn  large 
par  toutc  cette  cöte  riche&fi  capabled’eu* 
richir  le  Royaume  avec  fes  aftionnaires.il 
ne  laut  qu’un  peu  de  hardieffe  &n’ctrepa$ 
ii  preflez  de  recucillir  ce  qu’011  ne  vient 
que  de  feiner. 

Le  Chevalier  des  M.***  demeura  a Lt 
rade  du  cap  Corfe  depuis  le  Vendredi  y. 
Janvier  I72f.  jufqu’au  Dimanchc  feptic- 
me;  apres  avoir  falue  le  Fort  & en  avoir 
rc$ü  le  falut,  il  envoya  fon  Capitaine  ea 
fecond  faluer  le  Gouverneur,  celui-ci  ne 
manqua  pas  de  lui  envoyer  faire  des  com- 
plimens  & convier  de  venir  ä terre , mais 
M 2 ]$ 


Fölt  dcFii- 

derishourg 

auxDanois. 


l68  V O Y A G E S 

le  Chevalier  des  M.  ***  s’en  etant  excufe 
für  ce  qu’il  n’attendoit  que  quelques  vifdes 
de  vent  favorable  pour  continuer  fa  route, 
le  Gouverneur  lui  ecrivit  & le  remerciaen 
termes  tres-polis  des  fecours  qu’il  avoit 
donne  au  Vailfeau  Anglois  dont  nous  avons 
parld  ci-devant,  & il  accompagna  fa  lettre 
d’un  prdfent  confiderable  de  Poules  , de 
Canards  & autres  volailles,  & de  quantit<5 
de  fruits  & herbages. 

II  leva  l’ancre  le  Dimanche  7 Janvier 
für  les  9 heures  du  matin  & fuivit  fa  rou- 
te que  les  calmes , les  vents  contraircs,les 
courans  & les  frdquens  mouillages  aufquels 
il  avoit  ete  obligd , rendoient  fort  ennu- 
yeufe.  Selon  la  recapitulation  qu’011  voit 
dans  fon  Journal  des  mouillages  qu’il  a 
ete  obligtf  de  faire,  on  trouve  que  de  Go- 
rc5e  a Mefurado  il  a mouille  fept  fois,  & 
de  Mefurado  a Juda  dix-fept  fois.  Ce  font 
vingt-quatre  mouillages,  chofe  tres-defa- 
greabledans  une  route,  & qui  fatiguebe- 
aucoup  un  Equipage. 

La  Fortereffe  de  Friderifbourgn’eftqu’a 
une  portee  de  moufquet  de  celle  du  cap 
Corle.  Elle  appartient  aux  Danois;  eile 
eft  batie  lur  la  pointe  d’une  montagne  qui 
commande  tous  les  environs,  & m£me  le 
cap  Coric.  On  a luivi  la  forme  ou  la  fi- 
gure  de  la  montagne  en  Penvironnant  de 
murailles,  de  maniere  que  la  premiere  en- 
ceinte  eit  ronde  , & le  Fort  qu’clle  ren- 
ferme  e(t  triangulaire.  Le  Baltion  du  Sud 
bat  für  la  rade  , celui  de  l’Oüelt  lur  le 
cap  Corfe,  & celui  de  l’Eit  regardeMou- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  269 
rd  & lc  Fort  de  Naffau  qui  eft  aux  Hol- 
landois. 

O11  ne  monte  au  Fort  qu’en  tournant Situation  du 
autour  de  la  montagne.  Ce  chemin  eß 
devenu  une  rue  d’une  efpcce  particuliere , derisbourg!" 
puifqu’elle  eft  en  lpiralle  dtant  bordde  des 
deux  cötcz  par  les  cafes  des  Negres,  qui 
font  en  allez  grand  nombre  pour  faire  un 
Village  confiderable. 

.Un  Vailfeau  Francois  dtant  moüilld  ä 
la  rade  de  Friderifbourg  en  1669.  & en^ 
voyant  fa  cjialouppe  ä terre  chargde  des 
inarchandifes  qu’il  devoit  livrer  au  Gou- 
verneur Danois,  Ie  Gouverneur  Anglois 
du  cap  Corfe  fit  tirer  für  eile  un  coup  de 
canon , dont  le  boulct  ne  paiTa  qu’ä  fix  oü 
fept  pieds,  ceque  cclui  de  F riderifbourg  Ar 
n cut  pas  plutot  aper^u,  qu  u fit  tirer  iurd»unvaif- 
le  Chateau  du  cap  Corfe  un  coup  de  ca-feau  Fiajtr 
non,  dont  lc  boulct  donna  au  pied  de  la*ois* 
feconde  batterie,  auquel  les  Anglois  re- 
pondirent  für  le  champ  d’un  coup  de  ca- 
non fans  balle  voyant  que  les  Danoispre- 
noient  le  Vaiffeau  fous  leur  prote&ion , & 
depuis  ce  moment  ils  ne  firent  aucunadte 
d’hoftilitd. 

La  guerre  etoit  alors  ddclarce  entre 
TAngletcrre  & le  Dannemarc  a caufe  de 
la  Hollande,  dont  les  Danois  avoient  pris 
lt*  parti  contre  les  Anglois,  mais  les  Gou- 
verneurs de  ces  deux  Fortereifes  dtoient 
convenus  enfemble  de  garder  une  entiere 
neutralitd , non  feulcmcnt  eux,  mais  en- 
core  avec  ceux  que  l’une  des  deuxnations 
prendroit  fous  fa  protedtion.  Ils  obfer- 
M 3 voienr 


%JQ  V O Y A G E $ 

voient  ce  trait£  avec  une  exa&itude  tres» 
grande,  de  manierequelesfoldatsdesdeux 
partis  fe  vifitoient  comme  s’ils  euffentet^ 
en  pleine  paix. 

Le  Viliage  de  Moure  eft  ä une  petite 
lieue  de  Friderifbourg,  les  Hollandois  y 
ont  un  Fort  qui  portc  le  nom  de  Nalläu, 
il  eft  a Pextremitd  du  Viliage  du  c6te  de 
l’Eft.  II  dt  compofd  de  quarre  baftions 
Fort  de  Naf-au  centre  defquels  il  y a quatre  Tours  quar- 
f au  au  Villa*  recs  fort  hautes  & bien  garnies  de  canons;la 
gede  Mour^portt  eit  couverte  d’un  ouvrage  en  forme 
S^Hollan'de  deinic  lune  pererfe  de  meurtrieres , les 
baftions  & cet  ouvrage  exterieur  font  re- 
vötus  de  pierres  & fort  avantageufement 
placez  für  une  hauteur qui commandetous 
les  environs.  Il  eft  a cinq  degrez  dix 
minutes  de  latitude  Septentrionale.  C’eft 
le  premier  endroit  de  la  cöte  d’Or  oü  les 
Hollandois  fe  lont  dtablis;  Ms  y arriverent 
dans  un  tems  oü  les  Negres  etoient  ex* 
rriinement  irritez  contre  les  Portugals,  ä 
caufe  des  mauvais  traitemens  qu’ils  en  re- 
cevofent  tous  les  jours.  Ils  crurent  s*en 
venger  en  recevant  les  Hollandois  ä bras 
ouverts,  & eil  les  aidant  de  toutes  leurs 
forces  ä bätir  ce  Fort.  Ke  s’en  font-ils 
pas  repentis  depuils  ? C’dt  ce  qu’il  fuu- 
droit  lecir  demander. 

Mourd  ddpend  du  Roi  de  Jabou,  dont 
Royaumcdc^1  Capital  e , qui  n’eft  qu’qn  affez  gros 
Jabou.  Viliage  qui  porte  le  möme  nom,  eit  a 
trois  Heues  dans  les  terres  du  cbi6  du 
Nord-Nord-Elt  ; cet  Etat  eft  peu  confi- 
derable  > il  eit  refferrc  du  c6t£  de  l’Eft: 

par 


en  Guinee  et  a Cayenke.  271 
par  lc  Royaume  de  Fautin  ; au  Nord, 
par  celui  de  Datei;  & ä rotiert,  par  ce- 

lui  deFetUr 

Le  Royaume  de  Fautin,  porte  lenoin  , 

de  fon  principal  Viliage,  qui  eft  dans  les  J e 
terres  ä lix  Heues  de  la  111er;  cet  Etat  eft 
extremement  peuple.  O11  y voit  beaucoup 
plus  de  gros  Villages  que  dans  beaucoup 
d’autrcs,  qui  font  d’une  plus  gründe  dteii- 
due. 

Le  plus  eonfiderable  de  ceux  qui  font 
für  la  cöte , s’appelle  Cormemin;  il  eft 
grand  , bien  peuple  , & micux  bäti  que 
ne  le  font  pour  Tordinaire  les  Villages 
des  Negres;  ii  n’eft  qu’ä  trois  Heues  de 
Mourd. 

Les  Angtois  y avoientun  Fort  ä quatre 
baftions  , que  les  Hollandois  leur  enle- 
verent  en  i66y.  Ils  011t  trouvd  moyen 
d’y  rentrer  , & les  Hollandois  de  les  en 
charter  une  ieconde  fois.  Il  eft  enfin  dd- 
meurd  ä ccs  derniers,  qui  ont  trouvd  le 
moyen  de  s’y  maintenir  & d’y  dtablir 
bon  commerce,  aufli-bien  qu’ä  Adia  & ä Hoiiandois. 
Jamolia  , ou  ils  ont  des  comptoirs  forti- 
iiez.  Il  y a un  gros  bätiment  quarrd  cou- 
vert  en  plate-forme  dans  le  milieu  de  cc 
Fort , qui  fert  de  logement  au  Gouver- 
neur, & de  magafin;  011  peut  mettre  du 
canon  für  la  plate-forme. 

Le  pais  eft  riche  en  or,  & nc  laiffe  pas 
d’etre  bon  ; il  eft  fort  peupid , les  Negres 
font  laborieux  , ils  aiment  le  commerce 
de  ils  cn  ont  appris  tour  le  fecrct  & tou- 
re l’oeconoiriie  , des  Hollandois  qui  de- 
M 4 meu- 


*71  V o y a g e s 

jneurent  für  leurs  terres. 

Lcs  Hollandois  appellcnt  (Implement 
Kra , le  pais  que  les  autres  Nations  nom- 
ment Akara  ou  Accara . On  lc  rcgardoic 
autrefois  comme  lc  dernier  du  Royaume 
de  la  cöte  d’Or,  pnree  qu’on  ne  trouvoit 
plus  ä traiter  ce  mdtail  au-delä  de  la  ri- 
vicre  de  Volta,  qui  Je  borne  du  cöte  de 
l’Eft.  II  eft  dloignd  de  Corrnentln  d’envi- 
ron  quinze  Heues. 

11  y a deux  villages  qui  portent  Ie  nom 
d’Accara,  que  Ton  diftingue  par  les  dpi- 
tetes  de  grand  & de  petit  Accara;  legrand 
dt  dans  les  terres  ä iix  Heues  de  Iamcr;le 
petit  eft  für  la  cöte,  environ  moitie  che- 
inin  de  Corraentln  a la  riviere  de  Volta.  II 
a un  petit  acul  qui  peut  paffer  dans  un  be- 
ibin pour  un  port  naturel  affez  com  mode, 
outre  lequel , il  y a une  rade  affez  bon- 
ne. 

Le  Roi  d’Accara  eft  riche  & affez  puif- 
fant  pour  mettre  für  pied  quinze  i feize 
mille  hommes  ; fes  peuplesfont  laborieux, 
ils  aiment  le  commerce  & feinendem  bien; 
les  Europdens  auroient  peine  ä leur  en- 
feigner  quelque  chofe  für  cetarticle,  auffi 
ont-ils  eu  pour  maitres  lesNormands  ,qui 
y ont  dt d dtablis  autrefois.  Ils  ont  parfaite- 
ment  bien  retenu  les  le^ous  de  ces  bous 
maitres. 

Royaume  Afin  d’empdcher  leurs  voifins  du  cöte 
d’Accaia,  du  Nord  de  partager  avcc  eux  les  profits 
qu’ils  font  avec  les  EuiopdenS,  ils  ne  leur 
permettent  point  de  paller  für  leurs  terres 
pour  venir  traiter  au  bord  de  la  mer ; de 

forte 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  273 

lorte  qu’ils  n’ont  des  marchandifes  d’Eu- 
rope  que  par  leurs  imins  & au  prix  qu’ils 
jugent  a propos  d’y  mettre.  Cette  con- Felitiquedcs 
trainte  n’empfiche  pa*  qu’il  nefefeffe  unAccar0** 
tres  gros  commerce  chez  etix.  Ils  011t  cru 
depuis  quelques  anndes  qu’il  ne  falloit  pas 
poufler  leurs  voilins, & que  pour  leuröter 
tout  fujet  de  plaintes,  & lcs  cmpecher  de 
prendre  les  armes  contre  eux,  il  dtoit  ä 
propos  de  fe  relächer  un  peu  de  leurs  an* 
ciennes  coütumes.  Dans  cette  vuleilsont 
etabli  un  marchd , qui  fe  tient  crois  fois  la 
femaine,  ä Abenoe,  deux  Heues  au-delä 
du  grand  Accara\  c’eft-a-dire,  a huit  He- 
ues de  la  c6te,  oü  tous  les  Negres  des 
environs  & des  pais  dloignez  le  rendent, 

& oü  Ton  rrouve  toutes  fortes  de  mar- 
chandifes d’Europe  ä dchanger  pour  de 
l’or,  de  l’ivoire,  de  Ja  civette,  de  la  cire, 
des  efclaves  «Sc  autres  chofes,  qu’onyap- 
porte  des  pais  mdme  tres-dloignez. 

On  tiroit  autrefois  du  petic  Accara  feul, 
le  tiers  de  rout  Tor  qui  fe  ndgocioit  ä la 
c6te.  Le  Roi,  depuis  la  fortie  des  Nor- 
mands,  a dte  tres  long-temps  fans  vou- 
loir  louffrir  qu’aucun  Europeen  s’dcablit 
für  fes  terres,  c’eH-a  dire,  qu’ils  yeuifcnt 
des  Forts  ou  des  Comptoirs  fortifkz.  II 
les  recevoit,  leur  donnoit  des  magaiinsoü 
ils  dtoient  en  füretc%  les  traitoit tous  egale- 
ment  & avec  beaucoup  d’dquitd;  mais  i! 
ne  vouloit  partager  fon  pais  ni  fon  auto- 
ritd  avec  perfonne , ni  comprqmettre  la 
libertd  & celle  de  fes  iüjets. 

M s A Iz 


^74  VOYAGES 

A 1 a fin  , il  s’eft  laiud  gagner  par  les- 
Hollandois  , & leur  a venriu  la  crouppe 
d’un  cAteau  oü  ils  ont  bäti  un  Fort  bien 
revdtu  de  ma^onneric.  Lcs  Anglois  ont 
achetd  une  autre  croupe  de  montagne, 
& s’y  font  fortifiez.  Les  Danois  les  ont 
imitez  &ont  fait  un  troilidme  Fort.  Ils 
font  tous  ä portde  du  canon  les  uns  des 
autres.  Il  y a encore  de  la  place  pour  les 
Francois;  c’eß  pourtant  ce  qu’elle  pour- 
roit  faire  de  mieux.  Il  feroit  bon  de  f$a- 
voir , fi  le  Roi  d’ Accara  eft  auffi  maitre 
chez  lui  äjprefent,  qu’il  Tetoit  autrefois. 

Le  premier  des  trois  Forts,  c’eß  ä-dire, 
7 1'  t’o's  ce^u'  ^ ^ l’Oüeß,  eß  aux  Anglois, 

jports d* ac-  celui  du  milieu  appartient  aux  Hollandois, 
iAu,  & celui  qui  eß  le  plus  ä PEß  eß  aux  Da- 
nois. La  vue  que  Ton  donne  ici  de  ces 
trois  Forts,  fait  comioitre  leur  lituation 
für  des  croupes  de  montagnes  , dont  les 
pieds  font  baignez  des  eaux  de  la  mer 
& couverts  d’un  amas  de  rochers.  Ils 
forment  deux  bayes  mediocres  , & une 
troiiidme  ä l’Eß  du  Fort  Danois  oü  Ton 
peut  mettre  ä terre.  Quoique  le  ddbar- 
quement  foit  difficile  & m£me  auffi  dan- 
dercux  qu’ä  Juda,  cequießdirebeaucoup, 
il  y arrivecependantbienmoinsd’accidens, 
foit  par  l’adrelfe  & la  fidelitd  des  canot» 
tiers , loit  que  les  lames  etant  plus  d- 
loigndesles  unes  des  autres, donnent  plus 
de  facilitd  de  les  dviter. 

Le  meilleur  mouillage  eß  par  le  tra* 
vers  du  Fort  Danois  ä une  lieue  de  terre 
:n  difcouvram  le  Palniiße,<jui  paroit  für 


em  Güime  fc  et  a Cayenne.  *7f 
Ic  haut  Je  !a  c6tc  environ  ii  cent  pas  du 
Fort,  obfervant  für  toutes  chofes  de  nefe 
pas  laifler  abbatre  für  des  fonds  de  roches 
qui  conpent  les  cablcs. 

Le  Chevalier  des  M.***  dtant  en  1704. 

Major  d’une  Efcadre  de  quatre  Vaifleaux 
de  guerre  que  la  Compagnie  de  1’AlfieBte 
envoya  cu  Guinee  fous  la  coudimedu  (icur 
Doublet*  Offkier  d’o-ne  bravoure  &d’unc 
cxperiencc  confomrnee  , defeendit  a terre 
au  Fort  Danois-  ll  y tue  reyö  au  bruit 
du  canon,  comme  le  (ieur  Doublet  en  a- 
voit  ufd  avec  le  Lieutenant  du  Fort,  qui 
rdtoit  venu  complimenter  de  la  p:\rt  du 
Gouverneur.  Le  preeexte  de  fon  voyagc 
au  Fort  <5toic  pour  avoir  des  rafraichifle- 
mens,  mais  en  eftet  pour  fonder  legue  & 
voir  fi  on  ne  pourroit  pas  furprendre  les 
Forts  Anglois  & Hollandois , mais  la  chofe 
ne  fe  trouva  pas  praticable.  On  traitaen 
quatre  jours  plus  de  eihq  eens  elclaves 
avcc  le  Gouverneur  Danois , qui  envoya 
a bord  une  tres-grande  quantitd  de  ratrai- 
chitlemens  , dont  ii  tit  prefent  ä l’Efca- 
dre. 

L’ordHicommundans  cctendroit,qu’on 
vendroit  l’once  de  poudre  a canon  deux 
gros  d’or. 

C’eit  en  ce  feul  endroit  de  toute  laBiches  d’une 
c6te  de  Guinde  qu'on  trouvedecesBiches 
ii  petites,  qu’elies  n’excedent  pas  huit  ä"^01 
neuf  pouces  de  hauteur ; leurs  jambes  ne 
sont  pas  plus  grandes  ni  plus  groffes  qu’un 
curedent  de  piume.  Les  mäles  ont  deux 
corne$  renverßes  für  le  col,  de  deux  i 
M ä troi* 


%j6  V O Y A G E S 

trois  pouces  de  longueur,  .elles  font  fans 
branches,  ou  endoüil leures  t contournces, 
noires,  & luifantes  comme  du  jayet;  rien 
n’elt  plus  mignon,  plus  prive  & plus  ca- 
reffantquecespetitsanimaux;  maisils  font 
d’une  fi  grande  delicatdfe,  qu’il  ne  peu- 
vetit  fouftrir  la  mer,  & quelque  foin  que 
les  Europdens  ayctit  pris  pour  en  apporter 
cn  Europe , il  leur  a etd  impofliblc  d’y 
rdiiffir. 

Les  naturels  du  paVs  bätiflentleurs  cafes 
fort  proprement,  elles  font  quarrdes , les 
murs  font  de  terre  elles  font  allez  exhauf- 
fdes  & couvertes  de  paille.  Les  menbles 
font  de  peu  de  confdquence,  & quoique 
riches  par  le  commerce,  ils  fe  contentent 
de  quelques  pagnes  , & renfennent  leur 
ndceffaire  dans  des  bornes  fort  etroites. 

Il  y a bcaucoup  de  Villages  le  long  de 
la  cAte  depuis  Accara  jufqu’a  la  riviere  de 
Volta;  les  plus  confiderables  font  Labacie, 
les  deux  Ntngo , Tema,  Bampra , Occa  , 
Baya  & Ampala;  mais  comme  le  commer- 
ce'de  Tor  diminue  conliderablement  apres 
qu’on  a paffd  le  grand  Ningo,  les  Euro- 
pdens  les  frdquentent  peu. 

On  prdtend  que  les  Royaumes  d’Afbini, 
Ifiini,  Axiwe,  Commendo,  Fetu,  Acca- 
Ampetit,  Jabou , Fautin , Accara , Abram- 
bou  & Takaa,  relevent  tous  du  Roi  Aca- 
rius  le  grand,  dontlaville,  qu’on  nomme 
aufli  Akim,  eil  fitude  a quatre-vingt-drx 
Heues  dans  les  terres  au  Nord  de  la  Mine, 
de  maniere  que  c’eft  avec  juftice  que  ce 
Prince  prend  la  qualitd  d’Empcreur. 

C H A* 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  277 


CHAPITRE  XII. 

Des  mceurs  £5?  des  coutumcs  des pcuples  di 
Ui  cöte  d'Or. 

|L  y a fi  peu  de  difference  entre  tous 
*les  peuples  qui  habitent  la  c6te  d’Or, 
que  j*ai  cru  ne  devoir  pas  interrompre  le 
cours  de  ma  narrarion  pour  en  parier  en 
particulier  , lorfque  j’ai  traite  des  difte- 
rens  Royaumes  qui  compofent  ce  pnYs. 

La  cöte  d’Or  eft  comprife  enrre  le  qua- 
trieme  6c  le  fixieme  degre  de  latitude  Scp* 
tentrionale,  & entre  le  dix-feptieme  & le 
vingt  6c  unieme  degrd  de  longitude.  Cette 
Itendue  y compris  le  contour  des  cötcs, 
fait  cent  vingt  a cent  trente  Heues. 

Bien  des  gens  fe  font  imaginey  qu’au  de- 
la  de  trente  ä quarante  Heues  du  bord  de 
la  mer,  on  ne  trouvoit  plus  d’or,  ni  dans 
les  iivieres  ni  dans  la  tcrre:  c’eßuncpure 
imagination;  ceux  qui  connoiffent  l’Äfri- 
que  mieux  que  les  autres , conviennen-t 
que  la  plus  grande  abondance  de  ce  me- 
tail  le  trouve  dans  le  centre  du  paVs.  Nous 
en  avons  une  preuve  dans  les  mines  de 
Bamboue  6c  de  7 tmhawra , qui  font  a plus 
de  trois  eens  Heues  du  bord  de  la  mer  du 
cötd  de  l’Otieft,  6c  dont  on  ne  conno/t 
pas  encore  dirtindlement  l'lloigneincnt  du 
cötd  du  Sud* 


iß  V O Y A G E S 

Mais  on  doit  etre  convaincn  que  l’oi* 
dt  trcs  commundans  lcs  pais  doignezdes 
cötcs  dans  La  Guinee,  puifque  lesNcgres* 

* qui  Van t träfiquer  dans  les  terres  y n’en 
rapporteilt  que  de  l’or,  de  l’ivoire  & des 
cfclaves.  II  eft  £tonnant  qu’on  ne  fe  foit 
pas  encore  avife  d’y  chercher  des  pierre- 
ries; on  y'trouvederAigriSy  onypourroit 
trouver  quelque  autre  chote.Car  en  fin,pour- 
quoi  une  terre  qui  produit  de  l’or,  qui  eft 
le  plus  parfait  des  metaux,  & qui  a <5tede 
tous  tems  lc  plus  eftime,  & l’objetdesde- 
firs  des  hommes,  lera-t-elle  bornke  äcette 
feule  produdtion  ? L’ignorance  & la  pa- 
refle  de  fes  habitans,  la  nkgligenee  & l’in- 
dolence  des  Prangers  qui  y tont  le  com- 
merce, font  caufe"  qu’on  ne  connolt  pas 
ce  que  vaut  ce  pats.  On  va  chercher  bien 
loin  la  rubarbe  & les  autres  drogues , dont 
la  medecine  & le  peehd  ont  introduit  l’u- 
fage  parmi  les  hommes , peut-ütre  que  li 
on  cherchoit  avec  unpeudefoin,  ontrou- 
veroit  en  Afrique  ce  qu’on  va  chercher 
aux  Indes  avec  beaucoup  de  pcine  & de 
depenfes  , au  Heu  que  le  prenant  , poujr 
ainli  dire  , chez  nous  ou  ä notre  porte, 
en  echange  desmarchandifes  de  lioti-e  cru, 
nous  ne  nous  coiilommerions  pas  dans  ce 
commerce  ruiiieux , dont  la  plüpart  ne  fe 
fait  qu’en  argent,  qui  ne  devroit  jamais 
fortir  de  nos  terres  des  qu’il  y eft  une  fois 
entrd, 

•t  d Les  habitans  de  la  cöte  d’Or  fontbien- 
N?gr«deiataits»  lIs  11C  font  Pas  tous  d’une  grande 
cfctd’Or,  taiile,  la  plüpart  en  font  pourtant,  mais 

ils 


eh  Guine’e  et  \ Cayenme.  279 
its  font  bien  proportionnez.  II  efl  rare 
d’en  voir  de  boiteux,  de  boifus,  de  bor- 
gnes  , fi  ce  11’eft  par  quelque  accident; 
ils  ont  prefque  tous  les  oreilles  pctites* 
les  yeux  grands,  les  levres  groffes,  lenez 
£cach<f:  on  remarque  cependant,  queces 
deux  derniers  ddfaurs  ne  font  que  pour  lcs 
gcns  du  common ; aufli  ne  les  trouve-t-on 
que  dans  les  entans  des  gens  donr  les fen>- 
mesy  dtant  obligees  au  travail  de  Ja  terre 
ou  du  menage , portent  leurs  enfans  at- 
tachez  für  leur  dos  dans  une  Pagne,  ou 
ces  petites  crdatures,  fuivant  les'mouve- 
mens  du  corps  de  leurs  meres,  heurtent 
continucllement  contre  leurs  dos,  & s’d- 
crafent  ainfi  le  nez  & la  bouche.  lls  ont 
[es  ycux  tres  vifs,  & tous  pleins  de  feu; 
l’ufage  qu’ils  font  du  tabac  en  fumee  leur 
rendroit  les  dents  noires,  s*ils  n’en  avo- 
ient  pas  un  foin  extraordinaire;  ils  fe  fer- 
vent  pour  les  conlerver  nettes  & les  tenir 
blanches,  d’un  bois  qui  leur  vientduRoy- 
aume  d’Acaruis:  ils  en  machent  desqu’ils 
quittenc  la  pipe ; ils  difent  que  ce  boisfor- 
tifielesgencives,  & que  fon  fucmfldavec 
la  falive  qu’ils  avnlent , eft  bon  pour  la 
poitrine.  Je  m’etonne  que  les  Compa- 
gnies  ne  fe  foient  pas  encorc  avifees  d’ap- 
porter  de  ce  bois  en  France,  il  feroitbien- 
töt  ä la  mode  & d’un  bon  debit,  für  tont 
ii  on  en  faifoit  approuver  & confeiller  l’u- 
fage  par  un  decret  & une  thefe  de  la  Fa- 
cultd.  On  die  qu’il  feroit  tres-convena- 
ble  ä nos  Dames,  qui  ont  la  fureur  de  fe 
barboüillcr  le  vifage  de  rouge  comme  les 

Carai- 


i3o  V O Y A G E $ 

CaraVbes , & qui  ne  prennent  pas  garde 
que  cela  leur  gäte  ab fo lu ment  le  teint  & 
les  dents ; eiles  acheteroient  bien  cherc- 
ment  ce  bois.  Celui  dont  les  Maures  & 
les  Negres  du  Senegal  fe  fervcnt  s’appellc 
Que  leie  \ c’eft  une  elpece  d’olier;  j’en  ai 
parld  dans  la  Relation  de  l’Afrique  Occi- 
dentale.  Mes  memoires  ne  me  marqucnt 
ni  le  noin  ni  la  figure  de  celui  du  Royau- 
me  d’Acaruis , ainfi  je  n’cn  puis  rien  di- 
re. 

larbe  leche-  La  barbe  ne  leur  vient  que  tard  , i!s 
▼cuxdcsNc-  n’ont  pas  für  ceia  un  ufage  univerfel , car 
SICS*  les  uns,  comme  lont  ceux  qui  demeurent 
für  la  cöte,  fe  font  honnenr  d’avoir  une 
barbe  longue.  Leurs  femmes  latrefient& 
y ennlent  des  pierres  d’Aigris  ou  la  parent 
demenilles  d’or;  il  faut  qu’ils  foient  bien 
vieux  avant  qu’elle  foit  blanche.  Une 
barbe  blanche  & longue  comme  celle  d’un 
Provincial  Capucin,  feroft  un  ornement 
qui  feroit  refpe&er  un  Negre  plus  qu’on 
ne  peut  dire.  A l’dgard  de  leurs cheveux, 
ou  pl üt<!>t  de  la  laine  cotoninfe  qui  couvre 
leur  t£te,  les  uns  les  laiflent  croitre,  les 
autres  !ees  rafent  alfez  fouvent,  leurs  ufa- 
ges  la-deffus  font  difFerens.  Gen^ralement 
paria nt  tous  les  jeunes  gens  fe  tont  rafer* 
le  r£te  fort  fouvent , & fe  la  iavent  tous 
les  marins  & la  frottent  d’huile  de  Palme, 
fans  quoi  ils  feroient  remplis  de  vermine, 
ä qiuoi  ils  font  fort  fujets. 

fr#  ret  des  ^ont  exrr^mement  propres  & fe  la- 
CSvent  tout  le  corps  plufieurs  fois  le  jour 
quand  ils  ca  ont  la commodite  m7  c’eltpour 

cela 


EN  GuiNE’fi  ET  \ CaY£N\'E.  2?I 
ccla  qu’ils  bätiflent  leurs  maifons  & leurs 
viüagcs  für  les  bords  de  la  mer  ou  des’ 
rivieres.  A peinc  les  enfans  peuventils 
marcher  qu’ils  courent  ä l’eau  comme  des 
Canards;  ils  apprennent  a nager  des  leur 
plus  tendre  enfance , & deviennent  d’ex- 
cellens  plongeurs ; ils  ne  lachcnt  jamais 
en  prdfencc  les  uns  des  autres  des  vents 
par  la  bouche  & autrepart,  & quand  ils 
fe  trouvent  en  Compagnie  de  quelques 
blaues  a qui  cela  arrive,  ils  fe  retirent  en 
donnant  toutes  Portes  de  marques  d’horreur 
d’une  teile  incivilite. 

Ils  font  robuftes  & fnpportent  aifdment 
les  travaux  les  plus  longs  & les  plus  rü- 
des , les  femmes  m£me  ont  unc  force Couriffcd<J 
& un  courage  furprenant  ; elles  accou-  femmes  Me- 
chern fans  donner  aucune  marque  dedou-g*«» 
leur;  ce  n’eft  pas  qu’elles  n’en  reflentent 
comine  toutes  les  autres  femmes.  Pour- 
quoi  ne  fe  relfentiroient-elles  pas  de  la 
maledi&ion  prononede  contre  la  premidre 
de  toutes  les  femmes  ? Mais  c’elt  par 
grandeur  d’ame  qu’elles  n’en  tdmoignent 
rien,  elles  feroient  deshonorees  pour  toü- 
jours  ii  elles  avoient  jette  quelques  cris. 

Elles  mettent  pailiblement  leurs  enfans 
au  monde,  on  ne  f^ait  qu’une  femme  eft 
accouchde  que  quand  on  entend  les  cris 
de  l’enfant.  On  donne  aux  nouvelles  Ellcs  accou,. 
accouchees  unc  ealebaife  pleined’un  breu-  chentfcn« 
vage  fait  avec  du  ris  , du  mahis  ou  bkd«i«. 
de  Turquie  derafd  , de  l’eau,  du  vin  de 
Palme  & de  la  maniguette  , apres  cel^i 
on  les  couvrebien,  & on  les  laiüedormir 

trois 


iS  Z V O Y A G E S 

trois  ou  quatre  heures;  eiles  fe  leventeu- 
flute,  vom  fe  laver  a la  mer  ou  ä la  ri* 
viere  avec  leur  enfant , & fe  mettent  a 
travailler  comme  s’il  ne  leur  dtoit  rien 
arrive. 

Au  retour  dit  bain  le  pere  & la  mers 
donnern  un  nom  ä l’enfanr;  s’ils  ont  re- 
quelque  bienfait  d’un  blanc  , ils  lui 
fout  porter  fon  nom.  L’enfant  envelop- 
pe  de  quelques  langes  eß  pofö  für  unc 
peau  ou  für  une  pagjie  dtcndue  für  des 
joncs  ou  für  des  feuilles  de  Palmier,  il  y 
demeure  un  mois  ou  cinq  femaines,  apr&$ 
quoi  la  mere  le  porte  für  fon  dos  affis  für 
une  petfte  planche,  ayant  les  jambes  paf- 
fees  fous  fes  aiflfelles,  & les  mains  li£e$ 
au  tour  de  fon  col ; eile  ne  le  quitteque 
twrsma-Pi  nuit.  Comme  les  NegrefTes  ne  por- 
uieresd’eic  ^111  point  de  corps  de  luppes,  leur  fein 
vcrlcurscn- n’dtant  point  fbutenu  to-mbe,  &leursma- 
Uns.  melles  deviennent  (i  longues,  que  quand 
Tenfant  qu’elles  ont  für  le  dos  crie  & 
demandeä  teter,  elles  luidonnentlamam- 
melle  pardeffus  l’^paule  fans  avoir  la  peine 
de  le  detachei , cela  eft  commode;  elles 
ont  grand  foin  de  les  laver  foir  dt  matin  y 
& de  les  frotter  d’huile  de  Palme  ; cela 
tient  leurs  joinrures  fouples,  les  poresou- 
verts  & aide  beaucoup  ä la  nature  ä les 
faire  croitre. 

Des  qu’ils  ont  fept  ou  huit  mofs  , les 
meres  ne  les  portentplus,  elles  les  laif- 
fent  ä terre  oü  ils  vont  a quatre  pates  & 
jolicnt  comme  de  petits  Chats.  Ils  mar- 
chent  bien  plütöt  que  les  cnfans  cn  Eurer 

pc, 


£ N GüINE ’ß  ET  A CAYENNE^  283 
pe,  il  eft  vrai  qu’ils  tombent  fouvent  & 

011  remarque  qu’ils  ne  fe  bleitem  prefquc 
jamais. 

On  ne  pcut  exprimer  la  tendrefle  que  les 
Negrefies  011t  pour  leurs  enfans.  Si  ei- 
le* lont  un  peu  riches,  eiles  les  parent  de 
menilles  d’or,  donc  elles  leurs  font  des 
Colliers , des  ceintures  , & des  braffelets. 

II  faut  für  toutes  chofes  que  ces  Hienil-  Siipciftltfom 
les  foient  enfilees  dans  du  fil  compof<5  dcdes  CSTi* 
l’dcorcedc  l’arore  oü  ils  adorent  leurs  feti- 
ches,  fens  quoi  ils  croycnt  que  le  Diable 
cmporteroit  ces  petits  innocens.  C’eft  une 
fuperftition  que  leurs  Marabous  leur  ont 
tellement  grave  dans  l’efprit,  qu’on  voit 
de  ces  enfans  ceints  dans  toutes  les  parties 
de  leurs  corps  de  rameaux  de  cet  arbre, 
que  ces  Marabous  leur  vendent  tres-che- 
rement. 

Les  peres  & meres  ne  chätient  prefque 
jamais  leurs  enfans,  ils  les  aiment  trop ; 
ces  enfans  etant  toujours  tous  nuds  tilles 
& garcons  enfemble , ils  ifont  aucune honte 
de  leur  nudite. 

Quand  un  enfant  a dix  ou  dou^e  ans , fi  inftruaict, 
c’elt  ungarfon,  le  perefe  Charge  de  rin-  des enfan*, 
ttruire;  11  le  mene  avec  lui  a la  peche,  lui 
apprend  a manier  la  pngalle  ou  l’aviron,  ä- 
conduire  le  canot,  ä plonger  l’or;  ou  li 
c’eil  un  marchand,  ä vendre  & ä acheter; 
il  demeure  ainfi  avec  fon  pere  qui  profite 
de  tout  fon  travail  jufqu’ä  l’ägededix-huit 
ou  vingt  ans.  Pour  lors  il  garde  nnepar- 
cie  de  fon  gain , afin  d’amalfer  dequoi  ache- 
ter une  femme. 


Si 


Cara&ere 
des  femmes. 


2S4  V O Y A G E S 

Si  c’cft  une  fille,  la  mere  a foin  del’in- 
ftruire  & de  lui  apprendre  ä tenir  lamaifon 
bien  propre,  ä piler  Je  ris  , a dcralcr  le 
mahis,  a faire  le  pain  & la  cuiline,  ä al- 
ler vendre  & achettcr  au  marchd  , a faire 
des  paniers  & des  nattes  ; dies  iont  fort 
adroites  dans  ces  fortes  d’ouvragcs.  O11 
leur  apprend  encore  a avoir  foin  de  leurs 
hardes  quand  elles  en  ont  & de  cellcs  de 
leur  pere  & mere,  &fur  tour,  que leboire 
& manger  de  leur  pere  foit  pr£t  ä l’heu- 
re.  C’elt  ainfi  qu’on  les  accoütume  äfer- 
vir  avec  pondualitd  les  hommes  qui  les 
acheteront  pour  en  faire  leurs  femmes. 
J’ai  dir  en  d’autres  endroits , que  leur  exa£H- 
tude  ä fervir  leurs  maris  devroit  fervir  de 
modele  ä toutes  les  femmes,  jen’ofeplus 
le  repeter  de  peur  de  me  faire  encore  des 
proces  avec  les  femmes  d’Europe  quifont 
bien  für  un  autre  pied. 

Ce  que  les  meres  n’ont  pas  bcfoind’en- 
feigner  a leurs  filles,  c’elt  la  coqucterie 
& l’amour  du  falle;  la  nature  toute  feule 
eft  leur  maitrefle  en  cela,  &enbien  d’au- 
tres chofes. 

La  taille  ordinaire  des  femmes  eft  me- 
diocre,  bien  prife,  & quoiqu’ellesparoif* 
fern  d^licates,  elles  font  rdellement  tres 
fortes  & d’un  bon  temperamment ; elles 
font  naturellement  fobres  & fortattachees 
ä leur  menage,  elles  ont  l’efprit  fin,  a- 
droit,  vif,  engageant,  elles  aimentleplai- 
iir , elles  lont  avares , & vendent  bien  eher 
leurs  faveursaux  Europdens ; il  n’y  a point 
de  femmes  au  monde  qui  entendent  mieux 

qu’el- 


es  Üuine’e  et  a Cayenne.  28? 
cu’elles  ä ruiner  un  hommc  qui  s’eft  em- 
pctrc  dans  leurs  ftlets.  Elles  u’oublient 
rieti  poar  plaire,  elles  font  d’uiie  extreme 
proprete  : elles  couren  tfebaign  er  des  q.u’el- 
les  font  levees  , apres  quoi,  celles  qui 
ne  font  pas  obligdcs  a travailler,  paffem 
11  n -tems  conliderableä  feblanchir  les  dents, 
a fe  pcigner,  ä treffer  lenrs  chcveux  & ä 
les  orner  de  rubans  ou  de  menilles;  elles 
fe  peignent  le  front  , les  fourcils  & les 
joues'.  La  plupart  fe  font  fait  faire  de 
petites  incifions  a cöte  des  oreilles  & des 
tciirples , afin  d’y  faire  venir  de  petites  tu- 
meurs  qu’elles  peignent  de  diverfes  Cou- 
leurs. Elles  portent  des  pendans  d’oreil- 
les,  des  Colliers,  des  bagues,  des  bralfe 
lets  de  corail , de  ralfade  ou  de  menilles 
d'or,  & quand  elles  ont  des  miroirs , el- 
lcs  les  conlultent  affiduement  & font  aufl] 
long  tems  ä s’y  regarder  pour  le  moins 
que  les  femmes  d’Europc.  Les  femmes 
des  Capitaines  & des  Marchands  ne  for- 
tent  point  de  leurs  maifons  fans  dtre  fui- 
vies  de  leurs  efclaves,  elles  ont  alorsfous 
leurs  pagnes  de  deffous  une  piece  de  toile 
fine  ä fleurs,  ou  de  tafetas  de  couleur  vi- 
ve,  dont  elles  fe  couvrent  depuis  le  fein 
jufqu’ä  mi-iambes,  qu’elles  relevent  par 
derriere  en  maniere  de  bourelet.  Elles 
ont  une  ceinture  a laquelle  elles  attachent 
de  gros  paquets  de  clefs , comme  li  elles 
avoient  bien  des  coffres  & des  armoires, 
quoique  fouvent  elles  n’en  ayent  qu’unou 
deux  & quelquefois  point  du  tout.  Quand 
leurs  maris  font  riches,  elles  mettent  tout 


l86  V O Y A € E S 

en  ufage  pour  avoir  des  menilles  d’or  ea 
quantite  & des  bagues;  on  en  voit  quel- 
quefois  qui  en  ont  plus  de  cinquante 
inarcs  für  le  corps.  De  retour  ä la  mai- 
fon,  elles  quittent  tous  ces  ajufiemens , 
dies  les  enferment  proprement  dans  leurs 
cotfres,  & n’ont  plus  qu’une  pagne  de 
große  toille  qui  les  couvre  depuis  lesreins 
jufqu’aux  genoux. 

Les  mariages  fc  font  avec  affez  peu  de 
^/r^ßCS  cerernonie:  un  pere  qui  voit  fon  fils  en 
. cs  i cgrcs.^tat  (je  gagner  fa  vie  par  le  travail  ou  par 
le  commerce  , lui  chcrche  une  femme  , 
fuppofe  que  le  fils  ne  fe  Charge  pas  lui- 
meme  de  ce  foin;  quand  les  parties  font 
contentes  Tune  de  l’autre,  le  pere  du  gar- 
$on  parle  aux  parens  de  la  fille;  on  con- 
vient  de  ce  qu’on  doit  leur  donner  pourla 
rille,  & on  fait  venir  un  Marabou  qui  leur 
donne  des  fetiches,  & qui  fait  jurerla Al- 
le quelle  aimera  fon  mari  für  toutes  cho- 
ies  & qu’elle  lui  fera  fidele;  le  mari  pro- 
inet  de  l’aimer  & s’en  tientlä.  Apres  cette 
cerernonie,  les  parens  des  deux  cötez  fe 
font  des  prdfens  & palfent  la  journee 
dans  la  joye.  Le  mari  mene  le  foir  fa 
femme  ä famaifon,  & le  manage  eftter- 
mind. 

Quoiquc  les  Negres  puiffent  avoir  au- 
tant  de  femmes  qu’ils  en  peuvent  acheter 
& nourrir,  il  eft  certain  que  la  premiere 
eft  la  maitrefle,  für  tout  quand  eile  a un 
enfant  male.  Il  y a meme  des  pais  oü 
le  mari  ne  peut  pas  prendre  d’autres  fem- 
mes  fans  le  confentement  de  la  premiere, 

en- 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  2S7 
cncore  ne  paflfent-elles  que  pour  des  con- 
cubines,  qui  font  encore  afTex  inaitrefles 
d’elles-m£mes . & dont  le  mari  feinet  pcu 
en  peine.  Les  prerogatives  de  la  premie- 
re  font  d’avoir  les  clefs  & la  difpofition 
de  tout  ce  qu’il  y a dans  la  maifon,  de 
diftribuer  aux  autres  & aux  efclaves  le 
travail,  & de  leur  en  faire  rendre  comptc, 
& de  coucher  trois  nuits  confecutivcs  a- 
vec  leurs  maris,  pendantque  les  autres  ne 
joüiffent  de  leurs  faveurs  qu’a  tour  de  rol- 
le, & felon  l’anciennete  & le  credit  que 
leur  donnern  leurs  appas. 

Cela  ifempeche  pas  qu'il  ify  ait  des 
Marchands  & des  Capitaines  qui  ont  un 
troupeau  de  douxe  ou  quinze  femmes  ou 
concubines,  qui  lui  font  d’autant  plus  a- 
grdables  qu’ eiles  lui  donnent  d’enfans. 

Il  s’en  faut  bien  que  les  femmes  de 
Guinde  foient  aufli  fdcondes  que  cellesdu 
Senegal;  quand  m£me  elles  leferoient, 
dies  ne  pourroient  pas  avoir  tant  d’enfans 
qu’elles,  parcc  qu’clles  font  obligees  de 
les  allaiter  pendant  quatre  ans,  termebien 
long  qui  les  empeche  d’etre  fouventgrol- 
les.  Je  pourrois  parier  des  femmes  bien 
plus  amplement,  car  elles  en  donnent unc 
ample  maticre , mais  cn  voilä  aflex  du 
inoins  pour  le  prefent. 

J’aiparlddelataillcdes  Negres  au  com- 
mencement  de  cechapitre,&  dela  bontede 
leur  temperament,  il  faut  dire  pour  achever 
qu’ils  ont  de  l’efprit  bien  au  delä  de  ce 
que  nous  nous  imaginons,  ils  ont  du  ju- 
gemeut,  de  la  prudence,  de  la  penetra- 

tion, 


Caia&erc 
des  homme! 


iS8  V o y a g e s 

tion&  deladifcretion;iIs  font  fins  & a droits, 
ils  ont  la  conception  fi  aifde  qu’il  ne  taut 
pas  leur  montrcr  deux  fois  la  meine  chofe 
pour  qu’ils  la  f^achent  faire.  Mais  ils 
font  fourbes  & menteurs,  portezaular- 
cin  plus  qu’on  ne  peut  dire,  yvrognes  & 
luxurieux  au  dernier  point  , & fi  nvares 
qu’ils  croyent  faire  un  gros  prdfent  quand 
ils  donnern  quelques  fruits.  ä un  blanc  , 
encorene  les  donneroient  ils  pas  s’ilsn’en 
cfperoient  dix  fois  la  valeur. 

Ils  ont  la  memoire  excellente  ; quoi 
qu’ils  ne  fijachent  ni  lire  ni  ecrire  , ils 
ii’oubHent  jamais  rien,  ils  ne  fe  trornpent 
jamais  dans  leurs  coinptes;  les  moindres 
circonftances  leur  font  aufii  prdfentes  au 
bout  de  plufieurs  annees , que  les  faits 
les  plus  confiderables  le  font  aux  autres 
au  bout  de  quelques  heures.  On  peut  dire 
qa’ils  font  les  premiers  hommes  du  mon- 
de  pour  faire  des  commiflions ; dix  per- 
fonnes  chargeront  un  meine  homme  cha- 
cune  de  cinq  ou  iix  commiflions,  & lui 
donnerout  chacune  une  certaine  quantite 
d’or  , il  fera  toutes  ces  commiflions  & 
leur  rendra  compte  de  leur  or  fans  fe 
tromper  d’une  obole.  La  probite  & l’hon- 
neur  font  des  vertus  qui  ne  font  pas  en- 
core  entrees  chez  eux.  Ils  n’aiment  pas 
a payer  leurs  dettes,  ils  font  la  plüpart 
toüiours  prets  ä tromper,  ils  font  vains 
& luperbes.  Les  Capitaines  & les  Mar- 
chanas  ne  regardent  perfonne  qand  ils  paf- 
lent  dans*  les  rues.  Si  quelqu’un  du  mc- 
nu  peuplelcur parle,  ilsnerdpondcntquV 

vcc 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  289 
vec  peine  & avec  un  air  d’authorite;  il  eft 
vrai  qu’ils  ont  des  manieres  plus  poliea 
avec  ies  blancs , für  tout  quand  ce  font 
des  Qfficiers  ou  autres  gens  de  diftinc- 
tion  ils  leur  parle  tu  avec  refpedt,  mais 
ii*s  demandent  auffi  le  reciproque  & font 
ravis  quand  o n les  diflingue  par  quelque 
marque  je  civil ite  & d’amitid. 

Leur  maniere  de  s’habiller  eft  fort  flm- Habillrthcnt 
ple;  Ies  gens  de  diilinäion  ont  pour  Tor- 
dinaire  an  calle^on  de  toile  affet  amplef 
& qui  leur  cou  re  une  purtie  des  jambes, 
par  de  fl  us  lequei  ils  portent  un  morceau 
d’dtoffe  de  foye  011  de  toile  Indienne  de 
quatre  ä cinq  aulaes  de  longueur,  dont 
ils  fe  ceignent  depuis  les  reins  jufqu’au 
deffous  des  genoux  >,  & dont  ils  laiffent 
trainer  les  bouts  a terre  Tun  devant  & 

Tautre  derriere  Quand  la  toile  ou  fetofte 
eft  large,  ils  s’en  enveloppent  depuis  le 
fein  jufqu’au  gras  des  jambes,  & jettent 
les  bouts  für  uneepaule  comme  fl  c’etoit 
un  manteau.  Leurs  femmes  ont  foin  de 
les  peigner  & d'aecommoder  leurs  che- 
veux  & leur  barbe  quand  ils  en  ont.  La 
plupart  portent  des  chapeaux  d Europe, 
ils  en  font  auffi  d’ecorcesd’arbres,  depail- 
lc,  de  peaux  de  chevres;  il  n’y  a que  Ies 
efclaves  qui  vont  tece  uue,  c’tft  princi- 
palement  a cela  qu’on  Ies  connoit  Oet- 
te  coutume  efl  paflee  chez  eux  des  Ro- 
mains , ou  de  chez  eux  chez  les  Ro- 
mains. 

Les  hommes  auffi-bien  que  les  femmes 
feparentde  coliers,  debraffelets,  dechai- 
Tom,  L N »CS 


1Q0  V O Y A C E .$ 

nes  de  pied,  1c  toutenfild  proprement  dans 

du  ti\  compofd  de  l’ccorce  de  Parbre  des 

Fetiches;  les  fernmcs  des  Marabous  lefi- 

lent , & les  ,Maraboux  le  vendent  bien 

eher. 

A l’dgard  du  menu  peuple  desenvirons^ 
des  pecheurs  d’or  oudepoiffons,  deceux 
qui  cultivent  la  terre,  un  fi  grand  attiraii 
de  vetemens  les  incommoderoit : ils  n’ont 
qu’une  corde  autour  des  reins  pour  foute- 
nir  an  petit  morceau  de  pagne  oude  toilc, 
qui  couvre  en  partie  leur  nudite  par  de- 
vant.  Les  enfans  des  deux  fexes  vont 
tout  nuds  jufqu’ä  douze  ou  quinze  ans, 
il  y a m£me  des  endroitsou  les  filles  n’ont 
des  pagucs  que  quand  ccux  qui  les  ont 
epouftes  leur  en  ont  donnd , de  forte  que 
quand  elles  femt  laides  ou  que  quelques 
aucres  raifons  les  ont  empechdes  de  trou- 
ver  m ad.,  elies  vont  toutes  nues  a trente 
ans  comme  elles  alloient  a dix. 

Les  Ncgres  quelques  riches  qu’ils  foient, 
fe  deshabillent  des  qu’ilrs  fout  rentrez  chez 
eux,  ils  plient  ou  font  plier  leurs  hardes 
dt  les  mettent  proprement  dans  les  coftres 
qu’ils  achetent  des  Europeens.  Ilsaiment 
a changer  fouvent,  mais  non  pas  ä en  a- 
voir  de  neuves,  au  contraire  ils  veulent 
que  les  Stoffes  qu’ils  achetent  foient  bon- 
xies  & de  durde.  Quoique  les  nouveautez 
leur  plaifent,  quand  elles  ne  leur  coütent 
rien,  il  s’en  foucient  peu  quand  il  les  faut 
acheter.  Les  Ncgres  du  Senegal  fontd’un 
£oüt  tont  different* 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  29t 

J’ai  deja  parld  de  leurs  cafes , & j’ai  dit 
qu’elles  dtoient  prefque  toutes  bät-ies  für 
!e  meme  modele,  & que  les  modcs  des 
Ncgres  out  re^ü  peu  de  chöngement  ju£d 
qu’a  prdfent.  II  faut  pourtant  convenir se^ueurs K 
que  Ics  Rols  & les  grands  Seigneurs 
c’efl-ä-dire  les  Capitaines&  lesMarchands 
de  la  cöte  d’Or,  iur tont  ceoxquifont  voi- 
lins  des  Forts  & des  Comptoirs  des  Eu- 
vopdens  ont  fait  exccption  ä cette  regle*' 

O11  reimrqne  depuis  un  noi-nbre  d’anndes 
qtf  ils  Mtiflcnt  aflez  dans  le  goüt  des  Eu- 
TOptfens;  leurs  maifons  font  qnarr£cs , ils 
ont  plnfieurs  chambrcs  bien  plus  £lev£es 
qu’elles  n’ctoicnt.autrefois,  on  cn  voic  ü 
deux  etages  y compris  lc  rez-de-chnuffee, 
les  rnurailles  ne  lbnt  que  de  terre  battue, 
qui  fans  £crc  liee  avec  dein chaux, ne laiffc 
pas  d’ftre  bonne  & de  fouten’k  les  plan- 
chcrs  & un  toit;  il  eft  vrai  que  leurs  plan- 
chcrs  font  legers , & que  leurs  toits  ne 
font  pas  pefms,  11’etant  compofefc  qued-e 
menus  bois  pliez  enances  de  paniers,  Cou- 
verts de  paille  ou  de  feuilks  de  rofeaux 
& de  palmicrs  nnttez  proprement , & 
d’une  epaiffeur  fuffifantc  pour  les  garantir 
xles  pltryes  les  plus  longucs  & des  ardeurs 
du  -Soleil.  Ils  n’ont  pas  encore  jugd  ä 
propos  de  couvrir  leurs  maifons  de  tuilles, 
quoi  qu’ils  voyent  que  les  Europdens  s’en 
fervent  pour  les  leurs.  La  terre  dontils 
font  leurs  murailles  feroit  des  briques  & 
des  tuilles  excellcntes  ; mais  leurs  char- 
pentes  font  trop  foibles  pour  fotitenir  cc 
poids  : d’ailleurs  ii  les  tuilles  reiißent  a 
N 2 la 


1<)1  V O Y A G E S 

!a  piuye,  il  eft  certain  qu’elles  ne  garan- 
tiiFent  pas  de  lachaleur  conime  unedpaifle 
«oatinellesä  ^ouverture  de  paille.  Quelques  Officiers 
fcwspoitcs.  fe  font  mis  lur  le  picd  d’avoir  deux  efcla- 
vcs  armez  de  liguayes  aux  portcs  de  leurs 
chambres  pour  les  garder,  ces  fentinelles 
fe  relevent  de  tems  en  tcms. 

Les  mailbns  des  femmes  font  ä cötdde 
celle  du  niari,  chacune  eit  en  particulier 
dans  la  fienne  & y dleve  fes  enfans.  Elles 
mangent  rarement  enfembie  . & encore 
plus  rarement  avec  leurs  maris.  Elles  ont 
toute  la  difpolition  du  rnenage,  les  hom- 
mes  ne  le  mdlent  que  du  commerce,  ds 
la  pdche  ou  autre  travai], 

Maojcr«  de  Des  la  pointc  du  jour  les  jcunes  filles 
fakclc'pain.  battent  le  ris  & le  mahis  dans  un  mor- 
tier  de  bois , & quand  il  eit  dcrafe,  eiles 
achevent  de  le  reduire  en  farine  lur  une 
pierre  platte  avec  un  caillouuni,  ä peu 
pres  comme  les  broyeurs  de  couleur;  el- 
Jes  inettent  enfuite  l’eau  tiede  dans  leur 
farine  avec  du  lei,  la  paitrilfent  & parta- 
.gent  la  p*Ue  en  petits  pains  qu’ils  metteut 
dans  un  grand  pot  de  terre  qu’elles  ont 
bien  fait  chaufer  , eiles  1c  ferment  avee 
un  large  couvercle  de  terre  Charge  de  char- 
bons  ardens  comme  nous  faifons  quand 
nous  nous  fervons  de  tourtieres  de  cui- 
vre;  le  pain  cuit  de  cette  fa^on  & xnan- 
g<5  frais  eft  bon,  & ons’y  accoütume  aifd- 
xn  ent 

Manierede  nianßent  Plus  P°^°11  quedevian- 
fairciicuiü-de,  & plus  de  legumes  que  de  poilfon; 
^c.  leur  maniere  plus  ordinaire  d’accommo- 

der 


2N  G uinä’e  et  a Cayewk,  293 
der  le  poillon,  eft  de  le  faire  cuire  dan& 
j’eau  avec  du  fei,  de  la  maniguette  & de 
Phuile  de  palme  : eile  eit  bonne  quand 
eile  eft  nouvelle,  & vaut  notre  bcurre. 

Les  Seigneurs  & les  JVlarchands  on t 
jfait  apprendre  la  maniere  de  faire  la  cui- 
ftne  ä leurs  efclaves  chez  les  EuFopdens, 
il  y en  a qui  fe  font  rendus  tres  habiles* 

& qui  fom  une  fouppe,  un  ragoüt,  une 
fricalfee  auffi  bien  qa’en  France.  Ceux 
qui  om  de  parerls  Officiers  mangent  com- 
me  les  Europas  & fe  font  fervirpar  leurs 
efclaves. 

11$  ne  font  ordinairement  qae  deux  re-  tesWera* 
pa«  par  jotir;  le  premkr , eft  ä une  heure}JJ"|^3 
apres  1c  lolcjl  leid;  Älcfecond,  auioleUkwm«^ 
couchant.  11$  mangent  beaucoup  & fern- 
bient  d^vorer  plötAt  que  mangerf  & ce- 
pendant  ils  ont  toujoursfaim,  cequivient 
de  la  chaleur  de  kur  eltomach,  quidigere 
promptement  les  viandes  crues  comme 
celles  qui  font  cuites. 

11  s ne  boivent  le  matin  que  de  Peau  ou 
du  Pito,  qui  eft  une  petite  bierre  faite  de 
mahis,  aflez  agreable;  ils  boivent  le  vinLeursBoii 
de  palme  le  foir,  parce  que  ceux  qui  fontfoas. 
le  commerce  de  cevin,  ne  I’apportent  que 
vers  le  foir;  il  faut  le  boire  für  le  chainp, 
autrement  il  s’aigrit  & ne  peut  plus  fervir 
que  de  vinaigre;  on  en  peut  faire  de  l’caa 
de  vie,  aufli-bien  que  du  ris  & du  mahis, 
comme  on  en  fait  dans  les  Indes  Orienta- 
les; les  Europeens  ont  6t6  aflez  fagesjul- 
qu’ä  prdfent,  pour  ne  leur  pas  enteignet 
ce  fecret.  J’ai  dit  dans  ma  Relation  de 
N 3 l’A- 


294  V O Y A C E 5. 

TAfrique  Occidcntale,  comment  fe  faitle 
vin  de  palme  , je  ne  le  repeterai  point ici; 
Ce  qu’on  doic  remarquer,  c’dt  qu’avant 
de  boire  ils  eu  verlern  un  peu  ä tcrre  a 
rhonuear  de  leuriv  Fetiches , & pourdou- 
ner  a boire  ä leurs  parens  decedea. 
Marchczde  H y a de«  marchez  reglet  dans  tous  Ies 
lacötecTOx.  Villages  de  la  coted’Ür, on  y trouve abon« 
dammenr  tont  ce  qui  eit  n&dfaire  ä lavie* 
& tout  ce  qui  peut  entret  dans  le  commer- 
ce. La  Monnoye  courante  de  cettecöte* 
eft  de  l’Or  en  poudre;  dans  d’antres  en- 
droits,  dont  nous  parlerons  ci-apres,  ce 
Tont  des  Bouges  ou  Cauris. 

Tl  v a dans  cliaque  Village  uue  place 
deilince  poui  Je  marche,  eile  eit  ordinai- 
rement  au  miiieu  du  Village;  chaque  deiir 
t6c  a Ion  quartier  particulier,  lesprix  lönfc 
rdglez,  il  eit  tres  rare  qu’il  y ait  du  bruit. 
A !a  pointe  du  jour  les  gens  de  la  Cam- 
pagne y npportent  des  Cannes  de  fucre,des 
figues,  des  patates,  des  ignames,  des  ci- 
rrons,  des  oranges,  dn  ris,  du  mahis,  de 
Ja  maniguette,  des  oeufs,  despoulets,  du 
pain,  du  poifibn  de rivierei  Unpcuapre* 
midi,  d’autres  apportent  du  vin  de  palme 
& d’autres  denr^es;  & für  le  foir  on  voit 
arriver  le  poiilbn  de  mer  & le  tabac ; ordi- 
nairement  il  eit  en  fern* lies  que  chacun 
fait  fecher  comme  il  te  juge  ä propos.  II 
n’approche  pas  de  celui  du  Brdil  que 
Jes  Portugals  apportent,  dont  les  Negres 
connoilfeut  la  bont6  6c  fonc  la  differeu- 
cc. 


L’on 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  295* 

L’on  neconnoit  poiut  le  credit  dans  ces 
inarcbez  , toiu  s’y  paye  comptant  & eil 
or;  ils  ie  prennent  avcc  le  bout  du  doigt 
pour  les  petites  choies,  mais  ils  le  pefent 
quand  les  chofes  lbm  plus  de  confequen- 
cc. 

Leurs  balances  font  compofdes  dedeux  Meiere  d& 
petites  plaques  de  cuivre  lufpendues  aux  pcl« l’or. 
deux  bouts  d’un  petit  bäton  , au  milieu 
duquet  ils  font  une  boucle  avec  du  fil, 
dans  laquelle  ils  pa/Ient  le  poucc  de  la 
ma  in  gauchc.  Ils  le  fervetn  au  lieu  de 
poids  de  cuivre  ou  de  plomb,de  certaines 
graines  appellees  Tacovs  qui  peuventpefer 

valeur  de  deux  fols  d*or  ; cette  maniere 
de  pefer  eft  longue  * les  Marchands  ne 
s’en  fervent  point , ils  ont  des  balances 
& des  poids  qu’ils  achetent  des  Euro- 
pdens. 

Les  Rois  du  paVs  ne  levent  auenn  im- 
pöt  für  ce  qui  fe  vend  ä ces  marchez ; ils 
en  levent  aux  grands  marchez  qui  fetien- 
nent  deux  fois  l’annde,  & qui  relfemblent 
beaucoup  ä nos  foires. 

Au  reite,  les  marchez  & les  foires  ne  fe 
tiennent  jamais  les  jours  qui  leur  tiennent 
Heu  de  Dimanche,  qui  eft  notre  Mardi.  LfUr  ;0UI 
Ces  jours  la  perfonne  ne  travaille  , lesXCpos. 
paifans  11’apportent  rien  au  marchd , tout 
commerce  eft  interdit,  ä moins  qu’il  nc 
fe  falfe  ä bord  des  Vailfeanx  qui  font  eil 
rade. 

Le  Chriftiamfme  n’a  pas  fait  de  grands 
progres  dans  ce  paVs,  la  pluralite  desfem- 
mes  y fera  toöjours  nn  obftacle  invincible* 

N 4 JLe 


2^6  V O Y A G E $ 

Le  JudaiTme  ni  le  Mahometifmc  n’y  ont 
pas  encore  pendtre.  Une  idolatrie  melde 
d’une  infinite  de  fuperilitions  quel’avarice 
XeH^’on  dci des  Marabous  entretient , eil  la  religion 
< öud’Or  a dominante  da  paVs.  11  efl  difEcile  dedon- 
ner  une  idee  un  peu  diftinöe  de  leur  cul- 
te.  Ils  fijavent  en  gros  qu’il  y a un  Dieu 
Createur  du  CieL  & de  la  tcrre  y qui  efl: 
bon  & qui  comble  de  biens  ceux  qui  le 
ccHMiaiiTent  & qui  l’adorent^  ils  l’appel- 
lene  leDieu  des  blaues..  Ils  croyent  que 
que  les  ames»  ne  incure  nt  pa$„  mais  kurs 
fentii:QQi:üiS>  fiiur  la  u&iLuire  dies»  ames  iouir  dies 
$>Üis$  i®Trtü)lfcrs>  „ jwäiliqiÄs»  «pme 

mnes  out  tarn  <&  tLoiif  ,,  <&  apAdlflcs  iÜMcf- 
freut  encore  les  foefoms  de  cette  vie;  du 
teile  leur  ignorance  fair  pitiie. 

Leur  culte  eil  toat  eruier  ponr  lesFeti- 
ches,  ce  font  leurs  Dieux,  ils  ies  craig- 
nent  & ne  les  aiment  point,  ils  les  prient 
pour  dviter  d'en  etre  mnlrraitez , carceux 
qui  ont  uu  peu  plus  d’efprit  que  les  autres, 
conviennent  qu’ils  n’en  peuvent  attendre 
aucun  bien. 

Ct  quec’cft  Ces  Faches  n’ont  aucunc  forme  ou 
«juelcsFeti-  figure  determinee;  c’eft  un  os  de  poulet, 
une  tete  feche  d’un  finge,  une  arrdte  de 
poiffon,  un  caillou,  un  noyau  de  datte, 
une  boulle  de  fuif,  dans  laquelle  onalar- 
de  quelques  plumes  de  perroquet,  un  bout 
de  corne  plein  de  diverfesordures , &mil- 
le  autres  chofes  femblables.  Ce  font  leurs 
Marabous  qui  leur  vendent  ces  Dieux  ri- 
dicules,  en  Phonneur  defquels  ilslesobli- 
£ent  ä ccrtaines  obfervances,  dont  il  y en 

a de 


em  Guime’e  et  a Cayenne;  297 
a de  tres-difficiles  , & aufquelles  cepen-' 
dant  ils  n’oferoient  manquer  , dans  la 
crainte  de  mourir  für  le  champ.  II  y en 
a ä qui  il  eftdcfendu  de  mangerdu  boeuf, 
d’autres  qui  ne  pcuvent  manger  du  cabrit, 
de  certains  poilfons  ou  oifeaux,  de  boire 
ccrtaines  liqueurs,  ils  fe  laifleroient  plü- 
t6t  tuer,  que  de  faire  le  contraire.  Ces 
Fetiches  ne  font  que  pour  les  particuliers; 
les  Rois  de  les  paVs  en  ont  d’autres  qu'ils 
appellent  les  grands  Fetiches,  qui  confer- 
vent  le  Prince  ou  le  pais  ; teile  eft  quel» 
quefois  une  montagne,  un  gros  rocher, 
un  grand  arbre,  quelque  gros  oifeau.  Si 
quelqu’un  par  accident  ou  autrementtuoit 
un  de  ces  oifeaux  , fa  vie  feroit  fort  ea 
danger  ; (i  au  contraire  il  vole  dans  le 
jardin  d’un  particulie^,  il  s’imagine  que 
c’eft  un  prc'fage  de  bonne  fortune , & 
ne  inanque  pas  de  lui  apporter  ä man- 
ger. 

Ils  ont  de  grands  arbres  au  pied  def- 
quels  ils  facrifient.  Ils  font  perfuade?, 
que  li  on  venoit  ä couper  un  de  ces  ar- 
bces,  tous  les  fruits  du  paVs  feroient  per- 
dus  ; & ceux  qui  auroient  commis  un 
tei  crime  punis  de  mort  irremifliblement. 
Les  Hollandois  peuvent  en  diredes  nou- 
veiles  , il  y eut  dix  de  leurs  gens  maf» 
facrez  le  8.  de  Mai  15-98.  ä Moure  , 
pour  avoir  coupd  un  de  ces  arbres.- 

Les  montagnes  les  plus  hautes , & für 
lesquelles  011  l^ait  que  le  tonnerrea  tom- 
b 6 plufieurs  fois,  font  refpedtdes  de  ces' 
peuples  & regardees  comme  la  derneurc 
• N £ 4r 


298  V O Y Ä G E $ 

de  leurs  Fetiches;  & comme  ces  pauvres 
Dieux  peuvenr  avoir-  des  befoins  preflans 
dans  ces  lieux  deferts  & incultcs,  ils  ne 
nianquent  pas  d’aller  leur  porter  au  pied 
de  ces  inontagnes  du  ris,  du  mil,  du  111a- 
his  , du  pain,  de  l’huile  de  paJme  , du 
vin,  en  un  mot,  de  tout  ce  qu’ils  peu- 
vent  avoir  befoia  pour  boire  & pour  man- 
ger. 

Les  Chinois,  demeurant  ä Batavia,  font 
la  meine  chofe  pour  leurs  morts,  & nc 
nianquent  pas  d’aller  porter  für  leurs  tom- 
bea.ni  dequoi  leur  faire  faire  bonne  chere. 
Les  Soldats  Holl  and  ois  de  Ia  garnifon  de 
cette  place  s’en  accommodoient  & allo- 
ient  manger  ce  qui  etoit  deftindaux  morts. 
Hiftoire  du  L s Chinois  s’eii  ^taiit  apper^us,  s’avife* 
cultc  des  rentd’empoifouner  ce.s  vivres,  &cesgour- 
a mands  cu  moururent.  Le  Gdiufral  Hol- 
landois  en  ayant  fait  grand  bruit,  &mena- 
<;ant  de  chätier  les  Chinois,  ils  rdpondi- 
reut  que  c’etoit  un  ragoutdont  leurs  morts 
ne  s’etoient  jamais  plaints,  & qui,  felon 
les  apparences,  n’etort  pas  bon  pour  les 
vivans  pour  lefquels  ii  11’etoit  pas  deftine, 
& la  chofe  en  demenra  la. 

Voici  de  quelle  maniere  ils  celebrcnt 
leurs  Dimanches.  Apres  s’etre  lavez  bien 
plus  exa&ement  que  les  autres  jours,  & 
s’etre  parez  de  leurs  plus  beaux  habits,  ils 
s’aflemblent  dans  la  place  oü  eft  l’arbre 
qu’ils  appellent  l’arbre  de  la  Fetiche,  de 
l’ecorce  duquel  ils  font  le  fil  qui  fert  aen- 

iis^ci^Tc«  ^er  ces  meu^es  ^’or  dom  J’ai  Par^  C1* 
leur  Dimaa-  devant,  ils  dreilent  uaegrandc  takle  au  pied 
die.  de 


en  Guine?£  et  a Cayenne  *99 
de  cecarbre,  fls  en  ornent  Ies  picds  avec 
des  couronnes  de  fleurs  & de  branchcs 
d’arbres,  ils  la  couvrcnt  deris,  de  mil, 
demahis,  de  pain,  de  fruics,  de  viandc, 
de  poiiToii , d’huflc  de  pahne  & de  vin, 
afin  que  la  Fetichc  du  Village,  accompa- 
gnee  de  toutes  les  Fetiches  des  particu- 
liers  qui  compofent  l’aflemblce,  puillcnt 
faire  bonne  chere,  pendaut  qu’il  chantent 
& qu’ils  datifentde  toutes  leurs  forcesau- 
tour de  l’arbre  au  fon  de  pluiieurs  baffins 
de  cuivre  & autres  irvftrumens  de  leur 
mufique  barbare*  C’eit  dans  ces  exerci- 
ces  qu’ils  paflent  toure  la  jouniee.  Sur 
le  foir , ils  fe  lavent  cncore  plus  foigneu- 
lement  qu’ils  n’ont  fait  le  matin  , & les 
pai'fans  etant  alors  arrivez  chargez  de  via 
de  Palme  qu’ils  füllt  obligez  d’apporter 
pour  la  cdremonie,  le  eher  du Vii läge  lc 
dilhibue  ä toute  la  compagnie,  qui  s’en 
retourne  fouper  chacun  chez  foi , obfer- 
vam  de  repandre  ä terre  plus  de  vin  qu’i 
1’ordinaire,  afin  d’honorer  leurs  Fetiches 
& les  faire  boire.  Le  feftin  fervi  aupiedde 
l’arbre  appartient  aux  Marabcus,  qui  en 
ont  plus  befoin  que  les  Fetiches,  & plus 
d’appetit  qu’elles. 

Tel  eil  leur  culte  impertinent,  dont  les 
plus  fpiritueis  d’entre  cux  ne  f^auroient 
rendre  la  moindre  raifbn.  Ils  demeurent 
dans  le  lilencc  quand  on  les  en  interroge, 
ils  baillent  les  yeux  en  le  contentanr  de 
dire:  vousftes  heureux  vous  autres  blancs, 
d’avoir  un  Dicu  bon  qui  vous  donne  tous 
vos  befoins , & qui  ne  vous  mal-traite 
N 6 pas. 


300  VOTAGES 

pas.Lorfqu’il  s’deve  quelque  orage  & qu’fls 
cntcndent  le  tonnerre  , ils  fe  reiifer*nent 
dans  leurs  cafes,  on  n’en  trouve  pas  un 
dehors,  ils  paroilfem  failis  de  frayeur,  & 
quand  ou  leur  en  demande  la  raifon y 
ils  difent  que  le  Dien  des  blancs  dt  enco- 
lere. 

Les  habitans  de  la  cftte  d*Or  difent  que 
leur  Dieu  eit  noir,  & leurs  Marabous  af- 
furent  qu’il  leur  apparoit  fouvent  au  pied 
de  l’arbre  des  Fetiches,  fous  la  figure  d’un 
llicralgncnt grand  chien  noir.  Ils  ont  appris  des  blancs 
exncmc-  que  ce  gralKi  chien  noir  s’appelle  le  Dia- 
Äitnt  -e  . jj  ne  faut  qUC  prononccrxe  nom  de^‘ 
vant  eux  &yjoindre  quelqueimprdcation, 
coinme  le  diable  t’emporte  ou  tc  tordg.  le 
col,  pour  les  faire  trembler  & tomber  erb 
ddaillance. 

^lauvais  Rien  n’elt  plus  vifible  & plus  rdcl , que 
tiaitemens  l'empire  que  le  Demün  a für  eux , & les 
tju'iis  en  se-mauva;s  traitemens  qu’ils  en  re^oivent;on 
fßiYcnu  jes  entcncj  crier,  & on  voit  les  meutrif» 
fures  & les  autres  marques  des  coups 
qlfil  leur  a donne.  II  dt  vrai  qu’il  a la 
difcretion  de  ne  leur  calfer  ni  brasnijam- 
bes,  mais  il  les  bat  quelqucsfois  avectant 
d’inhumanitd  , qu’il  les  met  für  Iegrabat> 
pour  plulicurs  mois  , c’dl  alors  que  les 
Marabous  font  bien  leurs  affaires,  ils  exi- 
gent  de  ces  malheureux  des  prefens  & des 
offrandes,  fans  quoi  ils  les  menacent  que 
les  Fetiches,  qui  fontirritees,  acheveronc 
de  les  alfommer. 

?omber:»  Des  Marabous  vendent  des  petits  cro- 
itsMaxar  chets  da  bois-,  ä peu  pres  coinme  font 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  303 
ceux  dont  on  fe  fcrt  pour  tirer  ä foi  les 
branches  des  arbres  ; ils  difent  que  c’eft 
le  diable  qui  les  apporte  au  pied  del’arbre 
de  la  Fetiche,  & qu’il  11’eft  pe.pmis  qu’ä 
eux  de  les  en  öter  & de  les  dißribuer  & 
ceux  qui  en  ont  befoin  & qui  les  ache- 
tent  de  ces  fourbes.  11  y en  a pour  con» 
ferver  les  maifons , d’autres  pour  les  ca- 
nots , d’autres  pour  les  teries  enfemen- 
cdes , pour  les  palmiers  , pour  les  parcs 
oü  Ton  retire  les  beßiaux,  pour  les  en- 
fans,  & quoi  qu’ils  loient  tous  de  la  m<5- 
me  figure,  ils  ne  peuvent  fervir  qu’ä  une 
feule  chofe.  On  voit  allez  la  raiion  de 
cette  precifion  ; fous  peine  d’une  mort 
foudaine  il  n’eß  permis  ä qui  que  ce  foit 
d’y  toucher,  beaucoup  moins  de  les  em- 
pörter. 

Un  Catholique  Romain  s’dtant  trouv£äH.ft  . , 
Friderisbourg  pendant  que  les  Prdtendus  saciifice*  ^ 
Reforrnezfailbientleurfervice,s’avifa  d’al-  * 
ler  fe promener  dans  le  Villagedes  Negres; 
il  entra  par  hazard  dans  une  cafc,  oü  il 
rrouva  un  homme  & une  femme  occupez 
ä faigner  un  poulet,  dont  ils  faifoient  de* 
goüter  le  fang  für  des  feüiHes  qui  dtoient 
ä terre  ; il  fe  douta  que  c’dtoit  quelquc 
adle  de  fuperßition  , & ne  jngea  pas  i 
propos  de  les  interrompre.  Il  vit  donc 
qu’ils  firent  fortir  tout  le  fang  du  poulet, 

& lors  qu’il  n’en  fortit  plus,  ils  le  coupe- 
reut  en  morceaux  & les  arrangercnt  für 
lesfeuilles;  apres  quoi,  le  tournant  l’ua 
vers  l’autre,  les  bras  pendans  commedes. 

;£ens  qui  font  dans  Fafflidion^  ils  repete-^ 

K7  xen*. 


302,  V 0 y A G F s 

plulieurs.  fois  ces  paroles  : me  cufa,  mecu - 
Ja,  me  cufa,  qui  iignifienc  en  leurlangue, 
J'ois  mo:  bon , fois  moi  hon,  La  cerdmonie 
achevee,  il  leur  demanda  la  lignificatioa 
de  ce.  qu’ils  yenoient  de  faire.  Ils  lui  di- 
rent  que  la  Fetiche  les  avoit  battus,  & 
qu’ils  lui  donnoient  ä manger  pour  l’ap- 
paifer ; ils  l’avertirent  de  ne  pas  toucher 
aux  feuilles  ni.  au  poulet  qui  dtoit  dcffus, 
Palfurant  que  s’il  lefaifoit  il  mourroitfur 
le  champ.  Le  Catholique  jugea  qu’il  fe 
prefentoic  une  ocealion  favorable  pour  de- 
tromper  ces  pauvres  gens;  il  prit  le  foye 
du  poulet,  & Penvoya  rörir  par  fon  va- 
ler,  & le  mangea  en  leur  prdfence,  il 
donna.  le  rede  du  poulet  ä des  chiens  & 
a des  cochons,  qui  n’en  rc^ürent  auctm 
xnal ; il  leur  demanda  oü  ctoit  leur  Fe- 
tiche, ils  le  conduilirent  dans  une  petite 
cour  & lui  montrerent  une  tuiile  entor- 
tillee  de  paille,  Paflurant  que  c’etoit  lä 
la  Fetiche  qui  les  avoit  battus,  dont  ils 
avoient  bien  rdcllement  les  marques  fur  le 
corps.  Allez,  leur  dit  le  Catholique,  ne 
craignez  plus  la  Fetiche,  eile  nevousbat- 
tra  jamais.  11  la  mit  en  pieces  für  le 
champ,  & les  jetta  hors  de  la  cour;  il  tit 
une  petite  croix  de  bois  qu’il  attacha  au 
mur,  leur  apprit  ä faire  lc  figncdelacroix, 
rompit  tous  les  crochets  qu’il  trouvadans 
leurmaifon,  & leur  dit,  que  fi  le  diable 
venoit  pour  les  battre,  ils  u’avoient  qu’a 
prendre  des  petites  croix , qu’il  leur  don- 
noit,  faire  le  figne  de  la  croix  für  cux , & 
qu’il  s’eufuiroic  auffi-tör* 


en  Guine’e  et  a Cayfnnej 
Le  bruit  de  cette  a&ion  s’etant  aultl- 
tü)t  repandu  dans  le  Village,  il  } eutpluft- 
eursNegrcs  qui  lu? apport  eceat  ieursFetiches 
& leurs  crochets , il  brifa  les  uns  & brula  les 
autres,&leur  donna  ä la place  de  petites  croix  > 
Ge  zel 6 Catholique  n’eu  demeura  pas 
la,  il  le  tit  conduire  a la  grande  Fctiche 
du  pai's  , autoui*  de  laquelle  ils  s’alfem- 
bloient  pour  celebrer  lcurs  Dimanches.  El- 
le etoit  hors  du  Viilage  dans  une  plaine; 
il  trouva  que  c’dtoit  une  große  pierre taute 
couvertc  de  terre,  für  laquelle  il  y avoit 
un  tres-grand  nombre  de  ces  crochets  de 
bois  , il  les  rompit  toos  ä l’aide  de  fon 
valet,  döcouyrit  la  pierre  , jetta  de  tous 
cötez  la  terre  dont  eile  etoit  couverte,  & 
s’en  al la  chez  uu  des  Marabous^a  qui  il 
demandades  Fetiches  a acheter.  Vousen 
avez  un,  lui  dit  le  Marabou,  voyantqu’ii 
tenoit  ä ki  main  un  de  ces  crochets,  mais. 
eile  ne  vous  lervira  de  rien  li  vous  ne  ine 
la  payez.  En  difpuratu  für  le  prix  il  letira 
jufqu’au  lieu  oü  etoit  la  grande  Fetiche; 
la  vüe  de  ce  pretcndu  facriiege  fit  poulfcr 
des  cris  dpouvantables  au  Marabou,  fes 
compagnons  y accoururent,  & quand  ils 
apprirent  du  Gatholique  que  c’ctoit  lui 
meine  qui  avoit  faitce  desordre,  ils  fe  mi- 
rent  ä crier  miracle  de  ce  qn’ii  dtoit  en- 
core  eil  vie  apres  une  teile  adiion.  C’elt 
moi,  leur  dit  le  Gatholique,  qui  ai  ren- 
verfe  l’objet  de  votre  fuperftition ; je  nc 
crains  point  le  diable  qui  n’a  aucun  pou- 
voir  für  les  Chrdtiens.  Il  ne  faut  craiudre 
<5c  dimer  que  pieu  qui  a fait  la  Ciel  & la 

terre. 


J04  Vo  Y A G E S 

terre.  Voilä  une  croix  für  laquelleeftmort 
fon  Fils  unique  pour  racheter  leshommes, 
je  la  plante  ä la  place  de  votre  Fetiche,  II 
quelqu’un  y touche  ou  s’en  approche  au- 
trement  qu’a  genoux  & avec  un  profond 
refpedt  , il  vcrra  de  quelle  maniere  le 
Dieu  Tour-puiflant  que  les  Chrdtiens  a- 
dorent , le  chätiera.  Ces  Marabous  & 
ceux  qui  les  avoient  fuivis  s’enfuirent 
chez  eux  en  jettant  des  cris  dpouventa* 
bles. 

Habits  des  L’habit  des  Marabous  reflemble  affex  ä 
^laxabous.  une  cotte  d’armes  de  große  roileoudefer- 
ge,  Air  laquelle  ils  portent  des  bandoul- 
lieres  chargdes  d’oflemens  de  poulets  brü- 
lex  , ä peu  pres  comme  nos  pelerins  de 
faint  Michel.  Ils  ont  le  refte  du  corps 
nud;  ils  ont  feulement  force  jarretierej 
compolces  de  fil  de  l’arbredes  Fetiches, 
oü  font  eniildes  des  raffades  & autres  pe- 
tits  bijoux. 

On  ne  peut  dire  jufqu’oü  va  le  ref- 
pedt  que  lespeuples,  les  Seigneurs  & les 
Rois  memes  ont  pour  ces  fourbes;  ils 
leur  donnent  tout  cequ’ilsont,  afind’ob- 
tenir  d’eux  qu’ils  prient  les  Fetiches  de 
leur  etre  favorables,  & de  ne  leur  point 
faire  du  mal.  Leur  fuperftition  eil  fi  fort 
enracinde  ,qu’il  paroit  tres  difhcile  de  les 
en  ddtromper;  de  forte  que  quoiqu’il  leur 
arrive  , la  Fetiche  n’a  jamais  tort;  c’eft 
toüjours  cux  qui  lont  en  faute  & qui  onfr 
manqud  ä queique  chof*  qu’Hs  luidevo* 
mit 

Jis 


en  Guine'e  et  a Cayenne/  305* 

Us  reculent  tarn  quMlspeuvcntquand  r . narenrpaa 
}es  veut  obliger  de  jurer  par  leurs  Fetiches,  * o,s  Feu*. 
parce  qu’etant  menteurs  au  fuprfme  degrc 
& cherchant  toüjours  ätromper,  ilscraig* 
nent  de  mourir  s’ils  faifoienr  le  contraire 
de  ce  qu’ils  auroient  jurd  für  leurs  Feti- 
ches.  Je  crois  pourtant  bien  qu’il  y a lä 
coinme  autre  part  des  efprits  forcs  ou  des 
impies,ä  qui  un  pareil jurement  nefait  pas 
grand  peur. 

La  Fetiche  efl  chez  eux  ä peu  pres  ce 
oue  la  bouche  de  verit<5  etoftchez  nos  an- 
ciens.  La  plupart  des  Negres  ne  laiilent 
pas  aller  leurs  femmes  aus  Villages  xo\- 
lins  qu’ils  ne  leur  fallent  jorer  lur  leurs 
Fetiches  qu’elles  leur  feront  fidelles  % & 
pour  les  y engager  encoreplus&roitement, 
ils  leur  font  boire  une  ealebafl'e  de  vin  de 
paline  , danslaquelle  on  a trempe  le  her- 
bes qui  fervent  ä !a  compofition  des  Fe- 
tiches; ils  font  la  meine  chole  au  retour. 

Si  cette  impr^cation  £toit  de  bon  alloyon 
enterreroit  bien  des  femmes,  elles  vivent 
cependant  & font  leurs  maris  cocns.  II 
y a longtems  que  les  dems  de  labouchcde 
vdrite  Ibnt  ufdes. 

Il  fe  trouve  pourtant  qnelquefois  des 
gens  fcrupuleux  & timides  , qui  n’ont  pas 
encore  bien  fecoud  le  joug  de  lacoütume, 
en  voici  un  excmple.  U11  Negre  qui  a-  Autrchlf- 
voit  6t6  ä bord  d’un  Vailfeau  Danois , fetoirc« 
vint  plaindre  au  Dire&eur  de  Friderif- 
bourg  qu’on  lui  avoit  vo\6  unmared’or, 
ce  Direäeur  homme  läge  & qni  connoif- 
foic  eil  perfeäion  le  genie  fourbe  des  gens 

du 


$o6 


V O Y A G E S 


da  paVs,  lui  dit  en  lui  prefentant  un  mor- 
^ceau  de  pain;  mangcz  cela  & jurez  par 
votre  Fetiche  que  ce  que  vous  dites  eit 
vrai  , & qu’en  cas  qu’il  foit  faux  , vous 
voulcz  que  le  diable  vous  empörte  dans 
une  heure.  Le  Negre  eut  peur  & aiina 
mfenxs’en  aller  que  de  rifquer  le  paquetä* 
ce  prix-lä. 

11s  celebreut  avec  beaucou?  de  raagni- 
ficence  la  m&noire  des  avantages  dt  des 
viftoires  qu’ils  out  remportdfur  leurs  en- 
ncmis„  Le  Roi  de  Fetu  avoit  gagne  une 
vifibire  für  celui  d’Acavis  & le  Seigneur 
d’Abrambou, dans  laquelle  il  y avoit  eu  quin- 
ic  ä leizc  mille  hommes  tuez  de  part  & 
d’autre.  Son  gendre  qui  commandoit  une 
^aile^ecTdic^^^  de  l’arm^e  dans  cctte  occaiion,  & 
SuVoi  de  quP  demeuroit  ordinairement  au  ViUage 
de  cap  Corfe  , voulut  folemnifer  l’anni- 
verfaire  de  cette  viäoire  l’annee  faivante 
d’ane  mattiere  6elatante.  La  Fetecom- 
rnen^a  des  le  matin  au  cap  Corie;  le 
Prince  y fit  un  Feftin  fomptueux  oü  fes 
fujets  & fes  voifinsfureiuinvitez,  labon- 
ne  chere  & la  joye  durerent  route  la 
journee , on  n’entendoit  que  des  cris  de 
joye  m£iez  au  fon  de  toutes  fortes  d’in- 
firumens,  on  ne  voyoit  de  tous  cAtezque 
des  dances  & des  exercices  de  plailir.  Sur 
le  foir  le  Prince  vint  a Friderisbourg;  le 
Gouverneur  etoit  pres  de  fe  mettre  ä ta- 
ble,  lorfqu’on  entendit  un  grandcri,qui 
fut  iuivi  dans  le  moment  du  fon  des  tarn- 
Trompcttcs^ours  & des  trompettes  d’ivoire  qui  pr£- 
d’ivoiie.  cedoiem  le  Priuce  & Ci  compagnie.  Ces 

trom- 


EN  GüINfc*£  ET  A CAYENNE.  307 
trompcttes  fout  de  dents  d’Elephant  de 
differentes  grandeurs  que  Ton  crcufe  avec 
beaucoup  de  travaii,  & aufquclbs  on  ne 
laifled’epailieur  qu’autant  qu’il  en  taut  fe- 
lon  la  diverlite  des  tuns  qu’on  leur  veut 
faire  produire.  Si  on  eft  curieux  de  voir 
de  ces  trompettes,  jefuis  en  6t at  defatis- 
faire  les  curieux. 

Ce  Frince  etoit  pr^cede  d’un  tambour  Suitefa 
& de  vingt  trompcttes;  il  <5toit  accom- *rirccde 
pagne  d’une  douzainc  de  fes  femmes , d’au-  tu* 
taut  d'Oßiciors  & fuivi  de  foixante  efcla- 
ves  , deux  defquels  portoient  de  grands 
boucliers  dont  ils  le  couvroient,  & deux 
autres  portoiein  fes  fabres , fon  arc  & fes 
fleches. 

Sqs  femmes  etoient  couvertcs  de  Pa-  HabiUem*n* 
gnes  de  Damas  & de  Taffetas,  qui  al- dcsfcam^s^ 
loient  depuis  le  fein  jufqu’au  dcflbus  des 
genoux,  leurs  cheveux  dtoient  ornez  de 
menilles  d’or,  elles  avoient  auxbras &aux 
jambes  des  bracelet»  & des  chaines  de  raf- 
fade  meines  de  menilles  d’ivoire  &d’or,ce 
qui  faifoit  un  tres-bel  effet  für  une  peau 
noire  & luftrde. 

Le  Prince  etoit  ceint  d’une  piece  de  Hab;t  ^ 
Taffetas  bleu  qui  lui  paifoit  entre  les  j am -prince, 
bes,  dont  les  bouts  trainoient  ä terre  de- 
vant  & derriere;  il  avoit  devant  lui  unpe- 
tic  fahre  & un  bonnet  garni  de  pieces  des 
cranes  de  ceux  qu’il  avoit  tue,  & tout 
couvert  de  plumes  ; il  avoit  aux  bras  & 
aux  jambes  plulieurs  tours  de  menilles 
d’or  & dans  fes  mains  deux  dventails  de 
crin  de  cheval  fort  proprement  travaii  lez. 

Aprcs 


30$  V o y a g e s 

Baldeguei  Aprcs  les  complimens  reciproques  que 
le  Prince  & le  Gouverneur  le  firent,  les 
trompetces  firent  un  concert  de  fanfares 
fort  bienexdcutd,  a la  fin  duquel  la  iuite 
du  Prince  fe  fepara,  les  hommes  fe  mi- 
rent  d’un  cAtd  & les  femmes  de  l’autre, 
fes  efclaves  avec  le  tambour  & les  trom- 
pettes  fe  mirent  derriere  lui.  Cette  der- 
niere  troupe  commenfa  alors  un  bal  de 
puerre  que  le  fon  des  inftrumens  regloit, 
il  dura  un  quart  d’heure,  & donna  beau- 
coup  de  plailir  aux  blancs  qui  en  eioiem 
fpeaateurs, 

g . f Le  bal  fini,  le  Prince  donm  fe*  deux 

cwailsä  an  cfclaxe,  &ptitune  la&uaye 
qa’il  fuibit  femblant  de  iancer  ä fe*  fein- 
nies.  Ces  Daines , qui  fe  rrouverent  auffi 
ar  indes,  faifoieiu  la  meine  chofe , pendant 
que  les  efclaves  le  ferrerent  de  tous  cAtes, 
& s'emprefloient  de  le  couvrir  de  leurs 
boucliers. 

Ce  combat  ayant  durd  quelque  tems, 
il  mit  la  main  au  fabre  & courut  ä fesfem- 
mes,  eiles  en  firent  autam;  les  Ofliciers, 
qui  jufqu’alors  avoient  dt d iimples  lpedta- 
teurs,  entrerent  dans  la  mdlde,  les  efcla- 
ves les  fuivirent,  le  combat  devint  gdnd- 
ral , il  fembloit  qu’ils  fe  portoient  de  grands 
coups,  & que  Fattention  des  efclaves  d- 
toit  de  couvrir  la  perfonne  du  Prince,  & 
tous  les  mouvemens  dtoient  reglez  par  le 
fon  des  inftrumens.  Tous  les  adteurs  fai- 
foient  voir  une  vivacite  &unejufteflemer- 
veilleufe  dans  tous  leurs  mouvemens,  qui 
ceflerent  tout  d’un  coup  ä un  cri  que  jet- 

terent 


en  Gu m£f£  et  a Cayenne.  309 
lerent  les  joüeurs  d’inftrumens,  quand  le 
Prince  en  donna  le  fignal. 

Le  Gouverneur  fit  entrer  le  Prince  , fes 
femmes  & fes  Officiers,  dans  une  falle, 
oü  il  leur  fit  fervir  unegrande  collarion. 

11  fit  diltribuer  de  l’eau  de  vie  au  refte 
de  la  troupe;  on  dit  que  cetteFdte  coü- 
ta  plus  de  cinq  eens  marcs  d’or  au  Prin- 
ce. 

On  voit  parmi  ces  peuples  des  Orfd-Artfi& 
vres  habiles,  qui  ffavent  manier  l’or  & enticis«» 
faire  des  bijoux  tres  delicats,  les  charpen- 
tiers  de  canors  y reüfTiffent  parfaitement 
bien  Les  Marchands  qui  viennent  trafi- 
buer  ä bord  des  vaifieaux , n’ont  pour  l’or- 
dinaire  que  deux  hommes  pour  les  condui« 
re;  l’un  ä l’avant,  l’autre  a l’arriere,  le 
Marchand  eft  affis  für  un  petit  liege  au 
milieu,  ayant  fon  fabre  & fon  or  ä cöt 6 
de  lui.  Les  Marchands  qui  viennent  du 
dedans  des  terres  , fouvent  de  deux  ou 
trois  eens  lieues , fe  fervent  des  Marchands 
de  la  cöte  pour  £tre  leurs  courtiers,  mais 
il  faut  qu’ils  payent  un  droit  aux  Rois  des 
pai's  für  les  terres  defquels  il s pulfent;  fou- 
vent les  Rois  de  la  cöte  exigent  d’eux  un 
marc  d’or. 

Le  commerce  de  l’or  dtoit  autrefois 
bien  moiadre  qu’il  ne  l’efl  aujourd’hui, 
mais  il  <£toit  plus  avantageux  aux  Euro- 
pdens.  Les  Negres  droienc  peu  inllruitsde 
la  nature  dt  du  prix  des  marchandifes ; ils 
le  font  auiourd’hni;  ä force  d’drre  from- 
pez,  ils  loiit  devenus  habiles,  il  eftditfi- 
cile  de  leur  eo  impofer , ils  diftinguent  les 

tem- 


gTO  V O Y A C E S 

teintures  aufii  bien  que  c«ux  qui  les  ont 

faites. 

Mais  il  faut  eüre  accoütumc  ä letir  sa- 
niere de  Traiter  , ce  font  des  criaitteurs ; 
on  en  a l’obligation  aux  Höllandois , qui 
pour  les  dftacher  des  Portugals,  faifoient 
des  prefens  ä ceux  qui  venoient  traiter 
avec  eux.  Ces  prefens  , qii’on  appelle 
Dache  dans  le  langage  du  paVs  , ctoient 
volontaires , ils  font  devenus  neceffarres 
a prefent : 1i  un  marche  n’eft  pas  nccom- 
pagne  d’nn  prefent , c’eft  en  vam  qu’on 
prüfend  traiter  avec  eux.  C’efl:  arrx  Eu- 
ropeens  ä prendre  leurs  luen.ires  la-defFus, 
& a faire  enforte  que  les  prefens  ne  hau 
Snperftition  tournent  pas  ä pertc. 

Les  Negres  qui  fortent  de  leurs  eafes 
pour  aller  trafiqucr,  oMervent  une  plai- 
fante  fuperftition,  s’ils  eternuent  en  for- 
taut  de  chez  eux  & que  le  hnzard  Ictir 
fa-fle  tourner  ln  tete  du  cfitfe  droit,  qtfils 
appelle  Exixfax , 11s  rcgardcm  ce  jxmr  lä 
comme  heuretrx  & liazardent  tous  leurs 
biens.  Si  au  contraire  ils  tournent  la  t£te 
du  c6te  gauche  qu’ils  rromment  Abincox  , 
rls  rentrent  chez  eux,  & n’-en  fortemplus 
lereftedu  jour,  quand  meme  il  y auroitune 
apparence  certaine  d’  un  profit  cxtraordinaire, 
yropretc  de  La  pfche  eft  un  de  leurs  excicices  le 
ieurs canotsplus  ordinaire.  11s  y font  tres  hrrbiles-,  ils 
depeche,  ne  font  que  deux  dans  chaque  canot,  Tun 
qui  le  gouverne  & l’autre  qui  pfche;  ils 
ont  un  foin  extreme  de  leurs  canots,  ils 
les  peignent  & les  enjolivent  le  plus  qu’ils 
peuvent:  furtoutes  chofcs  ils  ontfomd’y 

ap- 


des  Mar 
thands  Ne- 
gres. 


em  Güime’e  et  a Cayenne.  31  % 
appliquer  une  Fetiche  qui  foitdesmeilleu- 
res , & qui  puifTe  les  preferver  du  nau- 
frage  & leur  porter  bonbeur  dans  leur  tra- 
vaii.  Leurs  canots  font  fort  legers,  les 
deux  homines  qui  s’en  fervent  les  *porteut 
aifement  für  leurs  epaules  des  qu’ils  les 
011t  rnis  a terre  dans  nne  elpece  de  halle 
deftinee  a cela,  afin  qu’ils  ncföienc  poiut 
expofefc  ä la-pluye,  111  ä l’ardeur  du  Solei!. 

Le  vent  de  terre  les  pouffetous  le$*mstfms 
an  large,  & le  vent  du  large  les  reporte  ä 
terre  npres  midi. 

Les  uns  fe  fervent  d’hame^ons  quh'ls 
mettent  jufqu’au  nombrc  de  quinze  ou 
vingt  a une  m£me  ligne;  d’autres  fe  fer- 
vent de  filets.  Cette  derniere  mariiere  cd 
plus  d’ulagedans  les  rivieres  & furheslacs 
quc  dans  la  mer  ; ils  p£chent  anffi  ä la 
main,  iur  tont  lors  qu’elle  eft  noire.  Ils 
fe  fervent  de  torches  ou  de  flambeaux  de 
paille.de  ris  enduits  d’huile  de  paltne  ou 
de  raftine,  compofezd’dclats  de.boisgras 
& gommeux  dont  Hs  en  out  de  phflienrs 
cfpeccs.  Celui  qui  foutient  le  canotavcc 
fi  pagaye,  tient  en  meme  tems  le  flam- 
beau;  les  poiftons  vicnncnt  j öfter  a l.i  lu- 
miere  & quand  ils  font  affet,  proches  du 
flambeau,k  pechcur  les  euleve  avec  uii 
filet  coinme  nne  poche  tftendu’e  autonr 
d’un  cercle  qui  eft  au  bout  d’une  per- 
che.  II  y en  a d’autres  qui  pdchcrit  de 
la  meine  maniere  au  bord  de  la  mer  £- 
tant  dans  l’eau  jufqu’ä  l’eftomach. 

Les  Rois  ou  Seigneurs  des  lieux  ma-  Droits  des 
ritimes  ont  des  Bureau*  für  ks  bords 

de 


V O Y A G E S 

de  la  cöte  qui  kur  appartiennent,  ou  ils 
obiigent  les  Marchands  qui  ont  traite  ä 
bord  des  Vaifleaux,  de  porter  toutes  les 
marchandiles  qu’ils  ont  achekes;  &com- 
me  il  n’y  a point  de  tarif  pour  ces  droits, 
c’elt  aux  Commis  ä en  tircr  le  plus  qu’ils 
peuvem  , & aux  Marchands  ä payer  le 
moins  qu’il  kur  eft  pofiible.  LesMar- 
chands  dtrangers  en  font  quittes  pour 
l’ordinaire  pour  un  marc  d’or  pour  tous 
droits  d’cntke , de  fortie  & de  paflage. 
Les  lujets  du  Prince  ne  payent  quequand 
l’achat  qu’ils  ont  fait  nepalle  pasdeux  011- 
ces  d’or. 

.i  ikgard  du  poiflon,  le  droit  que  les 
Rois  prennent  eü  defliik  pour  leur  table 
& pour  la  nourriture  de  leur  mailon,c’eft 
au  Receveur  a Pemoycr  tous  les  jours 
au  Roi.  Les  p£cheurs  n’ofent  en  faire  la 
moindre  dilpoiition  qu’apres  qu’i!s  ont 
pay6  les  droits  lous  peine  d’une  grolle 
amende,  & meine  de  punition  corporelle. 
Des  qu’ils  arrivent,  ils  portent  tout  leur 
poiflon  au  Bureau.  Le  Receveur  en  fait 
emplir  une  mefure  ä peu  pres  de  la  gran- 
deur  d’un  quart  de  boifleau  qu’il  donne 
franche  de  tout  droit  aux  p£cheurs.  Le 
refte  efl  partag£  en  cinq  parties,  dont  une 
appartient  au  Roi,  & les  quatreautres  aux 
p£cheurs. 

Les  Negres  n’aiment leurs Princes  qu’au- 
tant  qu’ils  les  voyent  juftes  & liberaux, 
qu’ils  font  portez  ä la  magn:ficence  , & 
qu’ils  donnenr  des  F£tes  & des  Feltins  ä 
leuis  grands  Seigneurs  & ä Jeurs  peuples. 

Cal 


en  Gwne'e  et  a Cayenne.  313 
Car  quoique  tous  les  Negres  foient  natu* 
rellement  avares  & avides  du  gain  , ils 
n’aiment  pourtant  pas  ceux  qui  lcur  ref» 
femblent.  C’eft  pourquoi  ils  ne  f^au- 
roientfouffrir  les  HollandoiSjdont  la  lezi* 
ne  les  choque  extremement.  Ils  aiment 
au  contraire  les  Francois  & les  Anglois, 
parce  qu’ils  font  les  chofes  de  meilleure 
grace,&  fe  repentent  d’avoir  aid£  ä chafler 
les  Portugals,  qui,  ä leur  hauteur  pres, 
ne  lailfoient  pas  de  faire  mieux  les  chofes 
que  les  Holl  and  ois. 

Le  Roi  de  Fetu  eft  fans  contredit  le  Du  ** 
plus  piiiiTant  de  la  cöte  d’Or,  fa  Cour  eft  Fern, 
belle  & nombreufe.  Quand  il  n’a  point 
de  guerre  & qu’il  a donne  audience  a fes 
fujcts  & juge  leurs  difterens,  ce  qu’il  fait 
d’une  maniere  fommaire  & fans  appel , il 
pafie  une  partie  du  jour  dans  une  falle  frai- 
che  de  fon  Palais  ä boire  & ä fe  divertira* 
vec  fes  courtifans.  Sur  lc  foir  fes  fern* 
mes  viennent  l’habiller  & l’ajufter  de  Col- 
liers d’or  & de  menilles.  Il  change  fon- 
vent  d’habits , ce  font  d’ordinaire  fes  fu* 
jets  qui  lui  en  fontprdfent,  & qui  ache- 
tent  pour  cela  les  plus  bei  les  Stoffes  des 
Europeens.  Ainfi  pard  il  fe  inet  dans  un 
fauteuil  ä la  porte  de  fon  Palais,  & don* 
ne  audience  ä ceux  qui  fe  prefentent. 

Il  a des  cfclaves  qui  le  fervent,  & des 
foldats  qui  font  la  garde  aux  portes  de  fon 
Palais.  Il  y a peu  de  Princes  au  monde 
plus  abfolus  que  lui;  fa  volontd  eft  dans 
une  infinitd  de  chofes  la  regle  de  fa  con- 
«iuire,  & pourYÜ  qu’U  fbit  liberal  & qu’ii 

TomcL  © ft’ait 


314  V O Y A <?  E 5 

n’ait  pas  la  rdputation  de  ne  penfer  qu’äa- 

mafler  de  l’or,  on  peut  dire  qu’il  eft  heu- 

reux. 

Le  nombre  de  fes  femmes  n’eft  point* 
il  enatant qu’il  veut,  ellesdemeu- 
rent  dans  des  appartemens  fdparez  autour 
du  fien,  il  mange  quelquefois  avec  elles, 
mais  fort  rarement.  Ces  Dames  n’ont 
d’autre  foin  que  celui  de  lui  plaire,  de  le 
laver,  de  le  peigner,  de  l’ajufter  , de  le 
divertir.  Lui  de  fon  cfttd  les  entretient 
magnifiquement ; elles  font  quelquefois  fi 
chargees  d’or  , que  c’eft  une  merveille 
comment  elles  ne  fuccombent  pas  fous 
le  poids.  Elles  ne  fortent  jamais  ä pied, 
elles  font  toüjours  portdes  par  des  efcla- 
ves. 

, Les  enfans  du  Roi  font  nourris  & die- 
^Enfaus  u ve7,  aux  ddpens  de  l’Etat;  ils  ont  des  ef- 
claves  pour  les  porter  , un  tarabour  & des 
trompettes  qui  les  accompagnent  , & 
c’eft  en  cela  particulierement  qu’ils  font 
diftinguez  de  tous  les  autres.  Quand  ils 
font  en  äge  d’exercer  des  charges,  ils  ont 
fms  contredit  les  plus  belles  & les  plus 
lucratives.Cefont  eux  que  leur  peredonne 
en  ötage  aux  Europdens,  ouauxRois  Ne- 
gres  quand  il  eft  oblige  de  leur  endonner, 
Cette  efpece  de  ndceffitd  apprend  ä ces 
Princes  la  manidre  de  vivre  des  etrangers, 
& comment  il  faut  gouverner.  Ils  font 
heureux  pendant  la  vie  de  leur  pere,  mais 
des  qu’il  eft  mort,  leur  bonheur  s’dva- 
no:iit  , & ä moins  qu’ils  n’ayent  amafi 
6u  bien,  qu’ib  lie  Tayent  inis  a couvert 
j & qu’il* 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  31  $ 

& qu’ils  ne  foyent  honn£tesgens,  ilsfont 
beaucoup  moins  eftimez  que  lc  reite  du 
peuple. 

Lorfque  le  Roi  vient  ä mourir , tout 
le  penple  en  temoigne  fes  regrets  pardes 
chanfons  lugubres  & des  cris  £pouvan- 
tables.  On  lave  le  cadavre,  011  l’habille 
magnifiqucrnent,  on  l’cxpofe  en  public, 

& on  lui  fort  ä manger  aux  heuresordinai- 
res  comme  s’il  etoit  vivant. 

Quand  le  cadavre  commence  ä fe  cor-  Enterremcn 
rompre,  quatre  efclaves  remportent  fans^^01» 
cdrdmonie  , & le  vont  enterrcr  dans  1111 
bois  ; ils  ne  difent  jamais  le  Heu  011  ils 
Tont  place.  Si  quelques-unes  des  femmes 
du  Roi  defunt  les  fuivent,  ils  les  tuent  & 
les  cnterrent  avec  lui.  Ils  mettent  dansla 
meme  fofle  fes  Fetiches,  fes  hardes,  fes 
armes , les  chofes  qu’il  aiinoit  le  plus  quand 
il  vivoit  , des  vivres  & des  boilfons,  & 
quand  ils  ont  bien  couvert  la  folfe,  ils 
reviennent  au  Palais,  fe  mettent  a genoux 
ä la  porte  fans  riendire,  tendent  le  col 
afin  qu’on  les  tue  & qu’ils  aillent  ainf? 
fervir  leur  maicre  en  l’autre  monae,  e- 
tant  perfuadez  qu’il  les  recompcnlera  de 
leur  fidelite,  en  leur  donnant  lesplusbel« 
les  chargcs  de  fes  Etats. 

Pendant  que  les  efclaves  font  occupcz 
ä enterrer  le  Roi,  le  peuple  fait  une  bou* 
cherie  cruelle  de  tous  ceux  qu’011  s’imagi- 
ne  lui  pouvoir  rendre  fervice  en  l’autre 
monde.  On  a vil  des  Rois  qui  avoient 
gagnd  les  coturs  de  leurs  fujets,  £tre  ac~ 
<^mpagnci  de  quatre  ou  ciuq  eens  per* 

O 2,  fon- 


gi6  V 0 V A G E s 

fonnes  de  töut  äge  & de  tout  fexe,qu’on 
dgorgeoic  ä Ieur  honneur.  Cette  coütu« 
me  barbare  eft  prefqtffc  par  toute  la  c6te 
de  Guinee;  il  y a du  plus  & du  moins, 
nous  le  verrons  dans  la  iuite. 

Leg  funerailles  achevees,  les  Capifai- 
nes  dlevent  für  le  trAne  le  plus  proche 
parent  du  defunt , fon  frere  ou  fon  ne- 
veu  du  c6t<5  de  fa  foeur,  ä l’excluiion  de 
les  enfans.  Nous  en  avons  dit  la  raifon 
cii  plus  d’un  endroit.  On  le  nieten  pof- 
fefiion  du  Palais  & de  toutes  les  richef- 
fes  du  defunt,  & le  peuple  paffe  dans  ce 
moment  de  l’exces  de  la  triftefle  a l’ex- 
ces  de  la  joye.  On  n’entend  de  tous 
cAtez  que  des  chanfons  accompagneesdu 
fon  des  inftrumens,  on  ne  voit  que  des 
danfes.  Le  nouveau  Roi  fait  un  feftin  a 
tout  le  monde  qui  dure  quatre  ou  cinq 
jours  ; il  y convie  les  Rois  les  voilins 
& les  blaues  qui  fe  trouvent  dans  fes  E- 
tats;  il  prend  de  nouvelles  Fetiches,  leur 
fait  des  facrifices,  & on  marque  ce  jour 
afin  dVn  celebrer  la  mdmoire  tous  les 
ans. 

C’eft  alors  que  les  enfans  du  Roi  de- 
Milcrc  des  funt  fentent  la  mifere  de  leur  condition. 
^dS/U  nont  r*en  ama^  du  vivant  de  leur 

*'fJ  €Uüt*  pere,  ils  fe  trouvent  reduits  aux  dernie- 
res  extrdmitez ; on  en  a vu  fe  donnerpour 
efclaves  pour  ne  pas  mourir  de  faim.  11 
eft  pourtant  vrai  qu’ii  n’y  a que  ceuxqui 
ont  abtif£  de  leur  pouvoir  pendant  la  vie 
de  leur  pere,  qui  ont  makraied  les  peuples, 
qui  fe  font  faits  des  ennemis,  & qui  ont 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  317 
6t6  des  diffipateurs,  qui  tombent  dans  cet 
abime  de  mifere. 

Pour  l’ordinaire,,  le  Roi  nouvellemenc 
elü  leur  rend  les  biens  que  leur  pere  avoit 
avant  que  de  monter  für  le  tr6ne.  II  leur 
donne  des  efclaves , il  les  confirme  quel- 
quefois  dans  les  chargesqu’ilsexercoient« 
s’ils  font  honnStes  gens. 

A l’egard  des  femmesduPrinceddfunt, 
le  nouveau  Roi  cn  a foin;  il  leur  donne 
dequoi  vivre,  du  moins  jufqu’ä  ce  qu’el-  01ü'  kUl  ’ 
les  ayent  trouvd  ä fe  marier  avec  quelque 
Seigneur* 

Ceux  qui  n’ont  jamais  vü  des  Negres 
que  dans  l’etat  d’elclaves  , s’imaginent 
qu’ils  ont  tous  la  mGnc  baffelle  decceur, 
les  meines  inclinations,  ils  fe  trompent. 

J’ai  fait  voir  le  contraire  dans  mon  Afri- 
que  Occidentale.  Les  Negres  de  Gui- 
nde  ne  cedent  point  a ceux  du  Senegal, 
ils  font  une  eftime  particufiere  de  la  No- 
blere , & quand  ils  ne  l’ont  pas  h^ritee 
de  leurs  ancetres,  ils  font  tout  ce  qu’011 
fait  dans  les  autres  pais  pour  mdriter  ce 
titre. 

Il  y a differentes  clafles  de  Nobles, ceux  Differente® 
qui  le  font  par  leur  naiflance,  ceux  que  tlalSs^ 
les  emplois  anobliffent,  &enfin,  ceux  qui No  cu* 
achettent  la  nobleffe  comme  on  fait  ä Ve- 
nife  argent  comptant , ou  comme  on  le 
pratique  en  bien  d’autresendroits,  enache- 
tant  des  charges  qui  apportent  la  nobleffe 
avec  eiles,  ou  quand  les  grandes  aöions 
qu’on  afaitesä  laguerreou  quelque fervice 
fignald  renduä  TlCtat  ,meritcnt  que  le  Roi 
O 3 falle 


318  V o y a g e s 

faflfe  affembler  toas  fes  Capitames  , lca 
Officiers  & tous  les  Nobles,  & declare 
en  leur  prdfence  qu’il  eleve  un  tel  ä la  di- 
gnitd  de  Noble,  ä caufe  de  telles  & telles 
aöions  d’une  valeur  extraordinaire  qu’il  a 
faites. 

Des  que  cet  oracle  eft  fort?  de  la  bou- 
che  du  Roi  , le  nouveau  Noble  eft  em- 
mene  par  les  anciens  Nobles  qni  font  fes 
amis  , ou  par  quelques  Officiers  de  la 
Maifon  du  Roi,  aux  pieds  du  Prince;  il 
fe  profterne  ä terre,  prend  de  la  pouflierc 
qu’il  fe  jette  für  la  tete  & lur  le  dos,  & 
dans  cet  dtat  il  fait  fes  remercimens  au 
Roi.  Le  Prince  lui  dit  en  pcu  de  mots 
quel  eft  l’etat  auquel  il  l’dleve,  Pexhorte 
a ne  rien  faire  d’indigne  de  fa  condition , 
lui  fair  prdfent  d’un  tambour  & de  quel- 
ques trompettesd’ivoire,  lui  pcrmet,com- 
me  aux  Nobles , de  commercer  avec  les 
blancs  & dans  tout  le  Royaume&au  delä  , 
d’achetter  & de  vendre  des  elclaves , & au- 
tres  Privileges. 

Le  nouveau  Noble  ayant  cncore  re- 
mercie  le  Roi,  eit  dlevd  par  des  elclaves, 
qui  le  mettent  für  leurs  dpaules,  & qui 
le  promenent  par  tout  le  Village  avec  des 
tambours  & des  trompettes.  Ses  ferhmes 
chantent  & danlent  devant  lui , 6c  font 
accompagndes  de  toutes  leurs  parcntes, 
amies  & voifines,  qui  font  un  tintamare, 
dont  le  premier  effet  feroit  de  rendre 
fourd  le  nouveau  Noble,  s’il  dtoit  unpeu 
moias  accoütumd  i de  femblablcs  bruits. 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  319 
II  arrive  enfin  ä fa  maifon  , 011  le porte  FeRins  d’un 
dans  une  löge  de  feüillages  qu’onaeufoin£°cuvcauNg,, 
de  conftruirer  il  donnc  un  grand  repas  a 
tous  les  Ofliciers  da  Roi  qui  rontaccom- 
pagne  <5c  ä tous  fcs  Nobles  qui  fe  font 
trouve*  äla  c£r<5monie  ; ce  repas , avec 
quantite  de  divertiilemens  qui  en  font  in- 
ßparables , durc  trois  011  quatre  jours  , 
dont  le  dernier  cfl  pour  le  peuple  un  jour 
de  rejoüiHance.  Le  nouveau  Noble  fait 
tuer  & cuire  un  boeuf,  qu'il  abandonneau 
peuple  avec  une  quantite  de  vin  de  palme 
luflifante  pour  les  enyvrer  tous. 

Il  y a de  ces  rcceptions  qui  ont  coüte 
aux  nouveaux  Nobles  plus  de  deux  eens 
marcs  d’or,  & il  eft  arrivd  aile2  louvent 
qu’un  particulier  qui  etoit  tr£s-riche  a* 
vantd’avoir  achett£ou  obtenu  laNobleffe, 
fe  trouvoit  dans  la  mifere  apres  en  avoir 
£te  decor£. 

Ce  qu’il  y a de  bon  dans  cetteNoblefIe,privilege  de 
c’eft  qu’ä  l’exemple  des  gens  bien  fages  Warehand 
do-nt  les  Francois  font  voiiins,  qu’ils  imi-j^j^.  de 
tent  en  bien  des  chofes  fouvent  mauvaifeseuince. 
ou  indifferentes,  & qu’ils  n’imitent  point 
dans  le  commerce  qu’ils  font,  quilesfoü- 
tient,  qui  les  enrrchft,  & qui  les  rend  re- 
doutablcs  ä tout  le  monde;  ce  qu’il  yade 
bon,  dis-je,  dans  la  Nobleffe  deGuinde, 
c’eft  qu’elle  acquiert  a ceux  qui  en  font 
revetus,  le  privil^ge  exclufifd’achetter  & 
de  vendre  des  efclavcs,  qui  eft  comme 
tout  le  monde  fqrait  , le  meillcur  com- 
merce qu’on  puifle  faire  avec  les  Euro- 
p<?ens> 


310  V G y A G E $ 

♦ II  y^auroit  bien  des  chofes  ä dire  a la 

louange  de  ce  privilege  de  Marchand , 
mais  je  perdrois  inon  tems  ä vouloir  per- 
fuader  mes  compatriotes , &je  crainscetts 
perte  plus  que  toutes  les  autres. 

C’eft  aux  Nobles  que  les  Rois  donnent 
Pretextcs  de  les  premieres  charges  de  la  guerre.  11  eft 
leurs  Gucx  rare  5 malgre  les  foins  que  fe  donnent  les 
£urop£ens,  que  ces  peuples  foient  long- 
rems  cn  paix.  Ils  font  fiers  & intereflez. 
La  fiertc  leur  fournit , quand  ils  vculent, 
des  pretextes  pour  ddclarer  la  guerre  ä 
leurs  voifins;  l’avarice  & le  delir  de  faire 
des  efclaves , afin  d’avoir  de  quoi  achctter 
des  marchandifes  d’Europe  en  eft  fouvent 
la  plus  veritable  raifon. 

Quand  donc  un  Prince  a une  raifon  ou 
un  pretextc  de  d^clarer  !a  guerre,  il  fair 
atfembler  chez  lui  fesCapitaines,  fes  Olli- 
ciers  & fes  Nobles;  il  leur  dit  les  raifons 
qu’ila  defeplaindre  d’untel  Roi  ou  Prin- 
ce. Il  exagere  le  tort  & les  iujures  qu’il 
en  a re^ü,  il  conclud  ä la  guerre,  les  ex- 
horte a le  fouvenir  d’eux-mfimes,  ä fou- 
tenir  la  haute  rdputation  de  bravoure  ou 
ils  fout  dans  toute  l’Afrique,  leur  promet 
la  viäoire  de  la  part  de  fesFetiches,  & les 
alliire  que  le  butin  qu’ils  feront  lera  tres- 
confiderable. 

La  guerre  eft  auffi-töt  refolue  ; on  eti- 
voye  la  denoncer  ä l’ennemi  par  un  He- 
raut,  & on  lui  marque  en  meine  tems  le 
jour,  le  lieu  & Pheure  du  combat. 

Ghaque  Capitaine,  Officier  ou  Noble,  a 
loin  de  s’armer,  & de  fe  faire  accompagner 

par 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  311 
par  fes  efclaves  armez*  Lc  refte  du  peu- 
ple  s’arme  auffi  & fe  rend  fous  (es  chefs. 

Ceux  quiont  etc  aftcz  braves pouravoir 
tu<5  des  ennemis  dans  lesguerrcspreceden- 
tes,  paroiflent  für  les  rangs  avec  des  cai- 
ques  compofex  cn  partie  des  cranes  de 
ceux  qu’ils  ont  tu<5.  Les  autres  cn  font 
de  peaux  de  Lions, de  Tigres , aeCrocc 
dilles  qu’ils  chargent  de  pluines  quand  ils 
en  peuvent  avoir.  Us  portent  au  bras  gau- 
che  un  grand  bouclier  de  peau  de  Tigrc 
ou  de  Boeuf,  une  longuefaguayeälamain 
gauche,  fans  autre  vätement  qu’un  petit 
lingc  devant  eux  pour  cacher  leur  nu- 
ditd,  & pour  n’£tre  point  embaraüezpen- 
dant  le  combat.  Ils  ont  leurs  fabres 
devant  eux  & leurs  grands  couteaux  au 
cötd. 

Leurs  efclaves  armez  d’arcs,  de  flechcs  Maniv 
& de  coutelas,  marchent  ä leurs  cötez  dtcombaure. 
derriere  eux.  Le  peuple  eft  arme  de  ha- 
ches  & de  fabres;  tous  ceux  qui  ont  des 
fufils  fe  mettent  aux  premiers  rangs.  Ils 
ne  font  que  deux  lignes  lelon  l’tftenduedu 
terrain  & fa  figure,  & combattent  tous  ä 
lafois,  de  maniere  que  ii  ellcs  font  une 
fois  rompues,  il  11’y  a plus  de  fecours  ä 
efperer;  ce  n’eft  plus  qu’uuc  fuite  precipi- 
t de  ou  un  maflacre. 

Des  que  les  armecs  font  en  prdfence, 
elles  pouffent  des  heurlemens  aftreux  9 
apres  quoi  elles  fe  dardent  leurs  faguayes 
avec  beaucoup  de  juftefle  , les  boucliers 
parent  la  plus  grande  partie  des  coups.  Les 
iieches  volent  de  tous  cöcez  & tombaat 
r O 5 für 


322,  V O Y A G E S 

lur  ces  corps  nuds,  elles  font  une  terri- 
blc  execution,  particulieremcnt  für  ceux 
qui  n’ont  point  de  bonclier.  Lcs  cris  des 
combatans,  leion  des  tambours  & des  troirn 
petres  & les  blcfluies  leur  font  mcttrele 
labre  & le  couteau  d lamain,  &c’eftpour 
lors  qu’ils  s’aeharnent  les  uns  für  les  au» 
tres,  & que  le  combat  devient  unc  vdita- 
ble  boucherie.  11s  font  encore  excitez  a 
la  vengeance  par  les  femmes  & les  enfans 
qui  les  ont  fuivis,  qui  bien  loin  de  s’alBi- 
ger  de  la  mort  ou  des  bleffures  de  leurs 
plus  proches,  ne  cdfentd’exciter  ceux  qui 
combattent  encore  a la  vengeance. 

On  ne  f^ait  ce  que  c’eft  de  faire  une 
retraite  honorable  & en  bonne  poflure. 
Le  carnage  ne  celfe  que  par  la  d^faite 
entiere  d’un  parti;  on  cefle  alors  de  tuer, 
& Ton  s’occupe  a faire  des  prifonniers, 
ce  qui  dt  le  plus  fouvent  la  fin  de  la 
guerre. 

Ces  prifonniers  tels  qu’ils  puiffent  5trc 
re  peuvent  jamais  recouvrer  leur  liber- 
1 6.  11  eit  tres-rare  que  des  Rois  fe  foient 

lailfe  prendre,  tous  leurs  fujets  fe  laitfe- 
roient  plütöc  hächer  en  pidees  que  de  le 
fouffrir.  II  en  eil  demeurd  fouvent  für  le 
champ  de  bataille,  & pour  lors  leurs  fu- 
jets font  les  derniers  efforts  pour  empör- 
ter leurs  corps ; mais  fi  un  Prince  avoit  le 
malheur  d’&re  pris,  il  aimeroit  mieux  fe 
poignarder  lui-mfime,  que  de  paroitrecom» 
me  un  efclave  en  la  prdfence  de  fon  vain- 
queur.  Auffi  bien  eft-il  cenfe  mort 
au  monde  des  qu’il  eö  pris.  Tout  l’or 


EM  GüIH E#E  ET  K CAYENKt,  32J 

de  fes  Etats,  en  oftrit-il  gros  commeune 
montagne  ne  le  fauveroit  pas  de  la  mort, 
ou  d’etre  vendu  aux  Europeens  pour  £trc 
tranfportd  hors  d’Afriquc  avec  aflurance 
qu’il  n’y  reviendra  jamais.  Pour  les  au- 
tres  prifonniers  ils  fonc  vendus  lur  le 
champ  aux  Europeens,  dtampex  a leurs 
marques  & tranfportex  a PAmerique. 

II  eit  rare  que  leurs  guerrcs  durentplus 
d’une  Campagne,  & leur  Campagne  piu* 
de  trois  ou  quatre  jours.  On  a pourtant 
vü  les  Rois  deFetu,  du  petit  Acavis  & 
le  Seigneur  d’Abrambou  engagei  dans 
uneguerre  fi  opiniatre,  que  tous  les  Eu- 
ropeens dtablis  für  leurs  terres  & aux  en- 
virons , eurent  toutes  les  peines  imagiiia- 
bles  de  les  obliger  a la  paix,  apres  quarre 
annees  d’une  guerre  qui  avoit  confomme 
plus  defoixantcmüiehommes,  reduittout 
le  pats  en  friche  & aundanri  tout  le  com- 
merce. 

Ils  fe  laflerent  ä lafin,  Ales  Europeens 
s’en  dtant  mtSlez,  ils  donncrent  lesmains 
ii  une  paix  qu’ils  louhaitoient  tous,  dont 
ils  avoienc  tous  egaleaient  befoin  , mais 
dont  pcrfonnc  ne  vouloit  faire  les  premie- 
res  demarches. 

Les  Europeens,  qui  avoient  befoin  du 
commerce  autant  qu’eux  , les  y difpofe- 
rent  , ils  furent  les  Plempotentiaires  de 
cette  paix  , ils  les  firent  convenir  de  leurs 
faits  & du  jour  marque  pour  la  ceremonie 
auffi-bien  que  du  Heu. 

On  choifit  pour  cela  une  plaine  qui  6- 
toit  für  les  fromieres  des  Etats  qui  etoieiu 
0 6 cn 


314  V o Y A G E S 

eu  guerre.  Chaque  parti  s’y  rendit  ar- 
me cormne  pour  une  bataille.  lls  firent 
apporter  leurs  Fetiches,  les  Marabous  s’y 
trouverent,  lcs  chefs  jurerent  für  les  Fe* 
tiches  de  ne  fe  plus  vouloir  de  mal,  d’ou- 
biier  tout  le  palfe,  6t  pour  füret£  de  leurs 
promeffes , ils  le  donncrcnt  reciproque* 
ment  des  ötages.  Ce  font  ordinairement 
les  bis  de  Roi  qui*  en  fervent,  011  ä leur 
ddfaut  les  principaux  des  paVs,  maisonne 
parle  jmmis  ni  de  rendre  les  prifonniers  ni 
d’aucun  dddommagement.  O11  leroit 
bien  en  peine  li  011  en  vouloit  venir  lä; 
011  compte  un  homme  comme  mort  des 
qu’il  eit  pris , 6c  il  l’eft  effektiv  erneut  pour 
Ion  pais  & pour  fa  famille,  puifque  la  pre- 
miere  chofe  que  font  les  vainqueurs,c’eÜ 
de  vendre  leurs  prifonniers  aux  Euro- 
pdens,  qui  les  dtampent  a leurs  marques 
& les  envoyent  pour  efclaves  ä l’Ameri- 
que. 

Aulfi-töt  que  les  fermens  font  fairs,  les 
tambours  & les  trompetces  fe  font  enten- 
dre  de  tous  cötez , on  quitte  les  armes, on 
fe  mSle  , on  s’embralfe  , 011  boit  6c  on 
mange  les  uns  avec  les  autres.  Lajournee 
fe  palfe  en  danies  6c  en  chanfons,  6c  le 
negoce  recommence  comme  fi  on  avoit 
toüjours  616  en  pleine  paix. 

Ces  peuples  font  feroces  dans  leur  ma- 
liidre  de  faire  la  guerre;  ü l’avarice  neJes 
portoit  pas  ä faire  des  prifonniers  pour  les 
vendre  , leur  fureur  les  empdeheroit  de 
faire  quartier  äperfonne,  ils  tueroient tout 
fans  diftin&ion  d’äge  ni  d<2  fexe.  II  y «a 

a dom 


en  Guinea  et  a Cayenne. 

2 dont  la  rage  va  jufqu’ä  cet  exces,  que 
de  manger  iur  le  champ  de  bataille  les 
corps  de  ccux  qu’ils  out  tuez,fans  les fai- 
re cuire  comme  les  autres  viandes  , fe 
contentant  de  les  faire  un  peu  griller  für 
les  charbons.  Ceux  qui  ne  fe  raffaiient 
pas  de  cetteinhumaine  viandenemanquent 
pas  d’emporter  les  t£tes  de  ceux  qu’ils  ont 
tuez,  ils  fe  fervent  des  cränes  pour  faire 
des  cafques,  & ils  ornent  les  pbrtes  de 
leurs  maifons  des  inachoires  des  vaincus. 

C’efi  le  premier  pas  que  les  roturiers  doi- 
vent  faire  pour  acquerir  la  Nobleffe.  Une 
porte  bien  tapifl'dedemachoires  d’hommes, 
un  particulier  qui  a un  ou  plulieurs  caf- 
ques de  cränes  humains,  n’a  plus  qu'ä  a- 
maffer  dequoi  faire  les  frais  defareception 
il  eit  für  que  le  Roi  & fon  Confeil  ne 
lui  refuferont  pas  la  qualitd  deNoble&de 
Marchand  d’efclaves. 

Une  chofe  qui  marque  kur  caraflere 
barbare,  c’elt  l’inhumanite  qu’ils  exercenr 
a l’endroit  de  leurs  hleüez  & de  leurs  ma- 
lades. Ils  les  abandonnent  abfolument, 
les  enfans  abandonnent  leurs  peres,  les 
femmes  leurs  maris,  il  faut  qu’ils  perif- 
fent.  Il  n’y  a que  ceux  qui  font  voilinsLeur  d , 
des  etabliilemens  des  Europeens  qui  peu- p0l,x  les  c 
vent  efperer  du  fecours,  quand  ils  fe  fontbicflcz  & 
faits  des  amis  ou  qu’ils  ont  dequoi  payer  £?au,rlCÄ . 
les  efculapes  blancs.  Il  eft  vrai  qu’ils  Ucs* 
font  d’un  temperamment  qui  a des  refour-  \ 
ces  infinies;  ils  font  fanguins  , patiens, 
robuftes , courageux  , les  operations  les 
les  plus  douloureules  ne  leur  font  pas  fai- 
O ? re 


326  V O y A G E s 

re  une  grimace.  Ils  prenent  fans  repu- 
gnance  les  remedes  1 es  plus  d^goutans, 
& la  nature  aide  d’une  mauiere  iinguliere 
les  remedes  qu’on  leur  applique.  Sont- 
ils  gudris,  ils  ne  fe  fouvicnnent  plus  qu’on 
les  a abandonnez,  ils  re$oivent  leurs  fern- 
mes,  leurs  enfans,  leurs  amis,  leurs  voi- 
iins,  comme  s’ils  en  avoient  re$ü  tous 
les  fervices  qu’ils  cn  devoient  exiger  ou 
attendre.  Eft-ce  grandcur  d’ame  ou  in- 
fenfibilitd  ? 

Remedes  S’ils  fe  fentent  trop  chargez  de  fang, 
des  Negrcs,  ils  fe  percent  fans  fa$on  d’un  couteau  cn 
quelque  endroit  du  corps,  & laiffent  fai- 
gner  la  playe  tant  qu’ils  jugent  a propos ; 
apres  quoi , ils  la  lavent  d’eau  fraiche, 
la  bandent  avec  un  inorceau  de  pagne , & 
voilä  la  faignee  faite. 

Quand  ils  ont  mal  ä la  t<?te  , ils  fe  la 
ferrent  avec  une  cordc  le  plus  fort  qu’ils 
peuvent.  Ils  ferrent  de  meme  le  ventre 
quand  ils  011t  la  colique  , les  ligatures 
font  parmi  eux  des  remedes  prefque  uni- 
verfels.  Ils  fe  bafgnent  dans  le  frilfon  & 
dans  le  chaud  de  la  fidvre,  & quoiqu’ils 
ayent  che2  eux  une  infinitd  de  limples  & 
de  baumes  ou  de  raifines  , dont  ils  pour- 
roient  tirer  des  remedes  excellens  ,ils  font 
li  groffiers  ou  fi  indolens,  qu’ils  n’y  pen- 
fent  feulement  pas.  Nos  fauvages  de  l’A- 
merique,  tous  fauvages  qu’ils  font,  font 
infiniment  mieux  inftruits  qu’eux.  Ils  ont 
des  limples  fpecifiques  dont  ils  connoif- 
tent  la  vertu  , & dont  ils  f^avent  faire 
Tapplication , & fans  tcutcet  etalage  d’or- 

don- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  327 
donnances,  de  robes,  de  mules,  de  bar- 
bcs  & de  parchemius  fcellez  , ils  guerif- 
fent  quand  l’heure  de  la  mort  n’eft  pas 
fonnde.  C’eft  tout  ce  que  peuvent  faire 
nos  plus  habiles  Mddecins. 

J’ai  rapportc  quelques  remedes  prati- 
quez  par  les  Negres  du  Senegal , qui  font 
voir  qu’ils  ont  profite  du  voilinage  des 
Maures  , chez  qui  la  medecine  ou  la 
charlatanerie  a pris  autrefois  naillance. 

Malgrd  la  conduite  brutale  des  Negres 
de  la  cöte  de  Guinde,  on  y remarque  u- 
ne  juftice  diftributive  & coercitive.  II  eft 
vrai  qu’il  taut  que  les  crimes  foient  bien 
confiderables  pour  faire  condamner  un 
criminel  ä lamort;  eile  y vient  pourtant  Juftice  des 
pour  certains  crimes  > & lurtout  pour  Pa-Nc£ICJ* 
dultere  avec  la  premiere  femme  des  Rois 
& des  grands  Seigneurs.  Pour  les  autres 
femmes,  011  en  eft  quitte  pour  une  amen- 
de, qui  eft  plus  ou  moins  grande  felon  la 
qualite  des  parties , ou  felon  que  Pon  a 
eu  foin  de  difpofer  Poreille  & la  langue 
du  Juge.  Chacun  plaide  fa  caufe  loi- 
meme  ; fi  les  dpices  font  paydes  grafle- 
ment  & d’avance  , il  eft  certain  que  les 
raifons  font  tout  un  autre  effet  für  l’efprit 
des  Juges  qui  font  pour  Pordinaire,  ou  le 
Roi  mcme  quand  les  chofes  en  vallent  la 
pcine,  ou  les  Capitaines  des  Villages*  Si 
un  accule  eft  condamnd  ä une  amende  y 
ii  faut  qu'il  la  paye  für  le  champ;  finon, 
ileft  vendu  comme  efclave,  fans  jamais 
pouvoir  fe  rjshetcr,  Si  le  coupable  eft  en 


328  Vor  a c e $ 

fuite  r fes  parcns  font  obligcz  de  payei 
pour  lui,  a moins  qu’ils  n’abandonncnt 
le  pais  pour  toüjours,  & avec  perte  de 
tout  ce  qu’iis  y onr# 

Des  que  l’accufi  eft  jugd  ä mort,  on 
lui  bande  les  ycux  , für  le  champ  on  le 
conduit  hors  duVillage,  on  le  perce  d’u- 
ne  faguaye,  & on  lui  coupe  la  tdte,qu’on 
attache  aux  branches  d’un  arbre,le  corps 
coupe  eil  morceaux  eft  jette  9a  & lä  dans 
les  champs  pour  fervir  depätureaux  be- 
tes. 

On  voit , dans  cette  maniere  de  ban- 
der  les  yeux  d’un  criminel  des  qu’il  eft 
condamne  ä mort  , de  le  conduire  hors 
duVillage,  pour  l’exdcuter,  de  fufpendre 
fa  tete  pour  fervir  d’exemple,  & de  refu- 
fer  la  fepulture  aux  corps  des  executez  f 
une  image  de  ce  qui  s’eft  pratiqud  il  y a 
bien  des  liecles,  & de  ce  qui  fe  pratique 
encore  aujourd’hui  dans  beaucoup  d’en- 
droits.  II  y a bien  des  reflexions  ä faire 
für  cela  & lur  bien  d’autres  chofes  que  j’ai 
marque  & que  je  marquerai  dans  la  fuite 
de  cette  Relation.  Je  les  ahandonne  aux 
Lefteurs. 

On  permet  dans  certains  cas  ä un  accu- 
Sc  & de  l'e  purger  par  ferment,  ce  qu’il  rait 
peinc  de  eil  buvant.&  mangeant  fa  Fetiche,  c’eft- 
raccufateur.i.dire  en  m£lant  quelque  raclure  de  fa 
Fetiche  dans  ce  qu’il  boit  & mange  en 
prefence  du  Juge  & de  fon  accufateur. 
S’il  ne  meurt  pas  dans  Jes  vingt  -quatre- 
heures>  ri  eft  fenf£  innocenf,  & fon  as* 

CU'* 


eh  Güihe’e  et  a Cayenne.  329 
cufateur  eft  condamnc  ä une  große  amen- 
de envers  le  Roi;  mais  quand  il  j a plu- 
fieurs  tdmoins  contre  un  accufe,  il  11’eft 
point  re<jü  au  ferment  für  fa  Fetiche. 

On  ne  connoit  point  encore  en  ce  paVs 
les  Huifiiers,  Sergens,  Appariteurs  & au- 
tres  vermines  qui  rongent  le  genre  hu- 
main,  non  plus  que  les  Avocats  & Pro- 
cureurs , Greffiers  & autres  femblables 
peftes.  Dans  les  affaires  civiles  une  Par- 
tie eite  l’autre  devant  le  Capitaine  qui  eft 
en  meme  tems  Gouverneur  & Juge  du 
Village:  Je  Demandeur  parle  le  premier, 
le  Defendeur  repond.  S’il  y a des  repli- 
ques  ä faire,  eiles  fe  font  par  les  Parties 
fommairement  , Pune  apres  Pautre  fans 
s’interrompre.  Le  Juge  prononce,  il  n’y 
a ni  Appel  ni  Requdte  civile,  & le  Juge- 
ment  eft  dxdcute  für  le  champ.  Il  faut 
payer  fans  deplacer  , autrement  le  debi- 
teur  eft  vendu  comme  efclave , & on  n’en 
parle  plus. 

Il  arrive  quelquefois  que  la  haine  qu’ils 
ont  tous  les  uns  contre  les  autres  les  por- 
te  a fe  battre  en  duel  en  fortant  d’une  af- 
faire  civil e,<Sc  fouvent  de  fort  peu  de  con- 
fequence.  Ils  prennent  chacun  trois  ou 
quatre  feconds  ; s’il  en  demeure  quel- 
qu’un  für  la  place,  il  faut  que  les  autres 
quittent  le  paVs,  ä nioins  qu’ils  ne  foient 
en  etat  de  payer  une  groffe  amende  au 
Roi,  qui  en  ce  cas  leur  fait  grace  pour  le 
fang  qui  a dt e repandu.  Les  parens  des 
aiorts  ne  font  plus  en  droit  de  les  citer 

en 


330  Vo  Y A C E s 

en  Juftice  pour  cela  ; mais  ils  ne  man* 
quent  gueres  de  s’en  venger  par  le  poifon 
ou  autres  voies  cachees.  On  a vü  des 
Negres  qui  ont  pay£  au  Roi  jufqu’ä  170. 
marcs  d’or  d’amende. 

II  n’y  a point  de  proces  en  ce  pais-ll 
pour  lcs  luccefiions  ni  pour  les  partagcs; 
en  voici  la  raifon,  eile  dt  des  plus  bar- 
bares.  Les  femmes  & les  enfans  lont  ex- 
clus  des  biens  de  leurs  peres  & de  leurs 
maris.  Un  homme  riche  meurr,  lcs  fem- 
mes  & fes  enfans  n’ont  pour  tout  bien 
que  leur  maifon.  Le  plus  prochc  parent 
s’empare  des  efclaves , des  meubles  & des 
marchandifes  du  defunt.  De-lä  viennent 
les  haines  qu’ils  ont  les  uns  contre  les  au- 
ires,  & m£me  les  enfans  contre  leurs  pe» 
fes  , st  moins  qnc  de  leur  vivant  ils  ne  les 
liiettent  en  dtat  de  ne  pas  craindre  d’dre 
rdduits  ä la  mendicitd. 

Pour  les  femmes,  fi  elles  font  enco’e 
jeunes,  elles  fe  proftituent  ou  fe  metten. 
au  fervice  des  Nobles  , qui  dtant  tous 
Marchands  font  aufli  les  plus  riches. 

Toutes  les  terres  appartiennent  au 
Roi  , les  Sujets  n’ont  en  propre  que  le 
fol  de  leurs  maifons.  Ils  ne  f<;avent  ce 
que  c’eft  que  jardinage,  du  moins  ccux 
qui  demeurent  a quelque  dillance  du 
bord  de  la  mer:  car  ceux  qui  en  font  ä 
quelque  diftance  cultivent  avcc  foin  les 
figuiers  d’Inde  qu’on  appelle  Bachounes, 
les  Bananiers,  les  Ananas  , les  Pntates, 
lcs  Ignamcs,  lcs  Pois  dont  il  y a de  plu- 

fieurs 


en  Guine’e  Et  a Cayenne.  331 
fieurs  efpeces.  Ils  apportent  ces  denrdes 
aux  Marchex,  & remportent  de  Tor  ou 
des  marchandifes  d’Europe. 

Lorfque  le  tems  des  femailles  appro« 
ehe,  tous  les  Habitans  d’un  Village  vont 
trouver  le  Receveur  des  droits  du  Roit 
& lui  demandent  la  permiflion  de  ferner 
ies  Terres,  ils  l’obtiennent  aifdment,  lui 
& fon  Maitre  y font  intereflez. 

Ils  commencent  par  arracher  tous  les 
haliiers  qui  font  venus  depuis  la  dernie- 
re  recolte;  ils  labourent  enfuite  les  Ter- 
res  avec  de  petites  Wehes  comme  nous 
labourons  nos  jardins,  & apres  les  avoir 
laiffd  repofer  deux  jours,  ils  font  un  fe- 
cond  labour  apres  lequel  ils  fernem  leurs 
grains*  c’efl-ä-dire,  le  ris,  le  millet,  & 
le  mahis  ou  bled  de  Turquie. 

Ils  commencent  toüjours  leurs  femail- 
les par  celles  qu’ils  font  obligez  de  faire 
pour  le  Roi , ils  font  enfuite  celles  du 
Gouverneur  & les  leurs  les  dernieres. 

Lorfqu’ils  ont  achevd  de  feiner  ils  a- 
maflent  a un  coin  du  champ  tous  les  hal- 
iiers qu’ils  ont  arrachez,  ils  y mettent  le 
feu,  ils  rdpandent  autour  du  vin  de  pal- 
me  ä l’honneur  de  leurs  Fetiches,  & paf- 
fem la  nuit  a danfer,  ä boire,  & ä chan- 
tcr;  afin  d’obtenir  de  ces  divinitex  abfur- 
des  une  abondante  recolte. 

Tous  ces  grains  germent  & pouflent 
hors  de  terre  en  moins  de  huit  jours  & 
font  mürs  en  trois  mois. 

Ils  nc  manquent  pas  d’aller  porter  au 

Re- 


3J2  V O Y A G E S 

Receveur  du  Roi  des  qu’ils  ont  fait  leer 
recoltc  ce  qui  eft  dü  au  Prince.  I!s  ie 
paient  en  or  qui  eft  porte  au  trdfor  Royal. 
Ces  Droits  font  peu  confiderables. 

Ils  choififlent  des  cAteaux  pour  ferner 
le  mahis.  Ce  grain  vcut  une  bonne  terre 
franche  & qui  ne  foit  point  noice.  Le  ris 
au  comraire  & le  millet  demandent  des 
endroits  bas  & humides,  plus  le  ris  a !e 
pied  dans  l’eau  , plus  il  croit  & devient 
gros.  Ils  n’entendent  rien  i faire  leur 
pain.,  le  couicous  du  Senegal  eit  infini- 
ment  meilleur  que  le  pain  qu’ils  font  de 
ces  efpeces  de  grains,  & les  Indiens  de 
l’Amerique  qui  font  du  pain  de  mahis  le 
font  aufii  bon  & aufli  leger  qu’on  le  puif- 
fe  faire,  au  lieu  que  celui  de  Guinde  eit 
pefant,  mal  cuit,  mal  paitri,  & il  faut  y 
dtre  accoütume  de  longue  main  pour  n’en 
dtre  pas  bien  incommodd. 

Ce  que  cette  cAte  a de  bon,  c’cft  l’or 
qifellc  produit ; celui  d’Axime  eft  le 
meilleur.  Il  eft  du  titre  de  22.  & 23.  ca- 
rats. 

Celui  d’Acara  eft  un  peu  moindre.  Ce- 
lui d’Acavis  eft  encore  au-deifous,  & ce- 
lui de  Fetu  le  moindre  de  tous. 

L’or  d’Axime  eft  tout  en  poudre.  On 
le  trouve  par  le  lavage  dans  les  fahles  de 
la  riviere  & des  ruilleaux  qui  viennent  des 
montagnes.  Il  eft  certain  que  11  on  foüil- 
loit  dans  ces  montagnes  on  y trouveroit 
de  tres  riches  mines.  Les  Negres  n’en 
reciieiilent  que  la  fuperlicie  6c  pour  ainfi 


EN  Güine’e  et  a Catenne.  333 
di re  la  pouffiere  que  les  pluies  emportent 
avec  dies,  & que  leur  pefanteur  fait  ton> 
ber  au  fond  oü  on  le  trouvc  m£ld  avec  le 
fable  & la  terre. 

L’or  d’Acara  vient  de  la  montagne  de 
Tafou.  Elle  eft  ä trente  lieues  de  la  co- 
te.  Lcs  mines  qui  y font  appartiennent 
au  Roi  qui  perniet  ä tout  le  monde  d’y 
creufer,  pourvu  qu’on  lui  donne  la  moi- 
ti£  de  ce  qu’on  rctirc.  II  a devant  fa  por- 
te  un  inorceau  d’or  pur  qu’on  a tire  d’u- 
ne  de  ces  montagnes.  II  eft  maffif,  pur 
& plus  gros  qu’un  muid.  II  fort  de  grau- 
de  Fetiche  ä tout  lc  pais.  C’efl:  une  riche 
Idole.  Oil  auroit  bien  des  dgards  pour 
eile  dans  bien  d’autres  pais  qu’en  Gui- 
n de  ; & cxcepte  le  culte  , eile  auroit 
lieu  d’etre  con teilte  du  cas  qu’on  feroit 
d’clle. 

Les  Fetiches  des  Royaumes  de  Fern 
& du  petit  Acavis  font  des  tonnes  d’or 
qui  font  ä la  porte  des  marfons  de  ces 
dcux  Princes  , mais  dies  ne  font  pas  fi 
grofles  que  celles  d’Acara  & l’or  n’eft 
que  de  20.  ä 21.  carats. 

J Le  General  de  Fridcrisbourg  avoit  un 
grain  d’or  qui  pefoit  un  peu  plus  de  dix> 
lept  marcs. 

Les  Negres  ne  coniioiilöient  pas  toute 
la  valeur  de  l’or  dans  le  tems  que  nos  an- 
ciens  Normands  etoient  etablis  dans  le 
pais.  Ils  avoient  eu  la  prudence  de  ne 
pas  decouvrir  la  valeur  des  trdfors  dont 
iesnaturels  du  pai’s  dtoiem  les  depolitai- 

res 


334  V O Y A G E s 

res.  Selon  les  apparences  c’etoit  de  crain* 
te  que  la  cupiditd  ne  s’emparät  de  leurs 
coeurs,  & que  n’etant  pas  dciairez  com* 
me  eux  des  lumieres  de  la  foi,  ils  ne  fc 
portailent  ä en  faire  un  ufage  pernicieux. 
Les  Portugals  qui  vinrent  apres  les  Nor- 
mands  n’eurent  pas  moins  de  prudence 
& de  difcretion.  Ceux  qui  gaterent  tout, 
& qui  ouvrirent  les  yeux  aux  Negres,  fu- 
rent  les  Hollandois.  Dans  le  deffein  de 
nuire  aux  Portugais  , & d’occuper  leurs 
poftes,  ils  mirent  l’or  ä un  prix  oü  il  n’a- 
voit  jamais  dtd  portd.  Les  Portugais  pour 
ne  pas  demeurer  en  refte  poufTerent  la  fo- 
tife  encore  plus  loin , & endo&rinerent  li 
bien  les  Negres , qu’ils  leur  apprirent  cn- 
rin  toute  la  valeur  de  ce  mdtal. 

Ce  qu’ils  ont  appris  depuis,  mais  dont 
il  eft  bon  d’ignorer  la  caufe,  c’eft  le  mfi- 
langedu  cuivre  avec  l’or.  Ils  y font  de- 
venus  de  grands  maitres,  & le  falfifient 
ä merveille.  11  e£t  vrai  qu’on  y prend  gar- 
de,  & avec  raifon.  J’en  ai  parld  dans  un 
autre  lieu  & de  la  peine  qu’on  fait  fouffrir 
ä ceux  que  l’on  furprend  en  cette  faute; 
mais  il  faut  pour  cela  que  la  traite  fe  faf- 
fe  a bord  des  vaifleaux  ou  dans  les  Forte- 
reffes , car  autrement  on  ne  fcroit  pas 
xnaitre  de  la  leur  faire  porter. 

Il  fe  trouve  panni  les  Negres  des  ou- 
Yriers  habiles  ä manier  l’or*  Jls  font  des 
toijoux  de  plufieurs  efpeces.  Le  Roi  de 
Fetu  a un  cafque  & une  cuirafle  d’or  d’un 
tres-beaa  travail.  Il  a auifi  des  pots  & 

d’au- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  33? 
d’autres  vafes  imitez  de  ceux  qu’ils  ont 
vüs  chez  les  Europeens  que  l’on  auroitde 
la  peine  a mieux  faire.  En  voilä  aflez 
pour  !a  c6tc  d’or. 


Hit  du  Tome  Premitt. 


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Conseil  general  de  la  Guyane 


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Conseil  general  de  la  Guyane 


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Conseil  general  de  la  Guyane 


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Conseil  general  de  la  Guyane 


VOYAGE 

DU  CHEVALIER 

DES  MARCHAIS 

EN  GUINEE, 

ISL  ES  VOISINES, 

ET  A CAYENNE, 

Fait  en  1725,  172.6  & 1727* 

Contenant  unc  Defcription  trcs  exa&e  8c  tres  etendue  de 
ces  Pais , 8c  du  Commerce  qui  s’y  fait. 

Enrichi  d'un  grand  nombre  de  Cortes  & de  Figures 
en  Taille  s douces * 

PAR  LE  R,  PERE  LABAT. 


De  TOrdre  des  Freres  Precheurs.. 
TOME  S E C O S D. 


A AMSTERDAM, 

Aux  dep«ns  de  la  C O MTP/ARH  8>OTorg 

M»  DCC.  XXXiiH^nera/  de  la  Guyane 


' T*  > ' 

. „ , 3 u 


\ ' : ' 

mW'.»*'  m . 


• , - f * f~  'T 


• V 7 • • - p 

‘ i'  - » *•  • 


• ' \ X ) ■ ff.  ..  A • 

, 


T A B L E 


DES  CHAPITRES. 


TOME  SECOND. 


Ch  ap.  I.  "P\  E la  Riviere  de  VoU 
' ta.  Bornes  anciennes 
& nouvelles  du  Royaume 
d Ar dr es.  pag  r 

Chap.  II.  Du  Royaume  de  Juda . 
Sa  fituation , Jon  etendue.  Qiia- 
lite  du  Rais.  5? 

Chap.  III.  ‘De  la  Barre  de  Juda. 
Du  Vtllage  deGregoue  & des 
Forts  Frangois  & Anglois.  23 
Ch a p . IV.  De  laFille  de  Xavter. 


S6 

CnAP.V.Des Roisdejuda.  Leur 
ediieatiany  leur  couronnement , 
leiirs  occupations , leurs  revtnus 
& leur  mort. 

Chap. VI.  Du  Commerce  du  Ro- 
yaume  de  Juda.  8 3 

" * 2:  Trat- 


2: 


Tab  des  Chapitres. 
Tratte  de  Paix  ou  de  neutralite 
entreles  quatre  Nattens  d'Eu - 
rope  qui  trafiquent  ä Juda , 
tant  a terre  qu'en  rade , & rne- 
rne  a la  vue  de  la  rade . 8 8 

Chap.  VII.  T)e  la  Religion  du  Ro - 
yaume  de  Juda..  127 

Chap.  VIII.  Mccurs  & Coutumes 
du.  Royaunje  de  Juda.  161 
Chap.  IX.  iD'un  Pettple  appelle 
Malais.  218, 

Ch  ap.  X.  T>u  Royaume  d'Ardres. 

226 

Chap.  XI.  ‘Difficultez  qui  arrive- 
rent  entre  les  Franpois  & les 
Hollandois.  2 67 

Chap.  XII.  Abrege  de  ce  qui  fe 
pajfa  en  France  d l'occafion  de 
!iAmba([aJe  du  Roi  d'Ardres.. 

274 


Fin  de  la  Table  du  Tome  II». 


VQYA- 


Tome  II.  Tage  1 

R E M A R au  E S 

Sur  la  Carte  de  la  partie  de  la  Guinee , 
fituee  ent  re  IJfini  & Ardra. 

On  n’a  pointencore  donne  au  Public 
un  auiTi  grand  detail  für  cette  partie  de 
la  Guinee.  On  auroit  meine  exprime 
avec  plus  de  circonftances  la  Cote  qui 
eft  entre  Axim  Sc  Acara,  filagrandeur 
de  cette  Carte  avoit  pü  etre  fuffifante. 

Les  perfonnes  habiles  remarqueront 
dans  l’examen  de  cette  Carte , que  par 
un  racourciftementconfiderable,  ellefe 
trouve  contenue  entre  Eft  Sc  Oueft,  dans 
l’efpace  de  cinq  degres  d’un  grand  cer- 
cle,  encore  que  les  Cartes  y ayentem- 
ploye  jufqu’ä  prefent  fix  degres  & de- 
mi  pour  le  moinsj  car  il  y enaquis’e- 
tendent  jufqu’ä  lept  degres  Sc  un  quart. 
Cependant  on  peut  afturer , qu’on  a ete 
determine  dans  le  travail  de  laprefente 
Carte  par  des  obfervations  tout-ä-fait 
politives , Sc  par  des  Cartes  par  ticulieres 
tres  precifes ; Sc  d’un  caraftere  d’auto- 
rite  fort  fuperieur  ä celles  qui  exagerent. 
(1  ne  faut  pas  comptcr  für  d’aufli  gran- 


REMAR  aU  E S 
des  lumieres  pour  toute  l’etendue  de  Ia 
Guinee  : mais  il  n’eft  pas  furprenant 
qu’on  les  ait  fur  une  partie  auifi  frequen- 
tee  comme  efl:  la  Cote  d’Or. 

On  va  reconnoitre  une  autre  refor- 
mc  ä faire  dans  les  Cartcs.  C’eft  qu’en 
prolongeant  trop  la  Cote  fur  le  meme 
Rhumb  de  Vent,  qui  eft  cnvironElt- 
Nord-Eft , il  s’enfuit  qu’elles  rendent 
l’extremite  de  cctte  Cote  trop  Septentrio- 
nale.  Ainli  on  trouve  dans  toutes  ccs  Car- 
tes  l’entree  de  la  Riviere  de  Volte  fur 
fix  degres  de  Latitudc,  au  lieu  qu’elk 
elf  ici  fur  cinq  degres  trente-huit  minu- 
tcs.  A la  fuitc  de  cela,  & par  une  con- 
venance  manifefte,  on  a euladetermi* 
nation  de  l’aterrage  de  Juda  a fix  degres 
vingt  minutes,  tandis  qu’ailleursle  me- 
me endroit  dela  Cote  eil  porte  ä qua* 
rante  Sc  quelque  minutes  audcla  du  me- 
me degre.  De  ld il  s’enfuit,  qucle Gol- 
fe, au  fond  duquel  font  les  entrees  de 
Rio  de  Lagos,  Sc  de  Rio  Formofoou 
Riviere  de  Benin,  aetejufqu’aprefent 
trop  profond  dans  les  Cartcs  d’environ 
trente  minutes,  ce  qui  ne  paroitra  pas 
peu  de  chofe  en  Latitudc.  Mais,  on  i 

fou- 


Sur  la  Carte  de  Guinee. 

fouvent  obferve , que  ccs  fortes  de  re- 
formes , qui  diminuent  l’ecendue  de 
l’objet , Tont  prefque  toujours  en  Geo- 
graphie le  fruit  d’un  travail  mieux  inf- 
truit  & plus  fcrupuleux. 

Quant  au  detail  de  la  Carte  prefen- 
te,  on  a pris  un  foin  particulierä  mar- 
quer  für  la  Cöte  les  endroits  oü  les  Euro- 
peens  abordent  & fontetablispourleur 
commerce.  On  fcait  qu’ils  en  tirent  de 
l’Or,  & des  Efclavcs.  II  yadel’Ordans 
plufieurs  des  pays  qui  font  a la  Cote  me- 
me,  mais  la  plus  grandc  quantiteefla- 
portee  du  fond  des  terresparlesNegres. 
Les  Portugals  ne  pofledent  plus  lesEra- 
bliflcmens  de  cette  Cote.  Les  Hollan- 
dois  & les  Anglois  y tiennent  aujour- 
d’hui  un  afles  grand  nombre  d’cndroits 
fortifiez.  On  trouvera  ici  les  Etablifle- 
mensdcsHollandoismarquez  parun  H. 
ceux  des  Anglois  par  un  A.  Outre  cela , 
les  Brandebourgeois  fontetablis  en  deux 
endroits  pres  clu  Cap  des  trois  Pointes , 
& les  Danois  ont  un etabliHement  ä Aca- 
ra.  Les  Francois  ont  abandonne  celui 
qu’üs  avoient  forme  a Ifiini.  Ilsen  ont 
un  ä J uda , &les  Anglois  y ont  le  leur  tout 
aupres.  " ’ On 


REMAR  Q^U  £ S &c. 

On  eft  entre  dans  l’interieur  du  pays 
auüant  que  les  connoiflances  qu’on  en  a 
peuvent  y conduire.  Comme  lcs  Euro-» 
peensnefrequententquela  Cotc,  il  ne 
faut  pas  croire  qu’on  puiflc  aller  bien  a- 
vant , Sc  avec  beaucoup  de  precifion , für 
les  feules  informations  des  Negres.  II  eft 
nierae  a propos  de  remarquer , que  les 
frequentes  guerres  qui  font  entre  eux , 
aportent  fouvent  de  grands  changemens 
dans  la  fltuation  des  Etats  & Provincesf 
de  ce  pays-lä. 

Juda  eft  unpays  naturellement  agrea- 
blc  & fertile,  prodigieufement  peuple. 
Les  Negres  y font  aulli  plus  civilifez  8c l 
plus  laborieux  qu’ailleurs.  Ce  Royaumc , * 
Sc  celui  de  ‘Vopo , font  des  demembre- 
mcns  du  Royaume  d'Ardre.  Mais  la1» 
deftrudion  de  Juda  a fuivi  celled’^r- 
dre , Sc  ccs  Etats  fi  confiderables  ches 
les  Negres  ont  ete  envahis  Sc  faccagez 
par  ‘Dada,  Roi  de  Dahome , dontlc 
pays  eft  fort  avant  dans  lcs  terrcs.  Les 
Francois,  les  Anglois,  les  Portugai% 
fe  font  neantmoins  maintenus  a Ji 
oü  le  commerce  des  Efclaveseft  er 
rable. 


Tom.  JZ.jyag.i. 


3°  | 


3° 


3° 


fO 


5° 


3° 


I)'Anh 

'fit 


norne 

Aasern 
7^/4’  du  (3t\7ti3 l 4 / xb V? 
rutnec 

v/  ni^y 


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■ ^ärret^V^ncr  /> 

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Rade  de  Juda 


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est  fIllS  avant  3ms  ks  fr  r res 


ClS 


INSOCCO 


B OUTANE 


£?/?  tissare Guc  Ig  Rivtcre  d Issiill 
c/A  s’ bi m comme  eile  se nomcit  auts  yois. 
Eient  d&Jxrrtlovi  Jans  le  faul  des  ter?  cs . 
Cn  dt  quelle  fad  un  S aut  ent  re  des  re  eher s 
a envirvn  ctnquarvbo  Lieucs  de  laudier. 


lPays  des  Comfas 

fertile  et  cuttrvc. 

■%  * etquise  ijcuvcrnc 

r*....  <»/?  forme  ac  RcjyubhqucJ 


Tkopassa 


V.  V 


/ 


Akam 


Tafou 


jc  laf“ 

M m 

J-^3fe^c'tlL  \ly^s  mmesdUr 

/ Quahou 


Za  Rauere  de  Volta 
a ete  ainsi  norm  e des  Portugals 
par  rxxporta  l impetuvsite 
avee  ha  quelle  eile  sedeehanje dans  lädier 
On  ne  re  mente  poxnt  dans  ccttc  Rauere 
et  son  ccurs  nous  est  weennu 


Ho  nervt  de  la  R'de  Volta  jusqxia  Juda , 
le pays  estsans  rnontaejnes  ettout  um  , 
sablonciLV etsee  nud  et  sterile. 


w ***** 


dißir ’enten  fout  de  celia 
(£iii  estaL'Occidcnt-. 


Ui 


e&  V C oto  ouVerliou 


,u$c 


pt0* 

CilL  r~  7r  dcJiontc\ 

Ciip  de  S.  Puch 


V/ 


opo 


^de de  Sohle 


ncheen  Or  , \Q ~ t S&  ^vV 

Kitah  ou  j Kamana^^ 


v’.  N 


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7^tSU‘  1 \^f^GC°U?  B ^ 


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Petit 
Trotas  sa 


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C entree  delxiRJdeVoltay 
/est  mprotieubled  taute  sorte  debahmens 


/AqiTAMBOU/-^^ -wrlA^I  X<^ 


VaTM  qiTE  / 


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TAMBOU/  ^ X | >; 

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JCAcmn\  «*3lh CARA.^-4..  \ iiiff 

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Bo^ou  v’^CA-VSIX 

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chex  eux. 


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Carte  paeticuliere 

JJE  Xv4  PARTIE  - P RI  KCl  PATE  DE 

la  Guinee 

SITTIEE  EKTRE  IsSIKI ETAüDRA 

Par  te  S"j>Ak  viele 

Geograph  e OrcT  tluRoi 

tAvril 

> — <~ 

Echelle 

L ieues  oommunes  de  au  Oepre 


io  1$ 

I 4 ieues  »/Harmes  de  zo  au  71, 


’eyre 


3 20  25  * 

Cn  ne  met  poini  tey  les lieucs  de  iß  auDcare, 
quoiquelles  scy ent  tou jours  manjuees  dans  le  s Cortes  jCcUaiidüis cs: 
Cestquon  na point  reconnu  d au  ssi  ppxmdes  A ieues 

dans  aucunc  relation  dupenjs.  memeJffoü anders &, 
cn  les  companmt  aycc  les  cspaces  de  la  Carlo . 


5° 


I 4° 


\3° 


5° 


3° 


VOYAGE 


DU  CHEVALIER 

DES  M-*** 

EN  GUINEE. 

S E C O N D E PARTIE. 


CHAPITRE  PREMIER. 

De  la  Riviere  de  Volta. 

Bornes  ancicnnes  & r/ouvelles  du  Royaumt 
d'  Ar  dra  oh  d'  Ar dres^ 

E Chevalier  des  M.  ***  fe  trou-  172?.  na* 
va  par  le  travers  de  la  riviere  vicme  Ja»- 
de  Volta  environ  ä dix  lieuesvicr* 
au  large  le  neuvieme  Janvier 
172.5*  Cette  riviere  eft  la  ve- 
rkable bornedela  cöte  d’Or  ä i’Eft.  Le  Ro- 
TomtlL  A yau- 


% V O Y A G £ S 

•yaumc  ou  Seigneurie  d’Abrampour  termine 
*ce  riche  pais.  La  ville  ou  village  de  Pomi 
•eft  le  lieu  le  plus  confidcrable  de  cet  Etat ; 
il  eft  ä treize  lieues  a l’Oüeft  de  la  riviere  de 
Volta. 

'Riviere  de  L’on  ne  convient  pas  du  nom  que  portoit 
tVolta.  cette  rj viere  avant  que  les  Portugals  lui  euf- 
fern  donne  le  nom  de  Volta  qu’elle  porte 
aujourd’hui,  6c  fous  lequel  eile  eft  connue 
de  tous  les  Europeens  qui  trafiquent  für  les 
cotes  d’Afrique. 

C’eft  la  prodigieufe  rapidice  de  fon  courant 
qui  a oblige  les  Portugals  ä lui  donner  cenom; 
eile  eft  teile  qu’on  connoit  aifement  fes  eaux 
‘JRmbou-  ä plus  de  deux  lieues  dans  la  mer , 6c  qu’on 
churcdclales  diftingue  de  celles  de  lamer:  elles  Tont 
•voJta.  blanches  6c  douces,  pendant  que  celles  qui 
les  environnent  Tont  verdätres  6c  falees.  Son 
cmbouchure  qui  eft  extremement  large,  eft 
coupee  dans  fon  milieu  par  une  petite  Ille  ef- 
carpee  de  tous  cotez,  deferte  6c  couverte 
d’arbres.  Elle  eft  couverte  d’un  banc  qui 
avance  environ  deux  lieues  en  mer,  contre 
lequel  fon  courant  fe  rompt  avec  impetuoli- 
te,  6c  rejette  fes  eaux  du  cote  de  l’Eft. 

Elle  vient  de  fort  loin , mais  on  ignore  la 
longueur  de  fon  cours,  aufti  bien  que  les  pais 
par  lefqueLes  eile  paffe;  on  fqait  feulement 
'■%  que  fes  deboidcmens  caufent  bien  du  ravage. 
Cela  paroit  pi.r  les  gros  arbres  que  le  courant 
entraine  ä la  mer , eile  eft  alors  impraticable; 
il  n’y  a point  de  Negres  affezhardis  pourofer 
la  traverfer  en  canot.  La  faifon  des  pluyes 
«tant  paflee,  on  la  peut  paffer  plus  ?ifement, 
parce  qu’alors  la  rapidice  de  fon  courant  etant 


en  Guinee  et  a Cayenne.  3 
diminuee  , le  choc  que  font  fes  eaux  avec  cel- 
Ies  de  la  mer  etant  bien  moindre,  le  clapo- 
tage  l’eft  aufli.  Je  crois  que  li  le  pais  etoit 
plus  riche  qu’il  n’eft,  6c  que  le  commerce  7 
attirät  plus  de  Negocians,  on  trouveroit  les 
moyens  de  faire  des  padages,  6c  de  remonter 
cette  riviere. 

Le  pais  ou  Royaume  de  Coto  oude 
pi,  commence  au  bord  Oriental  de  cette  ri-tje  Lampi. 
viere.  On  compte  treize  ä quatorze  lieues 
de  la  Volta  au  Village  de  Coto,  c’eft  la  refi* 
dence  du  Roi ; ce  Prince  etoit  autrefois  adez 
puiflant  , 6c  le  feroit  cncore  , li  la  guerre 
continuelle  que  lui  fait  le  Roi  de  Popo  ne  le 
reduifoit  fouvent  ä de  grandes  extremitez.  II 
auroit  peut-ecre  deja  entierement  exterraine 
ces  peuples,  fi  le  Roi  d’Abrampour  ne  les 
avoit  foutenus  eti  leur  cnvoyant  des  troupes 
auxiliaires,  mais  plütot  par  politique  que  par  Politiquc 
amitie.  En  effet  il  craint  egalement  ceux  de^es  Row 
Popo  6c  ceux  de  Goto,  6c  il  eft  perfuade  ‘ 
que  li  un  des  deux  fe  rendoit  abfoiument  le 
maitre  de  tout  le  pais  qui  compofe  les  deux 
Royaumes,  il  ne  pallät  la  Volta,  6c  ne  vinc 
Tattaquer  6c  fe  rendre  maitre  de  fon  pais; 
que  les  mines  d'or  qui  y lont  rendent  infini- 
ment  plus  riche  que  ceux  de  Coto  6c  de  Po* 
po.  Son  interet  eft  donc  de  ten^r  l’equilibrv 
entre  ces  deux  Royaumes,  o’y  entretenir  la 
guerre,  afin  qu’ils  fe  confomnlent  peu  a peil 
fans  fouffrir  qu’un  parti  detruife  entierement 
l’autre,  parce  qu’alors  il  feroit  a craindre  qu’il 
ne  portät  la  guerre  chez  lui , 6c  qu’il  ne  le 
chadät  de  fon  pais.  C’eft  pour  cela  que 
quand  les  troupes  auxiliaires  qu’il  a envoyees 
A 2 au 


4 V O Y A G E $ 

au  Roi  de  Coto  lui  ont  fait  remporter  quel- 
que  avantage  für  celui  de  Popo,  il  ne  raan- 
que  pas  de  faire  une  qucrelle  au  vainqueur , 
de  prendre  le  parti  du  vaincu , 6c  de  lui  en- 
voyer  du  fecours  par  le  moyen  duquel  il  re- 
met  la  balance  en  equilibre,  6c  leur  donne 
le  moyen  de  fe  faire  une  guerrc  continuelle 
qui  les  ruinera  ä la  fin , ou  du  moins  qui  les 
aiFoiblira  de  maniere  qu’il  n’aura  rien  ä crain- 
dre  d’eux. 

rais  de  Co-  £es  pais  je  Coto  6c  de  Popo  font  tous 
difFerens  de  ceux  de  la  cote  d Or.  Ceux-ci 
font  pleins  de  montagnes,  6c  les  autres  font 
des  terres  unics,  fablonneufes , feches,  arides, 
infertiles.  On  n’y  voit  prefque  d’autres  ar- 
bres  que  des  palmiersj  ä peine  y trouve-t- 
on  du  betail  fuffiiamment  pour  la  nourriture 
des  habitans } ils  feroient  fort  ä plaindre  li 
leurs  rivieres  etoient  moins  poiflonneufes  \ 
c’eft  leur  unique  rellource , carlacote,  quoi- 
que  tres  poiftönneule , leur  eft  inutile  ä cau- 
fe  de  la  barre,  qui  eft  plus  difficile  ä paffer 
que  dans  tout  le  refte  de  la  cote  jutqu’au 
Royaume  d’Ardres. 

Tout  leur  commerce  fe  reduit  ä la  vente 
des  efclaves,  c'eft-ä-dire,  des  prifonniers  de 
guerre  qu’ils  font  les  uns  für  les  autres,  6c 
qu’ils  enlevent  dans  leurs  courfes  6c  brigan- 
dages  continuels.  Le  nombre  des  captifs  que 
Ton  tire  de  chez,  eux  eft  quelquefois  tres  con- 
fiderab!e,  mais  comme  ce  commerce  n’eft 
pas  regle , 6c  qu’il  fe  paffe  fouvent  des  annees  en- 
tieres  fans  qu’on  en  trou  ve  a traiterJesEuropeens 
n’ont  fait  aucun  etabliflement  dans  leur  pais. 

Les  Europecns  qui  ont  commerce  avec 

ces 


en  Guinea  et  a Cayenne.  5 

ces  peuples  fe  loiient  beaucoup  de  leursbon- 
nes  manieres , ils  difent  qu’ils  font  civils , fer- 
viables,  6c  qu’ils  aiment  les  etrangers  j mais 
ils  conviennent  qu’on  peut  les  regarder,  lans 
fe  tromper,  comme  les  Normands  de  TAfri- 
que,  c’eft-ä-dire , qu’ils  font  intereffez»  dif- 
fimulez , -fourbes  > & traitres  au  fouverain 
degre.  Ils  font  menteurs  6c  parjures  , 6c 
quand  un  Europeen  a ete  allez  limple  pour 
fe  livrer  entre  lcurs  mains  avec  les  mar- 
chandifes,  il  eft  rare  qu’il  en  forte  fans  perdre 
au  moins  fes  marchandifes  j il  lui  en  courc 
fouvent  la  vie,  npres  quoi  ils  ne  manquent 
jamais  de  rejetter  le  vol  6c  l’affoflinat  qu’ils 
ont  commis  lur  les  partis  ennemis  qui  courent 
dans  le  pa’is , dont  ils  n’ont  pas  ete  les  mai- 
tres  d’arreter  la  violence. 

Il  n’y  a qu’une  chofe  de  laquelle  les  Ne-  Religion 
gres  de  Goto  6c  de  Popo  font  tres-bien  pour-  dcs  legres 
vüs,  c’eft  des  Fetiches,  du  refte  ils  font  Cülü* 
tres  pauvres.  Ce  font  de  tous  les  Negres  de 
la  ebte,  ceux  qui  ont  le  plus  grand  nombre 
de  Dieux,  il  faut  qu’un  Negrefoit  bien  pau- 
vre  quand  il  n’en  a qu’une  douzaine.  Leurs 
maifons,  les  grands  chemins,  les  champs> 
tout  en  eil  plein,  6c  ils  n’en  font  pas  plus 
riches,  ni  plus  heureux,  ni  plus  honnctes 
gens. 

On  compte  dix  lieues  ou  environ  de  Coto  Royaumc 
a Popo  , la  force  de  ce  village  confille  dans dc  PoP°’ 
fa  fituation,  il  eft  bati  dans  une  Illeaumiheu 
d’une  riviere  confiderable  qui  porte  le  me- 
ine nom.  C’eft , de  tout  cet  Etat , le  feul 
endroit  qui  merite  le  nom  de  Village,  toutle 
refte  n’eft  compofe  que  de  petits  hameaux 
A 3 de 


6 VOYAGES 

de  dix  ou  douze  cafes,  dont  les  habitans  fe 
retirent  au  viilage  du  Roi  des  qu’ils  ont  avis 
que  leurs  ennemis  font  en  Campagne.  Leur 
cote  eft  prefque  inacceftible,  la  mer  y brife 
pendant  la  plus  grande  partic  de  l’annee  d'u- 
ne  maniere  qui  ne  permet  pas  aux  plus  habi- 
les Canotiers  d’en  approcher.  Leur  commer- 
ce, par  une  fuite  neceflaire  eft  tres  peu  de 
chofe  , & leur  pauvrete  les  rend  äpres  au 
gain,  fripons,  fourbes  Sc  intereficz  au  der- 
nier  point.  Les  courfes  continuelles  qu’ils 
font  für  leurs  vpifins , les  mettent  en  etac 
d’avoir  aftez  fouvent  des  captifs;  c’eft  ce 
qui  oblige  la  Compagnie  de  France  d’avoir 
une  cafe  ou  petit  comptoir  ä Popo , ou  eile 
entretient  deux  Commis  & quelques  Negres 
qui  dependent  du  Direfteur  General  de  Ju- 
da, de  qui  ils  reqoivent  les  marchandifcs  de 
traite,  & ä qui  ils  envoyent  les  captifs  qu’ils 
traitent.  Ce  petit  commerce  fe  fait  par  ter- 
re  > avec  les  precautions  neceflaires  pour  n’e- 
tre  pas  devalif6  en  chemin , car  la  furctc  de 
ces  tranfports  ne  confifte  que  dans  le  pou- 
voir,  oü  on  fe  trouve  de  repoufler  la  force 
par  la  force,  quand  on  eft  attaque  par  ces 
gcns  fans  foi  Sc  fans  honneu r.  11  eit  vrai 
qu’on  cxige  d’eux  pour  l’ordinaire,  qu’ils  el- 
corteront  les  traitans  & leurs  marchandifes 
jufqu’aux  fromieres  de  Juda,  & cela  fuffit 
parce  que  l’on  eft  dans  une  fürete  entiere 
des  qu'on  eft  für  les  terres  de  ce  Royau- 
me. 

Quelques  Voyageurs  ont  pretendu  que 
PEtat  de  Popo  a cte  autrefois  li  puiffant, 
que  celui  de  Juda  en,  relevoit.  Ceft  une  er- 

reur. 


en  Guinea  et  a Cayenne.  7 
rcur,  ces  deux  Royaumes , aufli  bien  que' 
celui  de  Coto,  font  des  demembremens  de 
celui  d’Ardra,  contre  lequel  ils  font  fouvent 
en  guerre,  6c  prefque  tonjours  entre  eux,  a- 
vec  des  fucces  differens  qui  n’ont  pas  ece 
aflez  avantageux  ä Tun  d’eux  pour  aifujetcir 
entierement  l’autre ; mais  qui  ont  extremement 
diminue  leursforces,  6c  für  tout  celles  de  Po- 
po, qui  font  ä prefent  fi  peu  de  chofe,  qu’ils 
ne  doivent  leur  confervation  6c  leur  liberte , 
qu’ä  la  fituation  ayantageufe  de  leur  village 
principal. 

II  y a vingt-cinq  ä trente  ans  que  le  Roi 
de  Goto , nomme  Aforri , etoic  un  brave  du 
premier  ordre,  6c  de  plus,  tres  entreprenanc. 

II  portoic  la  guerre  de  tous  cotez,  6c  condui- ^ 
foic  fes  entreprifes  avec  tant  de  valeur  6c  tanc  Coto. 
de  fagefTe , qu’il  reufliflöic  toüjours  ; il  etoit 
devenu  la  terreur  de  tous  fes  voifins.  Le 
Roi  d’Ardra  l’engagea  de  declarer  la  guerre 
au  Seigneur  d’Offia  6c  au  Roi  de  Juda,  qui 
s’etoient  fouftraits  de  fon  obeifiance , 6c  qui 
avoient  maltraite  fes  gens  dans  quelques  oc- 
cafions.  II  vint  affez  facilcment  ä bouc  de 
ceux  d’Offra,  il  les  defit  ä plate  couture  *> 
prit  leur  chef  qu’il  envoya  au  Roi  d’Ardra, 
ravagea  le  pa’is , 6c  s’avan^a  jufqu’aux  fron- 
tieres  du  Royaume  de  Juda;  mais  comme 
il  manquoit  de  poudre,  il  tut  oblige  de  fuf- 
pendre  la  marche  en  attendant  que  le  Roi 
d’Ardra  lui  en  eüt  envoye  comme  il  le  lui 
avoit  promis.  Ce  Prince  n’y  manqua  pas , il 
lui  en  envoya  un  convoi  tres  confiderable  6c 
bien  efcorte,  mais  le  Roi  de  Juda  en  ayant 
cu  avis,  aila  au-devant  du  convoi,  l’enieva 
A4  6c 


8 VOYAGES 

&c  defit  l’efcorte,  & marcha  für  le  champ 
a Aforri,  qui  ayant  etc  averti  par  quelques 
fuyards  de  la  perte  du  convoi  qu’il  attendoir, 
decampa  für  le  champ  fort  ä propos,  & fe 
retira.  II  appric  en  chemin  que  le  Roi  de 
Popo  venoit  au  fecours  de  celui  de  Juda. 
II  crut  qu’il  pourroit  defaire  ce  Prince  aulli 
aiiement  qu’il  avoit  fait  dans  plufieurs  autres 
occafions,  & fa ns  confiderer  qu’ii  manquoic 
de  poudre,  il  le  chercba,  letrouva,  6c  l’at- 
taqua.  Par  malheur  pour  lui,  il  lerencontra 
polte  tr^s  avant-igeufenientj  & des  le  premier 
choc  il  perdit  beaucoup  de  monde.  Cette 
perte  le  mit  en  fureur , il  fe  jetta  für  fes  en- 
nemis  & fit  des  prodiges  de  valeur , il  de- 
meura  enfin  für  la  place  avec  prefque  toute 
fon  armee.  Son  frere  lui  fucceda , mais 
n’etant  pas,  ä beaucoup  pres,  fi  brave  ni  fi 
entreprenant , & fe  trouvant  d’ailleurs  fort 
affoibii  par  ia  perte  des  meilleures  troupes  de 
fon  Etat  qui  etoient  peries  dans  cette  batail- 
le,  il  fit  la  paix  avec  les  Rois  de  Popo  & 
de  Juda  ä la  maniere  des  Negres,  ceft-ä- 
dire,  fans  celfer  de  faire  des  courfes  les  uns 
für  les  autres  quand  ils  en  trouvenc  l’occafion 
favorable. 


C H A- 


IZ rom  . II. 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  9 


CHAPITRE  IL 


Du  Royaume  de  Judav 

Sa  ßt  Hat  Ion , Jon  etenjtte.  Qitalite  dn  Pa't's *■ 

LEs  Hollandois  appellentFida,  le  Royaume 
que  nous  appellons  Juda  ou  Juida.  II  eft 
difficile  de  decider  qui  a plus  de  raifon  d’euK 
ou  de  nous. 

H eft  certain  que  cet  Etat  faifoit  partie  dir 
Royaume  d’Ardra,  dont  il  releve  encore  au- 
jourd’hui,  com  me  nous  le  ferons  voir  dans 
la  fuite.  # 

Si  nous  voulions  fuivre  l’Äbbe  Baudran,  Seotiment 
nous  dirions  comme  lui  que  le  Royaume 
d’Ardraou  d’Ardres,  eft  fitue  entre  celui  doie  Royaume 
Benin  ä TOrient,  6c  la  riviere  de  Benin  ädeBcniu. 
TOccident,  qui  le  fepare  de  la  cöte  d’Or. 

Ce  que  nous  avons  dit  ci-devant,  nous  cm- 
peche  de  fuivre  cc  fentiment  dans  toute  Ion 
etenduc.  Nous  convenons  bien  que  le  Roy  au- 
me  d’Ardra  eft  borne  ä l’Orient  par  celui 
de  Benin ; mais  le  bon  lens  6c  la  raifon  nous 
empechent  de  convenir  que  la  riviere  de  Be- 
nin foit  celle  qui  le  fepare  de  la  cote  d’Ch. 

Celle  qui  iui  fert  de  borne  de  ce  cöte-lä  , eft 
la  riviere  de  Volta.  Celle  de  Benin  eft  reel- 
lement  celle  für  laquelle  eft  fituee  la  ville  de 
Benin.  C’eft  une  erreur  de  pres  deeentlieues 
que  le  Public  ne  nous  pafleroit  pas,  quand 
A $ m e* 


Situation 
de.  Juda.. 


S.n  borne  j*  . 


RiVi«** 


jyQ  V O Y A G E S 

xneme  nous  aurions  affez  de  politefle  pour  ia 
paflfer  ä ce  Gcographe. 

Le  Royaume  de  Fida  ou  de  Juda,  com« 
mence  ä cinq  04  fix  Heues  du  village  de  Po- 
po. On  diftingue  communement  deux  vil- 
lages  de  ce  nom,  le  grand  Sc  le  petit,  peut- 
ctre  y en  avoit-il  deux  de  ce  nom  dans  les 
temps  paflez.  On  cn  chercheroit  en  vain 
deux  ä preient;  il  n’y  en  a plus  qu’un  feul. 
Sc  c’eft  celui  que  nous  avons  die  etre  fitue 
dans  une  Ifle  de  la  riviere  qui  porte  le  nom 
du  village?  ou  qui  lui  donnc  le  iien. 

Le  Royaume  de  Juda  n’a  que  quatorze  ä 
ä quinze  Heues  d etendue  le  long  du  bord  de 
la  mer,  il  eftpar  les  fix  degrez  vingtminutes 
de  latitude  feptentrionale,  & par  les . . . degrez 
de  longitude.  Sa  largeur  ou  fon  etendue  dans 
les  teires  n’eft  que  de  huit  ä neuf  lieues. 

Scs  bornes  au  Nord*Oiiefi  font  le  Royau- 
me  de  Popo,  Sc  au  Sud  Eft  celui  d’Ardres, 
dont  on  appelle  le  Prince  le  grand  Roy , par- 
ce  qu.en  effet  fes  Etats  font  tres  confidera- 
b!es , Sc  l’etoient  bien  davantage  lorfqu’ils  s’e- 
tendoient  jufqu’ä  la  riviere  de  Volt3>  qui  etoit 
fa  borne  du  cö*;e  de  FOiieft,  avant  que  les 
Provinces  de  Goto  , de  Popo  Sc  de  Juda  fe 
fuflfent  foußraites  de  fon  obeillance,  & fe 
fuftenc  erigeesen  Royaumes. 

Il  n’y  a que  deux  rivieres  allez  confidera* 
bles  dans  tout  cet  Etat  pour  meriter  ce  nom. 
Les  fontaines  qui  y font  en  r.flez  grand  nom- 
bre  ne  font  que  de  tres-petits  ruifleaux,  quile 
perdent  dans  c es  deux  rivicres^  elles  viennent 
toutesdeux  du  Royaume  d’Ardfes,foitqu’el!es 
y;  ayent  leurs  fources,  foit  qu’elies  n’y  fafifent 

que 


en  Guine's  et  a Cayenne,  i v 

que  paiTer.  Celle  qui  eft  la  plus  voiGne  du 
bord  de  ia  mer > dont  eile  n’eft  qu’ä  une  de- 
mie-lieue  ou  environ,  le  nomme  la  riviere 
de  Jaquin,  parce  qu’clle  paffe  par  la  ville  de 
ee  nom  qui  eft  dans  le  Royaume  d’Ardres , 

6c  le  lieu  du  plus  grand  commerce  de  cet  E- 
tat.  L’eauen  eft  jaunätre;  eile  ne  peut  por- 
ter que  des  canots , parce  qu’il  y a plufieurs 
endroits  ou  eile  eft  gueable , n’ayant  qu’envi- 
ron  trois  pieds  d’eau  & fouvent  moins. 

On  a donne  le  nom  d’Eufrate  ä la  fecon- 
de;  eile  pafte  par  la  ville  d’Ardres,  & eile  eft 
eloignee  d’environ  une  demie-lieue  de  la 
viiie  capitale  du  Royaume  de  Juda,  appellee 
Xavier  ou  Sabie.  Cette  riviere  eft  plus  con- 
fiderable  que  la  premiere,  eile  a beaucoup 
plus  de  profondeur,  fon  eau  eft  exceilente; 
eile  porteroic  d’aflez  gros  bitimens  fi  eile 
n’avoit  pas  des  hautsfonds , qui  la  rendent  guea- 
ble en  quelques  endroits. 

Lcs  Rois  de  Juda  ont  etabli  depuis  bien 
longtems  des  Peages  ä ces  guez.  Tous  ceux  Peages. 
qui  y paflent  font  obligez  de  payer  deux  bou- 
ges  ou  cauris.  Perfonne  n’eft  exempc  de  ce 
droit  que  les  grands  du  pa’fs  & ceux  de  leur 
fuite  , 6c  les  Europeens  6c  leurs  domefti- 
ques. 

Cet  Etat  tout  petit  qu’il  eft , eft  divife  en 
vingt-fix  Provinces  qui  font  autant  de  Gou- 
verncmens,  qui  font  donnez  aux  grands  du 
pais  6c  hereditaires  dans  leurs  famiiles.  Le 
Koi  eft  ä la  tete  de  ces  Gouverneurs  6c  a le 
Gouvernement  de  la  Province  Xavier,  Vil- 
le capitale  6c  premiere  Province  de  fes  E- 
tats. 


Xes  26. 

Gouvernc- 

aiens. 


TZ  V O Y A G E $ 

Voici  les  noms  des  autres  Provinces  dont  Le 
FUlage  principal  donne  le  nom  a la  Provin- 
ce&d  celui  qui  en  cß  Gouverneur . 

r Le  Roi. 

2 Xavier  Goga.  Le  Gouverneur  a la  qua- 

lite  de  Prince  8c  de  Vice-RoL 

3 Beti,  Sacrificateur. 

4 Aploga,  Prince. 

5 Niapon , Prince. 

6 Xavier  Zonre,  Prince. 

7 Gregoire  Zonte  , fimple  Gouverneur. 

8 Abinga,  Gouverneur. 

9 Gourga,  Gouverneur. 

10  Doboe.  Gouverneur. 

1 1 Abingato,  Gouverneur. 

12  Carte  Gouverneur. 

13  Agou,  Interprete  & Gouverneur. 

14  Adbuj  Prince. 

15  OiUlaga,  Gouverneur. 

16  Pagne,  premier  Valet  & Gouverneure 

17  Ovalonga,  Gouverneur. 

18  Danio,  Gouverneur. 

19  Zingua>  Gouverneur. 

20  Coulafouto , Gouverneur. 

21  Zoga,  Gouverneur. 

22  Hamar,  Capitaine  6c  Gouverneur. 

23  Couagouga  , Commandant  des  Fufeliers 

du  Roi. 

24  Agricoquoüe,  Tambour-Major, 
ay  Guhga,  Boureau  8c  Gouverneur. 

26  Babo,  Oncle  du  Roi. 


& 


en  Guine'e  et  a Cayenne. 

II  ne  faut  pas  croire  que  cesvingt-fix  Gou- 
vernemens  ne  confiftentque  dans  1 es  vingt-fix 
villages  qui  donnent  les  noms  a ces  Provin- 
ees  6c  ä leurs  Gouverneurs.  Chacun  de  ces 
villages  en  a plufieurs  qui  dependent  du  prin- 
cipal,  6c  quoique  l’eteridue  du  Royaume,  6c 
par  confequent  de  chaquc  Province  ne  foic 
pas  bien  confiderable  j le  pa’is  eft  tellement 
peuple  6c  rcmpli  de  tant  de  hameaux,  que 
tout  TEtat  ne  paroic  que  com  me  une  tres- 
grande  ville  ^ divifee  en  plufieurs  quartiers, 
feparez  les  uns  des  autres  par  des  terres  culti- 
vces  avec  foin , qui  femblent  n’etre  que  des  jar-  Borne  du 
dins,  dontle  fol  eft  d’une  fi  prodigieufe  fe-tcrraia 
condite,  qu’ä  peine  une  recolte  eft- eile  feite, 
que  la  meme  terre  eft  femee  ou  plantee  für 
le  champ  d’autre  chofe,  de  maniere  qu’on  y 
feit  trois  ou  quatre  recoltes  par  an.  Les  pois 
foccedent  au  ris,  le  millet  fuit  les  pois.  Je 
mahis  ou  bled  de  Turquie  prend  la  place  du 
millet,  les  patates  & les  ignames  fuivent  le 
mahis , 6c  le  bord  des  hayes , les  revers  des- 
foflez,  les  pieds  des  murs  de  cloturefontem- 
ployez  ä planter  les  melons  de  differentes  ef- 
peces  & quantite  d’autres  legumes.  II  n’y  a 
pas  un  pouce  de  terrain  inutile  ou  neglige,. 

6c  cela  fans  difcontinuer  6c  fans  donner  a la 
terre  le  moindre  rclache.  Les  Negres  font 
tellement  menagers  de  leur  terrain,  que  les 
grands  chemins  ne  font  prefque  par  tout  que 
des  fentiers  etroits.  On  ne  connoit  point  en 
ce  pais  fertile  la  neeeifite  de  laiftcr  repofer  la 
terre. 

Ils  la  cultivent  tres-proprement  par  fillons;: 
ceux  des  terres  du  Roi  font  plus  devez  que 
A 7 ceux 


X4  V O Y A G E $ 

Culture  de  Ceux  des  particuliers.  Ces  petites  montagne^ 
h terre.  ß on  peuc  pe  fervjr  de  ce  terme , & les  val- 
Ions  qui  font  entre  deux  augmentent  lafuper- 
ficie  du  terrain  prefque  de  la  moitie.  Les 
pluyes  öc  les  roiees  qui  tombent  abondam- 
menc  toutes  les  nuits , penetrentplus  aifement: 
la  terre , l’humedtenc  5c  1’engraiiTent  , 6c  la 
chaleur  du  Soleil  Pechaufant  plus  aifement  de 
tous  cötez,  faic  germer,  croitre  6c  meurir 
les  fruits  piütot  6c  plus  aifement  que  dans  une 
terre  unie  6c  toute  platte. 

Le  terrain  de  toute  la  iongueur  du  Royau-» 
me  depuis  le  bord  de  la  mer,  jufqu’ä  une 
lieue  ou  environ  au-delä  de  PEufrate  , eil 
tout  uni  6c  fans  la  moindre  coline  ou  eleva- 
tion ; c’eft  une  plaine  de  quinze  lieues  de  lon- 
gueur,  für  trois  lieues  ou  environ  de  largeur. 

Bornes  du  Quand  on  eft  au  de-la  de  cettebornc,  lcter- 
deTudTau  ra*n  s’^eve  infenfiblement  en  pente  douce, 
Kord- Eft.  ne  finit  qu>*  ^1X  ou  ^pt  Üeues  P’us  haut, 

ou  Ton  fe  trouve  au  pied  des  hautes  monta- 
gnes  qui  font  une  chaine  qui  bornc  le  Royau- 
me  au  Nord- Eft,  qui  Penferme  6c  qui  le  fe- 
parc  des  autres  Etats  qui  font  de  ce  cöte-lä, 
6c  en  particulier  du  Royaume  d’Ardres,  qui 
s’etend  au-deilüs  de  ceuxdejuda,  dePopo6c 
deCoto,  jufqu’ä  la  riviere  de  Volta.  Cela  lui 
donne  une  etendue  tresconüderable  de  PEft 
ä PO  lieft. 

U y a tres  On  voit  tres-peu  d*2rbres  depuis  lebord  de 
^lMiegar-  ^ mer  * jufqu’au-delä  de  PEufrate  , encore 
<k  co m in c font-ils  fteriles , ils  ne  rapportent aucun fruit, 
des  divini.  & j|s  tombent  d’eux-memes  fans  qu’il  paroif- 
fe  aucune  raifon  de  leur  chüte  imprevue^ce- 
pendant  tout  inutiles  qu'ils  font,  ils  ne  laif- 

fenc 


en  Guinee  et  a Cayenne.  15. 

fort  pas  d’etre  refpedtez  comme  des  divinitez. 
Abbacre  un  arbre  ou  couper  fes  branches  > eft 
un  crime  irremiflible,  il  ne  peut  s’expierque 
par  la  mort  de  celuiqui  Ta  commis  & de  ceux 
qui  y ont  eu  part.  Cette  loi  eft  non  feuie* 
ment  pour  les  naturels  du  pais  > mais  encore 
pour  les  etrangers.  Quelques  Hollandois  s’e- 
tant  un  jour  avifezd’abbatre  unarbre,  lepeu- 
ple  s’emut,  il  pritles  armes,  courut  für  cux, 
les  maffacra  6c  pilla  tous  les  effets  qu’ils  avoient 
a terre,  apparemment  par  maniere  d’interets 
civils. 

Je  ne  faurois  me  perfuader  que  cette  terre 
ait  toujours  ete  deftituce  d’arbres , pendant  que 
toutes  les  autres  cötes  de  la  Guinee  en  Tone 
toutes  chargees.  Je  ferois  affez  porte  ä croi- 
re  qu’elle  en  avoic  autant  que  les  autres,  mais 
qu’ayant  ete  abbatus  fans  diferetion , ou  par 
les  naturels  ou  par  les  etrangers  qui  jugeoient 
peut-etre  qu’ils  les  empechoient  de  joüir  des 
vents  & du  frais  qui  vientde  lamer,  furtout 
le  foir  6c  la  nuit,  le  Roi  jugea  ä propos  de 
conferver  ce  qui  en  reftoit,  & pour  le  faire 
plus  aifement  cn  infinua  au  peuple  que  les  ar- 
bresetoient  des  divinitez  qu'il  falloit  bien  fe 
donner  de  gardede  maltraiter,  decraintcd’at- 
tirer  des  malheurs  extremes  für  le  pais  & für 
le  peuple.  Les  Marabous  eurent  foin  d’ap- 
puyer  cette  fourbe  6c  ils  n’curent  pasgrande 
peine  de  1 inculquer  dans  les  efprits  timides , 
ignorans  & fuperflitieux.  On  mit  donc  les 
arbres  au  nombre  des  divinitez  tutclaires  du 
pais,  6c  on  ordonna  la  peine  de  mortcontre 
les  impies  qui  les  infulteroient. 

Cette  Joi  eit  obferyee  dans  toute  fa  vigueur 

depuis 


Serpens 

ycnimeux. 


3erpens 
& ns  vciiin. 


iS  V Ö Y A G H 

depuis  utt  item s immemorial,  perfönne  n’ea 

eil  exempt. 

Mais  ces  divinitez  font  des  plus  malfailantes* 
outre  qu’ils  tombentfouvent  fans  qu’onaitpü; 
prevoirleur  chüte  8c  s’en  garantir,  ilsfervent 
de  repaires  aux  ferpens  venimeux  qui  y Tone 
toujours  en  grand  nombre , qui  fe laiftent  tom- 
ber  für  ccux  qu’ils  voyent  au  pied , qui  les  pi- 
quent  & repandentdans  les  playes  qu’ils  font> 
un  venia  qu’il  eft  prefque  impoftible  d’empe- 
cher  de  caufer  la  mort. 

Nous  parlerons  dans  un  autrcendroitd’une 
autre  efpece  de  ferpens- qui  bien  loin  d’etre 
mal  faifans,  font  honorezcomme  des  divini- 
tez  bien-faifantes,  ä qui  on  pretend  que  lc  pa’is 
a d’extremesobligations. 

Rien  n’eft  plus  agreable  que  ce  pa'is  ä ceux 
qui  viennent  dedehors,  & qui  ont  eule  bon- 
heur  de  paflerla  barre,  c’eft  un  paifage  char- 
mant; de  petits  bouquets  d’arbres  de  haute  fu* 
taye  repandus  d’efpace  en  efpace,  desamasde 
bananiers  6c  de  figuiers,  au  travers  defquels 
on  voit  les  fommets  d’une  infinite  de  cafes  7 
qui,  pouretre  la  plüparten  ebnes  8c  couvertes 
de  paille  ou  de  feuiilesde  palmier , nelaiflent 
pas  de  diverfifier  agreablement  cette  vafte 
plaine. 

Le  tout  eft  d’aborder  8c  de  defeendre  J 
terre  fans  autre  inconvenient  que  d’etre  mouil- 

ce  contre-tems  eft  fiordinaire,  qu’on  n’y 
prend  feulement  pas  garde.  On  en  eft  quitte 
en  changeant  feulement  d'habits,  maistout  le 
monde  n’a  pas  ce  bonheur,  bien  d’honnetes 
gens  y ont  perdu  la  vie.  11  eft  vrai,  8cilen 
feut  convenir,  qu’il  y a eu  fouvenc  de  leur 

faute; 


em  Guine'e  et  a Cayenne.  17 

fattte,  6c  que  leur  precipitation  6c  leurteme- 
rite  a vouloir  aller  ä terre  dans  des  tems  trop 
rüdes,  contre  la  volonte  6c  l’experience  des 
Canotiers  > lear  a attire  ce  malheur. 

L’atterrage  de  Juda  eft  tres-difficile,  ce  ^ade 
n’elt  qu’unc  rade  foraine  qui  n’aaucune  mar- JlKia' 
que  pour  etre  diilinguee  du  refte  de  la  cote, 
ä moins  qu’on  n’en  foit  allez  proche  pour  voir 
quelques  bouquets  d’arbres  allez  hauts  a la  ve- 
rite  & eloignez  les  uns  des  autres , placez  lur 
un  terrain  bas  6c  tout  uni,  au  coin  d’un  def- 
quels;  qui  eit  le  plus  grosSc  lepluseleve,  on 
appergoit  le  pavillon  qui  eßreleve  für  la  poin- 
te  d’un  des  baftions  du  Fort  Franqoisj  mais 
il  faut  pour  cela  avoir  bonne  vüe  6c  que  le 
tems  foit  bien  clair.  Ce  qui  indique  plus  fü- 
rement  le  mouillage,  ce  font  les  vaifTeaux  que 
Ton  voic  mouillcz  cn  radej  ii  eil  rare  que  Ton 
n’y  en  trouve  pas  toujours.  Le  meilleur  en- 
droit  pour  mouiller  clt  par  le  travers  du  gros 
bouquet  de  bois  ä une  lieue  ou  environ  de 
terre  für  douze  braffesd’eau  fond  de  vaze.  On 
affburche  Eft  6c  Oüeft,  6c  quand  il  y a des 
vaifTeaux  de  fa  nation  , Tordinaire  eft  de 
mouiller  aupres  cfeux,  ahn  cfctre  plus  enecat 
de  fe  fecourir  dans  le  befoin. 

Le  Chevalier  des  M.  * **  mouilla  ä la  rade 
de  Juda  le  11.  janvier  1725-  11  y trouva  un 
navire  de  la  Compagnie,  nomme  YAvantu- 
rier , qui  le  falua  de  cinq  coups de  Canon,  6c 
qui  amena  la  flamme  qu’il  avoit  au  grand  mär* 
parce  que  le  Chevalier  etant  plus  ancien  Ca- 
pitaine,  c’etoit  a lui  ä la  porter  6c  ä Comman- 
der les  vaifTeaux  de  fa  nation  dans  la  rade. 

On  donae  ici  une  vüe  de  la  cöte  vis-ä-vis 

du 


l8  VOYAGES 

du  mouillage  des  vaifteaux.  Elle  eft  d’une  ü 
grande  exadtitude,  qu’il  eft  prefque  impoflible 
de  s’y  meprendre, 

On  ne  manqua  pas  de  faluer  le  Fort  Fran- 
cois, & comme  en  ce  pais  on  aimc  fort  le 
bruit,  & que  Ton  juge  de  la  confequence  des 
gens  par  les  coups  de  canon  qu’ils  tirent  pour 
ialuer,  & qu’on  leur  rend  exadtement,  le 
Chevalier  des  M.***  enfittirer  onze,  quele 
Fort  rendit  aufli-töt  coup  pour  coup. 

Difference  Heft  bon  de  favoir  que  les  vaifteaux  qui  fa- 
de* Saluts,  luent  une  forterefle,  ne  le  font  qu’apres  qu’ils 
font  mouillez,  6c  que  quand  ils  faluent  un 
vaifteau  qui  eft  mouille,  ils  le  font  etant  fous 
voile.  II  faut  encore  remarquer  que  les  vaif- 
feaux  qui  faluent , foit  avec  le  canon , foit  de 
la  voix,  le  font  toujours  en  nombre  impair. 
Le  falut  de  la  voix  fe  fait  par  un  cride  vivele 
Roi,  qu’on  repete  felon  l’honneur  que  Ton 
veut  rendre.  Les  Galeres  faluent  du  canon 
ou  de  la  voix  en  nombre  impair,  & leur  cri 
eft  Hou , qu’on  repete  plus  ou  moins , felon 
que  Ton  veut  honorer  les  perfonnes , <Sc  tou- 
jours en  nombre  pair. 

La  rade  Quoique  la  mer  foit  tres  grofle  ä la  cöte, 
de  Juda  eft  ]a  rade  ne  laifte  pas  d’etre  tres  poiflonneufe. 

Negres  canotiers  & pecheurs,  bravent 
cet  obftacle.  & pendant  qu’ils  font  unmifte- 
re  aux  blancs  de  la  maniere  defurmontercet- 
te  difficulte,  il  ne  paroic  pas  qu’il  y en  aye 
pour  eux,  quand  il  s’agit  d’aller  ä la  peche  ou 
de  venir  ä bord  des  vaifteaux  pour  leur  inte- 
ret;  ce  que  nous  dirons  dans  la  fuite,  juftifie- 
ra  ce  que  j’avance  ici. 

Pitfcrentcs  La  mer  eft:  trop  grolle  a la  cöte  pour  qu’on 


lam  . II.  P*<7-  lg  . 


JPaisson  apette  JLune. 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  i<j 

puifle  employer  la  fenne  ou  d’autres  fiiets  pour  manicres  dt 
la  p£che  quand  on  eft  oblige  de  tirer  le  filet  ä pechci. 
terre.  II  n’y  a point  non  plus  de  tartanes  ou 
barques  avec  les  inftrumens  neceflaires  ä cec 
exercice.  Elle  ne  fe  fait  qu’ä  la  ligne  & ne 
laiffe  pas  d’etre  bonne,  & le  fcroit  beaucoup 
davantage,  fi  les  Requins  &:  autres  poiflons 
carnafliers , qui  font  en  grand  nombie  für  la 
cöte,  ne  venoientpas,  fans  en  etre  priez,  par- 
tager  la  proye  avec  les  pecheurs. 

Des  qu’un  vaiffeau  eft  moüille,  les  mate- 
lors  n’oublient  pas  de  jecter  lcurs  lignes,  les 
Ofticiers,  en  cas  de  befoin , les  en  feroient 
(buvenir.  C’eft  un  rafraichiflement  confidera- 
ble  pour  les  equipages,  & une  epargne  enco- 
re  plus  grande  pour  la  Compagnie. 

Entre  une  infinite  de  poiflbns  que  les  gens 
duChevalicr  des  M.***  prirent  ä la  rade  de 
Juda,  je  n’en  rapporterai  que  deux- 

On  a donne  au  premier  le  nom  de  Lune  > Poiflon  ex- 
parce  qu’il  a quelque  rapport  avec  un  poiflon 
de  ce  nom  que  Ton  trouve  dans  les  mcrs  de  1’ A-  c 

merique.  Ceux  qui  voudront  prendrela  pcine 
de  lire  le  premier  Tome  de  monVoyage  des  If- 
les,page  312.  verront  la  figure  & la  delcrip- 
tion  de  la  Lune  de  TA  merique  & la  difte- 
rence  qu’il  y a entre  eile  öc  le  poiflon  deGuinee* 
ä qui  ona  donne  le  mcmenom  dont  on  donne 
ici  la  figure.  Cettedernierea  18.  ä 20.  pouces 
de  la  tete  ä la  queue , douze  ä treize  pouces  de 
large,  pres  de  deux  pouces  depaifleur  j c’eftun 
poifton  plat  qui  feroit  un  ovale  fans  (a  queue  qui 
eft  aflez  large  ßc  echancree;  fa  peau  eft  blan- 
che ßcargenteej  fafacefion  peut  fe  fervir  de 
ce  terme,  eft  platte,  fagueulleeftpecite&ar- 


2 0 VoYAGES 

meede  deux  rangsde  dents;  une  avance  medio- 
crequieftau-deflus  marque  aflez  bien  un  nez 
avec  deux  narines,  & tout  ce  qui  eft  au-def- 
fus  qu’on  pourroit  regarder  com  me  fon  front 
eft  partage  par  plufieurs  rides  faillantes ; fes 
yeux  font  ronds,  afTez  grands  & fort  rou- 
ges.  II  n’a  que  deux  nageoires  aflez  gran- 
des,  eiles  font  ä cöte  des  oüies  & une  em- 
pennure  qui  commence  environ  ä la  moitie 
du  dos,  &c  qui  finit ä la naiflance de  la  queue; 
il  en  a une  plus  petite  fous  le  ventre. 

La  chair  de  ce  poiflon  eft  blanche,  fer- 
me, gralle,  delicate,  d’un  fort  bon  goüt  8C 
tres-nourriflanre.  Ce  poiflon  ne  mord  poinc 
ä Thame^on  ä TAmerique  , il  y mord  ä la 
cöte  de  Guinee.  S’il  etoit  moins  gourmand, 
il  ne  feroit  pas  pris,  car  comme  j’ai  dit  il 
n’y  a point  de  filets  en  ce  pais-lä , & la  mer 
eft  trop  rüde  ä la  cöte  pour  qu’on  s’y  puif- 
fe  fervir  de  la  fenne. 

On  a donne  Ie  nom  de  Singe  au  poiflon 
_dont  je  vais  parier.  Je  ne  ferai  poinc  de  pro- 
ces  ä ceux  qui  lui  ont  donne  ce  nom,  il  lut 
convient , on  le  peche  ä la  ligne  quand  il  ju- 
ge  ä propos  de  mordre  ä l’hamegon , ou  on 
le  harponne  quand  il  vient  aflez  presdes  Vaif- 
feaux  pour  fe  mettre  ä pottec  de  la  varre. 
C’eft  un  tres  gros  poiflon , on  en  voit  de  dix 
pieds  de  longueur,  für  trois  ou  quatre  pieds 
de  circonference  depuis  le  defaut  du  col  juf- 
qu’aux  deiyt  tiers  de  fa  longueur  j il  diminue 
enfuite  infenfiblement  & fe  termine  en  une 
queue  longue  & ronde.  C’eft  cette  longue 
queue  & fa  tetequi  lui  ont  faitdonner  lenom 
de  Singe;  il  a la  tete  ronde,  la  gueule  aflez 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  11 

grande,  les  yeux  pctits,  des  poils  für  la  levre 
iu perieure  en  maniere  de mouftaches,  lernen- 
ton  abbatu  , le  col  bien  diftingue  du  corps  * 

6c  für  le  haut  de  la  tete  une  empennure  ron- 
de  qui  fait  une  efpece  de  couronne;  il  aqua- 
tre  nageoires  6c  deux  empennures,  la  plus 
grande  de  ces  empennures  eft  au  defaut  du 
col,  eile  reflfemble  äunefpatule,  eile  eft  for- 
te, longue  6c  large  ; celle  qu’il  aä  la  naiflän- 
ce  de  la  queue  eft  un  peu  moindre : fcs  qua- 
tre  nageoires  font  comme  des  fanons  de  ba- 
ieine; les  deux  anterieures  pourroient  s’appel- 
lcr  des  bras  ä caufe  des  mouvemens  (inguiiers 
que  la  nature  leur  a donne;  il  les  peut  joindre 
io us  fon  ventre  6c  für  fon  col,  6c  il  pourroit 
s’en  fervir  ä retenir  ce  qu’il  voudroit  porter  ä 
la  gueule,  fi  les  extremitez,  etoicnt  partagees 
en  plufeurs  doigts  6c  qu’elles  euftent  des  ar- 
ticles.  Les  deux  nageoires  pofterieures  font 
placees  vers  le  milieu  du  ventre,  elles  fontun 
peu  moins  grandes  quelespremieres,  6c  n’ont 
que  les  mouvemens  ordinaires  de  celles  des 
autres  poiflöns;  il  eft  tres-vif  6c  tres-vite. 

Quand  il  s’eleve  allez  ä lafurface  del’eaupour  pache  du 
qu’on  le  puiftevoir,  les  differens  mouvemens  Singe, 
qu’il  fait  avant  de  mordreäl’hamegon  donnent 
du  plaifir.  Il  sen  approche,  il  le  confidere, 
il  le  goüte  de  l’extremite  deslevres,  illequit- 
te,  ii  lui  donne  des  coups  avec  fes  nageoires 
ou  avec  fa  queue  5 il  s’en  eloigne , ilyrevient, 

6c  apres  avoir  bien  marchande,  il  fe jette  en- 
fin  für  l’appas  6c  l’avale;  mais  quand  il  fent 
l’hamegon  qui  le  pique  6c  qu’il  eft  contraint 
de  fuivre  la  ligne  qui  le  tire5  cell  alors  qu’il 

fait 


iz  VOYAGES 

fait  des  fauts  & des  bonds  qui  donnent  un 
plaifir  infini  ä ceux  qui  le  regardent.  Ii  prend 
la  ligne  avec  fes  nageoires,  il  la  tire  detoutes 
fes  forces  pour  la  porter  ä fä  gueule  5 8c  nc 
manqueroit  pas  de  la  couper  avec  fes  dents, 
fi  on  lui  en  donnoit  le  tems.  Sa  queue  eft  ä 
craindre  quand  il  eft  für  le  pont5  non  qu’il 
l’ait  aflez.  forte  pour  l’enfoncer  comme  feroic 
un  puiflant  Requin , mais  comme  eile  eft  lon- 
gue  8c  forte  5 il  blefleroit  d’une  etrange  ma- 
niere  ceux  qu’il  en  frapperoit. 

Ce  poiflon  n’a  point  d’ecaille , il  eft  cou- 
vert  d’une  peau  chagrinee  ä petits  grains , ä 
peu  pres  comme  celle  du  Requin  j eile  eft  tou- 
te  noire  6c  luftree  comme  du  geais  pendant 
que  le  poiflon  eft  vivant,  eile  cefte  d’et re  luf- 
tree des  qu’il  eft  mort.  Sa  chair  eft  bonne> 
mais  eile  n’eft  pas  delicate,  parce  que  pour 
l’ordinaire  eile  n’eft  pas  bien  grafte.  On  peut 
la  comparer  ä celle  d’un  boeuf  qui  n'eft  pas 
gras^  les  jeunes  font  beaucoup  meilleurs.  Ce 
poiftön  vit  de  proye  6c  des  herbes  qui  font  au 
fond  de  la  mer,  car  on  trouvc  de  tout  cela 
dans  fon  ventre.  Je  m’etonne  que , fe  trou- 
vant  für  les  cotes  de  la  Guinee  8c  etant  noir 
comme  les  habitans,  on  ne  lui  ait  pas  donne 
le  nom  de  Negre  plütöt  que  celui  de  Singe. 


CH  A- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  25 


CHAPITRE  IIL 

De  LA  BARRE  DE  JUDA. 

Du  Fillage  de  Grcgoue  c?  des  Forts  Fräji- 
cois  & dnglois. 

DE s qu’un  vaifleau  eft  moüille , les  Ne- 
gres  fe  pretfent  d y aller  6c  d’y  porter  du 
poiflon  6c  des  fruits  quand  ils  en  ont.  Ilsfont 
alTurez  d’cn  etre  bien  payez  öc  de  boire  de 
l’eau  de  vie , il  n’en  faut  pas  davantage  pour 
les  engager  a tout  rifquer,  plütöt  quedcman- 
quer  une  fi  bonne  occafion.  Les  Capitaines 
des  vaifTeaux  leur  font  amitie,  les  font  boire 
für  toutes  chofes,  6c  fe  fervent  d’eux  poure- 
crire  au  Diredeur  du  commerce  de  leur  na- 
tion , 6c  lui  donner  avis  de  leur  arrivee. 

Dans  un  pais  d'un  acces  moins  difficile,  on 
ne  manqueroit  pas  d’envoyer  la  chalouppe  ä 
terre,  prendre  langue  6c  porter  les  piquets, 
cela  n’eft  pas  praticable  a la  cote  de  Juda.  Le 
Chevalier  des  M.  * * * apres  avoir  donne  les 
ordres  necefläires  aux  Ofticiers  qu’il  laiftbit  ä 
bord,  6c  ctre  convenu  des  ügnaux,  pour  fe 
faire  entendre  a ceux  qui  demeuroient  dansles 
tentes  qu’on  fait  für  le  bord  de  lamer,  femic 
dans  fa  chalouppe  le  douze  für  les  trois  heures 
apres  midi,  6c  vint moüiller ä cent  pasouen- 
viron  du  lieu  ou  commencent  les  grofies  Ja- 
mes. 11  y trouva  un  canot  de  Negres  qui  Py 
atiendoit  8c  qui  le  porta  ä terre.  Les  gens  fa- 

ges 


24  V O Y A G E S 

g es  fe  mcttent  en  camifolle  6c  en  callegon,  il 
y auroit  de  l’imprudence  ä fe  chargerd’habits. 
Le  moins  qu’il  puifle  arriver  5 c’eft  d’avoir  Je 
chagrin  de  les  voir  gatez  d’cau  de  mer  ? parce 
qu’il  eft  tres-rare  qu’on  ne  foit  pas  bien  mouil- 
le  quand  on  franchit  ce  dangereux  paflage.  II 
Rifqucs  au-le  fut  en  efFet  depuis  la  tete  jufqu’aux  pieds, 
pafla^c  dc  & malgre  l’adrefle  des  canoriers  5c  les  precau- 
tions  quils  prirent,  ils  ne  purent  empecher 
que  la  troificme  lame  ne  fe  repandit  für  le  ca- 
not > & ne  le  couvrit  d’un  bout  ä l’autre.  Le 
bonheur  qu’il  eut , fut  que  le  canot  touchale 
fond  6c  ne  tourna  point,  6c  que  les  canociers 
s’etant  jettez  ä l’eau  5c  erant  fecondez  desau- 
tres  Negres  qui  les  attendoient  au  bord  de  la 
mer,  ils  enleverent  le  canot  6c  ceux  qui  e- 
toient  dedans,  5c  le  mirent  ä terre. 

Avant  de  pafler  out  re , je  crois  qu’il  eft  bon 
d’expliquer  ici  ce  que  c’eft  que  la  barre  qui 
regne  tout  le  long  de  la  cote  de  Guinee,  6c 
qui  eft  plus  ou  moins  grofle,  6c  par  confe- 
quent  plus  ou  rnoins  dangereufe,  felon  l’ex- 
pofition  6c  le  gillement  des  cötes  6c  les  vents 
qui  fouflent. 

Cc  qu’on  entcnd  Par  barre  l’effet  que  produifenc 
entend1  par  trois  lames  qui  viennent  fe  rompre  ä terre  Tu- 
barre*11  ^ n°  aPr^  ^autre*  ^ont  *a  diniere  eft  la  J?lus  ä 
craindre,  parce  qu'elle  eft  cabanee,  c’eft-ä- 
dire , qu’elle  fait  une  efpece  de  voute  aflez 
baute  5c  d’un  diamecre  aflez  grand  pour  cou- 
vrir  un  canot  tout  entier  de  l’arriere  äl’avant, 
6c  pour  le  remplir  d’eau,  le  fubmerger  ou  le 
tourner  fans  defl'us  deflbus  quand  eile  ferompt 
6c  fe  brife  deflus  avant  qu’il  ait  touche  la 
terre. 


Les 


en  Guinee  et  a Cayf.nne.'  if 

Les  deux  premieres  lames  ne  cabancnt 
point,  c’eft-ä-dire,  qu’elles  ne  forment  point 
de  voute  en  s’approchant  de  terre  j lapremie- 
re,  parce  qu’elle  ne  trouvepoinc  le  retour  des 
eaux  d’une  autre  qui  l’ait  precedee,  y ayanteu 
unc  efpace  de  tems  aflez  confiderable  pour 
que  les  eaux  de  celle  qui  Ta  precedee  fe  foient 
ecoulecs  6c  mifes  de  niveau,  apresavoirfrap- 
pe  la  terre  6c  s’y  etre  rompues;  la  feconde 
cabane  un  peu , parce  qu’eile  trouve  les  eaux 
de  la  premiere,  qui,  retournant  au  large,  la 
frapent  6c  Pobligent  de  s’elever , mais  la  troifie- 
me , rencontrant  les  eaux  de  la  feconde , de- 
ja  enflees  de  celles  de  la  premiere,  eile  eft  con- 
trainte de  fe  replier  für  elle-meme,  cequ’elle 
ne  peuc  faire  qu’en  s’enfkntconliderablemenc 
6c  faifant  une  voute  ou  arcade  d’autant  plus 
haute,  qu’elle  fc  trouve  frappeea  fon  piedpar 
le  retour  des  eaux  de  la  feconde.  Voilä  ce 
qui  fait  cette  harre  li  terrible,  für  laquelle  il 
s’eft  perdu  tant  de  monde. 

Ces  lames  commencent  environ  ä une  por- 
tee  de  futil  de  terre,  parce  que  la  mer trouve 
a cette  diitance  un  haut  fond  plat , lequcl  e- 
tant  pafle,  on  n’a  plus  ä craindre  que  la  hou- 
le  qui  porte  le  canot  a terre  d’une  viteffe  ex- 
traordinaire.  L’adrdfe  des  canotiers  confifte 
ä fe  jetter  tous  ä la  mer  6c  tout  d’un  coup , 
6c  de  foutenir  le  canot  des  deux  cotez,  de 
maniere  qu’il  arrive  a terre  6c  qu'il  la  touche 
fans  s’y  brifer  6c  fans  tourncr.  Dans  un  inftant 
ks  perfonnes  qui  font  dedans,  6c  les  marchan- 
difes  dont  ii  eft  Charge  font  debarquees  6c  mi- 
fes en  furete,  quelques  pefans  que  foient  les 
fardeaux. 

Twt  II  B Le« 


Adrette 

Canotiers* 


Figurcs 
des  canots 
& des  pa- 
galles. 


2 6 V O Y A G E S 

Les  Negres  Canotiers  fe  Tont  tellement  fa- 
miliarifez  avec  la  barre,  depuis  que  les  Euro* 
peens  trafiquent  ä Juda,  qu’il  eft  äprefentauf- 
(i  rare  que  les  canots  qu’ils  conduifent  perif- 
fent  dans  cet  endroit  dangereux,  qu’il  eroit 
autrefois  commun  de  les  y voir  perir  avec  les 
blancs  quiy  etoientembarquez;  carpoureux, 
ils  favent  fort  bien  fe  tirer  d’affaire,  ce  lonc 
d’excellens  nageurs*  qui  favent  ii  bien  fe  faire 
porter  für  le  dos  d’une  lame , ou  plonger  fous 
une  autre,  qu’ils  gagnent  toujours  la  terre*  6c 
comme  ils  font  nuds,  ils  s’embaraffent  peu 
d’etre  mouillez. 

C’eft  ce  dangereux  paffage  qui  favorife  le  pilla- 
ge  qu’ilsfont  des  bouges  & de  l’eau  de  vie * qu’ils 
portent  ä terre  quand  il  n’y  a point  de  blanc  dans 
le  canot  pour  avoir  l’ceil  für  les  marchandifes. 
Dansces  occafions,  ils  ceffent  denager  oude 
pagayer  quand  ils  fetrouvent  entredeuxlames, 
ils  fe  contentent  de  foutenir  le  canot  avec 
leurs  pagalles,pendant  que  quelques  uns  des  plus 
adroits  percent  les  barils  d’eau  de  vie  & em- 
pliflent  les  boutcilles  de  toute  la  troupe  * & a- 
pres  qu’ils  ont  fait  leurs  affaires  > ils  femettent 
a pagayer  d’une  grande  force  & viennent  ä 
terre:  difant  aux  Commis  qui  fe  plaignentde 
leur  retardement*  quil  yavoit  une  voycd’eau 
dans  le  canot  qu’il  a fallu  raccommoder,  6c 
que  ce  n’eft  pas  fans  peine  qu’ils  en  font  Ve- 
nus ä bout  6c  qu’ils  ont  echappe  le  dangeroü 
cet  accident  les  avoit  expofez. 

Les  canots  de  barre  font  tout  d’une  pie- 
ce,  Us  font  faits  d’un  arbre  creufe  fort  le- 
ger; ils  ont  pour  l’ordinaire  quinze  ädix-huit 
pieds  de  longueur * für  trois  pieds  de  large  6c 

autanr 


EN  GtnNE'c  ET  A CAYENNE.  1J 

autant  de  profondeur.  Ils  y fonc  ordinaire- 
tnent  au  nombre  de  dix , chacun  une  pagalle 
a la  main,  Les  pagalles  fonc  comme  des  pel- 
les  ä four,  longucsde  quatre  a cinqpieds,  la 
pelle  a quinze  pouces  de  longueur  lur  hüic  de 
large;  e lies  Ion t toutes  d’une  piece  d’un  bois 
bien  liant.  Les  Negres  fonc  deux  ä deuxdans 
le  canot,  le  vifage  tourne  vers  le  lieu  ou  ils 
vont , celui  qui  gouverne  l’arriere  rcpond  ä la 
voix  de  celui  qui  eft  ä l’avant  qui  ferc  de  pi- 
lote, c’eft  le  plus  habile  de  la  troupe  qui  oc- 
cupe  ce  pofte.  Ceux  qui  nagent  ou  qui  pa- 
gallent  n’ont  point  d’aucres  fiegespours’afteoir 
que  des  bambous  ou  gros  rofeaux  qui  traver- 
fenc  le  canot,  & qui  fonc  atrachez  par  leurs 
extrem  itez  aux  cötez  oppofez  du  canoc.  ils 
nagetu  au  bruic  d’un  cercain  ton  que  le  pilote 
donne,  qui  marque  s’il  faut  nager  de  force, 
ou  plus  letitement.  C’eft  un  plaifir  de  voir 
comme  ils  empioyent  toutes  leurs  forces  lors 
que  le  pilote  le  juge  ä propos.  Ils  le  plient 
en  deux,  & donnent  au  canoc  unmouvemenc 
extraordinaire. 

Lorfqu’ils  conduifent  des  blancs  ä terre,  ils 
les  font  alleoir  dans  le  fond  du  canoc  les  uns 
derriere  les  autres  ä l’avant  du  canot.  Si  au 
concraire  ils  les  conduifent  de  terre  aux  Vaif- 
fcaux , ils  les  font  mettre  ä l’arriere.  Cette 
conduite  eft  fage , on  eft  moins  expofe  en  al- 
lant  ä terre  erant  a Tavant,  parce  que  la  lamc 
prend  le  canot  par  l’arriere,  & qu’en  cet  en- 
droit  on  eft  bien  plcitotdebarque;  aucontrai- 
re  en  allant  aux  VailTeaux,  la  lame  renconrrc 
favant  du  canot,  s’y  brife  & peut  y faire  plus 
de  mal  qu’a  Parriere.  Ils  dcnnent  en  ces  oc- 
B 2 calions 


V O Y A O E S 

cafions  tous  leurs  foins  pour  fauver  les  blancs 
qu’ils  porrent,  & pourvü  qu’ons’cn  rapporte 
ä eux,  qu’on  les  laifle  faire  & qu’on  nelesait 
pas  maltraitcz,  il  eft  rare  qu’il  arrive  rien  de 
facheux  aux  perfonnes. 

J1  n’en  eft  pas  de  meme  des  marchandifes; 
quelque  foin  que  les  Capitainesfedonnent  pour 
empecher  leurs  pillages,  il  eft  prefque  impol- 
fible  d’y  reuflir  cntierement,  les  Ncgres  en 
fait  de  vol  feroient  des  legonsaux  plus  habiles 
Mcuniers,  Tailleurs  6c  filoux  qui  foient  en 
Europe , & quand  on  les  obferve  fi  bien , ou 
qu’on  a pris  des  mefures  fi  juftes  que  leur  a* 
drefle  eft  ä bout,  ils  font  tourner  le  canot 
dans  les  endroits  oü  les  barils  ou  caiflesde  bou- 
ges  qui  ne  flottent  point  vont  ä fond , 8c  oü 
ils  les  viennenc  repecher  pendant  la  nuic. 

Des  que  les  marchandifes  font  ä terre , on 
les  met  dans  les  tentes  que  les  Capitaines  ont 
foin  de  faire  drefler  au  bord  de  la  mer.  Ces 
tentes  ont  un  ou  plufieurs  batons  de  pavillon 
avec  des  pavillons,  6c  des  flammes  qui  fer- 
vent  a donner  aux  chalouppes  mouillees  hors 
deslames  6c  de  la  barre,  les  fignaux  de  ceque 
l’on  veut  faire  favoir;  car  on  eft  hors  de  la 
portee  de  la  voix  humaine,  6c  quand  on  fe 
ferviroit  des  meilleurs  porte- voix,  le  bruitdes 
lames  6c  de  la  houle  empccheroit  de  pouvoir 
rien  entendre. 

Ce  n’eft  pas  feulement  dans  le  paftage  de  la 
harre  que  les  Negres  font  leurs  pillages,  ilsen 
font  encore  dans  le  tranfport  des  marchandi- 
fes depuis  les  tentes  jufqu’ä  la  ville  capitale  ou 
eft  la  refidence  du  Direäeur  general,  6c  les 
magazins  de  la  Compagnie.  On  ne  fe  fert  en 

ce 


e n Guinee  et  a Cayenne,  29 

ce  pais  ni  de  charettes  ni  de  chevaux , nid’au- 
tres  tortes  de  voirures,  touc  fe  porce  für  late- 
te  des  Ncgres.  Ceft  pour  cela  que  tous  les 
porteurs  ont  de  gros  bonnets  de  jonc  afiez 
hauts  pour  conttMiir  une  bouteille  platte  de 
gros  verre,  ou  calebaffe  de  la  meme  figure 
contenant  environ  une  pinte  mefure  de  Paris, 
ou  un  lac  dans  lequel  ils  mettent  les  bouges 
qu’ils  ont  piilez;  car  c’eft  principalement  ces 
deux  fortes  de  marchandifes  qui  les  tentent  le 
plus,  6c  ils  n’ont  que  ce  feul  bonnet  dont  i!s 
puiffent  couvrir  leurs  vols  etant  du  refte  tous 
nuds,  6c  n’ayant  qu’un  tres  petit  morceau  de 
toile  pour  couvrir  leur  nudite. 

Lors  donc  qu’on  a mis  ä terre  une  quantitc 
fuffifante  de  marchandifes  pour  faire  un  con- 
voy  6c  les  tranlporter  au  magazin  general , on 
fait  venir  les  porteurs  avec  leur  chef  qui  ne 
manque  pas  de  promettre  que  fes  gens  feront 
fideles.  Malgre  ces  affurances  aufquelles  tout 
homme  fage  ne  doit  jamais  s’arreter,  onmet 
cinq  ou  fix  blancs  armez  qui  les  conduifent, 
qui  empechent  que  les  porteurs  ne  s’ecartent 
les  uns  des  autres,  6c  que  chemin  faifant  ils 
ne  percent  les  barils  d’eau  de  vie  ou  ceux  qui 
renferment  les  bouges. 

Le  Chevalier  des  M.*  * * qu’unelongue  ex- 
perience  avoit  inftruit  de  l’adrefle  desNegres, 

6c  du  penchant  prodigieux  qu’ils  ont  ä voler , 
ayant  un  affez  grand  convoy  ä faire  conduire 
ä Xavier , ordonna  ä (ix  de  fes  gens  de  l’ac- 
compagner,  de  voltiger  für  les  alles,  6c  de 
ne  pas  perdre  un  moment  de  vue  fes  por- 
teurs. II  fut  exadlementobei»  le  convoy  avoit  Strarage- 
deja  paffe  les  trois  rivieres  > c’eft  ainfi  qu’on  Zls!**  Nc* 
ß 3 appellc  ^ 


JO  V O Y A G E S 

appelle  les  trois  bras  que  fait  la  riviere  de  Ja- 
quin  ä l’endroit  du  gue  oü  on  la  palle , fans 
que  lcs  porteurs  euflent  pu  trouver  une  oc- 
cafion  un  peu  favorable  de  piller , parce  qu’ils 
etoient  eclairez  de  trop  pres  par  les  gens  qui 
les  conduifoient  , lorfqu’il  s trleva  tont  d’un 
coup  une  querelle  entre  dcux  porteurs  qui 
mirent  aufli-tot  leur  Charge  ä terre,  & com- 
mencerenc  ä fe  battre  d'ünportance;  les  au- 
tres  porteurs  de  concert  avec  les  deux  com- 
battans  quitterent  auffi  les  leurs  , quelques-uns 
prirent  parti  dans  la  quereile,  & lesblancsqui 
les  conduifoient  ayanc  voulu  faire  ce der  lede- 
fordre,  fe  trouverent  dans  un  inftantenviron- 
nez  de  tout  le  rede  des  porteurs  qui  les  prioient 
d’empecher  qu’il  n’arrivät  quelque  meurtre. 
Les  Franqois  qui  ne  connoiffbient  pas  enco- 
re  ce  picge  , y donnerent  entierement,  ils 
firent  des  efforts  extraordinaires  pour  arreter 
les  combattans,  mais  iis  y employerent  plus 
d’une  heure  fans  en  pouvoir  venir  a bout. 
La  querelle  ne  fut  appailee  que  quand  ceux 
des  porteurs  qui  etoient  demeurez  auprds  des 
barils  de  bouges,  qui  les  avoient  entrouverts 
adroitement  , 8c  en  avoient  tire  pour  eux  6c 
pour  leurs  compagnons,  rejoignirent  la  trou- 
pe.  Leur  prefence  appaifala  querelle,  chacun 
reprit  fa  Charge,  & on  continua  le  voyageen 
paix  comme  s'il  ne  fut  rien  arrivej  les  por- 
teurs difparurent  des  qu’ils  eurent  mis  leurs 
charges  au  magazin , & les  condudteurs  blancs 
ayant  raconte  au  Diredteur  general  8c  au  Che- 
valiers des  M.***  ce  qui  etoit  arrive  dans  le 
chemin,  ces  Meflieurs  fe  douterent  qu’il  y 
avoit  eu  du  deflein  dans  cette  querelle.  On 

exa- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  31 

examina  de  pluspres  les  barils  de  bouges,  6c 
on  trouva  que  plufieurs  avoient  etc  ouverts 
6c  qu’on  y avoit  beaucoup  vole.  Ons’enplai- 
gnit  au  Capicaine  Aflbu,  mais  il  etoic  trop 
tard , les  porteurs  etoient  echapez  6c  leur  voi 
enfürete,  parce  qu’en  arrivanc  chez  eux  ils 
avoient  pris  d’autres  bonncts  j de  forte  que  la 
perte  tomba  für  le  Chevalier  des  M.**  * La 
Compagnie,  toujours  attentive  ä fes  interets 
6c  peut-etre  dans  la  vüe  de  rendre  fes  Officiers 
plus  vigilans,  rend  les  Capitaines  refponfables 
en  leur  propre  6c  prive  nom  du  coulage  des 
eaux  de  vie , 6c  de  ce  qui  fe  trouve  de  man- 
que  dans  les  barils  de  bouges. 

On  croit  pourtant  qifellediminueroit beau- 
coup de  cette  conduite  fevere  , li  eile  conful- 
toit  lä-deflus  fes  Diredteurs , & qu’elle  tue 
convaincue  comme  elleledevroit  etredel*in> 
poffibilite  ou  font  fes  Capitaines  d’empecher 
entierement  les  pillagcs  des  Negres. 

On  avoit  cru  y remedier  en  mettant  les 
bouges  & l’eau  de  vie  dans  de  double  fufts, 
les  Negres  ont  trouve  le  fecret  de  rendre  cet- 
te  precaution  inutile. 

Les  Anglois  font  cercler  leurs  barils  d’un 
bout  ä l’autre  avec  des  cercles  de  fer  qui  fe 
touchent  6c  qui  ne  peuvent  s’eloigner  les  uns 
des  au tres,  parce  que  les  premiers  lont  cloüez; 
cetre  precaution  na  fervi  qu'ä  leur  caufer  de 
plus  grandes  pertes,  les  Negres  faifant  tour- 
ner  les  canotsfur  la  barre,  & allant  repecher 
pendant  la  nuic  les  marchandifes  qui  font  de- 
meurees  au  fond  de  la  mer,  car  ils  ont  Ta- 
dreife  de  ne  faire  tourner  que  dans  les  endroits 
ß 4 ou 


Bouges  ou 
Canots  > 
»nonnoyc 
du  pais. 


32  VOYAGES 

oü  ils  favent  fort  bien  qu’ils  les  pourront  pe- 

cher. 

On  avoit  encore  propofe  de  mettre  les  bou- 
ges dans  des  caiffes  qui  en  puffern  contenir 
cent  livres  qui  fuffent  garnies  de  trois  bandes 
de  fer.  Comme  il  y auroit  moins  de  joints 
qu’ä  un  biril,  les  Negres  auroient  moins  de 
facilite  a les  entrouvrir.  Cela  pourroit  reüllir 
une  fois  ou  deux,  mais  fi  les  Negres  fe  trou- 
voienc  courts  de  ce  cote,  ils  ne  manque- 
roient  pas  de  les  faire  tomber  ä la  mer,  6e 
la  perte  feroit  encore  plus  confiderable.  Ce 
qu’on  peut  faire  de  mieux,  eft  d’avoir  tou- 
jours  des  blancs  dans  Jes  canots  qui  porttnt 
les  marchandifes  ä terre,  6c  de  faire  elcorter 
les  convois  qui  les  portent  ä la  ville  par  des 
gens  habiles,  qui  dans  des  occafions  pareilles 
a celle  dont  je  viens  de  parier,  laiflent  battre 
les  Negres  raut  qu’illeur  plaira  6c  qui  fe  tien- 
nent  aupres  des  marchandifes  tant  quela  que- 
reile dure. 

Je  crois  avoir  dit  dans  un  autre  endroit, 
que  les  bouges  font  des  coquilles  Manches  qui 
fe  pecbent  aux  environs  des  Ifles  Maldives, 
C’eff  l’argenc  monnoye  du  Royaume  de  Juda, 
& de  beaucoup  d’autres  lieux  de  la  cötej  on 
les  appelle  aufli  Cauris. 

Quarante  bouges  font  ce  qu  ils  appellent  une 
toque  de  bouges,  cinq  toques  ou  100.  bouges 
font  une  galine,  vingt  galines  ou  quatre  mil- 
le  bouges  font  une  cabeche. 

Selon  le  prix  du  marche , un  captif  ou  ef- 
clave  vaut  dix-huitä  vingt  cabeche  s,  70000. 
ä 80000.  bouges  qui  pefent  environ  i<$o.  li- 
vres roids  de  Paris. 

Le 


en  Gutne'e  et  a Cayenne.  33 
Le  Village  de  Gregoue,  qui  donnelenom  viiiagc  de 
ä une  des  2 6.  petites  Provinces  du  RoyaumeGrcS011** 
de  Juda,  eft  environ  ä une  lieue  8c  demiede 
la  mer,  apres  qu’on  a paffe  la  riviere  de  Ja- 
quin.  II  eft  allez  confiderable  8c  fes  habitans 
riches,  tant  parce  qu’ils  font  tous  pecheurs8c 
Canotiers,  que  parce  qu’ils  font  voilins  des 
Forts  Francois  6c  Anglois  qui  en  font  a une 
tres  petite  diftance.  Les  maifons  font  de  ter- 
re  ou  de  branchages  d’arbres  entrelaflez  de  ro- 
feaux  avec  un  enduit  de  terre  graffe  de  pres 
d’un  pied  d’epaiffeur.  Chaque  famille  a plu-  Maifons 
fieurs  cafes,  jamais  un  mari  ne  met  deux  dedcs  NeSrcs* 
fes  femmes  enfemble  fous  lememetoic,  eiles 
font  logees  feparement.  On  croit  que  cela 
eft  neceffiire  pour  conferver  la  paix  entre  e!- 
les,  car  lä,  comme  par  toutailleurs,  lesfem- 
mes  font  jaloufes,  criardes,  foup^onneufes, 
impatientes  8c  de  fortmauvaifehumeur,quand 
eiles  s’imaginent  que  leur  mari  partage  inega- 
lement  fon  coeur  entre  eiles.  II  eft  vrai  que 
la  premiere  qu’il  a epoufe  y a de  droit  une 
double  portion,  6c  quelquefois  davantage, 
quand  eile  eft  feconde  6c  qu’elle  a des  enfans 
mäles.  Nous  traiterons  cette  matiere  plusam- 
plement  dans  la  fuite.  On  voit  qu’il  faut  beau- 
coup  de  cafes  ä un  homme  qui  a bien  des 
femmes,  toutes  ces  cafes  font  renfermees  dans 
une  enceinte  de  murs  de  terre  de  fept  ä huit 
pieds  de  hauteur,  6c  de  dix-huit  ä vingt  pou- 
ces  d’epaiffeur , dont  le  chaperon  eil  cou- 
vert  de  paiile  ou  de  feuilles  de  palmier,  de 
crainte  que  l’eau  de  pluye  ne  s’infinue  dans 
le  mur,  ne  le  decrempe  6c  ne  le  falle  tom- 
ber. 


34  VOYAGES 

Fort  des  Les  Francois  & 1 es  Anglois  ont  chacunutt 
sJregou^.a  F°rt  * FOüeft  de  ce  village.  Celüi  des  Fran- 
cois eft  Ie  plus  ä rOüeft  j il  eft  compofe  de 
quatre  baftions,  avec  des  foflez  larges6c  pro- 
fonds,  fans  chemin  couvert,  glacis  ni  palifla- 
des , excepte  ä un  ouvrage  en  forme  de  de- 
mie  lune  qui  couvre  la  porte  * qui,  outre  les 
venraux  fe  ferme  avec  un  pont  levis.  II  y a 
trente  canons  montez  tant  für  les  baftionsque 
für  les  courtines , 6c  principalement  für  celle 
qui  regarde  le  Fort  des  Anglois.  Les  quatre 
corps  de  logis,  qui  forment  une  grande  pla- 
ce d’armes  quarree,  fervent  de  magazins,  de 
logement  pour  les  Officiers  & la  garnifon, 
£c  de  captiverie j c’eft  ainfi  qu’on  appelle  le 
Jieu  ou  Ton  garde  les  captifs,  en  attendant  le 
moment  de  les  embarquer.  II  y a au  milieu 
de  cetre  place  une  chapelle , oü  Fon  dit  la 
mefle  quand  il  y a un  Aumonier.  Ce  Fort 
eft  fous  le  commandement  du  Lieutenant  du 
Diretfteur  general  qui  refide  ä Xavier,  ville 
capitale  du  Royaume.  La  garnifon  n’eft  que 
de  dix  foldats  blancs,  deux  fergens,  un  tarn- 
bour,  deuxcanoniers,  & trente efclaves  ßam- 
baras  qui  appartiennent  ä la  Compagnie. 

Von  des  Le  Fort  des  Anglois  eft  ä FEft  de  celui 
Anglois  a des  Francois,  & une  grande  portee  de  fufil ; 
eicgoue.  ü eft  quarre  j au  lieu  de  baftions  fes  angles 
font  couverts  de  boulevards  avec  des  foftez 
fees , larges  6c  profonds  > fans  paliflades  6c 
fans  chemin  couvert.  Il  y a un  pont  levis  6c 
vingt-fix  canons,  ils  y ont  une  garnifon  äpeu 
pres  cororne  c£lle  du  Fort  Francois,  comman- 
dee  par  le  Lieutenant  de  leur  Direfteur  gene- 
ral qui  refide  au(ü  a Xavier.  Son  logement. 


Tom.  II.  pag.  34,' 

Explication  de  la  planche  des 
Forts  des  Europeens  d juda. 

A.  Grand  Serail. 

B.  Petit  Serail. 

C.  Salle  d’Audience. 

D.  Cabinet  du  Roy. 

E.  Salle  d’Entree. 

F.  Logement  de  la  Mere  du  Roy. 

G.  Cour. 

H.  Corps  de  Garde. 

I.  Cour  des  Coutumes, 

L.  Premiere  Cour. 

M.  Corps  de  Garde. 

N.  Salle. 

O.  Cuifine  du  Roy. 

P.  Logement  du  premier  Valet  de 

Chambre. 

Q. L  ogis  des  Hollandois. 

R.  I .ogis  des  Anglois. 

S.  Hotel  de  la  Compagnie  des  In- 

des Frangoife. 

T.  Logement  des  Portugais. 

V:  Cour 


Tom.  II.  pag.  34,. 

V.  Cour  du  Couronnement  du 
Roy. 

X.  Canons  du  Roy. 

Y.  Place. 

Z.  Grande  Place. 

&.  la  Ville. 

x Porte  de  derriere  du  Serail. 


Jarf  .Fj'anccis  a Juda 


—1 


urepeens 


m 

B 

» 

en  Guine'e  et  a Cayenne.  35 

dans  cette  ville,  eft  ä cöte  decelui  des  Fran~ 
gois,  il  n’en  eft  fepare  que  un  par  mur  qu* 
eft  mitoyen. 

Les  Portugals  n’ont  point  de  Forterefle  ä 
Grepoue.  Le  Roi  dejudaleur  a donne  un  Terrain  ac- 
terrain  a quatre  portees  de  iufiLauoud  de  ce- PortUgajs  ^ 
lui  des  Anglois  pour  y en  bätir  une>  ils  ontGiegou*. 
eu  des  raiföns  pour  ne  le  pas  faire  jufqu’ä  pre~ 
fenr.  Leur  Diredteur  demeure  ä Xavier, 
dans  une  aflez  grande  maifon , ä cöte  de  cel- 
le  des  Franqois. 

Mais  les  Hollandois  n’ont  point  de  Forte-  ia^Q^om 
reffe  dans  cet  Etat.  Les  Rois  de  Juda  n’ont  point  de  Fon 
jamais  voulu  leur  permettre  d’y  en  avoir  au-  a Juda, 
cune,  ils  connoiftent  ces  peuples,  & f§avent 
trop  bien  comment  ils  traitent  ceux  qui  onc 
eu  la  facilite  de  les  laifter  bätir  des  Forts  für 
Jeurs  terres , pour  s’expofer  cux  & leurs  peu- 
ples ä un  efclavage,  dont  ils  ne  feroient  pas 
maitres  de  fe  delivrer  quand  le  joug  leur  en 

?aroitroit  trop  pefant.  Ils  ont  une  maifon  ä 
lavier  attenant  le  Palais  du  Roi  , oü  leur 
Diredteur  demeure  avec  fes  Commis. 

Au  refte,  les  Forts  de  Gregoue  ne  fervenc 
qu’a  mettre  ä couvert  les  marchandifes  > ßc 
empecher  qu’elles  ne  foient  pillees  par  les 
Negres  qui  vont  fouveirt  en  maraude,  6c  qui 
ne  reconnoiflent  ni  amis  niennemis  des  qu’ils 
trouvent  l’occaiion  de  piller. 


B 6 


CHA- 


V O y A G E s 


CHAPITRE  IV. 

De  la  Dille  de  Xavier. 


Xavier» 
viiie  capita- 
uaa 


XAvier,  Xabier  ou  Sabie,  font  1 es  noms 
que  1 es  Europeens  6c  les  Negres  don- 
lc  de  Juda,  nent  ä la  Ville  capitale  du  Royaume  de  Ju- 
da ou  Fida.  Elle  eft  ä deuxlieues  au  Sud-Eft 
de  Gregoue,  6c  par  confequent  ä trois  lieues 
6c  demie  ou  environ  de  la  mer;  eile  eft  dans 
une  plaine  unic  a une  lieue  ou  [environ  au 
Sud-Eft  de  l’Eufrate. 

Ceux  qui  ont  donne  le  nom  de  ville  ä cet 
amas  de  maifons  qui  porte  le  nom  de  Xavier, 
lui  ont  fait  le  plus  grand  honneur  qu’ils  lui 
pouvoient  faire,  car  afiurement  il  ne  merite 
pas  ce  titre.  Je  ne  laiilerai  pas  cependant  de 
le  lui  donner.  C’eft  la  refidence  du  Roi  6c 
des  Dire&eurs  des  Companies  des  Europeens 
qui  trafiquent  dans  le  pais.  C’eft:  quelque 
chofe,  maisaufli  c’eft:  tout,  car  on  n’y  voit 
aucun  alignement  de  rues.  Chaque  famille 
eft  renfermee  dans  une  enceinte  de  murailles 
qui  eft  plus  ou  inoins  grande  felonle  nombre 
des  cafes  dont  eile  a befoin,  6c  toutes  ces 
incommo-  enceintes  font  ifolces.  Ils  laiftent  des  efpaces 
äit*4c$rues.entre  ces  l fles  que  Ton  pourroit  regardercom- 
me  des  rues,  ou  plütöt  comme  des  chcmins 
dont  les  unes  font  allez  larges,  6c  les  autres 
fi  etroites  que  deux  perfonnes  n’y  peuvent 
pafter  de  front,  on  a meme  aflez  de  peine  ä 
pafter  par  les  plus  larges,  ä caufe  des  trous 

dont 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  57 

dont  dies  Tont  remplies  qui  rendent  le  pafla- 
ge  difficile , 6c  meme  dangereux  6c  für  tone 
la  nuit.  Comme  les  Negres  ne  bätiflent  que 
de  terre,  ils  la  tirent  le  plus  pres  qu’ils  peu- 
vent  des  lieux  oü  ils  veulent  s’etablir , 6c  font 
des  trous  dont  tous  les  dehors  de  leurs  encein- 
tes  font  environnez.  Ils  y jettent  enfuite 
toutes  fortes  d’immondices  , qui  caufent  une 
puanteur  infuportable  ä ceux  qui  n’y  font  pas 
accoütumez  comme  eux ; ä quoi  il  faut  ajoü- 
ter  qu’ils  font  leurs  neceflitez  dans  les  rues, 

6c  que  fi  on  fort  le  matin  avant  que  les  co- 
chons  foient  lachez  6c  qu’ils  ayent  fait  leur 
curee  de  toutes  ces  ordures , l’odeur  qu’elles 
rendent  eft  capable  de  faire  foulever  le  cceur 
ä ceux  meme  qu’une  longue  demeure  dans 
Je  pais  devroit  en  rendre  moins  fufeepti- 
bles. 

J’ai  remarque  dans  mon  voyage  aux  Ifles  DifFcrence 
de  l’Amerique,  que  les  cochons  qu’on  y eie-  ]?  cha,r/Ics 
ve  font  inhmment  plus  propres  6c  plus  deli- ifles  der a- 
cats  j ils  ne  touchent  jamais  aux  ordures , merique  a- 
aufli  leur  chair  efl-elle  plus  propre  6c  plus  ^hons  de 
faine  que  celle  des  cochons  de  Guinee,  qui  Guinee, 
quoique  grafte  6c  bien  entrelardee  eft  indi- 
gefte,  6c  peut  caufer  des  maladies  dangercu- 
fes  ä ceux  qui  en  feroient  leur  nourriture  or- 
dinairej  cela  fe  doit  entendre  des  blancs,  car 
les  Negres  font  d’un  temperamment  bien 
different.  Ils  ont  l’eftomach  fi  chaud  qu’ils 
digerent  tout,  meme  les  viandes  crucs,  6c  il 
eft  ä croire  qu’ils  vivroient  bien  plus  qu’ils  ne 
font  fans  les  exces  qu’ils  font  d’eau  de  vie  6c 
des  femmes  qui  les  enervent  * 6c  leur  caufent 
des  maux  qui  deviennent  ä la  fin  tout  ä fait 
incurables.  B 7 il 


38  VOYAGES 

II  a plü  aux  blancs  ecablis  dans  le  paVs  , de 
donner  le  nom  de  Serail  aux  bätimens  que  le 
Roi  occupe.  L’enceirite  eit  fort  grande,  ei- 
le eft  fermee  par  un  mur  de  terre  de  huit  ä 
Paiais^du*  dix  P^s  de  haLlteur,  le  chaperon  de  cesrmirs 
Koi  a xa-  eft  couvert  de  paille,  afin  que  les  pluyes  ne 
vicr*  les  detrempent  pas,  & ne  les  fafle  pas  ebou- 
ler.  Les  angles  font  couverts  de  tours  ron- 
des  de  la  meme  hauceur  & de  la  meine  ma- 
tiere  que  les  murs;  elles  fervent  ä metrre  les 
fentinelles.  Le  plan  que  Pon  en  donne  ici 
eftjufte,  & marque  exadtement  toutes  les 
parcies  de  ce  Serail. 

On  le  diftingue  en  grand  & petit  Serail; 
ce  dernier  fert  d’entree  au  grand.  CPeft:  une 
grande  cour  environnee  de  bätimens  de  trois 
cötez;  le  quatricme  n’eft:  ferme  que  par  une 
muraille,  au  milieu  de  laquelle  eft  la  grande 
porte  , ä laquelle  il  y a toujours  deux  fenti- 
nelles. II  y a au  dehors  douze  pieces  de  Ca- 
non für  des  affuts  de  marine  ä platte  terre 
fans  embrafure.  Vis-ä-vis  la  tour  du  coin  il 
y a une  autre  batterie  de  neuf  canons  fcmbla- 
pefcnpuon  bje  ^ ja  premiere.  Le  logement  du  premier 
Roidejuda. va‘et  de  chambre  du  R01,  que  Ion  appelle 
communement  le  maitre-valet,  occupe  Pai- 
le  droite  de  cette  cour.  On  entre  de  cecte 
cour  dans  celle  des  cuiünes  du  Roi,  & de 
celle-ci  dans  une  troifiemf  qu’on  appelle  la 
la  cour  des  coütumes , parce  que  c’eft  dans 
celle-ci  que  Pon  paye  les  droits  du  Roi, 
tant  ceux  qu’il  exige  de  fes  fujets,  que  ceux 
que  les  Europeens  fefont  obligez  de  lui  payer 
pour  avoir  la  liberte  de  commercer  dans  fes 
Etats,  que  pour  jouir  de  fa  protection.  Le 

fond 


£n  Guine'e  et  a Cayenne.  59 

fond  de  cetre  cour  eft  occupe  par  un  grand 
falon,  qui  ferc  de  Sale  d’audience.  Le  Trö- 
ne  du  Roi  eft  un  grand  fauteuil  pofe  für  une 
large  eftrade  couverte  d’un  tapis  de  Turquiej 
il  y a des  nattes  für  tout  le  refte  du  plancher  y 
& des  fauteuils  pour  les  blancs  qui  vont  ä * 
l’audience.  La  coutüme  n’eft  pas  qu’ils  en- 
trent  dans  l’interieur  du  Palais,  mais  cette  re- 
gle n’eft  pas  fi  generale  qu’elle  n’ait  quelque 
exception,  puifque  le  Chevalier  des  M.*4# 
en  a leve  le  plan  qu’on  voit  ici.  Les  cu- 
rieux  y trouveront  dequoi  fe  contenter  6c 
s’inftruire,  en  fuivant  les  chifres  6c  les  let- 
tres  qui  marquent  la  diftribution  6c  l’ufage  de 
toutes  les  pieces  qui  le  compofent.  On  doit 
feulementfgavoir,  quctous  cesbätimensn’ont 
que  l’etage  du  rez  de  chauft’ee,  qu’ils  font 
tous  bätis  de  terre  grafte  6c  rouge  qui  faic  de 
bons  murs  , 6c  qu’ils  font  tous  couverts 
de  paille  ou  de  feuiiles  de  palmier,  nattees 
proprement  6c  d’une  epaifteur  ä ne  pou- 
voir  etre  penetrez  de  la  pluye  ni  de  la  cha- 
leur  du  foleil,  qui  eil  extreme  en  ce  pais- 
lä. 

Les  comptoirs  des  Dire&eurs  des  Com-,  Maifons 
pagnies  fonr  ä la  gauche  du  Palais  du  Roi.  f/ursducom- 
On  leur  a donne  le  nom  d’Hötei  ou  de  Pa-  mcice. 
lais. 

Celui  des  Francois  eft  le  plus  grand  8c  le 
mieux  bäti,  il  confifte  en  une  grande  cour 
plus  longue  que  large,  fermee  par  des  corps 
de  bärimens  uniformes,  au  milieu  de  laquel- 
le  il  y a un  jardin  potager  avec  quelques  gros 
pieds  d’orangers  en  pleine  terre.  Il  y a un 
corps  de  logis  au-deflus  de  la  grande  porte , 


40  VOYAGES 

6c  un  corps  de  garde  avec  le  pavillon  de  la 
nation.  II  y a encoreun  jardin  dans  la  baffe- 
cour,  derriere  le  corps  delogis  du  fond,  une 
forge,  des  cuilines,  des  Offices,  & les  autres 
pieces  neceflaircs  ä une  grande  maifon.  Le 
x Dire&eur  tient  ordinairemenr  une  grofle  ta- 
ble  pour  les  Capitaines  de  vaiflcaux  6c  pour 
les  Officiers,  ou  il  invite  fouvent  les  grands 
du  pai's  6c  les  Officiers  du  Roi , dont  le  cre- 
dit eft  neceflaire  aux  affaires  de  la  Compa- 
gnie. 

Comptoirs  Le  comptoir  des  Anglois  eft  ä cote  de  ce- 
dcsAn^iois.  lui  des  Francois ; le  mur  qui  les  fepare  eft 
HolJandois  mitoven 

&ronugais.  ^ ce|uj  ^ Portugals  eft  ä cote  de  ce- 
lui  des  Francois,  dont  il  eft  fepare  par  une 
rue. 

On  tient  tous  les  jours  un  marche  ä cote 
de  la  porte  de  l’Hotel  de  France. 

Les  maifons  des  particuliers  qui  compofent 
la  ville , font  repandues  autour  de  ces  Comp- 
toirs 6c  des  Serails  du  Roi. 

On  en  voit  affez  dans  le  deflein  que  Ton 
en  donne  ici*  pour  faire  juger  de  tout  le 
refte. 


CH  A- 


Tom.  II.  pag.  40. 

Comptoir  des'  Europeens  d Kavier. 

A.  Hotel  de  la  Compagnie  des  Indes- 

de  France. 

B.  Salle. 

C.  Logement  du  Dire&eur. 

D.  Logement  du  fous-Diredlcur. 

E.  Magazins. 

F.  Logement  des  Employez. 

G.  Logement  des  domeitiques. 

H.  Pavillon  de  France. 

I.  Forge. 

L.  Cuiline. 

M.  Commodite. 

N.  Magazin  au  Vin. 

O.  Jardins  potagers. 

P.  Porte  für  le  Bourg. 

Grande  porte. 

R.  Grand  Trou  d’oü  l’on  a tire  de  !r 

terre  pour  batir. 

S.  Ariere-Cour. 

1.  Comptoir  Anglois. 

2.  Cuifine. 

4.  Logement  des  Employez. 

4 Pa- 


Tom.  II.  pag.  40. 

4.  Pavillon  du  Directeur. 
aa.  Loge  Hollandoife. 
bb.  Logement  du  Diretteur. 
cc.  Logement  des  Employez. 
dd.  Jardins. 

ee.  Bade  Cour  Sc  Pavillon  Hollandois. 
aaa.  Comptoir  Portugais. 
bbb.  Logement  du  Dire&eur. 
ccc.  Logement  des  employez. 
ddd.  Balle  Cour. 
eee.  Logement  des  Captifs. 
fff.  Pavillon  Portugais. 
hhh.  Caze  du  Serpent  qui  va  faire  fes 
petits.  Sitot  que  lcs  Negres  voycnc 
un  Serpent  pret  ä faire  fes  petits, 
ils  lui  batiflent  de  femblables  Cazes 
meme  dans  les  rues. 

a.  Grande  Cour  du  Serail  Sc  Mur. 

b.  Seconde  Cour  a gallerie. 

c.  Cour  des  Cuiiines. 

d.  Cour  du  petit  Serail. 

e.  Logement  des  fervantes  du  petit 
Serail. 

f.  Pavillon  oü  la  Roy  Sc  les  femmes 

du 


Tom.  Il.pag.  40. 

du  Roy  voyent  le  peuple. 

g.  Caze  du  premier  Valet  du  Cham- 

bre du  Roy. 

h.  Canons  du  Roy. 

10.  Marche  ä la  porte  du  Comptoir 
Francois. 

12.  Bourg  de  Xavier. 

13.  Grande  place  du  Marche  qui  fe 
tient  de  4.  en  4.  Jours.  Marche 
du  Dire&eur  Francois  avecleCa- 
pitaine  Negre  prote&eur  de  la 
Nation. 

14.  Le  Dire&eur  Francois  porte  dans 

un  Serpentine. 

1 y.  Le  Capitaine  Aflöu  dans  un  Ha- 
mac  couvert. 

16.  Le  Pavillon  Francois. 

17.  Porte  d’enrree  du  grand  Serail  du 

cote  des  Europeens. 

Le  Serpentin  eft  un  Imperial  leger  de 
la  longueur  du  Hamac  5 garni  de  ri- 
deaux  de  tafretas  richemcnt  pare. 
Le  Hamac  d’Aftou  eft  couvert  d’une 
Indienne  riebe, 
y.  Pavillon  Anglois. 


/om.  Ti.  4-Ö  ■ 


( o/njHoir.f  t/r.r  <bwro7>e&nj  a . ' X'a  yier  . 


; 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  41 


CH  APITRE  V. 

Des  R.ois  de  Juda. 

Lear  edttcation , leur  courorwement , leurs 
occvpations , Uurs  revenus  & leur  mort . 

T E Royaume  de  Juda  eft  hereditaire ; Pai- 
ne  fuccede  ä fon  pere,  a moins  que  ics 
Grands  n’ayent  de  tres- fernes  raifonspour  pri- 
ver  Paine  de-la  Couronne , & de  la  mettre 
für  la  tetc  d’tin  de  ies  freres,  comme  il  eit 
arrive  en  1725. 

J’ai  remarque  dans  la  Relation  du  Senegal 
& des  autres  Royaumes  de  PAfrique  occi- 
dentale,  que  le  Trone  eft  toujours  occupe 
par  un  Prince  du  Sang  Royal,  & que  pour 
etre  aflure  qu’il  en  eft  du  moins  du  cöte  de 
fa  mere,  les  enfans  des  Rois  en  font  exclus, 
& qu’on  y eleve  les  enfans  de  fa  foeur,  ä 
moins  que  le  Roi  n’ait  eu  pour  femme  la 
Princefle^  dont  les  enfans  auroient  ete  Rois, 
quand  meme  eile  n’auroit  pas  ete  femme  du 
Roi.  Cette  Loi  eft  prefque  univerlellemenc 
re^ue  dans  toute  la  Guinee,  jufqu’ä  la  rivie- 
re  de  Volta,  apparemment  parce  qu’on  dou- 
te  aflez.  de  la  vertu  des  Reines,  pour  ne  pas 
croire  que  les  enfans  qu’elles  mettent  au 
monde,  appartiennent  tout  entiers  au  Roi. 

On  a meilleure  opinion  des  femmes  dans 
le  Royaume  de  Juda,  foit  qu’on  les  croye 

plus 


41  VOYAGES 

plus  Tages,  foic  qu’on  saffure  de  leur  vertu 
d’une  maniere  a ne  pas  leur  permettre  de  fai- 
re prendre  le  change  dans  cette  occaiion. 

C eft  donc  le  hls  aine  du  Roi  qui  eit  hcri- 
ticr  prefomptif  de  la  couronne,  mais  il  faut 
que  ce  feit  cclui  qui  eit  ne  depuis  quele  Roi 
eft  couronne  j car  ceux  qu’il  a eu  avant  d'e- 
tre  monte  für  le  Tröne  n’ont  rien  ä y preten- 
dre.  On  les  regarde  comme  de  fimples  parri- 
culiers,  ä qui  leur  pere,  devenu  Roi,  peut 
faire  du  bien  6c  donner  des  emplois,  mais 
qui  Tont  regardez  comme  exclus  par  les  ioix 
de  pouvoir  pretendre  ä la  couronne. 

Mais  voici  une  autre  ceremonie  bien  plus 
extraordinaire,  6c  qui  ne  laificpas  d’etre  com- 
me une  Loi  dont  il  n’y  a point  d’exemple 
L’h^ritier  qu’on  fe  foit  encore  ccarte,  c’eft  que  des  que 
SrtJESf  ^ en^ant  doit  fucceder  ä la  couronne  eft 
loin  de  la  ne,  les  Grands  du  Royaume  le  prennent  6c 
Cour.  le  font  porter  dans  la  Province  de  Zingue 
für  la  frontiere  du  Royaume,  ou  ils  le  font 
elever  comme  un  fimple  particulier , fans  lui 
donner  aucune  connoitfance  de  fa  naiifance , 
fans  lui  faire  connoitre  le  rang  auquel  il  doit 
etre  eleve,  6c  fans  lui  donner  la  moindre 
teinture  des  affaires  de  l’Etat.  Aucun  d’eux 
ne  le  viiite,  ce  feroit  un  crime  d’Etat  de 
Faller  voir  oude  recevoir  fa  viiite,  s’illuipre- 
noit  envie  d’en  aller  voir  quelqu’un.  11  doit 
demeurer  ä Zingud,  chez  le  particulier  ä qui 
on  l’a  donne  ä elever,  qui,  ä la  verice,  a le 
fecret  de  fa  naiilance,  mais  qu’il  n’ofe  lui  re- 
veler  fous  peine  de  la  vie,  6c  qui  le  traue, 
fans  diftinäion,  comme  un  de  fes  enfans. 
Celui  qui  eit  ä prefent  Roi  de  Juda,  gardoic 


en  Guinf/e  et  a Cayenne.  4$ 

les  cochons  de  fon  pere  putatif  , lorfque  1 es 
Grandsle  vinrentchercher  pour  le  faire  afteoir 
für  le  Trone  de  ion  pere  qui  venoit  de  mou- 
rir. 

On  voit  aftez  quel  eft  le  motif  des  Grands 
dans  cettemaniere  d’elever  l’heritier  prefomp- 
tif  de  la  couronne.  Comme  ils  le  font  mon- 
ter  für  un  T röne  dont  il  ne  connoic  ni  les 
interets  ni  les  maximes,  il  eft  oblige  de  s’cn 
rapporter  ä etix,  Sc  de  leur  a bandonner  le 
gouverncment  de  l’Etat  Sc  ä leurs  Succef- 
feurs,  dans  les  poftcs  qu’ils  rempliftent;  car 
leurs  gouvernemens  Sc  leurs  dignitez.  font  be- 
reditaires,  Sc  c’eft  toujours  Paine  de  la  famii- 
le  qui  fucccde  au  ritre  6c  ä la  plus  grandepar- 
tie  des  bicns  de  fon  pere. 

Cet  etat  d’ignorance  6c  d’abaiftement , dans 
lequel  le  Prince  prefomptif  heritier  de  la  cou- 
ronne eft  eleve,  lui  fait  goüter  ä longs  trairs 
le  plaifir  de  la  Royaine,  quand  il  fe  voit  aftis 
für  le  Trone;  8c  afturement  il  a lieu  detre 
bien  content,  puifque  des  que  cet  heureux 
moment  eft  arrive,  il  n’eft  plus  regarde  com- 
me un  homme,  il  devient  dans  un  inftant  u- 
ne  efpece  de  divinite , de  laauelle  on  ne  s’np-  Maniere  de 
proche  jamais  qu’avec  un  ft  profond  refpedi,  Par:c,r  aa 
qu’il  tienc  du  culte  qu’on  rend  aux  divinitez,  uL 
du  pais,  encore  faut-iletre  appelleou  cn  avoir 
fait  demander  la  permiftion , pour  pouvoir  e- 
tre  admis  en  la  prefence  du  Roi.  Des  qu’on 
eft  arrive  ä la  porte  de  la  Sale  d'audience, 
on  fe  profterne  le  ventre  ä terre  , on  s’avan- 
ce  en  rampant,  6c  quand  on  eft  arrive  ä une 
certaine  diftance  du  Trone  6c  qu’il  a donne 
la  permiftion  de  parier,  en  frappant  legere - 

ment 


44  V O Y A G E s 

ment  fes  mains  Tune  dans  l'autre,  on  lai  par- 
le d’un  ton  bas,  en  peu  de  paroles,  6c  ton* 
jours  la  face  comre  terre.  Per (bnne  n’eft 
cxempt  de  la  loi  incommode  6c  humiliante 
de  ce  ceremonial,  les  plus  grands  Seigneurs 
du  Royaume  y font  fujets  comme  les  autres, 
II  n’y  a que  le  Gipitaine  du  Serail  Sc  le  grand 
Sacrificateur , qui  puiflent  entrer  au  Palais 
fans  en  demander  permiflion  ; mais  s’ils 
veulent  parier  au  Roi,  ilsfont  obligez,  com- 
me tous  les  autres,  de  le  faire  dans  la  pofture 
que  je  viens  de  marquer. 

Aucficnce  Lorfqu’un  Grand  veut  parier  au  Roi  & 

’un  Grand,  qu’il  en  a obtenu  la  permiflion , il  va  au  Pa- 
lais accompagne,  ou  pour  mieuxdire,  efcor- 
te  de  tous  (es  gens  armez,  de  fes  tambours, 
de  fes  trompettes  Sc  de  fes  flutes  Lorfqu’il 
arrive  ä la  porte  du  petit  Serail,  fes  gens  font 
une  decharge  de  coups  de  fufil,  fes  tambours, 
flutes  Sc  trompettes  le  font  entendre,  6c  tous 
fes  gens  poufient  de  grands  cris.  11  entre 
ainfi  avec  tout  fon  monde  dans  la  premiere 
cour,  & la  il  fe  depouiille  de  toutes  fes  pag- 
nes,  6c  ne  met  für  lui  qu’une  feule  pagne 
d’herbes.  Il  n’eft  permis  ä qui  que  ce  foit  de 
paroitre  devant  le  Roi  avec  des  pagnes  de 
foye^  il  öte  aufli  (es  braffelets  , fes  Colliers, 
fes  bagues , 6c  generalement  tous  fes  bijoux. 
Dans  cet  etat,  il  eft  conduit  par  les  gens  du 
Roi  jufqu’a  la  porte  de  la  fale  d’audience. 
ils’y  profterne,  s’avance  en  rampant  jufqu’au 
pied  du  Trone  du  Roi,  lui  parle  le  vifage 
contre  terre,  6c  quand  fon  audience  eft  fi- 
nie,  il  fe  retireä  reculons  fans  changer  la  pof- 
ture  qu’ii  a prife  ea  entranc. 

Pen- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  47 

Pendant  l’audience , tous  f es  gens  Tatten- 
dent  dans  la  premiere  cour , 6c  font  profter- 
nez  pendant  tout  le  tems  qu’elle  dure.  Mais  Fklelitedes 
s’ii  leur  femble  qu’elle  foit  trop  longue,  6c  oiands»*  * 
qu’ils  craignent  qu’il  toit  arrive  quelque  chofe 
fächeux  ä leur  maicre,  ils  forcenc  les  Gardes 
6c  vont  chercher  leur  maitre.  Ils  perdroicnt 
tout  le  rcfpedt  du  ä la  Majeite  Royale  fionne 
le  leur  reprefentoit  pas;  6c  fi  le  Roi  s’ctoit 
mis  en  devoir  de  le  faire  arreter  ou  de  le  fai- 
re tuer,  ils  mettroienMe  feu  au  Palais,  6c  fe- 
roicnt  main  balle  für  tout  ce  qu’ils  rencon- 
treroient;  la  prefence  du  Roi  ne  les  arrete- 
roit  pas,  il  pourroit  mcme  lui  en  coüter  la  vie; 

6c  s’il  s’ecoit  fauve  , tout  feroit  mis  au  pil- 
lage. 

Ces  Grands  fonttoujours  tres-bien  accom- 
pagnez,  il  y en  a qui  ont  fix  ou  fcpt  eens 
hommes  armez  ä leur  luite,  au  lieu  que  le  Roi 
n’cn  a pas  cent  dans  fon  Palais,  6c  qu’il  n’elt 
fervi  6c  garde  dans  fon  Serail  interieur,  que 
Ton  appelle  le  grand  Serail,  que  par  des  fern- 
mes , qui  nc  feroient  pas  capables  de  s’oppo- 
fer  ä la  fureur  des  gens  d?un  Grand  qui  auroit 
ete  maltraite  ou  tue. 

Les  exemples  qu’on  ait  fait  violence  ä un 
Grand  dans  le  Palais  du  Roi  font  fi  rares, 
qu’on  ne  fe  fouvient  point  que  cela  foir  arri- 
ve. Les  Grands  ont  interet  de  fe  foutenir 
tous,  6c  quand  meine  ils  auroient  des  diffe- 
rens  entre  eux,  des  querelies,  6cmemequ’ils 
feroient  en  guerre  ouverte , car  ils  le  la  font 
(ans  demander  conge  ä perfonne  quand  ils  le 
jugencä  propos,  ils  oublient  tous  leurs  reflen- 
timents,  pourcourir  äla  defenfe  de  leurs  pri- 


4^  V O Y A G E S 

vileges , aufquels  ils  ne  fouffrentjamais  que  le 

Roi  donne  la  plus  legere  atteinte. 

Lorfque  le  Grand,  qui  a ete  ä laudience, 
a rejoinc  lesgens  qui  fattendoient  dans  lacour 
du  petic  Serail , il  reprend  fes  habillemens  Sc 
fes  bijoux,  & donne  avis  au  Roi  de  fa  for- 
tie,  par  quantite  de  coups  de  fufil  que  fes 
gens  tirent,  6c  par  le  bruic  de  fes  tarn bours 
& aucres  inftrumens  entremele  de  crisde  joye 
des  plus  eclatans. 

Ce  ceremonial  incptnmode  eff  caufe  que 
les  Grands  ne  vonc  que  tr£s-raremenc  au  Pa* 
lais,  ä moins  qu’ils  n’ayent  des  affaires  bien 
preffantes  Sc  qu’il  faille  neceffairement  com- 
muniquer  au  Roi,  ils  fe  tiennent  chez,  eux. 
Sc  vacquenc  aux  affaires  de  leurs  Gouverne- 
mens  Sc  de  leur  commerce. 

Les  Diredteurs  des  Compagnies,  les  Ca- 
pitaines  des  Vailfcaux,  Sc  generale  ment  rous 
les  blancs  qui  onc  afFaire  au  Roi,  ou  qui  le 
viennenc  faluer  en  arrivant  ä Xavier,  ou  ä 
leur  depart,  ne  fonc  point  fujcts  ä ces  cere- 
monies.  Ils  ont  audience  des  qu’ils  la  de- 
mandent,  ils  faluenc  le  Roi  comme  on  falue 
les  grands  Seigneurs  en  Europe,  il  leur  don- 
ne la  main,  les  faitaffeoir,  boit  des  liqueurs 
avec  eux.  Sc  quand  c’eft  une  premiere  vifite 
qu’ils  lui  rendenc , für  tout  li  ce  fonc  des  Di- 
recteurs  ou  des  Capicaines  de  VailTeaux,  il 
les  faic  faluer  de  cinq  ou  fept  coups  de  canon 
quand  ils  fortent  du  Palais. 

>nnctete  II  en  ufa  ainfi  avec  le  Chevalier  des  M.#  * * 

Roi  de 
pour 


quand  il  l’alla  faluer  le  12.  de  Janvier  1725. 
il  lui  donna  la  main,  le  fic  affeoir,  but  des  li- 


queurs avec  lui>  6c  le  fit  faluer  de  iept  coups 

de 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  47 
de  canon  quand  il  fortit  du  Paiais. 

L’habillement  du  Roi  & des  Grands,  eft  Habillemcnt 
ä peu  pres  le  meme.  II  confifte  en  une  pie-  <*u  Roi  Zc 
ce  de  toile  blanche  d’environ  trois  aulnes  de  dcs  Grands* 
longueur,  dom  ils  fe  ceignent  les  reins,  8c 
qui  leur  tombe  jufqu’aux  pieds  comme  unc 
juppe.  11s  mettent  für  certe  toile  une  piece 
de  foye  de  metne  grandeur , qui  fitit  le  me- 
me eftet  que  la  premiere,  6c  für  celle-ci 
une  autre  piece  d’etoffe  de  foye  plus  riebe 
de  fix  ä fepr  aulnes  de  longueur,  ils  la  lient 
für  leurs  reins  par  les  deux  bouts,  8c  font 
avec  le  refte  un  gros  rouleau  für  leur  handle 
droite,  6c  laiftent  pendre  le  refte  ä terrc, 
ce  qui  fait  une  queue  fort  longue.  Ils  por- 
tent  des  brailelets  6c  des  Colliers  de  perles  > 
d’or,  de  corail  6c  d’autres  bijoux  avec  des 
chaines  d’or.  La  plupart  vont  la  tete  nue, 
quelques-uns  ont  des  chapeaux  a la  Fran^oife 
avec  des  plumes*  6c  une  canne  ä la  main; 
la  figure  que  Ton  donne  ici,  reprefente  un 
Grand  en  habit  de  ceremonie. 

Le  peuple  eft  pour  Tordinaire  tout  nud, 

6c  n’a  qu’un  morceau  de  pagne  d’herbes  ou 
de  cotton  de  la  largeur  8c  longeur  d’une  fer- 
viette,  nouee  für  les  reins  pour  couvrir  ce 
que  la  pudeur  defend  de  leider  voir. 

A l’egard  des  femmes  de  la  meme  condi-  Habillement 
tion , elles  ont  für  les  reins  cinq  ou  fix  pagnes  des  femmes 
les  unes  für  les  autres , dont  la  plus  longue  du  couunun. 
leur  couvre  la  moitie  desjambes,  8c  les  au- 
tres vont  toüjours  en  diminuant,  ce  qui  fait 
comme  une  juppe  pretintaillee,  comme  les 
femmes  en  portoient  ces  annees  paflees  en 
France.  Peut-etre  que  la  mode  des  falbalas 

8c 


4?  VOYAGES 

& des  pretintailles  etoicnt  venue  de  Juda  en 
France. 

Habillement  Les  femmes  du  Roi  ßc  des  Grands , font 
du*  RoiUöcS  comme  les  aucres  , nues  de  la  ceinture  en 
des  Grands,  haut,  & de  la  ceinture  en  bas,  eiles  ont  deux 
ou  trois  pagnes  de  toile  de  cotton  ßc  defoye, 
dont  la  plus  longue  leur  tombe  jufqu’ä  la  che- 
viile  des  pieds,  les  autres  font  un  peu  plus 
courtes;  elles  font  toutes  fort  amples  , ßc 
font  un  bourelet  aurour  des  reins  qui  donnent 
ä celle  de  deflöus  un  air  de  pannier,  quel’on 
ne  mepriferoit  pas,  ä prefent  que  cet  habille- 
ment ridicule  eft  fi  fort  ä la  mode.  Elles  ont 
des  chaines  de  pied  comme  au  Senegal , plu- 
fieurs  rangs  de  braflelers  au  col,  & au-deflus 
des  poignets  ßc  des  coudes,  ßc  für  la  tete  un 
pannier  de  jonc  tres-proprement  travaille, 
peint  ßc  leger,  qui  eft  fait  comme  une  ru- 
che,  ou  ft  Ton  veut  une  comparaifon  plus 
magnifique,  comme  la  Thiare  du  Pape.  Leur 
cheveux  font  treftez  proprement  ßc  avec  art , 
ßc  ornez  de  menilles  d’or  ßc  de  grains  de  co- 
rail  ou  de  raftade. 

Tcms  du  Le  Roi  n’eft  pas  couronne  aufli-tot  qu’on 
couronne-  l’a  amene  de  Zingue  ßc  qu’on  Pa  mis  en  pof- 
»icnt  du  Roi.  feftion  du  Palais  ßc  du  Trone,  il  fe  palTe  bien 
des  mois  ßc  fouvent  des  annees  avant  qu’on 
fafle  cette  ceremonie.  Les  Grands  en  reglcnt 
le  tems  felon  leurs  interets  particuliers,  ßc  le 
reculent  tant  qu’ils  peuvent  , quelquefois 
jufqu’ä  (ept  ans  , mais  c’eft  le  plus  long 
terme  qu’ils  peuvent  donner  au  delai  de  cette 
ceremonie.  Pendant  tout  ce  tems-lä , le  gou- 
vernement  eft  plus  entre  les  mains  des  Grands, 
qu’en  celles  du  Roi,  il  ne  laifle  pas  d’etre 

fervi 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  49 

fervi  en  Roi  , d etre  vifite  & refpedte  com- 
me  s’il  ctoit  Roi,  exccpre  qu’il  nc  Jui  eft 
pas  permis  de  mettre  le  pied  hors  du  Palais. 

A la  fin , quand  les  Grands  fonc  convenus 
entre  eux  du  jour  de  cetce  ceremonie,  ils 
en  donnent  avis  au  Roi,  qui  les  ademble 
tous  dans  fon  Palais  oü  Ion  tient  un  grand 
Co n feil,  oii  ce  que  les  Grands  ontrefolu  en- 
tre eux  eft  derermine  d’un  confenrement  uni- 
verfel,  dont  le  Roi  fait  donner  avisäfes  peu- 
ples  par  une  decharge  de  dix-fept  coups  de 
Canon , qu’il  fait  tirer  für  les  onze  heures  du 
foir  ä la  iortie  du  Confeil. 

Le  peuple  de  Xavier  en  temoigne  fa  joye 
par  des  cris  qui  s’entendent  de  village  en  vil- 
lage,  parce  qu’ils  fontfort  prochcs  les  uns  des 
autres,  de  raaniere  qu’en  moins  d'une  heure 
tout  1’Etat‘en  eft  averti. 

Le  grand  Sacrificateur  que  Ton  nomme 
toujours  Beci , ne  manque  pas  d aller  le  lende- 
main  au  Palais  für  les  dix  heures  du  matin , 6c 
d’ordonner  au  Roi  de  la  part  du  grand  Ser- 
pent,  les  ofFrandes  qu’jl  doic  faire  en  certe 
occafion.  Comme  cctte  pretendue  divinice 
ne  parle  point,  fon  Sacrificateur  qui  eft  I’in- 
terprete  de  fes  volontez  ordonne  ce  qui  lui 
phit , 6c  quand  meme  il  ordonneroit  PofFran- 
de  des  femmes  que  le  Roi  aimc  le  plus,  il 
faudroit  en  pafler  par  la  6c  les  immoler.  Je 
ne  f^ais  s’il  s’eft  jamais  porte  ä une  teile  ex- 
tremite.  J1  fut  allez  raifomuble  au  couron- 
nement  d’Amar  Roi  de  Juda  ä prefent  rc- 
gnant*  qui  fut  couronne  au  mois  d’ Avril  de 
l’annee  1725.  en  prefence  du  iieur  Derigouin, 
Direfteur  general  de  la  Compagnie  de  Fran- 
Tom  II , C ce. 


JO  V O Y A G E $ 

ce,  du  Chevalier  des  M. ***&  de  plufieurs 
autres  Officiers  Frangois,  & des  Dire&eurs 
Sacrificc  Anglois  , Hollandois  £c  Portugals.  II  n’en 
pour  le  cou- coüta  la  vie  qu’ä  un  beeuf,  un  cheval,  un 
ronnement.  mouton  & une  poule.  Ccs  quarre  animaux 
furenc  egorgez,  dansle  Palais,  & enfuite  por- 
tez  en  ceremonie  au  milieu  de  la  place  publi- 
que , 6c  pofez  proprement  für  des  nattes.  On 
mit  ä cöte  des  vidtimes  neuf  petits  pains  de 
mil  bien  frotez  d’huile  de  Palme,  apr£s  quoi 
le  grand  Sacrificateur  planta  enterre  une  gau- 
le  de  neuf  ä dix  pieds  de  longueur , au  haut 
de  laquelle  il  avoit  attache  un  morceau  de 
toile  en  guife  de  pavillon  ou  d’etendart. 

Ces  vidtimes  demeurerent  expofees  en  cet 
endroit  jufqu’ä  ce  que  les  oifeaux  les  eufTent 
devorees,  fans  qu’il  fut  permis  ä perfonne  de 
les  changer  de  place , encore  moins  d’en  em- 
pörter quelque  morceau  pour  en  manger,  il 
y va  de  la  vie.  On  fe  met  peu  en  pcine  (I 
la  puanteur  que  ces  corps  morts  rendent,  in- 
commode  les  voifins  ou  les  paflans.  Toute 
cette  ceremonie  fe  fait  au  bruit  destambours, 
des  Hutes , des  trompettes  & des  cris  dejoye, 
que  le  peuple  poufle  tout  de  fon  mieux. 
les  fem-  Auffi  tot  que  la  ceremonie  de  l’expofition 
TOncnt  unc ac^evee,  les  femmes  du  Roi  de  la  troi- 
idolc.  lieme  clafle,  c’eft-ä-dire,  celles  qui  par  leur 
äge  ou  par  quelque  autre  railon , ne  font  plus 
propres  aux  plaifirs  du  Roi , fortent  du  Palais 
au  nombre  de  dix-huit,  dies  marchent  gra- 
vement deux  ä deux.  Elle  ont  ä leur  tete  les 
Hutes  du  Roi  avec  quatre  de  fes  tambours , 
elles  font  efcortees  de  vingt  fufiliersj  la  plus 
conliderable  d’entre  elles  marche  la  derniere  > 

6c 


en  Güine'e  et  a Cayenne,  fr 

8c  porte  une  figure  de  terre  cuire  qui  repre- 
fente  grodierement  un  enfant  adis  qu’elle  po- 
fe  & qu’elie  laifle  aupres  des  vidtimesj  eiles 
chantent  , tant  en  venant  qu’en  s*en  retour- 
nant,  une  chanfon , 8c  s’accordenc  ties-bien 
avec  les  inftrumens. 

Tous  ceux  qui  fe  trouvent  für  le  chemin 
de  cette  troupe  fe  retirent  pour  lui  faire  pla- 
ce, fe  proftcrnent  8c  poudent  de  grand  cris 
de  joye,  ce  qu'ils  continuent  jufqu’ä  ce  que 
ces  femmes  foient  rentrees  dans  le  Serail. 

On  fait  alors  une  decharge  de  vingt  boetes  > 
pour  avertir  le  Roi  8c  le  peuple  qu’elles  fonc 
rentrees. 

Apres  ces  deux  ceremonies , tous  les  Grands  Hom  m- 
vont  au  Palais.  Ils  fonc  alors  vetus  de  leurs  lcs 

bijoux  les  plus  precieux,  ils  iont  accompa^  dem  au  Tr  6. 
gnez  de  leurs  tambours  > flutcs  8c  rrompet- n«  du 
tes,  8c  efcortez.de  tous  leurs  gens  armez.  Ils 
entrent  fans  fe  depouiiler,  parce  que  le  Roi 
n’eft  pas  prefent,  8c  vonc  fe  profterner  les 
uns  apres  les  autres  devant  le  Trone  qui  eil 
vuide , 8c  fortent  des  qu’ils  or.t  rendu  les  hom- 
mages. 

La  cereraonie  de  rhommage  au  Trone  du- 
re  quinze  jours,  pendanc  lefquels  les  femmes 
du  Roi  ne  cedent  de  faire  des  cris  de  joye 
dans  le  Palais , qui  font  accompagnez  de  de- 
. charges  de  boetes.  Le  peuple  qui  eft  hors 
du  Palais  repete  ces  cris,  8c  les  accompa- 
gne  de  coups  de  fulilj  8c  les  Grands,  qui 
iont  alors  dans  la  ville,  ne  manquent  pas  de 
faire  tirer  bien  des  boetes ; 8c  de  tiois  jours 
en  trois  jours  le  Roi  ordonne  des  decharges 
de  canon  des  que  le  Soleil  eft  couche.  On 
C 2 n’crv 


51  VOYAGES 

n’entend  que  des  cris,  & des  coups  de  fufil, 
de  boetcs  Sc  de  canon  jour  Sc  nuic  pendanc 
tour  ce  tems-lä.  Alors  , dort  qui  peut,  Ja 
chofe  n’eft  pas  impoftible,  mais  on  a beau- 
coup  de  pcine  ä s’y  faire:  & cepcndant  tout 
ce  bruit  eft  de  l’eflence  de  la  cercmonie,  on 
augureroit  mal  du  regne  du  Roi,  fi  on  man- 
quoit  a la  moindre  circonftance. 

Grand  du  L’hommage  des  Grands  erant  acheve,  ils 
d’Ardr«6  ^eputent  un  d’entre  eux  Pour  aller  a Ardres 
qui  a droit  de  ^vec  un  tres-grand  cortege,  Sc  en  amener  un 
couronnerk des  Grands  de  ce  Royaume-lä,  qui  de  tems 
Roidcjuda.  jmmemorial  a droit  de  couronner  les  Rois  de 
Juda.  Cette  prerogative  eft  aft'edtee  au  chef 
d’une  certaine  famiile.  On  1’amene  donc  a- 
vec  route  fa  fuite , on  le  defraye  par  le  che- 
min,  & on  lui  fait  tous  les  honneurs  imagi- 
nables. 

Lorfqu’il  eft  arrive  ä deux  lieues  de  Xavier, 
il  trouve  des  logemens  neufs  qu’on  lui  a pre- 
pare,  oü  on  le  prie  de  fe  repofer  avec  toute 
fa  compagnie , Sc  comme  s’il  avoit  befoin  d’un 
grand  repos,  apres  avoir  fait  un  voyage  de 
quinze  ä vingt  lieues,  on  l’y  laifte  pendant 
quarante  jours,  apres  qu’on  lui  a declare  qu’il 
ne  doit  point  venir  a Xavier  ni  pas  un  de  fa 
fuite , jufqu’ä  Ja  fin  de  ce  terme. 

Pendant  ce  tems-lä,  il  eft  vifite  Sc  regale 
par  les  Grands  du  Royaume,  qui  lui  font  des 
prefens.  Sc  qui  le  divertiflent  de  leur  mieux. 
Le  Roi  lui  envoye  ä manger  deux  fois  lejour, 
avec  une  abondance  Sc  une  magnificence 
toute  Royale.  Ce  font  les  femmes  du  troi- 
fieme  ordre  qui  portent  les  plats,  elles  font 
prece<Jees  des  tambours,  fiutes  & trompet- 

tes 


en  Guinee  et  a Cayenne.  53 

tes  du  Roi,  & efcortees  par  dix  de  fes  fufi- 
liers. 

Les  quarante  jours  expirez,  le  Roi  envoye 
un  Grand  pour  le  convier  de  venir  ä Xavier, 

Sc  Psffure  qu’il  y fera  re^ü  avec  le  refpedt  qui 
. lui  eft  du , Sc  qu’on  lui  a prepare  des  löge- 
mens  Sc  ä toute  la  fuite,  ä cöte  des  murs  du 
Palais. 

Le  Grand  d’Ardres  re^oit  en  ccretnonie  n^cede0^^ 
PEnvoye  du  Roi,  Sc  apres  qu’il  a entendu  le  releve  de  cc- 
complimenc  qu’il  lui  fair,  il  repond  qu  il  eft  luid’Ardics. 
pret  a faire  ce  que  le  Roi  de  Juda  deman- 
de  de  lui,  mais  qu’avant  toutes  chofes  , il 
faut  qu’il  foit  affine  de  la  parc  du  Roi  d’Ar- 
dres Ion  maitre,  que  le  Roi  de  Juda  a fait 
reparer  la  porte  principale  de  la  ville  d’Oft'ra, 
capitale  du  Royaume  d’Ardres,  com  me  le 
Roi  de  Juda  y eft  oblige  felon  les  anciennes 
conventions  des  deux  Royaumes. 

Ce  feroit  en  vain  que  les  pcuples  du  Roi 
yaume  de  Juda  pretendroient  ne  point  de- 
pendre  de  celui  d’Ardres,  leur  dependance eft 
tröp  marquee  par  ces  deux  Aftes.  C’eft  un 
hommage  qu’ils  lui  reudent  ä chaque  muta- 
tion  de  Roi,  Sc  donc  on  ne  voic  point  qu’ils 
ayent  juge  a propos  de  fe  dilpenfer  jufqu’ä 
prefent,  quoi  qu’iis  foient  fort  en  etat  de  le 
faire,  & que  tout  le  monde  convienne,  que 
le  Royaume  de  Juda,  quoique  bien  plus  pe- 
tit  que  celui  d’Ardres,  lui  eft  pourtant  fupe- 
rieur  en  valeur  6c  en  nombre  de  troupes. 

Mais  ils  tiennenc  religieufemcnt  les  trairez 
qu’iis  onc  fait,  Sc  encela  ils  font  tres-loiiables 
Sc  peuvent  etre  propolez  pour  exemple  ä des 
peuples , qui,  eclairez  des  lumkres  de  l’E- 
C 3 van- 


54  V O Y A G E S 

vangile , devroient  les  furpafler  en  bonne  foi 
3c  cn  bien  d’autres  chofes. 

Le  Roi  de  Juda  ayant  re(;u  cette  reponfe, 
envoye  des  Experts  ä Oftra  pour  faire  les 
reparations  neceflaires  ä la  porte  de  cette 
Vilie.  Us  les  font  en  diligence,  3c  revien-  . 
rient  avec  un  Otficier  du  Roi  d’Ardres,  qui 
afliire  de  la  part  de  fon  maitre  , le  Grand 
qui  doit  faire  le  couronnemcnt , que  la  por- 
te eft  reparee  ; Sc  que  rien  ne  fempeche 
d’achever  la  fondtion  pour  laquelle  il  a ete 
appelle. 

Des  que  cette  reponle  eft  arrivee  , les 
Grands  de  Juda,  accompagnez  de  leur  fuire 
ordinaire.  Sc  d’un  concours  prodigieux  de 
peuple , vont  chercher  cn  ceremonie  le  Grand 
d’Ardres,  Sc  le  conduifent  ä Xavier.  II  y 
eft  rc^u  au  bruit  du  canon  Sc  aux  cris  de 
joye  des  femmes  du  Serail , aufquels  le  peu- 
ple ne  manque  pas  de  repondre  de  fon 
mieux. 

On  conduit  Je  Grand  d’Ardres  aux  loge- 
mens  qu’on  lui  a prepare  ä cote  du  Serail.  II 
y eft  traite  magnifiquement  par  le  Roi , qui 
Fenvoye  complimenter  d£s  qu’il  eft  arrive, 

& qui  ne  manque  pas  d’envoyer  tous  les  ma- 
tins  fgavoir  de  fes  nouvelles.  11  peut  rdors 
fortir  de  fa  maifon > Sc  aller  voir  fes  amis  3c 
les  Grands  dont  il  a reqü  les  vifires,  mais  il 
ne  va  voir  !e  Roi  que  le  troifieme  jour.  Il 
entre  au  Palais  avec  les  principaux  de  fa  fui- 
re , fans  quitter  fes  habirs  ni  fes  joyaux  5 3c  il 
parle  au  Roi  debout  3c  fans  fe  profterner.  La 
coütume  eft  qu’il  demeure  cinq  jours  dans  ce 
nouveau  log«ment, 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  55 
Ces  cinq  jours  lontemployez  par  les  Grands  Reparation 
6c  par  ie  peuple,  a faire  des  procedions  ä la^ncmcuT 
nnifon  du  grand  Scrpent , pour  iui  demander 
que  ie  Princc  qu'on  va  couronner  foit  aufli 
bon  6c  au  di  equitable  que  fon  predccedeur > 
qu’il  fafle  fleurir  ie  commerce,  qu’il  foit  un 
reiigieux  obibrvoteur  des  Loix,  6c  qu’il  les 
maintiennc  dans  leurs  priviieges  6c  dans  leurs 
iiberrez.  Le  jour  eotier,  depuis  le  lever  du 
Soleii  jufqu’a  fon  coucher,  eit  empioye  ä ces 
a&es  de  religion,  6c  la  nuit  ä faire  grand  obe- 
re, ä fe  faire  des  feftins  les  uns  aux  autres,  a 
danfer,  a poufler  des  cris  de joye,  ä faire  des 
decharges  de  moufqueterie  , ä rempiir  l’air 
du  bruit  des  tambours  , des  flutes  öc  des 
trompettesj  6c  en  un  mot,  ä faire  un  tinta- 
mare  ü grand,  qu’on  auroit  pcine  ä eilten- 
dre  le  tonnerrc. 

Le  Soleii  n’eft  pas  plutot  couche  le  cin- 
quieme  jour,  que  le  Roi  fait  tirerneuf coups 
de  canon , pour  annoncer  qu’il  fera  couron- 
ne  le  lendemain  > qu’il  fe  fera  voir  ä fon 
peuple  adis  für  fon  Tröne  dans  la  Cour  du 
Palais  deftinee  a cette  ceremonie,  6c  que 
les  portes  du  Palais,  feront  ouvertes  ä touc 
le  monde.  II  fait  avertir  par  un  de  les  Of- 
ficiers  , les  Dire&eurs  Francois,  Anglois, 
Hollandois  6c  Portugais  du  tems  6c  du  lieu 
de  la  ceremonie , 6c  les  convie  de  s’y  trou- 
ver. 

Cette  agreable  nouvelle  efl:  re$ue  du  peu- 
ple avec  des  grands  cris  de  joye,  6c  un  re- 
doublement  de  coups  de  fufil.  Les  Grands 
de  Juda  vont  paffer  la  nuit  chez  celui  qui 
doit  faire  la  ceremonie  du  couronnement  i 
C 4 ils 


5 6 V O Y A G E S 

ils  s’y  entretiennent  , ils  font  des  prieres 

en  filence,  ils  boivcnt  quand  ils  font  Jas  de 

prier,  ils  fument  pour  s’empecher  de  dor- 

mir : tout  cela  eft  de  l’eflence  de  la  ceremo- 

nie. 

Habits  du  Enfin  le  fixieme  jour  für  les  cinq  heures  du 
le  Roi  fort  de  fon  Serail,  accompagne 
de  quaranre  de  fes  favorites , fuperbement 
couvertes  des  plus  bclles  pagnes  de  l'oyc  qu’on 
ait  pü  trouver  dans  les  magazins  du  Roi  6c 
des  marchands  Europeens.  Elles  font  encore 
chargees  plutot  que  parees  de  Colliers  d’or, 
de  pendans  d’oreilles,  de  brafleletsöc  dechai- 
nes  de’  pied  d’or,  d’argent  6c  de  bijoux  des 
plus  riches. 

On  peut  croire  fans  que  je  le  dife,  que  le 
Roi  eft  pare  des  etoffcs  les  plus  ricbes  qu’il  a 
pu  trouver,  qu’il  a des  chaines,  des  Colliers 
6c  des  bagues  des  plus  pretieufes.  II  a für  Ja 
tete  un  cafque  dore  couvert  de  plumes  rou- 
ges  6c  blanches. 

En  cet  equipage  6c  environne  de  fes  Gar- 
des,  il  traverfe  ä pied  les  cours  du  Palais,  6c 
va  s’afTeoir  für  fon  Trone,  pofe  devant  un 
grand  bätiment  en  forme  de  veftibule,  qui 
eft  dans  une  cour  qui  fait  un  angle  du  cöte 
de  l’Eft  de  Tenceinte  du  Palais,  6c  qui  ne 
fert  qu’ä  cet  ufage.  On  l’appelle  ä caufe  de 
cela,  la  cour  du  couronnement.  Son  Trorc 
eft  un  grand  fauteuil  de  bois  dore,  au  der- 
riere  duquel  font  les  armes  de  France,  mar- 
que  affuree  que  c’eft  un  prefent  qui  lui  a ete 
fait  par  les  Franqois.  11  y eft  affis  für  un  couf- 
fin  de  velours  galonne  d’or,  ilaun  fembla- 
ble  couflin  fbus  fes  pieds. 

L’ef- 


Tom.  II.  pag.  57; 

Couronnement  du  Roy  de  Juda 
a la  Cöte  de  Guinee  au  Mois 
d' Avril  1725-. 

1.  Cour  du  Serail  oü  s’eft  faire  Ia 

Ceremonie. 

2.  Le  Roy. 

2.  Grand  du  Pays  tenant  un  Pa- 
rafol. 

4.  Femmes  du  Roy. 
f.  M.  Derigouin  Direfteur  Fran- 
cis. 

6.  Direfteur  Anglois. 

7.  Direfteur  Hollandois. 

8.  DiredVeur  Portugais. 

5).  Nains  du  Roi. 

10.  Grand  du  Pays  qui  Eventc  le 

Roy. 

11.  Grands  du  Pays. 

12.  Tambours  & Trompettes. 

3 3.  Grand d’Ardres  qui  faitle Cou- 
ronnement. 

14,  Suite  du  Grand  du  Royaume 
d’Ardres. 


1 7.  Porte 


Tom.  II.  pag.  5-7; 

i f.  Porte  de  la  Place  du  Serail. 

1 6.  Canoniers  du  Roy. 

17.  Le  Peuple. 

18.  Salle  d’entree. 

15).  Cazes  du  Serail. 

20.  Gardes  du  Roy. 

21.  Suite  du  Di  reden  r Francois 

& fon' Pavillon. 

22.  Domeftiques  des  Nations. 

23.  Caze  pour  un  Serpent  pret  x 

faire  fcs  petits, 

24.  Le  Serpent. 


/ 


en  Guinee  et  a Cayenne.'  57 

L’eftampe  qu’on  en  donne  ici  > reprefente  Troncda 
au  jufte  la  difpofition  du  lieu,  6c  des  perfon«?  ^uronnc^C 
nes  qui  adiftent  ä cette  ceremonie.  nicnt. 

Les  quarante  femmes  du  Roi  qui  font  ve- 
nues  avec  lui  du  Serail,  lont  adiles  par  terre 
a fa  gauche-  Les  Europeens  font  affis  für  des 
fauteuilsä  fa  droite.  Le  Dire&eur  Francois,  Rang  des 
c’etoiten  1715.  le  fieur  Derigouin , occupoit  Eur°peensä 
la  premiere  place,  8c  la  plus  proche  du  Roi.^c^™°’w 
Le  Chevalier  des  M.***  etoit  adis  aupres  deronnement 
lui,  6c  tout  de  fuice  les  principaux  Oiiiciers  du  Roi* 
du  Comptoir.  Au-deflöus  d’eux  etoit  le  Di- 
re&eur  Anglois,  apres  lui  le  Direiteur  Hol- 
la ndois.  Tous  ces  Meffieurs  etoient  adis  6c 
couverts.  Le  Diredleur  Portugals  6c  fes  Offi- 
ciers  occupoient  les  dernieres  places,  6c  e- 
toient  debout  6c  decouverts.  Comment  ac-  Situation 
commoder  ce!a  avec  le  fade  8c  la  hauteur  qui  Humilianto 
n’abaodonne  jamais  les  Portugals?  Ne  Ja°rstu' 

roient  ils  pas  mieux  de  ne  fe  point  trouver  ä cette  cere* 
cette  ceremonie,  que  d’y  adifter  d’une  ma-nionie* 
niere  fi  humiliante?  Si  j’avois  un  conieil  ä 
leur  donner,  ce  feroit  d’abandonner  plütöt  le 
pais  6c  le  commerce  qu’ils  y font,  qued’etre 
ainfi  expofez  au  mepris  des  Negres  8c  des au- 
tres  Europeens.  II  faut  qu’ils  ayent  tout  ä fait 
change  de  nature  en  ce  pa’is  lä.  Ce  change- 
ment va  fi  loin,  que  s’ils  re^'oivent  quelque 
affront  d’un  Negre,  ilsn’ofent  pas  le  frapper, 
de  crainte  de  recevoir  für  le  champ  le  dou- 
ble des  coups,  6c  peut-etre  quelque  chofede 
pis,  pendant  qu’ils  voyent  les  Francois  refpec-  ReipcCfc 
tez  ä un  point,  que  fi  un  Negre  qu’ils  ont^°^port* 
maltraite  avoit  la  hardiefle  de  lever  la  main  ^ois.  ^ 
für  eux,  il  leur  eft  permis  de  le  tuer,  fans 
C 5 qu’ils 


58  VOYAGES 

qu’ils  foicnt  obligez  a aurre  chofe  que  d’en  al- 
ler donner  avis  au  Roi,  6c  d’affirmer  qu’iiles 
a makraitez,  ou  qu’il  s’eft  mis  cn  dcvoir  de 
le  faire.  Je  ne  fais  pas  fi  les  Angloisßc  lesHol- 
landois  joüiffcnt  d’un  femblable  privilege,  «Sc 
comme  je  ne  trouve  rien  lä-defius  dans  nies 
memoires,  je  prie  le  public  de  in  cxcufer  de 
ne  pouvoir  fatisfaire  fa  curiolite.  Ce  que  je 
fqais  tres-certainemcnt,  c’eft  que  Jes  Francois 
ont  le  pas  für  tous  les  Europeens,  que  leRoi 
les  reqoit  avec  une  diftin&ion  toute  particu- 
liere,  6c  que  dans  toutes  les  ceremonies  01) 
les  nacions  Europeennes  fc  trouvent,  le  pa- 
villon  de  France  alerangd’honneur,  6c  mar- 
Trivilcgc  che  toujours  le  premier.  Les  defercnces  que 
duCapiwineyon  a pour  la  nation  s’erendent  jufqu’au  Ca- 
tcftcurd es  pirainc  Allou,  qui  en  eitle  protecreur,  1 1 eit 
lianjois.  afTis  ä terre  felon  le  rang  qu’il  tient  dans  le 
Royaume,  pendant  que  tous  les  aucres  Grands 
6c  Princes,  fans  excepter  meme  le  grand  Sa- 
crrficateur,  6c  les  Prote&eurs  des  autres  na- 
tions  font  profternez  tous  de  leur  long  le  vi- 
fage  contre  terre. 

11  y a a cote  du  Roi  un  Grand  qui  eft  de 
bout,  6c  qui  tient  un  parafoi.  On  voit  bien 
que  ce  n’eft  que  par  grandeur  ou  par  parade, 
car  la  ceremonie  ne  ie  faifant  que  de  nuit,  il 
n’y  a pas  danger  que  le  Roi  foit  incommode 
Pnraflbldu  du  Soleil.  Ce  paraffol  a dix  pieds  de  diame- 
Koi.  tre,*  il  eft  d’uneetofted’or  ties-riche,  ladou- 
bleure  eft  brodee  d’or , la  pente  eft  garnie  de 
franges  6c  de  glans  d’or.  11  eft  furmonte  d’un 
coq  de  bois  dorc  gros  comme  natu  re,  6c  Je 
baton  qui  le  fourient  a fix  pieds  de  haut  öc  eft 
<lore.  Celui  qui  le  tient  le  Laie  tourner  con- 

tinuel- 


en  Guine'e  ET  A CaVENNE. 
tinucllement , afin  de  rafraichir  le  Prince  qui 
eft  deffous. 

Outre  cet  Officier  il  y a un  Grand  ä ge-  offeier 
noux  devant  le  Roi  , qui  Tevente  avec  une  qui  eyeme 
pagne  de  foye  de  la  largeur  d’une  fervietteor-  lcRoi* 
dinaire. 

Deux  nains  du  Roi  font  debout  ä quatre  Nains  da 
pieds  du  Tröne;  ils  lui  reprefentent  Tun  apres  & icui 
Tautre  les  bonnes  qualitez  defon  predecefleur,°®ce* 
fajuftice,  fa  liberalite  > les  bontez  qu’il  avoit 
pourfes  peuples,  ils  Texhortent  k l’imiter,  6c 
meme  ä le  furpafler.  Ces  deux  perites  crea- 
tures  finillent  leurs  harangucs  par  des  voeux 
qu’ils  font  pour  fa  profperitc,  6c  pour  la  Ion- 
gue  duree  de  fon  Regne. 

Ces  harangues  etant  achevees,  on  va  que- 
rir  le  Grand  d’Ardres  qui  doic  couronner  le 
Roi : on  le  conduit  en  ceremonie , le  canon 
6c  la  moufqueterie  le  faluent,  les  cris  dejoye 
redoublent,  6c  on  n’entcnd  de  touscotezque 
le  bruit  des  Tambours,  des  Flutes  & des 
Trompettes. 

II  entre  dans  l’afTemblee  avec  toute  fa  fui- 
te.  Ses  gens  1 efcortent  ä une  certaine  diftan- 
ce,  lui  feul  s’avance jufqu’au  Tröne  du  Roi, 
le  falue  avec  une  profonde  inclination,  mais 
fans  fc  profterner.  II  faic  un  petit  difcours  au 
Roi  für  la  ceremonie  qu’il  va  faire,  ßcluiöte 
le  cafque  qu'il  a für  la  tere > 6c  le  tenant  en- 
tre fes  mains,  il  fe  tourne  du  cöte  du  peu- 
ple.  On  fait  alors  un  fignal,  6c  dans  l’inftant  c&emoni 
les  inftrumens  6c  les  cris  dejoye  ceflent,  ilfedu  criuGa1«.1* 
fait  un  profond  filence.  Alors  le  Grand  ditncmeüt* 
a haute  voix:  voilä  votre  Roi,  foyezlui  fide- 
les,  & vos  prieres  feront  ecoutees  du  Roi 
C 6 d’Ar- 


Droits  du 
Grand  quia 
faic  Iccou- 
lonnenienL. 


6o  V O Y A G K $ 

cTArdres  mon  maitre.  II  repere  trois  fois  ces 
paroles  & remct  le  cafquc  für  la  tete  du  Roi, 
6c  lui  fait  une  profonde  reverence. 

L’artillerie  6c  la  moufqueterie  fe  font  en- 
tendrc  auffi  tat  Les  inflrumens  6c  les  crisde 
joye  recon.menccnt  taut  de  plus  belle,  6c 
pendant que  quelques  Grands  reconduifent  le 
Grand  d'Ardres  ä fon  logement,  le  Roi  ac- 
compagne  de  fes  Fcmmes,  de  fes  Gardes  6c 
des  Furcpeens  qui  ont  aflifte  ä la  ceremonie, 
renrre  dans  fon  Serail.  Les  Europecns  lui  fi- 
rent  ieurs  cotnpiimens  a la  porte.  II  y repon- 
dir  gracieufemcnt  6c  rentra  chez  lui.  Tout  le 
monde  fe  retira , 6c  on  pafla  le  rette  de  la 
nuit  en  fellins  6c  en  danfes,  pendant  lefquels 
la  poudre  ne  futpas  epargnee;  on  n’entendoit 
que  des  coups  de  canon  6c  de  fuül , 6c  des 
cris  de  joye. 

Tous  les  habillemens  6c  totis  lesbijoux  que 
le  Roi  avoit  für  lui  en  cette  occafion,  appar- 
tiennent  de  droit  a celui  qui  Ta  couronne ; 
mais  ccmmc  cela  tire  ä confequence,  il  fe 
contcnte  d?un  prefent  magnihque  que  le  Roi 
lui  envoye  le  lendemain  avec  quinze  captifs, 
ou  leur  valeur  en  or  ou  marchandifes , apres 
quoi  il  faut  qu’il  s’en  retourne  chez  lui,  il  ne 
lui  eil  pas  permis  de  demeurer  plus  de  trois 
jours  dans  le  Royaume. 

Si  les  Negres  favoient  ecrire  les  annales  de 
leur  Etat,  ce  feroit  une  piece  curieufe,  que 
le  traite  fait  entre  les  Rois  d’Ardres  6c  de  Ju- 
da, par  lequel  toutes  ces  ceremonies  Tont 
preferittes;  mais  au  defaut  decriture  ils  onc 
la  memoire  fi  heureufe,  que  la  moindre  cir- 
conftance  des  evenemens  les  plus  reculez  leur 


en  GuiWe  et  a Cayenne.  6 t 

eft  aufli  prefente  , que  fi  1 es  cho^es  venoiens 
de  fe  piffer,  6c  qu’elles  leur  fuflent  encore 
prefentes. 

On  voit  par  tous  1 es  adtes  de  cette  ceremo- 
nie  que  le  Roi  de  Juda  releve  de  celui  d’Ar- 
dres,  6c  on  s’apperqoit  en  meine  tems  que 
ces  peuples  Tont  aufli  jaloux  de  leur  liberte  6c 
de  leurs  Privileges,  qu’ils  font  fideles  obfer- 
vateurs  de  leurs  traitez. 

Le  Roi  ne  manque  pas  d'envoyer  des  pre- 
fens  ä tous  les  Grands  de  Ton  Etat  le  lende- 
main  de  Ton  couronnement,  6c  ces  Grands 
ne  manquent  pas  aufli  de  l’en  aller  remercier 
les  uns  apr£s  les  autres , 6c  de  lui  en  prefenter 
de  bien  plus  riches  6c  de  plus  magnifiques. 

On  peut  regarder  ce  que  le  Roi  fait  ä ces 
Grands  comme  un  adle  de  bonte,  de  gene- 
rofite  6c  de  reconnoiflance , 6c  ce  que  les 
Grands  prefentent  au  Roi  comme  un  hom- 
mage  qu’ils  font  ä leur  Prince,  6c  un  tribut 
qu’ils  lui  payent. 

Les  fetes  qui  fuivent  le  couronnement  du 
Roi,  durent  encore  quinze  jours  apres  que 
la  ceremonie  eft  faite.  Elles  finiflent  par  une 
proceflion  folemnelle  que  Ton  fait  ä la  ca  fe, 
maifon  ou  temple  du  grand  Serpent , qui  eft: 
la  principale  divinite  du  pai's , quoiqu’ellc  foic 
la  plus  nou veile.  Je  parlerai  de  cette  proccf- 
fion,  6c  du  Serpent  ä l’honneur  duquel  eile  fe 
fait  dans  un  chapitre  partieuiier  ou  je  traiterai 
de  la  religion  du  pai’s. 

Les  Rois  de  Juda  font  aflez  defoeuvrez  occupa. 
dans  leur  Palais.  Ce  qu’il  y a de  commode,  donsdu  Koi 
c’eft  qu’on  eft  für  de  les  trouver  toujours, dc  Ju<*a* 
ils  n’en  fortent  qu’une  feule  fois  qui  eft  trois 
C 7 mois 


VOYAGES 

mois  apres  leur  couronnement ; ils  vont  en 
ceremonie  rendre  leurs  refpedtsau  grand  Ser- 
penc.  Comme  c’eft  la  meine  que  j’ai  pro- 
mis  d’ecrire  en  traitant  de  la  religion  du  pais, 
je  ne  fatiguerai  pas  mes  Ledteurs  par  Ja  re- 
ptition  de  la  meme  chofe. 

La  plüpart  des  affaires  fe  traitent  au  cou- 
cher  du  Soleil , a moins  qu’elles  ne  foienc 
d’une  confequence  qui  demande  une  promp- 
te expedition , 6c  qui  ne  puirte  fouffnr  de  re- 
tardement  j il  eit  rare  qu’on  aille  importuner 
le  Roi  pendant  le  jour,  ceft  ordinairemenc 
le  foir  qu’il  donne  audience  aux  Diredteurs 
Europeens  6c  ä fes  principaux  Officiers  6c 
aux  Grands  , quand  ils  ont  quelque  chofe 
a lui  communiquer  ou  ä lui  demander  j hors 
ks  cas  d’une  neceflite  abfolue,  ils  ne  s’em- 
preflent  gueres  de  lui  aller  faire  la  cour.  Le 
ceremonial  tel  que  nous  l’avons  decrit  ci- 
devant  eft  trop  humiliant , 6c  comme  per- 
fönne  ne  s’en  peut  difpenfer , ils  tachent  tous 
d'avoir  peu  a communiquer  avec  le  Roi. 

Monficur  Le  fieur  Derigouin  Diredteur  general  de 
Pcngouin  la  Compagnie  de  France , faifoit  prefque  tou- 
tes  les  affaires  de  l’Ftat  ; il  paflöit  fouvent 
gnic  de  les  nuits  tete  a tetc  avec  le  Roi  a regier 

Fxaocc,  une  infinite  de  chofes  que  les  Grands  lui 

recommandoient , 6c  il  vivoit  avec  le  Roi  * 
pere  6c  predecefieur  de  celui  qui  fut  cou- 
ronne  en  1725.  6c  avcc  celui  qui  regne  ä 
prefent,  6c  qui  lui  eft  redevable  de  la  Cou- 
ronne  , il  vivoit,  dis- je,  avec  ces  Princcs 
dans  une  fi  grande  union,  qu’il  pouvoit  paf- 
fer non-feulement  pour  leur  premier  Miniftre, 
mais  pour  leur  ami  intime,  pour  le  depofitai- 

re 


en  Guinp/e  et  a Cayenne.  6$ 

re  de  tous  les  fecrcts  de  l’Eratj  fans  lavis 
duquel  les  Rois  ne  faifoient  pas  la  moindre 
chofe  : aulli  fon  autorite  etoit-elle  montee 
au  point,  que  connoiflant  le  mauvais  natu- 
rel  du  fils  aine  du  Roi  qui  devoic  lui  fuc- 
ceder,  il  fit  mettre  für  le  Tronc  le  cadet, 
6c  obügea  tous  les  Grands  ä confentir  ä ce 
changement,  dont  il  n’y  avoit  jamais  eu  d’e- 
xempie  depuis  le  commencement  de  la  Mo- 
narchie. 

Le  Roi  ne  vient  dans  la  falle  d’audiencc 
que  quand  Jes  Uiredeurs  des  Compagnien 
oü  les  Grands  ont  des  affaires  a lui  commu- 
niquer,  6c  für  lefquclles  il  faut  recevoir  fes 
ordres  , ou  quand  il  faut  ecouter  les  diffe- 
rens  de  fes  fujets,  6c  leur  rendre  juftice.  Il 
paffe  le  reffe  du  tems  dans  finterieur  du 
Serail  accompagne  de  fes  femmes,  dont  il 
y en  a toüjours  fix  du  premier  ordre  habil- 
lees  magnifiquement , & parees  ä l’envi  les 
unes  des  autres,  qui  font  ä genoux  ä fes  co- 
tez.  6c  la  tete  baiffeeprefque  julqu’ä  terre.  En 
cette  pofture  dies  l’emretiennent  6c  tachenc 
de  le  divertir,  ce  font  dies  qui  rhabillent  6c 
qui  Je  fervent  a table;  eiles  noublient  rien 
pour  s’eu  faire  aimer. 

Loriqu’il  veut  demeurer  feul  avec  une  de 
fes  femmes,  il  la  touche  legercment,  6c  faic 
un  peu  de  bruic  en  frappant  fes  mains  l’u- 
ne  dans  l’autre,  aufli-tot  les  cinq  autres  fe 
retirent,  6c  apres  avoir  ferme  les  portes  du 
lieu  oii  le  Roi  elf  demcure  avec  leur  com- 
pagne,  dies  les  gardent  jufqu  a ce  que  cette 
heureufe  forte  d’avcc  Je  Roi.  Alors  fix  autres 
prennent  les  places  des  premieres,  6c  fe  rele- 

vent 


^4  VOYAGES 

vent  ainfi  les  unes  1 es  autres  quand  le  Roi  en 
fair  le  fignal. 

Femme»  J1  y a trois  clafles  ou  trois  ordres  des  fern- 
du  aoi  di P mes  du  Roi.  Celle  qui  lui  a donne  le  pre- 
trois  claills.  m*er  en^ant  rnäle  eft  ä la  tete  de  la  premiere 
clafle.  C’eft  la  Reine  > ou  comme  ils  difenr, 
la  grande  femme  du  Roi.  Toutes  les  autres 
Ja  refpedent,  eile  commande  dans  le  Serail, 
&:  n’a  au-defllis  d’elle  que  la  mere  du  Roi, 
dont  le  credit  eft  plus  ou  moins  grand  felon 
que  le  Rci  l’aime,  ou  qu’elie  a de  talenspour 
La  mcrcman‘cr  l’elprit  de  fon  fils.  On  peut  direqu’el- 
du  Roi,  le  n’eft  d’aucune  clafle,  elleaunappartement 
fepare  dans  le  Palais,  des  efclaves  de  fon  fexe 
pour  la  fervir,  des  revenus  pour  fon  entretien,* 
& quand  eile  a beaucoup  de  credit,  eile  re- 
£oit  beaucoup  de  prefens  de  ceux  qui  ont  be- 
loin  de  fa  prote&ion,  mais  il  faut  qu'ellegar- 
de  le  celibat.  Quoique  veuve,  il  ne  lui  eft 
pas  permis  de  fe  remarier,  il  eft  vrai  qu’elles 
l'ont  alors  hors  d’etat  d’y  penfer. 

Le  premier  ordre  des  femmes  du  Roi  eft 
compofe  des  plus  jeunes  perfonnes  & des  plus 
belles  qui  foient  dans  le  Serail.  Le  nombre 
n’eft  pas  fixe. 

Le  (econd  ne  l’eft  pas  davantage,  il  n’eft 
rempli  que  de  celles  qui  ont  deja  eu  des  en- 
fans  du  Roi,  ou  que  Tage  ou  quelque  mala- 
die  a mis  hors  d etat  de  pouvoir  fervir  aux 
plaifirs  du  Prince. 

Le  troifieme  enfin  n’eft  que  de  celles  qui 
ne  font  entrees  dans  le  Serail  que  pour  le  fer- 
vice  du  Roi  & de  fes  femmes.  Elles  ne laifl'ent 
pas  d’etre  regardees  comme  femmes  du  Roi, 
& en  cetce  qualite  il  ne  leur  eft  pas  permis 

d’en 


en  Guinee  et  a Cayenne.  6$ 

d’en  fortir  ni  d’avoir  commerce  avec  aucun 
homme,  fous  peine  de  la  vie  pour  eiles  6c 
pour  Thomme  avec  lequel  dies  auroient  eu 
quclque  galanterie. 

Elles  font  auffi  reclufes  que  nos  Religieufes 
en  Europe,  6c  des  qu’elles  font  une  fois  en- 
trees  au  Serail,  il  faut  qu’elles  gardent  Jeceli- 
bat  auffi  feverement  que  li  dies  avoient  faic 
un  voeu  folemnel?  auffi  n’y  a-c- il  pas  prelle 
äjoüir  de  l’honneur  d’etrc  femme  du  Roi. 
Le  temperament  des  filles  de  ce  pais , y effc 
dire&ement  oppofe  6c  le  c'imat  qu’eiles  habi- 
tent  ne  l’eft  pas  moins.  On  n’en  voit  gueres 
qui  ne  fuyent  cet  honneur. 

Il  eft  arrive  plus  d’une  fois  que  les  Offi- 
ciers  qui  ont  foin  de  fournir  des  filles  pour  le 
lervice  ou  pour  les  plaifirs  du  Roi,  en  ayant 
enleve  quelques-unes,  celles  qui  ont.  pü  s’e- 
chaper  de  leurs  maifons  ont  mieux  aime  fe 
precipiter  daus  des  puits  6c  fe  tuer,  qued’en- 
trer  dans  ce  lieu  qu’elles  regardent  commeun 
enfer , quoi  qu’elles  y foient  bien  vetues  6c 
bien  nourries , mais  ou  il  leur  manque  abfo- 
lument  ce  qu’elles  regardent  comme  l’unique 
felicite  dont  elles  puiirent  joüir  en  ce  monde, 
car  pour  l’autre,  elles  s’en  mettent  peu  en 
peine  6c  n’ont  h-deflus  que  des  idees  confu- 
les  6c  tres  peu  intereftantes. 

Les  Rois,  les  Grands > 6c  meme  le  com- 
mun  peuple  n’entendent  point  raillerie  für  cec 
article,  ils  font  jaloux  ä l’exces.  Si  un  hom- 
me eft  furpris  avec  une  femme  du  Roi » il  en 
coüre  la  vie  ä tous  les  deux  > rien  ne  peut  les 
en  deiivrer.  11  eft  vrai  qu’il  arrive  rarement 
qu’elles  iöient  furprifes,  car  comme  elles  fonc 

toutes 


Condition 
dcb  Femmcs 
du  Roi, 


66  VOYAGES 

toutes  dans  le  meme  bcfoin  , elles  s’aident  les 
unes  les  autres,  elles  fe  fiecourent,  6c  com  me 
elles  ont  la  garde  de  l’interieur  du  Serail,  el- 
les prennenc  fi  bien  leurs  mefures,  que  les 
hommcs  qu’elles  yfont  entrerdeguifezenfem- 
mes  ne  feroient  jamais  fiurpris,  fi  la  jaloulie, 
donc  le  fiexe  n’eft  pas  plus  exemp>t  en  ce  pais- 
lä  que  dans  tous  les  autres,  ne  leur  faifoitpas 
decouvrir  ces  myfteres  d’iniquitc. 

Si  l’homme  6c  la  fern  me  iont  pris,  le  Roi 
prononce  fiur  le  charap  la  Scntence  de  morc 
Supplicc  contre  Tun  6c  l’autre.  Les  Ofticiers  du  Se- 
mcD& d’unc  ra^  tont  creufer  deux  foftes  de  fix  ä 

fern  me  a fiepe  pieds  de  longueur,  quarre  de  largeur  8c 
duhcrc.  cinq  de  profondcur , allez  pres  Tune  de  fau- 
tre  pour  que  les  pariens  fe  puiftent  voir  6c  Cq 
parier.  On  plante  un  poteau  au  milieu  d’u- 
ne  de  ces  folles,  auquel  on  attache  la  femme 
les  brasliez  derriere  le  poreau,  eile  eft  aftife 
toute  nue  au  fond  de  la  fofle , eile  eft  encore 
liee  au-deflus  des  genoux  6c  des  chevilles  des 
pieds. 

On  plante  deux  fourches  de  bois  aux  deux 
extremitez  del’autre  fofle,  6c  Thomme,  de- 
pouille  tout  nud,  eft  attache  fiur  une  grolle 
barre  de  fier  comme  fiur  une  broche  avec  des 
chainesde  fer,  de  maniere  qu’il  ne  fie  peut 
remuer.  En  cet  erat,  6c  avant  qu’on  le  po- 
fie  fiur  les  deux  fourches  qui  font  planteesdans 
la  fofle,  les  femmes du  troifieme ordre appor- 
tent  des  paquets  du  menu  bois  qu’elles  eten- 
dent  dans  le  fond  de  la  fofle.  Avant  d’y  met- 
trelefeu,  Thomme  attache  ä la  broche  eft: 
pofe  fiur  les  deux  fourches  comme  für  deux 
landiers , 6c  on  mec  le  feu  au  bois , de  manie- 
re 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  67 

re  qu'il  n’y  a que  la  pointe  des  flammes  qui 
arrive  jufqu’ä  fon  corps.  On  le  fait  ainfi  bru- 
ler  a perit  feu,  fupplice  cruel  6c  quiferoittres 
long  fi  on  n’avoit  pas  la  charite  de  letourner, 
de  forte  qu’il  a le  vifage  en  bas*  6c  dans  cct- 
te  fituation  la  fumee  Petouffe  avant  qu’il  foit 
entierement  grille.  Quand  il  ne  donne  plus 
aucun  lignc  de  vie,  on  detache  les  chaines, 
le  corps  tombe  dans  la  fofle  6c  on  le  couvre 
de  terre,  le  bois  eft  trop  rare  en  cepai’spour 
reduire  le  corps  en  cendres. 

On  dit  qu’un  homme  deguife  en  femme 
ayant  cre  furpris  dans  Pintcrieur  du  Serail, 
lans  qu’on  eut  decouvert  a laquelle  des  fem- 
mes il  avoit  rendu  fervice,  fut  condamne  ä 
ce  fupplice,  6c  ne  voulut  jamais  decouvrir 
celle  ou  celles  donr  il  avoit  eu  la  Compagnie. 

Comme  on  le  preffoit  de  les  decouvrir  lorf- 

qu’il  etoit  attache  ä la  fatale  broche,  6c  que^“0„a0a^ 

pour  l’y  exciter  on  lui  faifoit  remarquer  fern-  ne  au  icu. 

preffement  que  ces  femmes  temoignoient  ä 

apporter  le  bois  qui  le  devoit  bruier,  CH  ric 

put  jamais  rien  tirer  de  fa  bouche,  il  fe  con- 

tenta  de  dire  en  fouriant,  dies  ont  raifon  de 

faire  les  empreftees,  on  les  foupgonnera  moins 

d’avoir  eu  befoin  de  mes  fervices,  mais  je 

leur  fuis  inutile  ä prefcnt. 

Lorfque  fhomme  eft  mort  les  femmes  du 
Roi  de  la  troifieme  clalfe  fortent  du  Palais  au 
nombre  de  cinquante  ou  foixante  parees  com- 
me en  un  jour  de  fete,  eile  font  elcortees  des 
FuGliers  du  Roi,  6c  accompagnees  de  (es 
Tambours  6c  de  les  Flutest  eiles  ont  toutes 
für  la  tete  un  grand  pot  de  terre  plein  d’eau 
bouiliame  qu’elles  verfem  l’une  apres  Pautre 


Punition 
de  l’adulte- 
re  pour  les 
Grands. 


Execution 
d’un  adulte- 
re. 


6 8 VOYAGES 

für  la  tete  de  cclle  qui  eft  attachee  dans  la  fof- 
fe,  6c  quand  elles  ent  verfe  l’eau,  dies  lui 
jettent  leur  pot  für  la  tete  de  toure  leur  force. 
Morte  ou  non,  il  faut  que  toure  l’eau  6c  tous 
les  pots  qui  font  fortis  du  Serail  tombent  für 
la  tete  6c  für  le  corps  de  cette  milerable,  a- 
pres  quoi , morte  ou  non  , on  coupe  les  Cor- 
des qui  rattachoient  au  poreau , on  arrache  le 
potcau  6c  on  comble  la  fofle  de  terre  6c  de 
pierres. 

Lorfque  la  femme  d’un  Grand  eft  furpriie 
cn  adultere,  il  eft  permis  au  mari  outrage  de 
la  vendre  aux  Europeens  ou  de  la  faire  mou- 
rir  j s’il  prend  ce  dernier  parti,  il  luifaitcou- 
per  la  tete , ou  la  fait  etrangler  par  le  boureau 
du  pa’fs.  11  en  eft  quitte  en  denonqant  le  fait 
au  Roi  , 6c  cn  payant  le  falaire  de  cet  officier : 
mais  comme  il  n’a  point  de  pouvoir für  l’hom- 
me  qui  la  deshonore,  ä moins  qu'il  ne  l’ait 
pris  en  flagrant  delit  , auquel  cas  il  peut  le 
tuer  avec  fa  femme  fans  autre  forme  de  pro- 
ces,  il  faut,  quand  il  ne  Ta  pü  prendre  ,qu’il 
demande  juftice  au  Roi,  qui  ne  manque  ja-» 
mais  de  condamner  le  coupable  a la  mort. 

Le  Chevalier  des  M.  ***  fut  temoin  d’une 
execution  de  cette  sfpece  en  1725.  peu  de 
tems  apres  le  couronnement  du  Roi  a prefent 
regnant.  Un  Grand  fe  plaignic  au  Roi.  qu’un 
particulier  avoit  abufe  d’une  de  fes  femmesöc 
prouva  ce  qu’il  avanqoit;  le  Roi  ordonnaque 
le  coupable  fut  alVommd  k coups  de  baton  en 
quelque  endroit  qu’on  le  put  trouver  , 6c 
& qu’on  le  laillät  für  la  place  pour  fervir  de 
päture  aux  betes  6c  aux  oileaux;  les  fatellites 
du  Gouverneur  de  Xavier  fe  mirent  auflitot 

a 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  69 

a le  chcrcher , ils  le  trouverent  pret  a rentrer 
dans  fa  rmifon  ; il  ne  fut  pas  plus  loin , ils  l’aC- 
fommerent  ä coups  de  baton,  6c  laiflerentle 
cadnvre  au  meme  lieu  fclon  l’ordre  du  Roi. 
Les  voifins  ailerent  reprelenter  au  Capitaine 
du  Serail  que  ce  corps  mort  infecteroit  tout 
le  quartier  avant  que  les  animaux  l’euffentde- 
vore,  6c  le  prierent  d’obtcnir  du  Roi  qu’ils 
le  puffent  enlever  de  la,  6c  le  jet  ter  a la  voi- 
rie  dans  quelque  lieu  ou  il  n’incommoderoit 
perfonne.  Cet  officier  prealablemcnt  bien 
paye  de  fes  peines  prefenta  leurs  raifons  au 
RoL  6c  le  Prince  lui  repondit:  ii  je  ne  pu- 
niffois  pas  Tadultere  avec  route  la  feveriteque 
je  fais,  il  n’y  auroic  perfonne  en  fürete  dans 
mon  Royaume.  Le  cadavre  reftera  ou  ii  eft 
jufqu’ä  ce  que  les  betcsl’ayentdevore;  lepeu- 
ple  le  verra  6c  fe  fera  Tage  aux  depens  de  ce 
mifcrable,  6c  il  apprendra  ä ne  pas  regarder 
lesfemmes  d’autrui : fi  la  puanteur  incommo- 
de  les  paffans  6c  les  voilins,  ils  n’ont  qu’ä 
paffer  par  un  autre  chemin  ou  ä changer  de 
quartier.  Tout  ce  que  je  puis  faire  ä votre 
recommandation,  c’eft  de  permettre  qu’on 
mette  pendant  le  jour  une  natte  für  le  corps, 
mais  de  teile  forte  que  le  vifage  foit  decou- 
vert,  afin  qu’on  le  connoifl'e  tant  quil  fera 
connoiirable. 

Le  Roi  n’en  demeura  pas  la , il  donna  au 
Grand  qui  avoit  ete  offenfe  tous  les  biens  du 
mort  avec  fes  femmes  6c  fesenfans,  pour  les 
retenir  comme  efclaves  ou  les  vendre  aux  Eu- 
ropeens,  en  un  mot  en  difpofer  comme  il  lui 
piairoit. 

Malgre  ces  chätimens  rigoureux  les  fetn- 
> v " 'mes 


JO  VOYAGES 

mes  enfermees  dans  le  Serail  du  Roi,  & Cel- 
les dont  les  maris  en  ont  un  fi  grand  nombre 
qu’ils  nepeuvent  pas  les  contenter  toutes,  ai- 
ment  mieux  courir  les  rifques  d’ecre  furprifes 
& chätices,  que  de  fe  pafter  d’hommes.  On 
feroit  de  gros  volumes  de  leurs  hiftoires  ga- 
lantes & de  leurs  intrigues. 

Privileges  Cette  loi  dure  & raifon nable  n’eft  quepour 
Ues  Filies.  les  femmes  mariees.  Les  filles  n’y  font  point 
fujettes,  on  ne  court  aucun  riique  quand  oa 
eil  furpris  avec  une  fille;  fon  pere,  fa  mere, 
fa  famille  entiere  n’ont  rien  ä lui  dire,  parce 
qu’elle  eft  maitrefle  de  fon  coeur  & de  fon 
corps.  ßien  loin  que  ce  foit  une  infamie 
pour  eile  d’avoir  eu  des  enfans  avant  d’etre 
mariee,  eile  eft  afiuree  d’etre  plütot  recher- 
chee  en  mariage,  parce  que  ces  marques  de 
fecondite  font  efperer  ä ceux  qui  la  recher- 
cheronc  qu’elle  leur  donnera  des  enfans ; cho- 
fe  trcs-eftimable  dans  ce  pais  ou  les  peres  re- 
gardent  les  enfans,  & fur-tout  les  mälcscom- 
me  les  plus  grandes  richeftes  qu’ils  puiffent  a- 
voir,  & le  foutien  de  leurs  familles.  Les 
femmes  ne  font  pas  fort  fecondes , a peine  en 
trouve-t-on  qui  ayent  plus  de  deux  ou  trois 
On  fouhai-  enfans.  On  ne  fauroit  croire  ä quei  point  on 
tc  un  grand  eftimeroit  une  femme  qui  en  auroit  cinq  ou 
&cnhns  C’eft  aux  Phificiens  a nous  dire  la  rai- 

dans  les  fa-fon  pourquoi  ces  femmes  qui  recherchent  a- 
nulles.  vec  tant  d’empreflement  la  compagnie  des 
hommes , mettent  ii  peu  d’enfans  au  monde 
& foient  fitöt  hors  d’etat  d’en  avoir.  En  ef- 
fet  des  Tage  de  24.  ä 26.  ans  dies  ne  devien- 
nent  plus  meres. 

La  neceflue  d’avoir  beaucoup  d’enfans  eft 

une 


en  Güine'e  et  a Cayenne.'  yr 

une  raifon  pour  les  Negrcs  d’avoir  le  plus 
grand  nombre  des  femmes  qu’il  leur  eft  pof- 
iible,  8c  cette  raifon  fera  toüjours  un  obfta- 
cle  invinc.ble  ä la  converfion  de  ces  peuples 
au  Chriftianifme. 

Le  Roi  eft  meuble  l peu  pr&s  comme  on  Meubics  du 
Peft  en  Europe.  Les  Grands  8c  les  Mar-^n^dcs 
chands  riches  tächent  de  Pimiter,  ils  ont  en 
cela  bien  mieux  profite  que  les  autres  Negres 
du  commerce  des  Europeens.  Le  Palais  du 
Roi  eft  bien  diftribue , on  y voit  des  lirs  ma- 
gnifiques,  des  fauteuils,  des  canapez,,  desmi- 
roirs;  en  un  mot,  tout  ce  qui  peutornerune 
maifon  felon  le  climat  du  pais. 

Ils  ont  des  cuifmiers  qu’ils  ont  fair  inftruire 
par  ceux  des  Europeens,  6c  qui  reüiliflent  k 
merveille,  de  forte  que  les  Europeens,  ä qui 
ils  donnent  ä manger,  ne  trouvent  aucune 
difference  des  tables  de  ces  Seigneurs  Negres 
ä ceiies  des  gens  les  plus  delicats  d’Europe. 

II  n’y  a que  les  habits  dont  ils  n’ont  pü  Manier« 
s’accommoder  jufqu’ä  prefent,  peut-etre  que  R0iV&d«U 
cela  viendra  dans  la  fuite , 6c  que  nos  modes  Grands, 
pafleront  chez  eux  comme  nos  meubles  8c 
nos  manieres  d’accommoder  les  viandes. 

On  leur  porte  des  vins  d’Efpagne , de  Ca- 
narie , de  Müdere , 6c  meme  des  vins  Fran- 
cois; ils  aiment  les  liqueurs  6c  Peau  de  vie, 

6c il  leur  faut  de  la  meiileure,  des  confitures, 
du  the,  du  caffe  6c  duchocolat;  leurs  tables, 
du  moins  quand  ils  donnent  ä manger,  n’onc 
plus  rien  qui  reflente  la  barbarie  ancienne  du 

E)ais.  Le  linge  eft  beau,  ils  ont  de  la  vaiflel- 
e d’argent  & des  fervices  de  porcelaine.  Ce 
font  ä prefent  des  hommes,  & meme  des 

hom- 


7*  VOYAGES 

hommes  pclis.  Je  parle  des  Seigneurs  6c  des 
gens  richcs,  car  le  peuple  eft  toujours  leme- 
me , 6c  iva  pas  encore  fait  de  grands  efforts 
pour  fe  decrafler. 

Le  Roi  n’eft  fervi  que  par  des  femmes,  el- 
les  fent  chargees  de  tout  ce  qui  regarde  fa 
perfonne } il  eft  pour  l’ordinaire  fcul  dans 
l’interieur  de  fon  Serail.  Quand  les  Direc- 
teurs  des  Compagnies  ou  les  Capitaines  des 
vaifieaux  ie  vont  voir,  il  les  re^oit  dans  fa 
Salle  d’Audience,  leur  fait  donner  des  fau- 
teuils , les  fait  couvrir , leur  fait  prefentcr  des 
liqucurs>  boit  aufli  6c  fume  avec  euxj  6c 
quand  c’eft  une  premiere  audicnce,  il  les  fait 
faluer  en  fortant  de  quelques  coups  de  canon. 

Les  Negres  fönt  pour  l’ordinaire  d’un  tem- 
perament  extremement  fort  6c  robufte  6c 
fans  les  exces  aufquels  ils  s’abandonnent,  ils 
arriveroient  ä une  extreme  vieiilefte.  On  en 
voit  quelques- uns  quiy  parviennent,  maiscela 
eft  rare>  6c  left  beaucoup  depuisquele  com- 
merce des  Europeens  y a introduit  les  eaux 
de  vie  6c  autres  liqucurs  fortes.  Il  eft  vrai 
qu’avant  ce  temslä  ils  ne  laiiloient  pas  de  fai- 
re des  exces  de  vin  de  palme,  mais  ces  ex- 
ces leur  etoient  moins  funeftesque  ceuxd’eau 
de  vie.  Ils  en  conviennent  fans  s’en  corriger, 
6c  leur  paflion  pour  les  liqueurs  fortes  eft  au 
delä  de  tout  ce  qu’on  fe  peut  imaginer. 

Mort  du  Lorfque  le  Roi  de  Juda  eft  mort>  c’eft  a 
Roi  de  Juda.  ja  Reine  ou  ä la  grande  femme  du  Roi  de- 
funt  ä le  faire  favoir  aux  Grands.  Ils  font  o- 
bügez  ä garder  lc  fecret  de  cette  morc  pen- 
dant  trois  mois.  Ils  s’aftemblent  pendant  ce 
tems  6c  conviennent  de  celui  des  entans  du 

Roi 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  7$ 

Roi  qu’ils  mettront  für  le  Trone,  quand  Tai-* 
ne,  a qui  la  couronne  appartient  de  droit, 
n’eft  pas  juge  digne  de  la  porter,  comme  il 
eft  arrive  ä l’aine  de  cclui  qui  eft  affis  aujour- 
d’hui  furlc  Tröne. 

Les  trois  mois  etant  paffez,  on  rena  la  Defordrea* 
mort  du  Roi  publique  par  tout  le  Royaume.  presiamo« 

Cette  declaration  eft  comme  un  lignal  & du 
unc  permiftion  generale  ä tout  le  peuple  de 
faire  tout  ce  que  bon  lui  femble.  Les  loix* 
la  police,  la  juftice  femblent  etre  mortes  a- 
vec  le  Roi.  Ceux  qui  ont  des  ennemis  pren- 
nent  ce  tems-lä  pour  fe  venger  6c  pour  com- 
mettre  toutes  fortes  d’exces.  Les  gens  fages 
s’enferment  6c  fe  baricadent  dans  leurs  mai- 
fonsj  ceux  qui  ne  prennent  pas  ces  precau- 
tions  (ont  expofez  ä etre  volez,  maltraitez, 
fouvent  meme  ä etre  tuez  s'ils  ont  des  enne- 
mis qui  en  veulent  ä leur  vie-  11  n’y  a que 
les  Europeens  6c  les  Grands  qui  puiflent  for- 
tirde  chez  eux  en  fürete,  encore  ne  l’ofent- 
ils  faire  qu’avec  des  gardes  & des  gens  armez 
en  aftez  grand  nombre  pour  n’avoir  rien  ä 
craindre  de  la  licence  effrenee  d'un  peuple  tu-  Les  Blanc5 
multueux,  6c  qui  ne  cherche  qu’ä  mal  faire.  & les  Grands 
Les  femmes  fe  tiennent  renfermees  dans  les  nc  fortcm 
maifons,  elles  s’expoferoient  ä etre  outragees  Gaidcl^ 
fi  elles  paroiilbient  en  public,  Tout  eft  dans 
un  defordre  affreux , miis  ce  tems  de  trouble 
ne  dure  que  cinq  jours  depuis  celui  qu  on  a 
declare  la  mort  du  Roi.  II  faut  ces  cinq  jours 
pour  aller  chercher  le  Prince  qui  doit  rem- 
plir  le  Tröne  6c  le  mettre  en  pofleffion  du 
Palais.  On  tire  un  nombre  de  coups  de  Ca- 
non pour  avertir  le  peuple  qu’il  a un  Roi  * 

Zorne  IL  D & 


74  VOYAGES 

& aufli-töt  tout  le  defordre  ceffe,  latranqui- 
lite  6c  le  bon  ordre  paroiflent  de  nouveau; 
le  commerce  recommence,  lesmarchezs’ou- 
vrent,  6c  tout  le  monde  vacque  ä ies  affai- 
res avec  la  meme  paix  & la  meme  fürete 
qu’auparavant. 

On  abbat  ^a  c0^tume  du  Pais  &ant  de  renverfer  de 
!e  Palais  du  fand  en  comble  le  Palais  oü  le  Roi  eff  dece- 
ftoi  defunt.  de , on  employe  les  trois  mois  qui  ont  fuivi 
fa  mort  ä en  editier  un  autre  oü  le  nouveau 
Roi  doit  faire  fa  relidence , 6c  on  y tranfpor- 
te  toutes  les  femmes  du  Roi  defunt;  le  nou- 
veau Roi  en  herite,  eiles  deviennent  les  lien- 
nes.  II  n’y  a que  la  mere  du  defunt  6c  celle 
du  Roi  regnant  qui  foient  exemptes  de  cette 
loi. 

On  annon-  nouveau  R°i  etant  en  pofleflion  du  Pa- 
ce les  fune-läis?  ordonne  les  funerailles  du  defunt.  11  les 
raiiies  du  fait  annoncer  au  peuple  par  cinq  coups  de 
canon  qu’on  tire  au  point  dujour,  cinq  ä mi- 
di , 6c  cinq  au  coucher  du  foleil. 

Le  bruit  de  ces  derniers  eff  fuivi  de  cris 
6c  de  hurlemens  effroyables  qui  retentiffent 
dans  tout  le  Palais  , d’oü  il  n’eft  plus  permis 
ä aucune  femme  de  fortir. 

Le  grand  Sacrificateur,  qui  a Pintendance 
des  funerailles ; fait  faire  une  foffe  de  quiir/.e 
pieds  en  quarre,  6c  de  cinq  de  profondeur , 
au  milieu  de  laquelle  on  creufc  un  caveau  ou 
foffe  beaucoup  plus  profonde  de  huit  pieds  en 
quarre.  On  met  en  ceremonie  le  corps  du 
Roi  dans  le  milieu  de  ce  caveau.  Le  grand 
Sacrificateur  choifit  huit  des  favorites  du  de- 
Cavcau  ou  ftint  pour  Paller  fervir  en  l’autre  monde.  On 
•ouinct  le  ]es  fait  parer  de  leurs  plus  bcaux  liabillemcns. 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  7$ 

& 011  les  yCharge  de  viandes  & de  boifTons  corp$  da 
pour  porter  au  Roi  defunc.  Sous  ce  pretexte  Roi  avcc 
on  les  conduic  au  caveau , dans  lequei  on  les  ^ 
enferme  toutes  vivantes , & on  les  y laifle  tes. 
mourir  j ce  qui  eft  bien-tot  fait,  parce  qu’on 
les  accable  de  terre.  Quelque  amour  qu  elles 
ayent  temoigne  pour  le  Prince  quand  il  etoic 
vivant  , il  s’en  trouve  peu  qui  aillent  de  bon 
coeur  le  fervir  en  l’autre  monde.  Il  s’en  voit 
pourtanc  qui  ont  aflez  de  generofite  pour  s’of- 
frir  d’elles-m£mes  ^ c’eft  un  honneur  pour  el- 
les & pour  leur  famille. 

Apres  la  mort  de  ces  femmes,  on  amene 
les  hommes  qui  doivent  aufli  aller  fervir  le 
Roi  defunt:,  le  nombre  n’en  eft  pas  fixe,  il 
depend  de  la  volonte  du  Roi  vivant  & du 
grand  Sacrificateur.  Comme  on  ne  fait  pas 
lür  qui  le  fort  tombera,  les  domeftiques  du 
Roi  defunt,  tant  hommes  que  femmes,  tä- 
chent  de  s’enfuir  ou  de  fe  cacher,  & ne  pa- 
roiflent  que  quatre  ou  cinq  jours  apres  que  la 
ceremonie  eft  achevee;  ils  en  fönt  quitrtes 
pour  efluyer  les  reproches  qu'on  leur  fait  d’a- 
voir  mange  le  pain  du  Roi  pendant  qu’il  etoit 
vivant,  d’en  avoir  re^u  une  infinite  de  gra- 
ces,  & de  n’avoir  pas  eu  le  courage  de  l’ac- 
compagner  en  l’autre  monde.  Ils  repondent 
que  l’idee  de  la  mort  les  a effrayez,  &c  qu’e- 
tant  dans  un  äge  ä joüir  encore  des  plailirsde 
la  vie , ils  n’ont  pu  fe  refoudre  ä la  quitter  fi- 
tot.  On  fe  paye  de  ces  excufes,  on  leurfaic 
grace,  ils  rentrcnt  au  fervice  du  Roi  vivant  > 

& promettent  que  s’il  vient  a mourir,  ils  le 
fuivront  avec  plus  de  fidelite  qu’ils  n’ont  fui- 
vi  fou  predecefteur  j bien  entendu  que  fi  le 
D 2 cas 


*]6  VOYAGES 

ca s arrive  & qu’ils  foient  du  nombre  desvic- 
times  deftinees  ä la  mort,  on  les  obfcrvera 
de  fi  pres,  qu’ellesne  trouvcrontpasle  moyen 
de  s’echapper,  & comme  on  a veiiie  lesfem- 
mes  qui  ont  ete  immolees,  on  ne  s’en  tien- 
dra  point  du  tout  ä leurs  paroles. 

Celui  de  tous  les  Officiers  ou  domeftiques 
du  Roi  qui  doit  infailliblement  le  fuivre  en 
Favori  du  l’autre  monde,  eft  fon  favori.  Celui  que  le 
&oi.  Roi  honore  de  ce  titre  n’a  aucune  fon&ion 
particuliere  dans  fa  maifon,  il  ne  lui  eft  pas 
meme  permis  d’y  cntrer  lorfqu’il  a meme 
quelque  chofe  ä lui  demander  j il  doit  s’adref- 
fer  au  grand  Sacrificateur , qui  expofe  fes  de- 
rnandes  au  Prince,  & qui  ne  lui  refufe  ja- 
maisrien,  quelque  chofe  qu’il  lui  demandc. 
Il  a droit  de  prendre  dans  les  marchez,  tout 
ce  que  bon  lui  femble,  il  n’eft  permis  ä qui 
ce  foit  qu’aux  Europeens  de  Ten  empecher. 
Il  eft  vetu  d’une  robe  longue  avec  de  gran- 
des  manches,  6c  un  capuchon,  ä peu  pres 
comme  celles  que  portent  les  ßenediftins;  il 
la  peut  faire  de  toile  blanche  ou  d’indienne  ä 
fleurs,  ou  d’etoffe  de  foye,  & quand  il  pa- 
roit  en  public , il  a une  canne  a la  main.  On 
le  refpefte,  il  cftexempt  de  toutes  fones  de 
contributions,  de  corvees,  de  peages,  d’im- 
pofitions,  fa  vie  eft  des  plus  heureufes;  mais 
eile  finit  avec  celle  du  Roi^  rien  ne  le  peut 
difpenfer  d’accompagner  fon  maitre  en  l’autre 
monde.  Il  eft  §,arde  ä vüe  des  que  le  Roi 
eft  mort , 6c  il  eft  le  premier  ä qui  on  coupe 
la  tete  apres  que  les  favorites  du  Roi  font  e- 
touffees  dans  le  caveau.  Tous  ceux  qui  font 
dtftincz  ä fervir  le  Roi  defunt,  ont  aufti  la 


oJ  . , 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  77 

tete  coupee  6c  fuivant  l’ordre  du  grand 
Sacrificateur , leurs  corps  font  couchez  ou 
aflis  avec  leurs  te-esacöte  d’cux,  6c  font  en- 
terrez  autour  du  caveau  du  Roi. 

Lorfque  tous  ces  corps  font  Couverts  de 
terre  on  eleve  defliis  une  große  motte  de  ter- 
re  terminee  en  piramide,  au  fommet  de  la- 
quelle  on  plante  les  armes  dont  le  Roi  avoit 
coutume  de  fe  fervir,  6c  on  les  environne  de 
quantite  de  fetiches  ou  petites  figures  de  ter- 
re qui  en  font  comme  les  diyinitez  tutelaires 
6c  qui  les  gardenc. 

Cela  fait,  on  cullebute  tout  le  Palais  du 
Roi  defunt  j il  ne  rette  que  Fenceinte , aude- 
dans  de  laquelle  on  a bati  un  Palais  neuf  pour 
le  logement  du  Roi  regnant.  On  brule  tout 
ce  qui  ie  trouve  combuftible,  (auf  ä reparer 
dans  lafuite  ces  memes  logemens,  ou  com- 
me ils  ctoient,  ou  d’une  autre  maniere  felon 
le  gout  du  Roi. 

La  couleur  rouge  eft  tellement  affe&ee  au  ** 
Roi , qu’il  n’y  a que  lui,  fes  femmes  6c  ceux 
de  fa  famille  qui  la  puiflent  porter,  foit  en 
foye,  en  cotton,  en  laine  6c  en  fil;  les  fem- 
mes  du  Roi  portent  toüjours  une  echarpe  de 
cette  couleur  large  de  fix  doigts , 6c  de  deux 
aulnes  de  Iongueur , elles  portent  cette  echar-  Echarpesd« 
pe  autour  des  reins  deifus  leurs  pagnes,  la  femmes  ou 
iient  par  devant  6c  laiffent  tomber  les  bouts.  R’01, 

Ce  font  celles  du  troifieme  ordre  dont  le 
Roi  fe  fort  pour  executer  fes  jugemens  dans 
la  ville  de  Xavier.  Lorfqu’il  veut  chatier 
quelqu’un,  il  les  envoye  avec  chacune  une 
gaule,  elles  ne  manquentpas  d'etre  fuivies  du 
peuple  qui  les  refpedte  infiniment,  6c  qui 
D 3 trou- 


78  VOYAGES 

trouve  toujours  quelque  chofe  ä gagner  dans 
c es  occafions;  lorfqu’elles  font  arrivees  a Ja 
maifon  de  celui  qu’elles  doivent  chätier,  ellcs 
Iui  declarent  la  volonte  du  Roi,  & 2uffi-töc 
dies  fe  mettent  ä piller , brifer  ou  brüler  tout 
ce  qu’elles  y rencontrent.  II  ne  faut  pas  ihri- 
ger a s’y  oppofer;  outre  que  ce  feroit  un 
crime  d’Ecat  d’empecher  fexecution  des  or- 
dres  du  Roi,  c’eft  un  crime  irremiffible  de 
toucher  ä une  femme  du  Prince.  Les  Negres 
ont  poufie  ii  loin  la  delicateflc  für  ce  point, 
que  fi  en  paflänt  dans  une  rue  une  homme 
touche  par  un  pur  hazard  une  femme  du 
Delicateflc  Roi , eile  ne  peut  plus  rentrer  au  Serail , Tun 
für  Jeu?seS  ^ l’autre  font  vendusdans  l’inftant;  que  li  on 
femmes.  avoit  lieu  de  croire  qu’ils  fc  fuflent  touchez  ä 
defifeinj  ce  qu’on  ne  manqueroit  pas  de  re- 
garder  comme  un  commencement  ou  une 
Elite  d’une  intrigue  criminelle,  la  femme  eft 
vendue  für  le  champ,  & Thommeeft  execu- 
te  ä mort,  & tous  fesbiens  confiquezaupro- 
fit  du  Roi. 

Auffi  les  hommes  qui  veulent  entrer  dans 
les  cours  du  Palais,  ou  Ton  rencontre  des 
femmes  du  Roi  plus  fouvent  que  dans  les  au- 
tres  lieux  de  la  ville,  ne  manquent  pas  de 
crier  plufieurs  fois  Ago , c’eft-ä-dire,  gare, 
jretirez-vous,  prenezgarde,  aftn  d’avertir  les 
femmes  de  fe  retirer  ; ce  qu’elles  ne  manquent 
pas  de  faire  aufli-tot. 

On  voit  par-lä,  que  le  Roi  ne  peut  choifir 
de  meilleurs  executeurs  de  fes  ordres,  que  fes 
femmes;  tout  leur  cede,  rien  ne  leur  refi- 
fte , un  particulier  chez  qui  elles  emrent  eil 
ruine  en  peu  de  mornens. 

Les 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  79 

LesRois  de  Juda  fe  font  fervis  quelquefois 
de  ce  moyen  pour  chätier  les  Grands  qui  a- 
voienc  eu  le  malheur  de  leur  deplaire,  mais 
cela  eft  arrive  tres-rarement  j les  Rois?  quoi- 
que  tres  abiölus,  craignenc  les  Grands,  il  faut,  t 

quand  ils  en  viennent  lä , qu’ils  prennent  bien  gncnt  i es 
leurs  mefures  6c  qu’ils  foient  bien  aflurez,  au-  Brands, 
paravant,  que  les  autres  Grands  ne  Je  trouve- 
ront  pas  mauvais,  qu’ils  approuveront  leur 
conduite  > 6c  qu’ils  ne  prendront  le  parci  du 
Grand  qui  aura  ete  maltraicej  car  s’ils  le 
prennent  6c  s’ils  s’unifient  pour  en  tirer  ven- 
geance5  le  Roi  eft  detröne,  6c  fa  vie  eft  en 
grand  danger. 

On  oblerve  en  entrant  chcz  les  Grands  de 
crier  Ago , pour  faire  retirer  les  femmes , 
comme  on  fait  en  entrant  chez.  le  Roi,  il  eft  ,Soat?mes 
vrai  que  la  peine  nelt  pas  la  meine,  mais  le  quandonen- 
Grand  eft  en  droit  de  faire  donner  des  coups  tre  chez  les 
de  baton  ä un  imprudent  qui  entreroit  chez. Grancis- 
lui  fans  prendre  cette  precaution;  6c  fi  mal- 
heureuiement  8c  fans  deffein  il  avoit  rencon- 
tre  quelqu’une  de  fes  femmes,  6c  qu’il  l’eüt 
touchee  en  paffant,  qu’il  l’euc  vue  ou  regar- 
dee  avec  un  peu  d’attention  , il  ne  peut  e- 
viter  au  moins  d’etre  ruine  6c  bien  mal- 
traite,  fi  le  Grand  en  porte  fes  plaintes  au 
Roi. 

J’ai  marque  ci-devant  que  lesterres  du  Roi 
fe  cultivent  fans  qu’il  lui  en  coüte  rien,  6c 
par  corvees  tcllement  gratuites,  qu’il  ne  leur 
donne  pas  feulement  de  l’eau  ä boire.  Il  faut  Cultures  des 
ajouter  ici  que  fes  terres  font  labourees  6c  en-tcrtC5^Roi* 
femencees  avant  qu’aucun  de  fes  fujets  ait  la 
permilfion  de  labourer  6c  de  ferner  un  pou- 
D 4 ee 


Autres  re* 
renus  du 
Koi* 


8o  V O Y A G E 9 

ce  des  fiennes-  Ces  travaux  fe  font  trois  fois 
l’annee  j les  Grands  conduifent  leurs  gens  de- 
vant  ie  Palais  du  Roi  au  point  du  jour,  ils 
y danfent  & chantent  pendant  un  bon  quart 
d’heurej  la  moitie  de  ces  gens  eft  armee 
comme  dans  un  jour  de  bataiile,  l’autre  moi- 
tie n’a  que  fes  inftrumens  de  labourage.  II 
vont  rous  enfemble  chantant  Sc  danfant  für 
Ie  Jieu  du  travail,  & la,  au  fon  des  inftru- 
mens,  ils  labourenc  en  cadence  avec  une  vi~ 
teile  5c  une  proprete  qui  fait  plai/ir.  La  jour- 
nee  achevee , ils  reviennent  danfer  devant  Ie 
Palais  du  Roi.  Cet  exercice  les  delaffe  5c 
leur  fait  plus  de  bien  que  tout  le  repos  qu  ils 
pourroient  prendre. 

Les  terres  du  Roi  ne  font  pas  toutes  aux 
environs  de  Xavier,  il  en  a en  differentes 
Provinces.  Les  Gouverneurs  ont  loin  de  les 
faire  cultiver , de  faire  faire  la  moiflön  > 5c  de 
faire  porter  les  frurts  dans  les  magazins  du 
Roi,  5c  tout  cela  gratis  6c  avant  que  qui  que 
ce  foit  puiffe  faire  travailler  pout  foi.  Ceft 
aufli  par  de  femblables  corvees  que  Ton  bätic 
6c  que  Ton  entretient  les  logemens  du  Roi 
& ceux  du  grand  Serpent. 

Le  produit  de  ces  terres  eft  un  des  meil- 
leurs  revenus  de  la  couronne.  Comme  le  Roi 
ne  peut  pas  confommer  dans  fa  maifon, 
quoique  tres  nombreufe , toutcequ’ilrecueil- 
le,  il  en  vend  pour  de  grolfes  fommes  qui 
entrent  dans  fes  coffres. 

Le  Roi  retire  cinq  gaünes  de  bouges  de 
chaque  tcte  de  captif  qui  fe  vendent  dans 
fes  Etats , ce  qui  fait  une  fomme  confidera- 
ble. 

Il 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  3r 

II  retire  encore  dix  pour  cenc  ou  le  dixie- 
me  de  tout  ce  qui  fe  vend  dans  les  marchez,- 
6c  de  tout  ce  qui  entre  dans  le  Royaume* 
de  quelque  nature  que  ce  foit. 

Les  fix  peages  qu’il  a für  les  pa (Tages  des 
rivieres  6c  aux  avenues  de  i’Etat,  lui  rendenc 
de  tr£s  grolles  fommes,  quoiqu’on  ne  paye 
que  deux  bouges  par  tete  ä chaque  pafiage 
des  rivieres.  Ceux  que  Ton  paye  aux  fron- 
tieres  de  l’Etat  ne  font  pas  fixes , les  Com- 
mis ä la  recette  de  ces  droits  les  font  mon- 
ter  le  plus  haut  qu  ils  peuvent.  Ceft  une 
incommodite  tres-grande  pour  les  voyageurs 
6c  les  negocians,  perfonne  n’eft  exempt  de 
payer  ces  droits  queles  Europeens,  les  Grands, 

6c  leurs  domeftiques. 

On  peut  regarder  les  amandes  6c  les  confi£ 
cations,  comme  les  parties  cafuelles  du  Roi; 
eiles  produifent  de  tres-grandes  fommes,  fe- 
lon  que  le  Prince  eft  plus  ou  moins  fevere 
radminiftration  de  la  juftice  6c  des  ordres 
qu’il  donne.  La  faute  d’un  particulier  s’e- 
tend  quelquefois  furtoute  fa  famille,  6c  com- 
me res  familles  font  pour  fordinaire  fort 
notnbreufes  , ä caufe  du  grand  nombre  de 
femmes  6c  d’enfans  dont  ellcs  font  compo- 
ßes,  le  Roi  fe  trouve  tout  d’un  coup  avoir 
un  grand  nombre  d’efclaves  ä vendre,  öc 
n’efl:  jamais  embaraHe  de  trouver  des  mar- 
chands , parce  que  les  Directeurs  des  Com- 
pagnies  d’Europe  font  toujours  en  etat  de  les 
acheter , quelque  nombre  qu’il  y en  ait  ä ven- 
dre. 

Ajoütez  ä cela  que  quand  les  prifons  duLeRoiv«na 
Roi  manquent  de  captifs  ä vendre,  dprcnd^m^rcs 
D $ fans 


82,  V O Y A G E $ 

fans  fagon  tel  nombre  qu’il  juge  a propos  de 
fes  propres  femmcs,  8c  lesenvoye  aux  Comp- 
toirs des  Europeens,  ou  eiles  font  für  le  champ 
marquees  de  la  marque  de  la  Compagnie  qui 
lesachette,  6c  envoyees  dans  les  colonies  de 
TAmerique. 

Tel  nombre  qu’il  en  vende,  il  nc  craint 
point  que  ton  Serail  diminue.  Les  Grands 
font  obligez  de  lui  fournir  dequoi  remplaccr 
celles  qui  font  forties , il  ne  faic  aucune  de- 
penfe  pour  cela.  Ils  enlevent  les  filles  qu’ils 
trouvent  dchors,  des  qu’ils  les  jugent  propres 
aux  plaitirs  du  Prince , les  parens  n’ofent  s’y 
oppofer. 

Les  coütumes  ou  prefens  ordinaires  que 
les  Europeens  font  au  RoL  pour  etre  atTu- 
rez  de  fa  prote&ion  8c  avoir  la  liberte  du 
commerce , lui  produifent  encore  un  revenu 
confiderable;  de  forte  qu’on  peut  dire,  qu’un 
Etat  des  plus  petits  de  la  cöte  de  Guinee  > 
fans  mines  d’or  ou  d’autre  mctail  > fans  trafic 
de  cuirs,  d’ivoire,  de  maniguerte,  de  bois, 
de  plumes  d’autruches,  de  gomme,  ou  des 
autres  marchandiles  que  Ton  trouve  dans  le 
refte  de  l’Afrique,  ne  laifle  pas  de  faire  un 
Royaume  tres-riche,  6c  un  Roides  plus  puif- 
fans,  feulement  par  le  commerce  des  efcla- 
ves , qui  eft  le  plus  conliderable  de  tonte  la 
cote. 


cha- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  83 


CHAPITRE  VI. 

jD#  Commerce  du  Royanme  de  Juda. 

ON  s’etonnera  avec  raifon  qu’un  aufTi  pe- 
tit  Royaume  que  celui  de  Juda,  four- 
niffe  tous  les  ans  feiz.e  ä dix-huic  mille  efcla- 
ves , cela  eft  pourtant  exa&ement  vrai. 

II  ne  paroit  pas  que  nos  premiers  naviga- 
teurs  Normands,  qui  ont  decouvert  les  cötes 
de  FAfrique , 6c  qui  ont  fraye  aux  autres  na- 
tions  Europeennes  le  chemin  des  Indes  O- 
rientales  par  le  cap  de  Bonne-Efperance,  a- 
yent  etabli  aucun  commerce  dans  les  Royau- 
mes  d’Ardres  6c  de  Juda.  Nous  n’avions 
point  alois  de  colonies  ä TAmerique  , ou 
nous  eullions  befoin  d’efclaves  pour  les  faire 
valoir.  Les  Compagnies  de  Dieppe  6c  de 
Rouen  ne  s’attachoient  qu’au  commerce  de 
Ia  maniguette,  de  Pivoire,  de  la  poudre  d’or 
6c  de  la  gomme,  que  Ton  ne  trouve  plus  des 
qu’on  a paiFe  la  riviere  de  Volta.  11$  negli- 
gerent  par  ces  raifons  ces  deux  Royaumes, 
6c  n’etablirent  leur  commerce  que  dans  les 
Royaumes  qui  font  ä l’Oüeft  de  la  Volta,  6c 
enluite  dans  ceux  de  Benin  6c  de  Congo,  oü 
ils  trouverent  de  For  6c  de  Fivoire. 

Les  Portugals  qui  profiterent  de  la  deroute 
de  nos  Compagnies  6c  de  notre  commerce, 
ayant  aufli  profite  de  nos  etablifFemens  dans 
le  Brefil,  comprirent  qu’ils  avoient  befoia 
delclaves  pour  les  faire  valoir , d’autant  que  les 
“ D 6 Io- 


Etabliflc- 
Bicnt  du 
commerce 
4&E£laves. 


84  VOYAGES 

Indiens,  ne  fe  trouvoient  pas  propres  ä ces 
fortes  de  travaux.  II  en  firent  venir  des  en- 
droits  de  l’Afrique  ou  il  avoient  des  etablif- 
femens.  Les  Frangois,  les  Anglois  & les  au- 
tres  Europeens  firent  la  meme  chofe , & c’efl: 
ainftque  le  commerce  des  efeiaves  s’eft  eta- 
bli  en  Afrique,  & que  ces  peuples  ie  font 
forme  la  mauvaife  habitude  de  ie  voler  les 
uns  les  autres,  de  fe  faire  des  guerres  qui 
n’ont  pour  but  que  d’enlever  des  captifs,  &c 
que  la  paflion  des  boiifons  fortes , &c  des  au- 
tres marchandifes  d’Europe  les  aportezä  fai- 
re un  trafic  indigne  de  leurs  femblables. 

Les  Frangois  Sc  les  Anglois  s’etant  etablis 
dans  rifle  de  laint  Chriftophle  en  1626.  & 
n’ayant  dans  ces  commencemens  que  de 
leurs  compatriotes  engagez  ä leur  fervicepour 
un  nombre  d’annees,  fe  virent  bientot  obli- 
gez  d'aller  chercher  des  efeiaves  aux  cötes 
d’ Afrique.  Sans  ces  fecours  les  colonies  fe- 
roient  tombecs,  ou  fi  elies  s’etoient  augmen- 
tees  en  nombre  d’hommes  blancs,  dies  n’au- 
roient  pas  pu  entreprendre  les  manufadlures 
de  Sucre,  qui  font  les  richeiTes  dupa’is,  mais 
qui  demandeftt  un  grand  nombre  d’hom- 
mes, & d’hommes  capables  de  refifter  a ces 
travaux, 

Les  Anglois  devancerent  les  Francois  dans 
le  trafic  des  efeiaves  aux  cötes  d’Afrique , les 
Frangois  les  fuivirent;  il  fe  forma  des  com- 
pagnies  pour  cette  traice.  Les  premiers  ef- 
claves  Afriquains  vinrent  du  Senegal,  du  Cap 
Verd,  de  la  riviere  de  Gambie,  de  celle  de 
Serrelionne,  & enfin  de  la  cote  de  Guinee. 
On  reconnut  bientöt  st  quoi  ces  difrerens  ef* 

da- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  8? 

claves  etoient  propres , & ce  que  les  uns  va- 
loient  plus  que  les  autres  > & on  poufTa  la  trai- 
te  de  ceux  qui  reuffifloient  d’avantage  au  tra- 
vail  de  la  terre  que  des  autres.  Nous  don- 
nerons  dans  cette  relation  les  marques  qui 
font  connoitre  les  pai’s  differens  dont  on  les 
tire,  6c  nous  aurons  foin  de  marquer  leurs 
bonnes  6c  leurs  mauvailes  qualitez. 

Le  commerce  des  efclaves  ä TLft  de  la  ri- 
viere  de  Volta,  n’etoit  ouvert  que  dans  1c 
Royaume  d’Ardra  ou  d’Ardres,  vers  l’annee 
1660.  Les  Francois  ne  s’etoient  point  etablis 
ä Juda  avant  ce  tems-13.  Les  peuples  de  ce 
Royaume  les  reconnoilTent  comme  ceux  ä 
qui  ils  doivenc  tout  ce  qu’ils  font  par  rap- 
port  au  trafic:  6c  par  un  retour  de  recon- 
noiflänce  qu’on  ne  croioit  pas  trouver  parmi 
des  gens  qu’on  regarde  com  me  des  barbares, 
on  voit  des  fentimens  aufli  vifs  6c  aufli  mar- 
quez  d’une  parfaite  gratitude,  qaonenpour- 
roit  exiger  de  la  nation  du  monde  la  plus  po- 
lie.  11s  donnern  le  pas  & la  preference  ä Ja1 
nation  Fran^oife,  ils  la  diftinguent  en  toutes 
les  occafions , ils  lui  donnent  autant  qu’ii  eft 
en  leur  pouvoir,  tous  les  avantages  du  com- 
merce j 6c  fj  nos  Compagnies  n5y  ent  pas 
mieux  fait  leurs  affaires  jufqu’a  piefent,  c’eft 
aflürement  leur  propre  taute. 

11  y a quatre  Nation s Europeennes  ctabliea 
dans  le  Royaume  de  Juda. 

Les  Francois. 

Les  Anglois. 

Les  Portugais. 

Et  les  Hollandois. 

D ^ Les 


S6  VOYAGES 

Les  Frangois  & les  Anglois  ont  des  Forte- 
refles  dans  la  Province  de  Gregoue  ä u- 
ne  lieue  6c  demie  de  diftance  du  bord  de  Ja 
mer. 

Les  Portugals  ont  un  emplacement  pour 
en  bätir  une  ä quatre  portees  de  fufil  au  Sud- 
Eft  du  Fort  Anglois,  ils  ont  eu  des  raifons 
pour  ne  ia  pas  bärir  jufqu’ä  prefenr. 

Le  Roi  de  Juda  a eu  les  (iennes  & tres- 
bonnes  pour  ne  pas  fouffrir  que  les  Hollan- 
dois  en  euftent  lur  fes  terres.  Ce  qui  eft  ar- 
rive  ä (es  voiiins  lui  a fait  craindre  un  pareil 
fort. 

Mais  ces  quatre  Nations  ont  des  Comptoirs 
ä Xavier  aupres  du  Palais  du  Roi;  j’enaidon- 
ne  la  defcription  au  commencement  de  ce 
volume. 

La  guerre  qui  s’eleva  entre  ces  Nations  au 
commencement  de  ce  (iecle  ayant  fait  crain- 
dre au  Roi  de  Juda  que  fon  pai's  n’en  devint 
ä la  fin  le  theatre,  6c  que  fon  commerce 
ne  fut  detruit,  ou  qu’il  ne  fouftrit  beaucoup; 
ce  Prince  fit  allembler  dans  fon  Palais  au 
mois  de  Septembre  1714-  les  chefs  6c  les 
princicipaux  de  ces  quatre  Nations,  6c  leur 
dit  qu’il  ne  vouloit  point  entendre  parier  de 
leurs  difterens  chez  lui;  qu’il  pretcndoit  que 
le  commerce  fut  libre  ä tous  ccaxäqui  il 
l’avoit  ouvert,  non  feulement  ä terre,  mais 
encore  en  rade  6c  meme  ä la  vue  de  la  ra- 
de ; qu’il  falloit  s’ils  vouloient  continuer  leur 
commerce,  qu’ils  convinftent  d’une  parfaite 
neutralite  dans  les  lieux  que  je  viens  de  mar- 
quer,  6c  qu’ils  s’engageailent  folidairement 
pour  les  armateurs  de  leurs  nations. 

Cet- 


en  Guinee  et  a Cayenne.  87 

Cette  propofition  deplüt  infiniment  aux 
Portugals,  aux  Anglois  6c  aux  Hollandoisj 
comme  ils  etoient  tous  trois  liguez  contre  la 
France , ils  fe  croyoient  allez  forts  pour  rui- 
ner  abfolument  le  commerce  qu’elle  faifoit 
dans  le  pais.  Ils  voulurent  d’abord  faire 
croire  au  Roi,  qu’il  aimoient  mieux  aban- 
donner  le  commerce  de  fon  pais,  que  de 
ne  pas  pourfuivre  les  Francois  leurs  ennemis 
par  tout  ou  ils  les  trouveroient.  Le  Roi  leur 
donna  lechoix  oude  quitter  le  pais,  ou  d’ac- 
cepter  la  neutralite  qu’il  propolbit,  &voyant 
qu’ils  ne  fe  rendoient  pas,  il  leur  dit  d’un 
ton  fort  haut  que  suis  n acceptoient  pas  fa  pro- 
polition  dans  une  heu  re  , il  ne  leur  feroit 
plus  libre  d’y  revenir,  6c  qu’il  fe  faifiroit  de 
tous  leurs  efFets,  6c  peut-etre  de  leurs  per- 
fonnes,  jufqu’ä  ce  qu’ils  fatisfiflent  aux  au- 
tres  Rois  Negres  fes  ailiez. 

Ces  menaces  qui  auroient  ete  fuivies  des 
efFets,  intimiderent  ces  trois  nations.  Ils  fe 
retrancherent  ä dire  que  n’ayant  pas  de  pou- 
voirs  de  leurs  Princes  pour  une  afFaire  de 
cette  confequence,  ils  demandoient  du  tems 
pour  recevoir  leurs  ordres.  Le  Roi  repon- 
dit  qu’il  n’empechoit  point  qu’ils  n’ecrivillent 
ä leurs  maitrcs,  mais  qu’en  attendant  leurs 
reponfes,  6c  telles  qu’elles  pulFent  ecre,  il 
vouloit  que  le  traite  de  neutralite  fuc  conclu 
für  le  camp , 6c  qu’il  füc  inviolablement  ob- 
ferve. 

La  fermete  de  ce  Prince  les  obligea  d’y 
donner  les  raains:  on  en  drefia  les  articles 
qui  furent  fignez,  6c  qui  ont  ete  depuis  ra- 
tifiez  par  tous  les  nouveaux  Diretteurs  6c  au- 

tres 


Traite  de 
aeutialite. 


88  VOYAGES 

tres  principaux  Orficiers  qui  viennent  dans  Ie 

pais.  Les  voiei. 


Tratte  de  Paix  oh  de  neutralite entre  les  cj un- 
tre Nations  d'  Enrope  qui  trafiqnent  d Ju- 
da > tant  a terre  qu en  rade , &memed 
la  vue  de  la  rade . 

LE  Roi  de  Juda  ayant  fair  aflembler  dans 
fon  Palais  les  Chefs  des  Nations  d’Euro- 

I)e  qui  ont  des  Forts  ou  des  Comptoirs  dans 
’etendue  de  fon  Royaume  & tous  les  Grands 
de  fon  pais. 

Leur  a declare  qu’il  veut  qu’independam- 
ment  des  guerres  qu’ils  ont  ä prefent  en  Eu- 
rope>  ou  qu’ils  pourront  avoir  les  uns  contre 
les  autres,  ils  conviennent  enfembleenfa  pre- 
fence  d’une  paix  ferme  ßc  durable  dans  toute 
te  l’etendue  de  fon  Royaume  * ä fa  rade  &c 
meme  ä la  vuii  de  fa  rade,  ßc  que  chaque 
Chef  de  Nation  d’Europc  fignera  le  prefent 
Traite,  <Sc  que  fi  aucun  refufe  de  le  ligner 
ßc  de  l’execurcr  dans  tous  les  points,  il  de- 
clare qu’il  le  tera  fortir  de  fes  Etats  avec  tous 
fes  gens,  fans  efperance  d'y  revenir  jamais> 
& il  en  jure  par  ie  grand  Serpent. 

Article  L 

H ne  fera  permis  de  prendre  aucun  Navire 
en  rade  de  Juda,  ni  meme  a la  vue  de  Juda  , 
111  de  s'inquieter  ou  iniulter  dans  ladite  rade , 
ä peine  de  payer  par  le  Directcur  de  la  Nation 

GOß*’ 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  89 
contrevename  huit  captifs  mäles  ä Toffenfe , 
& ä fon  chcix. 

Ceci  fe  doit  entendre,  fi  deux  Navires  ve- 
noient  dela  mer,  6c  quc  Tun  prit  l’autre  ä la 
vue  de  la  rade. 

Commeaufli  s’il  arrivoit  quelque  difpute  en 
jade  cntre  deux  Navires  de  differente  nation 
qui  y feroient  mouillez. 

A R T I C L E II. 

Si  un  Navire  etant  en  rade  appergoit  un 
Navire  ä la  vue  qui  viendroit  pour  mouiller, 
appareilloit  pour  courir  deflus  6c  le  prendre, 
6c  qu’il  le  prit  6c  Tamenäten  rade,  le  Direc- 
teur  de  la  Nation  de  l’agreffcur  fera  oblige 
de  payer  huit  captifs  mäles  au  choix  de  l’of- 
fenfe  pour  chaque  pied  de  quille  du  Vaifleau 
de  la  Nation  de  roffenfe  pour  dommage, 
fuivant  !a  vihte  qui  en  fcra  faite  par  gens  con- 
noifleurs,  en  prefence  d’un  valet  duRoi,  qui 
rapportera  la  mefure  au  Roi. 

A R T I C L E III. 


Que  tous  les  Capitaines  de  vaifleaux  qui 
viendront  en  rade,  feront  obligez  de  figner 
le  prcfent  Traite  avant  que  d’y  faire  aucun 
commerce,  ou  le  Dirc&eur  de  letir  Nation 
pour  eux , ä peine  de  payer  un  captif  male  au 
Roi. 

A r T 1 c L e IV. 


Si  un  Capiraine  fair  quelque  pillage  en  rade, 
foit  en  tems  de  guerre  ou  de  paix  en  Euro- 
pe,  lorfqu’il  fera  pret  de  partir  pour  rAmeri- 
que  apresavoir  faitfa  traite,  le  Diredtcur  de 

IV 


$0  V O Y A G E $ 

fagrefTeur  payera  le  dommage  ä 1’ofFenfe,  für 
le  rapport  qu’il  fera  avec  fon  cquipage. 
Article  V. 

Voulons  que  toutes  les  Nations  d’Europe 
vivent  en  paix  & en  bonne  intelligence  en 
terre  & en  rade  > fans  retenir  aucun  domefti- 
que , efclave  ou  gens  des  equipages  des  vaif- 
feaux,  a peine  de  payer  par  les  contrevenans, 
au  profit  des  plaignans , quatre  ecus  d’or  par 
jour  par  homme,  pendant  tout  le  tems  de  la 
decention. 

Et  fi  aucuns  de  nos  Sujers  infultent  ou  vo- 
lent  aucuns  des  Europeens , permettons  ä 
ceux  qui  les  prendront  lür  le  fair , de  les  tuer 
ou  les  prendre  pour  captifs,  ä condition  qu’ils 
nous  informeront  des  ca s. 

Article  VI. 

En  temps  de  guerre  en  Europe , aucun  na- 
vire  ne  partira  de  la  rade  en  meme  tems  qu’un 
autre > mais  vingt- quatre  heures  apres  j en  cas 
que  Ton  contrevienne  ä cet  article,  lc  Dircc- 
teur  de  le  Nation  contrevenante  payera  dix 
captifs  males  aux  Roi. 

Tous  les  Articles  ci-deffus,  au  nombre  de 
fix,  ont  ete  arretez  chez  le  Roi , en  fa  pre- 
fence,  celle  des  Grands  de  fon  pais  & des 
Dire&eurs  des  Nations,  Capitaines  & Oi- 
ficiers  qui  ont  eteappellez , & cepour  letems 
de  vingt-quatre  mois,  ä commencer  de  ce 
jour,  afin  que  chaque  Diredeur  ait  le  tems 
d’en  informer  fon  Roi,  & afin  de  faire  fqa- 
voir  au  Roi  de  Juda  fi  les  puiflances  d’Euro- 
pe agreent  ce  Traue.  Le  Roi  de  Juda  fe  fai- 
ianc  fort  cependant  de  maintenir  tout  en  paix 
^ pen- 


en  Guinee  et  a Cayenne.  91 

pendant  ce  terme.  La  minutedu prefentTrai- 
te  reftera  enrrc  les  mains  da  Roi.  Fait  ä Xa- 
vier,  Royaame  de  Juda,  dans  la  grande  Sal- 
le d’Äudicnce , le  fixieme  Septembre  1704. 
Signf  Amar,  Roi  de  Juda.  Gomel  Wem- 
brock, Duficle,  Perrere,  Doublet,  Feron- 
dat,  Adrien , Demont , le  Chevalier  des 
M.***  le  Chevalier  du  Tot. 

Et  plus  bas,  ce  Traite  a ete  renouvelle  par 
les  fieurs  Dufert,  Bourgolie , Noircourt  & 
Derigouin,  Diredteurs  Francois,  avec  Jean 
Bodin,  le  Prince,  Abraham Ingol  Grafe,  & 
Brugement. 

Ce  Traite  a eteexecute  fi  exadtement  par 
toutes  lesNationsctablies  a Juda,  que  depuis 
ce  tems-lä  eiles  ont  vecu  enfemble  dans  une 
grande  union,  (ans  qu'il  fe  foit  pafle  entreeL 
Jes  la  moindre  chofe  qui  ait  troubleleur  com- 
merce. 

Or,  comme  tout  le  commerce  ne  regarde 
que  Pachat  des  captifs  que  Pon  traniporte  aux 
Ifles  & terre  ferme  de  PAmerique,  pour  fai- 
re vaioir  les  manufadtures  qu’on  y a etablies, 
il  eft  ä propos  de  faire  connoitre  les  marchan- 
difes  & la  quantite  que  Pon  en  donne  par 
tete  de  captifs. 

Prix  des  Captifs. 

Bouges  ou  Cauris , le  poids  de  cent  quatre- 

vingt  livres  pour  un  homme. 

Eau  de  vie  en  ancre  , quatre  jufqu’ä  cinq 
pour  un  homme. 

Toiiles  platilles,  quarante  ä cinquante  pieces 
Pour  un  homme. 

POU' 


9*  VOYAGES 

Poudre  de  guerre,  300.  liv.  Idem, 

Fufils  ordinaires,  vingt-cinq  ä trente  pour 

un  homme. 

Barre  de  fer  longues,  quarante  ä quarante- 
cinq  pour  un  homme. 

Chittes  de  Ponticheri  , dix  ä douze  pour 

un  homme. 

Guinees  bleues,  douze  pour  un  homme,  & 

dix  pour  une  femme. 

Guinees  blanches.  Idem. 

Salampouris  blancs.  Idem, 

Salampouris  bleues.  Idem. 

Pipes  ä fumer  de  Hollande  longues , vingt  grof- 
fes  pour  un  homme. 

Tapiols,  feize  pieces  pour  un  homme,  &dix 
pour  une  femme. 

Nicancs,  Idem. 

Baftas,  Idem. 

Limineas,  Idem. 

Mouchoirs  de  Ponticheri,  Idem. 


Les  Bouges  ou  Cauris , qui  font  des  coquil- 
les  que  Ton  peche  auN  Iiles  Maldives,  font  la 
monnoye  courante  du  pai’s^  Voicicomme  0:1 
les  compte. 

O11  appelle  une  toque  de  Bouges  le  nombre 
de  quarante  Bouges  enfiles. 

Une  gailine  de  Bouges  vaut  cinq  toques 
ou  deux  eens  Bouges. 

Une  cabeche  de  Bouges,  vaut  vingt  galli-« 
nes  ou  quaire  mille  Bouges. 

II  faut,  iuivant  le  cours  du  marche*  dix- 
huit  ä vingt  cabechcs  de  Bouges,  pour  faire 
le  prix  d’un  captif,  c’eft-a  dire,  70000.  ou 
80000.  mille  Bouges,  qu’on eftime pefer  1 80. 
liv.  poids  de  Paris.  A- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  95 

Avant  de  commencer  la  traite  des  cap- 
tifs  pour  en  charger  un  vaifleau,  il  faut  payer 
ccrtains  droits  fous  le  nom  de  coütumes,  tant 
au  Roi  qu’aux  Grands  du  pais,  8c  prendre 
d’eux  un  certain  nombre  de  captifs,  dontme- 
me  on  n’a  pas  le  choix.  Ces  droits  ou  coü- 
tumes  ne  changent  jamais  6c  perfonne  n’en 
eft  exempt. 

Droits  du  Roi  & des  Grands, 

Au  Roi,  24-  mcfures  de  Bouges,  qui  pc- 
fent  enfcmble , 1080.  1. 

Aux  Capitaines  ou  Grands,  225.  1. 

Au  Tonnelier  du  Roi,  deux 
poignees,  5.  1. 


en  tout  1310.  1. 
Plus  a celui  qui  annonce  la  permiffion  de 
traiter , un  pot  d’eau  de  vie. 

Apres  quoi  on  eft  oblige  de  prendre  8c  de 
marquer  au  Roi,  3.  captift. 

Au  Capitaine  Carte,  2. 

Au  Capitaine  Agou,  2. 

Au  Capitaine  AiTou , 2. 


9.  captifs. 

Pour  l’ordinaire,  ces  neuf  captifs  n’en  va- 
lent pas  un  bon  etant  tous  vieillards  ou  vieil- 
les  femmes  j mais  c’eft  une  neceftite  de  les 
prendre  & de  Jes  payer  comme  bons, 

Apres  avoir  marque  ces  neuf  captifs,  on 
eft  encore  oblige  de  donncr  un  pot  d’eau  de 
vie  ä celui  qui  a annonce  que  la  traite  eft  tout- 

ä-fait 


94  Voyages 

ä-fait  ouverte.  Ceft  ce  qu’on  appclle  le  Droit 
de  Gongon. 

dcs  ^ert  * Pour  marcluer  ^es  captifs  qu’on 

achete,  d’une  lame  d’argent  mince,  contour- 
nee  de  maniere  qu’elle  reprefente  les  lettres  ou 
les  armes  de  la  Compagnie,  ou  des  particu- 
Iiers  qui  traitent  les  captifs ; eile  a un  manche 
d’argent  ou  de  fer,  enchafle  dans  une  poi- 
gnee  de  bois;  on  la  fait  chauffer,  on  frotte 
avec  du  fuif  l’endroit  oü  on  la  veut  appliquer, 
6c  on  met  defliis  un  papier  graifle  ou  huille , 
6c  on  applique  deflus  legerement  l’eftampe. 
La  chair  s’enfle  aufli-töt  6c  caufe  de  la  dou- 
leur  comme  une  brülure,  qui  eft  bientöt  gue- 
rie,  6c  alors  les  lettres  ou  les  armes  paroiflent 
en  relief  6c  ne  s’efl'acent  jamais.  On  choifit 
pour  cette  application , ou  le  gras  du  bras  ou 
le  cötc  de  l’eltomac.  Chaque  Nation  ou  cha- 
que  particulier  acheteur  a iä  marque  6c  le  lieu 
pour  rappliquer. 

Atttres  droits  qu'il  faut  payer  apres  que  U 
traite  eß  achevee. 

Au  Roi , pour  fes  prifons  oü  il  fait  garder 
les  captifs  qu’on  a marquez  6c  dont  il  repond , 
pour  ce  droit , un  captif. 

Aux  trois  Capitaines  marquez  ci-deflus, 
chacun  une  piece  de  löye  , contenant  fix  ä 
fept  aulnes,  on  appeile  ce  prefent  la  Pagne. 

Au  Capitaine  Agou , interprete  , un  cap- 
tif. 

Au  Condudleur  des  Marchandifes,  un  cap- 
tif. 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  95 

Au  Condu&eur  des  captifs,  un  captif. 

A la  blanchifleufe,  un  demi  captif. 

Ces  quatre  captifs  & demi  fe  payent  en 
marchandifes  de  moindre  prix,  auffi  bien  que 
les  pagnes  de  foye  , lorfqu’on  n’en  a point 
pour  les  donner  en  efpeces. 

Plus  au  Capitaine  de  l’eau , un  captif. 

Aux  rouleurs  d’eau,  quarante  ßouges  par 
barrique. 

Aux  porteurs  de  marchandifes  > cent  & vingC 
Bouges  par  homme. 

Et  par  hamar  deux  gallines  & deux  toques> 
ou  quatre  eens  quatre-vingt  Bouges. 

Ces  droits  etant  payez,  on  peut  partir. 

Tratte  a Ja  quin. 

Lorfqu’on  fait  la  traite  des  captifs  ä Jaquin, 
lieu  dependant  du  Royaume  d’Ardres  ä iept 
lieues  au  Sud-Eft  de  la  rade  de  Xavier,  voi- 
ci  les  coütumes  que  Ton  paye  au  Roi  d’Ar- 
dres. 

Au  Roi , 6 . captifs. 

Au  Capitaine  Grand , 4 1. 

Au  Capitaine  Blanc , 1. 

Au  Fidalque  ou  Viceroi  de  Jaquin,  4. 

Au  Capitaine  de  cerre,  1. 

Aux  autres  Capitaines  du  pa’is,  1. 

Aux  Condudteurs  des  marchandifes  1. 

Au  Capitaine  de  l’eau,  1. 


Coutumes 
duRoid’At- 
dres  a Ja- 
quin. 


Prix  de  ces  coütumes  en  marchandifes • 

En  Bouges  fix  mefures  ou  120.  1. 

En 


Avis  aux 
Navires  de 
permiflion. 


96  VOYAGES 


En  PLitilles  > 

En  Fulils, 

En  poudre  de  guerre, 

En  eau  de  vic , 

En  Salampouris  bleu  & blanc, 
En  barres  de  fer, 

En  Indiennes, 

En  Limineas, 

En  Baftas, 

En  Calogis  Anglois, 

En  Serviettes, 


25.  pieces. 

iyr 

120. 1. 
3.  ancres. 
6.  pieces. 

30. 
6.  pieces. 

Idem. 
6.  pieces. 
10.  pieces. 
20.  pieces. 


Sur  quoi  il  faut  remarquer  que  le  Roi  , 1c 
Fidalque,  ni  les  Grands  du  pai's  ne  peuvent 
exiger  qu’on  paye  leurs  coütumes  en  une 
feule  efpece  de  marchandife;  ni  obliger  qu’on 
leur  en  prete  ä credit,  ni  qu’on  marque  des 
captifs  pourleur  compte  comme  on  eft  Obli- 
go de  faire  a Juda. 

Les  Vaiffeaux  de  permiiTion,  ceft-ä-dire 
ceux  quin’appartiennent  pas  ä la  Compagnie, 
mais  qui  vont  avec  fa  permiffion  faire  la  trai- 
te , doivent  avant  de  payer  les  coütumes  ci- 
deffus,  convenir  du  prixdu  loyer  d’une  mai- 
fon  ä Jaquin  ou  Xavier,  avec  quclque  Grand 
du  pais  pour  y mettre  en  lurcte  leurs  mar- 
ebandifes,  en  fuite  de  quoi  il  faut  qu’ilschoi- 
fiflent  les  courtiers  & les  domeftiques  pour  le 
fervice  du  magazin. 

On  n’eft  oblige  de  payer  autre  chofe  aux 
domeftiques  qu’une  ou  au  plus  deux  toeques 
de  Bouges  par  jour  pour  leurs  falaires  & leur 
nourriture. 

A l’egard  des  courtiers  on  ne  les  paye  que 
quand  la  traite  eft  achevee. 

Sur 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  97 

Sur  toutes  chofes  il  ne  faut  pas  oublier 
quc  les  Negrcs  font  tous  voleurs  par  natu* 
re,  Sc  des  plus  adroits  qu’il  y ait  au  monde, 
c’eft  pourquoion  ne  peutprendre  tropdepre- 
cautions  contre  leur  fubtilite,  foit  pour  la  de- 
Charge  des  chalouppes  dans  les  pirogues  au 
paflage  de  la  Barre,  foic  pour  la  decharge  ä 
terre,  foit  pour  le  tranfport  ä Xavier,  foic 
pour  leur  confervation  dans  les  tentes  Sc  dans 
les  magazins.  C’eft  principalement  ä l’eau  de 
vie  Sc  aux  bouges  que  les  Negres  en  veu- 
lent.  II  ne  trompent  que  rarement  aux  au- 
tres  marchandifes  qui  font  en  balots  ou  dans 
des  caifles  ou  dans  des  cofFres , Sc  cela  n’ar- 
rive  que  quand  les  caifles  ou  les  cofFres  font 
mal  fermez  ou  entr’ouverts  pour  avoir  etc 
dechargez  rudement  ä terre. 

Le  Chevalier  desM .*  * *propofe  une  ma- 
niere  de  decharger  les  ancres  d’eau  de  vie 
d’une  maniere  plus  füre  que  celle  dont  on 
fe  fert  ordinairement , en  les  ehargeant  dans 
les  pirogues  ou  canots  des  Negres,  Sc  dont 
il  aflure  s’etre  fervi  tres-utilement.  C’eft  de 
les  amarer  enfemble  Sc  d’en  faire  unrasqu’on 
laifle  flotter  apres  en  avoir  atrache  le  bout  ä 
Tarriere  de  la  pirogue.  Ils  paflent  ainfi  fans 
danger  les  trois  großes  lames.  Sc  la  pirogue 
ayant  touche  terre  & etant  tiree  a fec,  il 
eft  aifc  d’y  tirer  enluite  les  ancres  d’eau 
de  vie  qui  fe  tiennent  tous  les  uns  aux  au- 
tres. 

Je  me  fuis  fervi  indifferemment  des  noms 
de  canot  Sc  de  pirogue  en  parlant  des  petits 
bätimens  dont  les  Negres  fe  fervent.  11  ya 
pourtant  de  la  difference  entre  ces  deux  ef- 

Tome  IL  E pe- 


9$  V o y a gus 

peces  de  bätimens;  le  canot  n’eft  pointu  que 

par  un  bout,  l’autre  eft  coupe  quarremenc 

afin  d’y  pouvoir  appliquer  un  gouvernail, 

quoiqu’on  le  puiffe  aufli  gouverner  avec  une 

pagalle. 

La  pirogue  eft  pointue  par  les  deux  bouts; 
eile  ne  peut  porter  de  gouvernail,  il  faut  de  , 
neceffite  la  gouverner  avec  une  pagalle.  C’eft 
une  incommodite  , car  ii  eft  plus  aife  de  tenir 
Avantage  la  barre  d’un  gouvernail  qu’une  pagalle.  Mais 
STcanot!  k pir°gue  a cet  avantage  für  lc  canot , que 
’ fes  dcux  bouts  Tont  egalement,  fön  avant  6c 
fön  arriere,  fa  proue  6c  fa  poupe:  qu’il  n’eft 
pas  befoin  de  virer  pour  changer  de  route, 
6c  que  celui  qui  eft  a l’arriere  pour  gouver- 
ner peut  renouveller  autant  qu’il  le  juge  ä 
propos,  le  mouvement  qu’il  imprime  au  bä- 
timent  fans  crainte  de  diminucr  ou  de  rom- 
pre  le  mouvement  qu’il  lui  a imprime,  de 
maniere  que  dans  un  befoin  on  peut  faire 
tourner  une  pirogue  autour  d’un  point,  com- 
me  on  feroit  tourner  un  cheval  autour  d’un 
piquer. 

Les  Negres  ne  fe  fervent  que  de  pirogues, 
elles  font  faites  d’un  feul  arbre  cieufe,  dans 
le  fond  duquel  ils  mettent  qnelquetois  des 
courbes  pour  renforcer  le  fond  6c  les  cotez. 
On  les  achette  toutes  faites  ä la  cöte  d’or  ä 
l’Oiieft  de  la  riviere  de  Volta;  car  commej’ai 
remarque  ci-devant,  les  arbres  fönt  rares  ä 
l’Eft  de  la  riviere  de  Volta,  8C  dans  les  Ro- 
yaumes  de  Coto  6c  de  Juda,  ou  pour  con- 
lerver  le  peu  qu’il  y en  a,  on  en  a faic  des 
divinitez. 

Les  barils  de  bouges  nc  peuvent  point  etre 

mis 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  99 

mis  en  ras;  c’eftunc  marchandife  pcfante  qui 
nc  flotte  pas.  II  faat  donc  neceflairement 
la  confier  aux  Negres,  & la  mettre  dansleur 
pirogue,  mais  il  faut  mettre  un  Blanc  dans 
chaque  pirogue , & au  lieu  qu’ils  font  mettre 
les  Blancs  ä l’avant  de  la  pirogue  quand  ils 
vont  a terre,  afin  qu’ils  foient  moins  expo- 
fez.  a etre  mouillez  par  les  lames,  & plus 
aifement  fauvez,  en  cas  d’accidcnt,  il  faut 
les  placer  a Barriere,  afin  qu’ils  aycnt  les  yeux 
für  les  barils  des  bouges , &c  qu’ils  empechcnt 
ainli  les  Negres  canottiers  de  les  entr’ouvrir, 
& d’en  faire  fortir  la  marchandife. 

11  faut  encore  faire  efcortcr  les  porteurs 
qui  vont  a Xavier  par  un  nombre  fuffifanc 
de  Blancs,  pour  obliger  les  Negres  a mar- 
cher  tous  enfemble,  6c  s’il  arrive  des  diffe- 
rens  entre  eux,  les  laifler  fe  battre  & faire 
bonne  garde  autour  des  Bouges.  L’hiftoire 
que  j’ai  rapporte  ci-devanc  doit  etre  une  legon 
pour  les  Luropeens  qu’ils  ne  doivent  jamais 
oublier. 

Apres  que  les  coütumes  font  payees  6c  qu’on 
a marquc  les  captifs  qu’on  eit  oblige  de  pren- 
dre  du  Roi  6c  des  Grands,  lePrince  faittirer 
trois  coups  de  Canon  für  les  fept  heures  du 
foir.  C’eft  le  fignal  que  la  traite  eft  ouverte  , 
& que  tous  les  marchands  de  captifs  peuvent 
expofer  leur  marchandife  en  vente.  Avant 
cette  permiffion  ceux  qui  en  vendroient  s’ey- 
poferoient  ä etre  vendus  eux-memes.  Le  Roi 
n’entend  point  de  raifon  lä-deffus  ; il  faut 
mcmc  que  la  permiflion  ait  ete  annoncee 
par  le  Gongon  apres  les  trois  coups  de  Ca- 
non. 

E 2 


Le 


100  V O Y A G E S 

Dcfcription  Le  Gongon  eft  une  efpece  de  cloche  de 

du  Gongou.  fer  ä peu  pres  femblable  ä ces  großes  fon- 
nailles  qu’on  met  au  col  des  mulers , excepce 
qu’elle  a un  manche  aufli  de  fer  j eile  eft  Ion- 
gue  de  dix-huic  pouces*  & dies  a fix  pouces 
de  large  dans  fon  plus  grand  diametre,  Ja  ba- 
guette  dont  on  fe  fert  pour  frapper  deffus  eft 
de  fer,  eile  eft  d’un  pied  de  longueur  &c  de 
fix  lignes  de  diametre.  Le  cricimtientle  Gon- 
gon de  la  main  gauche  & la  baguette  de  Ia 
droite.  II  y a differentes  manieres  de  Ja  frap- 
per. Le  peuple  s’aflemble  autour  du  cricur, 
des  qu’ii  entend  Je  fon  & ecoute  le  comman- 
dement  qu’ii  fait  au  nom  du  Roi.  II  ne  faut 
pas  craindre  que  qui  que  ce  foit  y contre- 
vienne  , le  chätiment  fuit  de  pres  la  defo- 
beiftänce,  dont  le  moindre  eft  detre  vendu 
pourefclave,  avec  la  confifc^tion  de  tous  les 
biens  au  profit  du  Roi.  On  ne  fqait  en  ce 
pais  ce  que  c’eft  que  d’accorder  des  graces , 
aufti  n’y  a*t’il  point  dePrinces  au  monde  plus 
abfölus  que  les  Rois  des  Negres. 

Tous  les  Negres  de  quelque  paVs  qu’ils 
foient,  font  marquez-au  vifage  tk  fouvent 
cn  d’autres  parties  de  leurs  corps.  C’eft:  la 
premiere  chofe  qu’on  fait  aux  enfans  desqu’ils 
ont  12.  ou  15.  jours.  Ces  marques  fe  font 
avec  la  pointe  d’un  couteau , & ne  s’effacent 
jamais  fi  enrierement  qu’ii  n’en  refte  affez  de 
veftiges  pour  les  diftinguer , & pour  faire  con- 
noitre  de  quel  pa’is  ils  font. 

11  ne  faut  pas  s’imaginer  que  tous  les  cap- 
tifs  qu’on  traite  ä Juda  & ä Ardres,  foient 
originaires  de  ces  deux  Royaumes.  Ces  deux 
Rois  ne  vendent  leurs  fujets  que  dans  les  cas 

que 


en  Gitine'e  et  a Cayenne.  iot 
que  nous  avons  marquez  ci-dcvant,  & qae 
nous  pourrons  marquer  dans  la  fuite.  Ils  au- 
roient  bientöt  depeuple  leurs  Etats  s'ils  en  ti- 
roient  tous  les  ans  feize  ä dix-huit  mille  efcla- 
ves.  Ils  y font  emmenez  des  environs*  Sc 
fouvent  de  quatre  Sc  cinq  ccns  lieues  dans  les 
terres. 

Tous  ccs  efclaves  ne  font  pas  egalement 
bons  pour  lc  travaiL  il  s’en  faut  bien ; les  co- 
lonies  de  TAmerique  ont  appris  ä les  connoi- 
tre  par  une  longue  experience.  II  eft  ä pro- 
pos  d’en  inftruire  ceux  qui  n’ont  pas  achete 
cette  connoiftance  aufti  cherement  que  nos 
Ameriquains  Europeens. 

Les  Aradas  font  les  meilleurs  efclaves  que  legres  A« 
Ton  traite  au  Royaume  de  Juda  Sc  d’ Ardres ; radas. 
ils  ne  faut  pas  les  confondre  avec  les  naturels 
du  Royaume  d’Ardres,  ilsn’en  viennent  point. 

Ils  font  amenez  dans  celui  de  Juda  d’un'pa’is 
qui  en  eft  au  Nord-Eft,  environ  ä cent  ou 
cinquante  lieues.  Ils  font  bonnes  gens , do- 
ciles,  adonnez  au  labourage*  affedtionnez  ä 
leurs  maitres;  l’efclavage  ne  leur  fait  quetres 
peu  de  pcine,  parce  qu’ils  y font  nez,  Sc 
pour  peu  qu’on  ait  de  douceur  Sc  de  bonnes 
manieres  pour  eux,  on  peut  s’attendre  d'en 
etre  tres-bien  fervi.  Les  hommes,  les  fem- 
mes  Sc  les  enfans  a la  mamelle  font  marquez 
de  petites  incifions  aux  joües.  Ceux  qui  font 
efclaves  des  Grands  de  leurs  pai's>  ont  des  de- 
coupures  autour  du  front. 

On  reconnoit  les  Negres  de  cette  Nation  N 
ä de  longues  rayes  qu’ils  ont  au  front , dont  Nago. 6 
Taftemblage  forme  groffierement  les  figures  de 
quelques  animaux.  Ces  Negres  fonc  bons 
E 3 pour 


ttegres 

Foin. 


Ncgrcs 

TcbüO» 


Negres 

Gaiamba. 


202  V O Y A G E S 

pour  le  travail,  il  y a peu  de  difference  entre 
eux  & les  Aradas. 

L es  efclaves  de  cette  Nation  font  mauvais* 
ils  font  fujers  ä s’etoufFer,  ä manger  de  later- 
re  pour  fe  faire  mourir;  i!s  fe  chagrinent  ai- 
fernem,  ce  que  les  Levantains  appellent  pren- 
drc  fantaifie.  Ils  n’aiment  point  ie  travail,  6c 
y font  laches  quand  ils  y font  obligez.  Ce 
font  des  gourmands,  des  parefleux  6cdesvo- 
leurs  en  titre  d’office.  On  les  reconnoit  a 
plulieurs  fcarifications  qu’ils  ont  aux  temples. 

Ceux  de  cette  Nation  font  encore  plus  mau- 
vais  que  les  precedens,  ils  ne  valent  abfölu- 
ment  rien,  ä moins  qu’on  ne  les  prenne  quand 
ils  n’ont  que  dix  ou  douze  ans;  pour  lors  on 
les  eleve  comme  on  lejuge  ä propos,  6c  on 
les  rend  propres  au  fervice  de  la  maifon , 6c 
ä quelque  metier.  On  les  reconnoit  ä plu- 
fieurs  grandes  fcarifications  qu’ils  ont  für  les 
joiies,  ils  cn  ont  aufli  de  travers  für  la  poitri- 
ne  & für  le  ventre. 

Ceux-ci  approchent  fi  pres  des  deux  Na- 
tions  dont  nous  venons  de  parier,  qu’onpeut 
les  regarder  comme  n?en  faifant  qu’une,  par 
leurs  moeurs  6c  par  leurs  inclinations ; c’eft 
pourquoi  il  ne  faut  s’en  charger  que  le  moins 
qu’il  eft  poflible.  Ils  ont  les  memes  marques 
que  les  Tcbou;  ce  font  demauvais  efpritsqui 
mettent  le  chagrin  dans  la  tete  des  autres,  il 
n’en  faut  pas  davantage  pour  porter  toute  une 
cargaifon  d’efclavcs  a fe  defefperer  Sc  ä fe  lail- 
fer  mourir  de  faim.  Des  que  le  chagrin  s’em- 
pare  de  Tefprit  des  Negres,  ils  s’aflöient  par 
terre  les  coudes  für  les  genoux  6c  la  tete  en- 
tre  leurs  mains  6:  en  trois  ou  quatre  jours  ils 

me  u- 


rw  Guine'e  et  a Cayenne.  105 

meurent;  fuppofe  mcme  qu’ils  ne  prennent 
pas  le  parti  de  fe  renverfer  l’extremite  de  la 
langue  dans  la  trachee  arterc , & de  s’etouf- 
fer. 

On  a donne  le  nom  de  Mallais  aux  efcla«  Negres 
ves  que  les  Mallais  amenent  vendrc  ä Juda.  Mallais* 
Nous  parlerons  des  Mallais  en  un  autre  en« 
droit.  Ce  que  nous  pouvons  dire  ici  des  ef- 
claves  qu’ils  amenent*  Juda,  Ardres  6c  Ja« 
quin , c’eft  qu’ils  ne  Tont  pas  de  la  Nation  des 
Mallais,  car  ces  peuples  ne  fe  vendent  point 
les  uns  les  autres.  Ils  achettent  ceux  qu’ils 
amenent  des  Royaumcs  oü  ils  vont  trafiquer , 

& quelques  marques  qu’ils  ayent , pourvu 
que  ce  ne  foient  point  celles  des  Tebou  6c 
des  Guiamba , on  peut  les  prendre  en  aflu- 
rance.  Ils  viennent  de  fort  loin,  il  y en  a 
qui  ont  ete  trois  mois  entiers  en  chemin  a- 
vant  de  fe  rendre  au  bord  de  la  mer.  Ces 
Negres  font  forts,  accoütumez  au  travail  6c 
aux  plus  grandes  fatigues.  11  faut.les  traiter 
humainement , & on  eft  affure  d’entirer  touü 
ce  qu  on  veut.  Les  Marchands  de  Juda  6c 
d’ Ardres  les  favent  bien  diftinguer  des  autres* 

6c  les  tiennent  toüjours  ä plus  haut  prix. 

Les  Negres  de  cctte  Nation  font  tousgtier-  ö 
riers,  hardis,  braves,  entreprenans  j ils  font  Ayois!^ 
robuftes , ils  aiment  le  travail  6c  le  fuportent 
plus  qu’aucune  autre  nation.  On  les  recon« 
noit  ä des  rayes  qui  commencent  aux  yeux 
6c  qui  finillent  aux  oreilles,  qui  les  rendent 
effroyables.  Tous  les  Negres  les  craignent* 
quand  on  en  a dans  un  vaiffeau,  il  faut  fe  de- 
fier  d’eux,  un  feul  eft  capable  de  faire  foule« 
yer  tous  les  autres  6c  d’exciter  uae  revolte  * 

E 4 d’au« 


Negres 

Minois. 


Ncgrcs 

Aqueras. 


104  V O Y A G E S 

d’autant  plus  ä craindre  qu’elle  eft  difficile  a 
appaifer,  parcc  que  c es  gens  mcprifent  les 
plus  grands  perils,  ne  fe  foucicnt  point  deleur 
vie,  6c  pouflent  les  chofes  aux  dcrnieres  ex- 
tremitez  fans  s’embarafler  des  confequences. 
II  y a des  vaifleaux  de  toutes  les  Nations  qui 
en  onc  fait  Ja  trifte  experience,  dont  les  Ca- 
pitaines6c  les  Equipages  ont  ete  msiTacrez, 
apres  quoi  les  vaifleaux  Tont  venus  s’echoiier 
en  plcine  cote  avec  la  perte  des  Negres  qui 
etoient  defl'us. 

On  appellc  Minois,  les  Negres  qui  fontdu 
Royaume  de  Saint  George  de  la  Mine}  pour 
l’ordinaire  ils  ne  Tont  pas  propres  au  travail  de 
la  terre , parce  qu’ils  n’y  Tont  pas  elevez  dans 
leurs  pai’s,  mais  ils  Tont  excellens  pour  do- 
meftiques  6c  pour  des  metiers.  Ils  ont  de 
Fhonneur,  de  la  raifon,  du  bon  fens,  ils  font 
fideles  ä leurs  maitres , braves  & intrepides 
dans  les  plus  grands  dangers } s’il  faut  fe  bat- 
tre,  ils  ne  favent  ce  que  c’eft  que  reculer. 
Ceux  qui  font  aflez  vieux  pour  avoir  de  Ja 
barbe,  fe  font  un  honneur  de  la  porter  lon- 
gue.  Ils  n’ont  que  le  defaut  de  fantaifie , & 
quand  cela  leur  arrive , ils  fe  pendent  ou  fe 
poignardent  aufli  tranquillement  qu’ils  boi- 
roient  un  verre  d’eau  de  vie:  il  faut  les  trai- 
ter  avec  douceur  6c  par  raifon,  ils  fouffrent 
patiemment  le  chätiment  quand  ils  ont  man- 
que,  mais  ils  fe  portent  aux  dernieresextremi- 
tez  quand  ils  ont  affaire  a des  Maitres  bru- 
taux  6c  capricieux.  On  a vü  des  exemples 
terribles  de  ce  que  je  dis  aux  Ifles  de  l’Ame- 
rique. 

Les  Negres  de  cette  Nation  font  de  tres 

bons 


en  Guinee  et  a Cayenne,  io^ 
bons  fujets,  6c  capables  de  tout  ce  ä quoi  on 
les  veut  employer;  il  font  fort  affedtionnez  ä 
leurs  maitres.  On  les  connoit  a des  decou- 
pures  qu’ils  ont  für  le  dos  6c  für  la  poitrine 
en  forme  de  lezards  6c  de  ferpens. 

Voilä  ä peu  pres  les  differentes  Nations 
des  Negres  qu’on  traite  ä Juda  6c  ä Jaquin; 
ceux  de  ces  deux  pa’ts  ont  les  joiies  pointil- 
xes,  qui  paroiflent  ä la  fin  comme  des  mar- 
ques  de  petite  verolle.  Ils  fonc  laboureurs  de 
profeffionj  d’un  grand  travailj  ils  ont  de  ia 
politeffe3  mais  cc  font  de  grands  voleurs*  du 
reffe  fort  adroits  pour  les  meticrs  6c  fort  af- 
feöionnez  aux  Maitres  qui  les  traitent  avec 
humanite. 

Ce  n’eft  pas  affez  d’avoir  connu  de  quel 
prns  font  les  Negres  qu’on  prefente  ä vendre,  Examen 
ii  raut  les  vifiter  ou  les  faire  vifiter;  c’eftl’of-  dcs  cfclaves 
fice  des  Chirurgiens.  Ils  doivent  examiner  ad^ter*  1C5 
leurs  yeux,  leurs  dents,  leurs  parties  nobles; 
il  raut  les  faire  marcher,  courir,  remuer  6c 
etendre  les  bras  6c  les  jambes,  les  faire  touf- 
fer  violemment,  en  tenant  la  main  für  l’aine, 

6c  quand  on  eff  content  de  la  marchandife, 
il  faut  fe  debattre  du  prix  avec  les  vendeurs; 
furtont,  il  faut  bien  fe  garder  de  donner  tou- 
te  Fefpece  de  la  marchandife  qu’ils  deman- 
dent,  on  gäteroit  fes  aflörtimens,  6c  quand 
ils  s’apergevroient  qu’on  n'auroit  plus  d’une 
forte  de  marchandife,  ce  feroit  uniquemenc 
de  celle-lä  qu’ils  voudroient  avoir,  afin  de 
vendre  plus  eher  leurs  captifs.  Il  eft  delapru- 
dence  d’un  acheteur  de  pouiler  toujours  dV 
bord  fa  plus  mauvaife  marchandife , 6c  de  ne 
temoigner  que  tres-peu  d’empreflement  pour 
£ 5 ach«- 


Attention 
des  Portu- 
gals für  le 
choix  des 
cajnifs. 


A vantage3 
qu’ilyad’a- 
voir  de  jeu- 
nes  clclaves. 


IO#  V O Y A G E S 

acheter,  furtout  quand  on  lui  prefentc  des 
femmes  & des  petits  enfans. 

11  faut  obferver  dans  une  cargaifon  de  cap- 
tifs,  de  ne  prendre  au  plus  que  le  tiers  de 
femmes,  elles  font  tnoins  recherchees  aux  If- 
les  que  les  hommes,  dont  le  travail  eft  bien 
plus  neceilaire  <5c  plus  recherche  que  celui 
des  femmes. 

Les  enfans  de  dix  ä quinze  ans  font  les 
meilleurs  captifs  que  Ton  puifle  conduire  ä 
rAcnerique.  Les  Portugals  n’en  prennent  que 
de  cet  äge;  quand  ils  n’en  peuvent  pas  trou- 
ver  & qu'ils  font  forcez  de  prendre  de  plus 
vieux,  ils  examinenc  avec  une  attention,  dont 
eux  feuls  font  capabies>  quel  ägc  ils  peuvent 
avoir,  car  les  vendeurs  mettent  touc  enufage 
pour  les  tromper  für  c?t  article.  On  fait  par 
exemple  que  la  barbe  ne  commence  ä pouf- 
fer  aux  Negres  qu’ä  vingt-quatre  ans  ou  en- 
viron , ils  rafent  de  tres  pres  ceux  ä qui  eile  a 
poufie,  & quand  le  rafoir  ne  peut  plus  en  ti- 
rer , ils  paflent  deflus  la  peau  une  pierre  pon- 
ce?  qui  rend  le  cuir  uni  öc  doux  comme  s’ii 
ri y avoit  jamais  eil  de  poil , la  vüe  ni  le  tou- 
cher  n’y  peuvent  rien  connoitre,  les  plus  ha- 
biles Barbiers  y feroient  trompez.  Que  font 
les  Portugals?  ils  paflent  leur  langue  für  les 
endroits  oü  le  poil  a pü  croitre,  & ils  dif- 
linguent  par  cet  attouchement,  ce  qui  auroit 
echappe  aux  yeux,  ä la  main,  6c  peut-etre 
au  microfcope. 

Or  il  eft  certain  que  quoique  des  enfans  de 
dix  ä quinze  ans  ne  foient  pas  capables  d’un 
grand  travail  en  arrivant  h fAmerique,  on  a 
au  moins  faYamage  de  les  clever  comme  on 

veut; 


en  Guinee  et  a Cayenne.  Tay 

veut  > on  ieur  faic  prendre  tel  pli  6c  telles  al- 
ieures  qui  conviennent  ä leurs  maitres,  ilsap- 
prcnnent  plus  aifement  la  langue  du  pais  6c 
]es  coütumes,  ils  font  plus  iüfceptibles  des 
principes  de  la  Religion , ils  oublienc  plus  ai- 
fement leur  pai’s  natal  6c  les  vices  qui  y re- 
gnent,  ils  s’affe&ionnent  ä leurs maitres, font 
moins  fujets  ä aller  marons  , c’eft-ä-dire , ä 
s’enfuir  que  les  Negres  plus  agez,  ils  appren- 
ncnt  aifement  le  fervice  des  maifons  6c  des 
metiers,  6c  ne  prennent  pas  fantaifiej  ce  qui 
porte  fouvent  les  grands  ä fe  defefperer. 

11  eft  vrai  que  pour  fe  charger  de  ces  for* 
tes  de  Negres,  il  faut  etre  deja  en  ctat  de  fai- 
re rouler  fon  habitation  par  d’autres  quifoient 
pluscapables  de  travaillcr,  ils  nc  conviennent 
donc  pas  ä des  perfonnes  qui  ont  un  preflänt 
befoin  de  gens.  Cependant  un  colon  qui  cori- 
noit  bien  fes  interets  6c  qui  eft  en  etat  de  fe 
paffer  du  gros  travail,  qu’iine  peut  efperer  de 
quelques  annees  de  ces  jeunes  Negres,  ne 
peut  mieux  faire  que  d’en  achetter,  6c  de  les 
dreffer  tout  aoucement  au  travail  auquel  il  les 
deftine,  etant  tr£$-für  qu’il  en  fera  infinimcnt 
mieux  fervi  que  de  ceux  qui  feront  plus  ägez. 
Outre  que  dans  une  habitation  il  y a une  in- 
finite de  travaux,  oü  un  enfant  de  quinze  an* 
en  fait  autant  qu'un  homme  de  trenre.  Ceux 
qui  voudront  fe  convaincre  de  cette  verite* 
n’ont  qu’ä  lire  ce  que  jY  ecrit  des  manufac- 
tures  de  TAmerique  dans  mon  voyage  des 
Illes. 

Les  Capitaines8c  les  Commis  qui  font  char- 
gez  de  conduire  ä TAmerique  des  cargaifon9 
de  Negres,  ne  fauroient  aiTefc  s’etudkr  ä les 
E 6 tiai* 


Maladies 
tks  Ncgrcs. 


La  pctite 
verolle  ou 
vexettc. 


108  V O Y A G E S 

traiter  humainement  pendant  latraverfe,  c’cft 
ainfi  qu’on  appelle  le  trajet  de  l’Afrique  en 
Amerique,  6e  de  leur  faire  oublier  au  moins 
en  partie  leur  pai’s  & leurs  parer.squ’ils  quit- 
tent,  ce  qui  les  accable  fouvent  d’un  chagrin 
fi  noir,  qu’il  en  tombent  malades  6c  qu’ils 
meurent.  11s  doivent  avoir  des  tambours  6c 
d’autres  inftrumens,  les  faire  monter  für  le 
pont  les  uns  apres  les  autres,  afin  qu’ils  dan- 
fenc  6c  qu’ils  fc  divertitfent } mais  fans  oublier 
qu’il  faut  fe  defier  d’eux,  6c  ne  leur  donner 
de  la  liberte  qu’autant  qu’il  eft  neceffairepour 
leur  fante,  fans  courir  les  rifques  d'une  revol- 
te  qu’il  feroic  difficile  de  reprimer,  6c  dont 
les  fuites  feroient  funeftes  ä eux-memes*  6c 
enfuite  aux  Negres  memes. 

Outre  le  delefpoir  auquel  les  captifs  s’aban- 
donne  fouvent  * 6c  für  tout  quand  ils  font 
longtems  en  rade  6c  fermez  enrre  les  ponts 
dun  Vaifleau:  ils  font  encore  fujets  ä plu- 
fieurs  maladies*  Les  plus  ordinaiies  font  la 
verette  ou  petite  verolle  6c  les  vers  cutanez, 
c’eft-ä-dire  qui  viennent  entrc  cuir  6c  chair. 

La  verette  fe  manifefte  par  un  degoüt  de 
tout  aliment  accompagne  de  fievre  violente, 
grand  mal  de  tete  avec  enviede  vomir.  Com- 
me  ces  pauvres  gens  font  enchainez  deux  ä 
deux  par  un  pied  6c  fi  preffez  dans  les  cntre- 
ponts,  qu’ils  font  les  uns  für  les  autres,  li  on 
ne  fepare  pas  promptement  les  malades  d’a- 
vec  les  fains,  le  mal  fe  repand  bientöt  par 
tout  le  Vaifieau,  6c  la  mort  en  empörte  la 
plus  grande  partie.  Les  Negocians  en  cette 
forte  de  marchandife  qui  entendent  leurs  inte- 
rets  doivent  avoir  un  endroit  fepare  pour  fer- 

vir 


UN  GtriN^H  ET  A CAYENNE.'  10p 

vif  d’infirmerie,  öd  ils  faflent  conduire  ceux 
qu’ils  voyent  attaquez  de  ce  mal,  & für  le 
champ  leur  faflent  prendre  un  gros  & demi 
de  bonne  Theriaque  dans  du  bon  vin,  ou 
memedansde  l’eau  devie ; ce  qu’on  doit  con- 
tinuer  tous  les  jours  jufqu’ä  ce  que  la  verolle 
foit  tout  ä fait  forde.  Ils  doivent  aufli  les 
nourrir  beaucoup  mieux  qu’ä  Fordinaire,  leur 
donner  de  la  foupe , & leur  faire  boire  leur 
ptifane  chaude.  Des  que  la  verolle  commen- 
ce  ä fecher , il  faut  les  purger  avec  un  gros 
& demi  de  poudre  Cornachine,  pour  eviter 
les  depots  que  la  maladie  pourroit  faire  für 
quelque  mernbre*  ce  qui  eftropieroit  les  ma- 
lades. Quelques  jours  apres  cette  purgation 
violente,  on  les  purge  plus  doucement,  6c 
on  leur  donne  de  Fhuiie  de  Palme,  dont  ils  ic 
frottent  eux-memes. 

Sur  tout  il  ne  faut  pas  oublier  que  ces  pau- 
vres  gens  etant  tous  nuds  6c  couchez  für  les 
planches  du  Vaifleau,  les  gal  les  de  la  verolle 
s’y  actachent  par  la  chaleur,  6c  ils  s’ecorchent 
depuis  la  tete  jufquaux  pieds  pour  peu  qu’ils 
feremucnt,  d’oü  il  leur  vient  des  ulceres  fl 
rnalins , qu’ils  font  prefque  incurables , ou  toü- 
jours  tres-difficiles  ä guerir.  Pour  eviter  cet 
inconvenient , on  doit  avoir  fait  une  bonne 
provifion  de  morceaux  de  grofle  toille  vieille , 
6c  leur  en  donner  de  quoi  s’envelopper , car 
enfin  ce  font  des  creatures  humaines,  cette 
raifon  feule  doit  porter  les  Capitaines  & leurs 
Officiers,  ä les  traiter  comme  ils  voudroient 
etre  traitez  eux-memes;  mais  fl  cette  raifon 
ne  fait  pas  aflez  d’impreffion  für  leurs  efprits 
& für  leurs  coeurs,  qu’ils  fe  fouviennent  au 
E 7 moins 


Vers  eil- 

UlKZ. 


Traitement 
de  cette  ma- 
Udie. 


HO  V O Y A G E $ 

moins  Que  ce  font  des  marchandifes  precieu- 
fes  que  leurs  commettans  leur  confient,  dont 
ils  Tont  obligez  d’avoir  un  foin  encore  plus 
particulier , que  des  bales  de  marchandifes  fe- 
ches,  des  ancres  d’eau  de  vie  6c  des  quartes 
de  bouges  dont  leurs  vaifleaux  ont  cte  char- 
gez,  dont  ils  doivent  repondre,  6c  dont  la 
perte  eft  für  leur  comptequand  eile  arrivepar 
leur  foute. 

Les  vers  cutanez  eft  la  fecondc  maladic 
dangereufe>  a laquelle  les  blancs  6c  les  noirs 
font  fujets  quand  ils  ont  fait  quelque  fejour  en 
Guinee. 

On  en  attribue  la  caufe  aux  eaux  croupif- 
fantes  6c  de  mauvaife  qualite  qu’on  y boir. 
Peut-etre  a-t’elle  d’autres  caufes  que  Phabilcte 
des  efeulapes  qu’on  envoye  en  ce  pais-la  n’a 
pü  encore  decouvrir. 

Cette  maladie  des  plus  douloureufes  & qui 
peut  avoir  de  plus  facheufes  fuites , fe  ma- 
nifefte  par  une  tumeur  pour  lordinaire  de  la 
grofleur  d’une  noifette*  qui  vient  aux  en- 
droits  charnus,  comme  aux  cuifles,  au  gras 
des  jambes  6c  des  bras,  a feftomach  * aux 
fefles. 

La  tumeur  eft  accompagnee  d’une  douleur 
tres-vive,  avec  une  grolle  fievre,  un  grand 
mal  de  tete , 6c  une  infomnie  tres-ücheufe. 

Des  quon  s’appergoit  de  ces  fimptomes, 
il  faut  mettre  für  la  tumeur  unemplacreemol- 
lient  pour  la  Lire  meurir  6c  pour  determiner 
lc  ver  ä percer  lc  cuir  en  cet  endroic.  On 
leve  i’emplatre  au  bout  de  24.  beurcs;  fi  en 
levant  i’emplatre  on  apperqoit  quelque  chofe 
de  blanc  de  la  grofleur  d un  gros  £1  ou  d’une 

corde 


en  Gxjine'e  et  a Cayenne,  nt 

cordc  de  violon,  c’eft  la  tete  du  ver  j on  h 
doit  prendre  doucement , l’attacher  autour 
d’un  bourdonnet  de  charpie  & la  tirer  en  la 
roulant  jufqu’ä  ce  qu’on  fente  de  la  refiftance, 
des  qu’on  s’en  apperqoit,  il  fautceflerderou- 
ler,  appliquer  le  bourdonnet  £ur  le  trou,  & 
le  couvrir  du  mcme  emplätre  ou  d’un; 
femblable,  & n’y  point  toucher  de  24.  heu- 
res.  On  recommence  alors  la  meme  Opera- 
tion & on  la  continue  tous  les  jours  jufqu’ä 
ce  qu’on  ait  tire  le  ver  tout  entier. 

Cette  eure  eft  longue , car  on  a tire  de  ces 
vers  qui  avoient  jufqu’ä  fixaulnes  delongueur, 
& toüjours  d’une  egale  groffeur,  c’eft  ä-dire^ 
comme  une  corde  de  violon.  Si  on  eft  aflez 
habile  ou  affez  beureux  pour  le  tirer  ainfi  peu 
ä peu  & tout  entier , il  eft  aife  d’aehever  la 
guerifon , il  n’y  a qu’ä  laver  la  playe  avec  de 
l’eau.de  vie5  8t  mettre  deflus  un  emplätrede 
diapalme  ou  d’onguent  brun,  avec  du  preci- 
pice. 

Mais  fi  par  malbeur,  par  precipitation  ou 
par  mal-adrefle  on  vientä  rompre  le  ver  avant 
qu’il  foit  tout  ä fait  forti,  la  partie  qui  en  eft 
reftee  entre  la  peau  & la  chair  s’y  corrompt, 
de  on  ne  peut  empechcr  la  gangrene  qu’elie 
ne  manque  pas  d’y  caufer  qu’en  fuivant  lever 
par  desouverturesdouloureufes,  fouventdan- 
gereufes  & cres-difficiles  ä guerir.  Bien  des 
gens  des  deux  couleurs  en  font  morts  avec 
d’etranges  douleurs,  apres  avoir  fouffert  les 
operations  les  plus  douloureufes  de  la  chirur- 
gic. 

On  en  a vü  en  qui  ces  vers  ne  fe  fontma- 
nifeftez  qu’un  an  apres  ayoir  quiue  la  Guinee, 

on 


Nece/firc 

d’avoir  de 


des  Sc  d’ha- 
biles  Chi« 
rurgiens. 


I T 2,  VOYAGES 

on  pretend  qu’ils  font  alorsplusdifficilesägue- 
rir  j c’eft  für  quoi  on  me  difpenfera  de  porter 
mon  jugement,  mais  on  me  permettra  d’in- 
ferer  de  cette  maladie  6c  des  autres  * aufquel- 
les  les  Negres  font  fujets  comme  tous  les  au- 
tres hommes,  qu’on  ne  peut  avoir  trop  d’at- 
tention  pour  pourvoir  les  vaiffeaux  Negriers 
de  bons  6c  d’habiles  Chirurgiens  6c  des  meil- 
leurs  remedes. 

Ceux  qui  ont  foin  des  armcmens  font  en 
cela  tres-blamables,  quand?  par  une  oecono- 
mie  mal  entcndue,  ils  ne  mettentfur  un  vaif- 
feau,  qui,  avec  un  equipage  de  plus  de  cin- 
quante  hommes,  fc  trouve  Charge  de  cinqou 
fix  eens  Negres,  qu’un  Chirurgien  fi  peu ha- 
bile pour  l’ordinaire  qu’il  ne  feroit  qu’un  me- 
diocre  gargon  barbier  dans  une  boutique  de 
Villen  mais  il  a une  bonne  recommandation, 
il  fe  donne  ä bon  marche,  en  voila  plqs  qu’il 
n’en  faut  pour  le  faire  mettre  fur  le  rolle  de 
l’equipage  en  qualite  de  Chirurgien  c major. 
Deux  Chirurgiens  des  meilleurs  6c  des  plus 
experimentez  trouveroient  encore  plus  d ou- 
vrage  qu’ils  n’en  pourroient  faire,  quand  me- 
ine nous  fuppolerions  qu’ils  joüiroient  d’une 
parfaite  fante  pendanc  toute  la  campagee. 

Un  autre  defaut  qui  eft  aufli  ordinaire  dans 
les  armemens  des  Compagnies  qu’il  eil  pre- 
judiciable  ä leurs  interets,  c’eft  le  peu  de  re- 
medes qu’elles  mettent  dans  leurs  vaifleauxÖc 
leurs  mauvaife  qualite.  Je  lais  qu’elles  ne  laif- 
fent  pas  de  faire  des  depenfes  confiderables 
pour  cela  , mais  je  fuis  perfuade  que  ceux 
qu’elles  employent  pour  en  faire  lechoix,man- 
quent  de  connoillance  ou  de  bonne  volonte» 

6c 


en  Guine'e  et  a Cayenne,  i t 5 

6c  de-lä  vient,  que  les  cofFres  de  leurs  Chi- 
rurgiens  font  mal  pourvüs,  6c  n’ont  que  des 
medicamens  furannez  6c  des  reftes  de  bouti- 
ques,  plus  propres  a faire  du  mal  qu’ä  guerir 
^ceux  pour  lefquels  on  les  employe. 

Cependant,  la  vie  des  equipagcs  6c  des  cap-  Deux  cau* 
captifs  eft  entre  les  mains  de  ces  ignorans  6c  fcs  de  h 
expofee  ä ces  remedes,  qui  meritent  plütot 
le  nom  de  poifons.  Voilä  une  des  caufes  des  cs  ca^n  * 
mortalitez  qui  arrivent  dans  le  tranfport  des 
captifs, 

La  feconde  eft  la  mauvaife  qualite  des  vi- 
vres  qu’on  embarque  en  Europe  pour  eux. 

On  fe  perfuade  que  les  groffes  feves  font 
une  nourriturc  fuffilante  6c  excellente  pour 
les  Negres,  6c  on  fe  trompe.  Les  groiles 
feves  font  bonnes,  je  l’avoue,  pour  ceux  qui 
y font  accoutumez,  mais  les  Negres  n’y  font 
pas  faits.  Ils  s’en  rebutent  bien-tot,  6c  com- 
ment  ne  s’en  rebuteroient-ils  pas?  n’ayant 
pour  tout  aliment  qu’une  petite  quantite  de 
ces  feves  cuites  ä l’eau  6c  au  fei , qu’on  leur 
donne  deux  fois  par  jour.  On  fait  ou  Ton 
doit  favoir  que  cette  nourriture  efttres-pefan- 
te  par  eile- meme,  6c  qu’etant  cuite  comme 
on  vient  de  le  dire,  eile  eft  extremement  in- 
digefte  6c  degoutante.  Ne  vaudroit-il  pas  bien 
mieux  diverlifier  un  pcu  ces  vils  alimens? 

Le  fentimcnt  du  Chevalier  des  M.  ***  äqui 
une  experience  de  plufieurs  voyages  avec  des 
cargaifons  de  Negres,  a appris  lesdommages 
que  la  Compagnie  regoitde  cette  ceconomie  j 
fon  fentiment,  dis-je,  feroit  de  ne  prendred« 
ces  feves  que  le  tiers  de  ce  qu’il  faut  pour  la 
nourriture  des  Negres,  de  prendre  un  autre 

tiers 


M4  V O Y A G E S 

tiers  en  ris , & le  troifieme  cn  pois  du  pais. 
On  pourroit  prcndre  le  ris  & les  pois  au  cap 
Mefurado,  oü  ces  legumes  font  ä tres-bon 
marche;  on  pourroit  mcme  j au  lieudepois, 
prendre  du  mahis , que  Ion  feroit  accommo^ 
der  dans  le  vaifleau  par  les  Negrefies,  & di- 
verfifier  ainfi  la  nourriture  des  captifs.  Si  la 
Compagnie  vouloit  faire  la  depenfe  feulement 
de  fix  barils  de  lard,  & de  deux  ou  troiscenc 
livres  d’huile  de  palme  pour  joindre  au  fei 
dont  on  aflaifonne  ces  legumes,  on  peut  l’af- 
furer  que  fes  cargaifons  d'efclaves  arriveroient 
bien  plus  entieres  qu’elles  ne  font  aux  Iiles  de 
FAmerique,  & que  ce  furcroit  de  depenfe, 
fi  peu  confiderable  en  lui- meine,  feroit  abon- 
damment  recomptnfe  par  le  bon  etat  oü  fes- 
efclaves  fe  trouveroient  quand  on  les  expofe- 
roit  en  vente. 

Suitcs  fä-  La  niauvaife  nourriture  produit  le  chagrin 
eheufes  de  dans  les  efclaves  qui  font  embarquez  & les  re- 
h^mauvaife  voltent  oii  leur  caufent  la  mort , & fouvent 
nimm  urc.  ces  ^eux  chofes.  II  faut  pour  les  eviter  bien 
nourrir  les  captifs,  & les  traiterleplushumai- 
nement  qu’il  eft  pofiible , fans  cependant  cef- 
fer  d’etre  toüjours  für  fes  gardes  de  jour  & de 
nuitj  la  nuit  fur-tout,  parce  que  c’eft  ordi- 
nairement  ce  tems-lä  qu’ils  prennent  pour  fe 
foulever  quand  ils  en  ont  forme  le  de  (Tein. 

II  faut  en  gagnerquelques-unsdeceuxqu’on 
remarque  les  plus  indifferens  pour  leur  Über- 
te,  oblervant  que  les  autres  n’ayent  aucune 
connoififance  dubienqu’on  leur  faic,  decrain- 
te  d’exciter  leur  jaloufie  , & que  fe  defiant 
d’eux  ils  ne  cachent  Jeurs  projets,  & qu’on 
en  puifife  etre  ayertL 


Jtl 


Sn  Guinee  et  a Cayenne,  rtf 

II  faut  tous  lcs  foirs  fermer  1 es  caillcbotis  a- 
vec  des  barres  de  fer,  & ne  laifler  qu’un 
ecoutillon  ouvert,  pour  que  les  Negres  qui 
font  enchainez  deux  ä deux  puiffent  y paffer 
6c  monter  für  le  pont  quand  ils  en  ont  befoin 
pour  quelque  neceffite,  6c  n’en  laifler  monter 
que  deux  ou  trois  couples  ä la  fois,  & quand 
ceux-la  font  defcendus  en  laifler  monter  d’au- 
tres. 

Pendant  le  jour,  on  les  peut  laifler  monter 
für  le  pont  > il  faut  meme  les  y obliger  afin  de 
leur  faire  prendre  fair , les  faire  laver  6c  les 
divertir,  obfervant  pourtant  qu’ils  ne  doivent 
jamais  pafler  du  grand  mät  ä l’arriere  , ä 
moins  que  ce  ne  foient  des  convalefcens  dont 
on  n’ait  rien  ä craindre. 

Si  pendant  la  nuit  on  entend  du  bruit  en-  Avis  au* 
tre  les  ponts,  il  ne  faut  pas  s’allarmer  ou  du5apna!?es 
moins  donner  Jieu  aux  Negres  de  croirequ  on  Ncgriers. 
craint  leur  revolte.  Souvent  ces  bruits  n’ont 
d’autre  caufe  que  lamauvaifehumeur  de  quel- 
ques-uns,  qui  fe  trouvant  trop  preflez  ä leur 
gre  battent  leurs  camarades  pour  fe  faire  faire 
place.  Dans  ces  occafions,  il  faut  fe  con- 
tenter  d’cnvoyer  les  Negres  qu’on  a choifi 
pour  commander  les  autres,  s’informer  du 
fait  6c  mettre  le  calme  6c  la  paix.  L’Officier 
de  garde  doit  leur  parier  avecdouceur , 6c  für 
tout  fe  bien  garder  de  leur  faire  voir  des  ar- 
mes, ce  feroit  augmenter  le  tumulte  au  Jieu 
de  Tappaifer.  Dans  ces  occafions,  ils  fe  ren- 
verfent  les  uns  für  les  autres,  fe  bleflent,  6c 
fouvent  il  y en  a d’etouffez,  ce  qui  eft  fort 
facile  > vü  la  fituation  oü  ils  font  preflez  les 
uns  contre  les  autres  ä ne  pouvoir  prefquepas 


Lcs  Ne- 
gres  nous 
prcnncnt 
pour  des  an* 
tropopha- 
ges. 


IT  6 V O Y A G E S 

fe  remuer.  II  eft  pourtant  de  la  prudence 
que  ceux  de  l’equipage  qui  font  dequartayent 
leurs  armes  toutes  pretes,  afin  que  s’ils  veti- 
lenc  forcer  les  caillcbotis  Sc  faire  du  defordre, 
on  foit  en  etat  de  les  reprimer : car  dans  ces 
occafionsj  il  ne  faut  pas  les  marchander.  Sc 
il  vauc  mieux  en  echarper  quelques-uns  que 
de  fe  laifter  egorger,  comme  il  arriveroic  in- 
faiiliblement  s’ils  fc  rendoient  maitres  du  vaif- 
feau. 

C’cft  principalement  ä la  vüe  de  la  terre, 
foic  que  Ton  foit  encore  aux  cotes  de  Guinee, 
foit  que  l’on  foit  en  vue  des  Iftes,  qu’on  doit 
craindre  les  revoltes,  parce  que  les  Negres 
ont  i’idee  frappee  qu’on  ne  les  conduit  aux  If- 
les que  pour  les  manger.  Ils  le  croyent  d’au- 
tant  plus  aifement,  qu’il  y en  a parmi  eux 
beaucoup  d’antropophages  Sc  despais  entiersoü 
Ton  tient  boucherie  ouverte  de  chair  humai- 
ne , furquoi  $ feut  obferver  de  ne  permettre 
jamais  aux  Chirurgiens  d’ouvrir  Sc  diflequer 
aucun  de  ceux  qui  viennent  ä mourir.  Ces 
fortes  d’operations  bonnes  en  elles-memes  Sc 
fouvent  tres-neceflaires,  ne  peuvent  etre  fi 
fecretes  qu’elles  ne  viennent  ä la  connoiflance 
des  Negres,  Sc  il  n’en  faut  pas  davantage  pour 
fortifier  leurs  prejugez,,  Sc  pour  les  obliger  ä 
tout  rifquer  pour  fe  delivrer  de  la  pretendue 
cruaute  qu’ils  croyent  qu’on  doit  exercer  für 
eux. 

On  pretend  que  ce  font  des  Europeens,  ja- 
loux  de  notre  commerce,  qui  ont  repandu 
ces  faux  bruits,  dont  il  eft  bien  difficile  de 
faire  revenir  les  Negres.  Il  eft  donc  d’une 
confequence  inhnie  de  ne  rien  faire  qui  puifle 


en  Guinee  et  a Cayenne.  117 

fortifier  la  mauvaife  opinion  qu’ils  ontdenous; 
il  faut  dans  les  occafions  les  affiner  qu’on  ne 
1 es  mene  aux  Ifles  que  pour  nous  aider  ä faire 
valoir  les  terresj  qu’ils  y feront  plus  heureux 
que  dans  leur  pa’is,  qu’on  leur  enfeignera  ä 
connoitre  le  vrai  Dieu , & qu’etant  faits  Chre- 
tiens  par  le  Bapteme  , ils  joüiront  des  memes 
avantages  que  leurs  maitres.  Quand  ces  dif- 
cours  font  accompagnez  de  traitcmens  hu- 
mains,  fur-tout  quand  ils  font  malades,  onne 
peutcroire  les  bons  effets  qu’ils  produifcnt,  de 
combien  ils  contribuent  ä conferver  la  fante 
des  captifs. 

Des  qu’on  eft  ä la  vue  des  terres  de  l’A- 
merique , il  faut  avoir  foin  de  leur  faire  rafer 
la  tete  & la  barbe,  leur  faire  aonner  defhui- 
le  de  palme  pour  fe  froter,  augmenter  leur 
nourriture  & leur  boiffon , les  faire  danfer  6c 
chanter,  les  carefler  6c  mettre  touc  en  oeuvre 
pour  les  tenir  dans  la  joye*  6c  leur  promettre 
qu’on  ne  les  mettra  qu’entre  les  mains  de  gens 
qui  les  traiteront  bien. 

Comme  il  n’eft  pas  poffible  quand  on  aete 
quclque  tems  ä la  rade  de  Juda  de  faire latra- 
verfee  de  l’Amerique,  fans  etre  obligeae  re- 
lächer  en  quelque  endroit  pour  faire  de  l’eau, 
du  bois,  6c  prendre  des  vivres  6c  des  rafrai- 
chiffemens,  parce  que  ceux  qu’on  doit  avoir 
fait  au  cap  Mefurado  , font  pour  l’ordinaire 
confommez,  6c  qu’il  ne  faut  pas  compterfur 
ceux  de  Juda  pour  les  raifons  que  nous  avons 
dites  ci-deflusj  l’endroit  le  plus  propre  pour 
relächer  6c  pour  trouver  tout  ce  dont  on  a 
befoin,  eft  Flfle  du  Prince:  Elle  appartientä 
la  Couronne  de  Portugal } l’eau  y eft  exccl- 

lentc 


Sl8  V O Y A GES 

lente  & fe  faic  aifement,  Ie  bois  y eft  com? 
mun>  le  ris,  les  pois,  les  poules,  les  mou* 
tons  6c  les  cabrittes  font  ä bon  marche;  les 
vaiffeaux  y font  dans  une  furete  cntiere,  6c 
dans  quelque  fituation  que  foient  les  affaires 
en  Europe , on  y eft  bien  venu , parce  que 
c’eft  l’unique  commerce  que  les  Infulaires 
puiffent  faire  3 6c  le  feul  debouchement  qu’ils 
ayent  pour  leurs  denrees.  Les  Capitaincs 
doivent  avoir  foin  de  fr.ire  ecouler  toute 
l’eau  qu’iis  ont  prife  ä Juda,  parce  qu’elle  eff: 
faumatre,  6c  qu’clle  engendre  des  vers  6c  le 
fcorbut,  au  lieu  que  celle  de  l’Ifte  du  Prince 
eff:  tres-faine  6c  fe  conferve  tres-bien  6c  tres- 
long  tems.  Nous  donnerons  dans  la  fuite  la 
route  de  Juda  ä cette  Ifle,  dont  nous  ferons 
auffi  la  defcription. 

Le  commerce  des  efclaves  eft  l’unique  ou 
prefque  funique  qu’on  faffe  ä Juda.  Le  pais 
ne  produit  point  d’or  comme  cette  cöte  ri- 
che  dont  on  a donne  la  defcription  ci-de- 
vant;  il  y en  a pourtant,  mais  il  vient  du 
JBrefil,  c’eft  la  feule  marchandife  que  lesPor- 
tugais  du  Breffl  y apportent  pour  la  traite  des 
efclaves.  Ils  n’ont  point  de  marchandifes 
d’Europe  comme  nous,  ff  ce  n’eft  quelques 
Indiennes  6c  des  Epiceries;  on  peut  pourtant 
fe  perfuader  que  le  commerce  que  les  Negres 
de  Juda  font  au  Nord  6c  au  Nord-Eft  de  leur 
pais  y apporte  de  l’or,  vü  la  quantite  que  Ton 

?r  en  voit  qui  eft  affez  confiderable  pour  que 
es  Europeens  en  enlevent  affez  fouvent  d’aflez 
grofles  parties. 

Je  crois  qu’on  peut  regarder  ce  commerce 
de  Tor , comme  les  parties  cafuelles  des  Di- 

rec- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  119 

re&eurs  & des  principaux  Officiers,  dont  ils 
ne  font  part  ä la  Compagnie  qu’autant  qu’ils 
le  jugent  a propos , pour  lui  perfuader  qu’ils 
ne  profitent  pas  tous  feuls. 

Le  Chevalier  des  M. ***  avoit  für  ce!a 
des  lumieres  dont  iln’a  pas  juge  ä propos  d’in- 
ftruire  le  public  jufqu’ä  prefent.  Ce  que  j’en 
puis  dire,  c’ett  qu’ii  m’a  aflureplus  d’unefois, 
que  ce  commerce  etoit  fi  confiderable 
cratif,  que  ceux  qui  voudroient  1’encreprendre 
avec  lui  y trouveroient  cent  francs  de  profit 
pour  un  fol  de  debourfe.  C’eft  beaucoup, 
s’il  ne  fe  trompe  point  dans  fon  calcul , voiläla 
Pierre  Philofophale  trouvee,  il  eft  inutile  de 
tant  fouffler  6c  de  l’aller  cherchcr  autre  part. 

Pour  ce  qui  eft  de  i’ivoire,  on  cn  trouve 
peu  6c  tres-rarement  ä Juda,  le  pai’s  eft  trop 
decouvert  pour  y attirer  les  Elephans,  quoi- 
qu’ils  aimentles  terrcs  cultivees,  parce  qu’ils 
trouvent  aifement  6c  abondamment  dequoi 
paitrc  j il  leur  faut  des  Forets  pour  fe  mettre 
ä l’ombre  & ä couvert  des  pouriuites  des 
hommes.  Cela  leur  manque  abfolument  dans 
le  Koyaume  de  Juda,  qui  eft  depeuple  d’ar- 
bres  6c  oü  on  ne  trouve  des  Forets  que  für 
ies  frontieres  du  cöte  du  Nord  6c  du  Nord- 
Eft.  Les  Negres  qui  vont  traiter  dan<  les 
terres  apportent  quelques  dents  que  l’on  cm- 
ploye  prefque  toutes  dans  le  pais  ä faire  des 
trompettes,  des  flutes  6c  d’autres  inftrumens. 

On  y trouve  quelques  petites  denrs  de  che-  Dcnts 
vaux  marins  blanches  6c  faines  ä !a  verite,Jjnc™&^ 
mais  petites,  encore  eft-il  incertain  li  on  trou-  uläge. 
ve  ces  animaux  dans  les  rivieres  de  Jaquin 
6c  d’Eufrate,  qui  ne  fe  jettent  pas  diredle- 
Tom.  //.  E 12  ment 


120  V O y A G E $ 

ment  dans  la  mer , mais  dans  Ia  riWere  de  VoI~ 
ta.  C’eft  au  cap  Mefurado  qu’on  trouve  les 
helles  dents  de  cheval  marin , les  plusblanchcs 
& les  plus  nettes. 

Les  Operateurs  pour  les  dents  les  prefe- 
rent  aux  helles  dents  d’Elcphanr,  non  leule- 
ment  pour  la  blancheur,  mais  aulTi  pour  la 
durcte , &c  parce  qu’ellcs  jauniflent  bien  moins 
que  l’ivoire : deux  qualitez  abfolument  necef- 
faires  pour  les  dents  poftiches. 

Maladics  Apres  avoir  parle  des  maladies  des  Ne- 
quenMes  gres*  ^ mc  femble  qu’il  eft  jufte  de  dire  un 
bl  an  cs  ä Ja  mot  de  celles  aufqueiles  les  blancs  lont  fu- 
cotedejuda  jet:s,  foit  qUe  jes  emplpis  qu’ils  ont  au  fervi- 
ce  de  la  Compagnie  les  attachent  au  pai’s, 
foit  qu’ils  n’y  fallen t que  paffer  comme  Of- 
ciers  ou  Employez  dans  les  vaiffeaux  qui  y 
font  1a  traite  des  efclaves.  On  pourra  me 
dire  que  cette  dilgreftion  ne  convient  gueres 
au  titre  de  ce  Chapitre,  j’en  conviens,  mais 
j’aime  mieux  faire  une  faute  en  la  metcant 
icL  que  de  l’omettre  tout  ä-fait. 

Les  vers  cutanez  attaquent  les  blancs  com- 
me les  Negres , on  pretend  raemc  que  la 
eure  eft  plus  difficile  , plus  douloureufe  & 
plus  longue.  II  y a des  blancs  en  qui  ces 
vers  ne  lönt  mamfeftez  qu’un  an  ou  quinze 
mois  apres  leur  retour  en  Europe;  on  doit 
les  traiter  comme  nous  avons  marque  ci- 
deflus  5 il  n’y  a point  de  maniere  plus  expe- 
ditive  & plus  Iure  , toutes  celles  que  les 
Efculapes  d’Europe  voudroient  mettre  en  u- 
fage  font  fujettes  a de  grands  inconveniens. 
Que  ceux  qui  font  attaquez  de  cette  mala- 
die  ne  fe  livrene  pas  indiferetement  ä des 


en  Guine'e  et  a Cayenne,  rzi 
gens  , dont  Pexperience  qu’ils  feroient  für  eux 
lcur  coüteroit  eher  & peut*etre  la  vie. 

Ces  vers  ne  font  pas  1 es  feuls  maux  qui 
attaquent  les  blancs  dans  ce  pais  mal  fain, 
6c  ä bord  des  vaiflfeaux  qui  y font  la  trai- 
te. 

Pourra  t on  douter  que  Pair  n’y  foit  tres 
mauvais?  Onpeutdire  meme  peftifere  , quand 
on  fgaura  que  tres  fouvent  un  peu  avant  que 
lc  Soleil  loit  leve,  ou  voit  le  ferain  ou  Ja 
roffe,  dunt  les  ponts  du  vaifleau  font  Cou- 
verts, fe  changer  en  infectes  tres  delicats 
comme  des  lezards , des  crapaux  6c  des  Ter- 
pens. II  eft  vrai  que  la  chaleur  du  Soleil  les 
diflTipe  cn  peu  de  momens,  6c  quelavuenc 
les  appergoit  plus  des  que  les  ponts  font  fees: 
mais  ces  in fe&es  n’auront-ils  pas  fait  des  im- 
preflions  infiniment  dangereufes  für  les  corps 
de  ceux  qui  ont  pafle  la  nuit  endormis  lur 
les  ponts  pour  jouir  de  la  fraicheur  mortel- 
le  qu’iis  y auront  goücee.  Voilä  une  des  cau- 
fcs  des  maladies  que  Pon  contrade  dans  ce 
mauvais  pais , en  faut-il  davantage?  Quei  re- 
mede  ä cela?  Comment  s’en  preferver?  Ne 
jamais  dormir  au  ferain,  fe  renfermer  entre 
les  ponts  oü  font  les  gaillards,  fe  bien  cou- 
vrir  la  tete  6c  la  poitrine  > s’abftenir  de  qucl- 
que  debauche  que  ce  puifle  ctre , de  femmes, 
devin,  d’eau  de  vie,  ne  point  fe  charger 
Feftomac  des  fruits  du  pais  ni  d’une  trop 
grande  quantite  de  legumes , eviter  autant 
qu’il  eft  poftible  le  travail  rüde  etant  expole 
au  Soleil.  Les  Negres  y font  faits,  ils  en 
fupportent  toute  Pardeur  la  tete  nuej  mais 
les  blancs  ont  bien  - tot  la  tete  en  feu , il  fem- 
Towe  IL  F ble 


Corrupti»» 
de  l’air  a 
cotedc  Juda, 


HZ  VoyagES 

ble  que  leur  cervelle  eftdans  unefufionbouYI- 
lante,  d’oü  il  furvient  des  fievres  ardentes  a- 
vec  des  tranfports  furieux : Ies  hommes  les 
plus  forts  ont  pcine  ä y reliftcr  trois  jours. 

C’eft  aux  Capitaines  a veiller  de  bien  pres 
für  leurs  equipages  , s’il  veulenc  les  confer- 
ver. 

Autrcs  ma-  Outre  les  fievres  chaudes  qui  font  toujours 
eöfede  ju-  malignes>  & les  fievres  intermittantes  qui  font 
da.  u 1 difficiles  a guerir,  6c  qui  mettene  cn  peu  de 
tems  aux  abois  ceux  qui  en  fönt  attaquez; 
on  eft  fort  fujet  aux  düTenterics  > on  en  at- 
tribue  la  caufe  aux  fruits  6c  aux  eaux.  Je 
crois  que  l’eau  de  vie  y a plus  de  part  que  le 
rette. 

Ccs  fortes  de  fievres  fe  font  fentir  vive- 
ment  dans  les  mois  de  Juin,  Juillct  6c  Aoür, 
dies  fe  manifeftent  par  de  grandes  douleurs 
de  tete  6c  de  reins,  envie  de  vomir,  emora- 
gie  par  le  nez>  foif  ardente  6c  infupportable; 
6c  une  fecherefie  de  langue  qui  la  rend  toute 
noire. 

Je  ne  fais  pas  profettion  de  medecine,  on 
s’en  doit  etre  apperqu  dans  ce  que  j’ai  ecrit 
jufqu'ä  prefent;  on  "die  meine  que  je  n’aime 
ni  les  remedes  ni  ceux  qui  les  ordonnent  j le 
Chevalier  des  M.*  * * n’cfl  pas  plus  Medecin 
que  moi,  6c  penfe  encore  moins  favorable- 
ment  que  moi  des  Medecins  ignorans  6c  te- 
meraires;  cependant  la  longue  pratique  qu’il 
a cu  des  maladies  du  pa'is  que  je  decris  apres 
lui,  lui  a donne  des  connoififances  aflez  lüres 
des  remedes  dont  on  s’eftfervi  avec  fucces 
pour  cn  guerir  ceux  dont  la  derniere  heure 
n’ctoit  point  encorc  frappee.  Voicidonc  de 

quel- 


EN  Guine'e  et  a Cayenne,  12  j 

quelle  maniere  il  1 es  a vü  traitcr. 

On  commence  d’abord  par  vuider  Ies  pro  Rcmedcs 
mieres  voyes  avec  une  infulion  de  fene  6c  la  ordinaires 
collature  de  fix  grains  de  tarcrc  ftibieöc  une  fädlest 
once  de  Itrop  de  rofe. 

Apres  Toperation  du  remede,  on  doit  ufer 
de  frequens  lavemens  rafräichiffans > qu'il  fauc 
rei’cerer  jufqu’ä  ce  que  le  feu  foit  un  peu  cal- 
me. 

Dans  l’intervale  , il  faut  faigner  du  pied 
pour  eviter  le  tranfport  6c  le  delire,  quine 
manquent  gueres  d’arriver  dans  le  troifiemc 
jour,  on  eft  meine  obligc  quelquefois  d’ap- 
pliquer  les  veficatoires  ou  des  ventoufes. 

La  boiftbn  ordinairc  doit  etre  une  decoc- 
tion  d’orge  6c  de  regliftc,  danslaquelie  on  doic 
ajoüterle  nitre  purific,  6c  quand  tous  les  ao 
cidens  Tont  paflez  ou  qu’il  n’y  a plus  lieu  de 
les  craindre , on  doit  purger  le  malade  a- 
vec  la  manne  6c  le  firop  de  rofe  en  deux 
verres,  que  Ton  doic  prendre  d’une  heure  a 
l’autre. 

On  traite  les  fievres  intermittantes  comme 
cn  Europe. 

t Mais  ia  plus  facheufe  de  toutes  les  mala- 
dies 3 efl  la  diflenterie;  eile  attaque  les  Euro- 
peens  dans  toutes  les  faifons  de lannee , d’or- 
dinaire  eile  eil  une  fuite  des  fievres  intermit- 
tantes, c’eft  encore  i’ufage  immodere  des 
fruits  du  pa'is  qui  la  caufe3  quelquefois  l’eau 
de  ri viere  6c  de  fontaine  que  Ton  boit , par 
excez  6c  fans  diferetion,  mais  c’eft  encore 
plus  fouvent  la  debauche  d'eau  de  vie  6c  de 
liqueurs  forces  qui  la  produit. 

La  premiere  chofe  ä quoi  il  faut  penfer, 

F 2,  c’eft 


124  V O Y A G E S 
c’eft  d’evacuer  l’humeur  peccante  qui  caufe 
la  dififenterie,  6c  Je  faire  ians  perdre  de  tems, 
de  craintc  qu’ellc  ne  prennc  teilement  le  dei- 
fus,  qu’elle  ne  devienne  tout-ä-fait  pernicieu- 
fe. 

Pour  cet  effet,  il  faut  purger  le  malade  de 
trois  jours  en  trois  jours  avec  la  rhubarbe  pri* 
fe  en  fubftance,  en  bol  ou  dans  du  boüillon, 
6c  refterer  la  purgation  jufqu’ä  ce  qu’on  s’a- 
pergoive  quel’humeur  peccante  eft  bcaucoup 
diminuec:  alors  on  doit  ajoüter  ä la  teinture 
de  rhubarqe  fix  gros  de  catholicon  fin  , 6c  ne 
pas  oublier  de  donner  tous  les  jours  deux  la* 
vemens  aglutinatifs  & aftringens. 

»rodete' ^ ®n  ^ert  avcc  un  *'ucc^s  eronnant  de  la 
Simarouba!  r*cine  de  Simarouba.  C’efl  ainfi  que  les  Sau- 
vages, 6c  ä leur  imitation  les  Frangois  habi- 
tans  ä Cayenne , appcllent  le  bois  que  nous 
connoiflöns  aux  Iiles  du  vent,  foib  celui  de 
bois  amer.  On  ne  connoifloit  d’autre  pro* 
prietede  ce  bois  quand  j’etois  dans  ces  Iiles, 
que  celle  de  n’etre  pas  du  goüt  des  poux  de 
bois  ou  fourmis  blanches,  Ion  amertume  les 
empechoit  de  s’y  attacher  comrae  ils  s’atta- 
ehern ä tous  ceux  qui  font  doux;  c’ecoit  pour 
cela  6c  pour  fa  legerete,  qu’on  femployoit  ä 
faire  des  lartes  ou  les  planches  ä dotier  l’ar- 
doife.  Les  Sauvages  de  Cayenne  ont  trouve 
qu’il  etoit  bon  ä guerir  les  cours  de  ventre, 
Jes  diflenteries  6c  meme  les  flux  de  fang.  Un 
frere  Jeiüite  en  avoit  envoye  de  Cayenne  au 
frere  du  Soleil’,  Apoticaire  de  leur  College  ä 
Paris,  6c  ce  Refigicux  avoit  fait  un  miftere 
de  cette  drogue,  dont  il  fe  fervoit  avec  un 
iacces  etonnant  pour  la  guerifon  de  ces  for« 

tes 


kn  Güine'k  et  a Cayenne.  125 

tes  de  maux.  Le  miftcre  s’eft  ä la  fin  devoi- 
le,  on  a connu  la  fource  des  gucrifons  qui  e- 
tonnoient  tout  le  monde>  6c  com  me  ce  bois 
n’eft  ni  li  rare  ni  li  eher  que  flpecacuana, 
qu’on  en  peut  avoir  de  recent  plulieurs  fois 
l’annee,  qu  il  n’eft  point  a beaucoup  pres  li 
degoutant,  il  dt  ä croire  qu’il  fera  tomber 
flpccacuana,  6c  qu’on  s’en  fervira  avec  fuc- 
ccs,  jufqu’ä  ce  que  lesMedccins,  fuivantleur 
pratique  invariable,  fayent  tout-ä-fait  gare  par 
lesdifterentes  faulces  aufquelles  ils  le  mettront. 

O11  dir  qu’ils  onc  deja  allez  bien  reulfi,  6c 
qu:au  lieu  de  le  donner  de  la  maniere  limple 
6c  naturelle  dont  les  fauvages  s’en  fervent,  ils 
en  onc  fait  des  extraits  qui  font  infiniment 
moins  bons*  6c  dont  la  reüffite  eft  bien  plus 
fjjette  ä caution.  J1  n’en  faut  pas  d’avamage 
pour  mettre  ce  remede  aife  , infaillible , prompt 
6c  ä bon  marche  , au  billon  * 6c  en  revenir  ä 
la  rhubarbe,  au  catholicon,  au  fene  , a la 
manne,  6c  autres  remedes  degoutans,  chers, 
longs  dans  leur  Operation  6c  tres-peu  fürs, 
mais  approuvez  dans  la  Faculte,  8c  propres  pour 
contenter  l’avarice  de  ceux  qui  les  vendent  6c 
de  ceux  qui  ies  ordonnent. 

Le  Simarouba  ou  bois  amer  eft  un  allez  Defcriprion 
grand  arbre,  j’en  ai  trouve  de  plus  de  deux  j^Smuiou" 
peds  de  diametre^  Ion  ecorce  eft  brune , ha-  a’ 
chee  6c  fort  epaiffe}  ia  feüille  eft  longuc  6c 
pointue,  d’un  verd  pale,  allez  douce  6c  peu 
epaifle ; le  bois  eft  d’un  jaunc  clair  qui  fe  de- 
chargeen  fechant  6c  devient  prefque  blanc, 
il  eft  filafteux  6c  leger,  fon  ecorce  eft  cou- 
verte  d’une  peau  grile  6c  fort  mince.  11  faut 
obierver  quand  011  feie  ce  bois  de  fe  tenir 
F 3 tou- 


11 6 V O Y A G E S 

toujours  au  vcnt,  c’eft-a-dire,  qu’il  faut  fe 
mettre  dans  une  fituation  que  le  vent  ne  puifle 
vous  jetter  la  pouiliere  au  vifage.  Sans  cette 
precaution,  la  poufliere  qui  entre  dans  !e  ncz 
öc  dans  la  bouche , y fait  le  meine  efFet  que 
li  on  avoit  pris  ou  mache  de  la  rhubarbe  en 
guife  de  tabac. 

Ce  bois  ne  vaut  ricn  ä brüier,  non  plus 
que  le  cedre  que  les  Sau  vages  appellent  Aca- 
jou,  non  qu’il  ne  produife  pas  un  feu  vif, 
mais  parce  qn’il  communique  fon  amertume 
aux  viandes  qu’on  y fait  cuire,  foit  qu’clles 
foienc  dans  une  marmite , a la  broche  ou  für 
le  gril. 

xrfagc  & Ceft  la  racine  Sc  la  peau  qui  la  couvre, 
Su&mttou-  °lu’on  employe  pour  la  guerifon  de  la  diflen» 
ta.  u terie,  on  les  rape  Tune  & l’autre  öc  on  les 
reduit  en  poudre  prefque  impalpable,  6c  on 
en  mec  le  poids  de  vingt  grains  en  infufion 
für  des  cendres  chaudes  pendant  dix  ä douze 
heures  dans  un  petit  verre  d’eau. 

Le  malade  ayant  ete  faigne  Sc  purge  ä 
l’ordinaire,  on  lui  fait  prendre  le  Iendemain 
matiri  Finfufion  dont  nous  venons  de  parier 
toure  entiere,  c’eft-a-dire , avec  la  poudre, 
6c  on  le  fait  demeurer  au  lit  le  plus  chaude- 
ment  qu’il  eft  poflible.  II  arrivc  quelquefois 
qu’elle  le  fait  vomir  comme  flpecacuana , Sc 
pour  lors  on  peut  comptcr  für  unetrespromp* 
te&  entiere  guerifon.  On  met  la  memequan- 
tite  de  poudre  en  infufion  comme  la  prcmie- 
xe,  qu’on  lui  fait  prendre  douze  heures  apres. 
Sc  dans  l’intervalle  des  deux  prifts , on  lui 
donne  deux  fois  ä manger  du  potage  Sc  des 
viandes  roties  & legeres.  Sc  dans  une  quan- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  127 

tite  mediocre,  obfervant  de  ne  lui  riendon- 
11er  d’aeideou  de  haut  goütj  on  peut  lui  don- 
nerdebon  vin  rouge  bien  trempe,  il  fautqu’il 
s’abftienne  de  fruit,  de  falade  6c  de  chofes 
indigeftes;  il  faut  que  la  didenterie  foit  biert 
opiniätre  6c  bien  inveteree  quand  eile  tienfi 
contre  fix  prifes  de  ce  remedej  il  n’eft  point 
degoutant,  fon  amertume  ne  caufe  point  de 
naufees  nidc  foulevement  de  cceur,  &pour- 
vü  qu’on  le  prenne  comme  on  vient  de  le 
marquer , & qu’on  s’abftienne  de  changer 
fes  bonnes  qualitez,  on  peut  repondre  qu’il 
produira  toujours  les  memes  bons  eftets. 


C H APITRE  VII. 

Le  la  Religion  du  Rojaiime  de  Juda. 

f\  N feroit  afiurement  un  tres  grand  tort 
aux  Negres  de  Juda>  fi  on  les  accuföic 
de  11’avoir  point  de  Religion  ; ils  en  ont,non 
pas  uns  , mais  plufieurs,  6c  quoiqu’clles  ne 
foient  que  des  fuperftitions  ridicules  6c  fans 
fondement,  ils  y lont  attachez  6c  s’aequittent 
des  devoirs  de  leurs  cultes  avec  une  exadti- 
tude,  qui  devroit  faire  rougir  ceux  qui,  e- 
tant  eclairez  des  lumieres  de  l’Evangtle  6c 
connoiffant  le  feul  6c  vrai  Dieu,  vivent  com- 
me s’il  n’y  en  avoit  point  ou  qu’il  ne  meritat 
aucun  culre. 

Ils  pratiquent  la  Circoncifion  fansetrejuife 
ni  Mahomctans,  il  eft  vrai  qu’ils  n’y  font  pas 
grande  fagonj  il  s’en  faut  bien  qu’ils  lafaflent 
F 4 ~ avec 


iz8  V O Y A G E S 

#^ncflenavcc  ^es  c^monies  flue  ^cs  Negres  Mahome- 
ufagc  a {u- tans  du  Senegal , & de  quelques  aucres  endroits 
tu.  de  FAfrique  la  pratiquent.  Les  plus  habiles 

& ies  plus  fpirituels  ne  fqavent  point  qui  en  a 
etabli  l’ufage  chez  cux , encore  moins  le  tems 
& les  raifons  de  cet  ctabliflement.  Qiiand 
on  les  prefle  für  cet  artide,  ils  repondent 
que  leurs  peres  & leurs  grands  peres  Font 
vü  pratiquer  ä leurs  ancetres,  & que  puif- 
qu’ils  Font  pratique,  ils  la  doivent  aufli  pra- 
De  quelle  tiquer  apres  eux.  Rien  n’eft  plus  fimple  que 
»anic?e  lls  leur  maniere  de  circoncire  leurs  enfans.  Quand 
qucnt?'  Ics  jugent  aflez  forts  pour  (öuffrir  l’opcra- 
tion  > i's  lesconduifent  chczle  Chirurgien  Ne- 
gre  le  plus  en  reputation  pour  ceia  * ou  bien 
ils  le  font  venir  chez  eux.  Le  pere  prend 
Fenfant  für  fes  genoux  , Foperateur  lui  prend 
le  prepuce  & Fayant  bien  degage  du  gland , 
il  le  lui  coupe  de  le  laiffe  feigner  pendanc 
quelques  momens,  apres  quoi  il  le  lave  d’eau 
fraiche,  julqu’ä  ce  que  le  fang  cefle  de  cou- 
kr.  Voiia  toute  la  cercmonie  & tout  le  re- 
mede  qu’on  applique  für  la  playe:  en  deux 
ou  trois  jours  eile  eft  guerie. 

La  Circoncifion  qu’ils  pratiquent  pourroit 
faire  foupqonner  qu  ils  ont  eu  quelque  con- 
noiflancede  la  Religion  des  Juifs.  J’en  don- 
nerai  encore  quelques  conje&urcs  dans  la 
fuite,  mais  il  paroit  que  le  Mahometifmc 
ne  s’cfl:  point  etendu  de  ces  cotez-lä:  il  y 
feroit  encore  ä prefent,  s’il  y avoit  cte  au- 
trefois , peut-etre  y feroit -il  aufli  defigure 
qu’il  Feft  au  Senegal,  mais  on  en  verroic 
encore  des  traces,  au  lieu  qu’on  ne  trouve 
rien  qui  puille  nous  faire  foupqonner  qu’il  y 
aic  jatnais  ete*  Les 


lam.jr. 


P<V-n9 


Conseils 


^j°ye 


Schelle,  ci'un  Pied 
I 1 1 — » — I 1 — I — I 


kn  Guinee  et  a Cayenne.  rzp 

Les  Grands  de  Juda  les  plus  fpirimels  onc 
quelque  idee  confufe  de  l’exiftence  6c  de  Tu- 
rnte d’un  Dieu,  ils  le  placent  dans  le  cief, 
ils  difent  qu’il  rccompenlc  les  bons  6c  pun/t 
les  mechans,  que  c’ell  lui  qui  fait  gronder  le 
tonnere,  que  les  blancs  qui  le  connoiflenc  öc 
qui  le  fervent,  font  plus  heureux  qu’eux  qui 
fervent  le  diable,  qui  e ft  naturellement  mau- 
vais  6c  qui  ne  fait  que  du  mal , 6c  cependant 
ils  ne  peuvenc  fe  refoudre  de  fe  faire  inftrui- 
re,  craignam,  difent-iis,  que  s’ils  s’ecartoient 
de  la  Religion  du  pa'is,  le  peuple  ne  les  af- 
fommät  6c  ne  brulät  ieurs  maifons.  On  voic 
par-la  combien  il  y a d’efperance  pour  les  Mit 
fionnaires  d’y  faire  jatnais  aucun  fruit. 

Les  quatre  principales  Divinicez  du  pais> 
fbnt : 

Le  ferpent  qui  tient  le  premier  rang 

Les  arbres  qui  occupenc  le  fecond. 

La  mer  qui  n’a  que  le  troifieme. 

Et  Agoye  qui  eii  au  quatricme. 

Cette  dernicre  Divinite  efl  1c  Dieu  des  Agoye.Dieu 
confeils,  on  la  confulte  avant  de  rien  entre-  dciCuaicii*. 
prendre  ; rien  ne  fe  fait  qu’aprfcs  qu’elle  a 
donne  fon  avis  6c  qu'on  a paye  le  Marabou 
qui  eft  fon  interprece; 

Cette  Divinite  eft  un  vilain  petit  magot  de 
terrenoire,  qui  reflernble  plutöc  ä une  gre- 
noiiille  ou  ä un  monftre  informe,  qu’ä  tonte 
autre  chofc } il  eit  aflis  ou  accroupi  für  une 
efpece  de  pied  d’eital  de  terre  rouge,  für  le- 
quel  il  y a un  morceau  de  drap  rouge  brode 
«le  ßouges  3 il  a autour  du  cel  une  bande 


I.cs  quatre 
DiviniiCiUe 
Jud4. 


Maniere  de 

confiilter 

A%oyc. 


33O  V O Y Ä G E S 

(Tccarlatte  d’un  doigt  de  largeur  d’oü  pendent 
quatre  bouges,*  fa  tete  cft  couronnee  de  le- 
zards  & de  ferpens  avec  des  plumes  rouges, 
da  nulieu  defquellcs  fort  un  fcr  de  iaguaye 
qui  enfile  un  plus  grand  lezard , qui  a fous  lui 
un  croiflant  d’argent.  Voilä  fa  figure  au  na- 
turel. 

Ce  magot  eft  für  une  table  dans  la  cafe 
du  grand  Sacrificateur.  On  met  devant  lui 
trois  moitiez  de  calebafles  ou  des  gamelles  de 
bois,  dans  une  defquelles  il  y a quinze  ou 
vingt  petires  boules  de  terre. 

Ceux  qui  le  vonc  confulter  s’adreflent  au 
Marabou,  lui  difent  le  fujet  qui  lesamene> 
lui  prefententce  qu’ilsveulentdonnerä  Agoye, 
& le  prix  de  fa  confultacion.  Si  le  Marabou 
eft  content,  il  prend  les  gamelles,  6c  apres 
quelques  fingeries,  que  le  confultant  regar- 
de  avec  refpedt , il  jette  les  boulettes  au  ha- 
zard  d’une  gamelle  dans  Fautre,  jufqu’ä  ce 
que  le  nombre  impair  fe  trouve  dans  toutes 
les  trois.  O11  recommence  le  manege  un 
certain  nombre  de  fois,  6c  li  le  nombre  im- 
pair arrive,  il  n’en  faut  pas  davantage,  l’ora- 
cle  a prononce,  onentreprend  hardiment  l’af- 
faire  pour  laquelle  on  a confulte,  on  eft  für 
du  fucces,  6c  quoi  qu’il  arrive  tres-fouvent  le 
contraire,  les  Negres  font  fi  entetez  de  cet- 
tefolle  confiance,  qu’ilsfeperfuadent  toujours 
qu’il  n’y  a point  de  faute  du  cöte  de  leurDieu, 
mais  toujours  du  leur  j ils  cro)  ent  qu’iis  fe 
font  mal  expliquez,  ou  qu’ils  ont  laifle  pafler 
le  moment  heureux , 6c  font  toujours  difpo- 
fez  ä fe  laifler  tromper  une  auttC  fois  öc  ä 
faire  de  aouYeUes  offrandes. 


tsn  Guine'e  et  a Cayenne.  tji 

Les  femmes  iont  les  meilleures  pratiques 
de  ce  Dieu , lern*  efprit  foibie  6c  fuperfti- 
tieux  y eft  encore  plus  porte  que  celui  des 
hommes;  de  forte  que  le  Marabou  de  ce  Dieu 
a toujours  beaucoup  d’occupation  , & fait  un 
profit  confiderable  avec  fon  magot>  dont  le 
corps  n’a  que  dix  huit  pouces  de  lvauteur , Ia 
couronne  un  pied  , 6c  le  pied  d’eftal  environ 
autant. 

Nous  avons  dit  que  la  mer  eft  la  Divinite  Sacnficc 
du  troifieme  ordre;  lorfqu’elle  eft:  agitde  ex* 
traordinairement  6c  qu’elle  empeche  ledebar- 
quement  ou  rembarquement  des  marchandi- 
ies5  on  confulte  le  grand  Sacrificateur,  6c  fe- 
Ion  Toracle  qu’il  prononce?  on  egorge  für  ce 
bord  de  la  mer  un  bceuf  ou  un  mouton , dont 
on  fait  couler  lc  fang  dans  l’eau , 6c  on  jette 
un  anneau  d’or  dans  les  flots  le  plus  avant 
qu’il  eft  poftible  de  le  faire  avec  Ja  maim 
L’anneau  6c  le  fang  font  perdus,  les  corps 
des  betes  immolees  appartiennent  au  Sacri- 
ficateur  , qui  les  porte  chez  lui  6c  en  fait 
fon  profit. 

li  n’en  coüte  pas  tant  pour  fc  rendre  fa- Sa^ificeau* 
vorables  les  arbres  qui  font  les  Divinitez  de 
la  feconde  efpece.  Ce  font  d’ordinaire  les 
malades  qui  ont  recours  ä eux;  leur  pouvoir* 
comme  tout  homme  de  bons  fens  voit  fans 
peine  j eft  bien  pctit , ou  plütöt  n’eft  rien 
du  tout,  mais  on  fe  gu£rit  l’imagination  en 
leur  faifant  un  facrifice,  6c  comme  eile  eft 
fouvent  le  fiege  de  la  maladie,  des  quelle 
eft  guerie,  il  eft  immanquable  que  le  malade 
fe  porte  mieux.  On  ne  facrifie  aux  arbres 
que  des  pains  de  mih  de  mahis  ou  de  ris ; 

F 6 k 


IJi  V O Y A G E 5 

lc  Marabou  les  mct  au  pied  de  Tarbre  auquel 
le  malade  a devotion , 6c  les  y laifle  quelque 
tems,  apres  quoiil  les  empörte,  a moins  que 
Ic  malade  ne  s’accommode  avec  lui  pour  les 
y abandonner  jufqu'ä  ce  que  les  chiens,  les 
cochons  ou  les  oifeaux  s’en  foient  emparex. 

Craautc  Au  refte  rien  ne  marque  mieux  la  barbarie 
iadcs.IeS  ma"  ccs  Peuples*  que  Tabandonnement  oü  ils 
>ai(Tcnt  les  perfonnes  qui  leur  doivent  etre  les 
plus  cheres  quand  elles  font  malades.  C’effc 
un  ufage  etabli  parmi  eux  de  ne  leur  pas  don- 
ner  le  moindre  fecours,  les  femmes  aban- 
donnent  leur  mari,  les  enfans  leur  pere,  a 
moins  qu’ils  n’ayent  des  efclaves  pour  fe  fai- 
je  fervir  ou  de  quoi  payer  ceux  dont  ils  exi- 
gent  quelque  fervice.  Cela,  dis-je  5 eft  tel- 
iement  d’ufage  parmi  eux  qu'ils  nes’enforma- 
lifent  pas.  Le  hazard,  leur  forte  complexion, 
ou  les  fimplesque  l’on  emploie  ne  lesontpas 
plutöt  gueris,  qu’ils  vivenc  de  la  meme;  ma- 
niere  avec  ceux  qui  les  avoicnt  abandonnez, 
comme  s’ils  cn  euflentetefecourusavec  la  plus 
rendre  afFe&ion. 

viedecias  II  ne  faut  pas  oubiicr  qu’il  y a des  Mede- 
^c^es.  eins  6c  Chirurgiens  Negres,  qui,  fans  avoir 
fuit  leurs  cours  ni  endofle  la  robbe  de  Rabe- 
lais, ne  laiöent  pas  de  faire  des  eures  dom 
nos  Efculapes  d’Europe  fe  fcroient  un  hon- 
neur  infini.  Ils  connoißent  des  fimples  ad- 
mirables,  dont  les  fucs,  les  feuilles  ou  les  e- 
corces  font  des  eures  incroyables,  mais  ils 
en  font  un  miftere  que  rien  au  mondc  n’eft 
capab’e  de  penetrer.  Ils  ne  fe  font  pas  prier 
pour  les  employer  pour  les  blancs,  mais  ils 
ou;  sn  foin  extreme  de  ks  defigurer,  de 

ma- 


tN  Guinee  et  a Cayenne. 
maniere,  qu’il  eft  impoffible  de  les  reconnoi- 
tre.  Le  Chevalier  des  M.***avoit  lie  une 
etroitc  amitie  avec  un  de  ccs  Medecins,  dans 
la  penfee  de  decouvrir  quelqu’un  de  fcs fecrets } 
il  lui  taifoit  des  prefens , il  le  faifoic  boire , il 
lui  a faic  plufieurs  fois  des  offres  tres  avanta- 
geux » fans  en  avoir  jamais  pü  rien  tirer ; ils 
fe  laifferoicn:  plütot  euer  que  de  rien  decou- 
vrir. Les  peres  laiilenc  leurs  connorilances 
ä l’aine  de  leurs  enfans,  apres  cn  avoir  exi- 
gc  un  ferment  folemncl  für  ce  qu’ils  Ont  de 
plus  ftcre  , qu’ils  ne  le  declareront  jamais. 

La  principale  Divinitc  du  pais  eil  le  Ser-  Origine  du 
pent;  quoiqu’onne  flache  pas  dans  quel  tems  duScs" 
on  a commence  ä le  connoitre,  a lui  rendrepc 
un  cultc;  on  fqait  leulementrresfürement  que 
cette  pretenduc  Divinite  vient  du  Roy  au  me 
d1  Aid  res.  Ceux  de  Juda  etant  prets  ä donner 
bataille  ä ceux  d’Ardres,  un  grosSerpentfor- 
tic  del’armee  ennemie,  Sc  vint  fe  rendre  a 
cellc  de  Juda.  Mais  il  parut  (i  doux  que  bien 
loin  de  mordre  com  me  les  autres  animaux 
de  fon  efpece,  il  flatroic  Sc  carelloit  tour  le 
mondej  le  grand  Sacrificareur  fe  hazarda  de 
lc  prendre  Sc  de  l’elever  en  Tair  pour  le  fai- 
re voir  ä toute  l’armee,  qui,  etonnee  de  cc 
predige , fe  prolterna  devant  ecc  animal  de- 
bonnaire>  Sc  donna  für  les  ennemis  avec 
tanc  de  courage  , qu’ils  les  defirent  a plate 
couture.  Ils  n’eurent  garde  de  manquer  d’at- 
tribuer  leur  vidloire  ä ce  Serpcnr,  ils  lem- 
porterent  avec  refped , lui  batirent  une  mai- 
fon,  lui  porterent  de  quoi  vivre,  Sc  en  peu 
de  tems  ce  nouveau  Dicu  eclipfu  tous  les 
aucre« , meme  les  Fetiches  qui  ctoien:  les 
f 7 pre-  v 


134  V O Y A G £ 5 

premiers  & les  plus  anciens  Dieux  du  pais; 
Son  culte  augmenta  ä mefure  qu’on  s’ima- 
gina  qu’on  en  recevoit  des  graces  6c  des  fa- 
veurs.  Les  trois  autres  Divinitez,  avoient  leurs 
diftri&s  reglezj  on  n’avoit  pas  recours  a la 
mer,  par  exemple,  pour  guerirles  maladies, 
ni  aux  arbres  pour  obtenir  une  bonne  pe- 
che , ni  pour  fcavoir  les  evencmens  bons  ou 
mauvais  des  affaires  que  Ton  projettoir ; mais 
le  Serpent  preiide  a tout,  ä la  guerre  , au 
commerce,  ä l’agriculture,  aux  maladies,  ä 
la  fterilite  des  femmes,  aux  recohes  de  ris, 
de  mil  6c  des  autres  fruits  de  la  terre.  Auffi 
ne  le  laifla-t-on  pas  long-tems  dans  la  premie- 
re  maifon  qu’on  lui  avoit  bätie,  on  lui  en  e- 
difia  une  tres  fpacieufe  avec  pluGeurs  cours, 
de  grands  logemens  bien  entretcnus.  Ceux 
du  Roi  manqueroient  plütöt  de  Couverture 
& d’entretien  que  ceux  du  Serpent.  On  y 
mit  des  meubles  de  confequence,  on  lui  don- 
na  un  grand  Sacrificateur  6c  un  ordre  entier 
de  Marabous  pour  le  fervir  j on  fit  plus,  on 
crut  qu’il  falloit  que  des  femmes  lui  fuflen: 
dediecs,  6c  en  effet,  on  choifit  les  plus  belles 
filies  pour  les  lui  confacrer,  6c  on  en  choifit 
encore  tous  les  ans,  afin  qu’il  ne  manquc  pas 
de  fervantes. 

Ce  qu’il  y a de  particulier,  c’eft  que  les 
Negres  les  plus  railonnables  difent  fort  ferieu- 
fement,  que  le  Serpent  qu’ils  reverenc  au- 
jourd’hui  eft  reellement  le  imeme  qui  vin: 
rrouver  leurs  ancetres,  6c  quileurfit  rempor- 
ter  cetre  vicloire  celebre  qui  les  dclivrsL  de 
l’opprefTion  du  Roi  d’Ardres. 

.a  pofteritc  de  ce  Serpeut  bien-faifsnt  oc 

de- 


Caraclcic 


en  Guinee  et  a Cayenne, 

debonnaire  s’eft  extremement  multipliee,  &<ja  Scrpcnt1 
n’a  point  degenere  des  bonnes  qualitez  de  fon  c‘ebom]iUIC* 
pere.  11s  ne  font  de  mal  ä perfonne , ils  font 
careffans,  fe  laiflent  prendre  > onlesmetdans 
fon  fein,  autour  de  fon  col,  dans  fon  lir, 
ils  n’ont  de  la  colere  6c  des  dents  que  contre 
ces  mauvais  Serpens  venimeux  qui  repairenc 
für  les  arbres,  qui  cherchenc  toujours  ä mal 
faire,  6t  dont  les  morfures  font  toujours  tres 
dangereufes.  Des  qu’ils  les  rencontrent,  ils 
les  attaquent,  les  etouffent  ou  les  a valent,  & 
femblent  fe  faire  un  devoir  d'en  delivrer  les 
hommes. 

Ce  n’eft  pas  feulement  aux  Negres  qu’ils 
font  doux  6c  debonnaires,  ils  le  lont auffi aux 
blancs , qui  les  prennent , les  mettent  ä leur  col5 
leur  ouvrent  la  gueule;  en  font  tout  ce  qu’ils 
veulent,  fans  qu’il  en  foit  jamais.  arrive  le 
moindre  accident. 

Au  reffe,  ii  n’y  a pas  a craindre  de  s’yme-  r>ifHn£3:ioa 
prendre,  les  Serpens  venimeux  font  tous  noirs,  des  dcuxeC 
longs  de  deux  braffes  ou  environ,  6c  d’un  Pccc^cScr^ 
pouce  6c  demi  de  diametre ; ils  font  mechans,  ?QD9* 
vont  toujours  la  tete  levee  6c  la  gueule  ou- 
verte , fe  jettent  avec  fureur  für  ce  qu’ils  ren- 
contrent; ils  ont  la  tete  plate  6c  deux  grands 
crocs  recourbez  vers  le  palais.  Je  ne  doute 
point  que  ce  ne  loient  de  veritables  viperes, 
de  Ja  meme  efpece  que  celles  que  l’on  trou- 
ve  ä la  Martinique,  ä Sainte  AJoulie  6c  Be- 
gnia. 

Lc  Serpent  revere  n’eft  pas  fi  long  pour 
Pordinaire,  il  n’a  au  plus  qu’une  brafte  6c  de- 
mie,  ou  fept  pieds  6c  demi  de  longueur, 
fW  ü eft  de  la  grQflgqr  de  la  jambe.  Je  ne  ffgme  & 

par- 


Serpent 

me. 


V o y a g e s 

re-  parle  pas  ici  du  pere  de  ces  DivinitcZ.  S*il 
eft  encore  en  vie , 6c  qu’il  ait  toujours  cru 
depuis  qu’il  s’eft  donne  ä ces  peuplcs,  il  doit 
etre  d’une  prodigieufe  longueur  6c  grofleur; 
mais  il  faut  s’en  rapportcr  ä ce  que  ces  peu- 
ples  en  dil'ent,  6c  en  croire  ce  que  Ton  juge 
ä propos  j car  il  n’y  a que  Ie  grand  Sacrifica- 
teur  qui  ait  Je  privilege  d;entrer  dans  fes  ap- 
partemens  fecrets,  Je  Roi  meme  ne  le  voit 
qu’une  feulefois,  lorfqu’il  lui  va  preienter  lcs 
oftrandes > trois  mois  apres  Ton  couronne- 
ment. 

Ces  Terpens  ont  la  tete  prefque  ronde  8c 
fort  große , les  yeux  bien  ouverts8c  fort  doux, 
ils  n’ont  point  de  crocs,  leur  langue  eft  affez 
courte*  pointue  comme  un  dard  > 6c  ämoins 
qu’il  ne  s’agitfe  d’attaquer  un  Scrpent  veni- 
meux>  eiie  n5a  pas  un  mouvement  fort  vif, 
leur  queue  eft  menue  6c  pointue»  Ja  peau  eft 
tres-beile,  le  fond  eft  un  blanc  fale,  für  le- 
qucl  on  voit  des  marques  ondees,  ou  le  jau- 
ne  3 le  bleu  6c  le  brun  font  melez  fort  agrea- 
biement. 

Ces  Serpens  font  fort  pariens,  fiparhazard 
on  marche  für  eux,  ils  le  retirent  doucemenc 
6c  ne  le  jettent  jamais  für  les  perlönnes;  aulft 
perfonne  ne  leur  fait  mal.  Si  un  Negre  ou  un 
blanc  en  avoit  maltraire  ou  tue  un , il  n’en 
faudroit  pas  davantage  pour  exciter  un  foule- 
vement  general  j ii  c’eioit  un  Negre,  ii  l'e- 
roit  affomme  für  le  champ,  ou  brüle  ; fes 
femmes,  fes  enfans  6c  tous  fes  bienr  feroienc 
confifquez;  6c  fi  c'etoit  un  blanc 6c  quonput 
le  fauver  de  la  premiere  fureur  de  ia  populär 
il  en  c.outeroit  beaucoup  ä u Nation. 

L’bißoir 


fn  Gujne'e  ht  a Cayenne,  157 

L’hiftoire  d’un  Portugals  lur  ce  fujet  eft 
to ute  recente.  Un  curicux  voulut  faire  voir 
ce  Serpent  au  Brefil , fon  bätiment  etoic  pret 
ä mettre  h la  voile,  il  prit  un  de  ces  ferpens, 
Je  mit  doucement  6c  fecretement  dans  une 
caiile,  6c  s’embarqua  avec  fa  caiffe  dans  un 
canot  de  barre  qui  le  devoit  conduire  a fa 
chalouppe  qui  l’attendoit  au-dela  des  brifans> 
6c  Je  porter  a fon  bord.  La  iner  etoit  teile 
qu’on  la  pouvoit  fouhaitter,  cependant  le  ca- 
not fit  gribou,  c’eft-ä-dire,  qu’il  tourna,  6c 
le  Portugals  fut  noye.  Les  Canottiers  ayant 
remis  leur  canot  6c  repris  la  caiffe  revinrent 
ä terre*  6c  ne  manquerent  pas  de  la  rompre 
pour  voler  les  effets  qu’iis  y croyoient  trou- 
ver.  Mais  quel  fut  leur  etonnement,  quand 
au  lieu  de  marchandifes  ils  y trouverent  leur 
Dieu ! Les  cris  ou  plutot  les  hurlemens  qu’ils 
pouiTercnt  eurent  bien-tot  appris  a tout  le 
monde  le  Sacrilegc  que  le  Portugals  avoit 
commis  , mais  comme  on  ne  pouvoit  pas 
s’en  vanger  für  lui,  parce  qu’il  ne  paroiilöit 
plus  6c  que  les  rcquins  1’avoienr  peut-etre  de- 
ja  devore,  les  Marabous  6c  le  peuple  fejet- 
terent  für  les  autres  Portugals,  pillerent  leurs 
mag  .(ins,  mafiäcrerent  ceux  qui  ne  purent  fe 
fauver  6c  fe  cacher  chcz  les  autres  Europeens, 
& on  eut  toutcs  les  peines  du  monde  a ap- 
paiier  ces  devots  irritcz;  encore  fallut  il  du 
tems  6c  des  prefens  confiderables  avant 
qu  on  put  fe  reiöudre  a les  foufliir  dans  le 
pais. 

Il  femble  qu’apres  une  pareillc  avanture  les 
Portugais  ne  devoient  plus  fonger  ä revenir  ä 
Juda,  oii  le  commerce  qu’iis  fom  leur  doic 

etre 


Hiftoire  d un 
Portugal. 


V O Y A G E $ 

etre  ä charge,  puifqu’ils  nc  changent  aucune 
marchandife  d’Europe,  mais  feulement  l’or 
qu’ils  tirent  de  leurs  mines.  11s  ont  d’ailleurs 
des  etabliflemens  puiflans  dans  Jes  Royaumes 
de  Benin,  de  Congo  6c  autres  lieux  de  cetre 
cotc  > d’oü  ils  peuvent  tirer  des  efclaves  tant 
qu’il  lcur  plait  en  echange  des  marchandiies 
d’Europe  6c  des  Indes. 

Pourquoi  donc  s’obftiner  ä un  commerce 
aufli  defavantageux  que  celui  qu’ils  font  ä Ju- 
da, ou  ils  fontexpofez  aux  avanies  qu’ils  re- 
^oivent  tous  lesjoursdes  naturels  du  pai’s , 6c 
aux  vifites  que  les  Hollandois  precendent  etre 
cn  droit  de  faire  de  leurs  bätimens,  6c  ä des 
confifcations  quand  ils  y trouvent  d’autres  ef- 
fets  que  de  l’or,  ou  quand  ils  ont  manque  ä 
payer  les  droits  qu’ils  leur  ont  impofez?  11  y 
a long-tems  que  les  Portugals  reclament  con- 
tre  ces  voleurs,  les  mcmoires  que  j’attendois 
für  cette  afraire  ne  m’etant  pas  vcnus  aflez  tot, 
ne  peuvent  etre  inferez  dans  cet  endroit  qui 
eft  leur  lieu  naturci.  Je  les  placerai  ä la  fin 
du  troifieme  volume  > afin  que  le  Public  n’en 
Pourquoi  foit  pas  prive.  Quelle  eft  donc  la  railon  qui 
les  Portugals  jes  0b]jge  £ venir  acheter  des  efclaves  ä Juda? 
efclfveTa CS Les  voici:  C’eft  que  les  Negres  des  Royau- 
J uda.  mes  de  Benin,  de  Congo  6c  autres  des  envi- 
rons  ne  vallent  abfolument  rien  pour  le  tra- 
vail.  Ils  font  läches,  6caiment  mieuxie  laif- 
fer  mourir  de  faim  ou  de  chagrin , ou  perir 
foiis  les  coups,  dont  les  Portugals  ne  leur  lent 
point  avares , que  de  travailler  j au  lieu  que  les 
efclaves  que  Ton  tire  de  Juda  font  tres  labo- 
rieux,  durs  au  travail*  plus  dociles&  moins- 
fuiets  ä fe  defefperer. 

LW 


en  Guine'e  et  a Cayenne.'  139 

L’autre  fait  que  je  vais  rapporter  eft  tout- 
ä-fait  furprenant.  Un  Anglois  nouvellement  Autrc 
debarque,  ayant  trouve  un  de  ces  Serpens  furtoire  d uö 
fon  lit > 6c  n’en  connoiflant  poinc  le  bon  na-  An£  01S* 
turel  ni  Ja  confequence  qu’il  y avoit  de  le  mal- 
traiter,  le  tua  6c  le  jetta  dans  un  coin  aupres 
de  la  chambre  qu’il  occupoit.  C’etoit  la  nuir 
6c  perfonne  ne  l’avoit  vü*  cependant  il  n’y 
avoit  point  un  demi  quart  d’heurc  que  celae- 
toit  arrive*  qu’on  entcndit  des  cris  effroyables 
autour  du  comptoir.  Le  peuple  attrouppe  fe 
mettoit  en  etat  d’enfoncer  la  porte,  encriant 
qn*un  maiheureux  impie  avoit  tud  leur  Dieu, 

Le  Dire&eur  s’etant  levc  fe  douta  außi-tot 
de  ce  que  ce  pouvoit  etre.  Le  jeune  homme 
declara  ce  qu’il  avoit  fait , ne  croyant  pas  que 
cela  tirät  a confequence.  Le  Diredfeur  le 
fit  promptement  fauver  dans  le  comptoir  des 
Franqois,  6c  alla  parier  ä ce  peuple  muti- 
ne pendant  que  l’on  fit  une  foflfe  ou  Ton  en- 
terra  ce  Dieu  mort.  II  offrit  de  faire  jufti- 
ce  du  blanc  que  Ton  accufoit*  fi  on  pou- 
voit juftifier  qu’il  eut  tue  le  Serpent,  6c  con- 
fentit  qu’il  enträt  trois  ou  quatre  Marabous 
pour  en  faire  la  recherche ; le  peuple  etant 
toujours  demeure  dehors,  les  Marabous  en- 
trerent  * 6c  comme  fi  eux-meme  euftent 
creufe  la  fofTc  oü  Ton  avoit  mis  le  Serpent, 
ils  y ailerent  tout  droit*  le  deterrerent*  6c 
auroient  faic  un  vacarme  epouventable  ii  011 
ne  les  avoit  gagnez  ä force  de  prefens.  On 
tira  la  negociation  en  longueur,  afin  d’avoir 
lc  tems  d'avertir  le  Capitaine  Protedfeur  de 
la  Nation  6c  le  Roi.  Le  Prince»  perfuade 
par  les  raifons  6c  par  les  preiens  des  An- 


I40  V O Y A r,  E $ 

glois,  fit  battre  le  Gongon,  6c  publicr  cpi’il 
ie  refervoit  la  connoiflance  6c  Ja  punition 
du  crime,  6c  en  coniequence,  que  lc  peuple 
eur  ä fe  retirer  dans  fcs  cafies.  Hobelt,  6c 
quand  tont  fut  tranquille,  les  Marabous  em- 
pörterem avec  refpedl  lc  Serpcnt,  1 allerem 
entcrrer  avec  les  ceremonies  ufitces  en  pareil 
cas. 

Si  on  lesen  veut  croire,  le  Serpent  quivint 
I es  trouver  dans  lc  moment  de  ia  bataille 
qu’ils  livrerenc  aux  Ardrenois  vir  cncore,  6c 
c'eft  celui  qu’ils  reverent  dans  le  Palais  qu’ils 
lui  ont  bäti.  II  eftde  la  prudence  des  Euro- 
peens,  ä qui  ils  debitent  ce  conte,  de  nc  les 
pas  contrarier.  On  peut  croire  que  celui 
d’aprefent  eft  de  la  race  de  ce  premier,  auf- 
fi  bien  que  tous  ceux  qui  courent  dans  le  pa'is 
aufquels  on  ne  rend  pas  tant  d’honneur  qu’& 
leur  chef , mais  que  Ton  ne  laifle  pas  de  re- 
verer,  de  carefler,  de  loger  6c  de  nourrir. 
On  s’eftime  meme  heureux  quand  quclqu’un 
de  ces  animaux  veut  honorer  une  maifon  de 
Sein  nu*on  Ta  prefence  6c  y prendre  gite.  On  lui  don- 
a des  Ws  n2  du  lait , 6c  ii  c’eft  une  femelle  qui  vcuil- 
5cri>CIJS*  lc  faire  fes  petits,  on  s’emprefle  de  lui  faire 
une  petite  cafc  oü  eile  fe  retire  pour  faire  les 
couches,  6c  oü  on  a foin  de  la  nourrir  eile 
6c  fes  enf  ns,  jufqu’ä  ce  qu’ils  foient  atfez 
grands  pour  pourvoiv  eux-memes  ä leur  fub- 
iiihnce;  alors  on  detruit  la  cale  qu’on  leur 
avoit  faire. 

En  quelque  endroit  qu’on  trouve  une  fe- 
melle dans  ce  beloin , on  lui  bätit  unecafeöc 
on  la  nourrit ; 6c  ceux  qui  fonc  allez  heureux 
pour  trouver  occafion  de  leur  rendre  ce  fer- 

vice 


en  Guinee  et  a Cayenne.  141 

vice  ne  doutent  point  qu’ils  cn  feront  magni- 
fiquement  recompenfcz,  de  quc  toutes  leurs 
afraircs  ne  manqueronc  pas  de  rcüilir  a leur 
gre. 

Tout  le  monde  fait  que  les  Terpens  peu- 
pknt  beaucoup  de  qu’ils  vivent  long-tems,  la 
terre  par  confequent  en  devroic  etre  couver- 
te,  car  ils  ne  fe  mangent  point  les  unslesau- 
tres  com  me  les  viperes  de  i’Amerique,  de  les 
habitans  ne  les  detruifent  pas.  D’ou  vient 
donc  qu’ils  ne  Tont  point  en  auflfi  grandnom- 
bre  qu’ils  lc  devroient  etre  ? Les  Terpens  noirs 
ne  kur  donnent  point  de  quartier,  de  Tans 
refpect  pour  leur  divinite,  ils  les  tuent  de  les 
mangenrj  les  cochons  en  Tom  autant , de  voi-  Les  cochons 
lä  ce  qui  en  diminue  le  nombre,  mais  aufll  <Eli  tuem  les 
il  en  coute  la  vie  a cesanimaux  quand  ils  Tont 
pris  Tur  le  fait;  rien  ne  peut  les  mettre  äcou-  mort&con- 
vert  de  la  morti  on  n’a  aucun  refpedt  pour  filiucz- 
ceux  äqui  ils  appartiennent5  fuflcm-ilsau  Roi 
ou  aux  Princes , ils  Tont  tuez  Tur  le  champde 
leur  chair  appartient  ä ceux  qui  les  ont  tucz5 
rout  comme  li  leurs  maitres  eroient  les  der- 
niers  du  peuple. 

Outrecesexecutions  qui  Te  fontfmsdiftinc- 
tion  de  tems  pendant  coute  l’annee  quand  le 
cas  y echet , il  y a un  tems  oü  ceux  qui  ont 
des  cochons  Tont  obligez  de  les  tenir  enfer- 
mez  s’ils  Te  veulent  epargner  le  clugrin  de  Te 
les  voir  tuer  Tans  profiter  de  leur  chair,  c’eit 
celui  oü  les  mils  Tont  environ  ä un  pied  hors 
de  terre.  Cesanimaux entrent  dansleschamps, 
les  fouillent  3 briTent  les  tuyaux  de  detruifent 
route  la  recolte.  C’eft  encore  dans  cc  me- 
ine tems  que  les  Serpens  reverez  Tont  ordi- 

naire- 


14^  V 0 Y A G E $ 

nairement  leurs  petits,  & c’eft  däns  les  terres 
cultivees  qu’ils  onc  accoütume  de  fe  retirer. 
Les  cochons  font  deux  grands  maux  dans  ces 
occafions , ils  brifent  le  mil , foulent  aux  pieds 
8c  devorent  les  Serpens  , il  n’en  faut  pas  da- 
vantagepour  meriter  Ia  mort;  auffi  leRoine 
manque  pas  d’envoyer  fes  valets  de  tous  cö- 
tez,  qui  exterminent  lans  mifericorde  tous  les 
cochons  qu’ils  trouvent  dehors,  8c  en  ven- 
denc  les  corps  ä leur  profic.  On  peut  croire 
qu’un  Prince  auffi  abiölu  que  le  Roi  de  Ju- 
da, ne  manque  pas  d’etre  bien  obei  dans  une 
occafion  comme  celle-lä  > ou  les  executeurs 
de  fcs  ordres  trouvent  für  le  champ  la  recom- 
penfe  de  leurs  peines. 

On  die  que  pendant  le  regne  dudernier  Roi, 
le  grand  Marabou  vit  un  cochon  qui  man- 
geoit  une  de  leurs  Divinitcz;  fon  zele  s’cn- 
flamma  d’une  etrange  maniere  a cc  fpectacle, 
il  courut  en  faire  fes  plaintes  au  Roi , 8c  lui 
remontra  fi  pathetiquement  l’enormite  de  ce 
crime  8c  les  confequcnces  qui  s’en  pourroient 
fuivre,  que  ce  Prince  prononqa  un  Arret  de 
mort  contre  tous  les  cochons  de  fes  Etats. 

L’execution  fuivit  auffi-tot;  on  fit  un  maf- 
facre  effroyable  de  tous  les  cochons  , non- 
feulement  de  ceux  qui  fe  trouverent  dans  les 
rues  8c  ä Ja  Campagne , mais  de  ccux  qui  e- 
toient  renfermez  dans  les  parcs  8c  dans  les 
maifons.  La  race  cn  alloit  etre  eteinte , lorfi- 
que  les  peuples  allerent  reprefenter  au  Roi 
que  pour  un  criminel  il  n’etoit  pas  de  fajufti- 
ce  de  punir  une  infinite  d’innocens.  On  ap- 
paifa  auffi  le  grand  Marabou , il  calma  le  zele 
du  Roi  qu’il  ayoic  enflamme,  Le  Prince  fit 

ceflcr 


en  Gutne'e  et  a Cayenne.  145 
cefler  le  mafiacre , 6c  les  cochons  qui  refte- 
rent  eurenc  ordre  d’etre  plus  Tages  6c  plus  ref- 
pettueux  ä l’endroit  des  Divinitez  du  pai’s. 

J’ai  deja  remarque  que  les  Arbres,  la  Mer 
6c  Agoye,  auflfi-bien  que  les  Fetiches,etoienC 
des  Divinitez  dont  le  pouvoir  etoit  renferme 
dans  des  bornes  aflez  ecroites;  aufli  les  of- 
frandes  qu’on  ieur  fait  font-elles  aflfez  peucon- 
fiderables.  A tous  Seigneurs  tous  honneurs* 
c’eft  un  proverbe  qui  a lieu  en  Guinee  com- 
me  dans  le  refte  du  mondc,  parce  qu’on  en 
reconnoit  la  juftice  egalement  par  tout. 

Le  Serpent  eft  ä Juda  une  Divinite  d’un 
ordre  excellent  6c  Tuperieur  ä toutes  les  au- 
trcs,  il  fe  mele  de  tout,  on  a recours  ä lui 
pourles  confeils,  pour  les  maladies,  pour  les 
pluyes,  pour  le  beau  tems,  pour  la  guerre, 
pour  le  commerce,  pour  les  recoltes,  pour 
les  mariages.  Aufli  les  offrandes  qu’on  lui  fait 
auffi-bien  que  les  facrifices  ne  Tont  pas  bor- 
nez  ä des  boeufs  6c  ä des  beliers  , ni  ä des 
painsdfc  mil , des  fruits  ou  quelque  anneau  d’or. 
Le  grand  Sacrificateur  preferit  fouvent  une 
quantit6  confiderable  de  marchandifes  pre- 
ejeufes , des  barils  de  bouges,  de  poudre* 
d'eau  de  vie,  des  hecatombes  de  boeufs,  de 
moutons,  de  volailles;  quelquefois  memes 
des  Sacrificcs  d’hommes  6c  de  filles  qu’on  e- 
gorge  ä Ton  honneur.  Cela  depend  de  la  fan- 
taifie  de  ce  Sacrificateur , des  befoins  ou  il 
fetrouve,  de  Ton  avarice;  car  tout  cela  tour- 
ne  ä profit,  le  Serpent  fe  contente  de  quel- 
ques volailles  ou  de  quelques  moutons , il  n’a 
que  faire  des  creatures  humaines  ni  des  mar- 
ctundiles,  cellcs  que  Ion  euledaos  fesappar- 

temens 


144  V O Y A G E S 

temcns  n’y  demeurent  qu’autant  de  tems  qu’ii 
en  faur  au  grartd  Sacrificareur  pour  les  faire 
enlever,  fans  que  les  infenfcz  qui  les  onr  of- 
fenes s’en  apperqoivent : ce  qui  lui  eft  d’au- 
tant  plus  aile  qu’ii  n’eft  permis  ä perfonne  de 
s’approcher  de  ce  repaire  qu’en  Compagnie 
des  Marabous,  6c  apres  en  avoir  obtenu  6c 
achete  la  permiftion. 

Tel  eft  i’aveuglement  de  ce  pauvre  peuple 
d’autant  plus  ä plaindre  qu’ii  n’en  veut  paslörcir  > 
6c  qu’ii  fembleplus  aimerladure  fervitude  oü 
le  demon  6c  fes  minitf  res  le  retiennent , que 
la  liberte  des  enfans  de  Dien,  que  les  Minif- 
tres  de  l’Evangiie  lui  ont  offen  tant  de  fois, 
fans  avoir  jatnais  pü  faire  ouvrir  les  yeux  a pas 
un  d’eux. 

Le  culte  du  grand  Serpent  eft  confie  ä 
une  famille,  dont  le  grand  Sacrificateur , qui 
eft  un  des  Grands  de  1’Etat,  eftle  chef.  Tous 
les  autres  Marabous  dependenc  de  lui , re$oi- 
vent  fes  prdres , lui  obeiilent. 

Outre  les  hommes  6c  les  fern m es  de  cette 
famille,  on  enleve  tous  les  ans  un  certain 
nombre  d 1 jeunes  fiiies  pour  les  conläcrer  au 
Serpent,  c’eft  pour  rordinaire  quand  le  mil 
commence  ä lörrir  de  teire,  que  les  ancien- 
Commcnt  nes  pretreftes  font  leurs  recrues.  Elles  for- 
fii!CVC  tent  ^es  ma^ons  qu’elles  occupent  ä quelque 
qu’on  veot  diftance  de  Xavier  für  les  huic  heures  du  foir 
confacrerau  armees  de  bons  batons,  eiles  viennentdansla 
Serpent  ville  com  me  des  furies,  elles  fe  feparent  en 
bandes  de  vingt  ou  trente  , courans  dans  tous 
ies  quarriers,  crians  cornrne  des  poftedees, 
Nigo  Bo  di  na  me  , c’cft- ä-dire  ,prends  5 attrape 5 
& dies  enlevent  touteslespecites  filles  qu’elles 

trou- 


en  Güine'e  et  a Cayenne,  i 4^ 

trouvcnt  hors  des  maifons  depuis  Tage  dehuit 
ans  jufqu’ä  douze.  II  ne  faut  pas  craindre 
qu’on  les  erVempeche»  on  fe  mettroitendan- 
gerd’etreafTomme  par  ces  furies,qui  dans  ces 
occafions  font  foutenues  par  des  troupes  de 
Marabous  qui  les  fuivent.  II  eil  vrai  qu’dlcs 
n’cntrent  point  dans  les  maifons  ni  dans  les 
cours;  eiles  ne  forcent  ni  les  portes  ni  lesmu- 
railles,  mais  eiles  prennent  toutcequifetrou- 
ve  dehors,  Sc  auHR  tot  ellcs  conduifcnr  ces 
enfans  hors  de  Ja  yiUe  dans  les  maifons  oü  ei- 
les demeurent*  & oü  il  y a des  endroits  pour 
renfermer,  inftruire  Sc  tmrquer  ces  petites 
creatures.  Elles  ont  pourtant  la  politeffe  d’a- 
vertir  les  parens  afin  qu  ils  ne  foient  point  en 
peine  de  leurs  enfans:  Sc  comme  les  parens 
fe  font  fouvent  un  honneur  d’avoir  de  leurs 
enfans  confacrez  lau  Serppnt,  ils  les  mettent 
a la  porte  de  leurs  maifons,  afin  qu’dlesfoienc 
enlevees  Sc  confacrees  ä ce  pretendu  Dieu. 

Elles  courent  ainfi  par  tont  Je  Royaume, 
leurs  courfes  durent  pour  l’ordinaire  i?.nuirs, 
ä moins  qu’elles  n’ayent  plütöt  rcmplilenom-  * 
bre  de  celles  qu’on  veut  confacrer  au  Serpent 
cette  annee-lä.  Quand  elles  ne  font  pas  af. 
fez  heureufes  pour  le  remplir  dans  ce  terme, 
elles  continuent  leurs  courfes  jufqu’ä  ce  qu’ii 
le  Ibit. 

Lorfque  ces  enfans  font  renfermez  dans 
ces  maifons,  elles  les  traitent  avec  douccur 
pendant  quelques  jours,  leur  enfeignent  les 
aanfes  Sc  1 es  chanfons  qu’elies  doivent  fqa-  v 
voir  pour  honorer  le  Serpent,  Sc  puis  elles  les 
marquent.  Cela  fe  fait  en  leur  dechiquetant  Commcnt 
touc  le  corps  avec  de  petites  pointes  de  fer , ^ “^clu  e 

Jome  11 , G qui  n ails# 


1^6  V O Y A G E $ 

qui  leurs  font  des  incifions  qui  reprefentent 
des  fieurs,  des  animaux,  6c  furtout  des  fer- 
pens.  On  peut  croire  que  cela  ne  fe  fait  pas 
fans  douleur  6c  fans  que  ces  enfans  repandenc 
beaucoup  de  larmes  6c  de  fang,  6c  qu’ilsn’a- 
yent  la  fievre  , mais  ces  cruelles  megeres  n’ont 
aucune  compaffion  de  leurs  cris  & de  leurs 
douleurs  j eiles  y ont  paffe,  il  faut  que  les  au- 
tres  y paffent,  6c  comme  perfonne  n’ofe  ap- 
procher  de  ce  lieu,  il  n’y  a point  de  fecours 
a efperer  ni  ä attendre. 

Il  eft  vrai  qu’elles  ont  des  remcdes  infailli- 
bles  pour  guerir  promptement  ccs  playes  fans 
que  les  cicatrices  s’efacent  jamais;  ces  enfans 
paroiffent  alors  vetus  d’un  fatin  noir  mouche- 
te  qui  fait  un  affez  bei  effet,  6c  qui  eft  une 
parure  qui  marque  qu’iis  font  confacrez  au 
Serpent,  ce  qui  leur  actire  le  refpedt  de  tout 
le  monde  6c  leur  donne  de  grands  Privileges, 
fur-tout  de  faire  enrager  leurs  maris  quand  il 
s’en  trouve  d’affez  fols  pour  fe  charger  de  ces 
fortes  de  femmes,  car  eiles  font  fiercsauder- 
nier  point  j elles  iont  infolentes,  parefleufes, 
dies  n’obeiffent  que  quand  il  leur  plait,  ne 
font  que  ce  qu’elles  veulent  6c  regardent  leurs 
maris  plutöt  comme  leurs  efclaves  que  com- 
me leurs  maitres,  qui  n’ofent  leur  Comman- 
der quoi  que  ce  feit,  les  reprendre  ni  les  me- 
nacer,  encore  moins  les  corrigcr ; s’ils  l’a- 
voient  fait,  ils  pourroient  s’attendre  de  voir 
fondre  für  eux  une  nuee  de  ces  megeres , qui, 
le  baron  a la  main,  leur  apprendroient  ä n’y 
plus  retourner,  6c  iis  feroienr  heureux  s’ils 
ne  leur  cn  coütoit  pas  la  vie. 

On  n’a  dans  tous  les  tems  qu’unfeulexem- 

ple 


hn  Guinü'e  et  a Cayenne.  147 

ple  d’un  homme  qui  ait  eu  aflez,  de  refolution  Hiftoire 
6c  de  bonheur  pour  corriger  fa  femme  fans  d’un  Negrc 
cn  avoir  etc  puni.  Cct  homme  avoit  une  fern-  ^uß^une" 
me  de  ce  caradere,  il  en  avoit  foufFert  une  Femme con* 
infinite  d’incartades , 6c  avoit  etc  pr£s  d etre  ^ 
aflomme  plulieurs  fois  par  les  compagnes  de  SerPcnu 
fa  megere;  il  s’avifa  un  jour  de  la  conduire, 
fous  un  pretexte  fpecieux , dans  un  comptoir 
d’Europeens.  Des  qu’elle  y fut  entree,  il  fit 
fermer  ia  porte  6c  propofa  de  la  leur  vendrei 
Je  marche  tut  bien-tot  conclu  , parce  qu’il 
convint  de  la  donner  pour  le  premier  prix 
qu’on  lui  en  ofTroit.  Elle  avoit  d’abord  te- 
moigne  de  la  fermete,  croyant  que  ce  n’e- 
toit  qu’un  jeu  pour  lui  faire  peur,  maisquand 
eile  vit  que  les  Commis  Fempoignerent  6c 
que  le  marqueur  s’approcha  avec  la  marque 
toute  rouge  6c  le  papier  huile  pour  Feltem- 
per, fon  courage  Fabandonna,  la  peurlaprit, 
eile  s’echappa  des  mains  de  ceux  qui  la  te- 
noient,  fe  jetta  aux -pieds  de  fon  maii,  les 
embralTa,  les  arrofa  de  feslarmes,  6c  luipro- 
mit  de  lui  etre  ä Favenir  fi  obei (Tante  6c  fi 
refpedueufe,  qu’il  n’auroit  jamais  le  moindre 
fujet  de  fe  plaindre.  Le  mari  fut  long-tems 
inexorable,  la  femme  s’adreflöit  aux  Com- 
mis , 6c  les  prioit  d’interccder  pour  eile } ei- 
le prenoit  le  Serpent  a temoin  de  la  fincerite 
de  fes  promeffes , eile  jura  a la  fin  de  ne  ja- 
mais parier  a perfonne  de  ce  qui  fe  paffoit, 

6c  fit  les  plus  grands  fermens  qu’on  peut  exi- 
ger  dans  le  pa'is.  A la  fin  le  Diredeur  qui 
etoit  ami  du  mari,  6c  qui  etoit  convenu  de 
cette  fceneavec  lui,  parla  en  fa  faveur,  6c 
s’offrit  d’etre  caution  pour  cette  pauvre  fem- 
G 2 " sie. 


148  V O Y A G E S 

me.  Le  mari  fe  laifta  enfin  touchcr,  par- 
donna  le  patte,  5c  regüt  le  Direfleur  pour  Ja 
caution  de  fa  femme.  II  la  ramena  donc  bien 
contrite  ä fa  maifon , & eut  lieu  dans  la  fuite 
d’etre  contenc  de  fa  conduite;  maiscetexem- 
ple  eft  unique.  Je  reviens  a ces  jeunes  fiiles 
que  Ton  a confacrees  au  grand  Serpent. 

Apres  qu’elles  font  parfaitement  gueries  5c 
qu’on  leur  a enfeigne  les  danfes  5c  les  chan- 
fons,  qui  font  une  partie  du  culte  qu’elles  doi- 
vent  rendre  au  Serpent,  on  leur  die  que  c’eft 
cettc  Divinite  elle-meme  qui  lesatouchees  Sc 
marquees;  5c  quoi  qu’elles  foient  perfuadees 
du  contraire,  il  faut  qu’elles  le  croyent  ou 
faflent  femblant  de  le  croire.  On  leur  dit  en- 
core  que  fi  eiles  difent  ce  qui  s’eft  paffe  pen- 
dant  qu’elles  ont  ete  dans  cette  maifon,  le 
Serpent  les  ira  enlcver,  5c  les  fera  brulertou- 
tes  vives,  Commc  tous  les  Negres  aiment  la 
vie,  5c  que  ceux  de  Juda  plus  que  tous  les  au- 
tres  ne  craignent  rien  tant  que  la  mort,  on 
eft  für  que  la  crainte  de  la  mort,  5c  a’une 
mort  aulfi  cruclle  que  celle  dont  on  les  a me- 
liacees,  leurfermera  entierement  la  bouche, 
malgre  la  demangeaifon  naturelle  que  ce  fexe 
a de  parier. 

On  les  ramene  alors  a la  maifon  de  leurs 
parens , on  prend  pour  cela  une  nuit  obfeure, 
on  les  met  für  le  feuil  de  la  porte,  5c  on  leur 
dit  d’appeller  leurs  parens.  Ceux-ci  ne  man- 
quent  pas  de  les  venir  recevoir,  de  les  intro- 
duire  dans  la  maifon,  de  lescareller,  5c  quoi 
qu’ils  iachent  parfaitement  comme  les  chofes 
fe  font  paffees,  ils  font  femblant  de  croire  ce 
que  leurs  enfans  leur  difeat,  5c  d’alier  remer- 

cid 


en  Guinea  et  a Cayenne.  T49 
der  le  Serpent  d’avoir  faic  Fhonneur  ä leura 
flies  de  I es  avoir  admifes  ä fon  fervice  6c  de 
les  avoir  marquees  a fon  coin. 

Quelques  jo  jrs  apres  les  vieilles  Pretrefle3 
viennenc  demander  aux  parens  In  depenfe  que 
leurs  enfans  ont  fait  dans  la  inaifon  ou  eiles 
ont  ete  pendant  leur  abfencc.  Elles  la  taxent 
comme  il  leur  plait  6c  toujours  fort  haut;  il 
il  ne  faut  pas  penfcr  a vouloir  en  rien  rabat- 
tre.  Les  hotcs  de  SuifTe  6c  d’Allemagne  ne 
font  pas  fi  inexorables,  on  double  la  fomme 
ou  on  la  triple,  6c  il  la  faut  payer.  Le  plus 
für  6c  le  plus  court  eft  de  payer  promptement 
6c  de  bonne  grace. 

Quand  ccs  Pretreffes  ont  amafie  tout  cc 
qu’elles  ont  juge  ä propos  d’exiger  pour  ln 
nourriture  6c  inftrucftion  de  ces  jeunes  fil les, 
dies  en  font  une  part  pour  le  grand  Sacrifica- 
teur,  un  autre  pour  les  Marabous,  6c  parta- 
gent  le  rede  entre  eiles  avec  la  fidelite  6c  Fe- 
gaüte  que  Fon  admiroit  autrefois  dans  lesFli- 
buftiers  de  FAmerique. 

Ces  flies  demeurent  chez  leurs  parens,  eN 
les  fe  rendenc  de  tems  en  tems  ä la  maifon  ou 
eiles  ont  ete  confacrees,  6c  y repetent  les 
danfes  6c  les  chanfons  qu’elles  y ont  apprifes , 

6c  quand  eiles  font  en  äge  d’etre  mariees , cc  Mariage 
qui  eft  pour  Fordinaire  ä quatorze  ou  quinzc  dl1  ScrPent 
ans,  on  fait  la  ceremonie  de  leur  mariage  a-  i«cCoSä^ 
vec  le  Serpent.  Les -parens  qui  fe  tiennent  crees. 
infiniment  honorez  decette  alliance,  donnent 
ä leurs  flies  les  pagnes  les  plus  belles  6c  tous 
les  ajuftemens  qu’ils  peuvcnt  felon  leurs  mo- 
yens.  On  les  conduit  en  ceremonie  ä la  mai- 
fon du  grand  Serpent,  6c  quand  la  nuit  eft 
* G 3 ve* 


7 5$  V O Y A G E % 

venue,  on  les  dcfcend  dcux  ou  trois  ä h fois 
dans  une  fofte  qui  a des  fouterains  ä droitedc 
ä gauchc,  ou  Ton  die  qu’il  fe  trouve  deux  oa 
trois  Serpens  comme  Procureurs  du  grand 
Serpent;  pendant  qu’elles  y font,  les  vieillcs 
PretrcfTes  & celles  qui  doivent  f-ufti  etre  ma- 
riecs,  danfent  & chantent  au  fon  des  inftru- 
mens  autour  de  cette  foffe,  mais  a une  dif- 
tance  a ne  pouvoir  ni  voir  ni  entendre  cequi 
fe  pafle.  Quand  eiles  y ont  paffe  une  heure, 
on  les  en  retire,  6c  pour  lors  cllcs  font  regar- 
dees  comme  femmes  du  grand  Serpent.  On 
die  qu’outrc  les  Serpens,  il  y a d’autrcs  ani- 
maux  plus  capables  du  mariage  que  ces  repti- 
les;  & en  efFet,  il  y a bien  de  ces  filles  qui 
ne  fortene  pas  de  ce  trou  auffi  vierges  qu’elles 
y etoient  entrees , & qui  mettent  au  jour  au 
bout  du  terme  marque  par  la  nature , autre 
chofe  que  des  Terpens.  JLe  jour  etant  venu , 
on  reconduic  ces  filles  mariees  en  ceremonie 
chez  leurs  parens,  6c  pour  lors  elles  font 
tout-ä-fait  aggregees  au  corps  des  Pretrefies* 
elles  joüiffent  de  leurs  Privileges,  participcnt 
aux  ofFrandes  qu’on  fait  ä leur  mari  Serpent, 
6c  li  elles  en  trouvent  un  autre  de  leur  efpe- 
ce,  elles  ne  fe  font  pas  beaucoup  prefTerpour 
leprendre,  6c  pour  Tordinaire  elles' le  font 
enrager,  car  ce  pauvre  mari  eft  obüge  de  les 
rcfpecter,  de  les  fervir,  de  leur  parier  ä ge- 
noux,  de  les  lailFer  vivre  ä leur  fantaifie,  6c 
de  leur  abandonner  tout  ce  qui  eft  dans  la 
maifon;  on  appelle  ces  femmes  des  Beta . 
Malgre  cela , ii  eft  rare  qu’elles  n’en  trouvent 
pas,  furtout  quand  elles  font  heiles,  car  les 
bcll$s  font  eftimees  partout,  6c  fans  etre  des 

Beta.  > 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  15z 

Beta , elles  n’ufent  que  trop  fouvent  au  pou- 
volr  de  ces  Pretreffes.  Combien  y a-t-il  de 
maris  en  Europe  qui  gemiflent  fous  la  tiran- 
nie  des  Beta  qu’ils  ont  fait  la  folie  d’epoufer  ? 

Quand  elles  ne  Tont  pas  allez,  heureufes  poar 
eela,  dies  vendent  leurs  faveurs  ä qui  lesveut 
acheter. 

Le  grand  Sacrificateur  eft  le  Chef  d’une 
nombreufc  famille  divifee  en  plufieurs  bran- 
ches,  dont  tous  les  mäles  ont  leprivllege  d’e- 
tre  da  corps  des  Marabous.  11  eft  aife  de  les 
connoitre  par  les  cicatrices  dont  ils  ont  le 
corps  tout  couvert  j on  les  leur  fait  avec  la 
pointe  d’un  couteau  quand  ils  font  jeunes,ou 
avec  de  petits  ferremens  comme  ceux  dont 
on  fe  fert  pour  marquer  les  pccites  filles.  Ils 
ne  font  point  diftinguez  des  autresNegrespar 
leurs  habillemcns : ce  qu’ils  ont  de  plus , c’eft 
de  pouvoirs’habiller  comme  les  Grands  quand 
ils  en  ont  1c  moyen. 

Le  grand  Sacrificateur  6c  les  Marabous  n’on  t Rcy 
point  de  bien  affedtez  ä leurs  emplois,  ilstra- jcs  Mai*-” 
fiquent  comme  les  autres , ils  font  riches  quand  bous. 
ils  ont  du  bonheur  6c  de  Fadrefle  dans  leur 
negoce,  quand  la  nombre  de  leurs  femmes, 
de  leurs  cnfans  6c  de  leurs  efclaves  les  mettenn 
en  ctat  de  faire  valoir  beaucoup  deterres,d’e- 
lever  grand  nombre  de  beftiaux,  de  porter 
beaucoup  de  imrchandifes  dans  les  marchez. 
qui  fe  dennent  dans  6c  dehors  le  Royaume, 

6c  d en  amener  beaucoup  de  capiifs,  für  la 
vente  delquels  ils  font  un  profit  confiderable. 

Mais  leur  revenu  le  plus  clair  6c  le  plus 
grand,  confifte  dans  Finduftrie  qu’ils  ont  d’a- 
bufcr  de  la  credulite  6c  de  la  iimplicite  du 
G 4 peu* 


l$l  V O Y A G E S 

peuple  auquel  ils  font  croire  tout  cc  qu’ila 
veulerit  & dont  ils  extorquent  * par  une  infi- 
nite de  fourberies,  des  prefens>desoffrandes> 
des#Sacrifices  pour  le  grand  Serpent  6c  pour 
les  autres  Divinitez  qui  n’en  peuvent  faire  au- 
cun  ufage , 6c  qui  tournent  ainfi  au  profit  de 
ces  fourbes.  Les  chofcs  vont  quelquefois  fi 
Iqin^  que  Jcs  famillcs  font  quelquefois  entie- 
rement  ruinees  pour  aiTouvir  i’avarice  de  ces 
malheureux. 

Les  gens  fages  & les  Grands  * qui  fe  pi- 
quent  plus  que  les  gens  du  commun  d’etre 
des  efprits  forts,  ou  pour  parier  plus  julle* 
d’avoir  peu  ou  point  de  religion,  font  per- 
fuadez  que  leurs  Marabous  font  des  trompeurs 
6c  des  fripons>  ils  l’avoüent  meme  auxblancs 
qui  font  de  leurs  amis,  mais  ils  f<  nt  obligez 
d’agir  com  me  s’ils  etoient  veritablement  dans 
les  fcncimens  du  vulgaire,  de  crainte  de  paf- 
fer pour  des  impies,  & que  les  Marabous 
n’excitcnc  quelque  tumulte  contre  eux,  dans 
lequel  ils  coureroient  rifque  d’etre  affommez 
ou  biülez. 

11  n’y  a gueres  de  peuple  plus  fuperftiticux 
que  celui  de  Juda,  c’eft  une  fuite  naturelle  de 
fon  ignorance.  Quelque  pauvre  que  foit  un 
pere  de  famille,  il  eft  rare  qu’il  laifle  paffer 
un  j our  fans  faire  des  facrifices  ou  des  offran- 
des  ä ces  Dieux  que  nous  avons  marque  ci- 
devant,  qui  font  les  Dieux  de  toute  la  Na- 
tion , 6c  ä ceux  qui  font  particuliers  a chaque 
famille  & ä chaque  individu  qui  la  compofe. 

Dieux  du  Ces  Divinitez  du  bas  etage  font  les  Fetiches, 
appdicf  fe-  en  0nr  tolltes  les  efpeces  6c  de  toutes 
tiehes,  les  figuresj  les  plus  extravagantes  font  les  plus 

ref- 


EN  GurNE'fi  ET  A CAYENNE.  Ijj 
refpeftables.  Cc  iont  pour  l’ordinaire  des  pe- 
tirs  marmoufets  de  terre  rouge  ou  noire  de 
cinq  ou  fix  pouces  de  hauteur,  ils  lesmettenc 
ä Ja  tete  & ä la  queue  de  leurs  chamns,  aux 
portes  de  leurs  maifons,  dans  leurs  chambres, 
dans  leurs  cours , dans  leurs  parcs  ä cochons> 
dans  leurs  pouliers;  le  diable  ä ce  qu’ils  cro- 
yent,  feroit  des  dcgats  efroyables  par  tout, 
s’il  n’etoic  arrete  par  ces  Divinitez.;  ce  font 
pour  eux  des  gardiens,  des  fauve-gardes5  üt 
qui  ils  fe  croyent  redevablesdu  bien  qu’ils  onc, 

6c  d’etre  ä couvert  des  malheurs  qu’ils  crai- 
gnenr.  Les  Marabous  les  entretiennent  foi- 
gneufement  dans  ces  foiles  idees,  parce  qu’ils 
profitent  feuls  des  offrandes  &c  des  facritices 
qu’ils  leur  tont  faire  ä ces  marmoufets. 

On  peut  dire  que  fi  les  Marabous  de  la  co- 
tedu  Senegal  font  adroirs  ä volcr  le  bien  des 
Negres  Mahometans  par  le  moyen.  de  leurs 
Grigris , ceux  de  Guinee,  6 c furtout  de  Ju- 
da , ne  leur  cedent  en  rien  pour  depouiller 
ceux-ci  par  le  culte  des  Fetiches  6c  des  autres 
Divinitez  du  pais. 

La  plus  grande  ceremonie  qui  fe  faital’hon- 
neur  du  S'erpent,  eft  la  proceiTion  folemnelle 
apres  le  Couronnement  du  Roi.  C’eft  Ja  me- 
re  du  Roi  qui  y prefide.  Tfois  mois  apres  il 
s’en  fait  une  autre  ou  le  Roi  alTifte  en  per- 
fönne.  Outre  ces  deux  procefüons,  qui  ne  proccföon 
fe  font  qu’une  fois  pendant  chaque  regne,  il  ä Phonneup 
sen  fait  une  chaque  annee,  oü  leGrand’Mai«  du  *iand 
tre  de  la  Maifon  du  Roi  prefide  par  fon  or-*crEcnL 
dre5  ä moins  qu’il  n’arrive  quelque  calamite 
pubüque,  comme  des  fecherefifes  ou  des  pluyes 
cxtiaordinaircs«  des  peftes  ou  autres  maladies 
& 5 ,qui 


254  V O Y A G t 5 

qui  crtiportcnt  bcaucoup  de  monde,  il  faut 
que  le  grand  S’erpent  fe  contentedu  cultejour- 
r.alier  que  1 es  Marabous  & 1 es  Beta  lui  ren- 
dent,  qui  confrfte  en  des  chanfons  &desdan- 
fcs  que  Ton  fait  en  fon  honneur  cniuiportant 
fa  nourriture  avec  les  prefens  6c  les  offrandes 
du  peuple. 

Ce  bon  animal?  qui  n’a  que  la  plus  petite 
partie  des  vivres  6c  des  offrandes  qu’on  lui 
porte,  vit  en  repos  dans  fa  maifon,  6c  laifte 
vivre  les  autres  dans  les  leurs.  Comme  le 
Doge  de  Gennes,  il  eff  toujours  chez,  lui# 
on  eft  toujours  (ur  de  l’y  trouver,  aveccette 
difference  toutefois  que  ce  Prince  fort  quel- 
quefbis  de  fon  Palais  cn  vertu  d’un  decret  du 
Senat  6c  accompagne  delaSeigneurie,  aulieu 
que  le  pauvre  Dieu  Serpent  eft  entierement 
prive  de  ce  privilege.  Aufii  dit*on  qu’il  eft 
•fort  gros,  6c  on  n’en  doit  point  douter  puifi« 
qu’il  eft  fi  fedenraire.  Je  m’etonne  que  parmi 
fes  Officiers  il  n’y  ait  point  de  Medecin  qui 
Poblige  ä faire  un  peu  plus  d’exercice. 

Le  Chevalier  des  M.  * * * s’etant  trouve  ä 
k proceffion  que  Ton  fait  ä Thonneur  du  Ser- 
pent apres  le  couronnement  duRoi,  jelavais 
Tapporter  teile  qu’il  la  laiffee  dans  fcs  memoires 
& en  donner  feftampe  teile  qu'il  la  defiinee 
avec  beaucoup  de  l'oin.  Eile  fe  fit  le  1 6.  A- 
vril  17251. 

La  Cafe,  la  Maifon,  le  Palais,  leTemple 
du  grand  Serpent,  car  töus  ccs  noms  font 
ftnonimes  pour  les  batimens  oü  löge  ce  Dieu 
bete,  font  a une  demie  lieue  ou  environ  ä 
POüeft  de  la  ville  de  Xavier.  Le  ehern  in  qui 
y conduit  eft  ians  concredic  le  plus  grand  du 
• Royau* 


*'73* 


K Rade  des  yazsseausc  G.  40  *,  Mousquetazres 

B . Rente s des  Tiiisseazuc  sur  /e  bord  H . zo  Trornpcttes 
de  la  Coste  I . zo  Tambours 

D . eilos  yuee  du  Grand  Serpentr 
V^  .Le  peuple  assis 
J \Six  chasse  Cccquins  avec  letcrs 
Baguettes 


K . zo  Th  et es 

L . iz  Temmes  duRoy  Borftznt  des 

presens  au  Serpervt 
lA.Rrcmier  l'alet  de  Chambre  du 
Rat/ 


N.  zo  Tompetfes 

O . 40*dlousyuetaz7'es 

P zo  Tambours 
Q zo  T/ules 

R . iz  Temmes  du  Ryy  Rorta/ts 
des  Vurres  poiir  be  Verpönt' 

S . 3 TVains  du  Roy 


T.  %yHaztre  des  Cenemonies 
V.  40  *s/fousoicetazres 

X . zo  Tambours 

Y.  zo  Trompettes 

Z . zo  T/utes 

1 . jz  Temmes  du  Roy  Tortant 
/es  presens  de  sa  mere 


2.  To is  yu/ets  Rortazit  io  Chaise 
de  la  ^ tte/9e  du  Roy 
3 .Treis  CXains  du  Roy 
4.. Ta  dUere  du  Roy 
5.3  Domes  du  Baiais 
6. llusiyue  du  Serail par  des 
Temmes 


7.  G/und  Sacrt/flcateur 
8.40  lyfToicsyuetazres 


en  Guinee  et  a Cayenne,  isj 
Royaume,  quoi  qu’il  s’enfaillcbeaucoupqu’ii 
foit'  aufli  large  que  nos  grands  chemins  de 
France.  S’il  etoit  pave  de  grandes  pierres  ä 
joints  inccrtainsj  je  croirois  qu’il  a cte  copie 
für  les  reftes  de  cesanciens  chemins  Romains 
qu’on  voic  encore  cn  Italie,  qui  font  droits, 
tirez  a la  ligne  6c  fort  etroits;  ce  qui  marque 
que  Ics  voitures  dont  on  fe  fervoit  autrefois 
ctoient  fort  erroites.  Tel  cft  le  chemin  qui 
conduit  de  Xavier  ä la  maifon  duSerpent.  II 
feroit  inutile  qu’il  fut  plus  large , il  fuffic  qu’il 
y puifle  p.fler  cinq  ou  fix  hommes  de  front; 

6c  ä l’cgard  des  voitures  , elles  demandenten- 
corc  moins  de  largeur.  On  ne  fe  fert  ni  de 
chariots  * ni  de  carofles,  les  perfonnes  qui  ne 
peuvent  ou  ne  veulent  pas  aller  ä pied , fe 
font  porter  dans  un  hamac  für  la  tete  dedeux 
Nrgres.  Ces  voitures  n’embaraflcnt  gueres 
Jes  chemins  j nous  en  parlerons  dans  la  iuite. 

On  a foin  de  faire  favoir  dans  tout  le  Ro-  Marche  de 
yaume  le  jour  que  ces  proceffions  fe  doivent laProcclIivll# 
faire,  les  peuples  qui  s’y  rendent  en  foule, 
rempliroient  tellement  les  chemins  qu’il  feroit 
impoffible  d’y  paffer  fi  on  n’avoit  pas  foin  de 
les  faire  ränget. 

Pour  cet  effet,  un  nombre  de  chafTe-ca-  chafl*. 
quins  avec  de  grandes  baguettes  ä la  mainco<luia** 
marchent  ä la  tete,  ils frappent aufli impitoya- 
blcment  que  des  vSuifTes  ou  des  Archers  de 
ville  für  ceux  qui  ne  fe  rangent  pas  aflez,  vite> 
pour  ies  conttnir  dans  le  refpect  6c  empecher 
qu’ils  ne  troublent  la  ceremonie.  On  oblige 
I es  curieux  6c  les  fpedlateurs  a s’alTeoir  für 
leurs  talons,  6c  ä demeurer  dans  le  filenceöc 
recueillemenc. 

G 6 Qua*;- 


V O Y A G E £ 

Moufque-  Quarante  Moufquetaires  le  fufil  für  l’epaule, 
taires.  ayant  iear  Capitaine  ä la  tete,  marchent  cn- 
fuite  quatre  a quarre. 

Trompettes.  A unediflanceraifonnable  mirche  leTrom- 
pctre  major,  fuivi  de  vingt  Trpmpettes  fon- 
nans  de  leur  mieux. 

Tambours.  Apres  !es  Trompettes  viennent  vingt  Tam- 
bours precedcz  du  Tambour  major,  ils  bat- 
tent  de  toutes  leurs  forces ; il  faut  etre  fait  a 
ce  bruit  pour  n’en  etre  pas  etourdi. 

Fiutcs.  Les  Flutes  fuivent  les  Tambours,  ils  font 
auffi  au  nombre  de  vingt,  Sc  font  precedez 
de  leur  Chef.  Tons  ces  inftrumens  font  de  la 
niufique  de  la  Chambre  du  Roi,  & fe  font 
entendre  tantöt  les  uns  apres  les  autres,  Sc 
tantot  tous  cnfembl'e. 

Femmes du  On  voit  enfuite  douzc  femmes  du  Roi  de 
Roi  pouamia  troifieme  clafle  deux  ädeux,  quiiontchar- 
espiccns.  g^es  des  prefens  que  le  Roi  envoye  au  Scr- 
pent.  Ce  font  des  Bouges,  de  Teau  de  vie, 
des  pieces  de  toille,  d’Indiennes  Sc  de  foye. 
Valet  de  Le  premier  Valet  de  chambre  du  Roi  fuic 
Chambre  ces  femmes,  il  eft  vetu  comme  les  Grands, 
uKoi‘  fes  pagnes  trainent  a terre,  il  marche  fcul  la 
canne  ä la  main  Sc  la  tete  nue. 

Trompettes.  Apres  lui  viennent  vingt  Trompettes  mar- 
chant  trois  de  front  & fonnant. 

Moufque-  Quarante  Moufquetaires  le  fufil  für  Tepau- 
raires.  je5  marchant  ä quarre  de  front,  fuivent  les 
Trompettes. 

Tambours  Apres  les  Moufquetaires  viennent  vingt 
& flutes.  Tambours,  Sc  apres  cux  vingt  Fiutcs,  lesuns 
Sc  les  autres  vont  trois  ä trois. 

Femmes  du  Douzc  femmes  du  Roi  fuivent  ces  deux 
Roi  ponam  troupes  a cj[cs  pont  auffi  de  la  troilieme  clafle, 

ACS  V1VXCS«  * o- 


tN  Guinee  et  a Cayenne.  557 

6c  portent  für  leurs  tetes  de  grandes  corbeil- 
les  de  jonc  remplies  de  vivres  que  le  Roi  en- 
yoye  au  Scrpent. 

Apres  ces  femmes  viennent  trois  nains  du  Nain£  ^ 
Roi,  ces  petites  creatures  font  vetues  com-R0x." 
me  les  Grands,  on  aftedte  meme  que  leurs 
pagnes  trainent  beaucoup,  ce  qui  les  fait  pa* 
rohre  encore  plus  petirs. 

Le  grand  Maitre  des  ceremonies  paroit  a-  Maitresdes 
pres  les  Nains,  il  eft  vetucomn\e  les  Grands,  ceremonies. 
il  a des  pagnes  magnifiques  trainantes  ä terre, 
la  tete  nue  Sc  une  canne  ä la  main. 

Il  eft  fuivi  de  quarante  Moufquetaires,  de  Autrcs 
vingt  Tambours,  vingt  Trompettes  & vingt  Moufque- 
Flutesj  ces  trois  troupes  marchent  comme  pCVtcs’Ta°m " 
les  precedentes  & font  grand  bruit.  bouis’öc 

Douze  femmes  du  troifieme  rang  les  fui-F1£t(^ 
vent  Sc  portent  les  prefens  quela  mere  du  Roi  la  Vnerc  du 
fair  au  Serpent.  Roi. 

On  voit  enfuite  trois  valets  de  la  mere  du  son  fau- 
Roi  qui  portent  fon  fauteuil  j celui  qui  mar-^uil. 
che  le  premier  a le  doflier  du  fauteuil  attache 
a fes  epaules,  & les  deux  qui  fuivent  foutien- 
nent  les  pieds. 

Trois  autres  Nains  du  Roi,  habillez  com- La Princeflc 
me  les  premiers,  fuivent  le  fauteuil  & prece-  cnpeifcnnc. 
dent  de  quelques  pis  la  Princefle  mere  du 
Roi,  qui  marche  feule,  une  canne ä la  mainj 
eile  eft  magnifiquement  habillee,  fes  pagnes 
trainent  ä terre,  eile  a la  tete  couverte  d’un 
chapeau  de  jonc  tres-bien  travaille. 

Eile  eft  fuivie  de  trois  des  premieres  Da-  Sa  fuite. 
mes  du  Palais  fuperbement  vetues  j mais  nue 
tete. 

Apres  ces  Dames,  les  femmes  Muficien-  Muficicnnes# 
G 7 nes 


VöYAGES 

nes  du  Palais  viennent  en  trois  corps  comme 
la  mufique  des  hommes,  c’eft-ä-dire,  des 
Tambours,  des  Trompettes  6c  des  Flutes. 

Le  grand  Le  grand  Sacrificateur  les  fliit  apres  quel- 
iaai£catcnr.  que  dillance?  il  eft  nue  tete,  une  canne  ä la 
main,  habille  comme  les  Grands  6c  tr£s  ma- 
gnifiquement,  c’eft  lui  qui  ferme  la  marche  , 
n’y  ayant  derriere  lui  qu’une  compagnie  de 
quarante  Moufquetaires  6c  quelques  ChafTe- 
coquins  pour  cmpecher  la  foule  du  peuple 
qui  pourroit  troubler  Tordre  de  la  marchc  de 
la  proceflion. 

Le  Chevalier  des  M.***  qui  fe  donna  la 
peine  de  compter  ceux  8c  celles  qui  aflifle- 
rent  ä cette  ceremonie  comme  a&eurs,  y 
trouva  deux  eens  foixante  6c  fix  hommes,  8c 
cenc  foixante  6c  feize  femmes,  ce  qui  fait  en 
• tout  quatre  eens  quarante-deuxperfonnes,qui, 
marchoient  aflez  eloignez  les  uns  des  autres  9 
ce  qui  faifoic  qu’il  etoit  facile  de  les  comp- 
ter. 

A mefure  que  differentes  troupes  arrivoient 
au  Palais  du  Serpent  fans  entrer  dans  la  cour, 
ellesfe  profternoient  le  vifage  contre  terrede- 
vant  la  porte , battoient  des  mains  , fe  jet- 
toient  de  la  poulliere  für  la  tete,  6c  pouf- 
foient  des  cris  de  joye  que  Ton  auroit  pu 
prendre  pour  des  hurlemens  affreux. 

Les  Muiiciens  6c  Mulicicnnes  rangez  des 
deux  cötez  faifoient  un  bruiteffroyable,  6c  les 
Moufquetaires  faifoient  des  decharges  conti- 
nueiles,  pendant  que  les  femmes,  chargees 
des  prefens  du  Roi  6c  de  la  meie,  rangeesen 
haye  dans  la  premiere  cour,  artendoient  que 
la  Princefle  y füt  entree  6c  qu’elle  eüt  mis 

euere 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  15^ 

cntre  les  mains  du  grand  Sacrificateur  1 es 
prefens  du  Roi  & les  fiens.  Elle  etoic  ai- 
dee  dans  cetre  fonöion  par  Ie  premier  Valet 
de  chambre,  le  Mairre  des  ceremonies  6c  ies 
trois  Dames  du  Palais,  qui  furent  les  feules 
perfonnes  qui  eurent  l’honneur  d’entrer  dans 
renclos  du  Palais  du  Serpent. 

Je  ne  trouve  point  dans  mes  Memoiresque 
cette  Princefle  vit  le  Serpent.  J’ai  de  bonnes 
raifons  pour  croirc  qu’elle  ne  fut  point  admife 
a fon  audience , eile  falua  avec  refpedt  le  pas 
de  la  porte  de  fon  appartement,  6c  en  demeu- 
ra  lä>  6c  comment  auroit-elle  pü  pretendre 
d’avoir  plus  de  privilege  que  fon  fils,  lui  qui 
n’enire  pas  meme  dans  la  premiere  Salle,  6c 
qui  fait  fes  complinuns  au  Serpent  par  le  ca- 
nai  du  grand  Sacrificateur,  qui  lui  fort  d’in- 
terprere,  6c  qui  lui  rapporte  en  fecret  les  re- 
ponfes  vrayes  ou  faufles  que  le  Serpent  daigne 
faire  aux  demandes  que  le  Prince  lui  fait  faire? 

Apres  la  reception  des  prefens,  la  procef* 
fion  reprit  le  chemin  de  la  Ville  dans  le  me- 
ine ordre,  avec  la  meme  gravite  6c  le  me- 
me filence  qu’on  etoit  venu.  Chofe  etonnan- 
te  que  dans  une  ceremonie  oü  il  y avoit  cent 
fbixante  6c  feize  femmes,  qui  ne  iönt  pas  plus 
muettes  dans  ce  pais-lä  que  dans  le  refte  du 
monde  , on  n’entendit  d’elles  que  le  bruit 
qu’elles  faifoient  avec  leurs  inftrumens.  Je 
compte  que  ce  que  je  viens  de  dire  ä l’hon- 
neur  du  fexe  babillard  , fera  ma  paixaveccel- 
les  qui  fe  font  plaintes  de  ceque  j’avois  parle 
d’elles  avec  trop  de  fincerite. 

Dans  la  procelfion  ou  le  Roi  fe  trouve 
trois  mois  apres  fon  couronnemcnt?  il  occu- 

pe 


’l60  V O Y A G E S 

pe  lc  pofte  que  fa  mere  a occupe  da  ns  ce2Ie- 
ei.  II  n’y  a aucune  difference,  excepte  qu’il 
eft:  fuivi  par  les  cinq  premiers  Prnees  de  fon 
Etat,  6c  que  tous  les  prefens  font  a luij  ils 
lui  appartiennent  auffi  tous  dans  toutes  les  au- 
tres  proceflions.  Le  Grand  qui  y prefide  cn 
fön  nom  n’eft  fuivi  que  de  deux  Capitaincs. 
A tous  Seigneurs  tous  honneurs.  Tout  Je 
refte  fe  paffe  comme  nous  l’avons  marqueci- 
devant. 

Proccflion  \ I]  fe  fait  encore  tous  les  ans  une  proceffion 

U Riviere.  ^ l’Eufrate.  C’eft  la  principale  riviere  du  pais 
qu’on  regarde  comme  une  Divinite.  Mais 
comme  eile  eft  moindrequelegrand  Serpent, 
qui  eft  fans  contredit  la  premicre  6c  la  plus 
confiderablc ; aufli  le  culte  qu’on  rend  acet- 
te  riviere  eft  bien  moindre.  Quarante  Mouf- 
quetaires  font  ä la  tete,  6c  font  luivis  dedix- 
huitfemmes  du  troifieme  ordre  du  Palais  qui 
portent  les  prefens  du  Roi.  Le  grand  Mai- 
tre  des  ceremonies  qui  y prefide  de  la  partdu 
Roi  vient  feul  apres  les  fern m es,  il  eft  ac- 
compagne  de  fa  mufique  di  vifee  en  trois  corps, 
6c  compofee  de  vingt  Tambours,  vingt  Trom- 
pettes  6c  vingt  Flutes.  Le  grand  Sacrifica- 
teur,  accompagne  des  Maräbous,  fe  trouve 
für  le  bord  de  la  riviere,  il  rc$oit  1 s prefens 
que  le  Roi  fait  au  Fleuve,  il  jette  dedans,  a- 
vec  les  ceremonies  fuperftideufesufiteesen  pa- 
reil  cas,  la  part  qui  con vient  a cette  Divini- 
te, c’eft-a  dire,  quelques  poignees  de  ris,de 
mahis  6c  de  mil,  6c  garde  le  refte  6c  ce  qui 
ne  peut  convenir  qu’aux  Miniftres  de  ce  Dieu, 
donc  en  qualite  de  Chef  il  a la  meilleure 
parc, 


La 


en  Guinea  et  a Cayenne.  \6i 

La  proceflion  qu’on  fait  ä la  mer , eft  ä 
peu  pres  la  meme  chofe  que  celle  de  Ja  rivie- 
re;  i’apneau  d’or  qu’on  y jette  eft  des  plus 
minces. 

Pour  ce  qui  eft  des  Arbres&  d’Agoye,  on 
ne  fait  point  de  proceftions  a leur  honneur. 
Ceux  qui  en  ont  befoin  les  honorent  en  leur 
particulier,  ou  mertent  leurs  oftrandres  entre 
les  mains  des  Marabous , qui  fovent  trop  bien 
leur  metier  pour  furcharger  de  biens  ces  Di- 
vinite70  qui  deviendroient  d’un  abord  trop 
difficile  fi  eiles  devenoient  trop  riches. 


CHAPITRE  VII  r. 

Mostirs  c '7  Cofawnes  du  Roy  atme  deJtidA» 

/VN  a vu,  par  ce  que  j’ai  dit  danslesCha- 
pitres  precedens  > bien  des  chofes  qui  mar- 
quent  une  bonne  partie  des  mceurs  & des  coü- 
tumes  des  peuples  de  ce  Royaume.  Je  vais 
rapporter  tout  de  fuite  ce  qui  m’a  echape  ou 
qui  n’a  pu  etre  place  commodcment  dans  le 
fil  du  difcours. 

J’ai  dit  en  paftant  que  les  Negres  de  Juda  T anc 
etoient  ignorans  > je  le  repete  ici , &c  dois  a-  des  Ncgrcs 
jouter  qu’ils  le  lont  plus  qu’on  ne  peut  fe  l’i-  de  Juda, 
maginer:  en  voici  une  preuve  evidente.  Ils 
ignorent  abfolument  la  maniere  de  compter 
les  anneesj  les  mois,  les  femaii  ^;  les  plus 
habiles  parmi  eux,  ne  favent  pas  quel  äge  ils 
ont.  Quand  on  leur  demande  quel  äge  ont 
kurs  enfans,  ils  repondent>  il  eft  ne  quand 

UQ 


l6t  VoYAGES 


Marches 
4c  Juda. 


) 


Juge  de 
Police« 


un  tel  Diredteur  eft  arrive.de  France,  ou 
quand  ii  eft  parti  pour  y retourner.  Si  on 
veut  favoir  dans  quel  tems  de  l’annee  , ils  di- 
fent,  c’eft  dans  lc  tems  qu’on  ferne  ou  qu’on 
recueille  le  ris  ou  le  mahis.  Apres  une  re- 
ponfe  fi  inftru<ftive>  c’eftaux  Curieux  ächer- 
cher  dans  quelle  annee  le  Dire&eur  eft  arrive 
ou  s’en  eft  retourne,  <5c  dans  quel  mois  on 
ferne  ou  recueille  le  ris  ou  le  mahis.  Voilä 
les  epoques  für  lefquelles  roule  toute  leur  cro- 
nologie*  il  ne  ltur  en  faur  pas  demander  da- 
vantage.  Ils  connoiffent  pourtant  parfaite- 
ment  bien  le  cours  des  lunaifons,  dans  quel 
tems  ils  doivent  faire  leurs  labours  & leurs 
femailles.  Ils  favent  cncore  que  de  quatre 
jours  Tun,  c’eft  un  jour  de  marche. 

Ce  marche  fe  tient  dans  differentes  places 
de  la  Ville  de  Xavier.  Ii  s’en  tient  encore 
un  de  fept  en  fept  jours  dans  la  Provinced’A- 
ploga.  Ce  marche  eft  celebre*  on  y voit 
pour  Tordinaire  cinq  ou  fix  mille  Marchands  . 

On  auroit  de  ia  peine  ä trouver  en  Europe 
des  marchez  mieux  reglez  & mieux  polieez, 
il  ne  s’y  paffe  aucun  defordre;  les  Marchands 
diflerens  &c  les  differentes  marchandifes  font 
feparez  les  uns  des  autres,  chacun  a fon  quar- 
tier marque  & fous  peine  de  confifcation  il 
n’eft  pas  permis  aux  Marchands  de  s’etablir 
dans  un  autre  quartier  que  celui  qui  lui  eft 
marque;  les  acheteurs  marchandent  tant  qu’il 
leur  plait,  mais  il  faut  que  ce  foit  fans  bruit> 
fins  fraude , fans  fupercherie.  Pour  contenir 
tout  dans  le  devoir , le  Roi  entretient  un  Ju- 
ge  de  police , qui  accompagne  de  quatre  va- 
lets  armez,  rode  fans  celfe  dans  tous  les  quar- 
tier* 


en  Guinl'e  et  a Cayenne.  163 
tiers  du  marche,  cntend  les  plaintes  des  ver>- 
deurs  6c  des  acheteurs,  prononce  fommaire- 
ment  6c  fouveraincment  für  Jeurs  differens} 

6c  fait  arreter  6c  vendre  für  !e  champpouref- 
claves,  ceux  qui  fonc  furpris  en  volanc  ou  en 
troublant  la  paix  6c  la  tranquilite  des  Mar- 
chands. 

Outre  cet  Officier,  11  y a un  Grand  du 
Royaume  nomme  Conagongla •>  qui  eft,  com- 
me  je  Tai  die  ci-devant,  viliteur  des  Mon- 
noyes  ou  des  Bouges,  Elles  doivent  etre  en- 
filees  jufqu’au  nombre  de  quarante  pour  faire 
une  Tocque.  II  vifite  exadtement  toutes  les 
cordes , 6c  s’ii  s’en  trouve  auxquelles  il  man- 
que  feulemenc  une  Bouge , il  la  confifque  für 
le  champ  au  profit  du  Roi  6c  au  fien. 

Lcs  femmes  du  Roi  de  la  troifiemc  clafle  ^pannkw* 
ont  un  quartier  fepare,  elles  y vendent  plu-  de  jonc. 
fieurs  fortes  de  marchandifes , 8c  für  tout  des 
panniers  de  jonc  tresfins  6c  tout-ä-fait  bien  tra- 
vaillez.  On  peut  toucher  les  marchandifes  5 
mais  fous  peine  de  la  vie  ou  de  la  liberte,  il 
eft  defendu  de  toucher  les  Marchandes. 

Les  environs  des  marchez  font  bordez  de  Gargotien. 
petites  baraques  occupees  par  des  Gargotiers, 
qui  donnent  ä manger  pour  de  l’argent  a ceux 
qui  s’adreffent  ä eux,  maisils  ne  peuvent  ven- 
dre autre  chofe  que  de  la  viande,  foit  bceuf, 
cabrites,  cochons  ou  chiens. 

Que  la  chair  de  chien  ne  falle  mal  au  cceur 
ä periönne,  eile  n’eft  pas  feulement  cn  uf:ge 
chez  les  Negresj  eile  l’eft  chcz  nos  Sauvages 
de  PAmerique  Septentrionale.  Un  chien  gras  On  mangc 
roti  ou  bouilli , eft  la  meilleure  piece  d’un  re-  -cns 
pas,  Aufli  quand  les  Sauvages  veulent  aver-cn  Afic1^ 

tir 


tn  Amcri* 
que. 


1^4  V O Y A G E $ 

tir  ceux  qu’ils  ont  invite  qu’il  eft  tems  de  fe 
mettre  a table,  ils  difent  fimplcment  Ie  chien 
eft  cuit.  C’eft  pour  cela  que  Von  voit  dans 
les  marchez  de  la  cöte  de  Guinee  un  grand 
nombre  de  chiens  gras  attachez  deux  ä deux  , 
que  ceux  qui  s’appliquent  ä ce  negoce  y ame* 
nent  pour  les  tables  des  gens  delicats.  Mais 
ft  rexemple  des  Sauvages  6c  des  Negres  ne 
ne  fuffit  pas  pour  perfuader  ä nos  Europeens 
delicats  que  la  chair  de  chien  eft  delicate,  fuc- 
culente  6c  de  bon  gout > peut-ecre  que  Tex- 
emple  des  Chinois  fera  ce  que  l’exemple  des 
Negres  6c  des  Ameriquains  n’aura  pü  faire. 
Or  nous  voyons  dans  les  meilleures  relations 
que  nous  avons  de  ce  vafte  Empire,  que  ces 
peuples  ft  polis,  ft  delicats,  ft  fenfuels,  re- 
gardent  la  chair  de  chien  commeundes  mcil« 
leurs  mets  qu’on  puifte  fervir  iurune  table  de- 
licate. Et  pourquoi  ne  pas  manger  du  chien, 
puifqu’on  mange  avec  plaifir  du  cochon  do- 
meftique,  animal  le  plus  (ale  qu’il  y ait  au 
monde , qui  ä caufe  de  fa  falete  6c  des  ordu- 
res  de  toute  efpcce  dont  il  fe  nourrit , ctoit 
interdit  aux  Juife  par  la  Loi  de  Dieu?  On 
regarde  comme  des  morceaux  dignes  de  la 
bouche  des  Rois  6c  des  Princes,  le  fanglier, 
Ie  dedans  des  beccaifes , 6c  mille  autres  cho- 
fes  de  cette  nature,  contre  lefquelles  l’ufage 
feul  empeche  le  coeur  de  fe  foulever.  Les 
plus  grands  Seigneurs  Tartares  ne  font-il  pas 
tuer  des  chevaux  , des  poulains,  des  änons 
pour  regaler  leurs  amis?  Un  peu  d’exercice 
formeroit  l’habitude  de  manger  des  chiens  6c 
des  chats.  Et  ft  les  Medecins  ordonnent  des 
bouillons  de  chair  de  vipere,  6c  des  viperes 

me* 


en  Guine'e  et  a Cayenne, 

meine  en  guife  d’anguilles,  nepeut-onpas  ef- 
perer  qu’on  trouvera  dans  la  fuite  quelques 
fecours  pour  la  Tante  dans  la  chair  des  chiens. 
Qui  en  intrcduira  l’ufage?  Un  homme  qui 
fc  laifleroit  mourirde  faim  pendant  qu’ilpour- 
roit  fe  nourrir  de  chiens,  ne  meriteroit  pas 
de  vivre. 

J’ai  vü  plufieurs  fois  etant  ä TAmerique, 
nos  Negres  Aradas  8c  autres  > acheter  des 
chiens  quand  ils  vouloient  regaler  lcurs  amis. 
J’ai  vü  des  chiens  entiers  rötis,  j’en  ai  vü 
qui  etoient  bouillis  dont  l’odeur  etoit  tres 
bonne.  J’ai  eu  envie  d’en  goüter,  8c  je  ne 
ferois  pas  demeure  für  mon  appetit,  Ti  je  n’a- 
vois  apprehende  qu’on  ne  m’eütappelle  man- 
geur  de  chien , comme  les  Negres  qui  n’en 
mangent  point  ne  manquent  pas  d’appeller 
ceux  qui  cn  mangent. 

Qiioi  qu’il  en  foit,  car  mon  deflein  n’efl: 
pas  d’introduire  Pufage  de  manger  des  chiens, 
ce  Tont  des  animaux  fideles,  dociles,dont  on 
tire  de  grands  fervices.  Ces  chaircuitiers  Ne- 
gres ne  peuvent  vendre  que  de  la  viande,  8c 
comme  la  viande  feule  ne  fuffit  pas  pour  fai- 
re un  repas,  il  y a d’autres  baraques  ä cötede 
celles-ci  oü  des  femmes  vendent  du  pain  j el- 
les  en  ont  de  ris,  de  mil,  de  mahis,  de 
coulcous,  6c  d’autres  oü  Ton  vend  du  pito. 
J ai  dit  ci-devant  que  c’etoit  une  efpece  de 
bierre  d’affez.  bon  goüt,  rafraichifTante,  qui 
n’enyvre  point.  On  vend  du  vin  de  palme 
dans  d’autres , 8c  de  l’eau  de  vie  dans  d’au- 
tres. 

Ceux  qui  veulent  faire  un  repas,  commen- 
cent  par  payer  d’avance  la  viande,  le  pain, 

& 


1 66  VOYAGES 

& la  liqueur  qu’ils  veulent  avoir ; o n nc  con- 
noit  pas  le  credit  en  ce  pais-lä,  le  quart 
d’heare  de  Rabelais  n’y  fait  jamais  de  querei- 
le ; on  paye  avant  d’avoir  la  marchandife,  de 
quand  on  Ta*  on  va  la  mangcr  on  Ton  juge 
ä propos. 

Äichcflcs  des  Ces  marchez  font  tres-bien  fournis,  on  y 

taarchez.  trouve  des  hommes  a acheter  , des  femmes, 
des  enfans,  des  boeufs,  des  moutons,  des  ca- 
brites,  des  chiens,  des  poules  de  pluheurs 
efpeces,  des  iinges  6c  autres  animaux  j des 
Toilles  d'Europe  de  toutes  fa$ons,  des  In- 
diennes,  des  foiries,  des  epiceries,  des  por- 
celaines , de  l’or  cn  poudre  6c  cn  lingots , des 
menillcs  ou  bijoux  d’or,  d’argent,  deeuivre# 
de  fer  & d’ivoire,  en  un  moc,  de  toutes  for- 
tes  fortes  de  marchandifes  d’Europe,  d’Afri- 
que  6c  d’Afie;  du  fer  en  barre  6c  travaille* 
& le  tout  ä tres-bon  compte  j ce  qui  eft  fur- 
prenant,  vü  que  les  Marchands  achetent  ces 
marchandifes  de  la  deuxieme  6c  troifieme 
main,  6c  qu’ils  les  vont  troquer  fouvent  ä 
trois  6c  quatre  eens  lieues  de  chez  eux.  Les 
bouges  ou  Tor  au  poids , font  les  monnoyes 
courantes  j comme  ii  ne  s’y  fait  aucun  crcdit> 
les  Marchands  n’ont  point  de  livres. 

Ce  font  les  hommes  qui  vendent  les  efcla- 
ves;  tout  le  reite  eft  entre  les  mains  des  fem- 
mes, foitpour  vendre,  foitpour  acheter.  Nos 
Marchandes  du  Palais  pourroient  cncore  aller 
ä l’ecole  de  ces  Marchandes  Noires  , il  n’y 
en  a point  au  monde  qui  fcachent,  comme 
eiles > fjrfeire  6c  vanter  leurs  marchandifes, ■ 
dies  font  d’une  attention  merveilleufe  für  les 
payemens,  auffi  les  hommes  s’en  rapportent- 


EN  GUINE  6 ET  A CaYENNE.  l6j 

ils  entierement  ä leur  habiletc5  ä leur  fgavoir 
faire,  & ils  ont  raifon. 

Les  droits  que  le  Roi  pergoit  für  ce  qui  fe  Maniere  de 
vend  Sc  s’achete,  font  une  partie  trcs-confi- lcver  lcs 
derable  de  fon  re  venu.  Je  ne  trouve  pas  qu’il  u 
lesdonne  ä forfait  ä des  Fermiers,  il  eft  per- 
fuade  que  ces  gens  tyranniferoient  fon  peuple 
pour  faire  bons  les  deniers  de  leur  Ferme  6c 
pour  s’enrichir  par  fon  moyen,  & que  cela 
nuiroit  infiniment  au  commerce  de  fes  fujets5 
6c  le  pourroit  pcut-etre  ruiner  tout-ä-fair, 
comme  nous  ne  le  remarquons  que  trop  dans 
bien  des  endroits.  II  a des  Officiers  qui  re- 
$oivent  fes  droits  Sc  qui  les  portent  dans  fes 
coffres  fans  autres  frais  que  leurs  appointemens. 

Je  ne  pretens  pourtant  pas  affurer  que  leur 
fidelitc  foit  a toute  epreuve.  Ils  font  hom- 
mes,  ils  aiment  le  bien  paflionnement , ils 
font  fripons  par  nature.  La  peine  fuit  le  cri- 
me fans  remiilion  des  qu’ileft  connu , la  moin- 
dre  cft  la  confifcation  du  corps  du  coupable, 
de  toute  fa  famille  & de  tous  fes  biens;  on 
vend  le  Receveur,  fes  femmes,  fes  enfans  Sc 
feseffetsj  letout  auprofic  du  Prince,  qui  par 
ce  chätiment  politique  remplit  fes  coffres,  fe 
dedommage  avantageufement  du  tort  qu’on 
lui  a fait.  Sc  contient  fes  Officiers  dans  leur 
devoir.  Cette  maxime  n’eft  point  du  tout 
barbarc , eile  marque  au  contraire  une  con- 
duite  fage,  eclairee  & digne  d’etre  mife  en 
pratique. 

Lorfqu’un  pere  de  famille,  qui  a plufieurs  Loi  cicJü 
enfans  males5  vient  ä mourir,  c’eft  l’aine  qui  icVfucc^ 
berite  des  qualitex  & des  dignitez  dont  le  pe-  lions* 
rc  a joui  s il  heute  encore  des  femmes  de  fon 

pere. 


*68  V O Y A G E $ 

pere  , & s’en  fert  comrae  de  edles  qu’il  peut 
avoir  epoufees } il  n’y  a que  fa  propre  mere 
8c  la  mere  de  Ton  pere  qui  foient  exemptes 
de  cette  loi.  N’en  deplaife  ä ceux  qui  Tone 
introduite,  eile  me  paroit  des  plus  barbares  , 
mais  eile  eft  regue  8c  pratiquee  dans  le  pai s, 
il  n’y  a que  le  Chriftianifme  qui  la  puifle  a- 
broger.  Elle  fe  pratique  parmi  les  Grands 
commeparmi  lepeuple,  il  n’y  a qu’une  cho- 
fe  ä quoi  il  ne  font  pas  obligez,  c’eft  de  ne 
point  abattre  ni  brüler  la  maifon  oü  le  pere 
de  famille  eft  mort,  8c  qu’il  ne  letir  eft  pas 
permis  de  faire  mourir  ni  de  facrifier  aucun 
de  Ieurs  efclaves  8c  des  femmes  du  defunt, 
comme  on  le  fait  ä la  mort  du  Roi.  Jl 
faudroir  pour  le  faire,  avoir  une  permiftion 
du  Roi,  qui  a des  raifons  pour  ne  l’accorder 
jamais,  ou  rout  au  plus  tres  rarement. 

,i  Ce  qu’ils  obfervent  inviolablement  a la 
le  mort  de  leurs  peres,  c’eft  d’etre  douze  - Lü- 
nes entieres  fans  habiter  la  maifon  du  defunt, 
8c  de  s’abftenir  pendant  le  meme  tems  de 
jouVr  de  fes  femmes.  Pendant  ce  tems  i!s 
vont  loger  autre  part,  ils  quittent  les  habil- 
lemens  qu’ils  ont  accoütume  de  porter,  & 
ne  fe  couvrent  que  de  pagnes  d’herbes  fans 
aucuns  bijoux,  c’eft-ä-dire  , qu’ils  ne  portent 
ni  bagues,  ni  Colliers,  ni  bracelets.  C’eft-la 
leur  deuil , il  n’eft  permis  a qui  que  ce  foit  de 
donner  atteinte  ä cette  Loi,  ou  en  diminuant 
le  tems  du  deuil , ou  eil  le  diftinguant 
en  grand  8c  petit  dueil,  comme  on  fait  en 
bien  des  endroits  de  l’Europe , oü  il  femble 
qu’on  s’ennuye  bien  plus  vite  qu’on  ne  faifoit 
ÄUtrefois  de  pleurer  la  mort  de  fes  proches 

pa* 


en  Guine'eet  a Cayenne.  169 

parens,  ou  d’en  donncr  des  marques  ä Texte- 
rieur,  ä moins  qu’on  ne  veuille  croire  qu’il  y 
a dans  notre  conduite  moderne  plus  de  bon- 
ne  foi,  6c  qu’on  a juge  qu’il  ne  falloit  plus 
tronaper  le  monde  par  ces  apparences,  6c  qu’il 
etoit  ä propos  de  faire  connoitre  qu’on  eft  bien 
plütöt  confole  qu’on  ne  l’etoit  dans  ces  tems> 
ou  le  grand  deuil  duroit  une  annee  entiere  6c 
le  pecic  autant. 

Les  grands  Seigneurs  font  enterrer  leurs  Maufble« 
peres  dans  une  galerie  que  Ton  bäcit  expres,  des  Graud* 
le  corps  mort  eft  au  miiieu ; on  met  für  Ja 
fofTc  le  bouclier , larc  6c  les  fleches , 6c  le 
fahre  du  defunt,  6c  on  les  environne  de  fes 
Fetiches  6c  de  quantite  d’autres  de  Ia  famille. 

Plus  le  nombre  eil  grand , plus  le  maufolee  eft 
digne  de  refpedh  Quoi  qu’ils  fe  fervent  tous 
de  fufilsöc  depiftolecs,  on  ne  voit  point  qu’ils 
cn  mettent  für  les  iepultures,  pcuc-etre  qu’ils 
regrrdent  ces  armes  comme  ecrangeres  6c 
nouvelles  ä la  Nation,  au  lieu  que  les  autres 
etant  tres  anciennes  dans  le  pais,  leur  fonc 
plus  d’honneur , 6c  mai  quent  davantage  la  bra- 
voure  des  defunts. 

Quoi  qu’il  (oit  tres  vrai  que  le  commerce  Privileg« 
du  pais  fe  fafle  ordinairement  fans  credit,  il  d.cs  creaa- 
y a cependant  des  occafions  oü  il  s’en  fair.  II  y a cia'* 
dans  ce  paisd’aufTi  mauvais  payeurs  qu’ailleurs. 

Les  Princes  ont  täche  d’a^  porter  remede  a 
ce  mal , en  permectant  au  creancier  de  pren- 
dre  fon  debiteur  6c  de  le  vendre,  & rocrae 
fes  femmes  6c  fes  enfan  , fi  fes  femmes  6c  Ca 
perfonne  ne  fuffifent  pour  faire  lafommedont 
il  eft  redevable.  (jette  Loi,  toute  dure  qu’el- 
le  paroiffe,  eft  tres  ancienne  j eile  etoit  en  u- 

Tome  IL  H fa- 


Loi  cn  fa- 
?cur  des 

ftcaacicrs. 


170  V O Y A G E S 

fage  chez  les  Juifs  & chez  bien  cTautres  Na- 
tions,  6c  fi  on  s’avifoit  de  la  meitre  en  vi- 
gueur  en  Europe,  eile  tiendroit  dansledevoir 
bien  des  gens  qui  empruntent,  quoi  qu’ils 
f^achent  fort  bien  qu’ils  n’auront  jamais  le 
moyen  de  payer. 

Mais  en  voici  une  autre  für  la  meme  ma- 
tiere  qui  me  paroit  plus  favorable  pour  les 
crcanciers,  perfonne  n’en  eft  exempt,  pas 
meme  le  Roi  ni  les  Grands.  Si  apres  avoir 
dcmande  juiqu’ä  trois  fois  en  prefence  de  te- 
moins  fa  dette  ä une  perfonne  que  Ton  ne 
peut  arreter  ni  vendre , l'oit  ä caufe  de  la  qua- 
lite , de  fes  charges  ou  de  läpuitlance,  eile 
neglige  ou  refuie  de  payer,  le  creancier  eft 
en  droit  d’arreter  le  premier  efclavequ  il  trou- 
ve  fous  fa  main , lans  s’embaraiier  ä qui  il 
appartient,  füt-il  au  Roi,  6c  ä plus  forte  rai- 
lonäquelque  autre  que  ce  puifie  etre,  excep- 
te  s’il  appartient  aux  Blancsqui  ne  (bnt  point 
fuiets  ä cette  Loi.  Il  luffit  qu’il  ait  affez  de 
force  pour  Tarreter  6c  le  conduire  chez  lui, 
apres  avoir  dit  tout  haut  6c  en  prelence  de 
temoins,  j’arrete  cet  efclave  ä la  cabeiche, 
c’eftä-dire,  ä latete,  ou  furle  compte  d’un 
tel  qui  me  doit  teile  fomme.  Alors  celui  ä qui 
Tefclave  appartient  eft  oblige  de  payer  la  fem- 
me  s’il  veut  retirer  fon  efclave,  6c  cela.  dans 
Jes  vingt-quatre  heures,  ä faute  dequoi  celui 
qui  Ta  arrete  le  peut  vendre  en  payement  de 
fa  dette,  fi  le  prix  de  l’efclave  eft  fufhfanr.  A- 
lors  le  maitre  de  l’efclave  devient  creancier 
de  celui  a la  cabefche  duquel  l’elclave  a etc 
faih  Pour  l’ordinaire  les  creanciers  bi<  n ap- 
pris  ne  failiflenc  desefclaves  que  de  perfonnes 


en  Guinee  et  a Cayenne.  17p 

puiflances,  etant  bien  fürs  qu’ils  aurom  bien- 
tot  leurs  recours  6c  fe  feront  aifement  payer 
de  celui  pour  lequel  ils  ont  ete  obligez  de  pa- 
yer. Si  le  prix  d’un  elclave  ne  futiit  pas,  il 
eft  permis  au  creancier  d’en  iailir  autant  qu’il 
lui  en  faut  pour  remplir  fa  dette  eruiere. 

Cecte  coutume  pallee  en  L01  dans.le  Ro- 
yaume  de  Juda,  adu  bon  6c  du  muuvais,  6c 
ex  pole  fouvent  les  perfonnes  riches  6c  puif- 
fantes  ä payer  les  dettes  d’autrui. 

La  pcine  du  Talion  eft  fort  cn  ufage  dans 
ce  pais;  oeil  pour  ceil,  denc  pour  dentj  ii 
femble  qu'ils  ayent  emprunte  cette  Loi  des 
Juifs.  Les  meurtriers  lont  punis  de  moit  j ii 
arrive  tres  rarement  que  le  Roi,  a force  de 
follicitations  , commue  leur  peine  en  celle 
du  banniflement  perpetuel  hors  de  fetat , c’eft- 
ä-dire,  ä etre  vendus  aux  Blancs,  quilestran- 
fporcent  en  Amerique,  d’oü  ii  neft  pas  en- 
core  arrive  quTil  foic  revenu  perfonne.  La 
peine  des  criminels  s’erend  lür  tous  leurs  biens, 
qui  de  droit  font  confifquez  au  profir  du  <oi, 

6c  commc  leurs  femmes  6c  leurs  enfans  ea 
font  partie,  6c  fouvent  la  plus  conliderable, 
ces  pauvres  gens  fe  crouvent  pums  pour  un 
crime  auquel  ls  n’ont  point  de  pirt. 

Si  on  faifoit  mourirles  voleurs,  ilyalong-  Puirtion  da 
tems  que  le  pais  n’auroit  plus  cPhabicans , car  v^ieur* 
tout  le  monde  s’en  mele , 6c  on  eft  fort  ex- 
pert dans  l’art  de  voler , de  cacher  le  vol , 6c 
de  fe  fauver.  Ce  que  j’ai  dit  dans  les  Cha- 
pitres  precedens,  doit  avoir  con  aincude  ces 
Vtr  tez.  On  ne  lailTe  pas  cependanr  de  rha- 
tier  les  voleurs  quand  ils  ibnt  allez  betes 
Jtl  2 p^ur 


1JI  V O Y A C E s 

pour  Pe  laiffer  prendre.  La  peine  ordinairc 
qu’on  lcur  inflige  eft  1’ePclavage. 
deines  des  A l’egard  des  incendiaires,  ils  font  brülez 
Jflccn'  iaires’ vifs,  comme  ceux  qui  ont  attente  ä Phon« 
neur  du  Roi  en  abuPanc  de.  Pes  Pemmcs. 
Heureux  quand  on  leur  tourne  Je  vifage  en 
bas  afin  que  la  fumee  les  etouffe  plütot. 

11  ne  Paut  pas  s’imaginer  qtic  les  Negres 
de  Juda  ayent  une  application  fi  forre  pour 
leur  commerce  ou  pour  Ja  culture  de  leurs 
terres,  qu’ils  ne  donnern  aucun  moment  ä 
leur  plaifir^  un  des  plus  grands  qu’ils  puiflent 
rafton  des  prenare  eft  le  jeu.  On  Pqait  & on  convient  que 
Kcgrespour  fi  on  donnoit  au  jeu  feulement  le  tems  qui 
ie;e«.  eft  necefläire  pour  delaffer  Pefprit  , il  n?y 
auroitrien  de  criminel  ni  de  reprehenfible  dans 
le  jeu  \ mais  c’eft  fouvent  Pavarice  qui  engage 
les  joüeurs  ä perdre  leur  tems  ä cet  excrcice, 
LesChinois,  qui  Pont  läns  contredit  les  plus 
avares  de  tous  les  hommes , Pont  aufli , a ce 
qu’on  dit,  les  plus  grands  joüeurs,  leur  paP- 
fion  Pe  tourne  en  fureur  quand  la  Port  une  ne 
leur  eft  pas  Pavorable.  Apres  qu’ils  ont  per- 
du tous  leurs  biens,  ils  joiient  leurs  Pemmes 
Sz  leurs  enPans  , & Pi  le  malheur  cominue  de 
les  pourPuivre,  ils  Pe  pendent.  II  fcmble  que 
des  gens  qu’on  s cforce  de  nous  donner  pour 
des  modeles  de  prudence,  devroient  Pe  pen- 
dre  avant  d’engager  dans  le  dernier  des  mal- 
heurs,  les  perPonnes  qui  leur  doivent  etre  ies 
plus  cheres. 

Les  Negres  de  Juda  aiment  le  jeu  ä la  Pu- 
reur,  c’eft-ä-dire,  autant  que  des  Chinois, 
mais  ils  nVn  viennent  jamais  ä l’extreme  Pu- 
reurde  Pependre.  Ils joüent  leurs  biens,  leurs 
j fern- 


en  Guinee  et  a Cayenne.  175 

femmes  6c  leurs  enfans  , & quand  cela  eft 
perdu  5 ils  fe  joüent  eux-memes  6c  devien- 
nenc  la  proye  de  leurs  compatriotes , qui 
onr  foin  de  les  vendrefurle  champaux  Eu- 
ropeens. 

Ces  defordres  avoient  oblige  le  dernier 
Roi  de  Juda  ä defendre  les  jeux  de  hazard , tr* 
fous  peine  , ä ceux  qui  etoient  furpris  en  joacuis» 
joüant,  d’etre  vendus  für  le  champ  aux  Eu- 
rop£ens.  Comme  il  etoit  fort  abfo!u  6c  affez 
puiflant  pour  ne  rien  craindre  des  Grands  de 
fon  Etat,  il  faifoit  executer  ä toute  rigueur 
fes  Ordonnances,  6c  entre  autrcs  celle-ci. 

Son  fils  6c  fon  fucceiTeur  qui  eft  un  jeune 
Prince  peu  affermi  lur  unTröneou  on  l’a 
place  au  prejudice  de  fon  aine  > veuc  bieu 
ignorer  par  politique  que  fes  fujets  joüent  nux 
jeux  de  hazard  , que  fon  pcre  avoit  defen- 
dus.  Mais  fon  bon  naturd  6c  les  marqucs 
qu’il  donne  d’etre  un  jour  un  grand  Prince, 
font  efperer  qu’il  rctiouvellera  cette  Loi  fi  fa- 
ge,  6c  fi  propre  ä empecher  la  ruine  de  fer 
fujets,  desqu’il  n'aura  plus  rien  ä craindre  de 
fes  Grands  6c  de  fon  frere. 

Il  y a parmi  eux  des  jeux  purement  de  ha-  jcux  ha^ 
Zard , 6c  d’autres  qui  font  d’exercice.  Il  n’y  a zard, 
point  d’efprit  dans  les  premicrs,  ils  font  au 
nombre  de  trois. 

Le  premier  (e  nomme  Attropof , c’eft-ä- 
dire  , ä fix  boug:s. 

Ils  s’aftemblent  douze  ou  quinzc  autour  . 
d’unc  natte  ecendue  für  la  terre;  ils  font  aftis  mamcfci 
für  leur  derriere,  chacun  tenant  dans  fa  main  )oUec* 
trois  bouges,  qu’ils  ont  foin  de  marquer  dV 
ne  inarque  particuliere  qui  fafle  reconnoitre  a 
H 3 qui 


*74  V O Y A G E $ 

qui  elles  appartiennent.  Iis  convicnnentenfui- 
te  du  prix  du  jeu  qui  n’eft  jamais  au*deflöus 
de  cmq  ga)iines  de  bouges,  ce  qui  revient  ä 
quatre  francs  monnoye  de  France. 

Le  prix  du  jeu  etant  convenu  6c  pofe  für 
la  natte,  un  des  joüeurs  prend  les  trois  bouges 
de  fon  voifin  6c  les  remue  dans  fa  main  avec 
les  fiennes,  comme  on  faic  en  Europe  quand 
on  joue  aux  dez  fans  cornet.  Ii  les  jette  tou- 
tes  fix  für  la  natte,  s’il  fe  trouve  une  ou  trois 
des  üenncs  rcnverfees  für  le  cöte  oppofe  ä 
celles  de  fon  adverfaire,  il  gagnele  coup,  s’il 
n’y  en  a qu’une,  il  perd.  S’il  n’y  en  a que 
deux3  le  coup  eft  nul , il  faut  recommencer 
6c  doubier  la  mife.  Si  le  fecond  coup  eft 
encore  nul,  il  faut  recommencer  6c  doubier 
ce  qui  eft  au  jeu , jufqu’ä  ce  qu’un  des  deux 
joueurs  ait  gagne.  Le  gagnant  prend  le  dez 
ou  plütöt  les  bouges,  & joue  contre  tous  les 
joüeurs  Tun  apres  Pautre,  s’il  a toujours  le 
bonheur  de  gagner.  Mais  s’il  perd  il  faut 
qu'ii  he  quittc  & qu’il  attende  que  la  ronde 
foit  faite  pour  le  reprendre. 

11  eft  permis  aux  fpedlateurs  de  parier  tant 
qu’il  leur  plait ; les  pertes  6c  les  gains  qui  fe 
font  dans  ces  paris , font  fouvent  bien  plus 
confiderables  que  les  mifes  des  joüeurs  3 & on 
s’y  ruine  egalement. 

Second  jeu  Le  fecond  jeu  3 dont  je  ne  trouve  point  le 
de  hazÄid.  nom  dans  mes  Memoires,  fe  joue  feulement 
ä quatre  bouges ; on  obferve  les  memes  regles 
que  dans  le  precedent.  La  difference  qu’il 
y a , eft  qu’il  faut  qu’il  y ait  deux  bouges  tour- 
necs  d’un  cote  6c  deux  de  l’autre  pour  gagner; 
quand  cela  ne  fe  trouve  pas,  la  partie  eft  re- 


en  Guinee  et  a Catenne.  175 

mife,  on  recommence  apres  avoir  double  la 
mife.  Celui  qui  tient  le  dez  gagne  des  qu’il 
s’en  trouve  deux  d’un  cöte,  6c  deux  d’uß 
coce  oppofe , fans  qu’il  foit  necetfaire  que  ce 
foient  ies  liens  ou  ceux  de  Ton  adverfaire.  On 
parie  ä ce  jeu , il  eft  plus  facile  6c  moins  em« 
baraifant  que  le  premier.  Je  m’econne  que 
les  Dire&eurs  des  Compagnies  n’ayent  pas 
introduic  chez  ces  peuples  i’ufage  des  cornets> 
ce  feroic  une  nou  veile  efpece  de  murchandife 
qu’on  debiteroitä  cesjoiieurs,  qui  feroit  qu’il 
y auroit  moins  de  iupercheries  ä craiadredans 
ces  jeux. 

Le  troifieme , dont  j’ignore  auffi  le  nom , 
fejoue  avec  des  pierres  ou  cailloux  ronds,  ou 
avec  des  graines  de  palmier  de  la  groffeur  6c 
de  la  figure  d’un  oeuf  de  pigeon  que  chaque 
joiieur  reconnoit  ä une  marque  qu’il  y fair. 
Ils  s’afifembient  autour  d’une  natte  ronde  au 
nombre  de  trois,  de  fix,  de  neuf  oude  dou- 
7 ,Qy  ils  conviennent  du  prix  du  jeu  que  cha- 
que  joiieur  mec  devant  lui.  Trois  joueurs  en- 
trent  en  lice  en  meme  tems , 6c  Font  piroiiet- 
ter  leurs  bailes  für  la  natte  ä peu  pres  comme 
les  enfans  en  Europe  quand  ils  joiient  au  To- 
fon.  Si  une  des  bailes  en  piroiiettant  jette  les 
deux  autres  hors  de  la  natte , celui  ä qui  eile 
appartient  gagne  ce  que  les  deux  autres  joueurs 
ont  mis  au  jeu5  fi  eile  n’en  jette  qu’une,  il 
ne  gagne  que  l’enjeu  de  celui  ä qui  eile  ap- 
partenoit;  fi  aucune  n’eft  jettee  dehors,  on 
recommence  en  doublant  la  mife.  Celui  qui 
jette  deux  balles  dehors  conferve  le  de z,  6c 
joue  contre  deux  autres  jufqu’ä  ce  qu’il  aic 
perdu.  Il  y a de  l’adrefle  6c  du  hazard  dans 
H 4 ce 


Troifiemc 
jeu  de  ha- 
zard. 


17  tf  V O Y A G E S 

ce  jeuj  il  n’y  a pas  davantage  de  filence  dans 
les  Ridotti  de  Venife,  c’eft  tout  dire,  6c  on 
fe  ruine  egalement  dans  tous  ces  lieux. 
jcu  d’exer-  II  y a un  autre  jeu  qui  n’eft  point  defendu, 
il  eft  purement  d’adrefle  6c  tres  propre  pour 
exercer  ceux  qui  fe  iervent  de  farc  6c  des 
fleches  > aufti  ne  s’y  fert-on  que  de  ces  cho- 
fes. 

On  plante  un  piquet  ä 40,  ou  50.  pas  de 
ia  börne  ou  les  tireurs  font  arretezj  on  met 
au  haut  du  piquet  une  boulede  bois  mol,  d’un 
pouce  ou  un  pouce  6c  demi  de  diametre,  6c 
on  fait  des  paris  ä qui  touchera  011  emportera 
la  balle,  en  deux,  trois,  cinq  ou  fept coups, 
6c  pas  plus.  Celui  qui  manque  a toucherdans 
le  nombre  de  coups  dont  eft  convenu,  perd 
ce  qu’il  a mis  au  jeu , qui  n’eft  jamais  moins 
que  quarre  ou  cinq  ecus  d’or  en  bouges. 

Les  fpedtateurs  parient  fouvent  beaucoup 
plus  que  les  joüeurs,  6c  les  uns  6c  les  autres 
y pendent  aufti  fouvent  tous  leurs  biens  6c  en- 
fuite  leur  liberte.  C’eft  pour  cela  que  le  Roi 
dernier  mort  les  avoit  defendus  fi  rigoureufe- 
ment.  Voila  tous  les  jeux.  Au  defaut  d’au- 
tre  occupation , ils  s’aftemblent  fous  des  ar- 
bres  ou  dans  un  calde,  6c  y paflent  les  jour- 
nees  entieres  ä caufer,  ä fumer  6c  a boire, 
tantöt  du  vin  de  palme  6c  tantot  de  l’eau  de 
vie, 

J’ai  remarque  au  commencement  de  ce 
Chapitre  que  les  Negres  de  Juda  font  fi  igno- 
rans  qu’ils  ne  f§avenc  pas  feulement  leur  äge 
ni  celui  de  leurs  enfans.  Il  faut  dire  ä pre- 
fent  ä leur  loüange  qu'il  y a peu  de  gens  qui 
f^achenc  aufti  bien  qa’eux  leur  negoce , qui 


en  Guine'e  et  ä'  Cayenne,  rjy 

le  faflent  avcc  plus  d’habilete  & de  fineflc,- 
qui  y voyent  plus  clair,  qui  flachem  mieux 
fe  prevaloir  du  tems  6c  des  occafions.  Sans* 
fgavoir  les  rcgles  del’arithmetique,  ilsf^avent- 
Apputer  dans  leur  tece  le  prix  de  leurs  mar- 
chandiles,  &z  ils  le  font  pour  le  moins  aufu* 
vite  qu’un  habile  arithmeticien  le  pourroit  fai- 
re avec  la  plume  ou  les  jcctons,  6c  il  ne  tauf 
pas  craindre  qu’ils  fe  trompent  ni  qu’ils  ou- 
blient  la  moindre  chofe,  non  plus  que  dans 
les  commiflions  dont  ont  les  Charge. 

Je  ne  connois  point  de  pais  oü  les  maria-  Mariage*; 
ges  fe  faflent  ä fi  peu  de  frais  6c  avec  fi  peu  d«  Negr« 
de  ceremonie  qu’ä  Juda.  On  n’y  connoit  nidcJuda' 
contrat,  ni  dot,  ni  prefens  de  part  ni  d’autre. 

Les  Negres  de  la  cöte  occidentale  fontriches 
quand  ils  ont  bien  des  hllesä  marier,  fur-tout 
quand  eiles  font  belles  6c  qu’on  eft  morale- 
ment  a flu  re  qu’elles  ont  ete  fages.  Les  peres 
les  vendent  cherement  6c  pour  une  fille  qui 
fort  de  leur  maifon , ils  y voyent  entrer  des 
troupeaux  de  bceufs>  de  chameaux,  de  mou* 
tons,  des  chevaux,  fouvent  des  efclaves,  & 
toujours  une  bonne  quantite  de  marchandifes. 

II  eft  vrai  que  fl  la  fille  ne  fe  trouve  pas  vier^ 
ge,  celui  qui  Ta  achetee  eft  en  droit  de  la 
renvoyer,  6c  lepere  de  la  fille  oblige  de  ren- 
dre  le  prix  qu’il  en  avoit  re^u.  Cette  cou- 
tume  obüge  les  parens  de  veiiler  für  leurs 
filles. 

Rien  de  femblable  ne  fe  pratique  ä Judff. 

Comme  les  femmes  n’y  font  pas  pour  l’ordi- 
naire  fort  fecondes , une  fille  qui  a donne  des 
rmrquesde  fecondite  avant  d’avoirete  recher- 
chee  en  manage,  eft  plus  eftimee  qu’une  at> 

H 5 u* 


178  V O Y A G E S 

tre  qu’on  prend  au  hazard , mais  aufli  fes  pa- 
rens  ne  retirent  rien  deceluiqui  s’en  veutbien 
charger.  Voici  de  quelle  maniere  fe  font  ces 
mariages. 

Quand  un  homme  fe  fent  de  l’inclination 
pour  une  fille,  ou  parce  qu’elle  eft  belle,  ou 
parce  qu’il  eft  afture  qu’elle  lui  donnera  des 
enfans,  il  va  fans  ceremonie  ia  demander  au 
pere  de  la  fille.  11  eft  tr&s-rare  que  les  peres 
faffent  la  moindre  difiSculte  de  confentir  ä la 
demande  qu’on  leur  fait  , c’eft  autant  de  de- 
barafte.  Si  la  fille  eft  en  etat  d’etre  mariee, 
fon  pere  6c  fes  parens  la  conduifent  chex  Pe- 
poux  qui  lui  donne  des  qu’elle  entre,  une  pa- 
gne  neuve,  qui  eft  fouvent  la  premiere  qu’el- 
le ait  portee  de  fa  vie,  car  eile  n’apporte  rien 
que  fon  corps } 6c  fi  eile  a gagne  quelque  cho- 
fe , eile  le  laiiTe  a la  maifon  de  fes  parens.  L’E- 
poux  fait  tuer  un  mouton  qu’il  mange  avec 
les  parens  de  fa  femme  6c  en  envoye  un  mor- 
ceau  ä fa  femme;  la  coutume  nc  permet  pas 
aux  femmes  de  manger  avec  leurs  maris.  U- 
ne  couple  de  pots  d’eau  de  vie  fe  boit  dans  ce 
repas,  apres  quoi  les  parens  de  la  fille  fe  reti- 
rent,  & lepoux  demeure  avec  fa  nouvelle  e- 
poufe. 

Lorfque  la  fille  accordee  n’eft  pas  en  äge 
d’erre  mariee,  le  futur  epoux  la  laifle  dans  la 
maifon  de  fes  parens  fans  lui  rien  donner,  6c 
fans  que  cela  em  peche  les  parens  de  la  don- 
ner a un  autre  > s’il  fe  prefente  quelqu’un 
qui  foit  plus  de  leur  goüc  que  celui  ä qui 
ils  l’avoient  promife. 

Si  dans  la  fuite  la  femme  abandonne  fon 
man,  car  eile  eft  toüjours  maitreßede  le  fei- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  179 

re,  Ton  pere  5c  fes  parens  font  obligez  de  ren- 
dre  au  mari  les  frais  qu’il  a faic  pour  Je  repas 
modique,  dont  je  viens  de  parier.  Mais  fi  le  rcinc  poGr 
mari  repudie  fa  femme,  ce  qui  fe  fait  fansccuxquira. 
aucre  ceremonie  que  de  la  mettre  hors  de  Pudicm  lcuts 
la  maifon , il  faut  qu’il  paye  aux  parens 
fafemme  le  double  de  ce  qu’il  a depenfe  pour 
le  feftin  des  noces.  Cette  loi  eft  commode 
pour  les  maris  qui  font  las  de  leurs  femmes. 

Si  eile  etoit  re^üe  dans  d’autres  pai’s,  onne 
verroit  pas  tant  de  mariages  difcordans. 

11  y a parmi  ces  Negres  de  la  prudence  ä 
ne  pas  faire  plus  de  frais  qu’ils  en  font  pour 
leurs  mariages , autrement  ils  n’y  pourroient 
pas  futfire,  ou  bien  ilfaudroit  qu’ils  fe  retran- 
chaflent  beaucoup,  5c  qu’au  lieu  de  trois  ou 
quatre  eens  femmes  que  les  Grands  ont  pour 
i’ordinairej  ils  n’en  euffent  qu’une  ou  deilx 
douzaines,  ce  qui  ne  laifleroit  pas  de  leur 
etre  ä Charge  ? 5c  peut-etre  meme  de  les  rui- 
ner. 

Le  Roi  en  a jufqu’ä  deux  mille  & plus, 
ou  pour  parier  plus  jufte,  autant  qu’il  en  veut. 

J’ai  remarque  qu’il  n’y  a pas  prelle  ä joüir 
de  cet  honneur.  Outre  que  les  filles  de  cc 
pais  n’aiment  pas  ä vivre  comme  des  Reli-  Trairemem 
gieufes>  elles  Igavent  que  pour  la  moindre  ^ce  f^üi 
faute  ou  fouvent  par  caprice , le  Roi  en  en-  femmes^ 
voye  deux  ou  trois  douzaines  au  marche,  5c 
les  y fait  vendre  ä fon  profit  fans  que  leur 
nombre  diminue,  parce  que  les  Grands  font 
obligez  de  lui  en  fournir  tant  qu’il  en  veut. 

Cela  feroit  ä Charge  aux  Grands  s’il  leur  en 
coütoit  quelque  chofe,  mais  ils  ont  le  pou- 
yoir  d’enlever  les  filles  qu’ils  jugent  propres 
H 6 aux 


180  V O Y A G E S 

aux  plaifir  du  Roi,  6c  fouvent  il s tirent  des 

parens  de  cq±  fiiles  des  prcicns  pour  les  re- 

lacher  a^ant  qu’eiles  ayent  ete  conduites  aa 

Serail 

Slaves!  Si  un  efclave  a envie  d’epoufer  une  fiile  ef- 
clave  d’un  autre  pirticulier  que  fon  maitre, 
ii  la  demande  au  maitre  fans  etre  oblige 
d’en  parier  au  pere  de  la  fiile,  on  la  lui  ac- 
corde  für  le  champ:  mais  les  enfans  mäles 
qui  proviennent  de  ce  mariage  apparnennetu 
au  maitre  de  la  fiile  > Sc  les  fiiles  au  maitre 
de  l’epoux. 

Loi  de  ri-  Lcs  legres  de  Juda  femblent  avoir  em- 
frceUles°n  prunte  des  Juifs  la  loi  qui  fepare  de  tout  com- 
iemmcs«  merce  les  femmes  qui  ont  leurs  infirmiteTi 
ordinaires.  Elles  font  obligees  fous  peine  de 
la  vie  de  fe  retirer  de  la  maifon  de  leurs 
maris  ou  de  leurs  parens,  des  qu’clles  s’a- 
per^oivent  de  cette  infirmite,  elles  ne  peu- 
vent  avoir  aucun  commerce  avec  perfonne 
pendant  que  cela  dure.  Selon  le  nombre  des 
femmes  ou  fiiles-  qui  font  dans  une  famille, 
il  y a une  ou  pluficurs  cafes  au  bout  de  1’  eri* 
ceinte  ou  elles  demeurent  fous  la  conduite  de 
quelques  vieilles  femmes  qui  ont  foin  d’elles, 
qui  les  fervent,  qui  ont  foin  de  les  bien  laver 
avant  qu’elies  rentrent  dans  la  maifon  6c  dans 
le  commerce  du  monde. 

On  peut  dire  älaloiiange  des  femmes,  que 
leur  grand  nombre  n’incommode  jamais  oti 
prefque  jamais  les  maris,  pourvü  que  ce  ne 
Ibient  pas  des  Betay  car  ce  font  elles  qui  font 
vaioir  les  terrcs,  ccil-ä-direqui  les  labourent, 
Occupationqui  les  fernem,  qui  font  les  recoltes,  quivont 
4csteiumes.^ux  marchex  vendre  6c  achetterj  en  un  moc 

qui 


sn  Guine'e  et  a Cayenne.  iSr 

3 ui  ont  foin  de  nourrir  leurs  maris  5 6c 
e fournir  ä toute  leur  depenfe  de  bouche 
qui  n’eft  pas  perite  > car  les  hommes  aiment 
la  bonnne  chere , le  plaifir  6c  le  repos.  1 out 
ce  qu’ils  gagnent  par  leur  commerce  d’eicla- 
ves  ou  par  leur  induftrie,  s’employe  unique- 
ment  ä leurs  habits  6c  ä ceux  de  leur  famille, 
ils  ne  fongent  tout  au  plus  qu’ä  cela;  il  faut 
que  les  fcmmes  pourvoyent  ä tout  le  rette. 
Äufft  font-elles  fans  cefle  occupees-,  6c  il  eft 
difficile  de  concevoir  comment  eiles  peuvent 
fupportcr  tant  de  travaux  fans  y fuccomber, 
C’eft  cette  vie  laborieufe  des  femmes  ma- 
riees  qui  engage  bien  des  filles  dans  la  debau- 
che  6c  dans  le  libertinage.  Comme  eiles 
font  maitrefies  d’clles-memes,  elles  fe  retirent 
des  maifons  de  leurs  parens,  vivent  en  leur 
particuüer,  trafiquent  pour  leur  compte  6c 
s’abandonnent  a qui  fait  leur  condition  meii- 
leure , etant  füres  que  leur  honneur  n?en  re- 
qoit  pas  la  moindre  fletriflure,  6c  qu’elles 
trouveront  toujours  des  maris  quand  ellcs  ju- 
geront  ä propos  de  fe  foumettre  auxduresloix 
du  mariage,  fur-tout  quand  elles  font  belles 
6c  qu’elles  ont  eu  des  enfans. 

Ce  quej?ai  dir  jtifqu’a  prefent  desNegresde 
Juda  n’eit  pas  fort  propre  ä les  faire  paffer 
pour  des  gens  bien  polis.  Ce  que  je  vais  rap- 
porter  prouvera  clair  comme  le  jour , que  les 
Chinois  ne  portent  pas  plus  loin  la  longueur 
6c  la  feverite  de  leur  ccremonial  Les  Negres 
dont  j’ecris  Thiftoire,  Fauroient-ils  ete  cher- 
cher  li  loin  auttl  bien  que  les  coütumes  dont 
nous  avons  parle  qu'ils  femblent  avoir  tire 
de  la  loi  des  Hebreux?  Venons  aux  preuves. 

H 7 En 


1 8z 


V O Y A G E S 


Kefpea  En  premier  lieu  toute  la  nation  a un  refpe<3: 
^a  pouVies  profond  pour  la  nation  Frangoife,  6c  la  trai- 
Fian^ois.  te  avec  une  policeffe  infinie  qu’elle  n’a  pas  ä 
beaucoup  pres  pour  les  autres  nations  Euro- 
peenes  qui  font  ecablies  dans  le  pais.  Le 
dernier  Roi  de  Juda  etoit  lä-deflus  d’une  fe- 
verite  inexorable:  un  de  fes  principaux  Of- 
ficiers  ayant  infulte  ’un  Frangois,  & leve  la 
Hiftoircfur  ma^n  ^ur  ^U1  y &ns  cependant  l’avoir  frappe* 
ce  i'ujct.  le  Roi  lui  Jic  couper  le  col  für  le  cbamp  3 fans 
s’etrejamais  voulu  rendre  aux  prieres  6c  aux 
inftances  les  plus  vives  que  le  Dire&eur 
Frangois  lui  fit  pour  lauver  la  vie  ä ce  mal- 
heureux. 

Notre  nation  eft  donc  füre  d’etre  traitee  a- 
vec  une  diftin&ion  particuliere  dans  ce  pais. 

En  fecond  lieu  je  dois  rendre  aux  Negres 
de  Juda  la  juftice,  qu’ils  font  entre  eux  d’une 
politeile  qu’on  neremarque  point  dans  les  na- 
tions qui  fe  piquent  le  plus  de  politeile.  En 
voici  des  exemples. 

Audience  Lorfqu’un  Negre  en  va  vißter  un  autre  qui 
f un  ^rtlcu^ d’une  condition  fuperieure  ä la  fienne,  il 
Her*  ^ ne  manque  jamais  de  l’envoyer  avertir  aupa- 
ravant,  6c  de  lui  faire  demander  audience  , 6c 
le  moment  qu'il  la  lui  voudra  accorder.  L’a- 
yant  obtenue,  il  fort  de  chez  lui  accompagne 
de  tous  fes  domeftiques  6c  de  fcs  inftrumens 
s’il  eft  d’un  rang  ä en  pouvoir  avoir.  Toure 
la  troupe  marche  gravement  6c  en  bonordre^ 
le  maitre  vient  le  dernier,  porte  dans  un  ha- 
mac  für  la  tete  de  deux  ferviteurs.  Il  met  pied 
ä terre  ä quelques  pas  de  la  maifon  de  celui  ä 
qui  il  va  rendre  vifite,  6c  s’avance  ainfi  juf- 
qu?ä  la  premiere  porte , il  y trouve  les  dorne- 

fti* 


^ en  Guine'e  et  a Cayenne.  185 
fliques  du  maitre  de  la  maifon.  II  fait  aufii- 
tot  cefler  le  fon  de  fes  inftrumens,  6c  fe  pro- 
fterne  par  terre  avec  tous  fes  gens.  Les  do- 
meftiqucs  qui  viennent  le  recevoir  en  font 
autant,  6c  apres  quelques  ceremonies  ä qui 
fe  levera  le  premier,  il  entre  dans  la  premie- 
re  cour  oü  il  laifle  fes  gens,  6c  ne  prend  avec 
lui  qu’un  petit  nombre  des  principaux  de  fa 
fuice.  Etant  conduit  6c  accompagne  des  do- 
meftiques  de  la  maiion , il  entre  dans  la  lalle 
d’audience , oii  le  maitre  de  la  maifon  eft  aflis 
fans  fe  remuer , ni  lui  faire  le  moindre  ligne 
de  tete.  La  celui  qui  fait  la  vilite  fe  met  ä 
genoux,  baife  la  terre,  frappe  des  mains  6c 
fouhaite  au  maitre  de  la  maifon  une  longue 
vie,  accompagnee  de  toutes  fortes  de  pro- 
fperitez.  Il  recommence  cette  ceremonie 
julqu’ä  trois  fois,  apres  quoi  le  maitre  de  la 
maifon  fans  changer  de  lituation  lui  dit  de 
fe  lever,  6c  le  fait  affeoir  vis-ä-vis  de  lui  für 
un  fauteuil  ou  für  une  natte,  commc  lui- 
meme  eft  affis.  Le  maitre  de  la  maifon  com- 
mence  la  converfation  , 6c  quand  il  juge  ä 
propos  de  la  finir,  il  fait  figne  ä fesgensdbp- 
porcer  des  liqueurs  6c  d’en  prefenter  ä celui 
qui  lui  rend  vilite.  C’eft  le  fignal  de  la  re- 
traite  commc  le  parfum  Teft  chez  les  Turcs. 
Alors  celui  qui  a rendu  la  vifice  fe  met  a ge- 
noux, baife  la  terre  trois  fois,  bat  des  mains, 
fait  de  nouveaux  fouhaits  6c  fe  retire.  Les 
domeftiques  de  la  maifon  Faccompagnentjuf- 
qu’oü  ils  Font  ete  recevoir,  6c  le  prient  de 
fe  mettre  dans  fon  hamaej  mais  il  n’a  garcle 
de  le  faire , il  fauc  que  les  deux  ti  oupes  fe  pro- 
fternent  encore  une  fois,  apres  quoi  celui  qui 

a 


184  V O Y A G E S 

a fait  la  vifitc  fe  met  dans  Ton  hamac  ,•  fes 
inftrumens  fe  font  entendre,  6c  il  s’en  re- 
tourne  dans  le  mcme  ordre  qu’il  ctoit  ve- 
nu. 

Dira-t-on  apres  cela  que  les  Negres  de  Ju- 
da font  impolis?  Les  Chinois  font-ils  plus 
civilifez?  Font-ils  plus  de  ceremonies? 
Ceremonial  Si  ce  meme  particulier  rencontre  dans  le 
perfonnes  c^ern^n  une  perfonne  plus  diftinguee  que  lui> 
S’cgalc  qua-  lön  train  s’arrete  d’abord,  il  deleend  de  fon 
toe.  hamac,  fe  met  ä genoux,  baife  la  terre , bat 
des  mains  6c  ne  fe  releve  point  que  celui  qui 
paffe  ne  lui  dife  de  continuer  fa  route. 

Si  les  perfonnes  qui  fe  rencontrent  font 
de  condition  egale,  ils  s’arrctent  en  meme 
tems,  defeendent  de  leurshamacss’ils  en  ont, 
fe  mettent  ä genoux,  fe  complimentent , 6c 
apres  s’etre  fait  des  civilitez  de  part&  d’autre, 
ils  partent  en  meme  tems  6c  continuent  leur 
chemin. 

Ces  ceremonies  fe  rei'terent  ä chaque  fois 
que  les  memes  perfonnes  fe  rencontrent,  6c 
quand  cela  arriveroit  vingt  fois  dans  la  meme 
journee,  la  coütume  ne  permet  pas  qu’on  en 
obmette  la  moindre  partie. 

Cela  paroit  incommode  ä des  gens  qui  com- 
me  nous  font  toüjours  preffez  & qui  n’aiment 
pas  la  contrainte  j mais  ces  penples  y font  faits 
6c  s’expoferoient  ä des  peines  s’ils  vouloient 
s’en  difpenfer. 

On  voit  bien  fans  que  je  le  dife,  que  les 
inferieurs  font  encore  plus  obligez  ä ce  cere- 
Rcfpeftsdes  monial  que  les  egaux,  au  di  font-ils  contraints 
inferieurs  de  s’arreter,  de  fe  profterner  6c  de  demeurer 
iupaicuil.  dans  cette  pofture  humiliante  tant-  qu’il  plak 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  i8y 

au  fupcrieur,  8c  jufqu’ä  ce  qu’il  difc  d’un  ton 
grave:  c’eft  affez,  pourfuivcz  votre  chemin, 
encore  ne  fe  levent-ils  que  quand  le  fuperieiir 
eft  paffe.  8'ils  en  agidöient  d’une  autre  ma- 
niere , le  fuperieur  eil  en  droit  de  les  chätier 
par  une  amende  qu’il  regle  ä lä  volonte , 8c 
qu’il  faut  payer  fansbruit  5c  fans  retardement, 
crainte  de  pis. 

Les  enfans  ne  parlent  a leurs  peres  qu’ä  ge-  Des  enfans 
noux  5c  les  femmes  ä leurs  maris>  ä moins  ^cr5f  CUIS 
qu’elles  ne  foient  Beta , auquel  cas  & en  ver- 
tu  de  leur  confecration  > elies  exigent  de  leurs 
maris  ce  qu’elles  fonc  obligees  de  lui  rendre 
par  les  fjgcs  loix  du  pais. 

Les  ainez  exigent  les  memes  deferences  de  Des  cadets 
kurs  cadets,  le  toutfous peine d’amende  qu’ils  Pfur  lcuIS 
reglent  ä leur  volonte.  auic** 

Ce  qui  me  deplait  dans  Ia  conduitc  des  en- 
fans, c’cft  que  je  ne  trouve  point  qu’ils  ayenü 
pour  leurs  meres  les  memes  refpedts  ä propor- 
tion  qu’ils  ont  pour  leurs  peres.  Quand  me- 
ine ils  les  regarderoient  com  me  des  efclaves 
que  leurs  peres  peuvent  vendre  quand  il  leur 
plak , cela  les  devroit-il  difpenfer  de  ce  que  le 
droit  naturel  exige  d’eux  dans  tous  les  pais  du 
monde  ? 

Les  femmes  pratiquent  entre  eiles  les  me-  P°litelfedcs 
•i*  * fciuinc$» 

mes  civuitez  que  nous  venons  de  voir  que 

les  hommes  ont  les  uns  pour  les  autres,  5c 
eomme  ce  fexe  eft  naturellement  tres-poli, 
on  peut  direfans  craindrede  le  tromper  qu’el- 
les  lurpaffent  les  hommes  dans  le  eeremonial. 

Je  voudrois  bien  pouvoir  dire  que  les  hom- 
mes font  du  moins  auffi  polis  ä l’egard  des 
femmes  qu’ils  le  iont  en  Europe ; mais  il  faut 


l8 6 V O Y A G E $ 

dire  1 es  chofes  comme  eiles  lönt  6c  avoiier  I 
la  honte  de  mon  lexe  qu’ils  n’onc  aucuntbon- 
ne  maniere  pour  les  femtnes  cn  Juda. 

J’ai  parle  ailez  amplemenc  des  maifons  de 
la  ville  de  Xavier ; j’ai  die  qu’elles  n’ontqu’un 
etage,  qu’elies  ne  lont  que  de  terre  battue, 
6c  iont  toutes  couvertes  de  pailles.  II  faut 
Maifon  du  en  exempter  celie  du  Caphaine  Aliou,  ami 
Aflou.inC  ^ Prote^eur  de  la  nation  Francoiiej  lui  feul 
apres  le  Roi  a une  maifon  a deux  etages,  öc 
du  canon  devant  & porte.  Cette  prerogative 
lui  a ete  accordee  en  reconnoiilance  des  fer- 
vices  importans  qu’il  a rendusä  PEtat,  6c  par 
le  credit  que  les  Dire&eurs  Frangois  ont  de 
tems  immemorial  aupres  des  Rois  de  Juda, 
lesNegrcs  La  plüpart  des  Europeens  qui  ne  connoif* 
re  vendent  fent  \es  Royaume>  d’Afrique  que  par  des  re- 
cnfaj3s.CUlS  lati°ns  peu  veritables  6c  encore  moins  fen- 
fees,  croycnt  que  les  Negres  vendent  leurs 
enfans.  C’eit  une  fable,  c’eft  une  fauflete; 
il  n’y  a point  de  peuple  au  monde  qui  les  ai- 
me  plus  tendrement,  qui  les  cheriffe  6c  te- 
moigne  plus  de  reconnoi  (Lance  ä ceux  qui  les 
carellentj  qui  ieur  donnent  des  marques  de 
bonte  6c  leur  font  quelque  preient. 

11  eft  vrai  qu’ils  vendent  leurs  femmes,mais 
ils  mettent  une  difrerence  infinie  entre  eiles 
6c  leurs  enfans. 

Ils  regardent  les  premieres  comme  leurs  ef- 
claves,  ou  peu  moins,  6c  comme  ils  enpeu- 
ven*  avoir  autant  que  bon  leur  femble , ils  les 
retiernent  dans  leur  devoir  par  la  crainte  de 
ce  chätiment  poliiique , qui  pour  le  prix  d’u- 
ne  femme  inquiete,  turbulente,  pareileufe, 
fterile , de  mauvaiie  humeur  ou  qu’une  ma- 

ladic 


en  Guine'e  et  a Cayenne,  187 

Iadie  a rendu  laide,  leur  en  fait  trouver  plus 
d’une  douzaine  de  jeune$,  belles,  obei  (Tan- 
te*, Jaboaeufes  6c  tres-propres  a augmenter 
leur  bien  6c  leur  famille. 

Ils  vendent  aufli  les  enfans  de  leurs  efclaves, 
ils  font  partic  de  leurs  biens,  ils  en  peuvenc 
donc  diipofer ; mais  pour  leurs  propres  enfans, 
quand  meme  ils  les  auroient  eu  de  leurs  ef- 
claves,  ils  les  regardent  com  me  libres,  6c  ne 
mettent  aucune  difrercnce  entre  eux  6c  ceux 
qu’ils  onc  eu  de  leurs  femmes  legitimes,  li 
tant  eft  qu’on  puifle  donner  ce  nom  aux  fem- 
mes des  Ncgres  de  Juda.  Voici  encore  un 
article  qui  augmence  la  conformite  des  loix 
de  Juda  avec  celles  des  Hebreux. 

Ces  regles  font  generales  pour  tout  Ie  mon- 
de  depuis  le  Roi  5 jufqu’au  dernier  de  fes  fu- 
jets. 

Les  revenus  du  Roi  font  d’autant  plus  con-  Rjchefles 
liderables  que  fes  depenfes  le  font  peu.  Tous  «1»  &oi  de 
les  vivres  qui  fe  confomment  dans  fa  maifon  Juda* 
viennent  de  fes  terres,  dont  la  culture  ne  lui 
coüte  rien.  II  lui  eft  libredeprendre  les  droits 
qu’il  leve  en  grand  nombre  dans  ies  marchez, 
ou  en  argent  ou  en  efpece.  II  n’y  a point  de 
VaifTeau  Europeen  dont  il  ne  tire  au  moins  la 
valcur  de  vingt  efclaves,  fans  compter  les 
prefens  6c  les  emprunts  qu’il  fait  le  plus  fou- 
vent  qu’il  lui  eft  poftible,  6c  qui  fonttoujours 
perdus  pour  ceux  qui  ont  la  fimplicite  de  lui 
en  faire. 

Les  confifcations  de  corps  6c  de  biens  qui 
font  fes  parties  cafuelles,  produifent  encore 
des  fommes  tres-conGderabies. 

Le  droit  qu'il  leve  für  toutes  les  marchan- 

difes 


Lcurs  for- 
«es. 


I&8  V O Y A G E S 

difes  qui  entrent  6c  qui  fortent  de  fes  Etats  ;> 
eft  d’un  revenu  aflure>  6c  celui  qui  fe  Jeve 
tous  1 es  jours  für  le  poiflon  fuffiroic  6c  au  de- 
la,  pour  rendre  un  Roi  Negretres-riche,  s’il 
en  recevoit  feulemenc  la  quatrieme  partie, 
mais  les  üfficiers  qui  le  levent  6c  le  Grand 
qui  eft  ä leur  tete , font  de  tnaitres  fripons 
qui  le  volent  rant  qu’ils  veulent  ou  qu’ils  peu- 
vent.  Le  produit  de  ce  droit  eft  pour  l’ordi- 
naire  employe  ä l’entretien  des  femmes  du 
Serail,  dont  celles  qui  ont  Fhonneur  d’appro- 
cher  de  fa  perlönne5  font  toüjours  magnifi- 
quement  habillecs. 

Le  Roi  de  Judapeutaifementöc  fans  bour- 
fe  delier,  mettre  deux  eens  mille  hommes 
für  pied.  Ce  font  les  Grands  de  fon  Etat  qui 
font  obligez,  d’en  aftembler  6c  armer  chacun 
un  nombre , 6c  ces  memes  foldats  font  obli- 
gez  de  pourvoir  eux- memes  ä leur  nourritu- 
re.  Je  crois  pourtant  qu’il  y a des  occafions 
dans  lefquelles  le  Roi  fournit  ä fes  troupes  de 
la  poudre  6c  des  bailes. 

Ces  troupes  fi  nombreufes  6c  entretenue« 
ä fi  bon  marche,  rendroient  le  Roi  de  Juda 
formidable , fi  fes  gens  etoient  braves  6c  ne 
craignoient  pas  tant  la  mort.  Mais  ils  la  crai- 
gnent  plufqu’on  ne  peut  s’imaginer.  Hs  crai- 
gnent  cncore  l’efclavage,  qui  eft  fouvent  le 
but  qu’ont  les  Rois  Negres  dans  les  guerres 
qu’ils  entreprennent  comre  leurs  voifins.  L 
aiment  mieux  dix  efclaves,  que  cent  de  leur 
ennemis  couchcz  für  le  carreau.  Ceux  qui  fi* 
vent  un  peu  ia  guerre,  ont  pitie  quand  ils 
voyent  la  difpofition  de  leurs  troupes  dans  fi 
moment  d’une  batailkj  ils  n’y  gardent  aucun 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  189 
ordre,  de  forte  que  deux  mille  Europeens 
viendroient^ailcment  a bout  de  deux  ceas  mil- 
le Negres.  v Ils  ne  conduifent  point  d’arrilie- 
rie  dans  leurs  expeditions,  outre  qu’ils  n’ont 
ni  chevaux  ni  chameaux  pour  la  trainer,  ils 
n’entreprcnnent  jamais  de  fieges,  ils  s’expofe- 
roient  ä la  perdre  s’ils  en  rnenoient  en  Cam- 
pagne. Je  ne  fais  pourquoi  ces  Negres  crai- 
gnent  fi  fort  la  mort  dans  leurs  pais>  apresles 
avoir  vus  li  braves  8c  li  determinez  en  Arne- 
rique,  ou  ils  affrontoient  les  plus  grands  pe- 
rils  d’une  maniere  qui  auroic  fait  honneur  ä 
des  Celars.  On  peut  dire  pour  excufer  leur  la-, 
cheie  chez  eux,  qu’ils  craignent  d’etre  pris 
& vendus  comme  efclaves  (ans  diftin&ion  de 
rang  8c  de  qualite,  car  on  ne  fait  dans  ce 
pais-läj  ce  que  c’eft  que  de  faire  des  cchan- 
ges,  ou  de  payer  des  ranqons,  011  n’y  penle 
leulement  pas > je  ne  trouve  pas  mecne  dans 
leur  langue  des  termes  qui  fignifient  ces  cho- 
fes;  or  l’cfclavage  leur  paroit  plus  infuppor- 
table  que  la  mort,  quoique  la  mort  loit  Je 
plus  grand  de  tous  les  maux.  Ils  aiment  la 
vie,  le  plaifir  & le  repos;  quelque  gloire  que 
lesautres  hommes  s’imaginent  dans  la  vi&oi- 
re,  ils  ne  veulent  point  fachcter  ä un  prix  II 
haut.  Ils  font  pourtant  la  guerre,  ils  la  font 
meme  fi  fouvept  5c  pour  des  raifons  n frivo- 
les, qu’on  peut  dire  qu’ils  nc  font  prefque ja- 
mais en  paixj  accorde  qui  voudra  deux  cho- 
fes  fi  oppofees. 

Voici  leur  maniere  de  combattre.  Clnque 
Grand  conduit  tous  fes  fujets  avec  lui;  ils  en 
font  de  gros  pelottons  fans  rang  6e  fans  or- 
dre  j quand  ils  fe  crouvent  plus nombreux que 

leurs 


f 90  V O Y A C E s 

leurs  ennemis,  ils  tachent  de  les  envelopper. 
Quand  ils  fe  trouvent  ä peu  pies  egaiix  a la 
gtterre  eft  bientoc  finie,  charuncraint  pourfa 
peau  , & quand  ils  peuvent  fe  rerirer  chacun 
de  Ion  cöte,  fans  crainte  d’etre  pouriuivis  & 
defaits  dans  leur  retraite,  on  voit  les  deuxar- 
mees  ie  retirer  comme  de  concertchacunede 
fon  cote , 6c  la  partie  eft  remiie  ä une  autre 
fois.  Quand  cela  ne  fe  peut  & que  le  hazard 
les  a teiiement  poftcz  que  la  retraite  feroit  lui- 
vie  d’une  detaice  cntiere,  alors  le  delcfpoir 
leur  tient  Heu  de  bravoure,  ii  faul  vaincre, 
ou  mourir,  ou  etre  eiclaves,  il  taut  combat- 
tre.  Ils  s’excitent  d’abord  par  des  cris , par 
des  inj u res  & des  menaces,  les  coups  de  fu- 
fil  luivenc , les  tambours  6 les  trompette^  font 
un  bruit  epouvantable,  dans  un  moment  le 
Ciel  eft  oblcurgi  par  les  fleches , ils  s’cchauf- 
fern  ainfi  6c  s’avancent  les  uns  contre  les  au- 
tres,  »Sc  des  qu’ils  font  ä portee,  ils  lancent 
leurs  javelots  6c  lcurs  darailles  en  fe  couvrant 
de  leurs  grands  boucliers*  de  maniere  qu’ä 
peine  appergoit-on  le  haut  de  leurs  teces,  laf- 
faire  s’engage  ainfi  infcnfiblement , les  cris  aug- 
mentent  6c  enfin  ils  en  viennent  aux  iabrcs& 
aux  couteaux  , 6c  c'eft  alors  que  la  ferocite& 
la  fureur  paroilTent  dans  toute  leur  etendue> 
perfonne  ne  penleä  demander  quartier,  qu'en 
fe  livrant,  pour  ainfi  dire,  pieds  6c  niains 
liez  entre  les  mains  de  fon  vainqueur.  Cette 
loi  eft  trop  dure,  ils  font  echauffez,  ils  ne 
fongent  qu’au  maftacre,  & il  s’en  fait  quei- 
quefois  de  terribles.  A la  fin  le  parti  le  plus 
foible  prend  la  fuite , jette  les  armes  pour  fe 
fauver  plus  aifement.  Il  eft  pouriuivi  vive- 

ment 


en  Guinf/e  et  a Cayenne.  19t 

tnent  par  les  vainqueurs  qui  lient  6c  garottent 
ßvcc  les  cordes  qu  ils  ont  apportees  ceux  donc 
ils  peuvent  fe  rendre  maicresj  lls  fo.it  des  ef- 
claves tant  qu’iis  peuvent.  Voilä  le  but  de 
leurs  guerres, 

Les  vainqueurs  ne  trouvant  plus  de  captifs 
a faire,  reviennent  für  le  champ  de  bataüle, 
ils  depouillenc  les  morrs,  ce  qui  eit  bientbc 
fair , car  dans  ces  occalions  ils  font  tous  nuds, 
excepte  une  petite  pagne  qui  couvre  leur  nu- 
dite,  ils  s’en  chargenr  pourcant,  ainfi  que  des 
artnes  des  morts,  apres  leur  avoir  coupe  la 
tete  qu’iis  cmportenr  chez  eux  comme  des 
trophees  6c  des  marques  de  leur  valeur. 

Le  Roi  qui  eit  demeure  dans  fon  Serail 
avec  fes  femmes,  atcend  fes  Odiciers  6c  fes 
troupes  vi&orieufes  für  (on  Tröne,  ils  les  re- 
501t  ayec  honte , leur  donne  des  eloges , leur 
diitribue  des  recompen fes  6c  prend  le  dixie- 
me  des  efclaves  qui  ont  ete  faits.  Apres  quoi 
chacun  s’en  recourne  chez  foi  6c  attache  ä la 
porre  les  tetes  qu’il  a apportees , 6c  va  ven- 
dre  promptement  aux  Europeens  les  efclaves 
qu’il  a amenez. 

II  eft  arrive  quelquefois  que  les  parens  der 
efclaves  onr  fair  propofer  de  les  ach  etter , miis 
ceux  qui  etoienr  ies  maitres  les  metroicnt  ä 
un  prix  (i  exorbitant,  que  tous  les  bien*  de  la 
famille  d’un  el'clave  ne  luffifanr  pas  pour  les 
racheter , ils  onr  ete  contraints  de  les  aban- 
donner  ä leur  mauvaile  fortune,  6c  de  les 
laiifer  vendre 

A i reite  la  fuire  n’efl  pas  chez  cespeuples  La  fuke 
un  deshonneur;  ce  font  po  ir  l’ordinaire  les  n’cft  pas  ua 
Grands  6c  les  Chefs  qui  en  donnern  rexemple^C5homi<::ui: 

aux 


ipz  V ö Y A G E $ 

aux  autres  > qui  ne  manquent  pas  de  les  Jmt* 
ter.  Lear  conduite  eft  fuffifämment  jufti- 
fiee,  pourvü  qu’ils  echappent  ä la  pourfuite 
de  leurs  ennemis,  6c  qu’ils  regagnent  leurs 
maifons.  On  s’embarafle  pea  qu’ils  ayent 
perdu  leurs  boucliers,  6c  qu'ils  ayent  jette 
leurs  armes  pour  fuir  plus  aifcment  6c  avec 
moins  d’embaras  , le  point  principal  eft  d’a- 
voir  fauve  leur  vie  6c  lcur  liberte , cet  avan- 
tage  leur  fuffit,  car  ils  ne  font  point  conlifter 
leur  gloire  ä fe  faire  euer  ou  eftropier. 

Les  Negres  de  Juda  ont  un  tres  grand  a- 
vantage  für  leurs  voifins  j c’eft  d’avoir  des  ar- 
mes ä feu  bien  plus  qu’eux.  11s  favent  fort 
bien  s’en  fervir,  6c  s’ils  etoient  mieux  difei- 
plinez  6c  mieux  conduits,  il  eft  certain  qu’ils 
feroient  bientöt  maitres  de  tous  les  pais  qui 
environnent  le  leur. 

Les  fulils  dont  ils  fe  fervent  leur  viennent 
des  Europeens,  qui  trafiquent  chezeux,  auf- 
fi  bien  que  la  poudre  6c  lesballes.  Onnefau- 
roit  aflez  blamer  l’imprudence  des  Europeens 
qui  leur  venaent  ces  armes,  qu’ils  ont  fou- 
vent  tournecs  contre  eux } 6c  dont  ils  fe  fer« 
viront  quelque  jour  pour  les  detruire  entiere- 
meut.  On  peut  dire  qu’il  y auroit  longtems 
que  cela  feroit  arrive  fi  la  politique  des  Ne- 
gres ne  leur  avoit  fait  voir,  qu’ils  tirent plus 
d’avantage  de  la  demeure  des  ßlancs  dansleur 
pais,  qu’ils  n’en  tireroient  du  pillage  de  leurs 
Comptoirs  6c  du  maffacre  qu’ils  enpourroient 
faire.  Car  de  dire  que  les  Europeens  doi- 
vent  leur  luretc  aux  Forts  qu’ils  ont , qui  les 
mettent  ä couvert  des  infultes  6c  de  la  mau* 
vaife  volonte  des  Negres,  c’eft  fe  tromper  * 


en  Guinee  et  a Cayenne,  195 

plaifir.  Ces  Forts  ne  font  bons  que  pour  ar* 
recer  un  coup  de  main , une  erneute  populai- 
re,  ils  deviendront  inutiles  quand  ies  Negres 
fe  feront  determinez  ä les  charter  ou  ä lesex- 
terminer.  Ils  ne  peuvent  recevoir  du  fecours 
que  par  mer,  6c  les  Negres  ctant  maitrcs  de 
la  Barre,  les  fecours  qui  leur  viendroient  par 
cette  voye  leur  deviendroient  inutiles,  L’eau 
& le  bois , les  vivres  6e  les  rafraichiflemens 
dont  ils  ont  fans  cefle  befoin , fonr  entre  les 
mains  des  Negres  qui  peuvent  les  leurcouper, 
& les  obliger  de  fe  mettre  ä leur  difcretion 
des  que  le  befoin  ies  prertera;  6c  quelle  con- 
fiance  peut-on  prendrc  dans  des  barbares  qui 
n’ont  ni  honneur  ni  foi,  6c  qui  dans  une  oc- 
cafion  femblable  ne  fe  feroientpasla  moindre 
peine  d’y  manquer?  Je  fais  que  ies  Europeens 
font  braves,  qu’ils  favent  faire  la  guerre.  Je 
veux  meme  que  ce  foient  autant  de  Ccfars, 
maisleur  nombre  eft  fi  petit,  quequandtout 
ce  qu  il  y a de  Francois,  d’Anglois,  de  Por- 
tugals 6c  de  Hollandois  fe  joindroientenfem- 
ble,  je  ne  fais  s’ils  feroient  Cent  hommes;  6c 
que  feront  Cent  hommes  contre  une  multitu- 
de  qui  prendra  la  fuite  des  qu’elle  fe  verra  un 
peu  preftee , 6c  qui  eft  fure  de  les  vaincre  par 
la  famine  6c  par  des  erobufcades  qu’elle  leur 
dreftera,  6c  ou  ils  ne  manqueront  pas  de 
tomber  des  qu’ils  s’eloigneront  un  peu  de 
leurs  Forts? 

II  n’en  eft  pas  de  meme  des  Europeens 
ctablis  ä la  Mine,  ä Acra,  ä cap  Corfe  6c 
autres  lieux  de  U cöte.  Outre  que  leurs  For- 
tereftes  font  infiniment  meilleurcs , ils  font 
tnaitres  de  la  rade,  & ils  nc  dcpendcnt  point 

Tom$  IL  1 des 


194  V o Y A G E S 

des  Negres  pour  debarquer  & embarquer  ce 
qui  leur  vient  du  dehors.  Voilä  de  quoi  fai- 
re penfer  les  Diredteurs  des  Compagnies.  11 
reife  a voir  quelles  mefures  ils  prendrontpour 
y apporcer  du  remedc. 

Armes  des  Les  fufils  qu’on  leur  porte  d’Europe  ne 
Negres.  font  ^es  meuieurSj  en  ce]a  ]es  Negocians 
marquent  quelque  etincelle  de  prudcnce.  Les 
ouvriers  Negres  favent  fort  bien  les  racom* 
moder,  tremper  les  batteries  & brazer  les 
canons,  cela  fait  qu’ils  n'cn  confommentpas 
tant  qu’il  ieroit  ä defircr.  Ils  s’enfervent  tres- 
Leius  Fu-bien,  ils  tirent  jufte.  Je  le  repete,  il  ne  leur 
manque  que  du  courage  & d’etre  bien  con- 
duits. 

Outre  les  fufils , qui  font  une  partie  delcurs 
armes  offenlives,  ils  portent  tous  des  bou- 
cliers  de  quarre  pieds  au  moins  de  hauteur, 
Leurs bou-  6c  de  pres  de  deux  pieds  de  large.  Quel- 
cliers.  ques-uns  en  ont  de  peau  de  Boeuf  ou  de  cuir 
d’Elephant  j mais  ils  les  trouvent  trop  pefans, 
il  y en  a peu  ä Juda  qui  sen  fervent,  ils  en 
ont  de  memc  grandeur  qui  (ont  fairs  dejonc, 
fi  bien  travaillez  6c  G ferrez  que  les  fieches 
ni  les  dardilles  ne  les  peuvent  percer. 

Leurs  arcs  font  grands  6c  forts;  ils  ont 
communement  cinq  pieds  de  hauteur.  Il  les 
Ares  &Fle- font  d’un  bois  roide  6c  dur  j il  n’cn  manque 
pas  dans  les  Forets  qui  font  au  bord  de  l’Eu- 
frate.  L’on  n’a  pas  pour  les  aibres  de  ces  Fo- 
rets le  raeme  refpeft  que  pour  ceux  qui  font 
entre  cette  riviere&  le  bord  dela  mer.  Leur 
grand  nombre  a empeche  qu’on  ne  les  pric 
pour  des  iivinitez. 

Les  fleche*  font  de  rofeaux  , Ja  pointe  qui 

y 


chcs. 


1 ^^ru/nentJ^t 

Z Cuivrc  servant  a tu  musurue  du  Roy 

Jkmrnes  dujvjuyerte  de  tcmdour pour  tes 

^ du  Roy  0****’  remjdi  de  Cvcqtddes  yue  sertu  tu.  musüjue. 


d2 cd  illement  des 
^yra/ids 


ddeddleitieirt  des 
demmes  du  dl 


2cm  Il.pay.  igy. 


en  Guine'e  et  a Cayenne,  t 95* 

y eft  cntce  8c  forrement  attachee , eft  de  fer 
qu’ils  forgenc  eux-meme$,  011  de  bois  dur 
dont  on  augmente  la  durete  en  les  metcant 
dans  les  cendrcs  rouges  apres  que  les  ardiilons 
font  faits. 

Les  Europecns  leur  portent  des  fabres , les  Sabres  de 
uns  droits,  les  autres  courbes  8c  plus  1 arges ou  J'a* 
vers  le  bout  quä  la  poignce  , qui  pour  Pordi-clcr* 
naire  n’a  point  de  gardej  ils  iönt  grands  <5 c 
pefans,  ce  qui  marque  que  ceux  qui  s’en  fer- 
vent  font  tres-forrs,  ils  ont  au  moins  trois 
pieds  de  lames,  leur  taillandiers  en  font  auffi 
qui  font  tranchans  6c  plus  pefans  que  ceux 
qui  leur  viennent  d’Europe. 

Les  Negres  qui  n’ont  pas  le  moyen  d’avoir  sabr«  de 
des  fabres  de  fer  ou  dreier  cn  ont  de  bois 
dur 5 de  la  forme  ä peu  pres  de  ceux  de  fer, 
mais  plus  epais  6c  plus  pefans  j iis  ne  coupenc 
point,  mais  ils  donnent  des  coups  qui  cailent 
la  tere  6c  rompent  les  bras. 

Outre  les  fabres  de  bois  fouvent  en  leur  Mailloches 
place  ils  ont  des  mailloches  de  bois  dur  6c  tlc  bolS* 
pefant,  dont  l’extremire  eft  garnie  d’une  bou- 
le  prife  dans  le  meme  bois  de  trois  ä quatre 
pouces  de  diametre  qui  porte  de  furieux  coups. 
Quelques-uns  garniffent  la  boule  de  cloux  d te- 
tes  rondes  ou  pointues;  c’eft  ühd  efpece  de 
mutfue  ou  de  calle-tcte,  ä peu  pr£$  comme 
ceux  dont  fc  fervent  les  Sauvages  du  Canada 
& de  la  Loütfiane. 

Leurs  dardilles  ont  quatre  pieds  ou  environ  Dardillc?. 
de  longucur  j la  hampe  eft  plus  große  dans 
fon  tnilieu  qu’a  fes  extrem  irez.  CeJa  augmen- 
te la  force  du  coup  8c  rend  la  cönduiie  plus 
jufte } la  pointe  eft  quelquefois  de  fer  avec  des 
I z ar- 


196  V O Y A G E S 

ardillons  qui  rendent  la  blefliire  plus  difficileä 
guerir  ä caufe  de  la  peine  que  Ton  a ä la  re* 
tirer  de  la  playe  qu’elle  a iaite.  Celles  dont 
la  pointe  n’efl:  que  de  bois  > Tont  ä peu  pres 
de  meme  figure.  Je  ne  trouve  pas  que  les  Ne- 
grcs  de  Juda  ayent  la  coütume  de  les  empoi- 
fonner  comme  les  Sauvages  de  rAmerique 
onc  coütume  d’empoifonner  leurs  flechcs,  aufli 
bien  que  quelques  Negres  de  la  cote  Occi- 
dentale , de  la  cote  d’Or  6c  de  quelques  au- 
tres  pai's. 

S^guaycs.  Leurs  faguayes  ne  different  desdardillesque 
par  leur  longueur  6c  par  la  pointe  qui  eff  com- 
me nos  fers  d’efpontons,  foit  que  la  pointe 
foit  de  fer  ou  de  bois  durci.  Ils  fe  fervent  de 
ccs  deux  fortes  d’armes  avec  beaucoup  d’a- 
dreffe.  De  trente  pas  ils  donnent  dansunecu, 
il  eff  rarequ’ils  manquentleur  coup,  furtout 
quand  ils  n’ont  rien  ä craindre  de  ce  contre 
quoi  ils  tirent.  Chaque  foldat  qui  n’a  point 
de  fufil  eff  Charge  d’un  bouclier , d’un  fabre 
öu  d’une  mailloche,  d’une  faguaye  6c  detrois 
ou  quatre  dardilles. 

Les  tambours  dont  ils  fe  fervent  dans  les 
inftrumensarmees,  font  les  memes  qu’ilsemployentdans 
«Je  guerre  leur  mufiquej  fi  tant  eft  qu’on  puiffe  donner 
que.  mufl  nom  de  mufique  ou  de  fimphonie  au  Cha- 
rivari qu’ils  font  avec  leurs  inftrumens. 

Ces  tambours  ne  font  qu’un  arbre  creufe, 
ouvert  par  un  bout  6c  ferme  du  meme  bois 
par  l’autre  en  portion  de  cercle  comme  nos 
tambours.  On  choifit  pour  cela  du  bois  le- 
ger; on  ne  leur  donne  que  douze  ä rreize 
pouces  de  diametre,  6c  environ  vingt-deux 
pouces  de  longueur.  Ou  couvre  l’extrcmite 

ou- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  197 

ouverte  avec  une  peau  de  chevre  oa  de  mou- 
ton  bien  ratiffce  6c  on  la  ferre  lur  la  caifle  a- 
vec  des  cordes  de  jonc  que  l’on  bande  ave c 
des  chevilles  de  bois.  La  caiffe  eft  environ- 
nee  d’un  tablicr  court  a peu  pres  comme  nos 
timbales  avec  une  bande  de  toile  de  cotton  Tambours, 
qui  Pattache  au  col  du  tambour.  Ils  ne  fe 
fervent  que  d’une  bsguette  de  bois  dur  avec 
une  petice  tete  en  guile  de  boule.  Celui  qui 
bat  tient  la  baguette  de  la  main  droite  6c  bat 
encore  avec  la  gauche,  tantot  avec  les  doigts 
6c  tantot  avec  la  paulme  de  la  main.  Le  fon 
de  ces  inftrumens  eft  lourd  6c  pefant.  11s  ai- 
ment  beaucoup  nos  caifles  d’Europe,  maisils 
ne  peuvent  s’aflujettir  ä fe  fervir  de  deux  ba- 
guettes  comme  nous  faifons. 

Le  Roi  de  Juda  a dans  la  mufique  de  fh  Timbal« 
chambre  des  timbales^  eiles  ne  different  desde  boi8, 
tambours  dont  nous  venons  de  donner  la  def- 
cription  que  par  leur  grofleur.  Elles  font  de 
meme  matiere,  de  meme  forme  5 mais  eil  es 
font  une  fois  plus  großes  6c  plus  longues.  On 
les  bat  de  meme}  ebaque  Timbalier  n’en  a 
qu’une  qu’il  ne  porte  point  au  col  comme  les 
tambours,  mais  qui  eft  fulpendue  au  plan- 
cher  avec  des  cordes. 

Les  Trompettes  dont  on  fe  fert  ä laguerre  Trompettes 
& dans  les  concerts,  font  de  dents  d’Ele- d>Ivoit*» 
phant } il  y en  a de  plufieurs  longueurs  6c  de 
differens  diametres}  ce  font  plütöt  des  cor- 
nets.  Les  cornes  de  boeuf  dont  fe  fervent 
nos  vachers  6c  nos  gardeut  s decochons,  ren- 
dent  un  fon  qui  doit  etre  aufli  agreable  ä peu 
de  chofe  pres  que  ces  fortes  de  Trompettes. 

11  y a pourtant  bien  du  travaii  dans  ces 
I 3 for- 


F lutes  de 

fer. 


Paniers  d’o- 
ziers. 


JpS  V O Y A G E S 

fort  es  d’inflrumens,  car  il  faut  diminuer  h 
force  de  raper,  l’epaiffeur  de  la  dent  pour  Ja 
reduire  ä celle  qu’on  lui  veut  laißer,  ce  qui 
eft  un  travail  long,  & il  faut  que  ceux  qui 
Ics  embouchent  ayent  la  poitrine  forte.  Les 
differentes  longueurs  & epaiffeurs  de  ces 
Trompettes  produifcnt  differens  fons,  qui  me 
paroitlent  plus  propres  a faire  un  charivari 
qu’uneharmcnie  un  peu  tolerable.  Audi  faut- 
il  erre  accoütume  ä ces  fortes  de  bruits  pour 
n’en  etre  pas  etourdi. 

Leurs  Flures,  autresinftrumens  quientrent 
danslcur  mufique , font  de  fcr.  Ce  lont  des 
cones  de  differentes  longueurs  & largeurs  faits 
de  lames  de  fer  minces  3c  brazees,  n’ayant 
qu’un  feul  trou  dans  toute  leur  longueur , für 
lequei  ils  appuyent  un  doigt;  elles  ne  doivent 
les  differens  rons  qu’elles  produifent  qu’ä  leurs 
differens  calibres.  Elles  font  limees  propre- 
ment  3c  rendent  un  fon  eclatant  qui  n’eft  fu- 
portable  que  quand  on  l’cntend  de  loin,  car 
de  pres  il  ecorche  les  oreilles  les  moins  deli- 
cates.  Il  n’y  a que  les  Ncgres  qui  le  puiflent 
fupportcr. 

Voici  un  autre  inffrument  fervant  ä la  mu* 
fique  du  Roi  3c  des  Grands,  dont  mes  me- 
nioircs  ne  m’apprcnncnt  pas  le  nom.  CVft 
un  panier  d’ozier  fait  commc  une  grolle  bou- 
teille  ronde  de  fix  ä huit  poucesde  diamettre, 
d’environ  dix  pouces  de  hauteur  fans  comp- 
ter  le  goulet  qui  cn  a cinq  Sc  qui  fert  a le  te- 
nir.  Ce  panier  eff  rempli  de  coquil’es,  je 
crois  que  ce  font  des  bouges.  Cclui  ou  celle 
qui  cn  joüe  tient  le  goulet  de  la  main  gauche 
& agite  les  coquilles  qu’il  renferme  avcc  ca- 

dcnce 


EN  GUINEE  ET  A CAYENNE.  I99 

dence  6c  mefure,  6c  frappe  deffus  de  tcmsen 
tems  avcc  la  main  droite.  On  donne  ä nos 
perits  enfans  en  France  de  petits  Tambours  ä 
manche  , dans  lefquels  il  y a des  pierretes 
qu’ils  remuent  6c  dont  le  bruic  doit  etre  plus 
agreable,  parce  qu’ils  Tont  couvcrts  de  par- 
chemin , que  celui  que  produifent  ces  paniers 
de  jonc. 

En  voici  un  fecond  dont  je  ne  fais  pasnon 
plus  le  nom } il  eft  de  fer.  C’eft  un  cilindre 
creux  d'un  pouceouenviron  de  diametre  rou- 
le  en  fpiralc  autour  d’un  bäton ; les  deux  ex- 
tremitez  font  ouvertes;  un  des  bouts  du  bä- 
ton a pour  ornement  un  Coq  deeuivre ; l’au- 
tre  extremis  fert  de  manche  pour  le  tenir. 

Le  muheien  ou  la  muficienneemboucherau- 
tre  ouverture,  6c  produit  des  tonsöc  des  Tons 
qui  s’accordent  ä ceux  des  autres  inftrumens. 

V7oici  le  troifieme.  Cell  un  Tambour  ou 
efpece  de  Tambour,  dont  la  caiffe  eftunpot 
de  terre  fait  comme  une  boule  d’un  pied  ou 
environ  de  diametre  , avec  une  ouverrure 
d’environ  fix  pouces  bordee  d’un  ourlct  d’un 
pouce  de  hauteur. 

On  couvre  cette  hauteur  avec  un  ,parche- 
min  ou  une  peau  bien  ratiffee,  6c  on  la  ban-  ^ tc«c.0UI 
de  avec  un  cercle  d’ofier  que  Ton  fait  entrer 
de  force  autour  du  bourlet. 

11  nV  a que  les  femmes  qui  fe  fe-vent  de 
cet  inftrument.  Etant  accroupies  äteire  ou 
für  une  natte>  elles  mettent  Tinftrument  de- 
vant  elles , 6c  frappent  deffus  avec  une  ba- 
guette  de  bois  dur  ä tete  ronde  qu’elles  tien« 
nent  d j la  main  droite ; elles  frappent  de  la 
main  gauche,  ou  plutot  des  doigts  de  cetre 
I 4 main 


2CO  V O Y A G E S 

main  für  la  peau,  & tirent  de  cet  inftrumcnt 
un  fon  qui  ne  doit  pas  etre  plus  agreablc  que 
ceux  des  autrcs  initrumens  que  nuus  venons 
de  decrire. 

II  eft  furprenant  que  les  Europeens  etablis 
a Juda,  6c  particuliercment  les  Frangois  qui 

!?  ont  introduit  le  luxe  de  leurs  meubles  & 
’abondance  6c  la  delicatefle  de  la  table*  n’a- 
yenc  pas  encore  faic  pafler  chez,  ces  peuples 
leur  mulique  6c  leur  limphonie.  Rien  n'eft 
plus  aife : car  ces  peuples  ont  du  goüt  , 6c  il 
ne  faudroit  pas  beaucoup  de  tems  pour  le* 
perfuadcr  d’abandonner  leurs  concerts  barba- 
res qui  dechirent  les  oreilles  les  plus  dures,  6c 
leur  faire  aimer  nos  inftrumens  6c  notre  mu- 
fique. 

Je  ne  connois  pas  de  pais  au  monde  oü  les 
Grands  foient  plus  rnaitres  que  dans  cet  Etat. 
Ce  que  j’ai  dit  ci-devant  marque  allez? 
qu’excepte  le  ceremonial,  les  Seigneurs  fonc 
Ubcrte des  autant  que  le  Roi.  Une  des  chofes  qui  le 
Giauds.  prouvent  plusclairement?  c’eft  la  iiberte  qivils 
ont  de  venger  leurs  injures  particulieres > non 
par  les  duels  ? comme  cela  s’elt  pratique  en 
bien  des  pais,  mais  par  des  guerres  ouvertes 
oü  i’on  voit  des  batailles,  des  pillages,  des 
incendies  6c  des  enlcvemens  de  captifs.  Lc 
Roi  tout  maitre  qu’il  paroit  etre*  n’a  d’autre 
remede  ä y apporter  que  de  les  exhorter  ä la 
paix,  par  Tentremife  des  Dire&eurs  des  na- 
tions  Europeennes. 

II  y a quelquefois  employe  les  femmes  du 
troifieme  ordre,  qui  au  nombre  de  deux  ou 
trois  mille  ont  dte  ravager  les  terres  de  celui 
qui  ne  vouloic  pasaccepter  les  conditions  rai- 

fonna- 


en  Guinee  et  a Cayenne.  201 

fonnables  que  le  Roi  propofoit  aux  parties op- 
pofees.  Le  refpetft  qu’on  avoit  pour  c es  fem- 
mes  qu’on  n’ofe  toucher  feulement  du  bout 
du  doigt,  obligeoit  les  mutins  ä faire  la  paix, 

& ils  aimoient  mieux  confentir  ä un  accom- 
modern^ nt , que  de  fe  voir  ruinez  par  ces  fu- 
ries  011  de  s’expofer  ä la  vengeance  que  toute 
la  nation  fe  feroit  trouvee  obligee  de  tirer 
d’eux , s’ils  avoienc  donne  atteinte  ä une  loi 
qui  paffe  pour  fondamentale  dans  l’Etat,  qui 
eft  de  ne  jamais  toucher  aux  femmes  du  Roi 
pour  quelaue  raifon  que  ce  puilTe  etre.  Cet- 
te  liberte  des  Grands  a penfe  ruiner  plus  d’u- 
ne  fois  cet  Etat.  Sc s for ces  le  rendent  refpeo 
table  ä tous  fes  voilins , mais  il  eft  fort  ä crain- 
dre  que  ces  memes  forces  agiflant  für  dies- 
memes  dans  ces  guerres  inteftines*  neleren- 
verfent  ä la  fin.  Ce  qui  vient  d’arriver  cneffc 
une  preuve.  NTous  pourrons  peut-ctre  don- 
ner  une  relation  du  malheureux  Etat  oü  il  eft 
ä prefent  dans  la  fuite  de  cette  hiftoire. 

Les  Grands  aufli  bien  que  le  Roi  ont  leurs 
prifons  ou  ils  enferment  les  criminels  6c  les  cap- 
tifs  que  l'on  y veut  mettre.  Il  eft  vrai  qu’ils 
s'en  font  payer  le  geolage,  mais  aufli  ils  en 
font  refponfables,  6c  li  un  captif  fe  fauve  de 
quelque  maniere  que  ce  puilTe  etre.»  ils  font 
obügez  de  le  payer  ä fon  maitre. 

J’ennuierois  le  public  fi  je  repetois  ici  ce  Arfc>rc 
que  j’ai  dit  dans  d’autres  endroits  touchantlesjiui** 
arbres  qui  font  ä Juda,  parce  que  ce  font  les 
memes  que  j’ai  dccrit  dans  la  relation  de  la 
cöte  Occidentale  d’Afrique,  6c  dans  celle  des 
Illes  de  fAmerique;  on  voitdesPalmiersdonc 
on  dre  du  via  > d’autres  qui  portent  des  Dar« 

I f ces 


202  V 0 Y A G E S 

tes  d’autant  meilleures  que  le  tcrrain  oü  ils 
font  planten  cft  maigre  fablonneux.  11  y a 
des  Lataniers,  des  Cocotiers , des  Citron- 
niers  , des  Orangers  qui  font  couverts  de 
fleurs  8t  de  fraits  cn  toures  les  faifons  del’an- 
nee  de  qui  fonr  exceliens.  11  y a aufli  des  Ba- 
naniers  de  pluficurs  efpeces , 8c  les  Figuiers 
d’Europe  qu’on  y a plantez  reuffiflent  ä mer- 
veille. 

Le>  Polons  que  nous  appellons  Fromagcrs 
aux  Ifles  de  l’Amerique,  y font  en  tres  grand 
nombre  8c  ponent  un  duvet  court  ala  verite, 
mais  d’une  finefle  admirable,  qui  etant  bien 
carde  peut  etre  employe  ä des  ouvrages  qui 
font  d’une  beaute  exquife.  Un  Diredteur  An- 
glois  en  ayant  fait  faire  une  piece  de  drap,  ii 
la  fit  teindre  en  ecarlatte,  ce  qui  reumt  fi 
parfaitement , qu’il  auroit  ete  impofiible  de 
trouver  une  etofFe  qui  en  approchät,  foit 
pour  la  couleur  > foit  pour  lafinefie,  ioitpour 
la  beautd  8c  la  force. 

Cet  objet  n’eft  pas  fi  petit  qu’on  fe  le  veut 
Cotton  de  b*en  imaginer,  puifque  ce  cotton  peut  etre 
Polonou  de  employe  dans  la  fabrique  des  chapeaux  8c  des 
Fromagei.  ^to(fes  qui  feroient  d’une  grande  beaute,  ex- 
rremement  legeres  8c  tres-chaudes.  Si  onpre- 
noit  le  parti  de  faire  ufage  de  ce  cotton,  ilne 
faut  pas  craindre  que  la  mauere  manque , l’A- 
frique  8c  l’Amerique  en  font  pleines>  les  ar- 
bres  qui  le  portent  ne  coutent  rien  ä cultiver, 
ils  chargcnt  extremement  leur  produdtion  , 
par  confequent  il  doit  etre  äbon  marche,  8c 
on  peut  repondre  par  avance  de  la  rcuflite  de 
l’entreprife  fi  on  a le  courage  de  la  faire. 

Nous  avons  en  Amerique  quanute  de  le- 

gutnes» 


en  Guinee  et  a Cayenne,  i o$ 
gumes , dont  les  femences  fonc  venues  d’A- 
frique.  J’en  ai  parle  dans  mon  voyage  des  If- 
les  auquel  le  Lefteur  pourra  avoir  recours. 
Mais  voici  une  efpece  de  pois  dont  je  n’ai  eu 
connoiflänce  que  par  le  Journal  du  Cheva- 
lier des  M.***  il  en  avoit  apporte  de  quoi 
faire  part  ä tous  les  curieux  , mais  le  different 
qu’il  a eu  ä fon  retour  de  Cayenne  avec  la 
Compagnie,  lui  a öte  le  moyen  de  pouvoir 
difpofer  a tems  de  ces  femences. 

Ces  pois  forment  de  petits  arbrifleaux  fem- 
blables  ä ceux  qui  portent  le  Piment  ou  Poi- 
vre  rouge.  Ils  ne  paflent  pas  dix-huit  ä vingt 
pouces  de  hauteur,  leur  bois,  leur  6corce, 
leurs  branches,  leurs  feuilles  font  fi  fembla- 
blesaux  Pimentiers,  qu’il  n’y  a perfonne  qui 
ne  s’y  trompe.  Ils  ne  fleuriflent  point  6c  Ton 
voit  en  cela  la  fagefTe  de  la  nature  qui  ne  fait 
rien  d’inutile,  6c  qui  en  feroit  fi  eile  faifoic 
produire  ä une  plante  des  fleurs  qui  ne  fc- 
roient  fuivis  d’aucuns  fruits.  Ces  arbrifleaux 
en  portent  pourtant  8c  en  aflez  grande  quan* 
tite , mais  ces  fruits  ou  plütöt  ces  pois  font 
renfermez  daus  une  bourfe  ou  membrane 
prefque  aufli  forte  qu’un  parchemin,  qui  eft 
placee  fous  la  tige  6c  entre  les  racines  qui  fou- 
tiennent  6c  qui  fourniflent  la  nourriture  a 
farbrifleau.  On  trouve  dans  cette  poche  cent 
vingt  6c  jufqu’ä  cent  cinquante  pois,  ten- 
dres , faciles  ä cuire  6c  ä digerer  , d’un  tres- 
bon  goüt,  qui  ne  different  en  rien  de  nos 
pois  d’Europe,  6c  dont  on  fait  des  pureesex- 
cellentes. 

Quand  les  feuilles  commencent  ä jaunir, 
on  arrachc  Tarbrifleau  avec  la  poche  qui  y 
16  1 eft 


Pois  mer« 
vcilleux. 


204  V o Y A G E S 

cft  jointe  & on  l’ouvre  pour  en  tirer  ces  pois. 
Lorfqu’on  les  vcut  rnangcr  tres-tendres,  & 
com  me  les  premiers  pois  verds  que  les  gens 
delicats  achcrtent  fi  eher  en  France , on  les 
tire  de  terre  avant  que  les  feuilles  jauniflent. 
Quand  on  les  veut  plus  formezSe  plus  meurs, 
il  n’y  a qu’ä  attendre  que  rarbrifleau  foittout 
a fait  fee. 

On  ferne  ces  pois  a la  fin  despluyes,  & 
on  les  peut  cueillir  au  bout  de  fix  femaines. 
Je  crois  qu’on  en  pourroit  faire  pluiieurs  re- 
colrcs  dans  les  pais  chauds  fi  on  avoit  foin  de 
les  arrofer  pendant  quelques  jours  apresqu’on 
les  a tnis  en  terre. 

Je  trouve  dans  le  Journal  du  Chevalier  des 
M.***  un  petit  fruit  rouge,  dont  il  ne  don- 
ne  ni  le  nom  ni  la  figure,  & qu’il  croit  pou- 
voir  croitre  en  France.  Il  avoit  apporte  des 
pepins  de  ce  fruit  qui  font  aflez  femblables 
aux  pepins  de  nos  poires.  Ce  fruit  etant  ma- 
che fans  etre  avale,  a Ja  propriete  d’adoucir 
ce  qu’on  peut  mettre  apres  lui  dans  la  bouche 
de  plus  aigre  & de  plus  amer.  J'ai  peine  £ 
pardonner  ä Monfieur  des  M.  * * * la  negli- 
gence  qu’il  a eu  de  ne  nouspas  mieux  inftrui- 
re  für  ce  fruit,  dont  Pufage  feroit  admiiable 
6c  extremement  recherche  par  ceux  qui  ont 
tant  de  peine  ä prendre  les  remedes  amers  & 
defägreables  que  les  Medecins  ordonnent, 
contre  lefquels  la  nature  fe  revolte,  fans  que 
la  raifon  puifle  y apporter  du  remede.  Les 
pepins  ont  ete  perdus  avec  quantite  d’autres 
chofes  qu’il  avoit  amaflees,  dont  la  perten’eft 
pas  aifee  ä reparer. 

La  terre  de  tout  ce  Royaume  eft  rouge  6c 

tres- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  205* 

tres  fertile.  II  n’en  faut  point  d’autres  preuvcs  Qualite  du 
que  les  trois  recoltes  que  Ton  fni  c dans  Je  mc-  l^nicrcde 
me  champ.  Les  terrcs  du  Roi  fe  labourentic  travailkr. 
6c  fe  lement  par  coi  vees,  6c  avanr  que  qui 
que  ce  foit  ofe  travailler  les  fiennes.  II  donne 
1c  lignal  de  ce  travail  par  trois  coups  de  canon 
qu’il  fair  tirer  au  couchcr  du  Soleil.  II  n’eu 
faut  pas  davantage  pour  avertir  les  Grands 
d aftembler  les  pcuples  de  leur  Jurifdi&ion  , 6c 
d’etre  le  lendemain  au  point  du  jour  devant  la 
porte  du  Palais  du  Roi.  La  moitie  de  ces 
gens  eft  cn  armes  comme  dans  un  jour  de 
bataille  avec  leurs  Tambours,  leurs  Trom- 
pettes  6c  leurs  Flutes.  L’autre  moitie  a des 
hoües,  leul  inftrument  qu’ils  employent  a la 
culture  de  la  terre.  Le  fer  de  ces  hoües  eft 
large  comme  la  main;  ce  font  eux-memes 
qui  le  forgent  des  barres  qu’on  leur  apporte 
d’Europe.  II  eft  mince,  6c  il  a une  douille, 
dans  laquelle  on  fair  entrer  le  manche  qui 
n’eft  pas  droit  comme  par  tout  ailleurs,  mais 
courbe  ä Tequerre.  Cet  inftrument  tout  bi- 
zarre qu’il  paroic  eft  commode,  parce  que 
celui  qui  s’en  fert,  n’eft  point  oblige  de  le 
courber  cn  travaillant. 

Apres  que  les  gens  armez  6c  les  travailleurs 
ont  chante  6c  danfe  quelque  tems  devant  le 
Palais , pendant  que  leurs  Chefs  reqoivcnt  les 
orckcs  du  Roi  par  la  bouche  de  fon  premier 
Valet  de  chambre,  ils  partent  6c  courent 
comme  des  cerfsaux  lieux  qui  leurs  font  mar- 
quez  > 6c  pendant  que  ceux  qui  font  armez 
chantent  Sc  danfent  au  bruit  de  leurs  inftru- 
mens  qui  lont  toüjours  avec  leur  Chef  ä la 
tete  de  Touvrage  5 les  travailleurs  font  mer- 
I 7 veille. 


20 6 V O Y A G E $ 

veille.  Ils  imitent  par  leurs  mouvemens  & 
lcurs  chants  ceux  qui  danfent,  6c  fuivent  la 
cadcnce  de  inftrumens.  On  diroit  que  tons 
ces  gcns  nc  Tont  quc  des  chanteurs  3c  des  dan- 
feurs  j 6c  cependant  ils  travaillent  avec  une 
vitefle  j une  force  6c  une  proprete  qu’on  ne 
trouve  point  ailleurs.  Ils  coupent  toutes  les 
terrcs  en  fillons  releveT, , ceux  des  terres  du 
Roi  ont  leurs  fillons  bien  plus  elevez  quecel- 
lcs  des  particuliers.  On  ferne  ou  Fon  plante 
deux  jours  apres  que  le  labourage  eft  achevö. 

Lorfque  la  nuit  approche  on  quitte  le  tra- 
vail , 6c  on  vient  en  chantant  6c  en  danfant 
devanc  le  Palais,  oü  l’on  fe  delafie  en  danfant 
pendant  que  les  Grands  qui  ont  prefide  au 
travail  rendent  compte  de  l’Etat  des  terres  au 
premier  Valet  de  chambre  du  Roi  j apres  quoi 
chacun  s’cn  retourne  fouper  6c  coucher  chez 
foi. 

II  ne  faut  pas  s’imaginer  que  ceux  qui  font 
cloignez  de  lix  ou  fept  lieues  de  la  ville  ou  le 
Roi  fait  fa  relidence  viennent  tous  a Xavier; 
il  n’y  a que  ceux  qui  en  font  ä deux  ou  trois 
lieues.  Le  Roi  a des  terres  dans  les  Provin- 
ces  eloignees  aufli  bien  qu’aux  environs  de  fa 
Capitale.  La  culture  de  ces  terres-lä  eftcom- 
mife  aux  foins  des  Gouverneurs  de  ces  Pro- 
vinccs,  6c  les  peuples  de  leur  J urifdi&ion  les 
cultivent  avec  les  memcs  ceremonies  que  ed- 
les que  nous  venons  de  rapporter. 

II  faut  avoiier  que  ces  peuples  aiment  bien 
paßionnement  le  chant  6c  ladanfe,  puifqu’el- 
les  leur  lervent  a fe  delafier  apres  des  jour- 
nces  entieres  de  travail.  J’ai  remarque  cela 
en  Amerique  ou  nos  Negres  apres  fix  jours 

entiers 


en  Guinee  et  a Cayenne.  207 

entiers  des  rüdes  travaux  des  fucreries  qu’ils 
ne  finiflent  que  le  Samedi  ä minuit,  paflcnt 
le  refte  de  la  nuit  ä danfer?  6c  quand  leurs 
maitrcs  nc  veulent  pas  fouftrir  qu’on  danfe 
chezcux,  ils  tont  guayement  deux  ou  trois 
lieues  pour  trouver  unehabitation  ou  Ion  per* 
mette  leurs  danfes. 

On  ne  peut  allez  admirer  leur  diligence 
dans  le  travail,  il  eft  vrai  qu’ils  s’y  metcent  le 
moins  qu’ils  peuvent,  mais  aufti  quand  ils  y 
font  une  fois , c’eft  tout  de  bon  6c  on  eft  6- 
tonne  de  trouver  dix  mille  arpcns  de  terrcs 
labourees  6c  drciTees  en  fillons  que  Ton  avoit 
vü  le  jour  preccdent  en  friche. 

Les  deux  ri vieres  qui  traverfent  le  Royau-  l es  deux 
me  de  Juda  font  extremement  poiftonneufes , rivieres  de 
6c  le  poillon  excelient  j c’eft  ce  qui  faic  que  p^^^cu- 
les  naturels  du  pais  negligent  la  peche  de  la  ie°s!  l°im  U 
mer  plus  que  leurs  voilins  qui  n’ont  pas  cet 
avantage,  car  le  paftage  de  la  Barre  eft  pour 
eux  un  leger  obftacle:  ils  donnern  leur  poiflön 
ä bon  marche. 

On  trouve  dans  leur  Eufrate  des  Croco-  Diverfesef 
dilles  qui  detruilcnt  beaucoup  de  poiftons,des  Pefes  ^ 
Vaches  marines,  autrement des  Lamentins6cpoil]rons* 
des  Chevaux  marins.  Les  Negres  n’aiment 
point  ces  derniers,  parce  qu’ils  font  de  grands 
degats  dans  leur  champs.  Comme  ils  ont  des 
armes  ä feu  dont  ils  favent  fort  bien  fefervir, 
ils  en  diminuent  le  nombre,  leur  chair  eft 
un  regale  pour  eux,  6c  ils  tircnt  de  l’argent 
de  leurs  dents.  Ces  trois  raifons  fuffifentpour 
les  engager  ä leur  faire  une  guerre  rüde  6c 
continuclle. 

On  trouve  enccre  dans  ces  deux  rivieres 

une 


Öifcaux 
fauvnges  & 
domcfti- 
ques. 


Chnuves- 

Suuris. 


208  V O Y A G E $ 

une  trcs  grande  quantite  de  Chevrettes,  d’E- 
crevifles,  de  Homars,  de  Poupars  6c  d’aii- 
trcs  poiiTons  ä Tecaille.  On  y peche  des  An~ 
guillcs  tres  grofTcs  6c  trcs^grafTes,  des  Muges, 
des  Surmulets,  des  poifTons  blancs  quiappro- 
chent  de  nos  ßrochets  6c  niemes  des  Soles, 
des  Rayes  6c  des  Anges.  On  voic  afTez  que 
c es  poifTons  y viennent  de  la  mer;  c’eft  auili 
ä leurs  embouchures  qiTon  les  trouve  , 6c 
dans  les  fofTes  qui  en  Tont  peu  eloignees,  ou 
Teau  eft  falee  ou  du  moins  faumatre.  On  pre- 
tend  que  ces  poifTons  de  mer  pris  en  ces  en« 
droits  Tont  meiUeurs  que  quand  on  les  prend 
dans  la  mer;  c’eft  peut-etre  Ie  melange  de 
l’eau  douce  avec  celle  de  la  mer  qui  leur  don- 
nc  cetre  delicatefie. 

Les  oifeaux  de  toute  eTpece  n’y  Tont  pas 
: moins  abondans  que  les  poifTons.  Je  ne  parle 
point  ici  des  volailies  domeftiques;  je  crois 
en  avoir  parle  aurre  part.  Je  parle  des  fauva- 
ges,  comme  Tont  les  Perdrix  rouges,  les  Fai- 
fans,  les  Grives,  les  Tourtereiles,  lesPoules 
pintades,  les  Canards,  les  Cercelles,  les  Be- 
calTes , les  Ortolans  6c  les  Ramiers.  Tons  ces 
oifeaux  Tont  excellens.  Si  on  mangeoit  des 
Chauve-Souris  comme  en  quelques  endroits 
des  Indes  Orientales  , il  n’y  auroit  pas  dan- 
ger  de  mourir  de  faim  dans  cepais-lä;  carel- 
lesyfontenfi  grand  nombreque  le  Cielcncft 
couvert  des  que  le  Soleil  eftcouche.  Lorfque 
le  jour  approche,  eiles  s’attachent  ä la  cirne 
6c  aux  großes  branches  des  arbres ; elles  $ a- 
crochent  les  uncs  aux  autres  & forment  des 
amas  qui  reßemblent  de  loin  ades  eßeinsd’a- 
beilles  ou  a des  regimes  de  cocos.  C’eil  un 


EN  GuINe'f.  ET  A CAYENNE.  20Q 

plaifir  de  tirer  deßfus  pendant  le  jour  afin  de 
faire  tomber  le  paquet , 6c  voir  Pembaras  oü 
eiles  Tont  quand  la  lumierc  kur  frappe  les 
yeux.  Elles  Tont  pour  Pordinaire  de  la  grof- 
feur  des  Poules  communes.  LcsNegresquoi- 
que  gens  de  grand  appetic  n’en  mangent  point, 
c’eft  cc  qui  en  augmente  la  quantitej  ils  les 
ont  memes  en  horreur.  Elles  entrent  fort 
fouvenc  dans  les  maifons,  c’eft  oü  lcsNegres 
les  prennenc  plus  aifement  6c  les  tuent. 

L’oiieau  le  plus  fingulier  qu’il  y aic  dans  le 
pais,  c’eft  celui  dont  j’ai  donne  la  defcriprion 
dans  ma  relation  de  PAiriqueOccidentalefous 
le  nom  d’Oifeau  rouge,  ou  bleu,  ou  jaune , 
ou  noir.  Monßeur  Brue  en  a fait  voir  ä Pa-  Remarque 
ris  au  retour  de  fön  dernier  voyage , mais  une  les  Oi- 
circonftance  qui  lui  aechapee,  peut-etre  par- 
ce  qu’elle  ne  fe  rencontre  pas  dans  ceux  du 
Senegal  comme  on  la  voit  conftammentdans 
ceux  de  Juda,  c’eft  qu’ils  changent  ‘de  cou- 
leur  a chaque  mue  j de  lorte  que  ceux  qui  e- 
toient  noirs  cetre  annce,  deviennent  bleusou 
rouges  Pannee  lüivante , ils  feront  jaunes  l’an- 
nee  d’apres  6c  enfuite  verds,  mais  ne  fortent 
point  de  ces  cinq  couleurs  qui  Tone  toüjours 
tresvives,  6c  ils  ne  font  jamais  panachez. 

Apres  cec  exempie  qui  vient  de  la  Page  natu- 
re,  on  ne  peut  pas  taxer  d’inconftance  les 
peribnnes  qui  aiment  le  changement  dans  les 
couleurs  de  leurs  habits.  Quand  meme  elles 
neporteroientpasles  memes  couleurs  autant  de 
tems  que  ces  oiftaux,  elles  ont  le  pouvoir  de 
changcr  plus  fouvent  leur  plumage,  6c  par 
une  luite  qui  me  paroic  railonnable,  la  cou- 
kur  de  leur  plumage  eft  d’etre  panachte , ce  que 

la 


2 10  VOYAGES 

1 a nature  n’a  pas  accorde  ä c es  oifeaux.  Le 
pais  en  eft  tout  plein  > ce  qui  ne  les  rend  pas 
plus  facilcs  ä clever  6c  tranfporter. 

On  y voit  aufti  un  tres  grand  nombre  de 
Peroquetsj  ils  font  tous  gris  avec  quelques 
plumes  rouges  a la  tete,  au  boutdesailcs,  Sc 
ä la  queuc>  ils  s’aprivoifent  aifement&apren- 
nent  facilement  ä parier.  Le  fcxe  babiilard 
eft  tres  propre  ä lcs  inftruire. 

Singcs  de  C’eft  au^  Pals  des  Ringes.  On  en  voit 
Juda  Sc  de  de  plufieurs  e/peces  6c  aufti  mechans  les  uns 
(aquin.  qUe  jes  autres.  II  y en  a aux  environs  deja- 
quin  qui  font  tres-jolis,  ils  font  dociles,  ils 
retiennent  les  le$ons  qu’on  leur  donne  Sc  ap* 
prennent  une  infinite  de  chofes  , bien  enten- 
du  pourtant  qu’il  faut  que  le  fbuet  foit  tou- 
jours  prelent,  6c  qu’on  le  leur  fade  fentir  ä 
Ja  moindre  faute  qu  ils  commettent,  car  leur 
naturel  leger  les  porte  Jans  cefte  ä mal  faire, 
6c  ne  peut  etre  reprime  que  par  le  chati- 
ment. 

Beftiaux  Les  ^ont  petits > il  eft  difficile  d’en 

domcftjques.rendre  une  raifon  qui  fatisfafle  entierement, 
car  ils  ne  travaillent  point  du  tout  6c  leur  pa- 
turage  eft  excellent,  ceux  du  Niger  au  con- 
traire  font  grands,  on  s’en  fert  pour  porter  des 
hommes  Sc  de  tres-pefans  fardeaux,  Sc  des 
marchandifes,  fans  que  cela  les  empeche  de 
devenir  tres-grands  6c  tres-forts.  Les  uns  & 
les  autres  ont  la  chair  tendre , grafte  > fuccu- 
lente.  Les  Veaux  6c  les  Cabrits  font  tres- 
bons , 6c  les  moutons  if  y valent  rien , ils  len* 
tent  la  Iaine  grade  6c  le  fuif.  En  un  mot> 
c’eft  un  pais  oü  les  Negres  font  bonne  chere 
depuis  que  les  ßlancs  leur  ont  appris  l’arc  de 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  211 
Ja  cuifine>  6c  oü  les  Blancs  peuvcnt  tenir  des 
tables  delicates  6c  bien  garnies  ä bon  marcbe. 

II  ne  leur  peut  manquer  que  du  vin  6c  de  la 
farine  ae  froment.  II  cft  vrai  eependant  que 
les  Lievres>  Lapins  6c  Perdiix  n’ont  pas  le 
fumct  qu’on  y trouve  en  Furope.  Ön  ne 
voit  dans  1c  Royaume  ni  Chevaux,  ni  Cha- 
meaux,  ni  Anes*  ni  Mulets,  ni  aucune  au- 
tre  bete  de  feile  ou  de  Charge.  Tout  le  mon- 
de  va  ä pied  5 6c  tous  les  fardeaux  fe  portent 
für  la  tete  quand  ils  n'exccdtnt  pas  ce  qui 
peut  faire  la  Charge  d’un  homme,  ou  atta- 
chez  ä un  ou  deux  leviers  portez  für  la  tete 
ou  für  les  epaules,  de  deux  ou  plulieurs  hom- 
mes  felon  la  grandcur  6c  la  pefanteur.  Gene- 
ralement  parlant  tous  ceux  qui  n’ont  point 
d’efclavcs  vont  ä pied  * 6:  portent  ou  font 
porter  en  payant*  les  fardeaux  qu’ils  veuienc 
tranfportcr. 

Les  Europeens,  les  Grands  6c  les  gens  ri-  Hnmaes d°m 
ches  fe  font  porter  dans  des  hamacs  für  ia  tete  de  crc  * 
leurs  efclaves.  Les  plus  beaux  hamacs  vien- 
nent  du  Brettl  5 ils  iont  de  cotton,  les  uns 
font  travaillez  ä plein  com  me  une  forte  piece 
de  toilie  ? les  autres  font  ä jour  comtne  un 
refeauj  la  longucur  ordinairc  des  uns  6c  des 
autres  elf  de  fept  pieds  für  dix , douze  ou  qua- 
torze  de  largeur.  Chaque  bout  cft  partage 
en  50.  ou  60.  pariies  enfilees  dans  de  petites 
cordes  de  foyc,  ou  de  pitte,  ou  de  cotton 
qu’on  appelie  rubans  qui  ont  chacune  environ 
trois  pieds  de  longueur.  Tous  les  rubans  d’un  Dtfcription 
bout  de  la  piece  s’uniftent  enfemble  pour  fai-  du  liamac‘ 
re  une  boucle,  ou  l’on  patte  une  corde  qui 
s’attachc  ä un  rofeau  ou  bambouc  long  de 

quin- 


1 11  VOYAGES 

quinze  a fcize  pieds j on  attache  de  meme 
lautre  extremite,  de  maniere  quela  longueur 
du  hamac  6c  de  fes  rubans  falle  un  arc  de 
cercle.  Les  deux  porteurs  mettent  les  bouts 
du  bambouc  für  leur  tete , la  perfonne  s’af- 
fied  ou  fe  couche  de  fon  long  dans  le  harmc» 
non  pas  en  droice  ligne  Öc  fuivanc  la  longueur 
du  hamac,  parce  que  dans  cette  fituation  ei- 
le auroit  le  corps  plie  en  deux.  6c  1 es  pieds 
auffi  haucs  que  la  tete , ce  qui  feroit  une  po- 
fture  incommode,  mais  für  la  diagonale  du 
hamac,  c’eft-ä-dire  la  tete  ä un  des  coins  & 
les  pieds  au  coin  oppofe;  ce  qui  fair  que  le 
corps  eft  pofe  prefque  aufli  de  niveau  que 
fi  on  dtoit  couche  für  un  matelas.  Les  gens 
delicats  mettent  un  oreiller  fous  leur  tete  pour 
la  tenir  plus  elevee.  J’ai  parle  des  hamacs 
dans  mon  Voyage  des  llles>  tome  fecond  na- 
ge 39.  oü  le  Ledteur  trouvera  tout  ce  qu’il 
pourra  delirer  für  cette  matiere 

Les  hamacs  qui  viennenr  du  ßrefil  font  de 
diverfes  couleurs,  fort  bien  travaillez  avec  des 
crepines  6c  franges  de  meme  matiere  qui  pen- 
dent aux  cötez  6c  qui  font  un  ornement  qui 
n’eft  pas  a meprifer. 

On  fe  fort  communementd’un  parafol  pour 
fe  garantir  des  araeurs  du  Soleil,  que  celui 
qui  eft  dans  le  hamac  tient  ä la  main  6c  qu’il 
oppefe  au  foleil. 

Quand  on  voyage  la  nuit  6c  qu’on  veut 
eviter  la  pluye  ou  le  ferain  qui  eft  fort  dange- 
rcux  en  ce  pai's-lä , on  etend  une  toile  ordi- 
naire  ou  une  toile  ciree  für  le  bambouc 5 & 
tout  en  dormant  on  ne  laifle  pas  de  faire  du 

che- 


en  Guine'e  et  a Cayenne,  ix  j 
chemin  d’une  manicre  infinimcnt  plus  douce 
que  dans  une  Liniere. 

Les  Dire&eurs  Europeens  & quelques 
Grands  ont  des  hamacs  für  le  modele  des 
Terpentins  dont  on  fe  fort  au  Brefil,  6c  donc 
M.  Frezier  Ingenieur  ordinaire  du  Roi  nous 
a donne  la  figurc  dans  fon  excellente  Rela- 
tion de  fon  voyage  ä la  mer  du  Sud.  impri- 
mee  a Paris  en  1716.  ou  le  Ledleur  trouvera 
abondamment  de  quoi  fe  fatisfeirej  rien  au 
monde  n’etant  ni  mieux  ecrit  ni  plus  detaille, 
ni  plus  fidele,  ni  plus  propre  ä contenter  les 
curieux,  meme  les  plus  difficiles  6c  les  plus 
critiques.  Je  dois  dire  ici  ä la  louange  de  cet 
Auteur  qu’ayant  eteattaque  tres-mal  ä propos 
par  le  Pere  Fueillee  Minime  3 dans  une  Pre- 
face  critique  qu’il  a mife  ä la  tete  du  Jour- 
nal de  fes  obfervations  Phifiques  6c  Botani- 
ques  für  les  cotes  de  l’Amerique  Meridio- 
nale5  dans  laquelle  ce  bon  Religieux  ne  gar- 
de  aucun  menagement , ce  fqavant  Ingenieur 
y a repondu  avec  tant  de  nettere , de  preci- 
fion  6c  de  modeftie,  qu’en  fe  defendant  de 
ce  dont  on  l’accufe,  il  donne  ä cc  Pere  des 
leqons  d’une  moderation  dont  il  feroit  ä fou- 
baiter  qu’on  trouvät  quelque  veftige  dans  la 
Preface  de  ce  Pere.  L’Ouvrage  de  M.  Fre- 
ier eft  imprime  a Paris  chez  Ravenei  en 
1727. 

Je  revfens  au  Hamac  ou  Serpentin. 

Le  Serpentin  dont  on  fe  fert  au  Brefil  3c 
& Juda  qu’il  ne  faut  pas  confondre  avec  le 
Palanquin  qui  eft  en  ufage  dans  les  Indes  O- 
rientales,  comme  a feit  le  lieur  Duret , ne  Dcfcriptioa 
differe  du  Hamac  ordinaire  qu’en  ce  qu’il  eft  duSerpeaü«, 

cou- 


214  VOYAGES 
couvert  d’un  dais  cn  Imperiale  ovale  qui  a 
toute  la  longueur  da  Harme  & environ  qua« 
tre  pieds  de  large ur.  On  le  fait  de  caiton  ou 
de  planches  tr£s  minces  d’un  bois  des  plus 
legers,  & on  le  couvre  d’une  etoffe  de  foye 
ou  d’une  fine  toile  cirec  avcc  des  rideaux  de 
Taffetas  que  l’on  tire  da  cote  que  le  Soleil 
donne.  C’eft  dans  cette  voiture  que  les  Di- 
redteurs  Europeens  font  leur  voyages. 

Marche  des  Lors  qU»,]s  fortent  de  la  ville  ou  pour  aller 
Europceus.  a la  promenade  ou  en  quelques  heux  plus  e- 
loignez,  ils  font  toüjours  accompagnez  & ef- 
cortez  par  le  Cäpitame  Negre  protedlcur  de 
leur  nation , qui  eft  porte  dans  un  Hamac  a* 
pres  celui  ou  eil:  le  Dire&eur.  Le  Pavillon 
de  la  nation  eft  porte  touc  deploye  ä la  te- 
te  de  toute  la  troupe  qui  eft  toüjours  com- 
pofec  des  troupes  du  Capitainc  Negre  au 
nombre  de  Cent,  Cent  cinquante  ou  deux 
eens,  avec  des  Tambours  & des  Trompet- 
tes.  Ceux  qui  font  armez  ne  ceflent  de  faire 
des  decharges  de  leurs  fufils.  Les  autres  bat- 
ten t la  caifte  & fonnent  leurs  Trompettes, 
& tous  danfent  ou  chantent  pendant  tout  le 
chemin. 

Prärogative  Sur  quoi  i!  faut  remarquer  que  le  Pavil- 
du oircttcur Ion  de  France  precede  tous  les  autres,  &que 
iran^ois,  |^s  Dire&curs  des  autres  nations  rencontrent 
celui  de  France,  ils  lui  cedent  le  pas  & la 
main.  C’eft  une  prerogative  dont  nos  Dircc- 
teurs  font  en  pofieffion  de  tout  tems , & dont 
les  Negres  qui  nous  font  atrachez  font  pour 
le  moinsaufli  jalouxque  nous  memes.  Quand 
on  leur  en  demande  la  raifon  5c  qu’on  Ta  vou* 
lu  fgavoir  des  Rois  memes,  ilsont  tous  re* 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  215 
pondu  uniformcment  ,que  les  Rois  de  Juda  c-  keponfe  du 
toient  les  enfans  des  Francois,  qu’ils  leur  de- prcro- 
voicnt  tout  lc  commerce  6c  toute  la  richef-  gative  Jes 
fe  de  leur  Etat,  6c  qu'ils  ne  pouvoient  leurttan$0Ii* 
faire  allez  d’honneur,  ni  leur  marquer  allez, 
leur  reconnoiffunce. 

Le  Chevalier  des  M.  * * * a remarque  dans 
les  difFerens  voyages  qu’il  a faic  en  Juda,  que 
les  Negres  eroienc  allez  difpofez  ä recevoir  la 
foi  malgre  l’ignorance  oü  ils  vivenc , leur  in- 
fenfibilite  pour  les  chofes  qui  ne  tombent  pas 
fous  les  icns,  6c  lc  libertinageau  fujetdes  fem- 
mes. 

11  affiirc  q-ue  malgre  la  veneration  fi  mar- 
quee  qu’ils  onc  pour  le  grand  Serpent  6c  pour 
fa  tres-nombreufe  Familie;  ils  reconnoiflent 
un  etre  fupreme , Crcareur  de  toiues  chofes , 
infiniment  plus  grand  & plus  puiflant  que  le 
Serpent.  Ils  dilcnt  qu’il  habitc  dans  le  Ciel,  Sentiment 
d’oü  il  gouverne  tout  l’univers , qu’il  eit  tout-^J^1*1 
puilTant  6c  infiniment  bon  6c  jufte.  Ils  ontDieu. 
recours  ä lui  dans  les  grandes  calamitez  pu- 
bliques,  ou  pour  obtenir  la  fante  de  quelque 
perfonne  confiderable ; il  eft  vraipourtant  que 
cc  n’eft  qu’apres  qu’ils  ont  inutilemenc  invo- 
que  le  Serpent,  6c  ont  tout  mis  en  oeuvre 
pour  en  obtenir  ce  dont  ils  ont  bdoin.  Ils 
s’adreflent  alors  au  grand  Dieu ; ils  le  prient, 
ils  paflenc  les  jours  entiers  6c  les  nuits  ä chan 
ter  6c  ä danfer  ä fon  honneur,  6c  apres  lui  a- 
voir  facrifie  toutes  fortes  d’animaux , ils  lui  im- 
molenc  enfin  des  hommes  6c  desjeunes  enfans 
des  deux  fexes.  On  fe  fouvient  encore  que 
le  Capitaine  Aftou  qui  vit  encore  aujourd’hui 
olfrit  au  Dieu  du  Ciel  un  i’acrifice  d'hom- 

in  es 


21 6 V O Y A G E S 

mes  8c  d’enfans  pour  obtenir  ia  Tante  ä Ton 
pcre. 

C es  difpofitions  parurent  excellentes  aut 
Francois  qui  s’etablircnt  dans  ce  Royaume 
en  1 666  8c  i66j.  llscrurent  qu’iis  pourroient 
y faire  connoitre  le  vrai  Dieu , 6c  y introdui- 
re  la  Religion.  M.  du  Ca  He  qui  eft  mort 
Lieutenant-General  des  Armces  navalcs  du 
Capucins. CS  ^°i  > Y c°nduifit  deux  Peres  Capucins  Tur  le 
Vaifleau  la  Tempefte,  en  1667  > qui  appri- 
rent  fi  parfaitement  la  langue  du  pai’s  , en 
nioins  de  rien , qu’ils  prechoient  fans  inter- 
pretc  , 6c  qu’ils  travaillerent  avec  tant  du  iuc- 
ces  a convertir  ces  peuples,  que  le  Roi  qu’ils 
avoient  convaincu  de  l’extravagance  de  fes  Tu- 
perftitions,  etoit  pret  de  recevoir  le  ßapte- 
mc , ce  qui  auroit  ete  fuivi  de  la  converlion 
d^a^andes  tout  ^on  PcuP^e*  l<^rfque  d’autres  Euro- 
Europeens  * peens  erablis  au  meme  Royaume , 6c  d’une 
hcrcri^ucs.  Religion  bien  oppofec  ä la  notre  > crurcnt  que 
la  perte  de  leur  commerce  etoit  infaillible» 
6c  qu’ils  Teroient  chafl’ez.  du  pa’is,  fi  le  Roi 
6c  le  peuple  embraffbient  la  Religion  Catho- 
lique. 

Ils  cabalerent  donc  fi  bien , 6c  firent  tant 
de  prefens  aux  Marabous>  qu’ils  excitcrent 
une  Tedition  contre  ces  deux  excellens  Predi- 
cateurs  de  la  verite , de  maniere  que  la  veillfi 
du  jour  que  le  Roi  devoit  recevoir  le  Bapte* 
me,  qu’il  demandoit  avec  inftance,  le  peu- 
ple feduit  par  ces  indignes  Chretiens  fe  fou- 
le va5  mit  le  feu  a la  Chapelle  , afliegea  le 
Palais  du  Roi  8c  auroit  immole  les  Capucins 
2 leur  fureur,  fi  le  Roi  ne  les  eüt  fauvez.  dans 
Ton  Palais.  Ce  Prince  intimide  par  cette  re- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  217. 

Volte  > 6c  craignant  de  perdrc  fon  Etat  6c  fa 
vie,  promit  aux  Marabous  de  dcmeurer  dans 
la  Religion  de  fes  ancetres*  de  ne  plus  penfcr 
ä le  faire  baptifer  6c  de  renvoyer  fans  delai 
ces  deux  Millionnaires. 

Ces  malheureufes  conditions  remirent  la 
paix  dans  l’Erat. 

Un  des  deux  Capucins  mourut  quelques 
jours  apres*  lcs  uns  difenr  que  ce  fut  de  cha- 
grin , les  autres  affurent  qu’il  fut  empoifonne. 

Son  compagnon  fut  contraint  de  s’cmbar- 
quer,  6c  ainfi  fut  abandonne  Touvrage  de  la 
converfion  de  ces  peuples. 

La  Compagnie  Franqoife  de  1 voulut 
faire  une  feconde  tentative  6c  montrer  que  la 
gloire  de  Dieu  lui  etoit  pour  le  moins  audi 
chere  que  fon  commerce.  Elle  chercha  d’au- 
tres  Millionnaires  6c  eile  cn  trouva  aifement. 

Deux  Jacobins  le  prefenterent  en  1670.  Elle  Miffiondcs 
les  fit  pafter  dans  fes  vaifleaux*  apres  les  a-  ins 
voir  pburvüs  abondamment  de  tout  ce  qui 
leur  etoit  neceifaire  pour  leurs  fondfions  6c 
pour  leur  fubfiftance.  Comme  ils  avoient  ap- 
pris  la  langue  du  pais  avant  de  partir  d’Euro- 
pe  6c  dans  la  traverfeej  ilsfe  trouverent  en  e- 
tat  de  precher,  prcfqu’en  arrivant  j mais  les 
memes  Europeens  que  la  charite  nfempeche 
de  nommer,  pour  ne  les  pas  rendre  odieux 
ä toute  la  terre > recommencerent  a caballer 
contre  eux,  6c  y reuffirent  fi  bien,  qu’ils  ne 
purent  jamais  avoir  audience  particuliere  du 
Roi,  ni  des  Grands,  ni  etre  ecoutez,  quand 
ils  fe  mettoient  en  devoir  de  parier  en  public. 

Ils  moururent  dans  le  pais  empoifonnez  com- 
me  le  Capucin. 

Zorne  II.  K;  Cct- 


*l8  V O Y A G E S 

Cette  tentative  a ete  la  derniere  qu’on  a fax- 
te pour  introduire  la  foi  dans  ce  pai's  malheu- 
reux,  La  deroute  de  la  Compagnie  de  1664., 
qui  finit  en  1674,  & ^es  divers  changemens 
qui  iont  arrivez  dans  celles  qui  lui  ont  fucce- 
de  3 a fait  oublier  ce  pieux  deflein.  On  s’eft 
contente  d'entretenir  jufquä  prefent  un  Au- 
monier,  pour  adminiftrer  les  Sacremens  aux 
employez  de  la  Compagnie  qui  fouvcnt  ont 
ete  privez  de  ce  fecours.  Ne  peut-on  pas 
efpercr  que  la  Compagnie  d’a  prefent  fi  riche, 
fi  prudemment  conduice,  regie  par  des  per- 
fonnes  de  piete,  ouvrira  les  yeux  für  les  be- 
foins  fpirituels  de  ccs  pcuples  dont  eile  tire 
de  fi  grands  avantages , 6c  qu’ellefera  de  nou- 
veaux  efforts  pour  en  bannir  Tldolätrie  6c  y 
introduire  la  connoiflance  6c  le  culte  du  vrai 
Dieu  ? Si  eile  manquoit  de  lumiere  für  ce  fu- 
jet,  eile  ne  manquera  pas  de  gens  qui  lui  en 
pourront  communiquer.  C’eft  une  des  plus 
loiiabies  6c  des  plus  chretiennes  entfeprifes 
qu’elle  puiife  former,  pour  attirer  für  eile  les 
graces  6c  les  faveurs  de  Dieu  les  plus  eflen- 
tielles. 


CHAPITRE  IX* 

j O'm  PcupJe  appe/le  Malais. 

N ne  fqaic  pas  au  jufte  d’oü  font  origi* 
naires  les  peuples  dont  je  vais  parier, 
quoiqu’il  y ait  un  grand  nombre  d’annees 
qu’ils  trafiquent  au  Royaume  cf  Ardres.  P# 

un 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  219 

an  Negre  de  ce  pais  n’a  eu  la  curiofite  ou 
le  courage  d’ailcr  avec  eux  pour  les  inieux 
connoitre. 

Ce  füt  en  1704. , qu’il  en  parüc  pour  la 
premiere  fois  ä Juda.  11s  n’etoient  que  deux, 
grands,  bien  faits , de  bonne  mine  j Tun  e- 
toic  blanc,  c’eft-ä-dire  bazanne,  l’autre  etoit 
noir.  L’un  6c  l’autre  fgavoient  ecrire , & e- 
crivoient  exadtement  touc  ce  qu’ils  voyoienc, 
& für  tout  le  prix  des  marchandifes  donc  ils 
s’informoient  exacftement » aufli  bien  que  des 
moeurs  6c  des  coutumes  des  peuple;.  Cette 
curiofite  6c  cette  exa&itude  ä tout  remarquer 
& ä touc  ecrire,  leur  fut  funefte.  On  les  mit 
cn  prifon  apres  avoir  renvoye  l’Interprete 
qu’ils  avoient  pris  ä Jaquin,  6c  les  ferviteurs 
qu’ils  avoient  amenez  du  meme  endioit,  par- 
ce  qu’on  ne  voulut  pas  deplaireau  Roi  d’Ar- 
dres  dont  ils  ecoient  fujets. 

Mais  pour  les  Malais  qu’on  prit  pour  des 
efpions  envoyez  par  leur  Roi  dans  le  deflein 
de  venir  conquerir  le  pais  , apres  qu’ils  en 
auroient  bien  reconnu  la  fituation  6c  les  ror- 
cesj  on  s’en  defit  fans  bruit  6c  on  n’en  a 
plus  entendu  parier. 

Les  Negres  de  Juda  qui  vont  trafiquer 
hors  de  leur  pais » ont  eu  depuis  ce  tems-lä 
des  occalions  de  connoitre  ces  peuples  dans 
le  Royaume  d’Ardres  6c  Hans  les  pais  qui  fonc 
fituez,  au  Nord -Eft.  Ils  ont  reconnu  que 
cetoient  d’honnetes  gens,  pailibles,  de  bon 
commerce  , avec  lefquels  il  y a des  profits 
confiderables  ä faire , attendu  qu’ils  amenent 
avec  eux  de  bons  efclaves,  chargez  de  diver- 
ses fortes  de  marchandifes  d’un  debit  avanta- 
K 2 geux 


Hiftoire  de 
dcuxMsdais, 


Langue 

«lomure 

JMUlais. 


220  V O Y A G E $ 

geux  dans  le  pa'is.  Lcs  bonnes  rclations  qu’ils 
en  ont  faites,  ontoblige  le  Roi  6c  le*  Grands 
du  Royaume  ä les  faire  affurer  qu’ils  feroient 
bien  reqüs  a Juda,  qu’ils  y feroient  leur  com- 
merce en  toute  fürete;  ce  qu’en  lcur  a con- 
firme  par  les  fermens  les  plus  folemnels,  au 
nom  du  grand  Scrpent.  Ces  aflurances  en 
ont  attirez  quelques-uns  a Xavier,  6c  c'eft  ä 
Jaquin  que  le  Chevalier  de  M * * *.  en  a vü, 
6c  qu’ii  a marque  dans  Ion  Journal  6c  dans 
fes  Memoires  ce  que  j’en  vais  raporter. 

,s  Ces  peuples  parlent  Arabe  6c  ecrivcnt  forr 
bien  en  cette  langue.  Ils  font  pleins  d’efprit, 
habiles  dans  le  commerce  6c  de  bonne  foi. 
Ils  font  braves,  curieux,  induftrieux.  Pour 
kur  Religion,  je  n’en  puis  rien  dire,  mes 
memoires  ne  m’en  inftruifent  pas  aftez;  il  y 
a pourtant  bien  de  l’apparence  qu’ils  font  Ma* 
hometans.  Ils  ne  vont  point  a pied  comme 
les  Ncgres  de  Juda,  ils  ont  des  chevaux  de  Ja 
taille  6c  de  la  force  des  chevaux  de  caroffe 
dont  on  fe  fert  en  France;  ils  n’ont  pas  l’u- 
ftge  de  les  ferner,  6c  cela  ieroit  inutile,  car 
ces  animaux  ont  tous  la  corne  tres-noire  & 
tres-dure,  quoiqu’ils  foient  de  differens  poife 
Ils  employent  trois  Lunes,  c’eft- ä- dire» 
quatre  vingt-dix  jours  a venir  de  leur  pais  a 
Ardres:  a compter  ces  journees  ä dix  lieüe: 
par  jour  , ce  feroit  neuf  eens  lieiies,  mai> 
comme  on  ne  fait  gueres  de  fi  longues  mar* 
ches  fans  fe  repoler  au  moins  de  trois  jours 
Fun , 6c  que  ces  marchands  conduifent  avec 
cux  des  efclaves  tres-chargez  de  vivres  6c  de 
marchandifes;  je  crois  qu’on  peuc  comptfr 


en  Guinee  et  a Cayenne.  221 
qu’ils  ne  font  eloignezd’Ardres  que  d’environ 
iix  eens  lieiies. 

Autre  reflexion.  Ils  ont  des  toiles  de  co- 
ton>  des  mouflelincs,  des  Indiennes  de  Per-  . 
fe  6c  des  Indes.  Ils  ne  les  tirent  pas  des  Eu-  ^ri"|icu  7C 
ropeens  qu’ils  ne  connoiffent  feulement  pas  j de  lcur^atik 
il  faut  donc  qu’ils  les  tirent  des  Indiens  ou  des 
Arabes ; ils  font  par  conlequent  des  environs 
de  la  Mer  rouge  6c  des  frontieres  de  l’Ethio- 
pie.  Les  Sqavans  corrigeront  ma  conjedure, 
comme  il  le  jugeronc  ä propos. 

Ces  gens  font  vetüs  de  longues  rohes  am-  . Ecurs 
ples  6c  plilfees,  qui  leur  tombent  jufqu’aux  blilCillcas* 
talons,  avec  des  manches  longues  6c  largcs> 
rien  ne  reflemble  rnieux  aux  coules  de  nos 
Benedi&ins:  un  capuchon  allez  large  öepoin- 
tu  cd  atrache  ä cette  robe;  ils  s’en  couvrent 
la  tete  quand  ils  le  jugent  ä propos.  Ces  ro- 
hes font  de  laine  ou  de  toile  de  coton,  bleues 
ou  Manches;  ils  ne  portent  point  d’autres  Cou- 
leurs. Ils  ont  fous  cette  robe  des  chemifes 
Manches  de  toile  de  coton , 6c  fous  ces  che- 
mifes des  calgons  de  la  meme  toile  6c  de  la 
meine  couleur , dont  le  fond  va  plus  d’a  de- 
mie  jambe  6c  les  bouts  jufques  für  leurs  pieds, 
comme  les  portent  les  Levantins.  Ils  ont  ä 
leurs  pieds  des  landales  de  cuir.  Ils  ont  des 
ceintures  affez  larges  de  toile,  ou  de  moufle- 
Üne,  de  grands  mouchoirs  pendans  ä leurs 
ceintures , 6c  des  iacs  qui  leur  fervent  de  po- 
ches  für  leur  fein  au  deffus  de  leurs  ceintures., 

Us  rctroudent  leurs  rohes  ä l’aide  de  ces  cein- 
tures, quand  ils  font  a cheval.  11s  portent 
tous  la  tete  rafee , mais  ils  ont  un  foin  extre- 
me de  nourrir  leur  barbe;  6c  plus  eile  eft 
K 3 kav 


211  V O Y A G E S 

longue  6c  bien  fournie,  plus  ils  s’en  croyent 
l eurs  armes  honorez.  11s  n’ont  point  d'armes  dans  leurs 
& portraits  voyages,  qu’un  grand  couteau  a guaine  pafle 
t!es.CUIS  ^ans  ^eur  ce^nture  & un  fahre  de  trois  pieds 
&c  demi  de  longueur  y compris  la  poignce. 
Ce  fahre  eft  fair  comme  nos  battoirs  de  ion- 
gue  paume;  Ia  palete  efl  tranchante  desdeux 
cötez,  le  manche  eft  plat  öf  Ja  poignee  rcn- 
de.  Ils  tirent  ce  fer  aeleurpais,  le  fabri- 
quent  6c  le  trempenr  eux-memcsj  ce  fer  eß 
fi  doux,  6c  la  trcmpe  qu’ils  lui  donnent  cß 
teile  qu’ils  roulent  comme  un  carton  le  man- 
che aütour  de  1 ft  palete  6c  le  portenr  fous  leur 
bras  gauche  comme  un  livre.  Cette  arme  fe- 
roitinutile,  s’ils  frapoient  du  plat,  eile  plie- 
roit5  mais  en  frappant  du  taillant,  le  manche 
qui  ne  plie  pas  für  fa  largeur,  mais  feulemem 
für  fon  epaifleur,  demeure  roide  6c  portc  de 
terribles  coups. 

On  en  voit  ä Ardres  qui  ont  des  fufils;  ils 
les  font  dans  leurs  pais,  ils  font  plus  courts 
que  les  notres,  ce  font  a proprement  parier 
des  moufquetons  de  gros  calibre  qui  porcen! 
des  bailes  de  huit  ä la  livre.  Leur  poudre  eß 
inferieure  ä la  notre  > cependant  ils  ne  le  met- 
tent  guere  en  peine  d’en  achcter,  peut-etre 
ont- ils  eprouve  que  leurs  fulils  ne  pouvoient 
refifter  ä fon  effort.  11  eft  etonnant  que  des 
gens  fi  fages  n’ayent  pas  compris  qu’ils  n'y  a* 
voit  qu’ä  en  diminuer  la  quantite  , pour  la 
proportionner  ä la  force  de  leurs  armes. 

Ceux  qui  ont  vu  leurs  fufils,  difent  qu’ils 
font  fort  juftes,  6c  que  la  culafle  6c  la  batte- 
rie  font  ä pcu  pres  comme  les  notres  > quoi* 
que  travaillces  moins  deiicatement. 

Leur 


en  Guinee  et  a Cayenne,  n $ 

Leur  pais  renferme  quantite  de  mctaux» 
comme  or,  argent,  plomb,  cuivre,  etain  & 
fer. 

Leur  cuivre  rouge  eft  d’une  efpece  tres- 
particuliere.  Ils  en  font  des  anneaux  allez 
iarges,  quils  portent  ä l’index  de  la  main 
droite.  Ces  anneaux  font  des  Phofphores  qui 
erant  expofez  für  une  table  ou  ä terre  9 dans 
un  lieu  oblcur,  renJent  autant  de  lumiere 
que  deux  bougies  allumees  en  pourroient 
rendre.  Aufli  aflurent-ils,  qu’ils  ne  fe  fer- 
venc  pas  d’autre  lumiere  pendant  la  nuit. 

Je  raporre  ce  fait  für  la  foi  du  Chevalier 
des  M***.  qui  le  marque  ainfi  dans  fon 
Journal  > 6c  qui  m’a  aifure  plus  d’une  fois 
avoir  achete  un  de  ces  anneaux,  qui  ne  lui 
avoit  coute  qu’environ  deux  ecus  en  mar- 
chandifes , 6c  qui  produifoic  cet  eflet  merveil- 
leux.  11  fauroic  faic  voir  en  Europe,  s’il 
n’avoic  pas  eu  le  malheur  de  le  perdre.  Cet- 
te  perte  cftalliirementtres-conliderable;  mais 
il  lera  facile  ä la  Compagnie  de  la  reparer. 
Elle  n’a  qu’ä  ordonner  aux  employez  qu’elle 
aäjuda  6c  ä Jaquin,  d’en  acbeter  quelques- 
uns,  quand  il  le  trouve  de  ces  Malais  dans  ces 
deux  endroits;  CU  «’ils  ne  Yeulenc  pas  fe  p*»- 
ver  d’une  chofe  qui  leur  eft  li  necelläire  , 
les  engagcr  ä en  apporter  quelques-uns  6c  leur 
endonner  un  prix  ß raifonnable  , qu’ils  ytrou- 
vent  du  profit.  On  pourroic  meme  les  obli- 
ger  ä apporter  de  ce  cuivre » 6c  fq avoir  d’eux 
s’ils  y apportent  quelquc  prcparation. 

On  dit  que  ceux  qui  ont  entrepris  de 
changer  Je  fer  en  cuivre  , avoient  dit  qu’iis 
travailloienc  ä la  recherche  d’un  Phofphore, 
K 4 & 


Ann  eaus 
fervans  dt 
Thofphores- 


224  V O Y A G E f 

& que  leur  travail  ctoit  aflez,  avance.  Sup- 
pofe  qu’ils  n’y  employent  pas  d’autre  maue- 
re, voila  de  quoi  les  encourager  & ieur  fai- 
re concevoir  de  grandes  efperances  de  reuf- 
iir.  Suppole  qu’ils  ayent  pns  une  auire  voye3 
ce  que  je  raporte  ici,  leur  ouvrira  un  che- 
min  auquel  ils  n’avoient  peut-etre  pas  penfe. 
Rien  ne  feroit  plus  beau  6c  plus  commodc; 
tout  le  monde  s’en  ferviroit  6c  on  ne  feroit 
poinc  expofe  aux  incendies,  qui  narrivent 
fouvent^que  par  la  negligence  de  ceux  qui 
s’endorment  6c  qui  lailfcnt  leur  chandellc  al- 
lumee.  On  iroic  dans  les  fonds  de  calle  des 
Vaifleaux,  dans  les  foutes  aux  poudres,  dans 
les  msgazins,  fans  rien  craindre,  ßcladepen- 
le  d’un  de  c es  anneaux  dont  la  vertu  ne  s’af- 
foiblit  poinc , feroic  un  epargne  confiderable 
qui  doit  exciter  tous  les  curieux  ä chercherce 
leeret. 

Ces  pcuples  nc  fe  vendent  pas  les  uns  les 
autres.  Les  cfclavcs  dont  ils  le  fervent  dans 
leur  pai’s  6c  ceux  qu’ils  conduifent  ä Ardres 
6c  ä Juda,  font  des  etrangers  qu’ils  achetent 
für  leur  route  6c  aux  environs  de  leur  pai's. 
On  eftime  beaucoup  ces  efclaves,  ils  font 
forts  6c  de  bonnc  volonte*  ils  ics  conduifent 
toujours  chargez  de  marchandifes  comme  i- 
voire,  toiles  de  coton  fabriquecs  dans  leurs 
pai's  6c  aux  Indes. 

Ils  ne  prenent  en  echange  que  de  l’eau  de 
vie  en  ancres  de  vingt-cinq  pots  & des  bau- 
ges.  Depuis  quelques  annees  ils  prennent  auf- 
ij  quelques  curiofitez.  d’Europe.  Ils  font  ha- 
biles dans  le  commerce,  examinent  beaucoup 
ce  quon  leur  preiente,  & ne  font  pas  faci  cs 


en  Gitine'e  et  a Cayenne,  itj 

äfe  laiffcr  tromper,  du  refte  pleins  de  droi-^ 
ture  6c  debonne  foi. 

On  ne  fqaic  pas  au  jufte,  de  quelle  Reli- 
gion ils  Tont,  onpretendavoirdecouvert  qu’ils 
fonc  circoncis.  Cette  marque  ne  peut  pas 
decider  für  la  Religion  qu’ils  profefTent,  s’ils 
font  Juifs  ou  Mahometans  ou  Idolätres,  par- 
ce  que  la  circoncifion  fe  pratiqueprefquedans 
touce  l’Afrique.  On  voit  des  efclaves  qui 
viennent  du  centre  de  ce  valte  pais  qui  Tone 
circoncis,  fans  avoir  aucune  teinture  du  Ju- 
daifme,  ni  du  Mahomctifme. 

Ce  qui  pourroit  faire  penfer,  qu’ils  font 
Juifs  , c’eft  qu’ils  ne  mangent  pas  de  toutes 
fortes  de  viandes  5 ils  choiiiflent  les  animaux 
terreftres  qu’ils  veulent  manger,  les  tuent  eux- 
memes  6c  les  accommodent;  mais  ce  choix 
des  viandes  6c  leur  delicatefTe  ä ne  fe  fervir 
que  de  celles  qu’ils  ont  accommodees  eux- 
memesj  eit  cn  ufoge  parmi  les  Mahometans. 
D’ailleurs  ils  boivent  tous  de  l’eau  de  vie  Sc 
meine  des  liqueurs  6c  du  vin , ce  qui  ne  coiv» 
vient  point  aux  Mahometans  rigides. 

Ils  parlent  Ie  pur  Arabe  , prient  Dicu  plu«* 
fieurs  fois  le  jour,  ils  n’ont  ni  fetiches  nigris 
gris,  6c  ne  fe  lavent  point  avant  de  faire 
leur  priere.  Ils  lifent  6c  ecrivent  fort  bien 
leur  langue. 

On  a remarque  ä Juda  6c  ä Jaquin,  qu’ils 
temoignent  plus  d’amitie  6c  plus  d’inclination 
pour  les  Franqois,  que  pour  les  autres  Euro- 
peens  qu’ils  voyent  dans  ces  Vi’les.  Cela  au* 
roit  du  inviter  les  Diredteurs  de  notre  com- 
merce ä envoyer  quelques-uns  de  leurs  Com- 
mis ayes  eux>  afin  de  menager  un  etabliile- 
K % ment 


2 16  V O Y A G E S 

ment  de  commerce  avec  eux,  qui  ne  peut  e- 
tre  que  tres-avantageux  a la  Compagnie.  II 
faudroit  pour  reuflir  dans  cette  entreprife, 
que  celui  ou  ceux  qu’on  enverroit  ä cette 
decouverte,  f^udent  la  langue  Arabe,  qu’ils 
f£uflent  prendre  lcs  hauteurs  & meiiircr  la 
diftance  des  lieux  ou  ils  pafleroient,  6c  für 
tout  que  ce  fuflent  des  gcns  Tages,  de  bon- 
nes  moeurs,  d’une  Tante  torte  6c  vigoureuTc, 
6c  que  Pefperancc  d’une  recompenfe  pro- 
portionnee  ä la  grandeur  du  travail  6c  aux 
rifques  qu’ii  y a dans  un  fi  long  voiage,  les 
excität  ä l’entreprendre  6c  ä faire  avec  la  der- 
niere  exadkude  toutes  les  remarques  necef- 
faires  pour  connoitre  Je  paTs  des  Malais,  & 
s’il  fe  pouvoit,  de  leurs  voifins. 

Le  Chevalier  des  M***.  a de  bonnes  rai- 
fons  pour  croire  que  ces  peuples  Tont  voifins 
de  la  Mer  rouge,  ou  des  cbtes  orientales 
d’Afriquej  6c  il  m’a  aflure  pluüeurs  fois,  que 
6,Jil  eut  pu  quitter  le  Vaifleau  qu’ii  commaiv 
doit , il  auroit  accompagne  ces  Marchands 
Malais  dans  leur  voyage. 


CHAPITRE  X. 

Dh  Roy  a time  d'  Ar  drei. 

LE  Royaume  d’Ardres  etoit  autrefois  bien 
plus  puiffant  qu’il  ne  Teil  ä prefent.  fl 
s’ecendoit  jufqu’ä  la  riviere  de  Volta,  lelong 
de  la  cöte,  avant  que  ceux  de  Popo  6c  de 
Juda  fe  fuüein  fouilrairs  de  fon  obeiflance. 


en  Gutnf/e  et  a Cayenne*  2*27 

IJ  ne  laifle  pas  d’etre  encore  aujourd’hui 
tres-conöcerable  Sc  d’une  grandc  etendue, 
r ‘’il  renferme  fes  Etats  da  cote  du 


Les  Europeens  qui  commercent  dans  cet  viIlcs  du 
Etat > n’y  connoiffent  quc  deux  ViIlcs,  Offra 
qui  eft  ä cinq  lieües  ou  environ  du  bord  de 
la  Mer,  Sc  ä fept  lieües  ä l’Eft  de  Xavier  Sc 
Ardres,  Arda  ou  Affem  qui  eft  la  Capitale  ä 
fept  lieües  au  Nord-Eft  dOffra.  Bien  des 
gens  confondent  Jaquin  avec  Offra  , & ils 
n’ont  pas  tout-ä-fait  tort;  car  ces  deux  lieux 
fönt  tres-voifms,  Sc  la  Ville  d’Offra  s’etanc 
extremement  augmentee  depuis  cinquante  k 
föixanteans,  eiles  fe  font  trouvees  unies  Sc 
ne  faire  qu’une  Ville  , que  les  Europeens 
nomment  indifferent  ment  Offra  011  jaquin,. 

Sc  plus  communement  Jaquin  qu Offra.  C’eft 
dans  cet te  Ville  que  demeure  le  Viceroi  du 
Royaume  de  oü  les  Europeens  qui  trafiquent 
ordtnairement  dans  le  pa’is,  onc  leurs  Comp- 
toirs Sc  leurs  magazins.  Mais  les  Rois  d’Ar- 
dres  n’ont  pas  voulu  permetrre  ä aucune  des 
Nations  Europecnnes  de  bätir  des  Forts , de 
crainte  qu’ils  ne  fe  rendiffent  maicrcs  du  pais» 

Sc  n’y  fiflent  ce  que  les  Hollandois  etablis  ä 
la  Mine^  ont  fait  dans  ce  pa’is-lä,  qu’ils  fe 
fönt  rendus  tributaire. 

Ce  n’eft  que  depuis  quelques  an nees,  que 
le  Roi  d’Ardres  jaloux  des  richeilös  que"  le 
commerce  repand  dans  lc  Royaume  de  Ju- 
da, a permis  aux  feuis  Franqois  de  baiir  un 
fort  au  bord  de  la  Mer  dans  un  lieu  dont  il 
leur  a fait  prefent*  efperant  attirer  chez  M 


de  qu’il  va  jufqu’ä  la  riviere  de  Be- 


nin. 


K 6 


pan 


2.28  V o y a g e $ 

par  cctte  diftin&ion  le  commerce  qu’il  Font 
ä Juda.  La  Compagnie  n’a  pas  cncorejuge 
ä propos  de  fonger  a faire  cette  depenfe.  Elle 
n’entretient  pas  raeme  ä Jaquin  un  comptoir 
confiderable,  foit  qu’elle  fe  foit  bornee  au 
commerce  qu’elle  faic  ä Juda,  foit  que  le  mau- 
vais  air  de  la  cöte  d’Ardres  lui  ait  fait  appre- 
hender  de  perdre  beaucoup  de  Commis  für 
cette  cote  extremement  mal  faine  ; ce  qui 
l’obligerok  ä des  depenfes  qui  excederoient 
peut-etre  le  profit  qu’elle  y pourroit  faire. 

La  cote  du  Royaume  d’Ardres  eft  toute 
Eft  6c  Oüeft.  Elle  eft  plate  6e  enticrement 
decouverte ; lorfqu’on  en  approche  en  venant 
de  Juda  , on  la  reconnoit  ä une  pointe  6c  ä 
tvois  mottes  de  terre  peu  eloignees  Tune  de 
l’autre.  Des  qu’on  les  a depaflees,  on  tröu- 
ve  une  ance  affex  grande,  qui  eft  le  moüilla- 
ge  des  Vaiflcaux.  Pour  peu  que  le  tems  foit 
mauvais  j que  la  mer  foit  grolle,  ou  que  le 
vent  vienne  du  large,  la  harre  eft  difficiiie  a 
paffer  j eile  Teft  pourtant  moins  que  celle  de 
Juda.  Les  Chaloupes  y paffent  quand  la  roer 
eft  haute,  maisils  n’ofent  pas s’y  rifquer  quand 
eile  eft  baffe,  parce  qu’ilya  peu  d’eau.  C’eft 
ce  qui  oblige  de  fe  fervir  des  Canots  du  pais, 
dont  le  fond  eft  plat.  On  en  trouve  a loiier 
tant  qu’on  veut,  les  Negresquiles  conduifent 
font  ä peu  pres  audi  habiles  6c  auiTi  voleurs 
que  ceux  de  Juda ; mais  ils  n’ont  pas  la  me- 
ine commodite  de  voler,  parce  que  la  har- 
re n’a  qu’une  lame  ä craindre  6c  que  les  Cha- 
loupes peuvent  decharger  les  marchandifa 
dans  les  Cancts,  fans  les  perdre  de  veüe  jui- 
qu’ä  terre» 


ts  Guine'e  et  a Cayenne.  229 
Dans  k belle  fiaifion,  c’eft-ä-dire,  hors  le  Mo«Ulage 
tems  des  pluyes,  les  VailTeaux  peuvent  mouil-  * ai  caJ!? 
ler  en  toute  fürcte  ä trois  quarts  de  lieües  de 
terre , ä fix  6c  fiept  brafifes  d’eau  fiur  un  fiond 
de  fable  net  de  bonne  tenue.  Mais  dans  la 
mauvaife  fiaifion  qui  eft  le  tems  des  pluyes,- 
ils  fiont  obligez  de  demeuter  ä une  lielie  6c 
demie  de  terre,  fiur  huit  ä dix  brafles  d’eau, 
meme  fond  6c  d’egalement  bonne  tenue. 

La  mer  eft  pour  l’ordinaire  fi  grofie  dans 
cette  fiaifion , que  le  debarquement  eft  pre£ 
qu’impoffible,  de  forte  qu’on  eft  fiouvent  huit 
6:  dix  jours,  fians  pouvoir  aller  ä terre  ou  en 
revenir.  La  meilleure  faifön  qu’on  puifle 
choifir  pour  traiter  für  cette  cote,  eft  pen- 
dant  lesmoisde  Decembre,  Jan  vier  * Fevrier, 

Mars , Avril  6c  Mai.  Pendant  ces  fix  mok 
Fair  eft  plus  pur  6c  moins  mal  fiain  que  pen- 
dant  le  refte  de  l’annee , oü  il  eft  tellement 
corrompu,  que  c’eft  une  efipece  de  miracle 
qu’ils  ne  conrradtent  point  de  longues  6c  dan- 
gereufies  maladies. 

On  trouve  fiur  le  bord  de  la  mer  un  Villa- 
ge  de  peu  de  cafics,  habite  par  des  pecheurs 
6c  des  canottiers.  On  s’en  fiert  aufii  pour  por- 
ter des  marchandifes  ä jaquin  ou  Offra,  de 
meme  que  pour  porter  les  hommes  dans  des 
hamacs,  commeäjuda. 

Ce  petic  Village  appclle  Praya,  a un  Gou- 
verneur ou  Fidalque,  c’eft  ä dire,  noble  ou 
gentilhomme , que  le  Roi  d’ Ardres  y etablit» 
pour  adminiftrer  la  juftice,  6c  Faire  executer 
fies  ordres.  Le  nom  de  Fidalque  ou  Fidalgo 
eft  Portugals,  maraue  que  les  Portugais  onc 
eu  des  äabliflemens  dans  cet  Etat,  comme 
K 7 i ]s 


250  V O Y A G E S 

ils  font  encore  dans  les  Royaumes  de  Benin  > 
d5  Angola  6c  de  Congo,  qui  font  tres-confi« 
derables  6c  fituex  ä 1’Lft  ou  au  Sud  de  ceiui 
d’Ardres.  La  langue  Portugaife  corrompue 
s’y  eft  coi)fervee  jufqu’ä  prefent,  6c  produit 
un  jargon  ou  langue  franque  que  prefque  tout 
le  peuple  entend > 6c  parle  de  force  que  ceux 
qui  fgavent  le  Portugals  , n’ont  pas  befoin 
d’interprete  dans  cec  Ltat. 

Les  moeurs,  les  coütumes  & h Religion 
de  ces  peuples  font  prelque  les  memes  de  ceux 
de  Juda,  excepte  qu’ils  n’adorent  pas  le  fer- 
pent.  Au  contraire  ils  cherchent  les  ferpens 
doux  & polis , les  tuent  6c  les  mangent. 

Apres  cela , il  ne  faut  pas  s’etonner  5 fi  ces 
ferpens  fe  font  retirex  6c  fe  font  donnex  l ceux 
de  Juda,  chex  lefquels  ils  ont  trouve  non 
feulement  de  fbumanite;  maisqui  les  ont  pris 
pour  leurs  divinitez  6c  leurs  chefs,  pour  leur 
Dieu  principal.  Dira-on  apres  cela  que  ces 
ferpens  font  des  bctes?  N’admirera-t'on  pas 
leur  prudence?  Que  pourroit  faire  davanta- 
ge  Thotnrne  le  plus  läge  6c  le  plus  au  fait  de 
ies  interets  ? 

Je  crois  faire  plaifir  au  public  en  lui  rapor- 
tant  ici  en  abrege  la  rölation  du  voyage  que 
ies  Francois  y firent  en  1670,  pour  y etabiir 
le  commerce  des  efclaves  dont  la  Compagnie 
de  1664. . avoit  befoin  pour  faire  valoir  les 
Jfles  de  i’Amcrique  que  le  Roi  lui  avoit  ce* 
dces.  Par  ce  moyen,  nous  entrerons  dans 
un  detail  plus  ample  6c  plus  circonftancie  de 
tout  ce  qui  regarde  ce  Royaume  6c  les  peu- 
ples qui  l’habitent. 

La  Compagnie  des  Indes  Occidemales  eta* 

blic 


en  Guinea  et  a Cayenne. 
blie  en  1664.,  cönfiderantdonclebefoinqu’eb  Voyage  dsp 
le  avoit  d’efclaves  Negres  , fit  equiper  deux^JSS“  Cn 
Vaifleaux  au  Havre  de  Grace,  la  Juftice  &1675. 
la  Concorde,  ils  etoient  de  deux  eens  ein- 
quante  tonneaux  & de  trente  deux  pieces  de 
canon.  Le  fieur  d’Elbee,  Commifiaire  or- 
dinaire  de  la  Marine  de  Roi,  fuc  nomine 
Commandant  de  ces  deux  Navires.  11  mon- 
toic  la  Juftice,  6c  avoit  für  fon  bord  le  fieur  du 
Bourg , qui  devoit  etre  Comandant  du  Fort 
6c  du  Comptoir  qu’on  projettoit  d’etablir 
für  la  cöte  d’Ardrcs.  Dans  le  nombre  de 
Commis  que  la  Compagnie  envoyoit  k Ar- 
dres  6c  aux  Iftes,  il  fe  trouva  un  Hollandois 
nomme  Carlof,  qui  connoifloit 'le  pais,  & 
qui  y avoit  faitd’aflez.  bonnesbabitudes,  pen~ 
dant  qu’il  etoit  au  fcrvice  des  Hollandois  pour 
pouvoir  etre  utile  ä la  Compagnie  Franqoife> 
au  fervice  de  laquelle  il  etoit  entre. 

Ces  Vaifleaux  mirent  a la  voile  le  premier 
Novembre  1669.  Le  detail  de  ieur  voyage 
eft  inutile  ici.  Ils  rangerent  toute  la  cöted’A- 
frique  depuis  le  cap  Blanc  , mirent  k terre 
en  differens  endroits  * 6c  mouillerent  enfin  ä 
la  rade  d’Ardres  le  4.  Janvier  1670. 

Le  lendemain  le  fieur  Carlof  vinc  mettre  k 
terre  6c  fe  fit  porter  a Offia.  Il  avoit  appris 
a Praya  par  le  Fidalque,  que  les  Hollandois 
avertis  du  deflein  des  Franqois,  faifoient  fous 
main  tous  leurs  efforts  pour  les  traverfer  6c 
pour  ruiner  entierement  leur  entreprife.  Ce 
Fidalque  ne  manqua  pas  felon  les  ordres  qu’il 
en  a de  fon  Sou  verain , d’envoyer  un  Courier 
a Ardres  donner  avis  äla  Cour  de  Tarrivee  des 
Vaifleaux  des  Francois*  Le  fieur  Carlof  y ea 


2 $2  VOYAGES 

depecha  un  autre  avec  des  lettres  pour  fes  ai£ 
ciens  amis. 

II  fut  rcqü  parfaitement  bien  par  le  Vice- 
roi  d’Offia,  & revint  a bord  donner  avis  au 
lieur  d’Elbee  de  ce  qu’il  avoit  appris  dans  ce 
petit  voyage. 

Le  fecond  Commis  des  Hollandois  ne  laiiTa 
pas  de  venir  ä bord  de  la  J-uftice  j de  compli- 
menter  Ie  fieur  d’Elbee,  6c  de  lui  faire  un 
prefent  de  viandes  fraiches.  On  reqüc  avec 
civiiire  fon  compliment  6c  fon  prefent,  on 
le  fit  bien  boire,  on  lui  fit  d’autres  prefens, 
6c  quoi  qu’on  fut  convaincu  de  fes  mauvai- 
fes  intentions,  on  le  traita  avec  autant  de 
politeiTe  qu’on  auroit  traite  un  veritable  a- 
mi. 

Le  Commis  Ec  fieur  du  Bourg  mit  ä terre  & fe  fit  por- 
des  Anglois  ter  ä Offra.  II  fut  regü  fort  civilement  di 
du§  Bourg  ^ Vice  roi  , 6c  le  Commis  des  Anglois  lui  ce- 
o&a.  ° da  unc  maifoir,  6c  eut  foin  de  le  pourvoir 
de  vivres,  car  il  n’etoit  pas  permis  aux  natu- 
rels  du  pais  de  lui  en  fournir  jufqu’a  ce  que 
le  commerce  eüt  ete  ouyert  par  un  ordre  du 
Roi. 

On  fut  cependant  troisjours  fnns  recevoi? 
aucune  nouvelle  de  la  Cour.  Le  lieur  C'ariof 
en  fut  d’autant  plus  furpris  qu’il  efperoit  une 
prompte  reponfe  aux  lettres  qu’il  avoit  ecrites 
au  Roi  dans  lefquelles  il  le  lupplioit  de  fe 
fouvenir  de  lcur  ancienne  amitie , 6c  que  dans 
leur  jeunefie  iis  avoient  bü  enfemble  bouche 
ä bouche  , c’eft-ä-dire  dans  le  meme  verre 
6c  en  meme  tems,  ce  qui  chez  ces  peuples 
eft  cornme  un  gage  d’unc  amitie  etcrnellc 
qu’on  ne  peuc  violer  fans  s’cxpofer  ä mourir 


en  Güine'e  et  a Cayenne.  235 

auffitöt  > les  Dieux  ne  pouvant  fouffrir  en  vie 
un  homme  qui  a commis  une  pareille  lachcte. 

On  debarqua  cependant  les  prefens  que  la 
Compagnie  cnvoyoit  au  Roi  , au  nombre 
defquels  il  y avoit  un  tres-beau  CarolTc  dore 
avec  des  harnois  magnifiques  pour  les  chevaux. 

On  voit  par-lä  que  l’ufage  de  ces  voitures  e- 
toic  connu  ä Ardres,  6c  que  les  Portugals  l’y 
avoient  introduit. 

La  coütume  de  cette  Cour  eft  de  faire  at~ 
t?ndre  allez  longtems  les  etrangers  avant  de 
repondre  ä leurs  Lettres.  En  faveur  de  l'an- 
cienne  amitie  on  abregea  beaucoup  ce  tems. 

Le  Sous-Capitaine  du  Roi  arriva  ä Offra  ic 

16.  de  Janvier,  c’eft-ä-dire  dix  jours  apres  la 

datte  des  Lettres.  II  vint  trouver  le  fieur  Reponft 

Carlof  dans  le  logis  du  fieur  du  ßourg  de  la 

part  du  Roi,  6c  lui  die  que  ce  Prince  etoit  u 0i' 

ravi  qu’il  fe  trouvät  encore  de  fes  anciens  a- 

mis  en  vie  qui  fufifent  dignes  de  le  voir,  6c 

qu’ii  auroit  cet  honneur  inccflamment,  & 

que  pour  lui  donner  une  marque  qu’ii  fcföu- 

venoit  de  leur  ancienne  amitie , il  ne  vouloit 

point  recevoir  par  avance  fes  prefens  comme 

il  les  recevoit  des  autres  nationsj  qu’ii  etoit 

tres-difpofe  ä favorifer  les  Franqois,  6c  äleur 

accorder  les  memes  privileges  qu’ii  accorde 

aux  autres  nationsöc  meme  plus,  6c  qu’ii  a- 

voitcommande  au  Prince  fon  fils  6c  au  grand 

Capitaine  du  commerce,  de  fe  tranfporter  au 

plütot  ä Offra  pour  le  recevoir  6c  le  condui- 

re  ä fa  Cour. 

Ces  nou veiles  qu’on  affefta  de  rendre  pu- 
bliques  , mortifierent  beaucoup  les  Holian- 
dois. 


Le  Prince 
traitc  les 
Exanjois. 


2J4  V O Y A G E S 

Deux  jours  apres,  le  Prince  fils  aine  du 
Roi  & heritier  prefomptif  de  la  Couronne, 
arriva  ä Offra  avec  le  grand  Capitainc  du 
commerce.  Le  fieur  du  Bourg  accompa* 
gne  du  fieur  Cariof  le  fut  faluer;  la  viiite 
fe  paflä  en  civilitez  reciproques,  & comme 
il  etoit  tard  on  ne  parla  point  d’affäires. 

Le  lendemain  le  Prince  accompagne  du 
grand  Capitaine  du  commerce,  rcndic  vifite 
au  fieur  du  Bourg:  apres  des  complimens 
reciproques  6c  tres-poiis,  le  Prince  lui  dit 
qu’il  etoit  envoye  par  le  Roi  fon  pere  pour  le 
conduire  ä AfiTem  ou  Ardres,  mais  qu’aupa- 
ravant  il  vouloit  le  regaler  6c  boire  avec  lui 
au  bord  de  la  mer , &z  que  ce  feroit  le  len- 
demain , apres  quoi  ils  repafferoient  ä Of- 
fra, 6c  prendroient  enfcmble  le  chemin  d’ Al- 
fern. 

Cette  vifite  produifit  aux  Francois  la  liber- 
te  d acheter  tout  ce  qui  leur  etoit  necefläire, 
nun  ic ul c n ich t pour  Ccüx  qui  eicient  ä terre> 
mais  encore  pour  ceux  qui  ecoient  a bord.  11 
cft  vrai  que  ceux-ci  n’avoient  rmnque  de  rien, 
les  Negres  de  la  cote  leur  ayant  porte  la  nuit 
tout  ce  qui  leur  etoit  neceflaire. 

Le  20.  Janvier  le  Prince  fe  fit  porter  au 
bord  de  la  mer,  ou  il  avoit  fait  dreller  u- 
ne  grande  tentej  il  etoit  fuivi  du  grand  Capi- 
taine du  commerce,  des  fieurs  du  Bourg  & 
Cariof,  du  Commis  des  Anglois  6c  du  Sous- 
Commis  des  Hollandois. 

Il  y arriva  für  les  neuf  heures  du  matin ; fi- 
töt  qu’il  parut  le  fieur  l’Elbee  qui  etoit  refte 
ä bord  le  fit  faluer  ä quatre  diftances  de  dou- 
le  piece  de  canon  felon  la  coütume  du  pai’s, 

apres 


EN  GuiNE'E  ETA  CAYENNE.  2JJ 

apres  quoi  il  s’embarqua  dans  la  chalouppe  & 
vint  ä terre.  Des  qu’il  fut  pret  d’y  aborder , 
des  gens  envoyez  par  le  Prince  l’enleverent  8c 
Je  porterent  ä terre  , d’autres  enleverent  la  # , 
chalouppe  avec  l’equipage  qui  etoit  dedans  ^ 8c 
la  porterent  ä plus  de  vingt  braffes  du  rivage^ 
avec  autant  de  force  que  a adrefle.  C’etoient 
tous  grands  hommes  noirs , nuds  ä l’exception 
des  parties  naturelles  qui  etoient  couvertes  de 
morceaux  de  toilles  de  cotton. 

Apres  qu’il  eut  avancc  quelques  pas,  un 
Oificier  lui  dit  en  Portugais  de  deraeurer  oü  il 
etoic , il  obeic  8c  tout  le  peuple  qui  s’etoit  a- 
vance  pour  le  voir,  fe  retira  par  refpeft,  il 
ne  demeura  avec  lui  que  fes  gens  8c  l’Officier 
Negre. 

Prefque  auffitöt  on  vit  venir  une  troupe  de 
Negres  qui  portoient  des  bätons  pliez  enS,  au 
bout  defquels  il  y avoit  de  petits  etendards ; ils 
en  jouoient  8c  fuifoient  mille  tours  avec  beau- 
Coup  d'ad  reffe.  Apres  eux  venoient  des  Tam- 
bours, leurs  caiffes  etoient  peintes,  pointues 
par  les  deux  bouts,  ils  battoient  fort  jufte 
8c  faifoient  une  cadence  agreable.  Ils  etoient 
fuivis  d’autres  qui  portoient  des  inftrumens 
de  fer  poli  cn  forme  de  petires  cloches,  für 
lefquels  ils  frappoient  ävec  des  baguettes , 8c 
faifoient  un  Carillon  qui  s’accordoit  avec  le  fon 
des  Tambours.  Une  allez  groffe  troupe  de  Marchedc 
Comediens  venoit  enfuite , les  uns  danfoient,  laMaifonda 
les  autres  chantoient  en  faifant  cent  poftures priIKC* 
divertiffantes.  Quelques -uns  faifoient  des 
contes  8c  des  rccits  rejoui’ffans,  8c  avec  eux 
il  y avoit  des  Trompettes  de  cuivre  8c  d’i- 
Voire  de  plulieursgrandcurs,  dontles  ditferens 

fons 


Audience 
du  ficui  d’El- 
bce. 


V O Y A G E S 

fons  s’accordoicnt  avec  le  refte  de  la  mufique. 
Tous  ces  gens  compofent  la  mufique  de  la 
chambre  du  Prince,  &l’accompagnent  quand 
il  fort  en  ceremonie. 

Ils  paflerent  tous  en  bon  ordre  devant  Je 
fieur  cTElbee,  & firent  des  fanfares  devant 
lui. 

Les  Officiers  de  la  Maifon  du  Prince  pa« 
rurent  enfuite  ä quelque  difhnce,  apres  eux 
les  Gardes  qui  avoient  le  fufil  für  l’epaule  & 
des  fäbres  ä poignees  dorees  > apres  lefquds 
vint  legrand  Ecuyerril  marchoit  feul  habille 
magnifiquement  , le  chapeau  für  la  tete,  & 
portant  le  fabre  du  Prince  für  fon  epaule,  com- 
me  on  porte  l’epee  de  l’Etat  devant  le  Doge 
de  Gcnnes. 

Le  Prince  venoic  enfuite,  on  portoit  furfa 
tete  un  grand  paralöl;  il  s’appuyolt  en  mar* 
chant  avec  beaucoup  de  gravi  te  für  les  bras 
de  deux  Officiers.  Le  grand  Capitaine  de 
Cavalerie  etoit  ä fa  droite,  5c  le  grand  Ca- 
pitaine du  commerce  ä fa  gauche.  11  etoit 
iuivi  de  plufieurs  perfonnes  qui  font  com- 
me  les  Nobles  ou  les  Grands  du  pa’is,  der- 
riere  lefquels  il  y avoit  plus  de  dix  mille  Ne- 
gres. 

Lorfque  le  Prince  fut  ä dix  pas  du  fieur 
d’Elbee  il  s’arreta , 5c  POfficier  qui  etoit  de- 
meure  aupres  de  lui,  lui  dit  qu’il  etoit  tems 
d’avancer.  11  le  fit  auffi-töt,  il  falua  le  Prin- 
ce avec  une  profonde  reverence  ä la  Fran^oi- 
fe ; le  Prince  lui  prdfenta  la  main , 5c  d’El- 
bee  lui  donna  la  fienne  que  le  Prince  ferra 
moderement,  le  regardant  fixement  fans  lui 
rien  dire.  D’Eibee  fut  un  moment  fans  rien 


en  Guinee  et  a Cayenne.'  237 

dire  pour  lui  marquer  plus  de  refpedt,  il  lui 
fit  Ion  compliment  en  Portugals,  que  le  Prin- 
ce  fe  fit  expliquer  par  grandeurj  car  il  en- 
tendoit  6c  parloit  parfaitement  lalanguePor- 
tugaife.  Il  fe  fervit  aufli  du  merae  mterpre- 
te  pour  dire  au  fieur  d’Elbee,  qu’il  etoit  bien 
aife  de  fon  arrivee,  qu’il  le  favoriferoit  de 
tout  fon  pouvoir  aupres  du  Roi  fon  pere,  6c 
qu  il  le  remercioit  des  offies  qu’ii  lui  faifoit. 
Apres  cela  il  le  prit  par  la  main  6c  le  fit  mar- 
eher  ä fon  cote  6c  fous  fon  parafol.  Il  vou- 
lut  voir  la  Chaloupe  dans  laquelle  il  avoit  mis 
ä terrej  il  l’examina  avec  attention  6c  fit 
prendre  le  pavillon  qui  y etoit,  qu’ii  envoya 
planter  devant  la  tente,  oü  il  conduifit  le 
lieur  d'Elbee.  Il  y avoit  devant  la  tente  une 
Compagnie  de  Cent  Moufquetaires  dont  les 
moufquets  etoient  fort  propres.  Us  avoient 
des  fabres  6c  des  gibecieres.  Ces  honneurs 
penferent  defefperer  le  Commis  Hollandois 
qui  les  trouvoit  d’autant  plus  extraordinaires 
6c  exceffifs , qu’on  ’avoit  jamais  rien  fait  qui 
en  approchat  pour  fa  Nation.  La  converfa- 
tion  fut  toüjours  par  interprete,  eile  füt  tres- 
polie,  6c  lefprit  du  Prince  y brilla  autantque 
fa  vivacite,  quoiqu’il  gardät  toüjours  beau- 
coup  de  gravite.  Cela  lui  convenoit  parfai- 
tement. Il  etoit  d’une  grande  tadle  , il  a- 
voit  de  l’etnbonpoint  autant  qu’ii  lui  en  fal- 
loit  fans  etre  incommode;  il  etoit  beau3  fes 
ycux  etoient  vifs  , fes  dents  paroiflöient  e- 
tre  d’ivoire,  il  avoit  lefourire  charmant,  6c 
la  grandeur  qui  paroiffoit  dans  tout  fon  exte- 
rieur,  etoit  melee  d’un  air  de  bonte,  qui  le 
faifoit  aimer  en  meme  tems  qu  eile  lui  atti- 


Favorisdu 

Piince. 


258  V O Y A G E S 

roic  du  refpeft  & de  la  vencration.  L’heu- 
re  du  repas  etant  arrivee,  on  etendit  au  mi- 
lieu  de  la  tente  des  nattes  tres-fines  6c  tres~ 
propres ; on  mit  autour  des  nattes  des  car- 
reaux  de  damas  , le  Prince  s’y  affit  6c  fit 
placer  ä fa  droite  le  fieur  d’Elbee  6c  ä fa 
gauche  le  fieur  du  Bourg.  II  y fit  mettre  le 
fieur  Carlof  6c  le  Commis  Anglcis.  On 
fervit  quantite  de  viandes  bouillies  6c  roties, 
comme  bceuf,  fanglier,  cabrits,  poulets  6c 
autres  volailles  , 6c  on  mela  les  fervices  de 
ragouts  faits  a Thuilc  de  palme.  J1  faut  e- 
tre  accoütume  ä ces  ragouts  pour  les  trou- 
ver  bons.  II  n’y  avoit  point  d’autre  vaifiel- 
le  que  des  coüis , c’eft-ä-dire  des  moitiez 
de  callebatTes  peintes  d'un  vernis  fi  biillant> 
qu’il  femble  de  la  plus  belle  ecaille  de  tor. 
tue. 

II  y eut  pendant  tout  le  repas  deux  Of- 
ficiers  qui  eventerent  le  Prince  avec  des  e- 
vantails  de  cuir  de  (enreur.  On  remarqua 
que  tous  les  Officiers  qui  fervoient  le  Prin- 
cc,  ne  le  faifoient  qu’ä  genoux  6c  avec  un 
extreme  refpeft. 

II  y avoit  ä cote  du  Prince  , 6c  un  peu 
derriere  lui  trois  perfonnes  qu’il  faifoit  ap- 
procher,  6c  a qui  il  mettoit  des  morceaux 
de  viande  6c  de  pain  dans  la  bouche.  On 
die  au  fieur  d’Elbee  que  c’e* oient  fcs  favo- 
ris.  C’etoit  en  effet  un  honneur  tres-parti- 
culier  pour  ces  perfonr.es;  mais  il  faut  etre 
extremement  adroit  pour  profirer  de  cet  hon- 
neur , 6c  pour  ne  pas  s’en  rendre  indigne; 
car  il  n’eft  pas  permis  de  toucher  ä ces 
morceaux  avec  la  main,  6c  il  eil  exereme- 

menc 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  259 

tnent  deffendu  de  les  laifler  tomber,  on  per- 
droit  abfolumcnt  fes  bonnes  graces  dans  un 
de  ces  deax  cas.  Les  Sauvages  de  la  nou- 
veile  France  & de  la  Louifianne  pratiquent 
la  mcme  chofe  envers  ceux  ä qui  iis  veu- 
lent  faire  honneur.  Le  maitre  de  la  mai- 
fon  leur  met  le  premier  morceau  ä la  bou- 
chefle;  mais  s’il  etoit  trop  gros,  il  leur  laif- 
fe  la  liberte  de  le  couper , ce  n’eft  qu’une 
ceremonie  par  laquelle  il  les  invite  a «lan- 
ger. La  coücume  du  Royaume  d’Ardres 
me  paroit  incommode  Sc  fu jette  ä de  grands 
inconveniens  > ä moins  que  le  Prince  n’ait 
aflez  d attention  pour  fes  favoris , pour  ne 
leur  pas  remplir  la  bouche  exceffivement, 
& que  les  viandes  qu’il  y met  ne  foient 
pas  affez  chaudes  pour  les  brüier.  Cha- 
que  pais  a fes  coütumes,  il  faut  par  poli* 
teile  les  eftimer  ; les  Francois  ont  befoin 
de  beaucoup  d’inftruclions  für  cet  Arti- 
cle. 

On  ne  boit  point  pendant  qu’il  y a des 
viandes  für  la  table.  Autre  incommodite  pour 
les  Francois  <Sc  qui  feroit  infuportable  ä bien 
d’autres  nations  qui  boivcnt  bien  plus  qu’ils 
ne  mangent. 

Le  repas  ne  laifla  pas  d’etre  long,  le  Prin- 
ce faifoit  ä mervcille  les  honneurs  de  la  table, 
la  converfation  ne  languit  point,  le  Prince y 
fit  voir  beaucoup  de  brillant.  Sc  on  le  trou- 
Va  bien  mieux  inftruit  de  la  fituation  & des 
affaires  des  l’Europe,  qu’on  ne  pouvoit  fe 
limaginer.  Il  failoit  des  queftions  au  fieur 
d’Elbee  für  bien  des  chofes  qui  marquoient 


Ceretnonie 
de  boitc 
bouche  a 
bouche. 


X40  V O Y A G E S 

ü penetration  6c  la  delicateffe  de  Ion  ef- 
prit. 

A la  fin , le  dernier  fervice  etant  leve , on 
apporta  dans  des  vafes  de  criftal  de  l’eau  dont 
k Prince  6c  a fon  exemple , les  conviez  fe 
laverent  , 6c  on  leur  prefenta  de  nouvelles 
iervietes  de  toile  tres  fines  6c  pliees  fort  pro- 
prement,  apres  quoi  on  apporta  le  vin  de 
palme,  du  vin  de  Canarie  6c  de  Portugal, 
du  vin  Fran-gois  6c  des  liqueurs.  11  ne  faut  pas 
s’imaginer  qu’on  fit  la  debauche  avec  tous  ces 
vins,  on  büt  moderement,  6c  quoique  le 
Prince  invita  fouvent  les  conviez  ä boire,  il 
etoit  bien  eloigne  de  la  mauvaife  coütume  de 
ccrtaines  gens  qui  forcent  leurs  conviez  de 
boire  ä l’excez. 

Leplusgrandfigned’amitiequ’on  peut  don- 
ner  ä une  perfonne , eit  de  boire  bouche  ä bou* 
che  dans  un  meme  verre.  Le  Prince  fit  cet  hon- 
neur  plufieurs  fois  au  iieur  d’Elbee.  On  n’en 
pouvoit  pas  attendre  davantage^  enr  c’eft  une 
efpece  de  fierment  d’une  amitie  eternelle 
qu’on  promet  ä celui  avec  qui  on  boit  ainfi 
bouche  ä bouche.  Ce  qui  m’embaraflTe , c’eft 
de  fqavoir  comment  on  peut  boire  bouche 
ä bouche  dans  un  meme  verre,  carcelame 
paroit  impoffible  , fuppofe  que  les  verres 
dont  on  fe  fert  dans  ce  pais-lä , foient  faits 
comme  les  notres , 6c  ä moins  qu’il  ne  foient 
comme  certains  verres  que  j’ai  vü  en  Ita- 
lic qui  ont  huit  a dix  pouces  de  diametre* 
6c  pas  plus  d’un  pouce  de  profondeur  , je 
ne  congois  pas  , comment  ils  y peuvent 
leufiir. 

Pen* 


en  Guine'r  et  a Cayenne.  241 

Pendant  que  le  Prince  etoit  ä table,  on  cn 
fervit  d’autres  hors  de  fa  tente  fous  des  feuil- 
lees  oü  il  donna  ä manger  ä toute  fa  Cour  de 
enfuite  ä tous  les  foldats  de  ä Pequipage  de  la 
chaloupe  Frangoife,  de  on  diftribua  des  vi- 
vres  ä touc  le  peuple  qui  s’ecoit  ademble  pour 
voir  la  ceremonie. 

Le  lieur  d’Elbee  etant  hors  de  table,  fitfe- 
lon  la  coütume  jetter  au  peuple  plufieurs  poi- 
gnees  de  bouges,  c’eft  la  monnoye  du  pais, 
comme  ä Juda}  il  en  fut  remercie  par  de 
grands  cris  de  joye.  Apres  cela  le  commerce 
tut  ouvert,  de  il  fut  libre  aux  Frangois  de  aux 
fujets  du  Roi  de  negocier  enfemble  comme 
il  le  jugeroient  ä propos. 

Le  Prince  paroidöit  avoir  trente  ä trente- 
cinq  ans,  il  n’avoit  lur  lui  que  deux  pagnes 
trainantes  ä terre,  Pune  de  Patin  5 Pautre  de 
taffetas,  avec  une  grode  echarpe  de  taffetas 
padee  en  baudrier,  le  refte  du  corps  etoic 
nud.  Il  ayoic  für  la  tete  un  chapeau  a PEu- 
ropeenne,  garni  de  plumes  rouges  de  blan- 
ches  de  des  efearpins  rouges  aux  pieds. 

Le  lieur  d’Elbee  prit  conge  de  lui  für  le 
foir,  le  Prince  lui  fit  de  nouvelles  honnete- 
tez , Padura  qu’il  auroit  toujours  pour  lui  de 
pour  fa  nation  toute  Peftime  imaginable,  de 
qu’il  la  protegeroit  dans  toutes  les  occafions 
qui  fe  prefenteroient.  Il  eut  encore  la  poli- 
telfe  de  ne  point  vouloir  partir  qu’on  ne  Peut 
mis  ä flot  dans  fa  chaloupe,  de  il  fallut  que  T , 

L lieur  d’Elbee  regüt  cetce  honnetete.  d'Eibce^ 

On  poulla  la  chaloupe  au  bord  de  la  mer , tyurnc  a iwj 
on  y remit  le  pavillon,  on  Py  fit  rencrer  avec v 
tout  fon  equipage,  &audi-tot  un  nombre  de 
Tome  IL  L puif- 


2^2  V O Y A G E S 

puiflans  Negres  Fenleverent  für  leurs  epaules 
& enfuite  für  leurs  tetes  6c  la  mirent  au  delä 
des  großes  Lames. 

Le  fieur  d’Elbee  falua  encore  le  Prince, 
fit  crier  plufieurs  fois  vive  le  Roi  ä fes  gens. 

Sc  fon  Vaifleau,  fuivant  les  ordres  qu'il  cn  a- 
voit  donne,  falua  le  Prince  de  quatre  dechar- 
ges  de  douze  coups  de  canon. 

Cependant  le  Prince  fe  pla<ja  dans  fon  ha- 
mac  qui  etoit  porte  par  deux  forts  Negres, 
les  fieurs  du  ßourg  & Carlof  le  fuivircnt  dans 
des  hamacs , & eurcnt  comme  le  Prince  des 
parafols  que  Ton  portoit  für  leurs  tetes.  Le 
Prince  etoit  accompagne  de  fes  gardes , de  fa 
mufique  & d’un  tres  grand  nombre  de  peu- 
ple. 

Ils  arriverent  affez,  tard  ä Offra.  Le  lende- 
main  21  Janvier,  le  fieur  du  Bourg  reqütune 
vifite  du  Prince  qui  etoit  accompagne  des 
deux  grands  Capitaines.  II  l’invita  de  venir 
avec  lui  ä Adern;  des  affaires  Tayant  retenu 
ä Offra,  il  ne  püc  partir  que  le  24.  11  fit 
fournir  des  hamacs  aux  fieurs  du  Bourg  6c 
Carlof,  & comme  ils  etoient  en  fa  Compa- 
gnie, ils  eurent  l’avantage  de  voyager  dejour 
Sc  de  voir  le  pa'is,  ce  qui  n’eft  permis  ä au- 
cun  etranger.  Le  Prince  leur  donna  un  rc- 
pas  long  & magnifique  au  grand  Foro , Bourg 
confiderable,  ä moitie  chemin  d’Offra  ä Af- 
fem , Sc  comme  on  ne  partit  qu’adez,  tard , 
il  etoit  nuit  quand  ils  arriverent  ä Adern.  On 
les  conduifit  au  Palais  du  Roi  dans  Tapparte- 
ment  qu’il  avoit  deftine  pour  les  Frangois, 
oü  il  lui  envoya  ä fouper. 

Cependant  le  fieur  d’Elbee  fit  decharger  les 

mar- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  245 

marchandifes  de  traite  qui  furent  portees  & 

Offra  par  des  Negres  qui  les  venoicnc  charger 
au  bord  de  la  mer  ä qui  on  payoit  vingt  bou- 
ges  par  voyage;  c’eft  peu,  mais  aufli  leurs 
charges  ne  fönt  pas  pefantes , puifqu’ils  ne  fonc 
obligez,  que  de  porter  deux  barres  de  fer  011 
Ja  pefanteur,  c’eft  ce  qu’il  appeilent  Tonge. 

On  fait  que  Ia  barre  de  fer  n'a  que  neuf  pieds 
de  longueur , für  deux  pouces  de  large  oi  un 
quart  de  pouce  d’epaifleur. 

D’OflFra  on  fit  tranfporter  ä Affem  les  mar- 
chandifes qu’on  devoit  prefenter  au  Roi,  & 
celles  qu’on  devoit  traiter  avec  les  Grands. 

Le  27  du  meme  mois,  le  fieur  du  Bourg 
eut  audiencedu  Roi.  II  y parut  commeAm- 
batfädeur,  6c  en  cette  qualite,  il  fut  incro-  ^udicncc 
duit  par  le  Prince,  le  grand  Marabou  & les  duRoid’Ar- 
deux  grands  Capitaines  du  commerce  6c  de  <jres  au  f,cur 
la  cavalerie.  Le  Roi  le  fit  aileoir  für  un  lit 
de  coton  qui  etoit  ä cöte  du  fauteüil , für  lc- 
quel  il  etoit  aflis.  II  fit  fon  compliment  en 
Portugals.  Quoique  le  Roi  parlät  6c  enten- 
dic  en  perfeöion  cette  langue;  il  fe  fic  tout 
expliquer  par  fes  deux  interpretcs,  Matteo6c 
Francifco  qui  etoient  ä genoux  ä fes  pieds™ 

La  Charge  d’interprete  du  Roi  eft  conlidera- 
blej  mais  il  fautqueceuxquirexercent,pren- 
nent  bien  garde  ä ne  pas  dire  une  chofe  pour 
une  autre , la  moindre  meprile  ou  le  plus  pe- 
tit  meniönge  leur  couceroit  la  tete  für  le 
champ,  6c  leurs  femmes  6c  enfans  deviea- 
droient  efclaves  du  Roi. 

Apres  que  le  Roi  eut  repondu  obligeain- 
ment  au  compliment  du  fieur  du  Bourg ; ce- 
lui-ci  lui  prefenta  le  carofie  & les  autres  pre- 
L x fcns 


244  V O Y A G E S 

fens  que  la  Compagnie  lui  envoyoit,  apre« 
quoi  il  lui  demanda  permiflion  de  bätir  une 
löge  ä OfFra,  avec  promefle  que  la  Compa- 
gnie enverroit  reguliercment  quatre  Vaifleaux 
toutes  les  annees,  pour  faire  le  commerce 
dans  fes  Etats. 

Rc'ponfcdii  Le  Roi  lui  rcpondit,  qu’ä  i’egard  du  com- 

L°i.  merce,  les  Hollandois  envoyoient  a fes  cotes 
plus  de  Vaifleaux  qu’on  n’y  cn  pouvoit  char- 
ger,  que  Fannee  derniere  il  cn  etoit  parti  fans 
Charge  5 qu’il  y en  avoit  adtuellement  fix  en 
rade  6c  quatre  au  Chateau  de  la  Mine  qui 
n’attendoient  que  Favis  de  leurs  Commis, 
pour  y venir,  6c  qu’ainfi  il  ne  manquoit  ni 
de  Vaifleaux  ni  de  marchandifes;  que  lesHol- 
Jandois  lui  avoient  fait  des  ofFres  tres-avanta» 
gcufes  pour  contradter  une  alliance  plusetroi- 
te  avec  lui  6c  avoir  feuls  le  commerce  dans 
Fes  terres , ce  qu’il  auroit  du  avoir  fait , ayant 
remarque  que  les  Anglois  fembloient  avoir 
neglige  fon  commerce,  6c  que  les  Francois 
qui  y etoient  venus  dans  les  temspaflez,  n’a- 
voient  pas  ete  plus  exadts  ä tenir  leurs  pro- 
mefles,  ce  qu’on  ne  pouvoit  pas  reprocher 
aux  Hollandois;  que  malgrecela,  les  grandes 
chofes  qu’il  avoit  entendu  dire  du  Roi  de 
France  6c  de  Fattention  d’un  de  fes  Miniftres 
pour  le  commerce,  lui  avoit  fait  naitre  lede- 
fir  de  meriter  Feftime  d’un  fl  grand  Monar- 
que  en  traitant  favorablement  fes  iujets,  que 
pour  cet  efFet  il  avoit  donne  ordre  ä fon  grand 
Capitaine  de  commerce,  de  faire  bätir  une 
löge  pour  les  Francois  ä OfFra,  de  les  prote- 
ger  en  toutes  chofes  6c  de  favoriferleur  com- 
merce de  tout  fon  pouvoir. 


On 


en  Guixe'e  et  a Cayenne.  245 

On  apporta  les  coffres  ou  etoient  les  mar- 
chandifes  les  plus  prccieufes.  Le  Roi  choilit 
celles  qui  lui  plurent,  6c  le  ficur  du  Bourg  le 
lailla  maicre  d’y  mettre  le  prix  tel  qu’il  juge- 
roit  ä propos.  Cette  poiitede  lui  fut  tres  a- 
greable,  6c  lui  fit  concevoir  beaucoupd'efti- 
me  de  la  nation  Franqoife.  Le  fieur  du  Bourg 
ctant  tombe  malade  laiffa  le  foin  du  commer- 
ce au  fieur  Carlof,  celui-ci  poufiTa  ieprix  des 
efdaves  jufqu’a  dix-huit  barres  la  piece,  quoi 
qu’il  n’eut  jamais  pafle  dou7,e  barres.  C’ecoic 
une  politique  afin  de  faire  tombcr  le  commer- 
ce des  Hollandois,  qui  aimerent  mieux  ne 
plus  traiter  que  de  manquer  ä faire  für  leurs 
marchandifes  le  gain  qu’ils  avoient  coütume 
d y faire. 

On  envoya  des  prefens  ä la  mere  du  Roi 
6c  ä la  Reine. 

Le  fieur  Carlof  traita  environ  trois  eens 
efclaves  duPrince,  du  grand  Marabou  6c  des 
grands  Capitaines , 6c  il  conduifit  fes  efclaves 
a bord  des  Vaifleaux.  Le  Sous-Capitaine  du 
commerce  y en  conduifit  foixante  6c  quinze 
de  la  part  du  Roi  pour  le  prixdes  marchandi- 
fes qu’il  avoit  prifes. 

Le  huitieme  Fevrier  on  publia  par  tout  la 
liberte  du  commerce  d’efclaves  que  la  Com- 
pagnie avoit  obtenue  du  Roi,  6c  comme  ei- 
le le  trouva  etablie  dans  la  löge  qu’il  lui  avoit 
fait  bätir,  les  Receveurs  du  Roi  firent  payer 
lcs  droits  du  Roi  a Ofrra  comme  on  les  avoit 
paycz  ä Adern.  II  n’y  eut  que  pour  la  traite 
particuliere  du  Roi  qu’on  n’exigea  rien.  Le 
Vaifleau  la  Juftice  fe  trouva  Charge  le  pre- 
micr  Mars,  6c  il  auroit  ete  en  etat  de  faire 
L 3 route 


2A6  V o y a g e s 

route  s’il  n’avoit  fallu  faire  celle  du  Vaiffeau 

la  Concorde. 

Voyage  du  Le  fieur  d’Elbee  crut  que  pour  l’avanceril 
tee  Vhf*”  ^t0^c  ^ ProPos  feite  un  voyage  a la-Cour; 
Cour.  il  fe  fit  accompagner  du  fieur  Carlof  6c  du 
fieur  Mariage , 6c  de  fes  domeftiques.  Le 
Viceroi  d’Offra  leur  fournit  des  Hamacs  6c 
des  porteurs,  mais  comme  ils  n’etoientpasen 
la  Compagnie  du  Princc*  ils  ne  purent  faire 
leur  route  que  la  nuit,  fuivant  la  regle  qui 
s’obferve  avec  tous  les  etrangers  ä qui  on  Ca- 
che autant  qu’il  eft  poflible  la  vue  du  pais. 

Cependant  comme  la  Lune  etoit  fort  clai- 
re  6c  le  tems  ferain  , il  ne  laiiTa  pas  de  voir  le 
pai’s  autant  qu’il  en  etoit  befoin , pour  pou- 
voir  remarquer  qu’il  etoit  plst  6c  uni,  6:  que 
toutes  les  terres  etoient  parfaitement  bien  cul- 
tivees,  6c  remplies  de  quantite  de  ßourgs  6c 
de  Villages. 

Le  Capitaine  des  etrangers  qui  le  condui- 
foit  6c  qui  etoit  porte  dans  un  Hamac  ä late- 
te  de  la  troupe,  obferva  de  ne  les  faire  paffer 
au  travers  d’aucun  Bourg.  Il  s’en  detournoit 
expres  6c  en  paffoit  ä quelque  diftance. 

On  arriva  avant  le  jour  ä Affem.  Le  fieur 
d’Elbee  remarqua  qu’il  avoit  paffe  par  quatre 
grandes  portes,  6c  que  les  muraiiles  de  laville 
quoiqueieulementdeterre,  etoient  fortepaif- 
Muraillcs^s  6c  affez,  hautes.  Cette  terre  eft  rouge  6c 
d’ Allem,  fait  un  corps  auffi  ferme  6c  aufli  uni,  que  le 
plätre  quoiqu’il  ne  paroifle  point  qu’on  y me- 
Je  de  la  chaux.  Les  portes  ne  font  point  vis- 
ä-vis  les  unes  des  autres.  Chaque  muraille 
etoit  accompagnee  d’un  foffe large  & profond : 
mais  au  lieu  que  nos  foffez.  font  au  uel#  edes 


en  Guine'e  i*r  a Cayenne.  247 
murailles  > ceux-ci  etoient  en  dsdans : on  les 
pafloit  für  des  ponts  de  bois  afiez  legers  qui 
dans  an  befoin  pouvoient  etre  rompus  ou  de- 
montez  en  peu  de  momens}  les  pieds  droits 
des  portes  etoient  de  gros  poteaux  de  bois  bien 
alTemblez,  au-deflus  de  chaque  porte  etoit 
une  chambre  pour  le  portier,  6c  desdeuxeö- 
tez  en  dedans  des  galleries  qui  fervoient  de 
corps  de  garde,  oü  il  y avoit  des  foldats  ar- 
mez  de  fulils  6c  de  fobres , qui  prenoienr  les 
armes  6c  fe  mettoient  en  haye  quand  le  fieur 
d’Elbee  6c  fa  croupe  pafloient.  11  y avoit  de 
larges  bernous  entre  les  foffez  & les  murailles 
qui  fervoient  de  chemin  pour  arriver  äunau- 
tre  pont  6c  ä une  autre  porte.  Les  murailles 
etoient  conftruites  de  la  terre  qu’on  avoit  ti- 
ree  des  follez.  Lesventeaux  etoient  couverts 
dehors  6c  dedans  de  plulieurs  cuirs  de  boeuf, 
les  uns  für  lesautres*  attachezavecdesclouds, 
ce  qui  fuffit  en  ce  pais  pour  relifter  aux  coups 
de  hache  dont  oft  pourroit  fe  fervir  pour  les 
rompre  ou  pour  les  enfoncer.  Le  fieur  d'El- 
bee  qui  n’avoit  pü  remarquer  ces  circonftan- 
ces  en  entrant,  tant  a caufe  qu’il  ne  faifoit  pas 
allez  clair  que  parce  que  ces  perfonnes  mar- 
choient  tres-vite , les  remarqua  enfuite  a fon 
aife  en  fc  promenanc  dedans  6c  dehors  la  ville 
avec  les  Officiers  que  le  Roi  lui  avoit  donne 
pour  l’accompagner. 

II  fut  porte  au  Palais  a lappartementdeftine 
aux  Francois,  ou  le  Roi  lui  envoya  für  le 
champ  quantite  de  viandes  bouillies  6c  röties , 
du  pain  de  plufieurs  efpeces,  6c  des  boiflons 
de  plufieurs  fortes.  Le  Prince , le  grand  Ma- 
rabou  6c  les  Grands  lui  en  envoyerent  aufli, 
L 4 de 


248  V O Y A G E S 

de  forte  qu’il  fe  trouva  avoir  des  vivres  plus 
qu’il  n’en  falloit  pour  deux  eens  perlonnes  s’il 
les  avoit  cu  a.vec  lui. 

Tous  les  Grands  ne  manquerent  pas  de  iui 
rendre  vifite  des  qu’il  fut  jour.  Le  Prince 
l’envoya  complimentcr  6c  s’excufer  de  ce  qu’il 
ne  venoit  pas  en  perfonne,  parce  qu’il  neior- 
toit  pas  de  fon  Palais  ä caufe  de  la  mort  d’un 
de  fes  enfans  qu’il  aimoit  tendremenr ; il  etoit 
renferme  chez  lui  6c  ne  vo)  oit  perfonne , ce 
qui  eft  la  marque  de  leur  plus  grand  deuil. 
Audience  Le  Roi  ne  rend  vifite  ä perfonne , mais 
du  Roi  par  une  diftin&ion  toute  particuliere  il  donna 
audience  au  fieur  d’Elbee  le  meme  jour  des 
qu’il  eut  dine?  il  y fut  conduit  par  les  deux 
grands  Capitaines  du  Commerce  6c  de  Ca- 
valerie  qui  marchoient  ä fes  cötez. 

Le  Roi  etoit  dans  un  de  fes  jardins  affis 
für  un  fauteuii  de  damas  fous  une  gallerie. 

Son  por-  Ce  Prince  qu’on  nomme  Tozifon  paroif» 
trau.  foit  avojr  foixante  6c  dix  ans,  il  etoit  d’une 
tres  grande  taille  6c  gros  ä proportion.  Il  a- 
voit  les  yeux  bien  fendus  6c  tres-vifs ; fa  phi- 
fionomie  marquoit  de  la  grandeur,  de  la  pe- 
netration,  du  jugement , de  la  fagefie,  il  avoit 
du  brillant  dans  l’elprit;  on  en  rcconnut  Ja 
vivacite  par  Jes  reparties  qu’iJ  fit  au  lieur d’El- 
bee dans  la  longue  audience  qu’il  Jui  donna. 
Habil  Je-  ^ etoit  v^tu  de  deux  Pagnes  en  maniere  de 
ment  du  juppons  ä la  Perfienne,  Tune  für  l’autre,  ccl- 
Ä OL  le  de  deflous  etoit  de  taffetas,  6c  celle  dedef- 
fus  de  fatin  pique,  une  grolle  echarpe  de  taf- 
fetas  lui  fervoit  de  baudrier  j le  refte  du  corps 
£toit  nud.  Il  avoit  für  la  tete  une  maniere  de 
coeife  de  nuitde  toile  fine  garnie  de  dentelle> 

6c 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  249 
6c  par  deflus  une  couronne  de  bois  noir  6c 
luifant  comme  de  l’ebenc  quirendoit  une  tres- 
bonne  odeur.  II  tenoit  & ia  main  un  petic 
fouet  dom  le  manche  de  bois  noir  etoit  fort 
Charge  d’ornemens,  6c  la  corde,  de  foye  ou 
de  pice. 

Le  fieur  d’Elbee  s’etant  approche  de  lui  a* 
pres  lui  avoir  fait  trois  profondes  reverences, 
le  Roi  lui  prelenta  la  main,  6c  le  lieur  d'El- 
bee  lui  ayant  prefente  la  fienne,  le  Roi  lapric 
6c  lui  fit  claquer  trois  fois  le  doigt  index  en 
le  tirant.  C’eft  chez  ces  peuples  la  marque 
d’une  amitie  tres-etroite. 

II  fit  enfuite  apporter  des  nattes  6c  des  ca- 
rcaux  , 6c  fit  afiTeoir  le  fieur  d’Elbee  6c  fes 
deux  Ofificiers.  Les  domeftiques  demeure- 
rent  hors  de  la  galerie. 

Apres  les  complimens  ordinaires  6c  les  of- 
fres  de  tout  ce  qui  etoit  au  pouvoir  du  fieur 
d’Elbee,  il  fupplia  le  Roi  de  lui  permettrede 
faire  bätir  une  löge  ä la  Frangoife,  attendu 
que  celle  qu’on  avoit  bäti  etoit  trop  petite , 6c 
qu’elle  manquoit  de  plufieurs  commoditez.  II 
le  fupplia  enfuite  de  donner  fes  ordres  pour  la 
furete  du  Diredteur  6c  des  Commis  qu’il  lai£ 
foit  ä Odra.  Le  Roi  lui  repondit  qu’il  pre-  Reponic 
noit  ces  Ofificiers  fous  fa  protediion,  6c  qu’il  du  Roi. 
auroitun  foin  toutparticulierqu’ils  fuflentcon- 
rens  6c  dans  une  entiere  furete}  qu’ii  alloic 
donner  fes  ordres  afin  que  les  debiteurs  s’a- 
quittaffent  en  24.  heures  de  leurs  obligitions 
tachant  le  prejudice  qu’un  long  recardemenc 
apporteroit  aux  Vaiffeaux}  qu’ä  l’egard  de  la 
löge  d’OfFra , il  alloit  donner  ordre  ä fon  fils 
6c  ä lies  deux  granas  Capitaines  de  s’y  tran- 
L 5 fpor- 


IjÖ  V O Y A G £ 3 

fporter>  d’en  faire  augmenterles bätimenstant 
qu’il  feroit  neceffaire,  mais  qu’il  ne  pouvoir 
pas  lui  permettre  cTen  bätir  une  a la  maniere 
d’Europe.  Vous  en  feriez  une,  lui  dit  le 
Röi,  danslaquelle  vousplaceriezd’aborddeux 
petites  pieces  de  canon  j l’annee  prochaine 
vous  y en  mettriez  quatre,  & en  peudetems 
votre  löge  fe  transformeroit  en  une  forterefle 
qui  vous  rendroit  maitres  de  mes  Etats,  6c 
dont  toutes  mes  forces  ne  pourroient  pas  vous 
chafler.  II  accompagna  ce  difcours  decom- 
paraifons  juftes  6c  fpiricuelles  > avec  un  air 
doux  6c  enjoue  qui  ne  permettoic  pas  d’etre 
mortifie  du  refus  honnete  6c  politique  qu’il 
faifoit. 

11  ajouta  qu’il  s’etonnoit  que  Ie  Royaume 
de  France  etant  fi  vafte  6c  (i  rempli  d’habiles 
ouvriers  6c  de  chofes  rares,  la  Compagnie 
n’avoit  Charge  fes  Vaifleauxque  des  marchan- 
difes  ordinaires,  6c  telles  que  les  Anglois  6c 
les  Hollandois  en  apportoient  tous  les  jours. 

D’Elbee  repondit  que  ce  premier  voyage 
n’etant  pour  ainfi  direqu’un  eflay  du  commer- 
ce que  la  Compagnie  vouloit  etablir  dans  fes 
'Etats,  eile  n’avoit  Charge  fes  VaifTeaux  que 
de  ce  qu’elle  favoit  que  les  Anglois  6c  Hol- 
landois chargeoient  les  leurs  j mais  qu’ä  Tave- 
nir  eile  lui  enverroit  tout  ce  qu’il  y avoit  de 
plus  beau  6c  de  plus  rare,  6c  li  fupplia  le  Roi 
de  vouloir  bien  lui  dire  ce  qu’il  fouhaitoit  en 
particulier.  Le  Roi  lui  dcmanda  une  epee 
d’argent  a la  Franqoife  6c  un  coutelas,  deux 
grands  miroirs,  des  toilles  6c  des  dentellesdes 
plus  fines , des  foulliers  6c  des  pantoufles  de 
vclours  6c  d’ecarlatie,  des  gants  de  fenteur. 


en  Guine'e  et  a Cayenne,  251 

des  bas  de  foye  & autrcs  chofes  que  le  iieur 
d’Elbee  promit  de  lui  apporter  ou  de  lui  en- 
voyer  par  les  premiers  VaiiTeaux  qui  partiroient 
apres  qu’il  feroit  de  retour  en  France. 

Le  ficur  d’Elbee  fit  preient  au  Roi  d’un 
fufil  de  chaiTe,  6c  d’une  paire  de  piftolets 
garnis  d’argent,  le  Roi  regüt  ce  preient  fort 
agreablement.  II  invita  le  lieur  d’Elbee  d’al- 
ler  voir  le  Prince  fon  fils  aine,  6c  lui  die 
qu’en  fa  confideration  ce  Prince  le  recevroin 
quoiqu’il  füt  en  deuil.  II  donna  encore  fa 
main  au  iieur  d’Elbee , & le  congedia  avec 
des  marques  d’eftime  qu’il  n’avoit  jamaisdon-* 
ne  ä aucun  Europeen. 

Ce  Prince  eil  tellement  refpecte  de  tous 
fes  fujets,  qu’ä  l’exception  de  fon  fils  6c  du 
grand  Marabou,  perfonne  ne  paroit  devant 
lui  que  le  vifage  profterne  contre  terre,  fans 
ofer  lever  les  yeux  pour  le  regarder*  que 
quand  il  eft  oblige  de  lui  repondre;  alors  il 
leve  un  peu  la  tete  6c  le  regarde,  6c  fe  re- 
met  dans  la  meme  pofture  fitot  qu’il  a ache- 
ve  de  parier , comme  on  le  vit  pratiquer  par 
les  deux  grands  Capitaines  du  Commerce  6c 
de  la  Cavallerie,  qui  etoient  prefens  ä cette 
audience. 

Le  feul  Prince  6c  le  grand  Marabou  par- 
lent  au  Roi  debout,  le  regardent  6c  ontleurs 
entrees  libres  de  jour  6c  de  nuit  dans  le  Pa- 
lais 6c  dans  l’appartement  du  Roi , ou  ils  en- 
trent  fans  etre  appellez.. 

Par  une  grace  particuliere  on  fit  voir  au 
fieur  d’Elbee  le  Palais  du  Roi  6c  fes  Jardins, 
il  n’y  eut  que  les  appartemens  des  femmes  ou 
ü n’entra  paa, 

L 6 O 


V O Y A G E $ 

Talais  5c  Cc  Palais  cft  vafte;  il  eft  compofe  de  plu- 
Jardm  du  fieurs  grandes  cours  toutes  environnees  de  por- 
tiques,  au-deffus  defquels  Tom  des  apparte- 
mens,  les  fenetres  ne  Tont  pas  fort  grandes, 
la  chalcur  du  climat  ne  le  permet  pas.  J1  y 
avoit  dans  quelques  chambres  de  grands  Ta- 
pis  de  Turquie  qui  couvroient  les  planchers> 
dans  d’autres  ii  n’y  avoit  que  des  nattes , un 
ieul  fauteuil  dans  chaque  chambre,  6c  nom- 
bre  de  careaux  couverts  d’etoffe  de  foye,  il 
y avoit  des  tables,  des  paravents,  des  cofFres 
6c  des  cabinets  de  la  Chine , 6c  de  tres  hel- 
les porcelaincs,  point  de  vitres  aux  fenetres, 
roais  feulement  des  chaffis  de  toille  blanche* 
6c  des  rideaux  de  tafFetas. 

Les  Jardins  etoient  fpacieux,ilsconfiftoient 
en  de  longues  allees  tirees  au  cordeau , for- 
mees  par  des  arbres  de  differentes  efpecesfort 
toufFus  pour  donner  de  l’ombre  6c  du  frais. 
11  y avoit  en  quelques  endroits  des  comparti- 
mcns  bordez  de  Thim,  & remplisde  fleurs, 
entre  lefquels  on  remarqua  des  Lis  ou  efpece 
de  Lis  de  trois  couleurs,  dont  les  feuilles  e- 
toient  plus  longues  6c  moins  epaifles  que  cel- 
lesd’Europe;  6c  d’une  odeur  plus  agreable 
6c  moins  forte. 

Le  fieur  d’Elbee  6c  fa  compagnie  fut  con- 
duit  chez  le  Prince  par  le  grand  Capitainede 
Ca  Valerie.  Il  etoit  ä la  tete  d’environ  Cent 
Cavaliers  qui  avoient  des  moufquetons  6c  des 
fabres,  leurs  chevaux  etoient  grands  6c  forts, 
mais  mal  embouchez,  les  feiles  rafes  6c  peti- 
vifire  du  tes,  les  etriers  ä la  Portugaife.  Les  Cava- 
Kec  auPrirv-  ^ers  nav°ient  qu’unepagne,  unbonnet  poin- 
cs.  tu  cornroe  nos  Dragons,  6c  des  botines  de 

cuir 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  *5$ 

cuir  qui  leur  vcnoienc  ä mi-jambe  avec  de 
grands  eperons  ä une  feule  pointe.  Le  fieur 
d’Elbee  6c  fa  fuite  etoient  dans  des  Hamacs^ 
on  porcoic  für  lä  tete  un  parafol. 

Le  Prince  ne  demeuroit  pas  dans  la  Ville 
Royale , mais  dans  un  Bourg  qui  en  eft  ä une 
petice  iieiie.  Comme  la  Ville  d’AUem  n’a 
qu’une  portc,  il  falut  faire  le  tour  d’une  par- 
tie  de  fes  murailles,  pour  prendre  le  chemin 
du  Bourg  du  Prince.  La  moitie  de  la  Ville  eft 
environnee  de  la  rivicre  d’Eufrate  qui  lui 
fert  de  fofle.  La  muraille  qui  l’enfcrme  de 
ce  cöte  lä  eft  fimple  6c  n’a  pas  tant  de  hau- 
teur  ni  d’epaifteur  quc  les  autres.  Elle  eftd’u- 
ne  grande  enceintc,  6c  cela  ne  peut  pas  etre 
autrement,  parce  que  chaque  famille  ocoupe 
un  aftez  grand  terrain.  Ce  qu’elle  a de  plus 
qu’ä  Xavier,  c’eftquelesbätimensfontmieux 
alignez  6c  forment  des  rues,  ou  Ton  netrou- 
ve  point  de  trous  ni  d’immondices,  6c  quoi- 
qu’on  voye  tres-peu  de  femmes  dans  les  rues, 
dies  ne  laiflent  pas  d’etre  couvertes  de  peu- 
ple. 

Le  Prince  regüt  le  fieur  d’Elbee  avec  beau- 
coup  de  polirefte,  il  fe  difpenfa  en  fa  favcur 
de  la  coütume  du  pai’s ; qui  ne  permet  pas 
aux  perfonnes  de  fon  rang,  de  fe  lailTer  voir, 
lorfqu’elies  font  dans  leur  grand  deiiil  comme 
le  Prince  y etoit  alors. 

La  falle  oii  il  donnaaudience  au  fieur  d’EI- 
bce,  etoit  grande  6c  couverte  de  tapis  de 
7'urquie.  11  y etoit  affis  lur  une  natte.  Il  en 
fit  donner  de  lemblables  au  fieur  d’Elbee  6c 
a fes  deux  Ofticiers.  Apres  une  heuredecon- 
Yerlation,  dans  laquelie  il  promit  toute  fa 
L 7 pro* 


254  V O Y A G E $ 

pTote&ion  & fon  attention  ä la  nation  Fran- 
qoife,  il  fit  apporter  des  liqueurs,  ilbut  beu- 
che ä bouche  avec  le  fieur  d’Elbeej  on  pre- 
fenta  ä boire  aux  autres , apres  quoi  on  fe  le- 
va:  on  prit  conge  du  Prince  & on  retourna 
ä la  V ille  de  la  meme  maniere  qu’on  en  etoic 
venu  j on  alla  defeendre  chez,  le  grand  Ma- 
rabou  qui  avoit  pric  le  fieur  d’Elbee  ä fouper. 

Le  grand  11  füc  reqü  chez.  ce  premier  Miniftre  avec 
donncT  toute  *a  P°^te^e  imaginable.  Le  planchcr 
fouper  au  de  la  lalle  ou  Von  mangea,  etoit  couvert  d’un 
fieur  d’El-  grand  tapis  de  Turquie,  für  lequel  il  y avoit 
des  nattes  fines  & fort  propres  qui  fervoienc 
de  nappes.  Les  conviez  avoient  devant  eux 
des  affiettesde  fayance,  avec  de  grandes  fer- 
viettes  qui  en  valoient  deux  des  notres.  On 
fervit  quantite  de  viandes  bouillies  & röties  > 
des  ragours  ä la  mode  du  pais , plufieurs  for- 
tes  de  vins  & de  liqueurs.  Le  grand  Mara-* 
bou  n’oublia  rien  pour  bien  traiter  fes  conviez. 
Comme  il  favoient  qu’ils  n'etoient  pasaccoü- 
tumez  ä s’afleoir  äterre>  il  avoit  fait  appor- 
ter des  carreaux  de  fatin  & de  taffetas , afin 
qu’ils  s’en  fervifTent  pour  fe  mettre  plus  a leur 
aife. 

Il  joignit  la  mufique  & la  fimphonie  a la 
bonne  chere.  Elle  commen^a  vers  le  milicu 
Mufique  du  repas.  On  entendit  des  voix  comme  des 
pendant  lc  voix  d’enfans,  accompagnees  du  fon  de  pe- 
lüuper.  tites  qUi  fembloient  venir  de  loin, 

& que  le  fieur  d’Elbccecoutoit  avec  attention, 
parce  qu’il  y remarquoit  de  la  methode.  Le 
Marabou  qui  parloit  tres-bien  Portugals*  lui 
demanda  ce  qu’il  penfoit  de  ces  voix.  Ce 
font  des  voix  d’enfans > lui  repondic  le  fieur 

d’Elbee, 


tN  Guine'e  et  a Cayenne.  255 
d’Elbce,  ils  chantcnt  avec  juftefle  6c  s’accor- 
dent  parfaitement  avec  leurs  inflrumens.  Ce 
font  nies  femmes,  lui  die  le  Marabou,  qui 
vous  donnent  cc  petit  divertiflement.  Cen’eil 
pas  la  coutume  de  les  faire  voir  ä perfonne  y 
mais  pour  vous  montrer  l’eftime  que  je  fais 
de  vous  6c  vous  traiterä  laFrangoife,  je  vous 
les  ferai  voir  fi  vous  le  voulez.  D’Elbee  luien 
remarqua  fa  reconnoiflance,  6c  quand  le  re- 
pas  fut  fini  3 le  Marabou  le  conduifit  avec  fa 
Compagnie  dans  une  gallerie  haute  qui  avoit 
une  Fenetre  qui  donnoic  dans  la  lalle,  oü  on 
avoit  mange.  Ces  femmes  y etoient  aunora- 
bre  de  foixante  6c  dix  a quatre-vingt.  Elles 
n’avoient  que  des  juppes  ou  pagnes  detaffetas 
qui  les  couvroient  depuis  la  ccinture  en  bas > * 

& laifloient  le  reffe  du  corps  ä nud,  quel- Fcmmcs 
ques-unes  d’elles  avoient  des  taffetas  en  ban- grand  Mara- 
douillieres.  Elles  eroient  affifes  für  des  nattes  k°u  > UI 
au  fond  6c  aux  cotez  de  la  gallerie,  les  unesm°  c 1C* 
aupres  des  autres  6c  aflez  preßees.  L’arrivee 
du  Marabou  6c  des  Francois  ne  leur  caufä 
du  moins  autant  qu’on  puc  le  reconnoitre,ni 
emotion,  ni  curiofite.  Elles  continuerentleur 
chant  6c  leur  fimphonie,  en  frappant  avec 
des  petites  baguettes  für  des  clochettes  de  fer 
6c  de  metail  qu’elles  tenoient  de  la  main  gau- 
che  > qui  etoient  comme  des  cilindres  de  dif- 
ferentes longueurs  6c  groffeurs.  II  fembloit 
qu’elles  n’avoient  rien  appergü  d’extraordinai- 
re  dans  leur  appartement.  Leur  modeftiedans 
une  occafion  li  peu  commune,  ne  peut  ctre 
que  tr&s-louable.  Ne  pourroit-on  pas  foup- 
gonner  que  le  Marabou  qui  fe  vantoit  d’avoir 
un  commerce  ouven  avec  le  Diable,  s’en 

etoit 


256  V O Y A G E S 

etoit  fervi  pour  empecher  fes  femmcs  de 
voir  les  Frangois,  6c  que  ne  les  voyant  point, 
dies  n’avoient  eu  garde  de  jetter  les  yeux  für 
eux.  En  effet  la  figure  du  Diable  etoit  ä un 
coin  de  cetre  gallerie,  eile  etoit  de  Ja  gran- 
deur  d’un  cnfant  de  quatre  ans  6c  toute  blan- 
che. D’Elbce  s’etant  informe  quelle  figure 
c’etoit , le  Maraboti  lui  dit  que  c’etoit  la  fi- 
Le  Diable  Sure  du  Diable , mais  le  Diable  n’eft  pas 
eft  blaue  * blanc,  lui  repüqua  d’Elbee,  vous  voustrom- 
chez  les  pez,  repondit  le  IVlarabou,  en  le  faifant  noir> 
Cßrcs*  il  eft  tres-blanc , 6c  j’en  fuis  aflure  pour  l’a- 
voir  vu  6c  lui  avoir  parle  plufieurs  fois.  II  y 
a plus  de  fix  mois  qu’il  m’a  averti  du  deflein 
qu’on  avoic  en  France,  d’ouvrir  un  commer- 
ce avec  cet  Etat.  Vous  lui  avez  Obligation  > 
car  c’eft  für  cet  avis  que  nous  avons  laille 
languir  le  commerce  des  autres  Europeens, 
afin  que  vous  trouvafiiez  plus  aifement  des 
efclaves,  pour  charger  vos  deux  Vaifleaux. 
D’Elbee  crut  ce  qu’il  jugea  ä propos  decroi- 
re>  6c  par  politerfe  il  ne  voulut  poin:  con- 
tefter  für  ce  que  le  Marabou  avangoitj  mais 
il  fe  garda  bien  de  faire  des  remerciemens  au 
Diable.  On  convient  que  le  Diable  peut  etre 
informe  des  chofes  pafiees,  6c  qu’il  peut  les 
faire  Tavoir  quand  Dieu  le  lui  permetj  mais 
on  ne  convient  pas  qu’il  penetre  dans  lefutur, 
fi  ce  n’eft  par  des  conje&ures  que  fon  grand 
äge  lui  doir  avoir  acquiies. 

Legrand  Marabou  etoit  un  homme  d’en- 
viron  quaranre  ans,  grand  6c  bien  fait,  d’u- 
Portrait  ne  phifionomie  agreable  6c  l'pirituelle.  Jlpor- 
du  grand  te  les  memes  habits  que  les  principaux  Orfi- 
Marabou.  cjcrs  K0i>  c’eft-ä-dire,  deux  grandes  pa- 

gnes 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  257 
gnes  d’etoffe  de  Foye,  Tune  für  Fautre;  une 
large  echarpe  en  baudrier > des  cal^ons  allez 
longs  de  toile  de  coton , des  fandales  ou  des 
elpeces  d’efcarpins  de  maroquin  de  couleur , 
un  bonnetoa  un  chapeau  ä i’Europeenne,  un 
grand  couteau  a manche  dore , palle  dans  fa 
ceinture  6c  une  canne  ä la  main  qu’il  quitta 
quand  il  entra  dans  Fappartement  du  Roidont 
il  eft  le  premier  Miniftre  , non  feulement 
pour  ce  qui  regarde  la  Religion , mais  aufTi 
pour  tout  le  gouverncment  de  FEtat.  J1  a 
lcul  de  tous  les  Otficiers  du  Roi  le  privilege 
d’enrrer  dans  Fon  appartement  interieurdejour, 
& de  lui  parier  face  ä face  fans  le  profter- 
ner. 

Ce  Miniftre  fit  toutes  les  honnetetez  ima- 
ginables  au  lieur  d’Elbee,  le  conduifit  jufi- 
ques  dehors  Fon  Palais,  6c  n’y  voulut  point 
rentrer,  qiFil  ne  le  vit  dans  le  hamac  dansle- 
quel  il  für  porte  la  meme  nuit  a Offra , avec 
le  meme  cortege  qui  Favoit  accompagne  en 
venant  a Allem. 

Les  Etats  d’Ardres  ne  Font  pas  confidera- 
bles  ä la  cotedelamer,  depuisquelesRoyau- 
mes  de  Juda  6c  de  Popo  s’en  font  Fouftraits. 
Ils  n’ont  guere  que  vingt-cinq  liciies  de  cote; 
mais  ils  Font  d’une  grande  ctendue  dans  les 
terresj  puiFquc  comme  nous  avons  dit,  ils 
n’ont  pour  bornes  de  FEft  a FOiieft»  que  les 
rivieres  de  Volta  6c  de  Benin  qui  Font  eloi- 
gnees  l’une  de  Fautre  de  plus  de  cent  Heues : 
Son  etendue  vers  le  Nord  6c  le  Nord-Eft  eft 
encore  plus  conliderable.  On  dit  cependant 
qu’il  ne  peut  mettre  Für  pied  que  quarante  ä 
cinquante  mille  hommes,  ce  qui  leroit  peu 

es 


Grandeurs 
des  Eftats 
d’Ardres. 


VOYAGES 

en  compar2ifon  des  deux  eens  mille  hommes 
que  le  Roi  de  Juda  met  für  pied.  Sur  quoi 
il  Taut  remarquer  que  les  troupesdu  Roid’Ar- 
dres  nc  font  pas  des  milices  com  me  celles  de 
Juda,  mais  des  troupes  reglces  6c  entretenues, 
ä qui  il  ne  manque  que  de  bons  Officiers  6c 
des  armes  ä feu,  pour  mettre  bien-tot  ä Ja 
raifon  le  Roi  de  Juda  6c  Jes  autres  qui  le  Tont 
fouftraits  de  fon  obeilTance. 

Le  commerce  de  cct  Etat  n’eil  que  d’ef- 
claves  6c  de  vivres.  Il  en  peut  fortir  pour 
Tordinaire  trois  mille  chaque  annee. 

Commerce  Ccs  efclaves  fönt  de  plußeurs  Tortes. 

fercnce  de/"  ^eS  UflS  ^0nC  ^CS  Pr^onn^ers  de  guerre,  les 
ju&aycs. tS  autres  Tont  des  contributions  des  Koyaumes 
voilins  qui  relevent  de  celui  d’Ardres.  Il  yen 
a qui  Tont  condamnez  a 6tie  vendus  pour  eT- 
claves,  pour  avoir  contrevenu  aux  loix  du 
pa'is.  Il  y en  a qui  fönt  eTclaves  de  naiflan- 
ce  j tels  Tont  Jes  enTans  de  tous  ceux  qui  Tont 
eTclaves,  de  quelque  maniere  qu’ils  le  Toient. 
Il  y en  a enfin  qui  ne  pouvant  payer  leurs 
dettes,  Tont  vendus  au  profit  de  leurs  crcan- 
ciers. 

Ceux  qui  ont  deTobei  aux  Ordres  du  Roi, 
Tont  irremilTiblement  condamnez  ä Ja  mort, 
& leurs  Temmes  6c  leurs  parens,  juTqu’a  un 
certain  degre,  deviennent  eTclaves  du  Roi  qui 
les  vend  ä qui  il  lui  plait  6c  quand  bon  lui 
Temble. 

Le  Roi  a le  choix  de  toutes  les  marchan- 
Droits  dudiTes,  Toit  pour  le  payement  de  Tes  droits,  Toit 
Roi.  pour  les  eTclaves  qu’il  Tait  vendre.  On  Te  loue 
fort  de  lui,  car  il  paye  regulierendem,  6c  ne 

fait 


EN  Guine^e  et  a Cayfnne.  259 
fait  point  d’emprunt,  comme  tous  1 es  autres 
Rois  du  pa’is. 

Apies  !e  Roi , le  Prince  hcritier  prefomp- 
tif  de  Ja  Couronnc  , & apres  lui,  le  grand 
Marabou  Sc  les  grands  Capitaines  ontlechoix 
des  marchandifes  & la  vente  de  leurs  efcla- 
ves. 

Aprfcs  ceux-ci,  tout  le  monde  a droit  d’a- 
chetter  & de  vendrc  & tous  au  meme  prix , 
les  marchandifes  & les  efclaves  font  taxez , il 
n’y  a lä  defTus  prefquejamaisdeconteftations, 

& quand  il  en  arrive  , dies  font  vuidees 
promptement  & fommaircment  par  le  Roi. 

Les  Vaifleaux  grands  & perits  payent  ega- 
lemenc  ce  qui  efb  taxe  a la  valcur  de  cin- 
quante  efclaves  par  VaifTeau  qui  a raifon  de 
dix-huit  barres  par  efclaves  font  la  quantite 
de  neuf  eens  barres  par  Vaifleau. 

Outre  ces  droits,  on  paye  au  Prince  lava- 
leur  de  deux  efclaves  pour  Teau  que  Ton  fait 
pour  le  VaifTeau , & quatre  efclaves  pour  le 
bois^  fi  on  n’en  fait  point,  on  n’eft  pasobli- 
ge  de  payer. 

Les  peuples  ne  favent  ni  lire  ni  ecrire.  Au  ignoranec 
lieu  de  cela , ils  ont  des  petites  cordes  noiiees  du  peupic. 
dont  les  noeuds  ont  leur  fignification.  Ces 
noeuds  font  en  ufage  chez  plufieurs  Sauvages 
de  rAmerique. 

Mais  les  Grands  favent  tous  la  langue  Por- 
tugaife,  la  lifent  & Fecrivent  bien.  Ils  n’ont 
point  de  caradleres  pour  ecrire  leur  langue  y 
6c  comme  l’Alcoran  n’a  pas  penetrechezeux, 
ils  ne  connoifTent  point  la  langue  Arabe. 

Quand  a teur  Religion,  li  tant  eft  qu’on 
puiiTe  honorer  de  ce  titre  un  aruas  confus  de 


Religion 
de  l’Etar. 


Education 
du  Roi. 


Fctichesdu 
Roi  6c  de 
l’Etat. 


260  V O Y A G E S 

fuperftitions  ridiculcs,  on  peut  dire  fins  icur 
faire  injuftice*  qu’iis  11’cn  onc  aucune,  puif- 
que  n’y  ayant  point  de  Religion  fans  culce, 
& ccs  peuples  n’ayant  aucun  culte,  il  s’cn- 
fuic  que  ccs  peuples  n’ont  aucune  Religion. 
Ils  n’ont  aucun  Temple  ni  aucun  endroit  qui 
leur  en  puifle  tenir  lieu.  Ils  ne  font  aucunes 
prieres,  ils  ne  connoiflent  point  les  facrifices. 
Les  fentimens  qu’iis  ont  d’un  etre  fupericur , 
font  fi  confus,  qu’ils  ne  s’en  cxpliquentqu’a- 
vec  une  obfeurite  qui  fait  compaflion.  Ils 
ne  craignent  que  les  accidens  qui  peuvent  les 
rendre  malheureux  dans  cette  vie , fans  aucu- 
ne idee  de  l’autre  vie. 

Le  Roi  qui  a pafle  fa  jeuneflfe  a l’Ifle  Saint 
Thome  dependante  des  Portugais  011  il  a re- 
£Ü  les  teintures  de  la  Religion  Chretienne, 
dans  un  Couvent  oü  il  a ete  eleve,  ne  paroir 
point  du  tout  attache  aux  folles  fuperftitions 
de  fes  peuples , il  y a meme  de  grandes  efpe- 
rances  qu  il  y renonceroit  entierement,  Sc 
qu’il  recevroit  le  Bapteme  fans  la  confidera- 
tion*  ou  plutot  fans  la  crainte  qu’il  a du 
grand  Marabou  dont  la  puiflance  Sc  l’autori- 
te  font  aflez  grandes  pour  le  renverfer  du  Trö- 
ne > s’il  entreprenoit  d’introduire  une  nouvel- 
le  Religion  dans  l’Etat. 

C’eft  ce  grand  Marabou  qui  donne  ä cha- 
que  famille  les  Fetiches  qu’elle  doit  honorer, 
fi  eile  veut  fe  garantir  des  malheurs  inlepara- 
bles  de  Ja  vie  prefente. 

Les  Fetiches  du  Roi  & de  l’Etat  font  de 
certains  gros  oifeaux  noirs  prefque  femblables 
ä nos  Corbeaux  d'Europe.  Les  Jardins  du 
Palais  en  font  pleins*  on  les  y nourrit  aftez 

bien* 


en  Gutne'e  et  a Cayenne.  161 
bien,  quoiqu’il  s’cn  faille  du  tout  au  touc 
qu’on  aic  pour  eux  le  meme  refpecft  6c 
la  mcmc  attention  qu’on  a pour  les  bons  Ser- 
pens  ä Juda.  On  eit  feu lernen t perfuade  que 
fi  on  en  tuoit  quelqu’un , il  arriveroit  quelque 
grand  malheur  au  Roi  6c  ä l’Etat. 

Les  particuliers  ont  pour  Fetiches,  les  uns 
une  montagne,  les  autres  unarbre,  quclques- 
uns  une  pierre,  un  morceau  de  bois,  un  ro- 
cher  ou  autre  chofe  femblable  inanimee, 
qu’ils  regardent  avec  quelque  forte  de  refpedh 
mais  fans  lui  ofFrir  ni  prieres  ni  facrifices. 

Telle  Religion  eit  aftez,  commode,  comme 
on  le  voit,  6c  n’eft  point  du  tout  chargee  de 
ceremonies. 

II  n’y  en  a qu’une  en  tout  cet  Etat,  dont 
on  ne  fait  pas  allez,  bien  le  bur  6c  les  raifons 
pour  en  pouvoir  inftruire  le  public;  c’eft  que 
le  grand  Marabou  a dans  chaque  Ville  une 
niaiion  oü  il  envoye  tour  a tour  les  femmes  Maifons  de 
des  gens  üb  res  pour  y apprendre  quelques  danfe. 
exercices  qu’on  pourroit  foupgonner  etre  des 
exercices  de  Religion,  s’il  y en  avoit  dans  le 
pai's.  Elles  y demeurent  cinq  ou  fix  mois  6c 
y font  inftruites  par  des  vieilles  qui  leur  en- 
feignent  une  forte  de  danfe  6c  de  chant.  El- 
les les  font  entrer  par  bandes , les  unes  apres 
les  autres  de  jour  6c  de  nuit  dans  une  falle  def- 
tinee  ä cet  ufagc,  6c  apres  leur  avoir  attachg 
de  petits  fers  6c  des  plaques  de  cuivre  aux 
jambes  6c  aux  pieds>  afin  qu’en  danfant  eil  es 
faflent  un  plus  grand  bruit , elles  les  font  dan- 
fer  6c  chanter  de  toutes  leurs  forces.  Cette 
danfe  eft  un  trepignement  depieds,  avec  une 
agitation  6c  un  mouvement  de  corps  qui  eft 
• tres* 


Chretiens 
Negres  a 
Allein. 


l6l  V O Y A GES 

tres-fatiguant  & tr£s-difficile  ä fuporter.  Elles 
l’accompagnent  d’un  chanc  mele  de  cris  qui 
paroiffent  des  hurlemens  en  cadence.  Elles 
conrinuent  ce  violent  exercice  , jufqu’ä  ce 
qu’elles  tombent  en  foibleffe  & ä l’inftant  les 
vieilles  makrelles  fubflituent  une  autre  bande 
d’ecolieres  ä celles  qui  font  hors  d’haleine, 
qui  recommencent  la  meme  danle,  lememe 
chant  & 1 es  memes  cris  avec  une  tres-grande 
incommodite  de  ceux  qui  ont  le  malhcur  de 
ie  trouver  voifins  de  ces  maifons  de  bruit. 

Le  fieur  d’Elbee  fe  trouva  löge  dans  le  voi- 
finagc  d’une  de  ces  maifons  de  danfes  qui 
l’empechoient  de  repofer  ni  jour  ni  nuit.  II 
s’en  plaint  amerement  dans  la  relation  qu’il 
nous  a donne  de  fon  voyage. 

II  trouva  ä AlTem  des  Negres  qui  etoienr 
Chretiens , qui  lui  vinrent  demander  des  cha- 
pelets  6c  s’informer  s’il  ne  feroic  pas  dire  la 
Mefle  dans  fon  appartement.  IIs  fouhaitoient 
avec  paflion  de  l’entendre  , mais  ii  ne  püt  les 
fatisfaire  , parce  qu’il  n’avoit  pas  amene  avec 
lui  fon  Aumonier.  II  y a apparence  que  ces 
Negres  avoient  ete  baptifez  par  les  Portugals, 
dans  le  tems  qu’ils  etoient  etabiis  dans  le  Ro- 
yaume.  IIs  s’en  etoient  alors  retirez  ou  en  a - 
voienc  ete  chaflez  j car  on  n’y  en  trouva  au- 
cun , 6c  je  ne  trouve  point  dans  mesmemoi- 
res  en  quel  tems  ils  avoient  cefle  d’y  faire 
commerce,  ni  pour  quelle  raifon  ils  avoient 
quitte  le  pais.  Je  conjedture  qu’etant  etabiis 
com  me  ils  font  encore  aujourd'hui  dans  le 
Royaume  de  Benin  6c  dans  les  autres  Etats 
voifins»  en  defeendant  vers  le  Sud,  le  Roi 
d’Ardres  les  chaffa  de  chezlui,  pendant quel- 

que 


en  Güine'e  et  a Cayenne.  26$ 

que  gucrre  qu’il  euc  avec  le  Roi  de  Benin  * 
dans  laquelle  ics  Portugals  prirent  trop  ou- 
vertement  le  parti  de  ce  dernier  Roi , ce  qui 
a porte  un  grand  prcjudice  ä la  Religion 
Chretienne  qui  auroit  pu  devenir  floriilante 
dans  cet  Etat. 

Tous  les  Officiers  de  la  maifon  du  Rcw  officicrs  dn 
portent  le  nom  de  Capitaines  avec  le  furnom  Ro1  aPPcl: 
de  leur  Office.  AinG  on  appelle  fon  Maitre  ^es.  31?lUi 
d’Hotel  Capitaine  de  table,  fon  Pourvoyeur 
Capitaine  viande  3 fon  Echanfon  Capitaine 
vin , & ainfi  des  autres. 

Perfonnc  ne  voit  manger  le  Roi:  Scquand  comment 
il  boit , un  Officier  fait  un  fignal  avec  deux  lc  Roi  boit. 
petites  baguettes  de  fer,  afin  que  tous  ceux 
qui  font  hors  de  la  falle  (e  jettent  par  terreou 
qu’ils  fe  tournent  pour  ne  pas  voir  le  Roi. 

C’eft  un  crime  digne  de  mort  de  voir  boire 
le  Roi,  meme  par  inadvertance.  L’Officier 
qui  prefente  le  verre,  tourne  le  corps  & la 
tete  & le  lui  prefente  par  derriere.  On  dit 
que  c’eft  pour  empecher  les  fortileges  qu’on 
pourroit  faire  contre  le  Roi  dans  ce  moment. 

Quelle  folie?  Quelle  fuperftition!  Un  jeune  Eufantmis 
enfant  que  le  Roi  aimoit,  s’etant  endormi  a mort  pour 
auprfes  de  lui,  & s’etant  eveille  au  bruit  des 
baguettes , eut  le  malheur  de  regarder  le  Roi  pCndant 
pendant  qu’il  büvoit,  le  grand  Marabou  or- qu’il  bu- 
donna  qu’il  feroit  tue  für  le  champ,  & qu’on vüil* 
repandroit  quelques  gouttes  de  fon  fang  für 
la  chair  & für  les  habits  du  Roi,  pour  em- 
pecher l’eftet  des  malefices  qui  auroient  pü 
fuivre  cette  adtion  toute  innocente  qu’ellepüt 
etre,  &c  ce  la  fut  execute. 

Ces  peuples  font  bien  eloignez  de  la  coü- 

sume 


2^4  V O Y A G E S 

turne  qu’ont  les  Anglois  de  regarder  fixement 
ceux  qui  boivent  a lewfante,  jufqu’a  cequ’ils 
ayent  acheve  de  boire. 

Le  Roi  eft  toüjours  fervi  ä genoux,  & ce 
refped:  s’etend  jufques  für  les  viandes  qu’on 
porte  ä fa  table  ou  qu’on  en  deflert.  Ceuxqui 
ie  trouvent  für  le  chemin  des  Ofticicrs  qui  les 
portent,  fe  proftituent  la  face  contre  terre. 
Sc  n’ofent  fe  rclever,  que  quand  ils  ne  peu- 
vent  plus  voir  les  plats.  On  pourroic  lervir 
les  viandes  ä plats  couverts,  comme  on  fait 
dans  quelques  Cours  d’Europe,  Sc  on  evice- 
roit  ce  ceremonial  li  incommode  Sc  fi  dan- 
gereux  pour  ceux  qui  fe  trouvent  au  Palais; 
car  il  n’y  a point  de  quartier  pour  ceux  qui 
rcgardent  les  viandes  du  Roi*  leur  curiolite 
eft  punie  par  la  perte  de  leur  tete  Sc  par  lef- 
clavage  de  toute  leur  famille. 

Marchan-  Les  marchandifes  les  plus  propres  pour  la 
difes  dcrrai-  traire  d’efclaves  qu’on  fait  a Ardres  font  les 
groftcs  Margriettes,  les  gros  Pendans  d’oreil- 
le  de  criltal,  les  Coutelas  larges  Sc  dorez, 
les  TafFetas  de  couleur,  les  Etoftes  de  foye 
rayees  Sc  mouchetees;  les  Toilles  fines,  les 
Denrelles,  les  Mouchoirs  fins  ä glands,  les 
Barres  de  fer,  les  Bouges,  les  Clochesdecui- 
vre  en  forme  de  cilindre , d’autres  en  piramide, 
de  Corail  long,  des  Baftins  de  cuivre  de  plu- 
fieurs  grandeurs,  des  Fufils,  de  l’eau  de  vie, 
de  grands  Paraffols;  des  Miroirs  dorez,  du 
Taftetas  Sc  autres  Etoftes  de  foye  de  la  Chine, 
de  Tür  Sc  de  1’ Argen t en  poudre,  des  Ecus 
d’Hollande  Sc  d’Angleterre.  11  y a beaucoup 
a gagner  für  cette  derniere  marchandiie,  on 
a un  efcluve  de  choix  pour  dix  de  ces  ecus. 

Voici 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  165 

Voici  une  coütume  de  cet  Etat  dont  on  Ordonnan- 
portera  tel  jugement  qu’on  voudra.  Si  une 
femme  mariee  s’abandonne  ä quelque  homme  §uiicic, 
efclave,  fi  Je  maitre  de  rhomme  eft  plus 
grand  Seigneur  que  celui  de  Ja  femme,  la 
femme  devient  fon  efclave,  fi  au  contraire  le 
mari  de  la  femme  eil  le  plus  eleve  en  digni- 
te,  l’homme  qui  a commis  la  faute  devienc 
fon  efclave. 

Tous  les  hommes  de  condition  font  cou-  Differcns 
verts  de  deux  juppons  de  Taffetas  ou  autres  £ablls 
etoffes  de  foye,  ils  ont  des  echarpes  de  foye  hommC5% 
en  forme  de  baudriers,  la  plupart  ont  la  tete 
6c  les  pieds  nuds.  Ils  peuvent  cependant  por- 
ter  des  bonnets  ou  des  chapeaux > 8c  des  lan- 
dales  ou  demies  botines  deeuir,  exceptedans 
le  Palais  du  Roi. 

Les  hommes  du  commun  (ont  couverts 
depuis  la  ceinture  jufqu’aux  genouxd’une  pie- 
ce  de  ferge  qui  fuit  deux  tours,  6c  dont  les 
bouts  fe  croifent  für  le  nombril. 

Les  pauvres  6c  ceux  qui  gagnent  leur  vie 
par  leur  travail,  nont  qu’un  petit  morceau 
de  teile  de  cotton  ou  d’herbe  qui  couvre  leur 
nudite,  6c  ont  la  tete  8c  les  pieds  nuds. 

Les  femmes  de  condition  ou  riches,  por-  Halitsctö 
tent  des  juppons  6c  des  echarpes  comme  les  femme«. 
hommes,  6c  comme  eile*  ne  fortent  guerede 
leurs  maifons  oü  leurs  maris  les  tiennent  re- 
ferrees  ä Texemple  des  Portugais , eiles  n’ont 
pour  Tordinaire  rien  für  la  tete  ni  aux  pieds. 

Les  pauvres  femmes  ont  des  pagnes  allez, 
courtes , 6c  la  tete  6c  les  pieds  nuds. 

La  cargaifon  du  navire  la  Juftice  qui  etoic 
commande  parle  lieur  d’Elbee,  fe  trouvant 
Tome  1L  M com- 


166  V O Y A G E S 

complette,  le  bois,  l’eau  & les  vivres  pour 
fix  eens  efclaves  qu’il  avoit  äbord  öcquicom- 
menqoient  ä s’ennuyer  beaucoup , on  refolut 
qu’il  partiroit  fans  attendre  l’autre  Vaiffeau 
nomme  Ja  Concorde*  qui  n’avoit  pasencore 
fa  Charge  complette.  11  mit  donc  ä la  voile 
le  13.  Mars  1670.  & prit  la  route  de  Flflede 
Saint  Thome,  oü  il  vouloit  encore  faire  du 
bois,  de  l’eau  6c  des  vivres,  car  on  n’enfau- 
roittrop  avoir  pour  tant  de  monde,  6c  pour 
un  voyage  auffi  long  qu’eft  celui  de  la  radc 
d’Ardres  ä la  Martinique. 

Mais  avant  definir  ce  chapitre,  il  y a une 
remarque  ä faire  qui  me  paroit  trop  de  con- 
fequence  pour  n’en  pas  informer  le  Ledteur. 

Nous  avons  remarque  que  le  Roi  6c  les 
grands  Seigneurs,  6c  generalement  tous  ceux 
qui  le  peuvent , ont  pluiieurs  femmes.  Le  Roi 
en  a un  tres-grand  nombre;  ccpendantil  n’y 
a que  la  premiere,  c’eft-ä-dire  celle  qui  lui 
a donne  le  premier  enfant  male,  qui  ait  leti- 
tre  de  Reine.  Cette  qualite  lui  donne  unetres- 
grande  autorite  aupres  du  Roi,  6c  für  toutes 
les  autres  femmes,  6c  il  ne  faut  pas  doutcr 
qu’elle  ne  la  fafle  valoir,  principalement  für 
toutes  les  autres  femmes,  qu’elle  regardebien 
moins  comme  fes  compagnes,  que  comme 
fes  efclaves.  Elle  porte  cela  fi  loin , que  fc- 
lon  fes  befoins,  ou  fon  bon  ou  mauvais  plai- 
fir,  elles  les  vend  pour  efclaves  fansconfulter 
für  cela  le  Roi  fon  epoux ; 6c  le  Prince  qui 
fait  que  c’eft  un  droit  attache  a la  qualite  de 
Reine,  ne  s’y  oppofe  pas,  ou  nefait  p-'sfem- 
blant  de  le  favoir  quand  cela  arrive. 

Cela  arriva  efftdlivement  pendant  que  le 

fieur 


en  Guinf/e  et  a Cayenne.  i6y 
fieur  cT  Ibec  etoit  en  traitc.  Le  Roi  refufo 
ä la  Reine  quelques  marchandiles  ou  bijoux 
dont  eile  avoit  envie  j eile  ne  laiflfa  pas  de  fe 
les  faire  apporter,  6c  quand  ce  vinc  au  paye- 
ment , eile  envoya  au  Comptoir  des  Francois 
huitdesfemmes  du  Roi,  quon  marqua  für  le 
champ  6c  qu’on  fit  embarquer. 

Ces  pauvres  Princefifes  rellentirent  vive- 
ment  un  traitement  fi  dur , elles  feroient  mor- 
tes  de  douleur  6c  de  defdpoir,  li  le  fieur 
d’Elbee  n’etoit  un  peu  entre  dans  lcur  peine, 
ne  les  eüt  diitmgueesdes  autres,  6c  ne  les  euc 
logees  6c  traitees  avec  une  diftin&ion  qui  lcur 
fit  oublier  en  partie  le  trifte  etat  oü  elles  e- 
toient  reduites.  II  fit  plus , il  leur  donna  le 
commandement  de  toutes  les  autres  femmes 
efclaves , il  ne  les  appelloic  jamais  que  Reines, 
il  leur  donna  de  bclies  pagnes,  6c  fit  fi  bien 
qu elles  arrivcrent  en  bonne  fante  ä la  Marti- 
nique. 


C H A P I T R E XI. 


Difficultez,  qui  arrivcrent  entre  les  Fran- 
cois & les  HolLindois. 

T Es  Hollandois  avoient  regarde  avec  une 
•^extreme  jaloufie  le  commerce  que  les 
Franqois  s’ouvroient  dans  le  Royaume  d’Ar- 
dresj  la  maniere  dont  le  Roi  les  avoit  reqüs, 
6c  ce  qu’il  avoit  fait  en  leur  faveur,  leur  fai- 
ioit  craindre  que  leur  commerce  ne  fouffrit 
M 2 unc 


l6 8 V O Y A G E S 

une  grande  diminution,  & meme  qu’il  ne  fe 
detruilit  entieremcnt.  Ils  avoient  caballe  au- 
tant  qu’ils  avoient  pu  en  Teeret  Tans  ofer  ecla- 
ter,  parce  que  les  deux  Navires  Francois  qui 
etoient  en  rade  les  tenoient  en  refped : mais 
un  de  ces  Navires  ayant  mis  ä la  voile  > & 
celui  qui  reftoit  ayant  perdu  Ton  Capitaine  lc 
fieur  Jamain,  dont  ils  connoiflöient  la  valeur 
de  l’experience,  & ayant  ete  renforeez  de 
deux  Navires  de  leur  nation,  ils  crurent  qu’ils 
pouvoient  Tans  trop  rifquer  faire  un  affront  ä 
celui  quietoit  cn  rade?  de  aux  Employez  de 
la  Compagnie  qui  etoient  ä Off'ra,  & qui 
avoient  un  magalin  ä Praya  für  le  bord  de  la 
mer.  Ils  prirent  pour  pretexte  que  les  Fran- 
cois avoient  un  pavillon  devant  leur  magalin 
ä Praya , ce  qui  ne  devoit  etre  permis  qu’ä 
leur  nation. 

Sur  ccla  leur  premier  Commis  accompa- 
gne  des  Capitaines  de  leurs  Vaiflfeaux  de  d’au- 
tres  gens,  vinrent  pour  öter  Ie  pavillon  de 
France,  qui  par  la  fituation  des  magafins  des 
deux  nations  fe  trouva  ä la  droite  du  leur. 

Le  fieur  Mariage,  principal  Commis  du  Di- 
redeurdu  Comptoir,  s’etant  trouve  par  hazard 
ä OfFra  avec  quelques-uns  defes  Officiers,  de 
ceux  qui  defeendirent  en  diligence  du  Vaif- 
feau  au  fignal  qu’on  leur  en  fit,  cmpechacet- 
te  violence,  de  le  Fidalque  ou  Commandant 
du  village  y etantaccouru,  empecha  les  voyes 
defait  qui  alloient  commencer,  de  remontra 
aux  uns  de  aux  autres  qu’ils  offenferoient  le 
Roi  fon  maitre  > qui  ne  fouffriroit  jamais 
qu’on  eüt  de  parcilles  difputes  für  fes  terres, 
quil’obligeroiem  ä chaffer  les  aggrefleurs.  La 


en  Guinee  et  a Cayenne.  2 69 

fermete  da  Fidalque  ralenric  la  fougue  des 
Hollandois,  6c  les  obligea  defuivre  fon  con- 
feil  Sc  de  s’en  rcmettre  au  jugement  du  Roi. 

Les  deux  parties  depecherent  en  Cour  Sc 
regürent  ordre  de  s’y  rendre  avec  defenfe  de 
rien  innover,  ni  au  fujet  du  pavillon  ni  du 
commerce. 

Cetce  affaire  embarrafToit  beaucoup  le  Roi 
Sc  Ton  Confeil,  Sc  les  deux  principaux  Com- 
mis etoicnt  arrivezä  AiTem  > avant  que  lc  Roi 
fe  füt  dctermine  für  le  parci  qu’ii  devoic  pren- 
dre. 

II  arriva  encore  un  aucre  incident  qui  pcn- 
fa  enfanglanter  la  fcene.  Quand  il  fut  quef- 
tion  d’aller  ä l’audience,  le  Commis  Hollan- 
dois  pretendoit  le  pas  6c  la  droite  für  le  fieur 
Mariage.  Celui-ci  fe  contenta  de  dire,  que 
fi  le  Hollandois  fe  mettoit  en  devoir  de  lc 
preceder , il  lui  palTeroit  fon  epee  au  travers  Cornelia, 
du  corps.  Le  Prince  tils  aine  du  Roi  pre-  tion  pour  lc 
vint  ce  qui  aüoit  arriver  en  prefentant  famain  §^ncClau*' 
droite  au  Frangois,  6c  fa  gauche  au  Holian-uiu 
dois,  Sc  les  conduifit  ainfi  de  front  äl’audien- 
ce  du  Roi  fon  pere,  qui  imitant  l’expedient 
que  fon  fils  avoit  trouve , fit  placer  le  Fran- 
gois für  une  natte  ä fa  droite,  6c  le  Hollan- 
dois ä fa  gauche , apres  quoi  il  leur  donna  le 
champ  übre  pour  deduire*  leurs  raifons.  Le 
Hollandois  apres  un  allez  long  difcours  le  re- 
trancha  lur  fanciennete  de  i’etablilTement  de 
fon  commerce  dans  le  Royaume , mais  il  ne 
put  nier  que  les  Etats  Gendraux  fes  maitres  de- 
feroient  fhonneur  du  pavillon  aux  Vaifleaux 
Frangois.  Le  fieur  Mariage  repondit  vive- 
ment  ä tout  ce  que  le  Hollandois  avoit  avan- 
M 3 cc , 


lyo  V O Y A G E S 

ce,  6c  rabaifla  d’une  terrible  maniere  Tor- 
gucil  du  Hollandois , & lc  fic  iouvenir  d’oü 
vcnoit  leur  Repubüque,  6c  ä qui  eile  avoit 
l’obligation  de  la  liberte  dont  eile  joüißoit. 
Les  difcours  s’aigriffoient  de  part  6c  d’autre , 
6c  ils  auroient  ä Ja  fin  oublie  la  prefence  du 
Roi , lorlque  ce  Prince  leur  impofa  lilence  6c 
Dtcifion  leur  dit : Ccft  a vos  maitres  ä regier  lesprek 
fcgcduRoi.  fesnees  6c  Tavantage  des  pavillons.  J’aurois 
mauvaife  gra^e,  ignorant  commc  je  fuis  de 
leur  puidance,  de  le  vouloir  faire,  ainfic’elt 
ä eux  que  vous  devez  vous  adreßer  pour  ce 
fujet:  cependant  quoique  l’avantage  de  J’an- 
ciennete  de  l’etabliflement  des  Hollandois 
dans  mes  terres  leur  y düt  faire  avoir  toute 
forte  de  preference,  6c  qu'il  fernble  qu’un 
nouveau  venu  ne  doit  pas  les  contefter  ä ce- 
lui  qui  eft  en  poffdlion  depuis  longtems, 
neanmoins  les  grandes  chofes  que  j’ai  appris 
de  la  puiflänce  6c  de  la  perfbnne  du  Roi  de 
France*,  auifi  bien  que  de  la  gvandeur  de  fes 
Etats,  me  font  refoudre  ä otcr  plütot  ce  qui 
fernble  appartenir  de  droit  au  Commis  des 
Hollandois , que  de  me  mettre  au  hazard  de 
rien  faire  qui  puifTe  blefler  tant  foit  peu  la  di- 
gnite  d'un  fi  grand  Monarque;  ainfi  je  vous 
defends  aux  uns  6c  aux  autres  de  mettre  des 
pavillons , ni  de  vous  rien  demander  les  uns 
aux  autres  jufqu’ä  la  decifion  de  vos  maitres. 
Et  parce  que  je  fuis  bien  aife  d’etre  informe 
amplcment  de  la  grandeur  du  Roi  de  France, 
6c  de  le  faire  aflurer  de  mes  fervices , jenom- 
me  pour  mon  Ambaflädeur  aupres  de  lui , 
mon  Interprete  Royal  Mattheo  Lopez  ; 6c 
a’adreflänt  au  fieur  Mariage,  il  partira  dans 

vo  ne 


hn  Guine'e  et  a Cayenne.  271 

votre  Vaifleau,  j’efpere  que  vous.  en  aurez 
foin,  & que  vous  le  cortduirez  au  piütö£  a lä 
Cour  de  votre  Monarque,  6c  cependant  je 
dcfire  que  vous  vous  embrafliez  en  ma  pre- 
fence,  que  vous  mangiez  enfemble,  6c  que 
vous  viviez  cn  bons  amis. 

Les  deux  Officiers  trouverent  cette  deci- 
fion  trop  equitable  pour  ne  s’y  pas  confor- 
mer.  Ils  s’embraflerent  für  le  champ  6c  fu- 
rent  traitez  dans  un  des  appartemens  du  Pa- 
lais par  le  Prince  fils  du  Roi  , avec  toute  la 
magnificence  poflible.  Le  Roi  leur  envoya 
de  jfa  table  6c  du  vin  de  fa  bouche,  6c  leur 
auroic  tenu  compagnie  fi  le  ceremonial  du 
pa’is  l’avoit  pu  permenre. 

11  donna  encore  une  audience  fort  longue 
au  fieur  Mariage,  dans  laquelle  il  n’y  eut  que 
le  Prince  6c  l’Ambaffideur  nomme  qui  fu- 
rent  prefens,  6c  comme  le  Vaiffeauetoirpref. 
que  en  etat  de  mcttre  ä la  voile,  Mattheo 
Lopez  n’eut  que  peu  de  joars  pour  fe  prepa- 
rer  ä un  ii  iong  voyage. 

Les  prefens  dont  le  Roi  fon  maitrelcchar- 
gea  pour  le  Roi  de  France,  etoient  plus  con- 
fiderables  par  leur  nouveaute,  que  par  leur 
nombre  6c  leur  richeffe.  ils  confiftoient  cn 
deux  Coutelas  ä jour  fabriquez  dans  le  pais , 
deux  Saguayes  tres-bien  travaillees,  une  Vef- 
te  6c  un  Tapis  de  fil  d’ecorce  d’arbre,  dont 
la  finelTe  6c  les  ornemens  etoient  fort  recher- 
chez  6c  de  bon  gour. 

On  voitpar  les  noms  de  rAmbafTadeur  qui 
font  Portugals,  le  credit  que  ces  peuples  a- 
voient  eu  dans  le  Royaume  d’Ardres,  ou  ils 
avoient  introduit  leur  langue,  leurs  coütumes 
M + & 


1JZ  V O Y A G E $ 

& oü  il  y a apparence  qu’ils  avoient  fait  flcu- 
rir  la  Religion  Chretienne. 

Le  Vaifleau  la  Concorde  mit  a la  voile  Char- 
ge de  pres  de  fix  eens  efclaves.  On  y recut  avcc 
refped  rAmbaffadeur,  6c  on  l’y  traitaavec  la 
Tortrait  dediftindlion  que  demandoit  fon  caradere  6c 
LopczCAm-  ^on  rnerice  pcrfonnel.  II  etoit  fort  äge  6c  il 
baiiädeur  etoit  aife  de  s’en  convaincre , puifque  fa  bar- 
d Ardies.  be  6c  fes  cheveux  etoient  tous  blancs,  ce  qui 
n’arrive  aux  Negres  que  dans  une  extreme 
vieillefte.  Il  etoit  cependant  bien  droit , vi- 
goureux,  ferme,  marchoit  bien,  il  avoit  les 
yeux  fort  vifs,  fair  grand*  la  phifionomie  a- 
greable  6c  fpirituelle,  il  etoit  fort  poli , s’ex- 
pliquoit  en  bons  termes  dans  la  langue  Portu- 
gaife  qu’il  parloit  en  perfedion.  Sa  Charge 
d’Interprete  Royal  lui  donnoit  le  rang  6c  la 
fondion  de  Secretaire  d’Etat.  Il  avoit  appris 
les  principes  de  la  Religion  Chretienne , mais 
il  n’avoit  pas  ete  baptife.  Les  ceremonies  de 
notre  Religion  ne  lui  etoient  point  nouvelles* 
il  afliftoit  ä la  Meffe  qui  fe  difoitdansle  Vaif- 
feau  avec  piete,  6c  fgavoit  les  prieres  ordinai- 
res  en  Portugais,  il  touchoic  de  bien  pres  au 
bonheur  des  Chrecicns,  6c  promettoit  de  fe 
faire  haptifer  des  que  le  Roi  fon  maitre  au- 
roit  des  MiiTionnaires  dans  fon  pais.  C’etoit 
un  homme  fage,  il  parloit  peu  6c  in terrogeoit 
beaucoup  > 6c  ecrivoit  exadement  tout  ce 
qu’il  voyoit  6c  entendoit  dire.  On  apprit  de 
lui-meme  qu’il  avoit  ete  plufieurs  fois  en  Am- 
ballade  aux  Royaumes  de  Benin  6c  de  Oy- 
co,  6c  il  paroiiloit  fort  inftruit  des  moeurs 
6c  des  coütumes  de  tous  les  Etats  voifins  du 
Royaume  d’Ardres. 

Il 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  27$ 

II  n’avoit  mene  avec  lui  que  trois  de  fes 
femmes,  6c  trois  de  fes  plus  jeunes  fils  avec 
fcpt  ou  huit  domeftiques.  Lui  6c  tous  fes 
gens  etoient  allez,  bien  pourvüs  d’habits,  mais 
c’etoient  des  habits  propres  au  climat  qu’ils 
habitoient3  6c  tous  peu  propres  pourcelui  ou 
ils  alloient. 

Le  voyage  de  Ia  rade  d’Ardres  ä la  Marti« 
nique  fut  allez  long,  on  n’y  arriva  que  le 
treize  de  Septembre  , on  eut  cependant  le 
bonheur  de  perdre  tres-peu  d’efclaves  dans  la 
route  6c  d’y  conduire  l’Ambaffadeur  6c  fa 
fuite  en  parfaite  fante. 

II  fut  regü  avec  beaucoup  d*honneur  par 
M.  de  Baas  Lieutenant-general  , Comrnan- 
dant  pour  le  Roi > 6c  pour  la  Compagnie  aux 
Illes  6c  terre  ferme  de  l’Amerique,  6c  par  le 
(ieur  Pelifiier  Diredteur  general  de  la  Com- 
pagnie > qui  logea  6c  defraya  fAmbafladeur, 
6c  fa  fuite  avec  toute  la  magniftcence  pofli- 
ble  j 6c  comme  i’hiver  approchoit  6c  que  les 
habits  de  TAmbalTadeur  6c  de  fa  fuite  ne  con- 
venoient  pas  au  pais  oü  il  devoit  aller  , il  leur 
en  fit  faire  ä la  Frangoife,  6c  les  pourvut  a- 
bondamment  de  tout  ce  qui  leur  etoit  necef- 
faire  pour  leur  voyage.  Iljugea  ä propos  pour 
la  meine  raifon  de  ne  pas  attendre  que  le 
VaifTcc  u la  Concorde  qui  les  avoit  apportez 
füt  en  etat  de  prendre  la  route  de  France, 
cela  auroit  retarde  leur  depart,  6c  leur  auroit 
fait  paffer  a la  mer  la  faifon  la  plus  froide  de 
l’hiver,  il  deftina  pour  leur  parfagele Vaiffeau 
de  la  Compagnie  noimnc  la  Bergere,  com- 
mande  par  ie  Capitaine  Reauville,  oü  ils 
sfembarquerent  le  27.  Septembre  1670.  6c 
M 5 mi- 


2 74  VOYAGES 

mirent  ä la  voilc  Je  lendemain.  Le  Vaiflcau 

quoique  bon  voilier  eut  \e  tems  fi  contraire, 

qu’il  fut  foixante  6c  quatre  jours  en  route , 6c 

ne  mouilla  a la  rade  de  Dieppe  que  le  3 de 

Decembre. 

L’Ambaffadeur  fut  regu  avec  honneur  par 
le  Gouverneur  de  la  ville  j un  des  Diredteurs 
de  la  Compagnie  qui  s’y  trouva,  le  logea  6c 
le  defraya,  öc  pendant  qu’il  fe  rcpofoit  6c  fe 
remettoit  des  fatigues  d’un  fi  long  voyage  , le 
Diredteur  eut  foin  de  donner  avis  de  Ion  arri- 
vee  ä la  Cour,  qui  lui  ordonna  de  le  faire 
partir  pour  Paris. 


CHAPITRE  XIL 

j4brege  de  ce  qui  fe  pajfa  en  Trance  d l'occa- 
ßon  de  l'  Slmbrtjfade  du  Roi  d'  slrdr  es. 

T Es  Diredteurs  de  la  Compagnie  avant  ete 
avertis  de  l’arrivee  de  rÄmbafTadeur,  h« 
rent  mcubler  l’Hötel  de  Luines  pour  l’y  re- 
cevoir,  6c  quand  ils  eurent  avis  qu’il  appro- 
choit  de  Paris , ils  deputerent  deux  de  leurs 
L'Ambafla-  membres  qui  furent  le  recevoir  ä laint  Denis 
t ausCnUC  3 avec  ^eux  caro^es  a ^lX  chevaux.  II  cntra 
ainfi  ä Paris  le  1 3 . Decembre , 6c  fut  dcfcen- 
dre  ä l’Hotel  de  Luines > oü  la  Compagnie 
l’envoya  complimenter. 

Le  Roi  ayant  ete  averti  de  Ion  arrivee,  lui 
envoya  un  de  fes  Gentilshommes  avec  ordre 
de  demeurer  aupres  de  lui  3 6c  de  l’accom- 
pagner  par  tout  ou  il  voudroit  aller,  6c  la 

Com- 


EN  GuiNE'E  et  a Cayenn£.  275 
Compagnie  lui  donna  de  fes  Officiers , 8c  deux 
de  fcscaroflesj  6c  le  fit  traiter  avec  magnifi- 
cence. 

On  lui  fit  fgavoir  que  le  Roi  viendroit  ä 
Paris , 6c  qu’il  lui  donneroic  audience  dans  fon 
Palais  des  Tuilleries,  le  dix-neuf  du  meme 
mois  ä dix  heures  du  matin. 

Ce  fut  en  cette  occafion  qu’on  remarqua 
la  politeffe  6c  la  folidite  de  l’efprit  de  l’Am- 
baifadeur.  11  dit  au  lieur  d'Elbee  que  la  Com- 
pagnie avoit  mis  aupres  de  lui : N’ai-je  pas 
faic  une  faute  d’etre  forti  hier?  Je  ne  devois 
rien  voir  avant  d’avoir  vü  le  Roi , puifque  c’eft 
ie  but  de  mon  voyage  6c  le  terme  de  mes  fou- 
haits.  Qu’on  ne  me  parle  donc  plus  de  for- 
tir , jufqu’ä  ce  que  j’aye  vü  ce  grand  Monar- 
que. 

Les  Dire&eurs  en  corps  lui  rendirent  vi-  Ees  Direc- 
fite,  6c  celui  d’entre  eux  qui  portoit  la  paro- 
le,  ne  manqua  pas  de  l’entretenir  de  la  gran- baflädciir.  m" 
deur  du  Roi , de  fa  puiftance , des  forces  de 
fes  Etats , de  fes  richefles  6c  des  grandes  qua- 
litez,  qui  brilloient  dans  fa  perfonne  Royale. 

II  lui  dit  enfuite  qu’il  lui  feroit  facile  de  juger 
de  l’etat  d’une  Compagnie  qui  avoit  la  pro- 
teftion  d’un  fi  grand  Prince,  6c  l’attention  de 
fes  Miniftres,  6c  de  connoitrela  diftance  in- 
finie  qu’il  y a entre  eile  6c  les  Hollandois  qui 
trafiquent  ä Ardres. 

Comme  celui  qui  portoit  la  parole  parloit 
Portugals , que  1’  Amballadeur  parloit  tres-bien, 
il  ne  fut  pas  befoin  d’hiterprete.  L’AmbafTa- 
deur  repondit  que  ce  qu’il  avoit  vü  depuis  qu’il 
etoit  en  France,  l’avoit  convaincu  de  ce  que 
la  France  etoit  en  eile- meme,  que  fans  avoir 
M 6 vü 


V 6 Y A G E $ 

vü  les  autres  Royaumes  de  l’Europe,  il  etoit 
perfuade  qu’aucun  d’eux  n’enapprochoit , qu’il 
connoifToit  ce  que  valloit  la  Compagnie  par 
la  maniere  furprenante  dont  eile  le  traitoit, 
qu’il  n’en  falloic  pas  tant  pour  decouvrir  la 
fauflete  dece  que  les  Hollandoisavoient  avan- 
ce  contre  fa  grandeur.  Mais  il  faut  que  j’aye 
rhonneur  de  voir  le  Roi,  dic-il,  6c  de  l’aflu- 
rer  que  le  Royaume  d’Ardres  eft  tout  enrier 
a lui,  6c  que  ies  rades  6c  fon  commerce  Tone 
ä la  Compagnie. 

Un  des  Dire&eurs  lui  ayant  demande  en 
Portugals  comment  il  feportoit,  il  lui  dit : 
ma  Tante  iTetoit  pas  fort  bonne,  eile  eft  meil- 
leure  depuis  que  je  vois  Meflieurs  dela  Com- 
pagnie, 6c  lorfque  j aurai  vü  le  Roi  eile  fera 
parfaite. 

La  Compagnie  fit  faire  des  habits  fort  ri- 
ches  pour  lui , pour  fes  enfans  6c  pour  fes  fem- 
mes.  Il  dit  lorfqu’on  les  lui  prefenta  de  fa 
part:  je  vois  bien  que  la  France  veut  faire  e- 
clater  fa  richeffe  en  ornant  de  la  forte  des  gens 
qui  n’ont  que  la  pauvrere  en  partage. 

Le  jour  de  l’audience  etant  venu , M.  de 
Berlife  Introdudteur  des  Ambailadeurs  vint 
a l’Hötel  de  Luines  avec  les  Caroftcs  du  Roi 
6c  de  la  Reine,  pour  conduire  T Ambafiadeur 
Audience  * taudience  de  Sa  Majefte.  Il  monta  dans  le 
dci  Ambaf-Carofle  du  Roi,  6c  fes  enfans  dans  cclui  de 
kideur  d’Ar- ]a  Reine.  Il  entra  ainfi  dans  la  Cour  du  Chä- 
<ircs'  teau  des  Tuilleries.  Les  Compagnies  Fran^oi- 
fes  6cSuilTes  qui  etoient  de  garde,  formoienc 
deux  baraillons  dans  la  place  devant  le  Palais. 
Les  deux  Compagnies  des  Moufquctaires  du 
Roi  en  formoient  deux  autres  dans  la  Cour. 

L’Am- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  277 
L’Ambaffadeur  admira  la  bonne  mine  de  ces 
troupes,  leurs  riches  habics3  leurs  armes  6c 
leur  bei  ordre. 

On  le  conduifitdans  une  des  Salles  de  rap- 
partement bas,  oü  en  attendant  Je  moment 
de  i’audience,  on  lui  fit  voir  des  raretez  &c 
des  richeflcs  immenfes  que  l’on  avoit  rangecs 
avec  ordre  für  de  grandes  tables.  II  les  regar- 
da  avec  attention,  6c  comme  on  lui  deman- 
doit  ce  qu’il  en  penfoitj  je  penfe,  dit*il>  que 
je  vais  voir  le  Roi  qui  eft  toure  autre  chofe. 

Au  bout  de  trois  quarts  d’heure  M.  de 
Beriife  le  vint  avertir  qu’il  etoit  tems  de  mon- 
ter.  11  trouva  l’dcalier  borde  des  Archers  de 
la  Prevöte  de  l’Hötel>  ayant  ä leur  tece  le 
Marquis  de  Sourches, Grand  Prevot  de  Fran- 
ce fuperbement  vetu.  Les  Cent-Suiffes  dela 
garde  occupoient  le  kaut  de  l’efcalier  jufqu’ä 
l’entree  de  la  falle  des  Gardes.  11  füt  reqü  ä 
la  porte  par  le  Marquis  de  Rochefort  Capi- 
taine  des  Gardes  du  Corps  de  quartier,  ac- 
compagne  des  premiers  Officiers,  6c  füt  con- 
duit  par  ce  Marquis  au  milieu  de  deux  hayes 
des  Gardes  de  Sa  Majefte  jufqu’ä  la  premiere 
antichambre, qu’il  paffa  au  milieu  des  perlön- 
nes  de  qualite  qui  la  rempliflbient  aufli  bien 
que  la  galerie,  en  li  grand  nombre,  qu’011  a- 
voit  peine  ä lui  ouvrir  un  paflage  pour  pou- 
voir  voir  le  Roi  qui  etoit  au  bout  allis  für 
fon  Trone  eleve  für  une  eftrade  de  quelques 
marches. 

Sa  Majefte  brilloit  par  fa  bonne  mine  6c 
par  le  nombre  prodigieux  de  diamans  dont 
fon  habit  etoit  couvert.  11  avoit  ä fa  droite 
M.  le  Dauphin  6c  M.  le  Duc  d'Orleans  ä 
M 7 fa 


278  V O Y A G E s 

fa  gauche.  Les  Princes  du  Sang  etoient  au- 
dclTous  de  ces  dcux  premiers  Princes  6c  les 
Ducs  6c  Pairs  aprcs  eux,  ce  qui  faifoit  un 
grand  demi  cercie  des  plus  brillans  auccur  de 
Ja  perfonne  du  Roi. 

L’Ambaflädeur  etant  arrive  vers  le  milieu 
de  Ia  gallerie,  fit  une  profonde  reverence.  11 
en  fit  une  feconde  quand  il  eut  avance  quel- 
ques pas  6c  une  troifieme  quand  il  fut  au  pied 
des  degrez.  On  le  fit  monter  iur  Peilrade, 
6c  lä  il  fe  profterna  aux  pieds  du  Roi.  Ses 
enfans  qui  avoient  fait  les  memes  reverences  fe 
proflerncrent  ä les  cötez  6c  un  peu  derricre  lui. 

Il  commenga  fon  compliment  en  levant 
un  peu  la  tete,  6c  parla  en  Portugals  j il  die 
au  Roi  que  le  Roi  d’Ardres  fon  maitre  ayant 
apprisles  grandeschofesquela  renommee  pu- 
blioit  par  tout  de  Sa  Majeite  , Pavoit  envoye 
pour  Paffurer  qu’il  mettoit  toute  fa  gloire  ä 
acquerir  les  bonnes  graces  de  Sa  Majeite,  lui 
prefenter  fes  Etats  6c  tout  ce  qui  etoit  en  fon 
pouvoir,  tant  pour  fon  fer  vice  que  pour  fes  fu- 
jets.  Le  Roi  le  fit  lever , ScvoyantquePAm- 
bafladeurqui  paroiiToit  etonne,  tenoit  un  pa- 
pier  ä la  main,  il  demanda  cequec’etoit.  Le 
iieur  d’Elbee  qui  fervoit  d’Interprete  ä PAm- 
baifadeur,  repondit  que  fe  doutant  bien  que 
l’auguße  prefenee  de  Sa  Majeite  pourroit  de- 
ranger  le  difcours  qu’il  s’ecoit  propofe  de  lui 
faire,  il  Pavoit  mis  par  ecrit  le  jour  precedent 
6c  Pavoit  Charge  de  le  traduire  en  Francois 
pour  le  lire  ä Sa  Majefle , fi  eile  Pavoit  agreable. 

Le  Roi  Pagrea  6c  commanda  au  fieur  d’El- 
blee  de  le  lire  tout  haut,  le  voici. 

Sire,  le  Roi  d'Aidres  6c  d’Alguemy  mon 

mal- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  279 

maitre  m’a  commande  de  venir  de  fa  part  compliment 
pres  de  Votre  Majefte  pour  fon  Ambaöadeur.p^  ^ritdc 
afin  de  lui  offrir  tout  ce  qui  depend  de  fesjj£u™  alia‘ 
Royaumes  5c  fa  protedtion  pour  tous  les  Na-' 
vires  qu’elle  aura  agreable  d’y  envoyer;  vous 
afturant,  Sire,  que  fes  Terres  6c  fes  Ports, 
lc  commerce  6c  tout  ce  qui  cn  depend  Tont 
entierement  ä Votre  Majefte  6c  ä fes  fujets. 

Et  pour  faire  connoitre  ä Votre  Majefte 
qu’il  vcut  meriter  , entretenir  6c  conferver 
l’amitie  qu’il  vous  demande,  il  m’a  ordonne 
de  lui  dire  que  dorenavant  Mcftieurs  de  Ja 
Compagnie  etablie  depuis  un  an  ä Offra,  ne 
payeront  plus  que  vingt-quatre  captifs  decoü- 
tume , au  lieu  des  quatre-vingt  que  Ton  paye 
ä prefent , qui  eft  le  moins  qui  fe  foit  paye  au 
tems  que  les  Portugais  fe  font  venus  etablir 
dans  fes  terres  6c  qu’ils  en  font  fortis , aufti 
bien  que  les  Efpagnols,  Danois,  Suedois  6c 
Anglois,  ä caufe  des  Hollandois  qui  ont  faic 
depuis  quelques  annees  tout  le  commerce  de 
fon  pai’sj  mais  il  m’a  Charge  d’aftürer  Votre 
Majefte  de  fa  prote&ion  contr’eux  en  faveur  de 
vos  fujets,  6c  de  tenir  für  cela  exadtement  la 
parole  qu’il  lui  donne. 

Com  me  aufti  que  lorfqu’il  y aura  de  vos 
Navires  ou  de  ceux  de  Meftieurs  de  la  Com- 
pagnie en  rade  , 6c  qu’il  s’y  trouvera  des  Vaif- 
feaux  Hollandois  pour  commercer,  que  les 
votres  feront  preferex,  6c  chargeront  avant 
que  les  Hollandois  commencent. 

J’ai  de  plus  ordre  de  dire  ä Votre  Majef- 
te, qu’il  y a une  difficuke  pour  le  pavillon 
für  le  bord  de  la  mer,  entre  vos  fujets  eta- 
blis  dans  les  terres  du  Roimon  maitre,  6c  les 

Com- 


280  V o y a g e s 

Commis  des  Hollandois  qui  vouloient  avoir 
la  droice  6c  le  pas  j mais  que  comme  le  Roi 
mon  maitre  a connu  la  diffcrence  qu’il  y a 
euere  un  grand  Roi  comme  vous  6:  un  autre 
Prince3  il  a fait  mettre  ä fa  droice  le  Com- 
mis votre  fujet,  6c  Ta  löge  dans  fon  Palais, 
celui  des  Hollandois  n’ayant  eu  que  la  gau- 
che,  6c  ayant  ete  löge  apres  Ton  audience 
chez  le  Prince  fon  Sls;  6c  für  ce  fujet  il  m’a 
expreflement  Charge  de  fgavoir  de  Votre  Ma- 
jeite  la  deference  que  les  Hollandois  doivenc 
avoir  pour  fon  pavillon  6c  pour  fes  fujets, 
ahn  de  les  obliger  de  la  rendre  dans  toute  Pe- 
tendue  de  fes  terres  , 3c  d’executer  ce  qu’elle 
trouvera  bon  für  ce  fujet  6c  für  tout  autre  oü 
il  la  pourroit  fervir. 

Entre  les  chofes  dont  le  Roi  mon  maitre 
m’a  Charge  pour  Votre  Majefte,  une  des  plus 
exprefies  eft  la  demande  que  je  lui  dois  faire 
de  fa  part  , pour  ce  qu'il  lui  plaife  envoyer 
deux  Religieux  Pretres  pour  travailler  dans 
fon  pai’s  ä l’inftru&ion  d’un  grand  nombre 
de  fes  fujets  qui  ont  quelque  teinture  du 
Chriftianifme  , 6c  qui  delirent  avec  paffion 
de  fe  perfedtionner  dans  la  connoillance  de 
la  Religion  6c  de  la  pouvoir  exercer  dans  fes 
pai's. 

Il  m’a  aufli  ordonne  d’offrir  ä Votre  Ma- 
jede  mes  deux  fils  qui  font  ici  prefens,  6c  de 
la  fupplier  de  les  avoir  agreables , cequej’efti- 
merai  un  des  plus  grands  bonheurs  qui  me 
puiPe  arriver,  par  lavantage  qu’ils  recevront 
de  refter  aupres  d’un  ii  grand  Monarque,  6c 
de  joindre  ä cette  offre  celle  de  deux  bons 
Coutelas,  deuxSaguayes,  une  Vefte6cunTa- 


sn  Gutne'e  et  a Cayenne.  281 

pis  qu’il  fuplie  Votre  Majefte  d’agreer , &d’e- 
tre  pcrfuade  que  fi  fon  pais  produifoit  quel- 
que  chofe  de  plus  rare  , 6c  qu’il  crüt  lui  pou- 
voir  plaire , il  auroit  la  dcrniere  joye  de  le 
lui  envoyer,  puifqu’il  ne  defire  rien  avec  rant 
de  paffion  que  de  vous  perfuader,  Sire,  que 
fes  terres  Tont  les  votres , qu’il  eft  entiercmenc 
a Votre  Majefte. 

Ce  difcours  fut  ecoute  avec  attention,  il 
plut  au  Roi  qui  y repondit  avec  cet  air  de 
honte  Sc  de  majefte  que  l’onadmire  dans  tou- 
tes  fes  acftions.  Il  dit  ä rAmbaffadeur  qu’il 
etoit  fort  oblige  au  Roi  d’Ardres  fon  maitre 
de  fes  civilitez  6c  de  fes  cffres,  ainfi  que  de 
l’envoi  qu’il  avoit  fait  de  fa  perfonne  aupres 
de  lui , qu’ii  acceptoit  l’oftre  qu’il  lui  iaifoit  Reponfc  du 
de  fes  dcux  fils  qui  refteroient  aupres  de  luiRü1’ 
tant  qu’il  demeureroit  ä Paris  , 6c  defquels 
il  feroit  prendre  foin  fitöt  qu’il  feroit  parti; 
que  pour  cc  qui  regarde  le  commerce,  il  en 
traiceroit  avec  la  Compagnie  des  Indes  Occi- 
dentales. 

Apres  cette  reponfe,  Monficur  de  Berlife 
ayant  fait  figne  ä l’Ambaftadeur  qu’il  pou- 
voit  fe  retirer,  il  fe  profterna  de  nouveau  a- 
vec  fes  enfans  aux  pieds  du  Roi»  6c  s’etant 
releve  , il  fit  une  profonde  reverence  ä fa 
Majefte,  6c  fe  retira  fans  tourner  1c  dos  qu’a- 
pres  qu’il  eut  fait  fa  troifieme  reverence  allez 
pres  de  la  porte  de  la  gallerie.  Il  fortit  du 
Palais  dans  le  mcme  ordre  qu’il  y etoit  en- 
trö  6c  fjt  conduit  par  le  fieur  de  Berlife 
dan  le  carolle  de  Sa  Majefte  ä l’Hötel  de 
Luines. 

Le  lendcmain  vingticme  Decembre  , Je 

fieur 


*8*  V O Y A G E S 

Audience  ^eur  de  Berlife  le  vint  prendre  für  I es  deux 
que  Ja  Rei-  heures  apr&s  midi  dans  I es  carofles  du  Roi  6c 
!»Ad°Knifr  ade  ^ Reine  6c  le  conduifit  ä l’audience  de  ia 
dcur^d’Ar-  Reine.  II  pafla  lcfcalier  de  (ön  appartement 
dres.  au  milieu  des  Cent-Suifies  du  Roi  qui  y e- 
toient  en  haye.  II  fut  re^ü  ä Fentree  de  la 
falle  par  l’Officier  qui  commandoit  la  garde 
de  la  Reine  qui  Fattendoit  dans  fa  chambre, 
environnee  des  Princefles  6c  des  Dames  de 
fa  Cour  parees  de  pierreries  autant  que  ledcüil 
pouvoit  le  permettre. 

L’AmbaiTadeur  fit  trois  profondes  reveren- 
ccs,  6c  quand  il  fut  ä quatre  pasde  la  Reine, 
il  fe  profterna  comme  il  avoit  fait  devant  le 
Roi  avec  fes  trois  fils  6c  fes  trois  femmes, 
6c  tous  fept  par  un  battement  de  mains  rei- 
tere  plufieurs  fois,  donnerent  des  marques  de 
leur  veneration  pour  cette  augufte  Princefle, 
apres  quoi  PAtnbaflädeur  demeurant  ä ge- 
noux  fit  fon  compliment  en  Portugals  dans 
lequel  on  remarqua  beaucoup  defprit  6c  de 
politefle.  La  Reine  le  fit  relever  malgre  la 
refiftance  qu’il  y apporta  > 6c  lui  repondit  en 
Efpagnol  d’une  maniere  tres-gracieufe.  Il  fe 
profterna  de  nouveau  6c  fortit  de  Faudience 
fans  tourner  le  dos  > apres  avoir  fait  trois 
profondes  reverences  j fes  enfans  6c  fes  fem- 
nies  firent  la  meme  chofe,  6c  donnoient  ä 
tous  momens  des  marques  de  letonnement 
oü  ils  etoient.  La  foule  du  monde  etoit  fl 
grande,  que  ce  ne  fut  pas  fans  beaucoup  de 
peine  qu’ils  purent  arriver  aux  carofles  dans 
lefquels  ils  etoient  venus. 

Audience  II  fut  conduit  au  vieux  Louvre  ä Fapparte- 
Dauphin?  mcnc  d®  k Dauphin.  Il  y fut  regü  par 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  283 

le  Düc  de  Montaufier  qui  le  prefenta  ä cejeu- 
ne  Prince.  11  fit  les  memes  ceremonies  qu’il 
avoit  fait  pour  le  Roi  6c  pour  la  Reine  * 6c 
fit  un  compliment  dans  lequel  il  n’oublia  pas 
le  bonheur  qu’avoit  le  Duc  de  Montaufier 
d’avoir  cte  choifi  pour  conduire  le  pre- 
micr  Prince  du  monde.  II  die  enfuire  que 
le  Prince  d’Ardres  favoit  Charge  d’afturer 
Monfieur  le  Dauphin  de  fes  refpedh,  6c  delui 
demander  fes  bonnes  graces , 6c  qu’il  mettroit 
tout  en  ulage  pour  meriter  ion  amitie.  II 
prefenta  enfuite  quelques  armes  que  le  Prin- 
ce  d’Ardres  envoyoit  ä M.  lc  Dauphin. 

Monfeigneur  repondita  cescomplimens  avec 
beauc  up  de  grace6c  de  Majefte . 6c  le  chargea 
d’aflürer  le  Prince  d’Ardres  de  toute  fon  amitie. 

Apres  cettereponie,  rAmbaffadeur  fe  retira 
avec  les  ceremonies  ordinaires  6c  fut  recon- 
duit  chez  lui  comme  le  jour  precedent. 

II  rendit  vilite  aux  premiers  Miniftres  du 
Roi  6c  aux  plus  Grands  Seigneur  de  la  Cour. 

Ii  re$üt  aufli  quantire  de  vilites  6c  toutes  les 
honnetetez  imaginables.  Les  Comediens  du 
Roi  lui  donnerent  la  reprefentation  du  Feftin 
de  Pierre;  ce  fpcdlacle qui  lui  eroit  tres  nou- 
veau le  charma.  II  fouhaica  d’atfiftcr  au  Ser- 
vice Divin.  Gn  le  lui  fit  entendre  dans  plu- 
fieurs  Eglifes,  6c  on  fut  tres-conrent  de  l’at- 
tention  qu’il  y fit  paroitre  6c  du  foin  qu’il  avoit 
de  fe  faire  initruire  des  raifons  des  ceremonies 
qu’il  y voyoit  obfcrver. 

Meflieurs  de  la  Compagnie  le  rcgalerent  ä que 
Rambouillet.  Iis  le  vinrent  prendre  chez  lui  gnieC^nPn* 
avec  fept  carofiTes  ä fix  chevaux.  On  lui  fit  a 1‘Ambafla- 
entendre  un  conccrt  des  Hautbois  du  Roiquideur. 

le 


284  V O Y A G E S 

le  divertirent  beaucoup,  qu’il  trouva  infinr- 
ment  au-deflus  de  la  mufique  de  des  inftru- 
mens  de  Ton  pais.  II  difoit  agreablement 
qu'on  le  prendroit  pour  un  menteur  quand  il 
raconteroit  ce  qu’il  avoit  vü  en  France,  tant 
ce  qu’il  diroit  furpalloit  la  portee  de  leurs 
e/prits. 

II  y avoit  quarre  tablcs  de  douze  couverts 
chacune  dans  la  falle  oü  il  mangea.  Elles  fu- 
rent  fervies  en  meme  tems  6c  dgalement  a- 
vec  une  magnificence  6c  une  deiieateffe  ex- 
traordinaire.  Il  etoit  ä la  premiere  avec  le 
Gentiihomme  ordinaire  dela  Maifon  du  Roi, 
6c  quelques-uns  des  Direfteurs  j fes  enfans  de 
d’autres  Diredteurs  occupoicnt  la  feconde. 
Ses  trois  femmes  6c  des  Dames  de  qualite 
etoienc  ä la  troifieme.  Un  Dire&eur  faifoit 
les  honneurs  de  la  quatrieme  aux  perfonnesde 
condition  qui  en  avoient  ete  priees.  Les  Haut- 
bois joüerent  pendant  le  repas.  On  admira 
l’efprit?  la  politefle  de  la  frugalite  del’Ambaf- 
fadeur.  On  le  divertit  aptes  le  repas  de  l’exer- 
cice  & des  tours  qu’on  fit  faire  ä des  Sing  es  > 
6c  on  le  conduifit  enfuite  a Vincennes  donc 
il  admira  les  appartemens,  la  richefle  6c  le 
bon  gout  des  meubles.  Cc  qui  1’obligea  de 
dire  que  quand  on  avoit  vü  une  petite  par- 
tie  de  !a  France,  il  ne  falloit  plus  fouhaitcr 
de  voir  le  refte  de  l’Univers. 

On  le  ramena  chcz,  lui  aux  flambeaux.  Il 
vit  les  jours  fuivans  les  Maifons  Royales  & les 
plus  belles  maifons  qui  font  aux  environs  de 
Paris. 

11  eut  une  audience  de  M.  de  Lionne  Se« 
crctaire  d’Ecac  ayant  le  bepartement  des  affin- 
1 res 


en  Guine'e  et  a Cayenne,  28? 

res  etrangeres*  dont  le  public  ne  fera  pas  fa- 
che que  je  lui  falle  le  detail. 

Ce  Minilire  le  vint  recevoir  au  milieu  du  Audience 
fuperbe  eicalier  de  THotel  magnifique  qu’il  ^Uonne 
venoic  de  faire  bätir , 6c  le  conduific  par  (es  secrctaiic 
riches  appartemens  dans  fon  grand  cabinet. d’Etat. 

IIs  s’aflirent  i’un  5c  l’autre  dans  des  fauteuils 
proche  la  chemineej  etant  environnez.  d’un 
grand  nombre  de  perfonnes  de  diftindlion 
qui  avoient  louhaite  etre  prefentes  ä cette  au- 
dience. 

L’AmbafTadeur  lui  dit  en  Portugais  qu’d- 
tant  venu  de  la  parc  du  Roi  d’Ardres  Ion 
maitre  pour  offrir  au  Roi  de  France  fes  fer- 
vices  5c  fes  Royaumes,il  avoit  cru  qu’il  etoit 
de  fon  devoir  de  le  venir  prier  de  fa  part  de 
contribuer  de  tout  fon  pouvoir  ä entretenir 
la  bonne  correfpondance  qui  alloit  s’etablir 
entreeux  * par  le  moyen  des  frequentes  navi- 
gations  que  la  Compagnie  des  Indes  Occi- 
dentales  entrcprendroit  dans  fes  Etats ; ce  qu’il 
faifoit  avec  d’autant  plus  de  joye  qu’il  etoit 
perfuade  de  fon  merite  particulier  5c  du  zele 
qu’il  avoit  pour  la  gloire  du  Roi  de  France 
fon  maitre. 

Monfieur  de  Lionne  lui  repondit  en  Efpa- 
gnol  que  ce  feroit  avec  joie  qu’il  emploiroit 
fes  foins  aux  chofes  qui  concernoient  le  (ervi- 
ce  du  Roi  d’Ardres  5c  ä maintenir  la  mutuel- 
le  intelligence  entre  les  deux  Monarques.  II 
lui  demanda  dans  Ja  ftiite  de  la  converßtion, 
ce  qu’il  lui  fembloit  du  Roi  > de  la  Reine 
6c  de  M.  le  Dauphin.  L’AmbafTadeur  re- 
pondit que  la  perfonne  du  Roi  etoit  remplie 


28 6 V O Y A G E S 

d’eclat  & de  Majefte,  que  pour  la  Reine  il 
n’avoit  point  de  termcs  pour  expliquer  cequ’il 
en  penfoit , que  M.  le  Dauphin  paroifioit 
plutot  un  Ange  qu’une  creature  humaine.  Sur 
ce  que  M.  de  Lionne  lui  demanda  s'il  y avoit 
des  Ports  dans  les  Etats  de  fon  maitre,  s’iis 
etoicnt  d’une  grande  etendue  6cs’il  avoit  fou« 
vent  guerre  avec  fes  voifins,  ii  dir  que  dans 
ie  Royaume  d’Ardres  auflfi  bien  que  dans  tou- 
te  la  Guinee,  il  n’y  avoit  aucuns  Ports,  mais 
feulement  des  rades  oüles  Vaifleauxpouvoient 
moiiiller  für  un  fond  net  6c  de  bonne  tenue , 
que  comme  il  arrivoit  rarement  des  tempetes 
für  lescötes,  ils  ne  fouffroient  pas  bcaucoup 
d’incommoditez,  de  ce  detaut , mais  ieule- 
ment  de  ce  que  la  mer  briloit  avec  bcaucoup 
de  violence  ä la  cote.  Que  les  Etats  de  fon 
maitre  n’etoient  pas  d’une  grande  etendue  für 
le  bord  de  la  mer,  mais  qu’ils  s’etendoient 
beaucoup  dans  les  terres,  de  maniere  qu’on 
pouvoit  marcher  une  demie  lune  für  fes  ter- 
res. Que  le  Roi  fon  maitre , avoit  des  voi- 
fins puiflans  avec  lefquels  il  etoit  fouvent  en 
guerr.v,  6c  que  quand  cela  arrivoit,  il  mar- 
choit  ä la  tete  de  fon  armee  compofee  ddn- 
fanterie  6c  de  Cavalerie  qui  etoit  nombreufe, 
bien  armee  6c  bien  aguerrie. 

Monlieur  de  Lionne  ayant  demande  ä un 
des  DireÖeurs  qui  etoit  prefent,  s’il  etoit  ä 
propos  de  lui  faire  quelques  propofitions 
pour  les  interets  de  la  Compagnie,  celui-ci 
repondit  qu’il  alloit  traiter  avec  rAmbafla- 
deur  de  leurs  affaires  dansla  maiiön  de  la  Com- 
pagnie. 


L’Am- 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  287 

L’Ambaffadeur  prit  conge  de  M.  de  Lion- 
ne,  6c  quelques  inftances  qu’il  püc  faire  ä ce 
Miniflre,  il  ne  put  l’empecher  de  l’accom- 
pagner  jufqu’ä  fon  caroße,  fans  qu’il  voulüt 
fe  retirer  que  quand  il  l’y  vit  place. 

II  fut  conduic  ä l’Hotel  de  la  Compagnie , 
oü  tous  les  Diredteurs  le  regurent  ä ia  def- 
cente  du  carolfe,  de  le  conduifirent  ä la  fal- 
le oü  ils  tenoienc  leurs  afTemblees. 

L’Ambafladeur  leur  die  qu’il  y avoit  long-  vifitc  de 
tems  qu’il  attendoit  le  moment  de  leur  ren-  l’Ambaflä- 
dre  cette  vifite  pour  les  remercier  de  toutes  <icJ£rauxP1f 
les  faveurs  qu  il  avoit  regues  6c  qu  il  recevoit  Compagnie, 
tous  les  jours  de  la  Compagnie;  qu’il  leur  en 
feroit  eternellementoblige,  6c  qu’ilspouvoient 
s’aflürer  qu’ils  avoient  acquis  en  fa  perfonne 
un  ferviteur  fidele  6c  zele. 

Les  Dire&eurs  repondirent  de  leur  mieux 
ä cette  civilite,  6c  leremcrcierent  de  la  promp- 
te expedition  que  le  Roi  d’Ardres  avoit  pro- 
cure  ä leurs  Navires  Ja  Juftice  6c  la  Concor- 
de, de  ce  qu’il  avoit  agree  l’etabliflement  de 
Seurs  maitres,  6c  de  ce  qu’il  avoit  accorde 
une  löge  pour  eux  6c  pour  leurs  marchandi- 
fes 

L’Ambaffadeur  leur  ayant  dir  qu’il  ecoit  lä 
pour  ecouter  ce  qu’ils  jugeroient  ä propos  de 
propofer,  6c  y repondre  au  nom  du  Roi  fon 
maitre  autant  que  fes  inftru&ions  le  lui  pou- 
voient  permettre  , un  des  Direffeurs  prenant 
la  parole  lui  demanda  pour  tous: 

i°.  Que  les  vaifleaux  de  la  Compagnie 
allant  traiter  ä Ardres  fuffent  preferez  a tous 
ceux  des  autres  Nations. 

2°,  Qu’ils 


288  V O Y A G E S 

2°.  Qu’ils  ne  payaflfent  que  24.  efclaves  de 
coütums  au  lieu  des  quatre-vingt  que  Ton  a- 
voit  fait  payer  aux  derniers  vailteaux,  ßc  que 
cette  coütume  füt  reduite  pour  les  Francois 
für  Fanden  pied  Sc  commc  il  fe  pratiquoit 
dans  le  temps  des  Portugals. 

30.  Qu’ii  plut  au  Roi  d’obliger  ceux  qui  a- 
voient  emprunte  de  la  Compagnie  de  la  fatis- 
faire  fans  retardement. 

40.  Que  fes  Commis  ne  fuflent  point  0- 
bligez  de  faire  des  credits  ä aucun  Seigneur 
du  Royaume , s’ils  ne  le  connoiffoienc  en  etat 
de  bien  payer. 

50.  Qu’ii  füt  permis  ä la  Compagnie  de 
faire  couvrir  de  tuilles  fa  löge  & fes  maga- 
fin s,  au  lieu  de  paille  qui  les  expofoit  trop 
au  feu. 

Et  enfin  que  le  Roi  eut  agreable  de  pren- 
dre  fous  fa  proteftion  la  Compagnie,  fes  Com- 
mis (Sc  fes  marchandifes. 

Que  moyennant  ces  articles  la  Compagnie 
s’engageoit  de  tenir  fes  magafins  fournis  de 
marchandifes,  enforte  qu’il  y en  auroit  toü- 
jours  pour  plus  de  500.  captifs  en  referve, 
ce  qui  ferviroit  au  Roi  com  me  de  g ige  & 
d’allürance  de  l’envoi  cominuel  que  la  Com- 
pagnie s’obligeoit  de  faire  de  fes  vaiffeaux 
dans  fes  Ports,  & encore  de  ne  faire  com- 
merce qu’avec  ce  feul  Prince. 

L’Ambafladeur  qui  avoit  ecoute  attentive- 
ment  toutes  ces  propofitions  repondit  ä la 
premiere  , que  fi  la  Compagnie  ne  vouloit 
faire  commerce  des  efclaves  qu’avecfon  Mai- 
tre  feul,  il  lafluroit  qu’elle  auroit  la  preferen- 
ce, 


en  Güine'e  et  a Cayenne,  i 8p 

ce,  & quc  fes  vaifleaux  feroient  chargez  a- 
vant  tous  ceux  qui  pourroient  fe  trouver  en 
rade. 

A Ia  feconde  il  dit  que  c’etoit  unc  chofe 
qu’il  avoit  promife  au  Roi , 6c  qu’elle  feroic 
fidelement  executee. 

A latroifieme,  qu’elle  etoit  dcjuftice,  & 
que  les  Capitaines  de  la  Compagnie  fe  devoient 
affürer,  puifqu’ils  avoient  vüquele  Roi  d’Ar- 
dres  en  avoit  ufe  de  cettc  forte  ä l’cgard  de 
ceux  qui  s’etoient  trouvez  redevables  aux  na- 
vires  Ja  Juftice  6c  la  Concorde. 

A la  quatrieme,  qu’elle  etoit  trop  raifonna- 
ble  pour  etre  refuiee. 

Et  que  pour  la  cinquieme,  il  emploieroic 
fes  Offices  auprcs  du  Roi  fon  maitre  pour 
l’obtenir;  mais  que  n’etant  pas  affurc  de  fes 
intentions,  il  ne  pouvoit  donner  de  parole. 

Sur  ce  qu’un  des  Dircäcurs  lui  fit  quel- 
qu’autre  demande,  il  repartit:  Mcffieurs,je 
ne  puis  repondre  für  cela  des  volontez  du 
Roi  mon  Maitre  ; mais  je  puis  vous  affu- 
rer  que  je  n’aurai  de  bouche  que  pour  vous. 

Ainfi  finit  la  Negociation;  on  fit  un  Ac- 
te double  , ecric  en  Francois  6c  en  Portu- 
gals, qui  fut  figne  de  part  6c  d’autre.  L’Am- 
bafladeur  en  garda  un , 6c  la  Compagnie  un 
autre. 

L’Ambafladeur  fit  prefent  a la  Compagnie 
d’un  Tapis  de  la  fabrique  defonpa’is,  faitd’e- 
corce  d’arbre  filee,  6c  les  Dire&eurs  luifirent 
prefent  d’un  grand  Miroir  garnide  cuivre  do- 
re,  dont  il  parut  tres-content.  Apres  quel- 
que  encretien  il  prit  conge  de  ces  Meffieurs 
7ome  IL  N qui 


Z$>0  V O Y A G E S 

qui  Ie  vinrent  conduire  en  Corps  jufqu’ä  fon 

carofle. 

Tout  le  refte  de  fon  fejour  ä Paris  fut  cm- 
ployeen  vifites  qu’il  fit  ou  qu’il  requt,  dans 
toutes  lefquelles  on  lui  fit  tout  le  bon  accüeil 
qu’il  pouvoit  efperer.  Pluficurs  perfonnes  de 
qualite  lui  firent  des  prefens;  les  Dames  cn 
firent  ä fes  femmes  qui  apprirent  cn  pcu  de 
tcms  Ia  diflfcrence  infinie  qu’il  y a cntre  les 
Europeenncs  & dies,  de  qui  temoignoient 
qu’elles  auroient  accepte  de  tout  leur  coeur  le 
fort  des  deux  enfans  de  leur  mari  qui  devoient 
refter  en  France. 

II  fc  trouva  un  jour  deFeteaux  tordeliers; 
3e  General  de  cet  Ordre 5 quietoit  alors  ä Pa- 
ris, le  requt  a la  tete  de  fa  nombreufe  Com- 
munaute,  de  lui  fit  voir  tout  le  Couvent;  ils 
curent  enfemble  un  long  entretien,  dans  le- 
quel  le  General  lui  demanda  ce  qu’il  pen- 
foit  du  Royaume  de  France:  c’eft  un  excel- 
lent  pais,  repondit  l’At»bafladeur  y on  n’y 
voit  que  de  bellcs  chofes  de  des  richefles. 
Erde  Paris?  lui  dit  le  Pere;  C’eft  une  Vil- 
le  grande , belle,  riche  de  bien  pcuplee,  dit 
l’AmbafTadeur.  Mais  qu’admirez-vous  d’avanta- 
ge  de  tout  ceque  vous  avezvu?  Le  Roi,  rc- 
partit  l’Ambafladeur j il  eft  au-deffus  de  tout 
ce  qu’on  peut  voir.  Je  n’ai  point  de  termes 
pour  expliquer  ce  que  j’en  penfe. 

L’on  travailloit  cependant  en  diligence  ä 
cquiper  deux  navires  ayi  Havre  de  Grace 
pour  reporter  rAmbafladeur  en  fon  pais,  de 
fon  y apportoit  toute  la  diligence  poffible , 

afin 


en  Guine'e  et  a Cayenne*  291 
afin  de  paffer  vite  a Ardres  dans  la  bonnc 
faiion. 

II  eut  fon  Audience  de  conge  avec  les  me- 
ines ceremonies  qu’il  avoit  eu  la  premiere  ; il 
s’etoit  fi  bien  accoütume  ä nos  manieres,  qu’il 
ne  paruc  point  du-toüt  gene,  ni  dans  fes  ha- 
bits,  ni  dans  fes  difcours.  Celui  qu’il  fit  au 
Roi  plüt  infiniment.  Ce  Monarque  incom- 
parable  y repondit  avec  cette  bonte  & cette 
majefte  qui  lui  etoit  naturelle.  La  Reine  &c 
M.  le  Dauphin  en  firent  de  meme. 

L’Ambaffadeur  partit  de  Paris  vers  le  mi- 
lieu  de  Janvier  1671.  pour  fe  rendre  au  Ha- 
vre. Le  Roi  le  fit  deffrayer  & recevoir  par- 
tout avec  magnificence.  Lorfqu’on  lui  por- 
ta  les  prcfcns  que  le  Roi  envoyoit  ä fon  Mai- 
tre  & ä lui  en  particulier , il  les  regarda  avec 
etonnement,  tant  leur  nombre,  lcurricheffe, 
cc  leur  bon  goüt  le  fraperent,  Il  dit  enfuite 
commes’il  fut  revenu  d’un  profond  evanoüif- 
fement:  il  n’y  a qu’un  Roi  au  monde,  il 
faut  que  tous  ceux  qui  prenent  ce  titre  fle- 
chiffent  les  genoux  devant  celui  de  France. 
Mon  Maitre  ne  croira  jamais  ce  que  je  lui 
dirai , il  doutera  de  ce  qu’il  verra. 

Telle  fut  l’Ambaffade  de  Matteo  Lopez; 
la  Compagnie  en  auroit  tire  de  grands  avan- 
tages  fi  eile  avoit  dure  plus  long-tems : mais 
eile  fut  fupprimee  quatre  ans  apres , & les  If- 
les  & toutes  fes  conceilions  reiinies  äu  do- 
maine du  Roi. 

La  Compagnie  du  Senegal  qui  avoit  aufii 
le  commerce  de  la  Guinee,  ne  fuivit  pas  cec 
N 2 eca- 


201  V O Y A G E S 

etablHTement  de  commerce,  & elie  eut  des 
raifons  pour  setablir  ä Juda.  C’eft  Ja  regle 
ordinaire  que  notre  Nation  fuit  dans  fes  eta- 
bliflemens,  eile  commence  bien,  & ne  de- 
meure  gueres  dans  le  meme  fyfteme. 


Itn  dtt  Tome  Second « 


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ARC:JIVES  DEPARTEMENTALES 
DELAGUYANE 
N° D’INVENTAIRE \ 

COTE:  %£  O/Ö 


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(TiAniOC.org 

Conseil  general  de  la  Guyane 


(TiAniOC.org 

Conseil  general  de  la  Guyane 


(TiAniOC.org 

Conseil  general  de  la  Guyane 


■ -OS  Iz 


LesLzidtens  pretendentr 
queJteaui  la ir  eo/nntutuque 
aveclcL  Coznte  de  Genes , 
ce  au  on  n a/nrme pt zs 


Echeele 

L^ienes  co/rrm//nes  de  Erance  a 2pau  Deyre 


LieuesJff armes . a 20  an  JJeare 


ftaeaye  etDucluzssi 


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les  j Marguerites 


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la  . ffotte.  tiqroji. 


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BoUQran  Moreau 


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VciUcuriejijl  S 


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Maeayp  etDuchassi  ‘ 


Cbarenvitle 


Mont  a l’Anglois^ 


&_/e  Cloud/ff. 


'J*'  PicaraS. 


qjfaduet  A ^ 

/?  A*  x%/ 

fsocieteaeT^J?^ 

A**  S>  Pornä,.-^ 


‘ariacabo 


XiüvttiiiiV. 


\EMIRE 

XParoisse 


Bottluir 


täUüv.wVüi&iiii 


fSSauvoiir« 


Terrain  not/e 
Couvert  de 
fa/etuviers 


**’//*v/  /^ontihartretn 


100/01* I 


AHIOC.org 


Carbet 
d Indiens  ^ 

^Nourajues 

1 ^ 

lernt' rand  TV. 


Sai,ane 


.Aver  t j s s emen  t 


, Su/ni/ze  Succrerie 
. JLocourte 
Caffeterie 
. Jffenayerie 
Terrain  neu ’f* 

ab.  Succrerte  abandonnee  . « 

f 

I/y  a actuellement-  a Caienne 
£0  Succreries , 

86'  Tlocouries , 

6'  Caffieter/ es . ^ ^ ^ 

7/ n’y a plus  yu ’une Induyoterii  /,t  fc 'n< s 

On  ne  campte pomf  les  Jffenaqtries,  .nri^L  AY?  ^ ‘ 

/zy  /es  Ckirbets  d Tndeens . ßrjJ  ^ - %>% 


Dans  la  (juelt 
toute  J 


J'o/77  ///  Tau  1 


3 de 

Caienne 

KS  VC1SI2ZES 


cjui  compsc 
rette  l ol 

Dressee  s//r  /re 
rectifiee  etani 
sur  lesßfemo\ 
Chevalier  dei 


na  marcjuc  nomement 
*s  HabitatioiiK 
•11 1 actuellement 
onie  Francoise. 

Carte y/aite  dans  lepays 
' me  nte  e da  ns  le  detail 

es  de  M.  Milhau 

Ordre  de  S* \-Viehet ■ 


Mont  Sennen 


Jfis'l  Tt  1 7' 

Geoorf  0»;  nAlVVILLK 

° . ^iu  Ho  i 


1/  c’s/  fron  de /zu  re  ofrserrer. 


Steil 


yue parle  chanpement des Tdabitutions , /-  c~k/~  ^ °^.  L>ubois  R Ed 

d en  doit  arnver  avec  le  tems 
da  ns  le  detail  de  cette  Carte, 
ijiu  est  precisemenC 
celui  d auycur  dh uv  . 


' IT  Seciete  de  Eaudot 
Weade  etDorvMers 


A ’ r 't/t  i l v///<  'A  ible 


1 #1 

les  MamH 


laMe 


fylSSIONitu  V.  Loinbarci  Jf.‘ 
k 011  sont  rassembtes 
1 les  Galibis,  Arouas , 
et  autres  Indiens . 


le  Connetable 


Le prenuer  ttabhsse/nent  des  Francois  a Cayenne /ut /a/t  en  sbjS 
7/fut  reneurelle  en  s£f3  et  idyz  abandomte  en  st£j  4 

L es  Tfellandots  sjy  habituerent  ensuite 
Les  Enanyots  la  reprirent  seus,  ff 'de  la  .Barre  en  s 064 

JElle/ut prise par  lesdtnalcns  en/6'07  reprtse par  les  Trance is  dans  la  meine  anne  'e 
Les  Jfo llandois  s en  e/nparerent  en  eoya 

den  ^ td'/e  ffanec/url  d TJtrees  Ir  repr/t  en  /6/ro\ 

Et  depuis  ce  tems  Id  les  Trancois  l ont possedee  Sans  Interruption 


La  }>d/e  de  Cdienne  est 
VXN  h 4 depres s£ nunutes  y 

\ de l^titiidc  Septe/itrionale, 

f I \ \ q ^ deyres  jo  ininutes 

le  ]N  ord  eo/nme  on  l etabdtiey  de  l.oii^it  ude  l eeidentale 

dt/bfere  considerable/ne/it dune  Carte,  ff  <SU'  du af enden  de  /ans 

donten  afhitquelyue  usaye  Cu/eant /'Observation 

peur  la  ec/nposition  de  cette  cy,  </  *t/iee par  Idteadenue 

etsun'antliquel/e/esprincipau+v  airs  de  vent  Sciences . 

seroie/it paralleles  ausebordt  de  ta presente  ca/  < * 

4.V///X/*  vA  jw//  oorvur  »4*  / izurt'e 


V O Y A G E 


DU  CHEVALIER 


DES  M.*;* 

EN  GUINEE, 


AUX  ISLES  VOISINES, 


ET  A CAYENNE. 


TRO  IS  IE'  ME  PARTIE. 


CHAPITRE  PRE’MIER. 

Route  du  Chevalier  des  M.  ***  depuis  la 
rade  de  Juda  jitfqu'a  PI  sic  du  Prince . 
Defcription  de  cette  Isle  , de  cellc  de 
Saint  Tbouie  & d' Annobon. 

BA  Guerre  Äoit  tres-vive  entre  1 es 
Rois  de  Juda  & d’Ardres  ; eile 
avoit  rompu  le  commerce  de  teile 
mani^re,  qu’on  ne  trouvoit  point 


/ 


Tome  II L 


A 


d’el- 


% V O r A G E s 

d’efclaves  ä traiter  ä Juda  ; parce  que  le 
Roi  d’Ardres,  für  1 es  tcrrcs  duquel  il  fauc 
de  ndceffitd  que  paflent  les  Marchands  qui 
viennent  ä Juda  , avoit  fermd  touces  les  a- 
venues  de  ce  Royaume  : deforte  qu’en  qua- 
tre  mois  de  tems  que  le  vaifleau  du  Cheva- 
lier Des  Marchais  demeura  en  rade  , ii  ne 
puc  le  chargcr  que  de  cent  trente-huir  ca- 
ptifs  : entre  lefquels  il  y en  avoic  vingt- 
trois  qu’ii  avoit  enlevdd’un  Interlope  Fran- 
cois, dont  il  s’dtoit  rendu  maitre,  6c  qu’ii 
avoic  confifqud  au  profic  de  la  Compagnie. 

Ii  mit  ä la  voile  de  la  rade  de  Juaa  le 
vendredv  cinquidme  May  17 ay.  für  les  fix 
heures  uu  matin  , & prit  la  route  de  l’Iile 
du  Prince  , oü  il  falloit  qu’ii  allät  ncceflai* 
rement  pour  faire  l’eau  , le  bois  6c  les  vi- 
vres  dont  ii  nvoit  befoinpourallerä  Cayen- 
ne , oü  il  avoit  ordre  d’aller  porter  les  ef- 
claves  dont  il  etoit  chargd. 

Nous  avons  remarque7  cy-devant  qu’on 
ne  peut  pas  faire  de  bois  ä Juda  , parce 
que  les  N6gres  regardent  les  arbres  eornme 
des  efpeces  de  Divinitez.  L’eau  qu’on  y 
embarque  eft  faumatre  , 6c  fe  fait  avec  de 
grandes  peines  6c  des  frais  confiderables  5 
6c  les  vivres  6c  rafraichifTemens  font  rares 
& fort  eher s. 

Sous  le  nom  de  RafraichifTemens  on  en- 
tend  les  viandes  fraiches  que  Fon  peut  con- 
ferver  dans  un  vaifleau  , comme  les  Co- 
chons,  les  Moutons,  lesCabrits,  lesPou- 
lcs  , les  Volailies  d’Inde  6c  les  Canards. 
Toutes  ces  chofo  font  cnabondancc  ä l’Ifle 


en  Giune’e  et  a Cayenne*  % 

du  Princc,  ä Saint  Thome  & a Annobon. 

On  trouve  auÜi  dans  ces  trois  Illcs  des  Ci- 
trons , des  Oranges  , des  Bannanes  6c  au- 
rres  fruits , des  confitures  & du  i ucre  bruc, 
ou  prelque  blanc  : car  ies  habitans  de  ccs 
Illes  qui  Tont  Portugals  , Mulätres  & Nd- 
gres  , n’ont  pü  julqu’ä  preient  donner  ä 
leurs  fucres  le  degrd  de  blancheur  6c  de 
perfe&ion,  qu?on  ieur  donne  aux  Ifles  de 
PAmerique  , de  Mad6re  6i  des  Canaries. 

L’Ille  de  Saint  Thome  ou  Saint  Thomas,  ifle  Saint 
qu’il  ne  faut  pas  confondre  avec  celle  de  Thomc,  , 
Saint  Thomas  une  des  Vierges  ä l’Amdri- 
que,  fut  ddcouverte  le  jour  de  la  feile  de 
cet  Aputre  21.  de  Decembre  en  1495-  par 
les  Portugals,  lorfqu’ils  cherchoicntlcche- 
min  des  Indes.  Elle  eil  lbus  i’Equateur  : 

011  prdtend  que  la  ligne  Equinocliale  paile 
lur  l’Eglife  Cathddrale.  Elle  dl  eloignec 
du  Cap  Sainte  Claire  danste  continentd'A- 
frique  d’environ  cinquante  lieues  , & de 
trente-cinq  ou  environ  de  celui  de  Lopo 
Gonzales.  Elle  eft  prelque  ronde  : 011  lui 
donne  pres  de  quarante  lieues  de  circonfe- 
rence.  Sa  ville  capitale  le  nomme  S.Tho-  ranoafan, 
me,  6c  plus  commundment  Panoalan.  Eile 
a un  chäteau  environnd  de  quatre  baftions.  s.  Thora? 
Outre  cette  ville,  il  y a plufieurs  villages  * 
repandus  dans  l’Ille , 6c  luivant  le  raport 
des  gens  du  pays  pres  de  quatre  eens  mou- 
lins  ä liiere  ; 6c  environ  iept  eens  famiiles 
de  Portugals  blancs , ou  Mulätres , c’ell- 
ä dire  nez  d’un  Portugals  & d’une  N6gref- 
& > ou  noke.  Les  Mulätres  6poulcntiöu» 

A z vent 


4 VOYAGES 

vent  des  N6grefles  , & produifent  ä la  fin 
des  enfans,  qui  , quoique  noirs  comme  da 
charbon  , ne  laiflenc  pas  de  le  dire  Portu- 
gals : 6c  en  cette  qualitd  ils  ionc  Cleves  aux 
charges  Eccldfiaftiqucs,  Politiques,  6c  Mi- 
litaircs , 6c  font  regardds  comme  Fidalgues, 
c’eft  ä-dire  Nobles  , ou  Gcntilshommes. 
Prefque  tont  le  clerge  de  la  Cath6drale  6- 
toit  de  cette  couleur  : L’Eveque  etoitpref- 
que  le  fcul  Pretre  blanc  qu’il  y eut  dans 
l’Ifle  , quand  le  Chevalier  des  Marchais  y 
pafla  dans  le  voyage  quiprdedda  celuidont 
je  donne  ici  le  journal. 

II  y a un  tresgrand  nombre  de  N6grcs 
efclavcs  dans  cette  Ille  : ils  font  baptiiez  , 
6c  portent  tous  un  chapelet  au  col  ; c’eft 
ia  principale  pidee  de  leur  Chriftianifme  : 
car  ils  lont  d’une  ignoranceextrSme  für  les 
points  de  la  Religion,  6c  d’ailleurscorrom- 
pus  de  toutes  les  manteres  ; cependant  ils 
vivent  tres-long-tems.  Un  homme  de  cet- 
te couleur  y eft  encore  jeune  ä foixante  & 
dix  ans  : Le  terme  ordinaire  de  leur  vie  eft 
de  cent  ä fix-vingc  ans  , pendant  que  les 
blancs  , möme  les  plus  forts , ne  vivent 
pour  le  plus  que  cinquante  ä foixante 
ans. 

d Ce  n’eft  pas  un  pays  propre  aux  Euro- 
pdens  , ni  meme  aux  Portugais.  La  cha- 
leur  y eft  extreme  6c  continuelle  durant 
touc  le  cours  de  Pannee  : Elle  fait  dlever 
des  vapeurs  qui  s’dpailillent  6c  qui  fe  putri- 
fient  de  manidre,  que  l’air  qui  en  eft  infec- 
te  produic  dans  les  corps  des  hommesdeux 


en  Guinea  et  a Catenni.  <y 

maladies  prefque  continuelles,  ou  dumoins 
periodiques , dont  les  Natureis  du  pays  ne 
lont  pas  plus  dxempts  que  les  autres,  mais 
qui  ibnt  moins  violentes  & de  moindre 
duree. 

La  premiere  de  ces  mala  dies  ert:  une  fid-  Maiadics 
vre  tres- violente  , pr£cddt*e  d’un  froid  ex-  * ' s-  , 
treme  & d’un  trembiement  extraordinaire:  *omc# 

Eile  arrive  aux  Natureis  du  pays  rdgl&nem 
tous  les  huit  ou  dix  jours,  mais  eile  ne  leur 
dure  que  quelques  heurcs  , au  licu  que  les 
Etrangers  en  font  tourment£s  pendant  vingc 
ou  trente  jours  , & qu’il  faut  etre  d’un 
temp&ament  extremement  fort  pour  n’cn 
etre  pas  empörte  avant  que  les  violcns  ac- 
ecs  foient  finis  $ & fouvent  entre  le  qua- 
trieme  & le  feptieme  jour. 

La  fecoiule  maladie  s’appelle  cn  Portu- 
gais  B'itios  de  Cu.  C’eft  un  uledre  qui  viene 
au  fondement , qui  caufe  des  doulcurs  ai- 
gues  avec  fievre  & tranfporc  au  Ccrveau. 

Cette  maladie  emportoit  cn  trois  ou  quatre 
jours  ceux  qui  en  ctoient  attaquez,  & cor- 
rompoit  li  promptement  lefang  de  leschairs 
de  tout  le  corps  , qu’il  tomboit  cn  pourri- 
ture , avant  que  le  malade  eütrendul’efprir. 

On  a cru  pendant  long-tems  qu’elle  venoic 
d’une  diflolution  totale  de  la  mafle  du  fang, 
ou  d’une  entere  coagulation.  De  quelque 
principe  qu’elle  vint,  eile produifoit  les  md- 
mes  eftets.  Elle  eft  au  Br^fil  depuis  bien 
des  anndes  : eile  eft  paffde  du  Br^fil  aux 
Ifles  de  l’Amcrique  & de  lä  ä la  Terre 
ferme.  On  Pa  nommee  aux  Kies  Erancoi- 
A 5 (C3 


5 V O Y A G E S 

fes  le  Mal  de  Siam  , parce  qu’elle  y fut  a- 
porteepar  Ievaifl'eau  du  Roi,  nommd  l’O- 
riflame  , qui  revenanc  de  Siam  apres  notre 
ddroute  dans  ce  pays  la  , avoic  ete  obiige 
de  relächer  au  Brelil  , oü  il  fe  chargea  de 
cette  mauvaife  drogue  qu’il  apporta  ä la 
Martinique.  On  l’a  nomm£e  mal  de  Siam 
ä caufe  du  lieu  d’oü  le  vaifleau  etoit  parti. 
On  auroit  du  la  nommer  Mal  du  Br£lil , & 
plus  proprement  Mal  de  S.  Thome,  puif- 
qu’il  en  vient  originairement.  On  ne  peut 
s’imaginer  les  defordres  qu’il  a fait  aux  Ifles 

6 für  les  cotes  de  la  Terre  ferme  de  la 
nouvelle  Efpagne,  & combien  il  a empör- 
te de  milliers  de  pcrfonnes. 

Les  habitans  du  Brcfil  & ceux  de  S * 
Thom£  s’en  mettent  ä prüfen t peu  en  pei- 
ne  , depuis  que  le  hazard  ou  l’dtude  des 
M^decins  a trouve  un  rem£de  fplcifique 
& prompt  pour  fa  gwerifon.  Il  finflic  de 
R^mcde  donner  au  malade  force  lavemens  de  D(5- 
»ourifiquc  co^i°n  de  cafle  avec  moitie  de  jus  de  Ci- 
«naladk#ttC  tron  > & de  niettre  des  quartiers  de  citron 
en  fupofitoire  dans  le  fondement  & les  re- 
nouveller  le  plus  fouvent  qu’il  eft  poflible. 
Ce  remede  fimple  & faciie  eteint  le  mou- 
vement  violent  du  lang  , qui  en  caufe  la 
coagulation  ou  la  diflolvtion,  felon  ietem- 
pdrament  du  fujet  qui  eft  attaqud  , & gu<5- 
rit  le  malade  en  peu  demomens.  Nos  com- 
patriotes  des  llles  auroient  le  meme  avan- 
tage  , fi  les  Medccins  qui  les  traitent  ju- 
geoient  a propos  de  s’en  fervir.  J*ai  eu 
ioin  de  le  mander  ä mes  amis , je  ne  fcais 

pas 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  ? 

pas  s’ils  s’en  feront  1er vis  : car  commc  cet- 
re  maladie  fair  des  trdves  alles  longues  avec 
le  pays  , & que  quand  eile  recommence  ä 
fe  faire  fentir  , eile  a fouvenc  des  iimptö- 
nies  nouveaux  , on  oublie  pendant  ces  in- 
tervalles  les  remddcs  qu’on  a propofds, 
on  en  revient  aox  rdgles  ordinaires  de  la 
Mddecine  , qui  fe  trouvent  pour  l’ordinai - 
re  peu  propres  ä gu£rir  ces  maux  , qui 
femblenc  attach^s  a des  climats  que  les 
Auteurs  de  la  M&tecinc  n’ont  pas  con- 
nus. 

Les  manx  Ven^ricfts  & l’hidropifiefonc  WaUX 
des  maladies  trcs-communes  ä S.  Thome.  vcncricns, 
On  guerit  celie-ci  en  faiiant  avaller  au  ma-  & Hidio- 
lade  de  l’huiie  de  Cocos  nvec  le  fuc  d’une  l> 
herbe  dont  les  N£gres  font  11  n myftere  , 
qu’il  n’a  pas  encorc  6:6  poflible  de  pdne- 
trer.  Ils  font  aufli  de  frequentes  onäions 
& friöions  avec  ce  meine  rem£de  für  le 
corps  du  malade.  On  pourroit  croire  que 
ce  mal  qui  eft  pour  l’ordinaire  11  ne  fuite 
des  grandes  fievres , vienc  de  l’abondance 
d'eau  que  l’on  permet  aux  malades  de  hoi- 
re  dans  J’ardeur  de  la  ii6v re.  Les  mdde- 
cins  de  ce  Pays-lä  lönt'bien  oppofez  ä 
ceux  de  l’ancienne  Rome  , qui  ne  permet- 
toient  pas  ä leurs  patiens  de  boire  , tanc 
qa’ils  fentoienc  la  moindre  agitation  dans 
icur  poulx. 

Les  Negres  qui  ont  le  mal  Wndrien  s’en 
gudrillent  ä prelent  par  la  falivation  cau- 
lce  par  le  mercure.  Ils  avoient  felon  les; 
apparences  d’autres  remddjs  avant  que 
A 4 lei 


£ VOYAGES 

les  Europeens  leur  cufient  enfeignd  celui- 
ci. 

Mais  il  eil  inutile  auxBlancs  , quand  ils 
ont  gagnd  ce  mal  par  la  debauche  avec  les 
femmes  noires  : c’eft  pour  eux  u n poifon 
contre  lequel  il  n’y  a point  de  remede. 
Tout  ce  qu’il  y a pour  eux  d’avantageux , 
eft  qu'il  ne  les  fait  point  languir.  11s  tom- 
bent  dans  des  foiblefles  fi  grandes  , & dans 
un  dpuilemeinfiextraordinaire,  qu’ilsmeu- 
rent  fouvent  dans  les  vingt-quatre  heures: 
ou  s’ils  Ibnt  d’un  tempdrammcnt  extreme- 
ment  robufte  , ils  portent  le  mal  quelques 
jours,  & meurent  ä la  fin,  fans  qu’on  ait 
pü  trouver  juiqu’ä  prdfent  le  moyen  derc- 
tablir  leurs  forces. 

Les  mois  les  plus  dangereux  pour  les 
Europdens,  Tont  ceux  de  Ddcembre,  Jan- 
vier  , & Fevrier.  La  chalcur  s’y  faic  fen- 
tir  d’une  manidre  cruelle  , & quoique  les 
jours  qui  lont  toujours  dgaux  aux  nuits  , 
iemblent  devoir  etrefuivis  de  nuits  fraiches, 
ä caufe  de  l’abfence  duSoIeil  , & comme 
il  arrne  conftamment  aux  llles  de  l’Amd- 
rique , & meme  ä Cayenne  qui  n’eft  qu’ä 
cinq  ddgrez  de  l’Equateur  , les  Terres  de 
S.  Thome  Tont  fi  pdndtrdcs  de  l’ardeur  du 
Soleil,  qu’elles  femblent  mSme  pendant  la 
nuit  dtre  des  fournaifes  ardentes.  11  fauc 
pendant  ces  trois  mois  ,que  les  Europdens 
le  cachent  Ibus  Terre  : hcureux  qui  peut 
trouver  des  antres  & des  cavernes  donc 
l’ouverture  foit  au  Sud-Oueft,  ou  au  Sud- 
Eft  : ils  y refpirent  un  air  un  peu  moins 

brülant 


Etf  Goine’e  et  a Cayenne  £> 

brülant  qui  les  empeche  de  mourir  , mais 
qui  ne  les  empeche  pas  d’6trefi  foiblesqu’ä 
peine  peuvent  ils  fe  tenir  debout.  lls  Tone 
pendant  ces  temsfächeux  incapables  detout 
travail  6c  de  toutes  affaires. 

Le  reffe  de  Pann6e  eft  un  peu  plus  fu- 
porcable  a ceux  qui  font  nez  dans  le  pays, 
ou  qui  y fonc  accoutumez  parune  demeure 
de  quelques  anndes  : car  il  n’en  faut  pas 
moins  pour  s’y  faire.  Encore  a-t-on  re- 
marqu£  que  les  jeunes  gens  qui  y viennent 
avant  d’avoir  toute  leur  croiflance , demcu- 
reut  en  Petat  qu’ils  y font  venus , tanscroi- 
tre  davantage  , cn  actendant  que  la  mort 
les  vienne  moiffonner. 

Les  mois  de  Juin,  Juillet  6c  Aouft  font 
les  meilleurs  6c  les  plus  fains  de  Pannee. 

Les  vents  de  Sud-Eft  6c  de  Sud-Oueft  qui 
viennent  de  la  grande  Terre,  rafraichilfenc 
l’air , le  purifient  , & rendent  aux  Euro- 
päern la  force , la  vigueur  6c  la  fant6 , que 
les  mois  deDdcembre,  Janvier , 6cFdvrier 
leur  avoient  ötees.  Mais  afin  que  la  mort  Mauvaifc 
6c  les  maladies  n’y  perdent  rien  , ces  mois  fotfon 
font  les  ennemis  des  Natureis  dupays , qui  FTour  ^ 
etant  maigres  6c  decharnez  ne  peuvent  re-,ju  payS| 
fifter  ä Pair  frais  que  Pon  refpire  alors , 6c 
qui  ne  s’accommodent  que  d’un  air  dpais  9, 
humide  6c  brulant. 

L’lfte  de  S.  Thomd  , ainfi  que  tous  lesLcsqtmre 
nutres  pays  qui  font  fituez  fous  la  ligne  , faifons  de 
a deux  hyversöc  deux  eftez.  Quand  je  disl>imncc* 
deux  hyvers  , il  ne  faut  pas  s’imaginer 
qu’on  y yoye  des  glaces  ou  des  neiges : on 
A 5 ne 


lo  Vor  A G E s 

ne  connoit  point  ces  chofes  fous  la  ligne  r 
ni  entre  les  Tropiques.  Cts  hyvers  necon- 
fiftent  qu’en  pluyes  , qui  tombent  en  trcs- 
grande  abondance  aux  Equinoxes  du  Prin- 
temps  & de  I’Automne,  c’eft-ä  dirc  älafin 
des  mois  de  Mars  & de  Sepcembre  , lorf- 
que  lc  Soleil  fe  trouve  perpendiculairement 
für  cette  Ille  ä Midi  , & qu’il  n’y  fait  au- 
cunc  ombrc.  II  attire  alors  de  la  mer  une  * 
plus  grande  quantite  de  vapeurs  parfacha- 
leur  excefiive  ; & ces  vapeurs  fe  changent 
cn  pluyes.  Ces  tems  font  les  plus  frais  de 
toute  l’annde  , parce  qu’elles  brifent  les 
rayons  du  Solei!  , & les  empöchent  d’agir 
für  la  Terre  aufli  vivement  qu’ils  feroient, 
s’ils  n’&oient  point  interrompus. 

Les  pluyes  tombent  depuis  la  finde  Dd- 
cembre  jufques  vers  la  fin  de  Mars;  &r  de- 
puis la  fin  de  Juin  jufques  vers  la  fin  de 
Septembre.  Voila  ce  qui  compofe  leurs 
deux  hyvers  & leurs  deux  eftez  : car  il  ne 
faut  parier  ni  de  primtems  ni  d’automne. 
Et  voila  les  caufes  de  l’intemperie  de  Pair, 
qui  devient  fi  contraire  aux  Blancs  rdfidens 
dans  le  pays , & ä ceux  qui  y abordent  , 
que  c’eft  une  efpece  de  miracle  quand  ces 
derniers  n’y  laillenc  pas  leurs  os,  & quand 
les  premiers  y peuvent  trainer  une  vie  lan- 
guiilante  iufqu’a  cinquante  ou  foixante  ans 
au  plus. 

On  pretend  qu’il  y a au  centre  de  Plfte 
une  haute  montagne,  comme  le  PicdeT£- 
ndrifie  toujours  couverte  de  neiges.  Ce 
fcroitun  foulagement  pour  ces  pauvres  ha- 

bicans 


EN  GüINE’E  E7  A CaVENNE,  xt 

Bitans  nltercz,  & prefque  rotispar  le  foleilr 
inais  il  faut  aller  iur  les  lieux  , pour jouir 
de  ce  foulagement  s & ln  chofe  n’eft  pas  tou~ 
Jours  pratiquable. 

C’eft  de  ce  Pic  que  fortent  les  ruifleaux 
qui  arrofenc  l’Ifle.  Ils  fonc  en  grand  nom- 
bre,  & il  y en  a de  fi  confiddrables  , que 
les  Portugals  ont  donn£  ä quelques-uns  le 
nom  de  rivi^res.  Quoi  qu’ii  s’en  faille  in- 
finiment  qu’ils  approchent  de  la  Seine  ou 
de  la  Loire  , ils  font  d’une  tres-grande  uti- 
litd.  On  lesacoupezen  plufieurs  branchcs 
qui  rendent  aux  Terres  la  fertilite  que  la 
chaleur  cxccflive  leur  ötcroit  entierement 
(ans  leur  fecours. 

II  y a peu  de  terres  plus  fertiles  que  cel- 
les-lä.  Les  Cannes  de  fucres  y viennenten 
perfedion  : dies  fonttres  fucr^es , &mcu- 
riffent  trop.  C’eft  ä mon  avis  ce  qui  em- 
peche  que  le  fucre  qui  en  vient  ne  le  puri- 
fie  pas  aflez  en  le  cuifanc , pour  pouvoir 
ctre  bien  blanchi.  Cet  inconvenient  arrive 
quelqucfois  dans  nos  Kies  de  PAmerique. 
J’ai  marque  le  remede  qu’on  y doit  appor- 
ter  dans  le  troifidme  Tome  de  mon  voyage 
aux  Kies,  auquel  le  Ledern*  pourra  avoir 
recours. 

Les  lbgumes  de  toute  efpece  y viennent 
en  perfedion.  Le  mahis , le  mil  , le  ma~ 
nioc,  les  melons,  les  patates,  les  ftgues  * 
Iesbannanes,  lesdattes,  Iescocos,  lesoran- 
ges & les  citrons  y font  en  abondance.  Les 
moutons  & les  cabrits  y font  excellens.  Lc 
bceuf  y eil  plus  pctic  qu’en  Europe  , & 

^ A 6 n’eft 


I i V 0 Y A G E 5 

n’eft  pas  fi  gras.  On  y dlcve  une  quantite 
prodigieufe  de  cochons  > on  leur  donne  les 
Cannes  qui  ont  paffd  au  moulin  , 6c  lcs  e- 
cumes  du  facre.  Cette  nourriture  les  en- 
graifle  , 6c  rend  leur  chair  extrdmcment 
ddiicate  , tendre , 6c  d’une  tres  facile  di- 
geflion. 

On  peut  croire,  fans  que  je  le  dife,  que 
les  volailles  y multiplient  infinimeiit : dies 
font  trcs-bonncs.  Les  lapins  qu’on  y a ap- 
portez  de  Portugal  y ont  auflieurdmemenc 
multipliez  , & ont  un  fumet  admirable. 
C’eft  dommage  qu’il  y ait  tant  de  chofes 
pcur  la  vie  6c  pour  la  bonne  chdre  , 6c 
qu’on  n’öfe  prelque  s’en  fcrvir  : car  la  dc- 
licatefle  des  viandes  6c  desfruitsexdtel’ap- 
petit  s & pour  peu  qu’on  s’abandonne,  on 
paye  chdrement  les  plaifirs  de  la  bouche. 
Tout  le  monde  fgait  que  les  Portugals  fonc 
fort  fobres : par vertu,  parrailon,  parne- 
ccflitd  , on  ne  peut  gudre^  leur  rien  re- 
procher  für  cet  articlc.  11  feroit  ä fouhai- 
tcr  qu’ils  fuflenc  aufli  fobres  d’un  autre 
cötd;  peut*6tre  qu’ils  fe  moequeroient  de 
l’intemperie  du  climat  : c’eft:  a leurs  Pre- 
dicateurs  piutöt  qu’ä  leurs  Medecins  ä leur 
faire  entendre  railbnlä-deflus,  comme  c’efc 
aux  Capitaines  des  vaifleaux  qui  y mouil- 
lent,  ä veiller  bien  exaäement  für  leurs  d- 
quipages  , s’ils  veulenc  en  conferver  fuffi- 
famment  ^our  conduire  leurs  bäcimens  aux 
lieux  de  leur  deftination. 

On  dit  qu’on  y a voulu  ferner  du  fro* 
naent>  onajoute  qu’il  y croifloit  en  perfec- 

tion 


EN  GüiNE’E  ET  A CAfENNE*  1J 

fion  : c’eft-ä  dire  qu’il  jettoit  des  pailles 
6c  des  dpis  d’une  grandeur  extraordinairc; 
mais  quc  ces  cpis  dtoient  vuides  pour  la 
pluparc,  6c  les  autres  n’avoient  qu’un  tres- 
petit  nombre  de  grains.  Je  m’dtonne  que 
des  gens  aufli  eclairds  que  les  Portugals 
n’ayent  pas  compris  que  des  grains  femcz 
dans  nne  Terre  qui  leur  efb  aufli  dtrangd- 
re,  que  le  climat  lcur  eft  nouveau  , onc 
beloin  de  quelque  tems  pour  s’y  accoütu- 
mer  6c  s’y  naturalifer , & que  pour  y par- 
venir  ii  n’y  a qu’ä  ferner  le  peu  de  grains 
qui  font  nez  dans  le  pays  , 6c  on  verra 
qu’ils  en  raporteront  bien  davantage  , 6c 
ces  feconds  donneront  des  moiflöns  des 
plus  abondantes.  II  ne  faut  pas  s’imaginer 
qu’ii  faiile  un  long  elpace  de  tems  , pour 
faire  ces  expdriences  > ii  ne  faut  tout  aa 
plus  qu’une  annde  , parce  que  les  grains 
ecant  fernes  , ils  n’ont  befoin  tout  au  plus 
que  de  quatre  mois  pour  germer  , poulTer 
de  meurir.  C’eft  un  avantage  fi  confidera- 
bie  , que  je  m’dtonne  qu’on  ne  s’applique 
pas  ä la  culture  du  froment  6c  des  autres 
grains , dans  des  pays  aufli  ebauds  & aufli 
humides  que  i’Ifle  S.  Thome , 6c  les  au- 
tres Ifles  qui  font  dans  une  pareille  fitua- 
tion. 

Les  habitans  de  S.  Thomd  font  quelquc- 
fois  fort  incommodez  des  fourmis  & des  rats* 
Ces  mdmes  incommoditez  fe  trouvent  dans 
la  Terre  ferme  6c  dans  les  Ifles  de  i’Amd- 
rique.  On  vient  plus  aifdment  ä bout  des 
zats  que  des  fourmis : mais  ee  lont  des  mau x 
A 7 paf- 


14  V 0 Y A d E $ 

paflagers  auxquelson  retr.^dic  avcc  un  peu 
d’attention , & beaucoup  de  patience. 

Les  premiers  Portugals  qui  s’dtablirenc 
äS.  Thome  pay£rent  chdrement  leur  bien- 
venue  : ils  y moururent  tous  en  tres  - peu 
de  tems , (ans  que  cela  degoütät  le  Roi  de 
Portugal  d*y  envoyer  de  nouvelles  colo- 
nies.  La  prdcaution  que  l’on  pric  pourles 
conferver,  fut  ifc  les  faire  denieurcr  quel- 
que  temps  ä la  mine,  & autrcs  lieux  de  la 
cote  de  Guinde,  oü  ils  avoienc  des  dtablif- 
femens  , afin  de  les  accoutumer  peu  a peu 
ä ce  climat  brülant  & humide,  & parcon- 
fdquent  trcs-mal  fain.  On  fe  trouva  bien 
de  cette  prdcaution  , & quoique  la  morc 
fafle  encore  ä prdentde  copieufes  moiflons 
des  Europ^ens  qui  viennent  habiter  eette  Ifle, 
on  pourroic  croire  que  le  libertinage  aide 
puidamment  au  naauvais  air  & ä la  chaleur 
extrdme  ä depeupler  ce  pays  d’habitans 
touc  ä-faicßlancs  & Europdens  : car,  com- 
me  nous  avons  remarque  cy-devanc  , les 
Mul  a tres  6c  les  Negres  y vivent  tres  long- 
tems. 

Les  Negres  efclaves  qui  font  employca 
aux  plus  rüdes  travaux  de  la  terre  & des 
iucreries,  travaillent  cinq  jours  pour  leurs 
maitres ; & ont  pour  eux  le  fixi6ne.  Ils 
i’employent  ä travaiiler  pour  cux  5 & ce 
travail  doit  les  entretenir  & les  nourrir  eux 
& leurs  enfans  qui  ne  font  pas  en  dtat  de 
travaiiler.  C’eft  ä eux  ä bien  employer  ce 
jour  : car  ils  n’ont  rien  a efpdrer  de  leurs 
maitres,  qui  ionc durs,  fiers , inexorablcs. 


zn  Guinl’e  et  a Cayenne.  iy 

& les  prdmiers  hommes  du  inonde  pour 
manier  le  fouet  & le  bäton , & rdduire  par 
Ics  chäcimens  lcs  efclaves  lcs  plus  rebetes, 

& lcs  moins  portez  au  travail. 

La  Ville  de  Panoafan  eft  grande  : on  lui 
donne  plus  d’une  demie  lieue  de  Circuit  , 
quoiqu’elle  ne  renferme  qu’environ  cinq 
ccns  maifons  , & trois  ou  quatre  Eglifes. 

Les  maifons  font  toutes  ä deux  (ftages  : el- 
les  font  bätics  d’un  bois  blanc  quicroitdans 
l’Ifle  que  i’on  dit  ötre  aufli  fort  &auffibon 
que  le  chefne  d’Europe.  Le  devant  & le  Maifon z 
derriere  des  maifons  , les  f^parations  des  de  bois* 
apaftemens , & meme  lcs  toits  font  compo- 
lez  de  planches  de  ce  möme  bois,  bienen- 
caftr^es  les  unes  dans  lcs  autres  , & for- 
tement clouees  lur  les  potcaux  & autres  pi<£- 
ces  de  Paflemblage.  Elles  doivent  ecre 
bien  fujettes  au  feu;  & fi  eiles  etoient  plus 
proches  les  unes  des  autres  qu’ellcs  ne  font, 
le  feu  y feroit  des  d^gats  confid£rab!es  : 
car  comment  arröter  un  incendie  dans  une 
foreft  de  bois  fec  , comme  on  peut  confi- 
derer  cette  ville? 

D’ailleurs  la  chaleur  doit  etre  infuppor- 
tnble  dans  ces  maifons  : leur  matidre  eft 
bientöt  pdn^trde  par  l’ardeur  duSoleil : ei- 
le s’y  trouve  renfermde  fans  que  la  lon- 
gueur  des  nuits  y puiffe  apportcr  une  di- 
minution  confid£rable  ; de  (orte  que  ceux 
qui  y font  renfermez  font  toujours  dans  un 
poefle  ardent.  Que  peut-on  attendred’une 
fituation  pareille  , qu’une  effervefcence  & 
un  mouvement  violent  dans  le  fang,  & dans 

k3 


t6  V O Y A G E S 

les  humeurs,  qui  doic  produire  desmaladies- 
trcs-dangereufes. 

II  n’y  a dans  toute  rille  que  la  maifon 
cu  le  palais  du  Gouverneur  qui  ioic  bätie 
de  pierres,  & trois  ou  quatre  autres.  Eft- 
ce  le  defaut  de  pierres?  Nous  allons  voir 
qu’ii  y en  a.  Mais  quand  la  pierre  yman- 
queroic  abfolument,  n’y  a-c-il  pas  de  la  ccr- 
re  propre  ä faire  des  briques.  C’efl  ce  qu’on 
ne  peuc  nier  : or  ces  briques  , telles  qu’on 
les  voudra  iuppofer,  feroientdes  murs  bien 
meilleurs,  & plus  propres  ä r^fifter  äl’im- 
preffion  de  la  chaleur  & aux  accidens  du 
feu,  que  les  planches&lespoteauxdebois. 
De  plus  li  on  peuc  faire  des  briques  , on 
peuc  faire  des  cuiles  , 6c  couvrir  les  mai- 
ions  d’une  manidre  a refitler  davantage  au 
iöleil  & aux  pluyes  : car  les  planches  dont 
on  couvre  ces  maifons  doivenc  fe  ddjetcer  , 
fe  fendre,  le  fdparcr  pendanc  les  faifonsfd- 
chesj  & avanc  que  les  pluyes  les  ayenc  faic 
enfler  & les  ayent  remifes  dans  leur  prä- 
mier ecacj  n’eft  il  pas  vrai  de  dire  que  les 
gens  qui  fonc  dans  ces  maifons  y fonrä  peu 
de  chofes  pres  comme  s’ils  etoienc  dans  la 
rue,  & que  leurs  meubles,  leurs  marchan- 
difes , & leurs  provifions  onc  beaucoup  a 
foutfrir  , fur-touc  dans  le  commencemenc 
des  pluyes,  6c  jufqu’äce  que  les eaux ayenc 
aflez  hume&d  les  planches  pour  les  re- 
joindre? 

Mais  on  jouit  plus  aifdment  du  venc  & 
de  la  fraicheur  qu’il  produic,  dans  des  mai- 
fom  de  bois , que  dans  des  maifons  de  pier- 
re: 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  17 

re  : C’eft  une  erreur  5 on  raifonnoit  de 
meine  aux  Ifles  de  l’Am^rique  lorfque  j’y 
arrivai  : On  avoic  commence  ä raifonner 
plus  ju(le  quand  j’en  partis  au  boutdedou- 
ze  a treize  ans.  On  bätifl'oic  de  pierre  s 6c 
on  s’en  trouvoit  tres-bien.  Peut-6tre  que 
lc  tremblement  de  terre  de  l’annde  palf<£e 
1728.  leur  aura  fait  peur  , 6c  les  aura  feit 
retourner  ä leur  ancienne  manidre  de  bätir 
de  bois  s comme  fi  les  fecoulfes  de  la  terre 
refpedoient  plus  les  batimens  de  bois , que 
ceux  de  maqonnerie  , quand  ils  font  bien 
liez  6c  bien  faits.  La  terre  tremble  fouvent 
cn  Italie,  cn  Sicile,  6c  dansleLevant  On 
voit  des  villes  bouleverfdes  de  fondencom- 
ble : on  reidve  des  maifons , 6c  on  y habite 
comme  auparavant,  en  attendant  qu’unau- 
tre  tremblement  les  renverfe  : mais  on  n’a 
garde  de  fe  priver  des  avantages  dont  on 
jou'it  dans  de  bons  batimens  de  terre  6c  de 
s’expofer  aux  inconv£niens  continuels  qu’il 
y a dans  des  maifons  de  bois.  Quefcroient 
les  architedes  6c  les  macons , fi  les  maifons 
duroienc  toüjours  ? 

^ La  Ville  de  Panoafan  n’dtoit  fermee  que  Defciip^ 
d’un  rctranchement  de  palillades  avec  untiondeia* 
folfd  : Elle  etoit  accompagn^e  d’un  chä-.Yille 
teau  ä peu  prcs  de  mSmc  force  , lorfque  ail0a  ia* 
les  Hollandois  s’en  rendirent  maitres  en 
1599.  Ils  ne  jug^rent  pas  ä propos  de  la 
garder  : ils  la  pill^rent  : ils  firent  dans  PIfle 
un  pillage  gendral  , enlev£rent  tout  ce  qui 
put  entrer  dans  leurs  vaifieaux  , brülerenc 
ie  refte , 6c  fe  retirdrcnc. 


1$  VOYAGES 

Les  Portugals  qui  s’dtoient  fauvez  dans 
les  montagnes  , rcvinrenc  apres  leur  dd- 
part , 6c  avec  lcs  fecours  qui  leur  vinrent 
d’Europe  , 6c  des  lieux  de  la  Cöte  d’Afri- 
que  oü  ils  avoient  des  ctabliffemens,  ilsre- 
rnirent  für  pied  leurs  maifons , leurs  Egli- 
fes  & leurs  fucreries  : 6c  pour  n’ötre  pas 
expofez  une  autrefois  ä un  femblable  mal- 
heur,  ils  environndrentleur villed’un  meil- 
leur  rempart , quoi  qu’il  ne  füc  compofd 
que  de  terre  foutenuepar  des  palifTades.  Ils 
creuferent  aufli  tot , & dlargirent  beaucoup 
leurs  foflez.  Ces  fortifications dtoienc  pour 
le  cöte  qui  regarde  la  terre  : car  celles  du 
cötd  de  la  Mer  furent  faites  de  pierre.  Ils 
bätirent  un  Fort  qu’ils  environnerent  de 
bonnes  Courtines  de  pierre  , avec  quatre 
baftions.  Ces  ouvrages  fe  firent  en  1607. 
6c  pour  les  faire  avec  moins  de  ddpenfe  , 
le  Gouverneur  ordonna  que  perfonnen’en- 
treroit  dans  la  ville,  qu’il  n’eütapportd  une 
pierre  pour  la  conftru&ion  des  ouvrages 
auxquels  il  faifoit  travailler. 

Fort  st.  Le  Fort , auquel  on  a dpnnd  le  nom  de 
scbaftienäS.  Sebaftien  eft  avantageufement  fitud  für 
yanoaidu  une  iangue  de  terre  £troite  au  Nord  de  la 
ville,  qui  la  deffend  6c  quicommande  a la 
ßaye  oü  Pon  peut  mouiller.  Deux  de  fcs 
quatre  baflions  avec  une  demi-June  , qui 
couvre  la  courtine,  occupent  toute  la  lar* 
geur  de  la  langue  de  terre.  Ses  murs  6c 
les  remparts,  qui  font  tous  de  pierre  , onc 
vingt-cinq  pieds  d’dpaifleur.  Onnelepeut 
attaquer  que  par  ce  front  dtoit.  Un  foflfd 


EN  GüINE’fi  ET  A CAYENNE.  ip 

qui  coupe  la  langue  , Pifole  entidrcment. 

Cc  feroic  unc  place  imprcnabledanscepays- 
lä  , ii  eile  dcoit  deffcndue  par  cent  bons 
hommes , qui  euflent  des  vivres , des  pro- 
vifions,  6c  de  la  valeur. 

Elle  rdfifta  cn  effet  en  1610 . aux  efForts  11  eft 
de  PArmde  des  Hollandois,  qui  dtoitcom-  ?tt9C|u« 
mandce  par  PAmiral  Pierre  Verdoes,  qui  ment  pat 
s’etoic  rendu  maitre  de  la  ville  , du  petit  les  Hoiian- 
Fort  qui  eft  daus  la  Baye  oü  eft  le  mouilla-  dois  CB 
ge  orainaire , 6c  de  toute  l’Ifle.  La  bra-l6l0‘ 
voure  du  Gouverneur  Portugals  6c  de  fa 
Garnifon  tut  puillamment  aidde  par  lesnia- 
ladies  dont  nous  avons  parld  cy-devant  , 
qui  en  moins  de  quinze  jours  emportdrenc 
PAmiral  , le  vice-Amiral  , dix  fept  Capi- 
taines  de  vaifteaux  , piufieurs  autres  Offi- 
cicrs,  6c  la  plus  grande  partie  des  troupes 
qu’on  avoit  mifes  ä tcrre  dont  tous  Ies 
Capitaines  perirent , ä la  reierve  d’un  feul : 

6c  tout  le  reite auroiteu  lememe  fort,  s’ils 
le  fuftent  opiniätrd  davantage  ä certe  entre- 
priie.  11  falluc  donc  Pabandonner , 6c  ra- 
mener  comme  on  put  en  Hollande  les  dd- 
bris  de  cette  malheureuie  Flotte. 

Lcs  Portugals  fe  rdtablirent  aprds  le  dd~ 
part  de  leurs  ennemis  , 6c  demeurerent  en 
repos  juiqu’en  1641.  que  les  Hollandois  fi-  NouveH, 
rent  une  nouvellc  tentativepour  s’emparer  t.manvc 
de  ce  mauvais  pays.  Je  ne  fcais  ä quoi  des  Hoi- 
penfoient  ccs  (ages  Republicains  apres  lesland0ls  Cß 
funeites  expdriences  pafldes  , eux  qui  ontl64T* 
tant  de  terres  , 6c  qui  font  fi  bien  etablis 
für  les  Cötcs  de  PAfrique.  L’Amiral  Yol 

qui 


20  V 0 Y A G E S 

qui  commandoit  leur  Flotte  emporta  a la 
vdrit<£  laForterefle,  aprkss’etre  rendumai- 
tre  de  la  ville  & de  tout  le  plat-pays:  mais 
la  maladie  l’emporta  aufli,  & avecluipref- 
que  tous  les  chefs  de  fes  troupes  & de  fa 
Flotte , & un  fi  grand  nombre  de  foldats  & 
de  matelots  , qu’il  en  reftoit  ä peine  pour 
mettre  les  fcntinellcs  , & pour  pouvoir 
fournir  des  matelots  pour  deux  navires  , ce 
qui  les  auroit  oblige  ä abandonner  ou  ä 
brüler  les  autres.  Dans  cette  extremis  ils 
depechdrent  une  barque  longue  au  Brdfil , 
pour  demander  au  Comte  Maurice  de 
Naflau  , qui  y etoit  alors  , les  fecours 
necefiaires , pour  fortir  de  ce  mauvais  en- 
droit. 

La  plüpart  moururent  d’une  fi£vre  ar- 
dente  & putride  , accompagn^e  d’un  mal 
de  tece  fi  violent  qu’ils  devenoient  fols  ou 
comme  enrages : d’ autres  ecoient  tourmen- 
t<5s  de  douleurs  d’entrailles  fi  excefiives  , 
que  les  plus  forts  pouvoient  ä peine  les 
lupporter  juiqu’au  quatri&ne  jour. 

On  attribuoit  ces  maladies  au  commerce 
qu’ils  avoient  eu  avec  les  Neg  reifes  3 a ce 
que  ne  pouvant  fupporter  la  chaleur  ex- 
cellive  du  climat  ils  s’dtoient  baignez  da  ns 
des  ruifleaux  dont  l’eau  eft  toujours  fort 
froides  au  fucre  brut  dont  ils  avoient  mali- 
ge lans  difcrction  , & au  lait  des  noix  de 
cocos,  qui  par  leur  froid  extreme  fait  des 
Lmprellions  tres-dangereufes  dir  les  nerfs  & 
lur  les  in  teil  ins.  On  pourroit  ajoüter  qu’- 
avant  brül£  par  imprudence  la  plupart  des 

maifons , 


EN  GüINE ’£  ET  A CAYENNE.  21 

maifons  , ils  n’avoicnt  que  des  tentes  lege- 
res pour  fe  rctirer  5 ce  qui  n’dtoit  pas  ca-  . 
pable  de  les  mettre  ä couvert  des  ardeurs 
du  Soleil , 6c  de  la  malignit£  des  rofdes  a- 
bondantes  qui  tombent  toutes  les  nuits  , & 
des  vapeurs  putrides  dont  la  terre  eft  cou- 
verte  , quand  le  Soleil  efi:  lur  l’Horifon. 

Depuis  ce  tems-Iä  les  Hollandoisont perdu 
Penvie  de  s’aller  faire  enterrer  dans  cc  dan- 
gereux  pays. 

Si  les  Europ^ens  y pouvoient  vivre  , il 
m&iteroit  bien  qu’on  en  fit  la  conquete  : 
car  il  eil  d’une  fertilitd  extraordinaire.  Le 
terrein  eil  gras  6c  profond.  On  trouvc  des 
terres  noires , d’autres  rougeätres , d’autres 
jaunes,  que  les  roi£es  abondantes  qui  tom- 
bent 6c  les  pluyes  frequentes  , meme  hors 
les  iäifons  qui  femblent  deftindes  plus  par- 
ticulidrcment  aux  pluyes,  rendent  aflds fer- 
mes , fans  que  cela  lesempSche  de  produirc 
toutes  fortes  d’arbres  6c  de  plantes.  Pour 
peu  de  tems  qu’on  laifle  une  terre  en  fri- 
che  , eile  poulfe  aulfi-töt  des  arbres  de  dif- 
ferentes efpdces  , qui  croiffent  pour  ainfi 
dire  ä vue  d’oeil  : ce  que  l’on  ne  remarque 
point  dans  prefqu’aucun  autre  endroitde  la 
terre.  Les  rofeaux  lucres , ou  Cannes  ä cxf^,rI^tif 
liiere,  y viennent  naturellement , 6c  fansnaire  de  * 
culture  : O11  prdtend  meme  qu’clles  fonts.  Thomc« 
plus,  grandes  , plus  grolfes  , qu’elles  ont 
plus  de  fuc  & de  douceur  que  celles  que 
l’on  plante  6c  que  l’on  cultive  avec  beau- 
coup  de  (oin  dans  l’Amerique  , 6c  dans  les 
Lies  de  Mad&e  6c  des  Canaries.  On  tire 

tous 


ZZ  V o Y A G E S 

tous  les  ans  de  cctce  Iflc  plus  de  trois  mil- 
lions  de  livres  de  fucre  brut.  La  plupart 
de  ieurs  moulins  fbnt  iur  les  ruiffeaux  qui 
tombent  de  cetre  haute  montagne  qui  eit 
au  centre  de  Plfle.  Les  habicansqui  n’ont 
pas  la  commoditd  de  ces  ruifleaux  pour  fai- 
re tourner  leurs  moulins  , fe  fervent  de 
boeufs  pour  cela  ; & fouvent  ils  y em- 
ployent  Ieurs  efelavcs.  J’ai  donnd  dans 
mon  Voyage  des  Ifles  de  PAnftriquc  un 
long  traite  du  fucre  , dans  lcquel  on  peut 
voir  les  differens  moulins  dont  on  fe  ferc  , 
ou  dont  on  peut  fe  fervir  pour  cette  manu- 
faftüre.  Si  les  habitans  de  S.  Thomd  ne 
rendent  pas  leursJucres  plus  blancs,  c’eft 
Icurfaute;  ou  c’eft  parce  qu’ils  manquent 
d’Ouvricrs  pour  les  travaiiler*  Cardedire 
que  la  graifle  du  terrein  empeche  qu’on  ne 
puifte  ddgraifler  fuffifamment  le  fuc  des  Can- 
nes , c’eft  fe  raoequer  du  monde.  Nous 
avons  aux  Iftes  des  terres  extr&nement 
graftes , qui  produifent  des  Cannes  qui  ont 
ie  meme  eftfautj  & cependant  on  en  vienc 
a bout , & on  fair  du  fucre  parfaitemenc 
blanc.  Quant  ä Phumiditd  du  pays  , qui 
empeche,  dit-on  , que  le  liiere  ne  ft  che  , 
il  n’y  a qu’ä  lc  mettre  dans  des  £tuves,  fans 
vouloir  £xiger  du  Solcil  qu’ii  prenne  cette 
peine. 

On  a plante  des  vignes  en  cette  Ifle.:  el- 
les  y viennent  en  perfc&ion , & portent  tou- 
re Pannce  , c’eft- ä-dire  trois  fois  par  an. 
Elles  produifent  des  raifins  blancs  , des 
bleus  & desnoirs : eiles  iönttoujourschar- 


en  Guinea  et  a Cayenne.  ij 

g<5cs  ; l’inconv£nient  qui  s’y  trouve  eft 
qu’on  voit  dans  la  meine  grappe  des  grains 
qui  (e  formen  t,  d’autres  qui  iont  en  fleurs, 
6c  d’autres  qui  font  meurs.  On  peut  re- 
m^dier  a ce  ddfaut  : il  n’arrive  qu-aux  vi- 
gnes  qui  fonc  nouvellement  tranfplant^es 
dans  le  pays  qui  leur  eit  Strängen  A me- 
fure  qu’on  les  taille  , dies  fe  naturalifent, 
6c  portent  ä la  fin  des  grappes  enti^rement 
meures.  Et  puifqu’on  eft  venu  ä bout  d’y 
naturalifer  les  arbres  fruitiers  d’Europe,  6c 
leur  faire  porter  des  fruits  excellcns  6c  par- 
iaitement  meurs  , pourquoi  n’arrivera-t-il 
pas  la  meme  chofe  ä la  vigne  ? II  ne  fauc 
que  de  la  patience  , du  travail  6e  de  l’at- 
tentiön. 

Mais  cela  manque  pourl’ordinaireäceux 
qui  demeurent  dans  les  payschaudsj  ilsont 
l’indolcnce  & la  pareflfe  en  partage  : lacha- 
leur  les  abbac  s certains'  plaifirs  les  occu- 
pent  , ou  l’aviditd  du  gain  ne  leur  permet 
pas  de  fonger  ä d’autres  cliofes.  Sic’eitun 
avantage  d’habiter  un  pays  fertile  , 6c  qui 
produit  prefque  de  lui-mdme  ; c’eft  aulli 
ce  qui  rend  les  gens faindans , indolens,  & 
voluptueux  outre  mefure. 

Ce  pays  eft  couvcrt  d’Orangers  , de  Ci- 
troniers,  de  Limoniers  , de  Cocotiers,  de 
Paimiers  de  toute  efp<5ce , de  figuiers,  6c 
gdi^ralcment  de  toutes  iortes  d’arbres  frui- 
tiers. Les  Ananas,  les  Bananes  , les  Pa- 
tates , 6c  les  Ignames  y viennene  en  per- 
fection. 


La 


VOVAGES 

La  Caflaye  eft  le  pain  le  plus  ordinaire 
de  tous  les  habitans.  Le  manioc  donc  on 
Ia  faic  porce  des  racines  monftrueufcs.  Le 
mahis,  le  mil,  les  pois  , les  melons  d’eau, 
les  Calebaces  douces  & les  am£res  y croif- 
fenc  tres-vite.  On  cultive  le  ris  en  beau- 
coup  d’endroits  : le  cerrein  gras  & humide 
y eft  tres-propre. 

Ils  onc  des  fruits  appellbs  Cola,  que  j’ai 
decrits  dans  111a  relation  du  Senegal  lous  le 
nom  de  Colles.  Ce  fruit  eil  blanc  & de  la 
confiftencc  d’un  maron  , un  peu  amer , 
donc  on  öte  1’amertume  en  büvant  par-del- 
lus  un  verre  d’eau.  L’arbre  qui  porce  ces 
fruics  ä S.  Thome  eft  grand  , & felon  la 
defeription  qu’en  ont  faice  des  Voyageurs, 
fes  feuilles  approchenc  beaucoup  de  edles 
de  nos  Maroniers  d’lnde  : peut-ßtre  eil 
eft-ce  une  efp£ce  , donc  les  fruits  onc 
beaucoup  moins  d’ainertume  que  les  nö- 
tres. 

L’Huile  de  pal  me  eft  une  des  marchan- 
difes  qu’ils  tranquent  auxCötes  d’Afrique: 
car  pour  le  vin  il  ne  peuc  pas  fe  tranf- 
porcer  fans  s’aigrir  dans  les  vingt-quatre 
heures. 

Les  choux  palmiftes  viennent  par-cout 
dans  les  montagnes  , & dans  les  lieux  in- 
culces. 

Les  rividres  quoique  peu  confiddrables 
fonc  forc  poiflonneules. 

Les  Ecrevifles  de  terre  , qu’on  nomme 
Crabes  ä l’Am^rique , y fourmillenc , & 
fonc  louvenc  de  grands  ddgats  : c’eft  Ia 

viandc 


EN  GuiNfc’E  EX  A CAYENNE. 

viande  ordinaire  des  eiclaves.  II  y a une 
race  de  petics  chevaux  de  poil  roux  , qui 
font  forts  & d’une  grande  reflource. 

En  un  mot,  cecte  Ifle  feroic  un  paysen- 
chantd  , fi  on  y pouvoic  vivre. 

L’abondance  des  vivres  & desrafraichif- 
femens  y attiroit  autrefois  tous  les  vaifleaux: 
qui  traitoienc  ä la  Cöte  de  Guinee,  &dans 
les  Royaumes  fitues  autour  du  grand  Golfe 
que  faic  la  mer  entre  les  6tat:>  de  Guinee  & 
ceux  de  Benin  , Matamba,  Gabon,  Coiv- 
go , 6c  Angoile  : mais  les  Officiers  du  Roi 
de  Portugal  font  devenus  fi  d^fians  depuis 
les  differentes  tentatives  que  les  Hollandois 
ont  faites  pour  s’emparer  de  cette  Ifle , 6c 
'ils  ont  fait  naitre  tant  de  diflieukez , avant 
de  permettre  la  traite  ä ceux  qui  fe  pr^ien- 
toient  pour  achetcr  leurs  denrJfes  , que  les 
Navigateurs  n’y  vont  que  quand  ils  n’ont 
plus  d’eipdrance  de  gagner  l’lfledu  Prince, 
cü  ils  lont  affurez  de  trouver  les  mämes 
choles  qu’äS.  Thom6,  & de  traiter  avec 
moins  de  cercmonies. 

L’Ifle  de  S.  fhomd  eft  accompagnde 
deux  petites  Ifles  : cellequieftau  Suds'ap  vieSt 
pelle  l’Ifle  llolles  , & celle  qui  eft  a l’Eft 
fe  noinme  l’Ifle  des  ( hevre^  Cette  der- 
niere  eft  la  plus  petite  : Elles  ne  font  pas 
habitdes.  Ceux  ä qui  elles  appartiennenc 
y ont  mis  des  chcvres  qui  ont  beaucoup 
peupld  , 6c  qui  font  d’un  goüt  cxceiknt. 

La  difficulte  eft  de  les  avoir , car  elles  font 
excremement  fauvages  , & fe  retirent  dans 
des  lieux  d’un  acces  trcs-difticile  : 11  n’y 
'Iqhic  HL  B a 


Vue  de 
Dflc  du 
PiijlCf, 


26  V O Y A G E S 

a qu’eiles  6c  les  Negres  qui  y puiflent  gritn- 
per. 

L’Ille  Rollcs  ifeft  dloign6e  de  SThomd 
que  d’un  quart  de  lieue.  Le  pafTage  eil: 
iain,  6c  le  mouillage  yeftbon  : ons’ypeut 
rctirer  dans  un  beibin. 

Le  Chevalier  des  M.***,  qui  etoit  dc- 
termine  ä faire  fes  rafraichilfemens  ä l’Iile 
du  Prince  , 6c  qui  comptoit  y arriver  en 
huic  ou  dix  jours,  euc  les  vents  6c  les  ma- 
r des  tellement  contraires  , qu’il  fut  vingc 
jours  en  route  avant  de  pouvoir  approcher 
de  cctte  Ille. 

Enfin  le  Mardy  29.  de  May  1725.  iis’en 
trouva  a(T£s  proche  pour  mettre  fa  cha- 
louppe  ä la  mer  , 6c  envoyer  un  Officier 
pour  avoir  un  Pilote  de  Pille,  pour  con- 
duire  Ion  vaiflcau  dans  le  Port  , 6c  en  at- 
tendant  il  mouilla  für  un  alles  bon  fonds. 

La  .Chalouppe  revint  le  lendemain  , 6c 
amena  un  Pilote  Portugals , pour  la  furet£ 
duquel  le  Gouverneur  garda  POfficier  ; 
parce  qu’on  pouvoit  craindre  que  le  vaif- 
leau  ne  füt  un  Forban  , qui  fe  feroit  lervi 
du  Pilote  pour  faire  des  defeentes  6c  des 
pillages  dans  Pille  , 6c  dans  cclledeS.Tho- 
me.  Cette  prdcaution  eft  ndeefiaire  dans 
un  pays  comme  celui-lä  , que  les  Forbans 
vilitent  alles  fouvent. 

On  appareilla  fous  la  conduite  de  ce  Pi- 
lote  für  les  cinq  heures  du  foir  : mais  le 
vent  qui  dtoit  au  plus  pres  ayant  entidre- 
ment  manqud  für  les  huit  heures  , 6c  les 
courans  portant  au  Nord-Oueft  , on  fut 

obligd 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  17 

obligd  de  mouiller  par  Ies  vingt-cinq  braf- 
fes  fond  de  vafe  mdld  de  iable  & d’afTds 
bonne  tenue. 

II  fallut  demeurer  tout  le  jour  fuivant  a 
Tariere  , (ans  pouvoir  entrer  dans  le  porc  , 
donc  on  n’ecoit  qu’ä  trois  Heues. 

O11  appareilla  le  lendemain  prdmier  jour 
de  Juin  für  les  dix  heures  du  matin.  On 
louvoya  toute  la  journde  (ans  rien  gagner  , 
parce  que  le  vent  ötoic  au  plus  pres  > de 
on  fut  obligd  de  mouiller  für  le  foir,  plcs 
dloignd  d’une  lieue  de  la  terre  , que  Ton 
n’etoit  quand  on  avoit  mis  ä la  voile.  Le 
Chevalier  des  M.***  vouloit  fair«,  de  plus 
grandes  borddes  , efpdrant  de  gagner  da- 
vantage  par  cette  manoeuvre  : mais  le  Pilo- 
te Portugals  s’y  oppofa,  & Taflura  que  s’il 
quittoit  une  fois  le  fond  de  trente  brafles 
oü  il  etoit , les  courans  Teffl  >t  roient  , de 
manidre  qu’il  lui  feroit  peut  due  impoflible 
de  fe  rallier  ä la  terre. 

Ce  fut  la  mdme  chofe  le  Sanfiedy. 

On  appareilla  le  Dimanche  , & ä force 
de  borddes  on  regagna  la  lieue  qu’on  avoit 
perdue  : mais  les  vents  dcoient  toujours 
contraires,  de  les  courans  plus  oppofes  ä 
la  route  du  vaifleau. 

O11  tefolut  le  Mardy  de  tenterfi  les  gran- 
des borddes  n’auroient  pas  plus  de  bon- 
heur  : 011  en  fit,  de  on  reconnut  apres  s’3- 
tre  opiniätre  ä cette  manoeuvre  pendanc 
quatre  jours  , qu’on  avoit  perdu  fept 
Heues  , de  qu’on  dcoit  a dix  Heues  de 

Wfle. 

B z Ennn 


iS  V O Y -A  G I 5 

Enfin  lc  Samedy  neuvidme  de  Juin  , les 
courans  Tfc  le  vent  s’etant  un  peu  mis  ä la 
raifon,  on  mouilla  dans  ie  porc  für  les  qua- 
tre  heures  apres  midi. 

Avisaux  Le  Chevalier  des  M.***  donncavisaux 
Naviga-  Navigateurs,  qui  eomme  lui  voudront  a- 
border  cette  Ille  en  venant  de  la  rade  de 
Juda,  qu’ils  doivent  mettre  couten  oeuvre 
pour  en  approcher  du  cöc6  du  Nord , pour 
arondir  leur  route  , en  paffant  au  dehors 
d’une  petite  Ule  , qui  eil:  voifine  de  celle 
du  Princes  parce  qu’ily  a des  rocherslbus 
l’eau  entre  ces  deux  Illes , für  lefquels  il 
n’y  a pas  a(T£s  d’eau  pour  un  vaifteau  md- 
diocres  quoique  les  barques  y puiffent  paf- 
fer dans  le  vif  de  l’eau.  La  petite  Ille  eft 
aifde  ä reconnoitre  : eile  paroit  comme  un 
gros  rocher  rond  & pointu.  Quand  on  Pa 
depafföe  , il  faut  fe  rallier  ä la  terre  , 6c 
ranger  la  cöte , pour  entrer  dans  Ie  Pore 
qui  eft  au  Nord-Eft  * parce  que  fi  on  fe 
laifle  affaler  au  Sud  ou  a l’Ousft  , on  y 
trouve  prefaue  toujours  des  courans  qui 
efflotent  les  barimens,  comme  il  lui  eft  ar- 
riv£  dans  le  voyage  dont  je  donne  ici  le 
Journal , qui  lui  eüt  donne  beaucoup  de 
peine , & qui  lui  eüt  prefque  fait  manquer 
l’atterage  6c  Pentree  du  port. 

Le  port  eft  naturel  6c  auffi  für  qu’un 
fort* de  baffin  que  l’on  auroit  creufc  6c  environnd 

riüc  du  de  jettdes.  Son  entrde  eft  deftendueparun 
Fort  place  ä bas  bord  de  Pentree  lur  une 
hauteur  m&jjocre , mais  fuftifante  pour  lui 
donncr  la  fuperioritd  & le  commandement 

für 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  u? 

für  le  porc  & für  la  rade.  II  eft  environntf 
de  remparts  de  rerre  foutenue  par  desfafci- 
nes  6c  des  paliflades,  avcc  quelques  pidees 
de  canon.  II  fuffit  pour  cmpecher  un 
coup  de  main  : mais  il  ne  feroic  pa^enecat 
de  foutenir  une  attaque  rdglde.  D’ailleurs 
la  Garnifon  eft  peuconfiddrable  : ellen’eft 
compofde  pour  l’ordinaire  que  de  gens  , 
dont  la  peine  de  inort  prononede  contre 
cux  en  Portugal  a dtd  commude  en  cet 
exii.  II  n’en  faut  pas  davantage  pour  con- 
noitre  de  quoi  font  capables  de  pareilsSol- 
dats  , 6c  avec  quelle  joye  ils  ouvriroienc 
Ies  portes  ä ceux  qui  viendroient  les  ddli- 
vrer  de  cet  efclavage. 

La  Ville,  fi  on  peut  honorer  de  ce  nom 
un  amas  d’environ  deux  eens  maifons  , eft  dans°nfl€ 
dans  le  fond  du  Porc  prefque  vis-ä-vis  fon  duPiincc, 
entrde.  La  devotion  que  les  Portugals  ont 
pour  S.  Antoine  , les  a engagez  ä lui  faire 
porter  le  nom  de  ce  Saint,  aufli  bien  qu’ä 
leur  principale  Eglife  $ pendait  que  Pille 
porte  le  nom  de  Prince,  parce  que^  les  re- 
venus  que  Fon  en  tiroit,  dtoient  affectez au 
Prince  fils  aind  du  Roi  de  Portugal  , que 
Pon  appelle  ä prefent  le  Prince  du  Brelib 
La  Ville  eft  fitude  par  un  ddgrd  45-  mi- 
nutes  de  latitude  feptentrionale  , ä 40. 
lieues  ou  environ  de  la  terre  ferme  d’Afri- 
que  , 6c  ä 30.  de  l’Ifle  S.  Thomd.  L:s- 
maifons  font  comnie  celles  de  S.  Thome 
bäties  de  bois,  ä deuxdtages  : les  rues  font 
etroites,  il  y a unealfds  belle  place.  L’E- 
glife  de  S.  Antoine,  qui  eft  la  Parodie,  eft 
B 3 di- 


Com-ner 
cede  rifls 
4«  f iiücc. 


JO  VOYAGES 

itefervie  par.des  Pretres  noirs  ou  prcfque 
noirs,  c’eft-ä-dire  Mulätres  : eile  eft  alßs 
grarrde  & bien  orn£e.  Outre  cette  Eglile 
ii  y a un  Couvent  & uneEglife  deS.Fran* 
gois : mais  je  ne  trouve  point dans  mesmd- 
moires  de  qu’elle  branche  de  l’ordre  de  ce 
faint  Patriarche  fontles  ReligieuxdeceCou- 
vent , ni  de  quelle  couleur  ils  font.  IIs 

!)ourroicnt  bien  £tre  noirs  ou  mulätres  , 
ans  edler  d’ecre  v^ritabies  Portugals,  & 
fans  que  cela  les  empSchät  d’etre  promeus 
aux  Ordres  faerds  & aux  charges  de  leur 
Ordre. 

La  Ville  eft  environn<£e  d’un  parapet  de 
terre,  de  fafeines  & de  paliflades.  Ilyavoit 
dans  la  place  quelques  pidees  de  canon 
qu’ils  avoient  iäuvdes  d’un  Vaifleau  forban, 
qui  s’&oit  <Jehoue  & brifd  für  des  Illets 
qui  Tont  autour  de  l’Jfle.  Voilä  toutePar- 
tillerie  de  la  ville , dans  laquelle on  ne  comp- 
te  qu’environ  cinquante  Portugais  blancs: 
le  refte  eft  mulätres  ou  Ndgres  libres , qui 
poflTddent  un  grand  nombre  d’efclavcs 
noirs. 

II  y a quelaues  villages  rdpandus  dans 
l’Ifle,  & un  alte  bon  nombre  de  moulins 
ä fucre.  Mais  ie  principal  ndgoce  de  tous 
les  habitans  eft  d’devec  des  beftiaux  & des 
volailles,  de  cultiver  ie  ris,  le  mil,  lema- 
his,  ie  manioc  j d’avoir  quantit£  d'herba* 
ges,  de  citrons,  d’oranges , de  limons,  de 
noix  de  cocos  , de  Patates  , d’lgnames , de 
Figues,  deßananes,  & autres  iruits,  donc 
ils  font  un  commerce  avantageux  , taut 

avet 


EN  Guine’e  et  a Catenne.  gl 

avcc  la  terre  ferme  voiflne  , qu’avec  Ies 
vaifleaux,  qui  apres  avoir  fait  leur  traite  a 
Juda  , Ardres , Popo  , 6c  aucres  lieux  de 
commerce  de  la  cöte  de  Guinöe  , viennent 
acheter  des  vivres  & des  rafraichiflemens  , 
pour  continuer  leur  voyage  au  Brdfil,  & 
autres  lieux  de  l’Amdrique.  11  arrive  aufli 
afiüs  fouventque  les  vaifleaux  quivoncaux 
Indes  Orientales  , ou  qui  en  reviennent  , 
etant  contrariez  par  les  vents , 6c  pouflez 
dans  le  Golphe  de  Guinde,  y viennent  faire 
de  l’eau,  du  bois  6c  des  vivres.  Ce  com* 
merce  tout  petic  qu’il  paroifle,  nelailLpas 
d’ctre  tres-avantageux  ä ectte  Ille , &delui 
aporter  de  Pargenc  comptant , 6c  toutes  les 
marchandifes  dont  eile  a befoin  > d’autanc 
qu’on  aime  bcauccup  micux  aller  ä l’Ifle 
du  Priuce  qu’äcelleae  S.  Thomd,  oül’air 
eft  dangdreux  6c  peftifdrd , au  licu  qu’il  cft 
fain  , doux  , ternpdrd  dans  la  prdmidre. 
Les  eaux  y font  excellentes  , 6c  s’y  fonc 
avec  une  tres-grande  faciiitd.  Les  Capi- 
taines  de  vaifleaux,  de  quelque  port  qu’ils 
viennent,  ont  foin  de  faire  dcouler  toutes 
celles  qu’ils  avoient  prifes  autre  part  , 6c 
apres  avoir  fait  nettoyer  leurs  futailles,  ils 
les  font  remplir  de  ccs  nouvelles  eaux , qui 
fe  gardent  long-tems  fans  fe  corrompre  , 6c 
fans  engendrer  le  fcorbuc  , comme  font  les 
eaux  de  Popo  , de  Juda  & d* Ardres.  Le 
bois  de  chauffage  y eil  ä bon  marche  : on 
Pachctte  tout  coupd ; ou  quand  on  ne  veut 
pas  faire  cette  petite  depenle  , il  en  coute 
tres-peu  pour  avoir  la  permiflion  d’en  cou- 
B 4 per 


Ticdcl’Iflc 
«iu  Inner. 


p,  V O T A G E S 

per  tant  que  Eon  veur.  Un  cent  degrofles 
noix  de  cocos  ne  couce  qu’un  bcu.  On  a 
pour  le  möme  prix  un  miilier  d’Oranges  , 
de  Citrons , ou  de  Limons.  Le  plus  ibu- 
vcnt  on  a pour  de  vieilles  chemifes  , de  la 
toile  ufee  , ou  de  vieilles  hardes  , tous  les 
vivres  6c  tous  les  rafraichiflemens  dont  on 
a befoin  Les  cochons  , les  moutons , 6c 
les  cabrits  y font  excellens.  Les  boeufs 
Pont  moins  communs  : on  en  trouve  pour- 
tant  : ils  font  plus  petits  que  nos  bceufsor- 
dinaires  d’Europe  : lls  font  gras  6c  de  bon 
fuc.  A l’dgard  des  poules  & des  autres 
volaillcs , il  eft  oifficile  d’en  trouver  de 
meiileurcs,  en  plus  grand  nombre  , & ä 
meilleur  march£,  c’ertälafalubrit^  del’air, 
de  l’eau  & des  grains  quicroiflcntdanscet- 
te  Jfle,  qu’on  eft  redevable  de  tous  ces  a- 
vantages. 

Les  ruiflfaux  ou  petites  ri vieres  qui  fer- 
pentent  dans  toute  Elfte , viennenc  toutes 
d’un  petit  lac  qui  eft  ä la  Cime  d’une  hau- 
te montagne  , comme  un  Pic  qui  eft  au 
centre  de  PIfle.  II  s’dleve  fort  haut  5 6c 
quoiqu’il  paroifle  pointu  , il  y a pourtant 
ä ton  fommet  un  terrein  plat  6c  uni , au 
milieu  duquel  eft  ce  lac  , d’oü  l’eau  qui 
compofe  toutes  ces  petites  rividrcss’^coule 
fans  cefle,  quoique  la  furface  foit  toujours 
la  nieme.  Voilä  de  quoi  occuper  les  Phi- 
Jiciens  : car  ft  ccs  eaux  fortoientdupieddu 
Pic,  ii  icroit  aife  de  concevoir  qu’elles  fe- 
roient  les  dcoulemens  de  cclles  , dont  les 
pluyes  & les  rofbes  humeftent les  terres , 6c 


EN  Guine’e  et  a Catenne.  33 

gui  s’dtant  filtr^es  au  travers  des  terres , fe 
r^üniflent  ä la  fin  , & fortent  par  les  ca- 
naux  qu’elles  fe  font  ouverts  : maisceiles- 
cy  forcent  du  fommet  : elles  poulfent  du 
fond  : leur  quantitd  eft  toujours  la  m£me : 
elles  n’ont  encore  jamais  manqud,  & onn’y 
a pas  encore  remarqu£  de  diminution  fenfi- 
ble,  commeon  le  remarque  tous  les  jours 
dans  les  plus  grandes  rivi^res. 

Cette  Ille  n’a  que  dix-huit  ä vingtlieues 
de  circonfdrcnce  : c’eft  un  ovalle  allong£. 
on  peut  mouiller  avcc  furete  für  toutes  ces 
cöces  : mais  eile  n’a  qu’un  port  fi  für  & fi 
commode  , qu’un  port  artificiel  n’eft  pas 
meilleur. 

Le  Chevalier  des  M;***  en  avoit  un 
prefsant  befoin  : fon  vaifseau  avoit  6:6  vi- 
vement  attaque  des  vers  pendant  le  long 
fejour  qu’ii  avoit  fait  ä la  rade  de  Juda.  Voycs 
Sa  precinte  de  bas  bord  faifoit  eau  en  plu-  d’eaucoa- 
fieurs  endroits  : il  s’£toit  form£  une  voye  fidcubics, 
d’eau  fi  confiddrable,  que  le  vaifseau  auroit 
peri,  fi  on  n’avoit  pas  crouv£  ce  portpour 
y rem£dier.  Cependant  on  ne  s’en  dtoic 
point  appergu  quand  on  dtoic  ä l’ancre  : 
mais  des  qu’ii  fut  ä la  voile,  & quelesdif- 
fcrens  bords  qu’ii  fallut  faire  en  louvoyane 
curent  dornig  du  mouvement  aux  membres 
& aux  bordages,  onvitque  les  voyes  d’eau 
dtoient  nombreufes  , & qu’entre  les  autres 
il  y en  avoit  une  fi  confid^rable  , qu’elle  a- 
voit  mis  le  batiment  en  danger  de  fom- 
brer , s’il  eüt  6:6  battu  de  quelque  gros 
tem  5* 

B 5 Attflr 


34  Vota  g e $ 

Auffi  la  prämiere  chofe  qu’il  fit  disqu’i 
fut  entre  dans  le  port,  fut  de  fe  mettreiur 
le  cöt<5,  & de  remedicr  ä ces  voyes  d’cau, 
pendant  qne  (es  Officiers  faifoient  faire  i’eau 
& le  bois  qu’il  vouloic  embarquer , &qu’on 
faifoit  prdparcr  les  vivres  & les  rafraichif- 
femcns,  donc  il  avoit  befoin  pour  fatraver- 
fbejufqu’ä  Cayenne. 

II  trouva  dans  le  port  des  vaifseaux  An-, 
glois , qui  lui  furent  d’un  grand  fecours 
pour  fe  mettre  ä ia  bande,  & qui  lui  pre- 
t£rent  des  ouvriers  ä la  place  de  fönmai- 
tre  charpentierqui  etoit  malade.  C’cftain* 
fi  qu’en  ufent  les  Capitaines  de  vaiffeaux  , 
quand  ils  le  trouvent  dans  le  befoin.  On 
eil  tous  de  meme  nation  dans  ces  cas  5 & 
quand  meme  on  ieroit  en  guerre , desqu’on 
eil  dans  un  port  ou  dans  une  rade  ncutre, 
R eil  inou’i  qu’on  fe  foic  refufö  les  fecours 
dont  on  a beibin. 

Ce  qui  le  retint  quelques  jours  plus  qu’il 
n’auroit  6t6  ä PJile  du  Prince,  futladdfer- 
tion  de  Ion  patron  de  chalouppe  , & de 
dcux  de  fes  matelots.  11  eut  de  puifiantes 
raifons  pourcroireque  les  Portugals  ^toient 
caufe  de  ceite  ddfertiom  Ils  avoient befoin 
d'hommes  pour  les  bätimens  , qu’ils  en- 
voyent  traiter  aux  Cötes  des  Royaumesvoi- 
fins  , & trouvant  ceux-la  difpofez  ä chan- 
ger  de  maitre , ils  ne  manqubrent  pas  de  les 
aider  ä fe  cacher,  jufqu’ä  cequele  vaiifeau 
Francois  fut  parti. . Le  Gouverneur  Por- 
tugals ne  manqua  pas  de  fon  cöt£  de  faire 
toates  les  d&narcnes  ordinaires  pour  les 


ES  GüINE ’£  ET  A CAYENNE  3? 

faire  crouver  : mais  il  fut  facile  au  Capi- 
raine  de  voir  que  ce  n’dtoit  que  des  feintes, 

& qu’il  ne  tenoic  qu’ä  lui  de  les  remettre 
ä Ieur  chef.  En  la  place  le  Chevalier  des 
M.***  embarqua  cinq  matelots  Prangois 
6c  un  Moufle  , qui  felon  les  apparences  e- 
toient  de  ce  VailTeau  forban  qui  s’etoit  bri- 
f£  für  la  cöte. 

II  eut  cncore  le  bonheur  de  prendre  un 
Interlope  Francois , & de  lui  enlever  qua- 
rre mille  eens  cru fades , qui  fervirent  ä payer 
les  ddpenfes  qu’il  fit  en  ce  porr. 

Cette  Ille  avoit  dtd  prife  en  par  L,IfJ 

les  Ilollandois  fous  la  conduite  du  Vice-PnDCC‘ 
Amiral  Clerhagen.  Les  Etats  Pavoient  ft  par  ies 
dornige  ou  vendue  ä un  riche  Negociant^311' 
d’Amfterdam,  qui  y envoya  des  genspouru  u 
la  faire  valoir  pour  fon  compte.  Mais  la 
mdlintelligence  s’dtant  mis  entre  fes  gens, 
il  fut  facile  aux  Portugals  qui  dtoient  re(- 
tez  dans  Pille  de  les  de raireen detail,  c’eft- 
a-dire  en  leur  dreflant  des  embuicades  pour 
peu  qu’ils  s’dlöignafient  de  la  Fortcrcfie  ? 

& de  les  r£duire  ainfi  ä un  fi  petit  nombrej 
qu’ils  furent  heureux  qu’un  vaifleaude  leur 
nation  y vint  mouiller,  Ils  s’y  embarqu<5- 
rent  avec  tout  ce  qu’ils  purent  empörter  $ 

& depnis  ce  tems-la  ils  n’ont  fiit  aucu- 
ne  tentative  pour  s’en  remettre  en  poflfef- 
fion. 

Le  Roi  de  Portugal  y entretientun  Gou- 
verneur , qui  a toute  Pautorite  dans  ce  qm 
regarde  le  civil  & le  militaire  , avec  quel- 
B 6 ques 


$6  VOYAGES 

ques  Ofliciers  , pour  avoir  foin  de  fes  re- 
venus. 

Le  Chevalier  des  M.***  demeura  dans 
le  port  depuis  le  dixidme  Juin  1725.  juf- 
qu’au  vingt  fept  du  meme  mois. 

II  appareilla  le  mercredy  für  le  midi,  le 
vent  etant  au  Sud  , & la  mer  belle. 

Je  crois  qu’on  voudra  bien  me  permettre 
avant  de  fortir  de  ce  parage,  de  dire  deux 
motsde  deux  petites  Iiles,  quiy  ontetddd- 
couvertes  par  les  Portugais. 

La  prdmiere  eft  celle  de  Fernando  Poo 
nudeFer  Portugals,  qui la ddcouvric , &enpritpof- 
aandoPoo. feflion  pour  le  Roi  de  Portugal  en  1472. 
Elle  eft  par  les  trois  ddgrez  vingc-cinq  mi- 
nutes  de  latitude  Septentrionale.  Elle  n’a 
qu’cnviron  dix  ä douze  lieues  de  circonfd- 
rence.  Elle  eft  dloigiide  dYnviron  dix 
lieues  de  Pembouchure  de  la  rividredeCa- 
marones  dans  le  Royaume  de  Matamba.. 
Elle  eft  prelque  environnde  de  rochers  qui 
en  rendent  Papproche  fortdangdreufe.  Les 
Portogais  y mirent  d’abord  une  colonie  de 
leur  nation,  & des  Mulätres  tirez  deslieux 
qui  leur  apamennent  für  les  cötes  de  Gui- 
nde  : & ceux-cy  s’drant  aUiez  avec  lesNd- 
gres  de  la  terre  ferme,  fe  font tellement ac- 
coutumez  aux  moeurs  & aux  ufages  de  ccs 
Noirs,  qu’ils  font  devenus  auffi  fauvages  & 
aufli  mdchans  qu’eux. 

II  y avoit  autrefois  des  moulins  ä fucre* 
On  y cultivoit  le  Tabac,  le  Coton  : on  y 
dlevoit  des  beftiaux  & des  volaiiles.  Le 
Mauioc,  les  Patates,  4c  autres  vivresqu’ils 

ven-- 


EH  GülNE’fi  ET  A CäVENNE.  37 

vendoient  aux  vaifleaux  cpi  y mouilloient, 
ou  qu’ils  portoient  ä la  cote  de  la  terre  fer- 
me, ieur  donnoient  un  commerce  aflez  a- 
vantageux.  Ce  lieft  plus  cela  ä pr^lent  * 
le  Roi  de  Portugal  les  a comme  abandon- 
nez  ä eux-mSmes  : fes  vaifleaux  n’y  vien- 
nent  plus  ils  n’ont  plus  de  commerce 
qu’avcc  les  N£gres  , parce  que  le  trajet  de 
leur  Ifle  a la  terre  ferme  eft  aile  : & ils- 
s’enfuyenr  dans  los  montagnes  , des  que 
quelque  vaifleau  y vient  mouiller.  L’eau 
y eft  cxcellente  & fort  äilee  ä faire  auffi 
bien  que  le  bois.  Les  Cocos , les  Oranges 
& les  Citrons  viennent  par-tout  jufqueslur 
le  bord  de  la  Mer.  On  cn  peut  prendre 
tant  qu’on  veut  : mais  il  faut  etre  für  fes 
gardes  , & ne  pas  s’avancer  dans  le  pays  j 
car  ce  font  les  prAnien  hommes  de  PAfri- 
que  pour  drefler  des  embufeades.  Ils  fe 
iervent  fort  adroitement  de  Parc  & des  fla- 
ches , armes  d’autant  plus  dangereules  , 
qu’elles  tuent  de  loi»&  lans  bruit,  & qu’il 
eft  rare  qu’on  guerifle  des  plus  legeres 
bleftures  qu’elles  font  , parce  qu’clles  font 
empoifonn£es.  11  faut  etre  dans  une  difet- 
te  extreme  d’eau  , pour  cn  aller  chercher 
cn  cet  endroit.  Pour  l’ordinaire  eile  n’eft 
fr£quent£e  que  par  les  Forbans  , qui  ayanc 
int^rik  de  fe  tenir  cachez,  & dtantd’ailleurs 
de  grands  maitres  dans  Part  de  faire  des 
emBufcades  , y mettent  ä terre  pour  faire 
de  Peau  & du  bois  , & tächent  d’enlever 
quelques  Infulaires , pour  la  rangon  defquels 

ß 7 ils 


3$  VOYAGES 

ils  obligent  les  autres  de  leur  apporter  touc 
ce  dont  iis  ont  befoin. 

aabol) An*  ^a  ^econ<^e  d’Annabon  , ou  de 

0I3-  Bonanno.  Les  Portugals  qui  la  ddcouvri- 
renc  lui  donn^rent  ce  nom,  parce  qu’ilsla 
decouvrirent  le  prämier  jour  de  Pan  14 7$. 
Ils  en  font  encore  ä pr^fent  les  maitres  ; 
die  a environ  dix  lieues  de  Circuit.  Elle 
efi:  fitude  ä un  degr£  vingc  minutes  au  Sud 
de  Ia  lignc,  ä vingt-cinq  lieues  de  S.  Tho- 
md , & ä quarante  cinq  du  Cap  de  Lopo 
Gonzales.  Ses  cötes  font  dangereufes,  le- 
nzes de  quantitd  de  brifans  , dt  efcarpdes. 
La  meilleure  rade  eft  au  Nord  Oueft:  eile 
n’a  point  de  port. 

Quoiqu’elle  foit  prefque  fous  la  ligne  , 
eile  ne  lailFe  pas  de  jouir  d’un  air  frais  & 
tempdrd  : ceia  vient  de  P^galite  des  jours 
& des  nuits , & de  ce  qu’elle  eft  continuel- 
lement  rafraichie  par  les  vents  qui  viennent 
Si  fucceffivement  de  la  Mer  6t  deiaCöted’A- 
tion  & fe$frique.  Elle  ne  paroit  de  loin  , que  com- 
«faatagcs.  me  une  trcs  haute  montagne.  Quand  on 
s’en  approche,  011  voit  que  cette  montagne 
fe  partage  en  plufieurs  fommets  feparez  les 
uns  des  autres  par  des  vallons  profonds  , 
dont  les  Cötes  jufqu’ä  une  certaine  hau- 
teurne  laifllnc  pas  d’etre  fort  fertiles,  pen- 
dant  que  leurs  fommets  font  prefque  tou- 
jours  couverts  de  neiges  , comme  on  les 
voit  quand  les  vents  font  dcarter  les  nudes, 
dont  iis  font  prefque  toujours  environnez* . 
Tous  ces  vallons  lbnt  arrofez  deruilfeaux 
plus  ou  moins  gros , mais  tous  d’une  eau 


en  Güine’e  et  a Cayenne,  39 

extremement  fraiche  & legere.  Les  bords 
de  ces  ruiffeaux  font  couverts  d’arbresfruL 
tiers  comme  Palmiers  de  toutes  efpdces  , 
Cocotiers  , Palmiftes  ou  arbres  a chou  , 
Tamarins,  Bananiers,  Figuiers,  Orangers, 
Citronniers , 6c  autres  arbres.  Ön  y trouve 
auiii  des  bois  propres  pour  la  charpente  , 
6c  meme  des  Lbdniersdeplufieurscouleurs, 
Le  Cotton  qui  veut  un  terrein  plus  lec  & 
plus  chaud  auffi  bien  que  les  Cannes  ä Ca- 
ere , vient  en  perfedion  vers  les  bords  de 
la  Mer.  On  y cultive  fans  peine  6c  avec 
fucces  le  ris,  le  millet , le  mahis  , le  ma* 
nioc  , des  pois  6c  des  fdves  de  differentes 
figures  6c  couleurs  ; 6c  gdndralement  tout 
ce  qui  eft  ndcdlaire  ä la  vie  , 6c  propre  ä 
entrer  dans  le  commerce. 

Avant  que  les  Portugals  euffent  ddeou- 
vert  cette  Ille  , 6c  qu’ils  y euffent  dtabii 
une  Colonie  il  n’y  avoit  que  des  oifeaux  , 
6c  pas  un  animal  a quatre  pieds.  IIs  y ont 
mis  des  cochons , desmoutons,  descabrits, 
des  boeufs  6c  des  vaches , qui  y ont  extre- 
mement  multiplid.  Leur  avanture  de  Por- 
to Santo  au  Port  de  Madere  les  a empeche 
d’y  mettre  des  lapins  : 6c  ils  ont  bien  fait, 
car  ces  animaux  qui  multiplient  infiniment 
fe  feroient  ä la  fin  rendus  maitres  de  Pille, 
6c  en  auroient  chaflez  les  habitans  : 6c  il 
auroit  dtd  d’autant  plus  difficile  de  les  dd~ 
truire  , qu’il  auroit  dtd  impoffible  de  les 
aller  chercher  dans  les  rochers  oü  ils  fe 
feroient  retireZc  Les  vaiffeaux  y ontappor« 
te  des  rats  oui  y fonc  fouvent  bien  du  rava- 

ge. 


AiglesBa 
taidcs. 
Jluichi  p 
4 de  avi< 


4 O V O Y Ä G E S 

ge.  Les  chats  qu’on  y a mis  femblent  s’6 
tre  accommodez  avec  eux : ils  ne  leur  fonc 
point  de  mal : ils  jouent  cnfemble.  Cell  a 
oblig£  les  habicans  de  faire  venirde  la  ter- 
re  ferme  une  efpece  de  chiens  qui  ne  jap- 
pent  point,  6c  qui  tiennent  plus  du  renard 
que  du  chien.  Ils  ont  les  orcilles  cources, 
le  mufeau  allongd,  la  queue  große  Ion- 
gue  6c  fournie  de  poil.  Ce  font  les  enne- 
mis  irreconciliables  des  rats.  Ils  leur  don- 
nent  la  chafle  naturellement , Sc  en  detrui- 
fent  affds  pour  que  les  habicans  n’en  foient 
pas  extremement  incommodez. 

Les  pigeons  qu’on  y a apportez  y profi- 
tent  ä mcrveille.  L’Iile  en  eft  pleine:  Sc 
comment  n’y  multiplieroient  ils  pas  ? L’air 
leur  convient:  les  eaux  y font  exceilentes, 
& ils  trouvent  par  touc  abondamment  de 
quoi  fe  nourrir.  Je  ne  dirai  rien  des  vo- 
iailles  domefliques:  eiles  couvrcnt  la  terre, 
pour  ainfi  dirc.  Les  vaiffeaux  ejui  y rela- 
chent  en  ont  taut  qu’ils  veulent  a tres  bon 
march£.  On  eft  perfuade  que  tous  ces  oi- 
leaux  y feroient  encore  en  plus  grandnom- 
bre , fi  ccrtains  oifeaux  de  proye  qui  y font 
paffez  de  la  terre  ferme  , les  laifioient  plus 
en  repos, 

Ces  oifeaux,  äqui  les  Portugals  ont don- 
le  nom  d’Aigles,  en  dÄruifent  beaucoup. 
Ces  oifeaux  ne  font  pas  de  v^ritables  aigles, 
ou  bien  c’eft  une  efpece  particulidre  qui 
tient  du  faulcon  Sc  de  l’aigle.  On  pourroit 
les  appeller  des  aigles  bätardes : eiles  font 
. de  la  großem  d’une  große  poule.  Elles 

ont 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  41 

o nt  la  tete  mddiocre,  lc  bec  grand  6c  cro- 
chu,  l’oeil  vif,  le  regard  a(Iur^,l’eftomach 
large,  les  alles  grandes.  Quand  on  les  voit 
en  l’air,  on  apeine  ä les  dillinguer  des  fre- 
gates , tant  leur  envergurc  eil  grande  6c  leer 
vol  rapide.  Soic  cju’elles  volent,  ou  qu’el- 
les  fe  repofenc  für  une  pointe  de  rocher  , 
ou  für  quelque  branche  morte  d’un  arbre 
für  le  bord  de  la  Mer  , elles  ont  toujours 
la  tete  panchde,  6e  regardent  attentivemenc 
pour  decouvrir  quelque  proye,  foitoifeau, 
ibitpoifibn:  car  elles  chaHent  dgalement 
für  la  terre  6c  für  Peau : & dds  qu’elles  ont 
appergu  quelque  oileau  ou  quelque  poiflon 
a fleur  d’eau,  elles  fondent  deftus , enrafant 
für  la  face  de  Peau  ou  de  la  terre,  Penld- 
vent , 6c  en  vonc  faire  leur  curee  für  quelque 
branche  ou  für  quelque  rocher : ou  bien 
elles  le  portent  dans  leur  aire,pour  nour- 
rir  leurs  petits  quand  elles  en  ont.  Si  leurs 
aires  dtoient  acceffibles  plus  qu’ils  ne  font, 
ce  icroit  un  moyen  de  ne  manquer  ni  de 
volailles,  ni  de  poiflfons  : on  feroit  bonne 
chdre  ä aufli  bon  marchd  que  PEveque  de 
Mende  en  Gevaudan , dont  Mr.  Jacques  Au- 
gulte  de  Thou  Confeiller  d’Etat  6t  Prell- 
dent  ä Mörder  au  Parlement  de  Paris  rap- 

E orte,  que  le  gibkr  qu’cn  lervoit  für  (ata- 
le  dtoic  enlevd  des  aires  des  aigles , qui 
font  en  quantitd  dans  fon  Diocdfe. 

L’Me  de  Bonanno  n’a  qu’un  Bourg  d’en- 
viron  cent  cales  baties  de  rofeaux  , 6c  cou- 
vertes  de  feuilles  de  Cannes  6c  de  branches 
de  palmier , avcc  une  Eglife  , 6c  cinq  ou 

fix 


42  VOYAGES 

fix  maifons  de  charpente  , environndes  de 
planches  & couverces  de  bardeaurce  Bourg 
cft  au  fond  de  l’ance , ou  fi  l’on  vcut , de  la 
rade  ou  on  vient  mouiller.Un  vaifleaupas- 
fe  au  travers  j & il  y en  a deux  autres  ä fes 
deux  extrdmitez.  Ii  eft  environnd  d’un  pa- 
rapet  de  cinq  ä fix  pieds  de  hautcur  , com- 
pofd  de  paliflades  de  terre  & de  fafcines, 
avcc  deux  banquettes.  On  dit  qu’il  y avoic 
deux  batteries  de  fept  ä huit  eens  canons 
chacune , avant  que  les  Holandois  s’en  ren- 
diflent  maitresen  160s.  fous  i’Amiral  Ma- 
teliof.  La  flotte  qu’il  commandoit  dtoit 
?rife  par  deftinde  pour  les  Indes  Orientales.  Les 
lesHoiian-  vents  contraires  le  jettdrent  dans  1c  Golphe 
abaadon!  deGuinde;  & apres  avoir  couru  plufieurs 
jise,  * dangers,  il  mouilla  ä la  rade  de  cette  Ifle. 
Les  Portugais  apres  lui  avoir  tird  quelques 
coups  de  canons , feretirdrent  dans  les  mon* 
tagnes  avec  ccux  de  leurs  efclaves  noirs 
qui  purent  ou  voul Liren t les  fuivre.  Les 
Hollandois  mirent  paifiblement  ä terre , 
& envoyerent  du  monde  ä la  pourfuite  des 
fuyardsj  niais  quelque  diligence  qu’ils  puf- 
fent  faire , ils  n’en  purent  prendre  que  deux, 
& enfuite  deux  ccns  efclaves,  la  plufparc 
femmes  & enfans.  On  eut  beau  les  prefler 
pour  ddcouvrir  oü  dtoient  leurs  nrnrres  , 
on  n’en  put  rien  tirer.  L’Amiral  Hollan- 
dois fit  civilernent  enlever  teils  les  vivres 
qu’il  nut  trouver  ; il  fit  aufii  mettre  dans  fes 
Vaifleaux  les  marchandifes  qui  fe  rcncon- 
trdrent  dans  les  magazins;  il  fit  de  l’eau  & 
du  bois&prit  desrafrakhiflemens  defruits, 

d’her- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  43 

d’herbages  & devolailles  tanc  que  fesVais- 
feaux  en  purent  ferrer  , avec  u ne  vingtai- 
ne  des  meilleurs  Noirs  & les  canons  * & 
voyanc  que  les  maifons  du  Bourg  etoient 
viulles  & mal  alligndes , il  crut  faire  plai- 
fir  aux  habitans  d’y  mettre  le  feu,  afin  de 
les  obliger  apres  fon  ddpart  d’en  bätir  de 
meilleures  & mieux  fituees.  II  laifla  donc 
les  deux  Portugals  & le  rede  des  prifon- 
niers  noirs  ä terre , & depuis  ce  tems  ceux 
de  fa  nacion  n’ont  faitaucunetentative  con- 
fid^rable  pour  s’en  rendre  maitrcs.  Elle 
n’eft  äprdfent  gu£re  vilitde  que  par  les  Por- 
tugals de  Saint  Thomd  , quelques  fois  par 
des  VaüTeaux  qui  n’ont  pü  gagner  Pille  du 
Prince,  & plus  fouvent  par  les  Forbans. 


C H A P I T R E II. 

Route  du  Chevalier  aes  M.  * * * de  la  radc 
de  Rlfle  du  Prince  a Cayenne .. 

Avantures  de  fon  voyage . 

Pres  unfejour  de  dix-huit  joursdans 


I Uli  IVJUUI  U\.  UlA'IiUU  jVUUiumw  __ 

le  pas  de  l’Ifle  du  Prince  , il  mit 
la  voile  le  Mercrcdy  27.  Juin  1725. 


für  le  midi.  Le  vent  etoit  Sud , 6t  portoic 
a(Tez  a route  quoiqu’il  füt  foible.  Il  varia 
beaucoup  pendant  les  prdmi^res  vingt-qua- 
tre  heures  & vintenfuite  ä l’Eft-Sud-Oueft 
aflez  frais.  O11  prit  hauteur  lc  Jeudi  z%. 
6t  011  fe  trouva  ä un  d£gr£  fix  minutes  de 


lati- 


44  V o V A G E S 

iatitude  feptentrionale,  & par  eftime  a 29 
degres  de  longitude. 

Les  calmes  , les  vents  contraires  , les 
courans  rapides  s’oppoförent  (ucceffivement 
& avec  tant  d’opiniätret^  a la  route  qu’on 
devoit  faire,  que  jufqu’au  dix  Juillet  on  ni 
fit  que  paffer  &rapa(fer  la  ligne,fans  pres- 
qu’avancer  en  longitude.  En  effet  on  fe 
trouva  ce  jour-lä  a midi  ä quatre  minuttes 
de  Iatitude  Nord  & par  eftime  ä 28  degres 
50  minuttes. 

On  vit  la  terre  le  lendemain  ä midi;  c’6- 
toit  le  Cap  de  Lopo  Gonzales  que  les  Fran- 
cois appellent  par  abbr£viation  le  Cap  de 
Lop.  On  ddcouvrit  quelques  motnens  a- 
pres  deux  Vaifteaux  qu’on  reconnut  ä leur 
fabrique  etre  Anglois , qui  felon  les  appa- 
rences  alloient  au  Cap  de  Lop. 

Quoiqu’on  fut  bien  pres  de  la  ligne , bien 
loin  d’y  fentir  la  chaleur  £touffante  qui  y 
eft  pour  l'ordinaire  fi  infuporcable,  l’air 
toit  fi  froid  qu’il  ne  fut  pas  n^cefläire  d’a- 
vertir  les  matelots  de  fe  couvrir  plus  qu’ils 
11’^toient.  Le  Chevalier  des  M.  * * * nous 
affure  qu’il  ne  faifoit  pas  moins  froid  qu’il 
en  fait  par  les  46  dcgres  de  Iatitude  fepten- 
trionale  au  mois  de  Janvier.  C’eft  beau- 
coup  dires  mais  on  peut  ajoüter  foi  au  ra- 
port de  cet  Officier  qui  outre  un  caraädre 
d’honnete  homme  qui  brille  dans  tout  fon 
Journal , n’auroit  eu  garde  d’avouer  ce  fait 
s’il  eut  ete  faux,  pouvant  en  £tre  ddmenti 
par  tout  fon  Equipage.  Ceux  qui  en  fouf- 
frirent  davantage  furent  les  efclaves  dont  il 

ÖtOlt 


en  GuinVe  et  a Cayenne.  4^ 

^toit  chargd  , qui  dtant  nuds  comme  on 
fcait , 6c  point  du  tout  accoutum^s  ä une 
laifon  froide,  ne  pouvoient  fe  garantir  de 
cette  incommodit£  qu’en  fe  ferrant  les  uns 
contre  les  autres,  6c  s’dloignant  autantqu’il 
leur  £toit  poflibledes  ouvertures  des  ecou- 
tilles  qu’on  a loin  de  tenir  ouvertes  pen- 
dant  le  jour , afin  d’dviter  la  corruption  de 
l’air,d’ou  s’enfuivent  des  maladies  qui  em- 
portent  beaucoup  de  ces  pauvres  malheu- 
reux , fi  on  n’a  pas  foin  de  purifier  oucom- 
me  on  dit  de  parfumerle  Vaifleau  aumoins 
tous  les  deux  jours. 

II  ne  faut  pas  prendre  le  change  für  le  c«mfn<nc 
terme  de  parfumer  un  Vaifleau , ni  s’ima-  ^nc  ^ u' 
giner  qu’on  employe  ä cet  ufage  des  par-  vaiflcauxi 
fums  rares  & de  prix  3 on  n’y  employe  que 
du  vinaigre  qu’on  repand  für  des  pelles 
toutes  rouges 3 cela  excite  une  fum£e  e- 
paifle  6c  penetrante  qui  chafle  avec  force  le 
le  mauvais  air  qui  ne  manque  pas  de  fe 
trouver  dansl’entrepontoü  ces  malheureux 
font  enfermez  6c  enchainez  deux  ä deux  par 
un  pied 

Ourre  cette  precaution  les  Capitaines  vi- 
giians  6c  attentifs  ä leurs  devoirs  6c  aux  in- 
terets  de  la  Compagnie  3 ou  de  ceux  qui 
les  employent , on  loin  de  faire  laver  l’en- 
trepont  tous  les  jours,  6c  de  faire  monter 
für  le  pont  les  Ncgresqui  ne  font  pas  ma- 
lades par  petites  bandes  6c  les  obligent  de 
fe  laver.  Cette  propret^  fert  beaucoup  ä 
les  conferver  en  fant£ , 6c  quand  apres  s’e- 
tre  lavd  le  tems  eft  beau  6c  qu’il  n’y  a point 


^6  VOYAGES 

de  großes  manoeuvres  ä faire  , on  les  fait 
i«cau-  danler  & courir  aucant  que  leurs  torces  le 
^°”snP^ur  leur  peuvent  permettre,  & on  leur  donne 
dcsNeC  de  tems  en  tems  un  peu  d’huile  de  palme 
grc s,  pour  fe  froter  6c  s’hume£ler  les  jointures 

6c  empecher  le  fcorbut,  qui  eft  unemala- 
die  qui  fe  communique  aifement  quand  ei- 
le eft  une  fois  entr^e  dans  un  VaifTeau  , 
& qui  empörte  bien  du  monde  non  feule- 
ment  parmi  les  efclaves , mais  encore  dans 
les  blancs  qui  compofent  l’equipage. 

Malgrd  les  foins  quc  le  Chevalier  des 
M.  ***  fe  donnoit  läns  rdläche  pour  d- 
viter  ce  malheur  , il  ne  laifla  pas  de  per- 
dre  bien  de  Noirs.  Les  maladies  commen- 
cerenc  par  ceux  qu’ilavoit  enlevezfur  Mn- 
terloppe  Franqois  qu’il  avoit  pris  6c  con- 
fil'qu^  au  profit  de  la  Compagnie. 

Ce  'que  On  appelle  Interloppe  tout  Vaifteau  qui 
qu’unin-  t,ra^(luc  dans  des  lieux  privil^giez  6c  rd- 
fetioppc,  Pervez  ä une  Compagnie  par  la  conceftion 
du  Prince  de  qui  eile  ddpend*  6c  qui  ta’a 
pas  obtenu  de  la  Compagnie  la  permiflion 
n£ceftaire  pour  traiter  dans  les  endroits  de 
fa  conceftion  ou  du  privilege  exclufif 
quelle  a pour  le  commerce  de  certaines 
marchandifes. 

Le  mot  Interloppe  eft  Anglois  ou  Hol- 
landois , je  ne  fgai  pas  bien  lequel ; mais  je 
lgai  qu’il  eft  en  ulage  chez  tous  les  Euro- 
pas qui  trafiquent  aux  cötes  d’Afrique 
6c  d’Am^rique.  II  lignifie  la  meme  chofe 
chez  tous  les  peupies.  Les  Vaifteaux  In- 
terloppes  fonc  fujets  partout  ä confifcations 

ü 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  4; 

ii  ne  s’agit  que  de  les  enlever,ils  fontcon- 
filquez  de  plein  droit  des  qu’ils  ne  peuvenc 
pas  montrer  la  permiffion  qu’ils  devroient 
avoir  pour  traiter.  II  eft  vrai  qu’ils  fedef- 
fendent  de  leur  mieux  contre  ceux  qui  les 
veulenc  prendre  , 6c  que  comme  ils  font 
pour  i’ordinaire  bien  armez , 6c  que  leurs 
dquipages  ont  part  au  profit  de  la  traite, 
ils  font  tous  leurs  efforts  pour  fe  tirerd’af- 
faire.  II  en  eft  de  ces  gens-ia  comme  de 
ceux  qui  font  lacontrebande  5 outre  la  per- 
te  du  Vaifleau  6c  des  marchandifes , il  y a 
des  peines  affiidives  contre  les  Capitaines, 
furtout  quand  ils  ont  6t6  pris  plus  d’une 
fois. 

Les  N6gres  que  le  Chevalier  des  M.  * * * 
avoic  pris,  avoient  demeurd  long-temsä 
bord;  ils  avoient  long-tems  a la  vüe 
de  leur  pais  5 ce  qui  leur  caufe  d’ordinaire 
du  ddpit  6c  du  chagrin  , d’oü  s’enfuivent 
leurs  maladies  6c  le  ddfefpoir  qui  les  em- 
pörte. Ils  communiqucrent  bien  tot  leurs 
maux  ä ceux  que  la  Compagnie  avoit  trai- 
tezs  6c  quelques  foins  qu’on  püt  prendre 
de  Sparer  les  malades  d’avcc  les  fains  6c 
de  les  bien  traiter , il  en  mourut  un  grand 
nombre  avant  que  le  Vaifleau  arrivät  ä 
Cayenne. 

Il  faut  ajoüter  que  la  mauvaife  nouriture  Fcvts  de 
y contribua  beaucoup.  On  s’eft  entetd  de  Maxais; 
ne  les  nourir  que  de  ces  großes  fSves  qu’on 
appelle  feves  de  marais.  On  doit  avouer 
que  ces  f6ves  font  bonnes  en  eiles  memes , 

6c  qu’elles  peuvenc  fournir  une  nouriture 

con- 


II  ne  faut 
pas  ouviir 
lcs  corps 
moirs. 


Nation 
Antiopha« 
ge  cn  A- 
txique, 


4S  VOYAGES 

convenable  quand  ellcs  Tont  bien  euires  & 
affaifonndes  de  fei,  de  poivre,  de  guinee, 
de  graiffe  ou  d’huile  de  palmes  il  taue  etre 
accoutumd  ä ccs  alimens  pour  ne  pas  s’en 
trouver  mal  ou  du  moins  pour  ne  pas  s’en 
ennuyer  & en  avoir  du  degoüt.  On  fait 
qu’on  ne  les  faiteuire  pour  Jes  Noirs  qu’a- 
vec  de  l’eau  & du  feUc’eft  un  rdgal  qu’on 
ne  donne  pas  tous  lesjours  ,d’y  jetterquel- 
ques  cuillerees  de  graiile  ou  d’huile  de  pal- 
mc  avec  quelques  grains  de  maniguettes. 
Voilä  pourtanc  toute  la  nourricure  de  ccs 
pauvres  gens.  On  leur  donne  deux  fois  par 
jour  une  petite  dcüellde  de  ces  föves  avec 
dcux  taffes  d’eau.  Comme  ils  n’y  font  poinc 
accoutumds  ils  s’en  fatiguenc  bien  töt,  le 
ddgoüc  les  prend  , le  chagrin  lejoint  au 
ddgoüc , ils  tombent  malades  & meurent 
comme  des  mouches  furprifes  de  l’hiver. 

Le  Chirurgien  du  Chevalier  de  M.  * * * 
ne  manqua  pas  fuivant  la  coutuine  de  ccs 
ddchiqueteurs  de  corps  humains  de  vouloir 
ouvrir  ceux  qui  moururent  les  prdmiers  , 
pour  connoitre  plus  parfaitement  , diioit- 
il,  la  maladie  qui  les  avoit  emportez  6c  ap- 
pliquer  aux  autres  les  remddes  convenables* 
Le  Capitaine  n’eut  garde  de  le  permettre, 
il  favoic  trop  les  confequences  tcrribles  de 
ces  opdrations.  Nous  avons  dit  dans  un 
autre  endroit  que quelques  ennemisducom- 
merce  de  notre  nation  ont  repandu  parmi 
les  Ncgres,  que  nous  ne  les  achetions  que 
pour  lcs  manger  , comme  il  fe  pratique 
chez  quelques  nations  Antropophages  d’A- 


EN  GUINE ’£  ET  A CAYENNE.  49 

friquc  qui  tiennent  bouchcrie  de  chair 
humaine.  On  a toutes  les  peines  du  mon- 
monde  ä detrompcr  ceux  qui  Tont  cm- 
barquez.  Quantitd  fe  font  abandonncz 
au  d^fefpoir , fe  font  dtranglez,  jettez  a 
ia  mer  ou  fe  font  laillez  mourir  de  faim , 
plutöc  que  d’aller  dans  un  pays  oü  iis 
croyoient  ecre  livrcz  au  boucher  & ex- 
polez  en  vente  ä la  boucherie.  II  feroic 
impo(lible,quelque  precaution  qu’onpüc 
prendre  de  ne  pas  reveiller  en  eux  ces 
prejugcz  , s’ils  voyoient  ces  Kfcufipes 
de  Vaiffeau  ouvrir  les  corps  de  leurs  ca- 
marades  * ils  croiroient  toujours  quec’dl 
pour  en  tirer  les  meilleurs  morceaux  , 

& tout  le  monde  enfemble  ne  feroit  pas 
capable  de  remettre  ieurs  efprits  preve- 
nus. 

II  faut  donc  qu’un  Capitaine  ne  per- 
mctte  jamais  ces  fortes  d’op£rations  t 
quelque  necvilnd  que  leurs  Chirurgiens 
affirrent  qu’il  y a d’en  venir  ä cette  r <5- 
cherche  pour  ddcouvrir  les  maladies  des 
Noirs. 

II  faut  meine  obferver  de  ne  jetter 
les  corps  morts  ä la  mer  que  pendant  la 
nuit.  Cette  precaution  eft  ndceöaire 
pour  dpargncr  aux  vivans  les  cris  qu’ils  monsU« 
ionc  en  pareille  occafion  , & le  defefpoir  mer  re»i- 
oü  la  mort  de  leurs  parens  ou  de  leurs  ^ u 
Camarades  les  porte  afTez  fouvent. 

Ces  corps  jett£s  ä la  mer  ne  manquent 
jamais  d’attirer  les  Requiens  6c  autres 
poilfons  carnafliers  a la  fuite  des  Vais- 
Tom.  UL  C feaux 


V O V A G E S 

feaux  chargds  de  Ncgres  quand  il  y a 
mortalitd  parmi  lcs  efclaves. 

II  eft  vrai  qu’il  en  coüte  fouvent  la 
vie  a ccs  poiflöns.  On  leur  jette  de  forts 
hamegons  bien  entez  für  une  chaine  de 
fer  & couverts  d’une  pidce  de  viande,ik 
y viennent  & y demeurent  accrochez.  La 
chair  de  ces  animaux  quoique  dure  & 
fillaffeufe,  furtout  quand  ils  font  vieux 
& de  douze  ä quinze  pieds  de  longueur, 
ne  laifle  pas  d’ötre  un  rdgal  pour  ies  ef- 
claves & meme  allez  fouvent  pour  les 
dquipages  qui  prennent  les  morceaux  les 
pius  tendres  , comme  font  ceux  qu’on 
prccamion  enl^ve  depuis  le  milieu  des  cötes  juf- 
pour  ia  ejues  fous  le  ventre  ; c’eft  ce  qu’il  y a 

ciuir  de  dc  plus  gras  6c  par  confdquent  de  plus 
Rcqmen,  tcncjre. 

Mais  il  faut  que  les  Capitaines  ob- 
fervent  de  ne  permettre  jamais  ä leurs 
Mateiots  ni  aux  Negres  d’en  manger 
qu’apres  que  ces  chairs  ont  bien  lau- 
poudrees  de  fei  & bien  preflees  pour  en 
faire  fortir  tout  le  fing.  Apr&s  cette 
pr^paration  il  faut  les  bien  faire  cuire 
dans  l’cau  avec  du  fei  , du  vinaigre  & 
de  la  maniguette  , & apres  cela  elles 

peuvent  etre  mangdes  (ans  crainte  par 
des  eens  qui  ont  les  dentsbonnes  &grand 
appetit. 

On  prit  pendant  la  route  quantitd  de 
ces  poiflons  voraces;  on  ies  mangea  lans 
qu’ils  caufaflent  aucun  mal,  &c  l’dquipa- 
ge  auroit  continue  ä les  crouver  bons 

fans 


EN  GuiNE’E  ET  A CAYENNE. 

(ans  u ne  petice  avanture  qui  en  donna 
du  dögoüt  aux  Matelots  , car  pour  les 
Nögres  ils  n’y  regardoienc  pas  de  il 
pres. 

On  prit  donc  un  de  cespoifTonsmonf- 
trueux  j je  crois  que  c’droit  le  quinzie- 
me  ou  le  feizieme  , & on  trouva  dans 
fon  ventre  la  töte  6c  la  jambe  d’un  Ne- 
gre  qu’on  avoit  jettd  äla  mer  le  jourpre- 
cedent.  Cette  vue  degouta  les  Matelots: 
ils  n’en  voulurent  plus  manger,&  depuis 
ce  jour-iä  ils  ne  furent  plus  ii  ardens  ä 
prendre  ccs  animaux. 

Je  crois  qu’on  voudra  bien  me  difpen- 
fer  de  raporter  ici  les  routes,les  hauteurs, 
les  vents,  les  courans  , les  calmes  donc 
le  Journal  du  Chevalier  des  M.  * * * faic 
un  recit  aufli  cxad  & detail  l«£  qu’il  eft 
peu  intereilant  pour  les  Ledeurs  6c  tout- 
a-fait  inutile  aux  navigateurs. 

Je  dirai  feulement  que  fe  trouvant  ie 
28  Juillet  172s  , par  les  trois  d<fgrös  4? 
minutes  de  laticude  meridionale  , 6c  par 
eftime  par  douze  dögrds  dix  minutes  de 
longitude,  il  appercut  au  ppint  du  jour 
que  le  Vaifleau  qu’il  avoit  vu  le  foir 
pr^cedent  au  vent  ä lui  , environ  ä qua- 
rre lieues  de  diftance  , 6c  qui  lembloic 
faire  la  meme  manoeuvre  que  lui,  venoit 
lur  lui  ä pleines  voiles.  Comme  on  d-Rencontrc 
toit  en  paix  avec  tous  les  voilins  de  VE-  dVnFoi- 
tat  , 6c  qu’il  n’y  avoit  rien  ä craindre  des 
Salcins  dans  ce  pailage  trop  dloigne  de 
chez  eux,  il  ne  douta  poinc  que  ce  ne 


V a-Y  A G E S 

Tut  un  Forban.  II  fit  baftinguer  Ton  Vaii-  1 
feau , fit  parer  fes  canons  , fit  faire  la 
pri^re  & dcjeüner  fes  gens  6z  les  exhorta 
ä faire  lcur  dcvoir. 

Le  Vaifleau  s’approcha  & (lins  mar- 
chander ii  d^clara  bien-töt  qui  il  £coit. 

II  mit  ä l’avant  6c  a l’arriere  des  Pavil- 
lons hlancs  für  lefquels  dtoient  des  fa- 
bres  rouges  en  iiiutoir.Une  grande  Ham- 
me de  meme  faqon  ctoit  für  la  girouette 
du  grnnd  mät.  11  vint  (lins  tirer  jufqu’ä 
la  portce  du  fufil ; alors  il  tira  un  coup 
de  canon  fans  balle.  Son  Equipage  qui 
paroiifoic  nombreux  dtoit  für  la  dunste 
le  long  du  bord  6c  für  les  haubans  le  fa- 
hre ä la  main. 

Le  Chevalier  de  M.  * * * fit  (a  route 
fans  lui  repondre.  Un  moment  aprbs  le 
Forban  tira  un  coup  de  canon  ä balle  , 

6z  peu  aprt;s  trois  autres,  & dans  le  me- 
me tems  il  öta  fa  flamme,  6z  fes  Pavillons 
blaues  6z  en  laifla  de  tout  rouges. 

Alors  le  Chevalier  de  M.  **  * fit  fer- 
vir  fes  canons.  Sa  moufqueterie' les  fe- 
conda  tres  bien.  Le  Forban  cria  d’ame- 
ner,  6z  qu’il  y auroit  bon  quartier  : on 
ne  rdpondit  ä fon  honnetete  qu’ä  coups 
de  canon.  Cela  Pirrita  d’autant  plus  qu’il 
cut  des  hommes  tuez  qu’on  vit  tomber 
ä la  mer  j c’£toient  de  ces  braves  qui 
s’dtoicnt  perchez  für  les  hautbans  le  fa- 
hre ä la  main  , comme  attendant  avec 
impatience  le  moment  de  lauter  ä l’a* 
bordage.  On  s’apperguc  qu’il  y avoitdu 

delor- 


EN  GüiNE’E  ET  A CäYINNE.  55 

ddfordre  dans  le  Vaiffcau  par  lcs  mou- 
vemens  qu’on  y remarqua  , 6c  que  ceux 
qui  le  montoient  n’dcoient  pas  bien  d’ac- 
cord  für  le  parti  qu’on  devoic  prendre* 
car  le  Vailfeau  Frangois  dtoit  d’appa- 
rencc , 6c  le  fcu  qui  en  fortoit  leur  im- 
pofoir.  11s  crurent  que  pour  en  venir  ä 
bout  il  falloit  6pouvanter  Pdquipage  s 
c’eft  une  des  rules  des  Forbans  6c  qui 
leur  r^uflit  affez  fouvent.  Ils  amendrcnt 
donc  leurs  Pavillons  rouges  6c  ils  en 
hifT&renc  de  noirs  3 c’eft  ä leur  langage 
ddclarer  qu’il  n’y  aura  quartier  pour 
perfonne.  Cela  a quelque  fois  obligd 
aes  cquipages  ä fe  revolter  contre  leur 
Capitaine,  ä parlementer  6c  ä fe  rendre 
quand  on  les  a atfiirez  de  la  vie.  Cette 
rufe  ne  fit  aucun  cftet  iur  l’equipage 
Frangois  3 ils  redoübl£rent  leur  feu  5 
un  JSavire  armd  en  guerre  n’cn  auroit 
pas  fait  de  plus  vif  6c  de  plus  continuei. 
Le  Forban  riroit  ä merveillessmais  il  ne 
fit  pas  la  manoeuvre  d’en  vouloir  venir 
ä i’abordage.  11  y avoit  plus  de  deux 
horloges  qu’on  fe  battoit  vivement , lorl- 
qu’on  vit  tomber  ä la  mer  le  mät  de 
mifcnne  du  Forban  qui  entraina  avec  lui 
le  grand  mat  6c  mit  par  conlequent  le 
Vaiifeau  hors  d’dtat  de  le  deffendre.  Si 
le  Chevalier  des  M.  * * * eüt juge  ä pro- 
pos  de  Penlever  , il  le  pouvoit  allurd- 
nient  3 mais  il  ne  le  devoit  pas  faire  ; 
la  prudence  ne  le  vouloit  pas.  Qu’au- 
roit-il  fait  de  plus  de  cinq  eens  delef- 
C 3 pe- 


sj4  VOYACES 

pe rcz  qui  paroifloienc  etre  dans  ce  Vaif- 
leau. 

Tout  le  monde  fqaic  qu’ils  portcnt 
lcur  fentence  avec  eux  , qu’on  peut  Ics 
pendre  ou  Ics  j etter  a la  mer  , mais  il 
feut  les  prendre  auparavant.  La  pitid  fi 
naturelle  aux  Francois  n’avoit  pas  perrnis 
au  Chevalier  de  M.***  de  prendre  ce 
parti,  & s’il  lesavoit  mis  dans  fon  bord, 
quoiqu’cnchainez  , n’auroit-il  pas  eu  lieu 
de  craindre  qu’ils  ne  debauchaflent  fon 
Equipage,  qu’ils  ne  le  jettallent  lui-m£- 
me  a la  mer  & qu’ils  ne  fe  ferviffent  de 
fon  Vaiffeau  pour  courir  la  mer  & pour 
pirater?  Cela  £toit  arrivd  tant  de  fois, 
qu’il  avoit  lieu  de  craindre  que  cela  ne 
lui  arrivät,  & qu’il  ne  devint  la  victime 
de  fa  compaflion, 

II  lailla  donc  ces  Forbans  fe  tirer  d’af- 
faire  comme  ils  le  jugdrenc  ä propos,  6c 
continua  fa  route  autant  que  le  vent  qui 
dtoit  au  plus  pres  le  lui  permic. 

II  ne  lui  arriva  rien  de  confid^rable 
jufqu’au  fixi&ne  Aoüt.  Calmes  ou  vents 
contraires  , pluyes  d’orage  dont  l’eau 
6toit  li  putride  que  fi  on  ne  lavoit  pas 
promptement  dans  la  mer  les  hardes  qui 
en  avoient  mou'ill^es , on  les  trou- 
voic  au  bout  de  quatre  heures  toutes 
couvertes  de  vers  qui  les  rongeoient. 
Ces  infe&es  dtoient  nez  avec  des  dents  > 
l’eau  de  mer  les  faifoit  mourir,  apres 
quoi  il  falloit  les  faire  fecher  prompte« 
ment. 


U 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  5? 

II  vic  le  meme  jourfur  les  quatre  heu- 
res  du  matin  jC’eft  ä-dire  dcux  hcures  ou 
cnviron  avant  queic  fioleil  parüc  für  l’ho- 
riron , un  globe  ä-peu-pres  de  la  gran- 
deur  du  corps  du  Soleil  tel  qu’il  paroit 
lorfqu’il  eft  ä rhorifon  5 il  etoit  d’une 
couleur  bleue  & fi  dclatant  de  lumiere 
qu’il  paroilloic  un  Soleil  s il  dardoit  des 
rayons  tr6s-vifs  s il  dclairoic  bien  plus  que 
la  Lune  ne  faitdatis  fonplein  3 c’&oitpref- 
qu’un  Soleil.  Ce  phenomene  dura  un  bon 
quart  d’heurc  5 apres  quoi  ce  grand 
dac  de  lumidre  diminua  peu  ä-peu&  s’£- 
teignit  entierement.  Il  femble  qu’il  ou- 
vric  la  porte  au  vent  de  Sud  Eft  qui  cal- 
ma  la  mer  qui  avoit  et£  li  orageufe  les 
jours  pr^ccdens,  qu’011  vit  des  ddbris  de 
Vaifieaux  qui  avoienc  fait  naufrage. 

ün  vic  la  Cöte  du  ßrefil  le  onze  für  le 
midi.  O11  etoit  alors  par  les  fix  d£grez 
33  minutes  de  latitude  Meridionale  & 
par  eftime  par  les  350  degrez  dix  minu- 
tes de  longitude,  & ä fept  lieues  ou  en- 
viren  de  la  Cöte. 

. Comme  on  eommengoic  ä manquer  de 
vivres  pour  l’^quipagc  , & qu’on  avoit 
diminub  les  rations  tie  bifcuit  de  trois 
onces  par  jourdepuis  le  iS  du  mois  pre- 
cddent  ; l’^quipage  prefta  le  Capitaine 
desM.***  de  relächer  ä Fernanbouc 
für  la  cöte  du  ßrefil.  Il  ne  crut  pas  y 
devoir  conlentir  , fqachant  combien  ces 
reläches  coücent  aux  bourgeois.  D’ail- 
leurs  il  avoit  aftaire  a des  matelots  Nor- 
C 4 mands>, 


f6  V O Y A G E S 

mands , gens  mutins  & toujours  portcz  ä 
fe  plaindre  6c  ä fe  revolter.  II  ecouta 
leurs  plaintes  & leur  promic  d’y  avoir 
£gard  fi  le  tems  ne  devenoit  pas  meil- 
Jeur  dans  vingc-quatre  heures.  II  con- 
tinua  cn  effet  de  porter  au  Sud  pendänt 
quelques  hoiloges  > mais  comme  il  £coit 
pres  de  terre  les  vents  le,  mirent  a l’Eft- 
Sud-Eft;  ce  qui  lui  donna  le  moyen  de 
faire  le  Nord  pour  aller  ä Cayenne. 

On  trouva  en  approchant  de  la  rivie'- 
re  des  Amazoncs  nombre  de  baleines  qui 
venoient  fe  jouer  antour  du  VaiiTcau. 
Quelques-uncs  paroiifoient  aufli  longues 
oue  la  Fregate  6c  grolfes  ä proportion. 
Leur  compagnie  ne  plaifoic  a perlonne, 
furtouc  quand  eiles  s’approchoient  trop 
pres. 

On  prit  ce  jour  lä  un  Requien  mons- 
trueux  , qui  donna  une  peine  infinie  ä 
embarquer.  Heureufement  c’&oit  une 
femelle  qui  avoit  quacre  petits  dans  le 
corps  dont  eile  &oit  prece  de  fe  d£It- 
vrer.  Les  matelots  lui  fervirent  de  läge 
femme  , 6c  au  moyen  d’une  Operation 
cefarienne  des  plus  grandes  , ils  tirerent 
fes  quatre  enfans  pleins  de  vie  , gros  6c 
gras&ayant  dejä  dcux  rateliers  de  dents. 
On  les  mit  degorger  dans  de  grandes 
boules  plein  s treau  Onabandonna  la 
mere  aux  Nigrcs  qui  s’cn  donndrent  ä 
coea  : ve , & on  mangea  .ces  innocen- 
tx s cf  v-  .ures  qui  dtoient  tendres  6c  gras- 
. jmme  des  veaux  de  riviere. 


On 


em  GuIne’e  et  a Cayenne.  ?7 

On  patfä  Ia  Ligne  pour  la  quatridme 
ou  cinquidme  fois  , 6:  on  fe  trouva  le 
dix-neuf  Aoüc  1723  ä 47  minutes  de 
latitude  Scptentrionale  & par  eftime  ä 
336  degrez  de  longitude. 

On  ientoit  depuis  le  paflage  de  Ia  Li- 
gncunechaleurextraordinaire  5 eile  aug- 
menta  fi  fort  le  lendemain  20  , qu’elle 
droit  inluportable.  O11  eut  bien  foin  ce 
jour  lä  de  faire  rafer  tous  les  Negres  ; 
on  les  fit  frotccr  d’huile,  on  ieur  donna 
de  l'eau  ä dilcrecion  & on  augmenta 
beaucoup  leurs  rations  de  feves  avcc  lef- 
quelles  on  fit  cuire  quelques  morceaux 
de  lard. 

On  s’appercut  des  le  matin  avec  joye 
que  l’eau  de  ia  mer  changeoit  decouleur; 
marque  certaine  qu’on  commengoit  b 
depalfer  la  rividre  des  Amazones.  On 
fe  trouva  ä midi  ä un  ddgrd  fept  minu- 
tes de  latitude  Scptentrionale  , & par 

eftime  ä 33s  ddgrds  quatre  minutes  de 
longitude.  O11  avoit  londd  le  matin  , & 
on  avoit  trouve  trente  bralfesd’eau  ,fond 
de  vale : on  fonda  ä midi ; & on  ne  trou- 
va que  vingt-quatre  braifes  fonds-  de  vafe 
dure. 

Le  lendemain  21  , on  fc  trouva  ä mi- 
di ä un  degrd  37  minutes  de  latitude 
Nord  & 20  brafles  de  fonds  de  meme  va- 
fe 5 l’eau  de  la  mer  paroilfoit  jaunätre, 
eile  ecoit  douce. 

On  continua  ainfi  de  s’approcher  du 
terme  , mouiiiant  quand  le  vent  man- 
C 5 quoit 


58  VO  HGE  3 

quoit  ou  qu’il  dtoit  dire&ement  contrai- 
re,  de  peur  d’8tre  entraine  au  large  par 
les  courans  qui  Tont  violens  für  ces  cötes 
5c  qui  pourtenc  toujours  deliors. 

Enfin  le  Samedy  25  on  fe  trouva  par 
le  travers  d’un  gros  rocher  ou  Iflet  ap- 
pelld  le  Connetable,  ä fix  lieues  de  Ca- 
yenne. O11  avoit  vü  pendant  la  nuit  un 
Vaiflfeau  qui  faifoit  la  meme  route:  on  . 
lui  avoit  parld  le  matin,  6c  on  avoit  Tu 
qu’il  venoic  de  la  Rochelle  6c  qu’il  dtoit 
chargd  de  vivres  , nouvelle  tres  agrea- 
ble  pour  le  Chevalier  des  M.  * * * qui  en 
manquoit,  mais  qui  devoit  en  meme  tems 
retarder  Pexp^dition  de  fon  Navire,par- 
ce  que  les  habitans  fe  prefleroient  plus 
d’avoir  des  vivres  6c  de  les  payer  que 
d’aehetter  des  Noirs. 

Le  Dimanche  matin  2(5  Aoüt  ou  appa* 
reillaj  on  d^pafla  le  grand  ConnStablc, 
les  Mamelles  & la  Matingrc  , Mets  ou 
Rocher  . qui  font  vis  ä-  vis  6c  ä l’Eft  de 
Pille  de  Cayenne , 6c  on  mouilla  ä une 
lieue  & demiede  terreau  vent  de  l’entrde 
du  Port  en  attendant  le  flot.  II  vint  vers 
le  midi > on  appareilla  aufli-töt , 6c  on 
mouilla  dans  le  porc  ou  rade  environ  ä 
une  heure  apres  midi  , apres  une  ennu- 
yante traveriee  de  foixante  jours  depuis 
Pille  du  Prince. 

Le  Chevalier  des  M.  * * * comme  Ca- 
pitaine  de  la  Compagnie  entra  dans  le 
Port  la  flamme  haute.  II  y trouva  deux 
VaiffcauxN^griers  qu’il  crut  etre  des  In- 
ter- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  $$ 

rerloppes,  c’eft-ä-dire  des  Vaifleaux  qui 
traitoient  des  Ndgres  fans  la  permiflion 
de  la  Compagnie.  II  fic  grana  breit  6c 
demanda  au  Gouverneur  & au  Juge  de 
l’Amirautd  qu’il  lui  füc  permis  de  les 
enlever  6c  de  les  confifquer.  Ces  Mel- 
fieurs  lui  apprircnt  qu’il  fe  trompoit. 
Ils  l’ailurdrent  que  ces  deux  Vailfeaux 
avoient  paffe-port  6c  commiffion  de  Fran- 
ce , que  Tun  dtoit  Francois  & l’autre 
Fletfingois.  Le  Franqois  droit  dchoud 
für  les  vafes  6c  ddgradd,  ayant  etd  jugd 
irxapable  de  retourner  en  Europe  , 6c 
le  Flellingois  qui  avoic  quarante  canons 
& deux  eens  hommes  d’equipage  , n’d- 
toic  pas  un  morceau  pour  ie  Chevalier 
des  M.  * * *,  quand  meme  il  auroic  ete 
tel  qu’il  fe  l’imaginoit.  Cependanc  le 
Gouverneur  voulut  bien  lui  donner  un 
certificat  de  la  demande  qu’il  lui  avoic 
faite  pour  s’en  fervir  comme  il  le  juge- 
roic  ä propos  5 mais  fans  lui  expliquer 
pour  quelles  raifons  ces  Vaifleaux 
avoient  apportd  des  Negres  ä Cayenne 
& pour  qui  ces  Negres  dtoient  defline?:. 

Nous  venons  de  voir  que  fa  traverfde 
depuis  l’Ille  du  Prince  avoic  dtd  de  foi- 
xante  jours  , 6c  nous  avons  dit  qu’il 
avoit  perdu  beaucoup  de  Negres  pen- 
dant  ce  voyage.  En  efFet  de  cent  tren- 
te-huit  efclaves  qu’il  avoic  en  partanc 
de  l’Ifle  du  Prince  , il  n’en  amena  en 
vie  ä Cayenne  que  foixante-fix  , apres 
en  avoit  perdu  pendanc  la  traverfee  foi- 
C 6 xantfc 


60  V o Y A G E S 

xante  & douze  ; perte  tres  • confid^rable 
pour  la  Compagnie , non  feulement  par 
le  prix  de  ces  eiclaves,  mais  encore  par 
le  long  fdjöur  quc  fon  VaiflTeau  avoic 
fait  a la  Rade  de  Juda  & a 1’Ifle  du 
Prince  , ä la  longueur  du  voyage  de- 
puis  qu’il  dcoir  parti  dEurope  , & 

au  long  tems  qu’il  füc  obligd  de  de- 
mcurer  a Cayenne  pour  atcendce  le 
payement  des  Noirs  vendus  aux  habi- 
taiis  qui  paydrent  avant  toutes  chofes 
ceux  qu’ils  ayoient  aehettd  des  Inter- 
loppes. 

L’unique  moyen  qu’il  avoit  de  dd- 
dommager  la  Compagnie,  etoit  d’enlever 
ces  deux  Interloppes  avec  ce  qui  lcur 
reftoit  d’effets  ä fcord  , & de  faire  faifir 
les  N<?gres  qu’ils  avoient  mis  a terre  ou 
leur  valeur  qui  dfoit  encore  entre  les 
mains  des  habitans. 

On  peut  croire  que  les  habitans  donc 
le  commerce  eft  tres-mediocre  ne  fe 

firefl'drent  pas  d’achetcr  les  Ncgres  de 
a Compagnie.  Iis  en  avoient  achette- 
des  deux  Interloppes  ce  qu’its  cn  avoient 
befoin,  & les  avoient  eu  ä beaucoup 
meillcur  march<5  qu’ils  ne  devoient  at- 
tendre  cfavoir  ceux  de  la  Compagnie 
qui  vend  les  fiens  beaucoup  plus  eher  * 
deforte  que  le  Dire&eur  que  la  Com- 
pagnie entretient  dans  cet  Hie  fe  trou- 
ra  fort  embaraffd  , rant  pour  la  vente 
que  pour  le  payement;  car  il  ne  devoit 
rien  attendre  des  habitans  dejä  endettez 

po«r 


en  Guinea  et  a Cayenne,  al 

pour  les  Ndgres  qu’ils  avoient  achetez 
des  Interloppes  & pour  les  provifions^ 
qu’ils  avoient  prifes  du  Vaifleau  de  la 
Roch  eile  , que  ce  qu’ils  retireroient  de 
leur  rdcoltedu  mois  de  Fevrier  fuivant». 
cc  qui  retardoit  le  depart  du  Vaifleau 
de  huit  mois  au  moins.  Ce  fut  cepen- 
dant  1c  parci  que  prit  IeDire&eur,  par- 
ti  qui  caufa  beaucoup  plus  de  depenfe 
ä la  Compagnie  par  les  falaires  & la 
nourriturc  de  l’cquipage  , le  depdrifle* 
ment  & la  confornmacion  des  apparaux 
du  Vaifleau,  qtflil  ne  lui  auroit  coütd, 
fi  Le  Vaifleau  füt  revenu  fans  charger  le 
produit  de  (es  Ndgres,  ou  qu’il  cütpaf- 
i \6  aux  Kies  du  Vent,  de  qu’il  cüt  Char- 
ge ä fret  pour  ie  compte  des  Partien- 
liers. 

J’ai  mis  ici  tout  de  fuite  ce  qui  efl: 
marque  dans  le  Journal  du  Chevalier 
des  M.***.  Maisen  ayant  conferd  avcc 
des  perfonnes  d’honneur  & tres-inftrui- 
tes  qui  dtoient  dans  le  meme  tems  ä 
Cayenne  & dont  les  emplois  ne  leur 
permettoient  pas  d’ignorer  ce  qui  s’efl: 
pafld  dans  certe  affaire  , j’ai  appris  que 
les  Ndgres  que  Les  dcux  prdtendus  in- 
terloppes avoient  apportez , n’avoienc 
portd  aucun  prdjudice  ä ceux  de  ce  Ca- 
pitaine,  & qu’il  les  avoit  vendu  depuis 
neuf  eens  juiqu’ä  douze  eens  francs , 6c 
par  confdqucnt  bien  au  defliis  de  ceux 
des  deux  Vaifleaux  qui  n’dtant  que  pour 
aois  Particuliers  , n’avoicnt  point  ctd 
C 7 rdpan- 


V O Y A G E 5 

repandus  parmi  les  habitans  , & que  fes 
payemens  dtoient  ä fon  bord  ou  dans 
les  magazins  de  la  Compagnie  des  la  fin 
dumois  de  Ddcembrc  s il  pouvoic  donc 
partir  des  ce  tems-lä.  Ce  qui  a retarde 
le  ddpart  du  Vailleau,  a drequen’ayanc 
pas  etd  cardnd  aufli-töt  qu’il  avoit  dtd 
ddchargd  , les  piuyes  qui  furvinrenc 
empechdrent  qu’il  ne  le  füc  allez  tot 
pour  partir  comme  ii  auroit  du  faire, 
Un  Ecrivain  doit  rendre  juftice  ä touc 
le  monde  quand  il  le  pcut , & c’eft  ce 
que  jefais. 


CHAPITRE  III. 

De  l'Ifle  de  Cayenne  cn  general . 

CEtte  Ifle  eft  für  la  cöte  Orientale 
de  PAmdrique  dans  la  Province  de 
Guiane  : eile  eft  par  les  quatre  ddgrez 
56  minutes  de  latitude  Septentrionale 
& par  les  31 5 ddgrez  de  longitude  de 
Pille  de  Per. 

On  ne  fgait  pas  bien  au  jufte  par  qui 
eile  a dtd  ddcou  verte  ; fi  ce  füc  par  les 
Portugals  lorfqa’ils  decouvrirent  le  Brd- 
Äl  ou  par  les  Franqois  lorfqu’ils  alldrent 
diablir  les  Colonies  Ephdmdres  dans  ce 
vafte  Pays,  c’eft  ärdire  des  Colonies  qui 
ont  dure  ll  peu  , qu’elles  n’onc  fervi 
qu’ä  montrer  le  chemin  aux  autres  Na- 
tions , leur  ddfricher  un  peu  le  terrain , 


en  Guine’e  et  a Cayenne  6$ 

& leur  faire  connoitre  qu’on  y pouvoic  situatioo 
faire  des  dtabliflemens  folides , riches  6c  cV-enn^* 
puillans  dont  notre  legeretc  naturelle  ne  'cnn'* 
nous  a permis  prefque  jamais  de  pro- 
fiter. 

La  Rividre  de  Cayenne  ou  deCayane 
qui  fepare  les  Sauvages  Caribes  des  Ga- 
libis a donne  le  nom  ä l’Ifle  quile  trou- 
ve  ä fon  embouchure.  L’Ifle  peutavoir 
dix-fept  ä dix-huit  lieues  de  circonfc- 
rence.  Ses  pointes  principales  ou  fes 
Caps  les  plus  connus  font  ceux  de  lle- 
mire,  de  Ceperou  6c  de  Mahuri.  Le 
premier  6c  le  dernier  font  äl’Efl:  6c  Pau- 
tre  ä POuefl.  Le  mouillage  des  V aifleaux, 
qu’on  a d6cord  du  nom  deport,  eften- 
tre  le  Cap  Ceperou  dans  l’Ifle  , 6c  celui 
de  Corbino  dans  la  terre  ferme.  Ceport 
eft  äl’embouchure  de  la  Rivirfre  Cayen- 
ne 6c  de  quelques  autres  rividres  6c  ruil- 
feaux  qui  fe  jettent  dans  la  mer  entre 
ces  dcux  Caps,  6c  qui  donnent  une  re- 
traite  alfurde  aux  Vailfeaux  qui  y trou- 
vent  plus  de  quatre  brafles  für  un  fond 
de  bonne  tenue.  Ils  font  ä couvert  des 
vents  d’Efl:,  de  Sud  6c  d’Oueft,  par  les 
terres  qui  environnent  cette  embou- 
chure. 11s  n’ont  a craindre  que  les  vents 
du  Nord  qui  ne  font  pas  fort  violens  für 
cette  Cöte,  non  plus  que  la  mer  quand 
mcme  eile  auroit  dtd  agitde  , d’autant 
que  les  lames  font  rompues  par  quanti- 
1 6 d’Iflets  6c  de  gros  rochers  qui  font 
devanc  Pembouchure  de  ces  rividres  , 

mais 


£4  VOYAGÄ  S 

mais  qui  laifsent  entre  eux  une  paffe  af- 
iez  large  & alsez  profonde  pour  des 
Vaifseaux  de  trois  6c  quatre  eens  ton- 
neaux.  Cette  Ifle  a la  Mer  au  Nord,  la 
grande  terre  de  PAmdrique  au  Sud,  la 
rividre  de  Cayenne  ä PEit,  & Pcinbou- 
chure  des  rividres  d’Oyac  6c  Je  Mahu- 
ri  au  Sud-Oueft.  Le  bras  d’eau  formd 
par  les  rividres  que  je  viens  de  nommer 
6c  par  la  mer  qui  ldpare  Plfle  de  la  ter  - 
re, n’aqu’unbonquarcde  lieue  de  large: 
avec  quelques  petitslflets. 

Si  toure  Pille  de  Cayenne  6toit  boi> 
ne,  il  y auroic  du  terrain  fuffilamment 

Eour  occuper  toute  !a  Colonie  qui  Pha- 
ice,  quoique,  comme  nous  dironsdans 
la  fuite  , cette  Colonie  ne  foit  pas  con- 
fid6rable.  Mais  cette  Ifle  n’eft:  pas  ha- 
bitable  par  tout.  Une  bonne  partie  de* 
Ion  terrain  eft  bas  6c  noyd.  La  terre 
eft  peu  profonde,  il  faut  enchanger tous 
les  cinq  ou  fix  ans,  faire  de  nouveaux 
abbatis  de  bois,  de  nouveaux  d6frichez, 
6c  comme  le  terrein  n’eft  pas  par  tout 
propre  aux  chofes  qu’on  lui  veut  faire 
produire  , les  habitans  ont  6t 6 obligez 
de  prendre  des  terres  dans  la  terre  fer- 
me, oü  Pon  dit  qu'elles  font  meilleures 
6c  qü  du  moins  ils  en  peuvent  prendre 
ädifcr6tion , parcequ’iis  peuvent  s’dten- 
dre  au  Sud  , ä PEft  6c  ä l’Oueft  tant 
qu’il  leur  plait. 

Les  bornes  des  terres  que  la  Colonie 
de  Cayenne  occupoic  autrefois  dans  la 

terre 


EN  GüINE’E  E T A CAYENNE.  6? 
terre  ferme,  dtoient  bien  plus  dloigndes 
de  PIfle de  Cayenne,  qu’onpeutregarder 
comme  le  centre,  qu’ellesne  le  font  au- 
jcurd’hui. 

Sa  borne  du  cöcd  de  PEft  dtoit  leCap 
du  Nord  , ou  plutöc  la  rividre  des  Ama- 
zones  qui  ldpare  le  Brdlil  de  la  Guianne 
dont  la  fouveraineteappartientau  Roi. 

Sa  borne  du  cötd  de  POueft  dtoit  la 
rividre  de  Paria,  ce  qui  failoit  pres  400. 
licues  deCötes.  Mais  les  Porrugais  du 
cord  de  PEft  6c  lesHollandoisducötdde 
l’Oueft  ont  bienrapproche  ces  deux  bor- 
nes  l’une  de  Pautre. 

Perfonne  ne  noüs  le  conreftoit  en 
1635.  lorfque  nous  nous  dtablimes pour 
la  premidre  fois  ä Cayenne.  Mais  les  Por- 
tugals ayant  pouflfd  leurs  Colonies  du 
Brdfil  jufqu’ä  la  rividre  des  Amazones  , 
& trouvant  que  les  Ifles  qui  fönt  dans 
l’embouchure  de  cetce  grande  rividre  , 
dtoient  bonnes  6c  fort  a leur  bienfdance, 
ils  s’y  dtablirent.  Ils  paflfdrent  enfuite 
la  rividre,  6c  ayant  trouvd  fon  bord  du 
cötd  de  la  Guyanne  chargd  de  grandes 
fordts  de  cacaotiers  naturels,  ilss’enem- 
pardrent,  6c  y firentdes  Forts  pours’crr 
ailiirer  la  pofTdlion.  On  die  mömequ’iU 
y trouvdrent  des  mines  d’or  6c  d’argent; 
autre  motif  mäme  plus  preftänt  pouü  fe 
perl'uader  que  ce  pays  etoit  une  ddpen- 
dance  du  Brdfil , qu’ils  poffddoient  touc 
entier  jufqu’ä  la  rividre  de  la  Plata , de» 
puis  que  nocre  legdretd  6:  nos  incons- 

tances 


66  V o y a g e s 

tances  nous  avoient  chafsez  de  Rio  ja- 
nero  oü  nous nous  dcions  etablis  (ous  lc 
commandement  de  M.  de  V illegagnon , 
6c  des  autres  endroits  que  nous  avions 
dtablis  iur  cetce  Cöte. 

Les  dciördres  qui  font  arrivez  dans 
cette  Colonie  depuis  163  y.  jufqu’en 
1664.  qu’eile  füc  reprife  par  Mcflieurs 
de  Traci  6c  de  la  Barre  , ayant  donnd 
aux  Portugals  tout  le  tems  neceftaire 
pour  s’affermir  dans  les  terres  qu’ils  nous 
avoient  enlevees  au  Nord  de  la  riviere 
des  Amazones  3 ii  n’a  pas  dte  au  pou- 
voir  des  Gouverneurs  de  Cayenne  de 
leur  faire repafler  ce  fleuve.  Ils  ont  tou- 
jours  gagn£  du  terrain  ? & nous  ont  ä 
la  fin  pouffezjufqu’au  Cap  d’Orange  qui 
eft  par  les  deux  d£grez  de  latitude  Sep- 
tentrionale  , ce  qui  diminue  nos  terres 
de  ce  cot^la  plus  de  iso.lieuesdeCöte, 
fäns  compter  le  prdjudicc  que  cela  nous 
eaufe  dans  les  terres- 

II  eft  vrai  que  fi  notre  Colonie  de 
Cayenne  s’&oit  augment^e  en  hommes 
libres  6c  en  efclaves  comme  celies  de  la 
Martinique  6c  de  Saint  Domingue,  & 
fur-tout  comme  la  prämiere  qui  regorge 
de  monde,  il  auroit  aif<£  de  remettre 
les  Portugals  ä la  raifon  , & de  les  faire 
rentrer  dans  les  anciennes  bornes  qui  les 
föparoient  de  nos  terres  ; mais  cette 
Colonie  eft  toujours  demcurde  dans  nn 
etat  de  mddiocritc  qui  ne  lui  a pas  per- 
mis  de  s’&endre  m6me  dans  les  terres 

que 


en  Guinea  et  a Cayenne.  6j 

que  perfonne  ne  lui  contefte  , dont  U 
s’eu  faut  bien  qu’ellc  foit  en  dtat  d’en 
faire  valoir  la  centirfme  partie.  Quel 
dommage  de  laifler  cn  friche  un  fi  beau 
pays ! 

Notre  borne  du  cötd  de  l’Eft  eftdonc 
ä prefent  le  Cap  d’ Orange  , pays  noyd 
pour  la  plus  grande  partie,  mal  fain  & 
qui  ne  commcnce  ä valoir  quelque  cho- 
fe  qu’ä  la  riviere  de  Oyapok  , encore 
nous  en  dilpute-t-on  la  propriet^  lur  ce 
que  ie  nom  de  cette  riviere  a dtd  mal 
marqu£  dans  le  dcrnier  Trait£  de  paix.  On 
avoit  meine  eu  pouvoir  d’&ablir  cette 
prdtention , par  un  poteau  plante  äl’en- 
droit  qu’on  fuppoioit  etre  la  borne  des 
deux  Coionies  : mais  il  ne  paroit  plus, 
& le  Gouverneur  de  Cayenne  a fait  bä- 
tir  ou  retablir  l’ancien  Fort  qui  &oit  ä 
Tembouchure  de  cette  riviere,  & il  y 
entretient  une  petite  garnifon  , tant  aßn 
de  conferver  nos  droits  que  pour  empß- 
cher  que  quelques  Avanturiers  ne  fe  fai- 
fiflent  de  l’embouchure  de  cette  riviere , 
ne  s’y  dtabliflent  & ne  s’y  fortifientd’u- 
ne  manidre  qu’on  ne  les  en  pourroitpas 
chafler  facüement. 

L’entrdc  de  cette  rividre  eft  large  de 
plus  d’une  lieue,  eile  a plus  de  quatre 
brafles  de  profondeur  en  tout  tems.  Cet- 
te riviere  5 qui  eft  beaucoup  plus  large 
dans  les  terres  qu’ä  fonembouchuredans 
ia  mer , vient  de  tres-  loin , perfonne  n’a 
encore  dtc  jufqu’ä  fa  fource.  Les  Sau- 
vages 


62  V O Y A G E S 

vages  qui  habitent  für  les  bords  & qui 
compofem  plufieurs  nations  en  difent 
des  merveiiles.  On  trouveäplusdecin- 
quante  litues  de  Ton  embouchure  juf- 
qu’ä  quatre  brafles  de  profondeur.  Elle 
reqoit  plufieurs  rivi^res  confid^rabies  , 
fes  bords  font  couvcrts  de  grandsarbres 
fort  gros  & fort  droits  ; marque  afturee 
de  la  bont£  du  terrain  6c  de  fa  profon- 
deur. Quoique  ce  pays  ne  foit  pas  fort 
dev£,  il  n’eft  pourtant  pas  noye  , ii  y 
a de  quoi  piacer  ä l’aife  plufieurs  mii- 
liers  d’habitans. 

On  compte  vingt-cinq  ä trente  lieues  de 
l’embouchure  de"  la  riviere  d’Oyapok 
jufqu’ä  i’Ifle  de  Cayenne.  On  trouve 
dans  cette  efpace  plufieurs  rivieres. 

Ce  pays  eft  infiniment  plus  beau  & 
meilleur  que  celui  qui  eft  au  Nord  de 
Elfte  de  Cayenne  , tout  y vient  cn  per- 
feäion.  Les  nations  Indiennes  qui  y 
font  dtablies  s’y  trouvent  tres-bien  , 6c 
fi  eiles  dtoient  plus  laboricufes  dies  ti- 
reroient  de  ces  terres  de  quoi  faire  un 
commerce  avantageux.  Lecoton,  lero- 
cou  6c  l’indigo  y viennentnaturellement 
& fans  culture.  II  y a des  cacaotiers 
que  perfonne  n’ä  plante  6c  que  perfonne 
ne  cultive.  C’en  feroit  aflez  pour  des 
gens  induftricux  6c  un  peu  laborieux  : 
mais  des  Indiens  ne  font  pascapablesdes 
petits  mouvemens  qu’il  faudroit  fe  don- 
ner  pour  tirer  de  ces  terres  ftrtiles  les 
avamages  qu’dles  prefentenc.  £ft-ce  le 


en  GuiNt’e  et  a Cayenne.  69 

cUmac  ou  lenr  indolence  naturelle  qui 
les  rendent  parelfeux  ? Je  veux  croire 
qu’ils  fonc  indolens  par  nature  : mais  il 
faut  auili  convenir  que  le  climac  y con- 
tribue  infiniment,  & qu’il  influe  lur  les 
Europeens  dtablis  dans  le  pays  , comme 
für  les  Indiens  qui  y lont  nezs  car  ileft 
conftant  que  de  tous  les  Europeens  dta- 
blis  ä l’  Amdrique , les  habitans  de  Cayen- 
ne font  les  plus  indolens,  les  plusparef- 
feux  , & ceux  qui  aiment  le  plus  la  vie 
douce,  oifive  &deloeuvrde. 

Notre  borne  du  cötd  de  l’Oueft  d€ 

ä prdfent  la  riviere  de  Maroni  ; c’eft 1 uc  li 
eile  qui  nous  fepare  des  terres  occupees 
par  les  Hollandois  , 6c  qui  ddpendent 
de  leurs  Colonies  de  Berbiche  6c  de 
Surinam. 

Tout  le  monde  fcait  que  ces  pays  de- 
puis  la  riviere  de  Paria  dtoient  des  pays 
noyez  , des  marais  impraticables  6c  fi 
mal  fains  , qu’on  y prenoit  des  maladies 
les  plus  dangdreules  , prefqu’en  y met- 
tant  picd  ä terre.  Les  Hollandois  font 
venus  ä bout  par  leur  patience  6c  par  un 
travail  aflidu  d’en  faire  un  bon  pays  5 ä 
force  de  canaux  6c  de  jcttees  ils  onc 
dellechez  ces  marais  ; ils  fe  lont  ouverts 
des  Communications  commodes,  ils  onc 
retird  de  la  mer  des  pays  gras  6c  immen- 
fess  ils  y ont  etablis  des  manufaduresde 
fucre,  ils  y cultivent  avec  fucces  ieco- 
ton,  le  tabac  , le  rocou  , l’indigo  , le 
cacao,  le  caffd  , ils  ont  bati  des  Villen 


70  VOYAGES 

tres- propres  & de  bonnes  ForterefTes. 
Que  n’auroient-ilspoinc  faic,  s’ils  fulfent 
demeurez  maitres  de  Cayenne  & des  ter- 
res  fertiles  de  la  Guyanne  fi  inuciles  en- 
tre  nos  mains  ? 

aivicre  de  La  riviere  de  Maroni  fe  ddcharge  dans 

Maroni.  Ia  mer  , par  une  ouverture  qui  a trois 
Heues  de  largeur  , alfez  profonde  pour 
de  gros  bätimens  , mais  tellement  renv- 
plie  d’lflets,  de  bancs&  de  rochers,  les 
uns  apparens  , les  autres  cachez  lous 
i’eau , qu’elie  n’eft  pratiquable  qu’ä  des 
barques  m£diocres  , ou  a des  canots. 
Peut-etre  que  fi  on  la  frdquentoit  plus 
qu’on  n’a  faitjufqu’ä  prdfent  , on  trou- 
veroit  un  canal  a!Tez  profond  pour  les 
VaifTeaux.  Les  Indiens  qui  ontremontd 
cette  riviere  a la  faveur  de  la  maree  qui 
y monte  prcs  de  cent  lieues,  difent  qu’ils 
ont  navigd  delfus  pendant  trente-cinq  ä 
quarante  journ^es  en  la  defcendant  , & 
qu’ils  n’ont  pas  jufqu’ä  fa  fource. 
Son  embouchure  eft  par  cinq  dcgrez  cin- 
quante  minutes  de  latitude  Septentrio- 
nale , & par  3 1 3 degrez  dix  minutes  de 
longitude. 

Les  Anglois  qui  vouloient  fe  confer- 
ver  cette  riviere  , apres  qu’ils  eurenc 
pris  Tille  de  Cayenne  für  les  Francois, 
comme  le  Pdre  Dutertre  le  rapporte, 
pag.  312.  le  vingc  deuxieme  Septem- 
bre  1664.  &qu’ilsfe  furent  rendus  mai- 
tres de  Snrinam  für  les  Hollandois,  quel- 
ouetemsaprcs,  bätirentun  Fort  für  une 

pointe 


hm  Chinese  et  a Cayenne.  71 
poince  prefqu’environn^e  de  la  rividre, 
cnviron  ä trois  Heues  de  fon  embou- 
chure.  Mais  ayant  ete  obligez  d’aban- 
donner  leurs  conquetes  , les  Francois 
s’empardrent  de  ce  Fort  , qui  fe  trouva 
furlacötequi  lern*  appartenoit,  6c  y mi- 
rent  une  petite  Garnifon  qui  y demeura 
tanc  que  le  Fort  dura.  11  11’dtoit  entoure 
que  de  paliflades.  11  dura  peu  , 6c  les 
Frangois  au  Heu  de  le  reparer  Öcdei’en- 
tretenir , l’abandonndrent  6c  fe  retirdrent 
ä Cayenne.  Les  Forts  qu’ilsavoient  aux 
embouchures  des  rivi£res  de  Cona- 
nama  ou  Mananouri  6c  de  Corrou  eu- 
rent  la  meme  deftin£e  ; de  forte  qu’on 
n’entretient  plus  ä pr^fent  que  le  Fort 
Saint  Louis  de  Cayenne  6c  un  des  deux 
qui  dtoicnt  ä i’embouchure  de  la  rividre 
d’  ok:' 


j de  Cayenne  eft  aflez  bien  pour- 
vue  de  Ruifleaux.  Le  plus  grand  fejct- 
te  dans  la  rivi6re  de  Mahuri  qui  fdpare 
l’Ifle  de  la  terre  ferme  du  cöte  de  FEIL 
La  mer  entredansce  ruifleau  6c  en  rend 
Feau  falee.  Un  autre  gros  ruifleau  qui  a 
li  fource  au  deflous  du  ßourg  ou  de  la 
VilledeCaperou,  fe  jette  dans  la  meme 
rivi6re  au  Sud*  Eft.  La  Mer  qui  y en- 
tre  gäte  aufli  fon  eau  pendant  quelque 
Heues  > mais  au  ddfaut  de  ces  deux  ruif- 
leaux,  on  en  trouveplufieurs  autresqui 
tombent  des  Colines  de  cette  Ifle,  qui 
fourniflent  de  tres  bonnes  eaux  , 6c  qui 
donnent  aux  habitans  le  moyen  de  faire 


des 


JZ  VOYAGES 

des  moulinsä  Caere  , quifont  d’une  tres- 
grande  utilitd 


CHAPITRE  IV. 

Changemens  qui  font  arrivez  a la  Colonie 
de  Cayenne . 

Lcs  rortu-  E ne  fut  que  vers  l’ann^c  15-00.  que 
vrem tc°U"  les  P°rcaS^s  d&ouvrirent  leBr^til; 
Breüi  ca  leur  Amiral  Petro  Alvarez  Cabrat  fai- 
i;oo#  fant  route  pour  les  Indes  Orientales  , 
fut  jette  par  une  furieufe  temp£te  für 
les  cötcs  Orientales  de  PAm6rique  Me- 
ridionale.  II  nomma  le  lieuoü  ilmouil- 
la  Porto  Seguro  , ou  port  aflur6  , 6c  le 
pays  qui  £toit  aux  environs , la  Terre  de 
Sainte  Croix.  11  vifita  quelques  licux de 
Cöte  aux  environs  de  ce  Port  , 6c  en 
prit  pofleffion  pour  le  Roi  de  Portugal 
fon  maitre. 

Le  Roi  Emmanuel  y envoya  un  peu 
avant  famort,  quiarrivaen  1521.  Gonza- 
les Cotello  , qui  parcourut  les  Cöces  , 
mais  qui  n’entra  pas  dans  le  pays. 

Jean  troifidme  y envoya  Chriftoral 
Jacques  : celui-cy  d^couvrit  la  F3aye 
qu’ii  nomma  de  tousIesSaints.  Sa  Flot- 
te , compolee  de  huit  vaifleaux  bien  ar- 
mez,  trouva  deux  petits  vaifleaux  Fran- 
cois ä la  ri  viere  de  Paraguai  , qu’on  a 
depuis  appeiUFe  la  rivi<£re  de  la  Plata  , 

ou 


en  Guine'e  et  a Cayenne. 

ou  d’argent.  Ccs  vaifleaux  trafiquoien  c 
avcc  les  Indiens.  11s  furent  pris  , cou- 
lez  ä fond,  & les  dquipages  cruellement 
maflacrez  par  ies  Portugals*  Ceci  ar- 
riva  en  1530.  & fert  ä faire  voir  que 
les  Franqois  connoiflbient  ce  pa'is  bien 
avant  les  Portugais  5 & que  fans  avoir 
fair  des  £tabliflemens  iur  les  Cötes,  ils 
y trafiquoient  paifiblemenc  avec  les  In- 
diens, qui  les  aimoienc  ä caufe  de  leurs 
bonnes  manidres. 

Le  mdme  Prince  y envoya  une  Flotte 
confid^rable  en  153s*  fous  le  comman- 
dement  du  Ouart  Coolio  , & une  autre 
fous  Pereiro  Contino.  Le  premier  fit 
un  IcablifTement  a Fernambouc  , 6c  le 
fecond  ä la  liaye  de  rous  les  Saints , 6c  ä 
la  riviere  de  Saint  Franjoi  : mais  il  fut 
d^fait  & allbmm£  par  Topinambours 
qui  nc  purent s’accommod».  r des mani^res 
hautes,  dures  & cruelles  des  Portugais, 
qu’ils  trouvoienc  fi  £loign&s  de  celles 
des  Franqois  avec  lcfquds  ils  traicoiene 
depuis  long-.tems. 

Monfieur  de  Coligny  Amiral  de  Fran- 
ce, qui  avoit  embraffe  la  Religion  pr<5- 
tendue  rdformde  de  Calvin  , fit  un  ar- 
mement confiddrable  en  1555  qu’il  en- 
voya au  Brdfil  fous  la  conduite  du 
Commandeur  de  Villegagnon , qui  avoit 
aulii  embraffd  la  Religion  pr£cendue  rd- 
formde.  Leur  deffein  £toit  de  s’dcablir 
en  ces  pa'is  dloignez,  pour  y vivre  dans 
Fexercice  de  leur  nouvelle  Religion  , 
Tome  HL  D que 


74  V o r a g £ s 

que  l’on  vouloit  abolir  en  France.  Ce 
Commandeur  avoic  inend  quelques  Mi- 
niftres  avec  lui  : il  s’ecablit  furlefleuve 
Ganabara  , qu’on  a depuis  appelld  Rio 
Jennro  , ou  rividre  de  Janvier  fous  le 
Tropique  du  Capricorne  par  les  23.  dd- 
grez  & 30.  minutes  de  ladtude  Mdri- 
dionale. 

Cecte  Colonie  fut  bientöt  ddtruite 
par  les  partis  qui  s’y  formerent  ä cau- 
fe  de  la  diffdrencc  de  Religion  de  ceux 
qui  la  compofoient.  Le  Commandeur 
de  Villegagnon  dtoit  le  plus  inconftant 
de  tous  les  hommes  en  matidre  de  Re- 
ligion. On  le  voyoit  Catholique&  Hu- 
guenot  dans  un  meme  jour  5 & felon  la 
Religion  qu’il  profefloit  , il  maltraitoit 
continuellemenc  ceux  qui  n’etoient  pas 
de  fon  fentiment.  On  peut  lire  dans 
l’Hiftoire  de  ce  tems-lä  la  ddcadence  & 
la  fin  tragique  de  cette  Colonie.  Les 
Portugais  dtablis  aux  environs  n’aidd- 
rent  pas  peu  ä la  ruiner  : & ä la  fin  ils 
s’empardrcntdela  forterefle  des  Francois, 
& firent  pdrir  tous  ceux  qu’ils  y lurpri- 
rent,  ou  qui  fe  redrerent  chez  eux,  oü 
I’uniformitd  de  Religion  fembioie  kur 
devoir  procurer  de  la  protection  & de 
la  furetd- 

Ce  mauvais  fucccs  ne  rebuta  poinc 
les  Franqois.  Toujours  ingenieux  ä fe 
tromper  & ä faire  de  nouveaux  projets, 
ils  firent  des  compagnies  & des  arme- 
mens  en  *594«  en  1604.  en  1612.  ils 

alldrcnt 


EN  GüINE’ß  ET  A CAYENNE.  7J 

all£rent  fe  pofter  ä Maragnon  & en 
d’autrcs  lieux  au  Sud  & au  Nord  de  la 
riviere  des  Amazones  s 6c  ils  eurent  par 
tout  le  meme  fucces.  Les  Portugals  d’un 
cöt£  , leur  lcgdretd  6c  leur  impatience 
de  l’autre  , firent  £chouer  toutes  leurs 
entrepriles.  Ceux  qui  y avoient  mis  de 
Pargent  le  perdirent : ceux  qui  devoient 
etre  les  pr^miers  Sujets  de  ces  dtablilfc- 
mensylaifTdrent  leurpeau  : les  trahifons 
des  Portugais  , la  faim  , 6c  les  miferes 
les  firent  tous  p£rir.  On  fut  dix  ans 
fans  fonger  ä faire  de  nouveaux  dtablif- 
femens  : le  hazard  fit  faire  celui  deSainc 
Chriftophle  de  concert  avec  les  Angiois 
en  16 16  5 6c  celui-ci  fut  caufe  qu’on 
fongea  de  nouveau  au  Brefil  : mais  com- 
me  les  Portugais  s’etoient  etablis  6c  for- 
tifiez  für  toute  cette  Cöte  depuis  la  ri- 
vi£rc  de  la  Plata  jufqu’ä  celle  des  Ama- 
zones, d’une  maniere  a ne  pouvoir  etre 
entamez,  on  choifit  rille  de  Cayenne  6c 
les  cnvirons  3 & au  lieu  de  gagner  l’af- 
fedion  des  Indiens,  comrne  onavoi:  faic 
julqu’alors,  afin  de  n’avoir  rien  ä crain- 
dre  de  leur  part , on  s’avila  mal-a-pro- 
pos  de  prendre  parti  dans  leurs  querel- 
lcs : 011  fe  joignit  aux  Galibis  contre  les 
Caribes : & ceux-ci  ayant  remportd  un 
avantage  confiddrable  lur  les  pr£miers  , 
les  Francois  fe  trouv^rent  enveloppez 
dans  la  dflgrace  de  leurs  amis-  Plufieurs 
furcntpris,  rötis,  6c  mangez  : leurs  ha- 
bitations  commenc^es  furenc  d&ruites  ; 

V 2 & 


7 6 VOTAGES 

& ceux  qui  <5chap£rent  furent  heureux 
de  trouver  dans  les  Galibis  des  amis  fi- 
d£les,  qui  les  regurent  parmi  eux,  6c 
les  regarddrent  coinrnc  ne  faiiant  plus 
qu’un  m8mepeupleavec  eux. 

Les  dtabliflemens  de  S.  Chrißophie , de 
la Martinique,  dela Guadeloupe,  &des 
autres  Mes  Amides  occup£rent  tellemenc 
les  Frangois  , qu’on  oublia  abfolumenc 
qu’on  avoit  laiflb  quelques  - uns  de  nos 
pauvresCompatriotescntre  les  mains  des 
Indiens  de  Cayenne.  Ons’en  föuvint  ä Ia 
fin  : ceux  qui  avoient  dt£  de  la  malheurcu- 
le  compagnie  de  1 635.  euren:  honte  de 
leur  lächete,  & ne  purent  voirfnns  depic 
leiucc^squ’avoient  les  Colonies  des  Illes 
du  venr.  Ils  obtinrent  donc  und  nou~ 
veile  confirmation  des  privildges  qui  leur 
avoient  616  accordez  pour  etabiir  des 
Colonies  ä Cayenne  6c  dans  la  Guianne. 
ColoniedcUne  Compagnie  fe  forma  ä Rouen  eil 
Cayenne  1643.  qui  mit ä fö  tete  le  fienr  Poncet  de 
Poncet Bretigny,  hommevain,cmportd,  cruel, 
deBictigny.öc  plus  propre  ä £tre  enfermd  aux  peti- 
tes  maifons,  qu’a  la  tere  d’une  Colonie* 
il  n’y  a qu’ä  lire  i’Hißoire  de  cette 
entreprife  £crite  par  ßoyer  , pour  ecre 
perfuad6  de  la  v£ritd  de  ceque je  viens 
de  dire.  Ce  fol  furicux  ddclara  d’abord 
la  guerre  aux  Sauvages:  & comme  s’il 
n’avoic  pas  fatisfaic  du  fang  de  ces 
pauvres  Indiens  , qu'il  rdpandoit  inhu- 
mainement,  toutes  les  fois  qu’il  en  tom- 
boic  quelqu’un  entre  fes  mains  5 ii  s’a- 

charna 


Gjise'e  et  a Cayenne.  77 

charna  für  fes  propres  Colons  : il  n’y 
euc  point  de  cruautez  qu’il  n’exerqät 
concre  eux. 

Les  roues  & ies  gibets  btoient  fans 
cc/Te  chargez  des  corps  de  cos  malheu-  Crunutcz 
reux.  II  inventa  des  tortures  fi  dtran^”c°uur1“edu 
ges,  que  lui*  meine  en  nomma  lcsinllru-Bretigry, 
mens  de  l’une  le  Purgatoire  , & ceux 
de  l’autre  l’Enfer.  Altäre  du  fang  de 
ceux  donc  il  £toit  le  chef,  ii  fembloic 
n’etre  occupd  qu’h  trouver  des  pretextes 
de  Ics  tourmentcr.  11  vouloir  f^avoir 
les  fonges  qu’ils  avoient  eu.  Un  d’eux 
lui  ayant  avoud  qu’il  avoit  fongd  qu’il 
le  voyoic  mort,  il  n’en  fallut  pasdavan- 
töge  : il  le  fit  rotier  tont  vif  , & expo- 
fer  ainfi  für  laroue,  oü  il  le  laifla  expf- 
rer  , difant  qu’il  n’avoit  faic  ce  fonge 
que  parce  qu’il  avoit  conqu  le  deflein 
de  le  tuer.  A la  fin  les  Franqois  pouf- 
fez  au  d^iefpoir  reiblurentd’abandonner 
1’Ifle.  Quelques  uns  le  Sauvcrent  en 
terre  ferme,  ti  allerem  chercher  ä con* 
ferver  leur  vie  chez  les  Sauvages , tout 
antropophages  qu’ils  dcoient.  Les  In- 
diens en  eurenc  compaflion  : ils  les  re- 
^urent,  les  nourrirent,  & firent  cc  qui 
ddpendoit  d’eux  pour  adoucir  icurs  pei- 
ncs. 

Le  Sieur  de  Bretigny  en  etant  informd, 
les  envoya  reclamer  5 & les  Indiens  s’ctant 
obftinez  a ne  lui  pas  rendreces  malheu- 
reux , il  fit  armer  une  chaloupe,  & s’en 
alla  les  chercher  lui-meme. 

D j,  Ce 


7*  VOYAGES 

Ce  fut  en  cette  occafion  qu’il  fut  aifif 
de  remarquer  que  la  vraye  bravoure  ne 
fe  trou ve  jamais  dans  un  homme  cruel. 
11  n’eut  pas  fait  une  demi  - lieue  dans  la 
Rivitfrc  de  Cayenne,  qu’il  fe  vitattaqud 
ä coups  de  flechespar  les  Indiens. 

Jl  fit  tirer  für  eux  fans  fortir  de  fa 
chaloupe,  aulieude  mettre  pied  ä terre. 
La  morr  de  quelques  Indiens  ne  dimi- 
nua  point  le  courage  des  autres  , qui 
voyant  qu’il  n’öfoit  les  aller  attaquer 
für  terre  , le  charg^rent  fl  vivement  ä 
coups  de  flaches  & de  pierres  , qu’il  fic 
river  pour  prendre  la  fuite.  Mais  les 
Indiens  le  preflant  toujours  de  plus  en 
plus,  il  fe  couvrit  d’un  manteau  rouge 
qu’il  avoic  apportd  , & fut  tu 6 en  cec 
£cac , avec  tous  ccux  qui  £toient  avec 
lui,  qui  m^ritoient  bien  ce  traitement  , 
puifqu’ils  £toienc  les  miniftres  de  fes 
ricL^r.y.  cruautez.  Les  Indiens  prirent  la  cha- 
loupe avec  tous  ces  corps  morts , les  bou- 
canntJrent,  & les  mangdrent  : & quoi- 
qu’apres  la  mort  du  Chef  ii  leur  eüt  6t€ 
facile  d’aller  faire  une  defeente  dans 
l’lfle  , & de  mallacrer  ce  qui  y refloic 
d’habitans , ils  eurent  l’humanitd  de  ne 
pas  vouloir  confondre  les  Innocens  avec 
les  Coupabies : ils  fe  contentdrent  d’avoir 
extermind  ce  ßarbare , & les  Compagnons 
de  fes  barbaries , & envoyerent  les  i;ran- 
qois  qui  £toient  parmi  eux  dire  ä ceux 
qui  dtoient  für  l’Ifle  , qu’ils  ne  leur  fe- 
roient  aucun  mal  , pourvu  qu’ils  ve- 


en  Guinea  et  a Cayenne.  79 
cuffent  en  paix  avec  eux.  C’eft  ce  quevL^dc„RS 
ie  refte  de  cette  ColoniedeTolde  acceptap^^avec 
avec  bien  de  la  joye  : & c’eft  ä Rabry  leierte  des 
de  cette  paix  que  fe  font  confervezceuxEMn*015* 
qu’on  y trouva  huit  ou  neuf  ans  apres, 
lorfqu’on  fit  une  nouvelle  Compagnie 
pours’etablircncepais  , &quine  futpns' 
plus  heureule,  que  celledii  fieur  de  Bre- 
tigny.  En  voici  THiftoire  abr£g£c. 

Un  Gentilhomme  de  Normandie  , 
nommd  le  fieur  de  Royville  , ayant  ap- 
pris  de  quelques  Fran^ob  , qui  etoicnc 
revenus  de  Cayenne  apres  la  mort  du 
fieur  de  Bretigny  , les  avantages  confi- 
d^rables  qu’on  pouvoit  tirer  en  s’dtablif- 
iänt  en  ce  pa'is,  refolutdefemettre  ä la 
t£te  de  cette  affaire,  & de  faire  une  nou» 
veile  Compagnie  qui  put  profiter  des  fau- 
tes  de  la  precedente,  &desddbrisquien 
reftoient.  II  communiqua  fon  de  ff  .in  ä 
quelques-uns  de  fes  amis  , qui  entrerent 
dans  les  vue's,  & qui  promirent  detrou^ 
ver  d’autres  perfonnes  , qui  pourroienr 
fournirles  fommes  neccllaires  pour  faire 
reüflir  ce  deffein. 

L’Abbe  de  Tille  Marivault  Dofleur 
en  Theologie  fut  un  des  plus  ardens. 

Ils  fe  trouvt'rent  d’abord  cinq  qni  dd- 
poförent  une  fomme  de  8000.  dcus  , 
pour  faire  les  pr£mi£res  avances.  D’au- 
tres s’y  joignirent  bientöt  : ils  firent 
une  fomme  confid6*able  , & obtinrent 
du  Roi  les  lettres  patentes  ncceflaires 
pour  cct  ^tabliffemcnt , en  möme-tems 
D 4 qu’eiles 


io  V O T A G E S 

qu’elles  rcvoquoienc  celles  qui  avoient 
accorddesa  !a  Compagnie  de  Rouen , 
ComUVa-1C  * ^ r^rc  ^aclae^e  1°  ^ieur  de  Breti- 
gme  d"  gny  avoic  i parcequ’onfuppoiaqu’el- 
Caycnr.e  le  avoic  manqu£  ä plulieurs  articles 
fp<?cifiez  dans  les  iettres  de  Ion  dtablil- 
fement. 

La  Compagnie  de  Rouen,  malgrd  Ie 
mauvais  fucces  qu’elle  avoic  eu  dans 
fon  entreprife  , n’avoit  point  oublie  Ion 
projet  & fa  petite  Colonie-  Eile  i’avoit 
foutenue,  foiblement  a la  v^rite  , mais 
eile  n’avoit  pas  lai/T<5  depuis  la  mort  da 
Sieur  de  Bretigny  d*y  envoyer  de  tems 
en  tems  des  hommes  & des  marchandi- 
fes$  &quoiqu’elle  en  retiräc  pcu  de  pro- 
fit  , eile  y avoit  envoyd  un  (ccours  de 
foixantc  hommes,  avec  des  vivres  &des 
marchandifes  , dans  le  tems  que  la  nou* 
veile  Compagnie  faifoit  les  difpofitions 
ncceflaires  pour  s’y  aller  dtablir.  Le 
lecours  y £toit  arrivd  trois  mois  avant 
que  les  Vaifleaux  de  la  nouveile  Com- 
pagnie miflent  ä la  voile  : & les  Direc- 
teurs  de  Rouen  avoient  aiTure  ceux  qui 
ctoient  dans  rille  qu’ils  rccevroienc  in- 
ceflamment  un  lecours  fi  puilTant  qu’ils 
n’auroient  rien  ä craindre  de  la  nouvei- 
le Compagnie.  11s  avoient  encore  fait 
partir  un  petit  bätiment  , avec  les  deux 
Vaifleaux  de  la  nouveile  Compagnie  , 
mais  qui  trouva  les  vencs  fi  oppofez  a 
fa  route,  qu’il  n’arriva  ä Cayenne  que 
quand  cette  Compagnie  en  £coit  en  pof- 

feflion* 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  Si 

feflion , & de  tout  ce  qui  appartenoit  ä 
les  maitres. 

Le  Sieur  Biet  Curd  de  Sainte  Gene- 
vidvc  ä Senlis  , qui  fat  dtabli  Supdrieur 
des  Pr£  rres  que  l’on  envoya  pour  faire  les' 
fon&ions  eccldfiaftiqucs  dans  cette  Colo- 
nie  , en  a dcrit  l’Hiftoire  tragique  : eile 
fütimprimde  a Paris  chez  Francois  Clou- 
zier en  1664. 

On  pcut  regarder  ce  livreplutötcom- 
me  une  apologie  de  fon  Auteur  , que 
commeunerelation  hiftorique  de  ce  qui  fe 
palla  dans  ce  pais-la. 

On  engagea  fent  ä huit  eens  perfon-  preparatfä 
nes  de  toutäge,  de  tont  fdxe,  & detou-  deianou- 
tesconditions,  pour  former  cette  Colo- 
nie.  On  les  divifa  par  Compagnies  : 1 ' 

onfirgrandnombred’Officiers  : on  dref- 
fa  de  beaux  rdglemens.  Pluiieurs  Afib- 
ciez  voulurent  aller  travailler  en  per* 
fönne  ä cet  dtablifiement.  Jamais  pre- 
jet  n’a  dtd  plus  beau  & plus  mal  <5xe- 
cutd.  O11  y fit  des  fautes  fans  nombre: 

011  les  peut  voir  dans  larelationdu  Sieur 
ßiet.  La  plus  confiddrable  a mon  avis, 
fut  d’avoir  embarqud  tant  de  gens , fans 
avoir  fonge  ä leur  nourriture,  quandils 
feroient  arrivez  dans  le  pa’is,  & d’avoir 
mis  fi  peu  de  vivres  dans  les  Vaiffeaux, 
qu’on  fut  obligd  de  retrancher  une  Par- 
tie des  rations  avant  d’etre  arrivd  au 
terme. 

Cette  grofle  Colonie  partit  de  Paris 
le  iS.  May  1651.  für  des  bäteaux  qui 
D 5 la 


Sa  VöYA  GIS 

la  devoient porter  ä Rouen,  oü  ellede- 
voit  prendre  des  Gribanes , pour  aller 
jufqu’au  Havre,  oü  fe  devoic  faire  Pem- 
barquement. 

Le  prdmier  malheur  qui  lui  arriva  fut 
la  mortdePAbbddel’Ifle  Marivault.  II 
£toit  comme  Pame  de  la  Colonie  par  la 
profondeur  de  fa  fcience  dans  les  ma- 
ttfres  Th^ologiques  & Canoniques,  II 
avoit  etd  nommd  prämier  Direäeur  de 
la  Compagnie  ä Cayenne.  On  atten- 
doit  tout  de  fon  zdle  & de  fes  lumidres. 
II  fe  noya  ä la  porte  de  la  Conference. 
Cctte  mort  ne  rctarda  pourtant  pas  le 
voyage  : on  arriva  heureufement  au 
Havre.  Des  deux  Vaifleauxquela  Com- 
pagnie avoic  achettez  , on  n’en  trouva 
qu’un  en  dtat  de  partir  : il  fallut  plus 
de  trois  femaines  pour  prdparer  Pautre. 
Defßtt  du  On  mit  enfin  ä la  voile  le  fecond  de 
cJzcc  dC  Jui^et  La  navigation  fut  longue 

* & ennuyeufe.  Hs  eurent  de  longs  cal- 

mcs  : & pendant  ce  tcms  les  efprits  des 
Affociez  , qu’on  appelloit  les  Seigneurs 
de  la  Colonie  , s’cfchaufcrent  : ~ils  fe 
brouillcrent  6c  s’aigrirentcontre  le  Sieur 
de  Roy ville , qu’ils  avoient  nommd  G£- 
i>£ral  de  la  Colonie  pour  trois  ans.  IIs 
prdtendirent  avoir  ddcouvert  le  deflein 
que  ce  Gdndral  avoit  form^  de  les  fai- 
re tous  p£rir  , & de  fe  rendre  maitre 
, .,de  la  Colonie  : & les  chofes  en  vinrent 
julques  iäque  les  Seigneurs  de  la  Colo- 
ne. *“  nie  poignardtfrenc  kur  C^nAal  la  rniit 

kdu 


in  Guine’e  et  a Cayenne. 

du  U.  Septcmbre , & le  jettdrent  ä la 
Mer. 

Cette  morc  ne  caufa  aucun  ddrange- 
ment  confiddrable  dans  l’entreprilc.. 
Meffieurs  les  Seigneurs  de  la  Colonie 
juftifierent  de  leur  mieux  leur  a&ion 
devant  leurs  Sujets.  On  fit  quelques  nou- 
veaux  rdglemens  bons  & utiles  , s’iU 
avoient  etd  fuivis  ; & on  arriva  enfin  ä 
Cayenne  le  19,  Septembre  , apres  une  Armee  2 
traverfee  de  trois  mois  moins  deux.  CaYtiiac* 
jours. 

Les  Francois  qui  dtoient  de  la  Com- 
pagnie de  Rouen  voyant  ces  deux  gros. 
Vaifleaux  avec  le  pavillon  blanc  , cru- 
rent  que  c’dtoit  le  fecours  qu’on  leur. 
avoit  promis : ils  arbordrent  le  paviiloa 
blanc  au  Fort  5 & comme  ils  virent  que 
les  Pilotes  ne  fgavoient  pas  bien  la  paifde 
pour  entrer  dans  le  Port,  fixdesprinci-- 

Eaux  fe  mirent  dans  un  Canot , & yinrenc 
ileurmontrer. 

Ce  Canot  ayant  rencontrd'  une  cha- 
loupe  des  Vaiffeaux  , qui  cherchoit  le 
chenal  de  la  riviere  cn  fondant , le  leur 
montra.  Le  Chef  nommd  le  V andangeur* 
qui  dtoit  le  prdmier  Commis  du  Fort  s , 
entra  dans  la  chaloupe  s on  l’y  retint. 

& on  obligea  ceux  qui  dtoient  dans  le 
Canot  ä fe  rendre  ä bord  de  l’Ämiral». 

Les  Seigneurs  de  la  Colonie  les  y recurent 
a merveilles , & leur  promirent  le  double  * 
des  interets  qu’ils  avoient  dans  leur  Com- 
pagnie, 


$4  Vor  ages 

On  envaya  enfaite  commander  na 
Gouverneur  du  Fort  de  venir  ä 1’ Amiral , 
& de  remettre  fa  Fortereffe  entre  les  mains 
des  Seigneurs  de  la  nouvelle  Compagnie. 
II  obe  it,  & on  en  prit  poffeffion  le  jo.  Sep- 
tembre  165z. 

Voila  donc  une  nouvelle  Compagnie 
dtablie  ä Cayenne,  ayanc  ä (ä  töte  unc 
douzaine  de  Seigneurs  de  la  Colonie, 
C’en  etoit  trop  pour  la  conduire  com- 
me  il  failoit.  ' Audi  commencdrent-ils  ä 
caballer  les  uns  contre  les  autres , & ä 
projetter  d’en  affafliner  quelques -uns. 
Le  complot  ayant  dtd  decouverc  , on 
en  arreta  quatre  , un  del'queis  eut  la 
tete  tranchde  le  zi.  D&rembrc  fuivanc  , 
& les  trois  autres  furent  privez  des  hon- 
neurs  de  leur  rang,  & releguezdans une 
Ui. d« Sei-  iße  jufqu’ä  ce  qu’il  fe  prüfen- 

^U“ua.utat  une  occafion  de  les  faire  paffer  aux 
trois  Antifies. 

autres  iom  Cette  exdcution  diminua  le  nombre 
aams'  des  Seigneurs  de  la  Compagnie  , outre 
que  la  morc  en  avoit  ddjäcmportddeux, 
mais  eile  ne  mit  pas  la  paix  entre  ceux 
qui  reftoient.  Le  Gouvernement  devint 
pire  que  jamais  : (ans  rime  ni  raifon  on 
le  brouilla  avec  les  Indiens : on  les  pil- 
la  , on  en  enleva  quelques  uns.  Les 
Indiens  prirent  les  armes  , pillerent  & 
brülerent  quelques  quartfers  , maffaerd- 
renc  quelques-uns  de  ces  Seigneurs  , &c 
quantitd  d’habitans.  La  famine  & les 
maladies  en  firenc  perir  un  plus  grand 

nom- 


en  Guine’e  et  a Cayenne  8? 

nombre.  Le  refte  fut  contraint  de  fe 
retirer  dans  le  Fort,  que  le Gouverneur 
avoit  abandonne,  apres  avoirenleveune 
barque  de  la  Compagnie,^  pilld  les  pro- 
pres foldats  , & s’ecre  fauvd  chez  les 
Anglois  de  Suriname , qui  en  dtoient  alors 
maitres. 

Les  Indiens  pilldrentle  refte  des  quar- 
tiersdes  Frangois , & les  lerrerene  de  fi 
pres  dans  le  Fort  , qu’ils  les  obligdrent 
enfin  d’abandonner  l’Ifle  , le  Fort  , le3 
Canons , les  armes , les  marchandifes , & 
gdndralement  tout  ce  qui  ne  put  pas  etre 
embarqud  dans  une  mdchante  barque 
qui  leur  reftoit , & dans  deux  ou  trois 
Canots,  qui  leur  furent  fournis  par  les 
Indiens , avec  une  quantitd  de  vivres  , 
pourfe  retirer  chez  les  Anglois,  & de  ha 
a la  Barbade. 

Ainfi  fut  diftipde  cctte  Colonie  qui  abandom^J 
avoit  taut  coüte  , & qui  ne  demeura  Cayenne, 
dans  cctte  Ille  que  jufqu’ä  la  fin  deDd- 
cembre  1653.  Sa  deroute  entrainaavec 
eile  ce  qui  reftoit  de  edle  de  Rouen  5 
& on  eut  en  France  le  deplailir  d’ap- 
prendre  que  les  Indiens  avoient  chalfd 
d’une  bonne  Place  & d’une  Ille  une 
Colonie  , qui  auroic  cte  allez  nombreu- 
fe  pour  les  foumettre  tous  , li  eile  avoit 
dte  gouvernee  par  des  gens  fages  , unis 
entre  eux , & qui  n’euflent  point  eu  l’am- 
bition  de  commander,  & de  s’driger  en 
Tyrans ; ce  qui  a caufd  les  meurtres  & 
la  divifion  perpetuelle  qui  a ded  entre 
D 7 ces 


V 0 r A G E s 

ccs  Seigneurs  de  la  Colonie.  A quoi 
on  peut  ajoüter  que  s’ils  avoient  dtd  fe-' 
courus  par  les  Direäeurs  qui  dtoient 
en  France,  & qu’on  leur  eüt  envoy 6 
des  vivres  & des  hommes , comme  on 
le  devoit  faire  , ils  auroient  dtd  en  dtat 
de  refifteraux  Indiens,  & de  fe  conferver 
dans  leur  pofte. 

LeLecteurquivoudra  voir  la  ftiite  de 
cette  Hiftoire , la  trouveca  fort  amplemenc 
dans  le  livre  du  Sier  Biet , auquel  je  le  prie 
d’avoir  recours. 

On  a toujours  cru,  &avec  beaucoup 
de  fondement , que  les  Hollandois  eta- 
blis  ä Barbiche  avoient  dtd  la  caufe  de 
la  guerre  & des  trahifons  que  les  In- 
diens firent  fans  difcontinuation  ä cette 
Golonie  naiffante.  Ces  Rdpubliquains 
ne  voyoient  qu’avec  une  extreme  ja- 
loufie  cette  belle  terre  entre  les  mains 
des  Francois  , pendant  qu’ils  dtoient 
obligez  de  deflecher  des  marais  infeäs  , 
& que  tous  autres  qu’eux  n’auroient  ja* 
mais  old  entreprendre  de  faire  va- 
loir. 

Les  Anglois  avant  chaffe  les  Hollan- 
dois de  Ja  rividreue  Surinam  , s’y  dtoient 
dtablis  , & s’etoient  emparez  du  Fort 
que  les  Franqois  y avoient  dlevd.  ä la 
gauche  de  l’embouchure  de  la  rividre  , 
pendant  le  gouvernement  tyrannique 
du  Sieur  de  Bretigny . Ils  l’avoient  trou- 
vd  abandonnd,  de  cn  aflezmauvaisdtat: 
fo  ravoient.relevd  & beaucoup  augmen- 


en  Guine’e  et  a Cayenne:  %j 

x6 , & ils  fe  fcroient  bien  affermis  däns 
ce  pofte,  & le  long  de  cette  rivtere,  fi 
les  Holandois  n’avoient  trouvd  lc  moyen 
d’y  rentrer , par  uh  traite  qu’ils  firent 
avec  eux  , en  vertu  duquel  ils  leur  cd- 
ddrent  leurs  dtabliflfemens  voifins  de  la 
nouvelle  Angleterre  5 & rentr£rent  ainfi 
en  pofleffion  de  Suriname  & des  terres 
occup£es  par  les  Anglois,dont  celles  de 
la  rividre  de  Maroni  faifoient  partie.  Ils 
rentrent  donc  de  nouveau  en  pofleffion 
de  la  forcereAfe,  & ils  en  font  demeurez 
maitres  depuis  ce  tems  lä.  La  Colonie 
qu’ilsy  ont  dtablie  eft  ä prdfent  une  des 
plus  confiddrables  de  l’Amdrique. 

On  ne  fqait  pas  tout  ä fait  au  jufle 
quand  ils  s’empardrent  de  Cayenne  5 ni 
s’ils  la  prirenc  de  vive  force  für  les  Sau- 
vages , ou  fi  ce  füt  par  quelque  trait£ 
qu’ils  firent  avec  ces  peuples. 

II  y a apparence  qu’ayant  excitd  les  In- 
diens ä nous  faire  la  guerre,ils  s’accom- 
mod£rent  aildment  avec  eux  du  Fort  & 
des  habitations  que  nous  avions  dtd  för- 
cez  d’abandonner ; & qu’entre  notre  fui- 
te  & leur  dtabliflement  dans  Cayenne , il 
n’y  eut  pas  un  tems  bien  confiddrable. 

C’eft  fe  mocquer des gens de  dire,com- 
me  a fait  mon  Confrere  le  Pdre  du  Ter- 
tre , que  quelques  Hollandois  & quelques 
Juifs  chaflez  du  Br^fil  par  les  Portugals, 
ayant  abord£  ä cette  Ine  , & y trouvant 
des  Jardins  , c’eft-ä-dire  des  habitations 
toutcs  faices  & un  bon  Fort  bien  muni 

de 


SS  V O Y A G E S 

Canons,  ils  n’avoient  pas  fait  difficultd 
de  s’y  dtablir.  Les  Sauvages  ne  l’auroienc 
pas  löuffert , s’ils  n’avoient  dt d d’accordi 
& ils  feroient  bien  venus  ä bout  d’une 
poignee  de  gens , eux  qui  venoient  d’en 
chalfer  une  Colonie  entiere  nombreufc 
& bien  armde.  Les  Hollandois  s’y  eta- 
hlirent  donc  de  grdä  greavcc  les  Indiens, 
& s’empardrent  ainfi  de  ce  qui  nous  ap~ 
partenoit.  Mais  la  ndeeflite  oü  nous  nous 
dtions  trouvez  de  nous  retircr , ne  pou- 
voit  pas  nous  öter  le  droit  que  nous  a- 
vions  für  cette  Ille,  & für  les  terres  ad- 
jacentes:  & quand  meme  la  Coionie  au- 
roit  eddd  fes  droits  de  fouverainetd  que 
le  Roi  avoit  inconteilablement  für  ces 
terres  , ccs  droits  font  inaiidnables  par 
tout  autre  que  par  le  Prince  meme  a qui 
ils  appartiennent:  tout  le  monde  en  con- 
vient,  ou  en  doit  convenir. 

De  quelque  fa$on  que  les  Hollandois 
fe  fuflent  mis  en  poffemon'de  Cayenne, 
ils  demanddrent  une  commidion  aux  E- 
tats  d’Mollandc  , qui  l’accorddrent  ä 
Guerin  Spranger  & a fes  Alfocids.  C’d- 
toit  un  homme  d’efprit , dont  la  fagefle 
& !a  bonne  conduite  mirent  bientot  cet- 
te Ifle  en  rdputation.  II  en  chaffa  de  for- 
ce ou  par  accommodement  les  Indiens 
qui  y avoient  des  habitations:  il  les  obli- 
gea  de  fe  retirer  dans  la  terre  ferme:  il 
augmenta  les  fortifications  s fit  degrands 
ddtrichemens  ; dleva  des  fucreries  ; & y 
fit  cultiver  avec  fuccez  lecotton , lerocou, 

l’indi- 


EN  GuiNE’ß  ET  A CAYENNE.  Sp 

I’indigo , & les  autrcs  marchandifes,  dont 
il  Failoit  un  commerce  avantageux  avec 
oeux  de  Ta  nation  , & autres  qui  y ve- 
voienc  traiter.  II  y vivoic  en  paix  lorfquc 
Monfieur  le  Fcvre  De  Ia  Barre  Maitre 
des  Requätes , & qui  avoit  dtd  Intendant 
en  Bourbonnois,prit  la  rdfolution  defor- 
mer une  nouvelle  Compagnie  , & d’dta- 
blir  une  Colonie  qu’il  efpdroit  avoir  un 
plus  heureux  lucces  , que  celles  dont 
nous  venons  de  parier,  li  fut  porte  ä 
cctte  rdlolution  par  les  recits  avantageux 
que  lui  firent  quelques  particuliers  qui  a- 
voient  dtd  dans  les  prdeddentes  Colonies, 
& lurtout  par  le  Sieur  liouchardeau , qui 
avoit  fait  quelques  voyages  dans  la  terre 
ferme  de  1’AnWrique  , dans  l’lile  de 
Cayenne,  6l  dans  les  Antiiles.  Ces  voya- 
ges le  faifoient  regarder  en  France  com- 
me  l’homme  le  plus  inftruit  & le  plus  au 
fait  des  affaires  de  ces  vaftes  pais.  Ces 
deux  Meffieurs  drefferent  un  projet  de 
Colonie,  qu’ils  prdfenterent  ä Monfieur 
Colbert  Secrctaire  & Miniffre  d’Etat  , 
dont  tout  le  monde  ä admird  le  vaftc 
gdnie,  & l’application  continuelle  ä l’d- 
tabliffement  du  Commerce  , de  la  Navi- 
gation , & des  Colonies. 

Le  projet  plut  ä ce  Miniffre  dclaird : 
il  le  goüta : il  i’approuva  : il  en  parla 
au  Roi,  & eut  fans  peine  l’approbation 
du  Monarque.  Il  die  ä ces  Meffieurs 
qu’il  failoit  faire  une  Compagnie,  & que 
la  Majeff  d l’appuyeroit  de  Ion  autoritd , 

la 


pO  VOYAGES 

!a  prot£geroit,  & l’aflifteroit  d’hommes, 
d’argenc  & de  vaiffeaux. 

Mr.  De  la  Barre  parla  de  fon  deffein 
ä quelques-uns  de  fes  amis , & en  peu 
de  tems  il  en  afTembla  vingt,  qui  demeu- 
rdrenc  d’accord  de  mettre  chacun  dix 
mille  livres,  pour  former  le  fond  de  la 
Compagnie,  ä laquelle  on  donna  lenom 
de  Compagnie  de  la  France  Equinoc- 
tiale. 

C’eft  ainfi  qu’elle  eft  appellde  dans  les 
Lettres  Patentes  de  fon  dtabliflement  ,ex- 

Eedides  au  mois  d’Odobre  1 663.  oü  les 
ornes  de  laconceflion  {ent  la  rividre  des 
Amazones,  & cclle  d’Orenoque. 

Ces  prdmiers  vingt  Intdreflez  ne  firent 
entre  eux  aucuns  (contrads  : ils  fe  con- 
tentdrent  de  pafier  des  ades  particuliers 
d’affociation  dans  le  mois  d’Aoüt  1663. 
avec  cette  claufe  infdrde  dans  tous  ces 
ades,  de  fournir  chacun  juiqu'ä  la  forn- 
me  de  20000  liures,  s’il  dtoit  juge  expe- 
dienc  pour  le  bien  de  leur  Compagnie. 

Je  ne  raporte  point  les  Lettres  paten- 
tes del’dtabliffementde  cette  Compagnie, 
feus  le  titre  de  Compagnie  de  la  France 
Equinodiale , parce  qu’elle  ne  conferva 
ce  titre  que  jufqu’au  mois  de  Juillet  de 
l’annde  fuivante  1 66^.  que  le  Roi  ayant 
caffd  la  Compagnie  de  1628.  & les  autres 

?ui  avoienc  dtd  faites  pour  la  nouvelle 
rance  ou  le  Canada,  &ayantmeme  ob- 
ligd  les  Seigneurs  particuliers  des  Anti- 
fles  de  raporter  leurs  contrads  d’aequifi* 

tion 


en  Guinea  et  a Cayenne,  pr 

rion  pour  en  etre  rembourfez , il  remic 
toutes  les  Compagnies  qui  avoient  6t6 
jufqu’alors,en  une  feule  Compagnie  fous 
le  nom  magnifique  de  Compagnie  deslR- 
des  Occidentales. 

On  voic  dansle  ddnombrement  dester- 
res  dont  le  Roi  accorde  la  conceflion  ä 
cette  nouvelle  Compagnie , que  fes  bor- 
nes  da  cötc  du  Brdfil  fonc  toujours  Ia 
riviere  des  Amazones  , 6c  du  cötd  des 
Efpagnols  Ia  riviere  d’Orenoque  rquoi- 
que  les  Hollandois  euffent  des  £tabliffe- 
mens  entre  cette  riviere  6c  celle  de  Ma- 
roni : marque  affur<5e  que  depuis  que  les 
Francois  avoient  decouvert  ces  cötes  6c 
les  avoient  fr6quent<5,ils avoient  toujours 
eu  des  droits  lur  ces  Cötes  , 6c  für  les 
terres  du  dedans  de  ce  vafte  Continent. 

La  Compagnie  de  la  France  Equino- 
xiale  ne  manqua  pas  de  prdfenter  au  Roi 
le  Sieur  de  la  Barre  pour  ötre  le  Gou- 
verneur de  l’Ifle  de  Cayenne , 6c  le  Chef 
de  toutes  leurs  affaires  dans  ce  pais-lä. 
Sa  Majeftdl’agrda  6cl’honora  de  la  com- 
miffion  de  Ion  Lieutenant  - G£n£ral  dans 
les  terres  de  l’Amerique  Mdridionale  , 
depuis  la  riviere  des  Amazones  jufqu’ii 
celle  d’Orenoque  , avec  ordre  ä M.  de 
Traci  Confeiller  en  fes  Confeils  d’Etat 
6c  privd,  6c  Lieutenant  General  en  fes 
Armdes,  qu’ellc  envoyoit  en  qualitd  de 
fon  Lieutenant  G6ndral  , taut  par  terre 
que  par  mer  dans  TAmcrique  Meridio- 
nale  & Septentrionale , de  mettre  la  nou- 
velle 


pi  VOYAGES 

veile  Compagnie  6c  le  fieur  de  la  Barre 
en  poflelfion  de  1’Ille  de  Cayenne  & ter- 
res  en  ddpendantes,  depuis  la  rividre  des 
Amazones  jufqu’ä  celled’Orenoque  ,d’en 
chafTer  ä main  armee  tous  ceux  qui  s’y 
pourroient  etre  dtablis,  & amres  chofes 
contenues  dans  la  commiflion  dudit  Sieur 
de  Traci  da  19.  Novembre  1663. 

Premier  Le  Roy  ne  fe  contenta  pas  d’avoir  £ta- 
Armcment  bl i la  Compagnie  de  la  France  Equino* 
d<j  xiale , par  les  Lectres  Patentes  qu’il  lui 
Fifnce  e avoit  fait  expedier  , il  y joignit  des  le- 
qmnoxia-  cours  actuels  & confid^rables.  II  fit  ar- 
mer  deux  de  fes  Vaifleaux  de  guerre 
pour  efcorter  ceux  de  la  Compagnie,  6t 
M.  Colbert  du  Terron  qui  dcoit  Inten- 
dant de  Police  6c  de  Marine  ä la  Rö- 
chelte 6c  päys  d*Aunis,eut  ordre  de  veil- 
ler  Für  cet  armement,  6c  de  faire  la  plus 
grar.de  diligence  qu’il  fe  pourroic,  afin 

?ue  les  Vaifleaux  que  le  Roy  pretoitäla 
lompagnie , 6e  ceux  qu’elle  faifoit  6qui- 
per , fuflent  en  bon  ecat. 

II  fit  la  revue  des  gens  que  la  Com- 
pagnie avoit  levrfs , 6c  il  en  choifit  dou- 
ze  eens  qu’il  fit  embarquer  , parne  für 
les  Vaifleaux  du  Roi  . 6c  le  refle  für 
ceux  de  la  Compagnie.  Elle  en  avoit  fait 
equiper  cinq  5 trois  grofles  Hutes  , un 
Flibot,  6c  une  Fregatte.  Outre  les  trou- 
pes  de  la  Compagnie , il  y avoit  dans  les 
Vaifleaux  du  Roi  des  compagnies  d&a- 
chces  des  r^gimens  d’Orleans  , d’Eflra- 
des , de  Poitou  , & de  Chambelay , a- 

vcc 


EN  GüINt’E  ET  A CAYENNE.  93 


vec  quancitd  d’Officicrs  & de  Volontai- 
res. 

Cctre  Flotte  mit  a la  voile  de  la  racie 
de  la  Rochelle  ie  16.  Fevricr  1664  Elle 
srriva  a la  rade  de  Maddre  le  15.  Mars 
fuivant.  Mr.  De  Traci  prdtendit  que 
la  forterefle  Portugaife  lui  rendroit  le  (a- 
lut  qu’ii  lui  feroic  coup  pour  coup;  & 
que  quand  il  partiroit  eile  le  lalueroit 
la  prdmidre , comme  c’dtoit  alors  la  cou- 
tume. 

Je  rcmarque  exprez  cette  circonflance, 
pour  faire  voir  combien  Ie  pavillon  dtoic 
relpecld. 


Le  Gouverneur  de  Maddre  n’ayant 
pu  s’accommodcr  de  ces  propofitions , 

011  convint  qu’ou  ne  le  lalueroit  point 
de  part  ni  d’autre. 

On  traita  dans  cette  Ille  , & dans  cel- 
Ie  de  S.  Yague,  la  Capitale  decelles  du 
Cap  verd  , quantite  de  chofes  dont  011 
avo't  befoin  pour  k voyage , & pour  l’u- 
tilitd  de  la  Colonie  qu’ötf  alloit  dtablir  , 

& on  artiva  ä la  rade  de  Cayenne  le  on* 
zidme  May. 

II  cnvoya  auflitöt  un  Officier  au  fort.  . . 
de  C<  perou  , prier  de  la  part  le  Gou 
verntur  de  fe  rendre  a bord  du  Vailltau 
du  Roi,  ou  il  lui  expliqueroit  les  inten- 
tions  de  Sa  Maieftd. 


Le  Sieur  Guerin  Spranger  vit  bien 
que  c’etoit  une  fommation  de  rendre  la 
Place:  & comme  il  n’dtoit  pas  en  dtat 
de  la  defFendre  contre  une  li  puilTänte 

flotte, 


94  V O Y A G E S 

flotte  , qui  l’emporteroic  de  vive  force 
& le  priveroit  des  avantages  qu’il  pour- 
roit  retirer  d’une  capitulation  honora- 
ble,  il  offrit  de  capituler.  Les  articles 
en  furent  drell’ds  & ddbattus , & ä la  fin 
fignez  le  15.  May  de  la  meine  annee 
1664;  & le  Fort  & l’lfle  remis  ä Mon- 
fieur  De  la  Barre  , qui  en  dcoit  nomsnd 
Gouverneur. 

Jtift  de  Cayenne  & les  terres  qui  en  ddpen- 
Cay<r.ae,  dent  revinrent  ainfi  au  pouvoir  des 
Franqois  , ou  de  la  Compagnie  de  la 
France  Equinoxiale.  Les  Indiens  ne 

Sarurent  point  pour  s’y  oppoler  : ils  a- 
andonndrent  les  bords  ae  la  Mer,  fe 
retirdrent  le  plus  avant  qu’ils  purentdans 
les  terres  : & comme  ces  Barbares  ne 
favent  ce  que  c’eft  que  de  pardonner  les 
Injures,  ils  crurent  que  les  Francois  n’d- 
toien  revenus  en  fl  grand  nombre , que 
pour  les  punir  de  leurs  trahifons,  & des 
mafiacres  qu’ils  avoient  faits  des  Francois, 
& qu’ils  les  alloient  exterminer.  Ön  fut 
long-tems  fans  en  voir  aucun.  Ils  fe  ra- 
procherent  ä la  lin  peu  ä peu  : & coxn> 
me  ils  virent  qu’on  n’avoit  fait  aucun 
mal  a quelques-uns  d’entre  eux  que  le 
hazard  avoit  fait  tomber  entre  nos  mains, 
& qu’on  renvoya  fort  contents  du  bon 
traitement  qu’on  leur  avoit  fait  , ils  dd- 
puterent  quelques-uns  de  leurs  Chefs, 
qui  vinrent  demander  pardon  du  pafld , 
& nous  promettre  une  alliance,  & une 
fiddiitd  inviolable. 


Mr. 


eh  Gcine’e  et  a Cayenne.  95 

Mr.  De  la  Barre  1 es  dcouta  favora- 
Element , & leur  fit  acheter  un  peu 
eher  une  paix  qu’il  avoit  envie  de  leur 
donner. 

On  convint  donc  avec  eux  qu’ils  n’au-  Concorde 
roient  plus  de  terres  dans  l’Ifle  : que  ^ *yzQ 
nous  ferions  maitres  de  nous  dtablir 
dans  la  grande  terre,  par  touc  oü  nous 
le  jugerions  ä propos : que  fi  les  terres 
qu’ils  occupoient  nous  convenoient , ils 
ieroient  obligez  de  nous  les  ceder , a- 
pr£s  qu’ils  en  auroient  enlevd  ce  qu’ils 
y auroient  mis  en  terre  : qu’ils  ne  fe- 
roient point  d’alliance  avec  les  Hollan- 
dois , les  Anglois , & les  Portugals  : & 
qu’ils  aideroient  & deftendroient  de 
toutes  leurs  forces  les  Franqois  qui  i- 
roient  ä la  chafle,  ä la  peche  , ou  ä la 
ddcouverte  du  pais.  On  les  obligea  en- 
core  ä ramener  au  Fort  les  efclaves  &les 
engagez  de  la  Compagnie,  qui  s’en  fui- 
roient , ou  qui  voudroient  fe  retirer  par- 
mi  eux  ou  chez  lesEtrangers.  Au  moyen 
de  ces  conventions  on  leur  promit  d’ou- 
blier  le  paffd ; 3c  on  leur  permit  la  trai- 
te  libre , tant  avec  la  Compagnie  qu'a- 
vec  les  habitans. 

II  requrent  ces  conditions  avec  une 
joye  infinie:  ils  en  donndrent  des  mar- 
ques  par  des  chants  3c  des  danfes  : ils 
promirent  de  s’y  conformer  eux  & leurs 
enfans:  3c  pour  en  donner  des  preuves, 

Ils  rapportdrent  quantittf  de  chofes 
qu’ils  avoient  enlevccs  de  la  forterelTe, 


95  VOYAGES 

ramen^rent  quelques  jeunes  gens  qu’ils 
avoient  gardez  parmi  eux,  qui  fe  trou- 
v6*ent  en  3tat  par  la  langue  qu’ils  a- 
voient  apprife  d’etre  utiles  au  Commer- 
ce que  la  Compagnie  ouvric  avec  eux. 

Cette  Colonie,  qui  fe  trouva  d’abord 
de  plus  de  mille  perfonnes,  fembloit  de- 
voir  faire  de  grands  progr^s  dans  unaufli 
bon  pa'is  que  cclui  ou  eile  avoit  tout 
en  abondance  , & oü  les  travaux 

n’dtoient  traveriez  par  aucune  guerre 
dtrang^re  ou  inteftine  > car  les  choles 
avoient  t?t<5  fi  bien  rdgldes , qu’il  n'y  eut 
aucune  Edition.  Le  Sr.  De  la  Barre 
Gouverneur  , & le  feul  InterdW  de  la 
Compagnie  , y dtoit  abfolument  le  mai- 
tre:  fo  ordres  dtoient  £x£cutez  au  pied 
de  la  lettre  : tout  le  monde  obdilfoitc 
On  continua  äd£fricher,&  ä faire  valoir 
les  dtabliffemens  que  les  Hollandois  a- 
voient  dtd  forcez  d’abandonner  : 3c  les 
Dircdteurs  qui  £toient  cn  France  eurent 
fujet  de  fe  louer  des  retours  qu’ils  regu- 
renc. 

Mr.  De  la  Barre  ne  demeura  dans  fon 
gouvernement  que  jufqu’ä  ce  qu’il  eüt 
appris  que  la  nouvelle  Compagnie  de 
la  France  Equinoxiale  £toic  unie  ä cel- 
le  que  le  Roi  forma  en  1665.  fous  le 
titre  de  Compagnie  des  Indes  Occi- 
dentales.  L’int£reft  qu’il  avoit  dans  la 
Compagnie  qu’on  venoit  de  difloudre , 
& celui  ou’il  devoit  avoir  dans  la  nou- 
velle, l’obligea  de  paffer  en  France,  apres 

avoir 


EN  GüINL’fi  ET  A CAYENNEJ  97 

avoir  nommd  pour  Gouverneur  de  Ca- 
yenne en  fa  place  fon  frere  le  Chevalier 
De  Lezy. 

Cependant  le  Roi  ayant  dt 6 obligd  de  u crtc 
ddclarer  la  [juerre  aux  Anglois  en  faveur  dedaiee 
des  Hollandois  le  z 6 Janvier  1666,  la  «ux  An« 
nouvelle  & grande  Compagnie  des  In-  f^ca 
des  Occidentales  fongea  a envoyer  dans  * 
les  Ifles  de  terres  de  fa  concellion  les 
fecours  dont  eile  prdvoyoit  qu’elles  pour- 
roient  avoir  befoin.  Elle  fit  dquiper  huic 
navires  grands  & petits  qu’clle  chargea 
de  troupes , de  munitions  de  guerre  & 
de  bouche,  de  gdndralement  de  tout  ce 
qui  dtoit  ndcefläire  pour  deffendre  les 
Ifles  Franqoifes  , de  attaquer  cellcs  des 
Anglois. 

Le  Roi  y envoya  quelques  compagnies 
de  fes  troupes  fous  le  commandement  du 
fieur  de  S.  Leon  Capitaine  au  Regiment 
de  Navarre  de  Sergent  de  Bataille , dt  la 
Compagnie  prdfenta  au  Roi  le  fieur  de 
la  Barre  pour  dxercer  für  toutes  les  Ifles 
de  terres  de  leur  conceflion  la  Charge  de 
Lieutenant  Gdndral  qu’il  dxercoit  für 
Cayenne  dt  fes  ddpendanccs  dans°le  tems 
de  la  Compagnie  de  la  France  Equinoc- 
tiale.  Le  Roi  agrda  les  foins  de  la  Com- 
pagnie. 

La  Flöte  mit  ä la  voile  le  2 6 Mai  1667 
avec  un  tres-bon  vent,mais  ayant  erlan- 
ge le  mdme  jour , il  y eut  une  temperte 
5 furieufe  que  tous  les  Vameaux  furent 
obligez  de  reiacher  au  port  d’oü  ils  ve- 

To'riie  IIL  £ noient 


2$  V O Y A G E S 

noient  de  partir , & celui  que  comman- 
doit  M.  De  la  Barre  fe  trouva  teile- 
ment  incommodä  , qu’il  tut  juge  hors 
d’etat  de  faire  le  voyage  ; il  fallut  donc 
ddcharger  toute  la  carguaifon  dans  un 
autre  Vaifleau  de  la  Compagnie. 

Dans  cet  intervalle  il  arriva  un  Na- 
vire  des  Ifles  qui  donna  avis  que  les 
Anglois  de  S.  Chriftophe  avoient  atta- 
que  les  quarders  Francois.  On  envoya 
cet  avis  ä la  Cour , 6c  cependant  le  fieur 
De  la  Barre  ayant  conferd  avcc  l’Inten- 
dant  de  la  Marine  6c  les  Dirc&eurs  de 
la  Compagnie  qui  ätoient  ä la  Rochelle, 
mit  ä la  voile  le  S Juin  1667  avec 
fa  Flöte,  & au  lieu  d’aller  ä Cayenne  , 
fuivant  le  prämier  dellein  , il  räfolut 
d’aller  ä la  Martinique  y porter  les  fe- 
cours  donc  il  dtoit  dvident  que  cette 
Ifle  6c  les  autres  Ifles  Franqoifes  de- 
voient  avoir  un  befoin  preflant.  Il  ar- 
riva  ä Madäre  le  2S  du  memc  mois  de 
Juin ; il  s’y  arreta  dix  jours.  De  la  il 
tut  ä S.  Yague  une  des  Ifles  du  Cap 
verd,  6c  y demeura  autant,  6c  n’en  par- 
tit  que  le  25  Juillet,  aprez  avoir  de  nou- 
veau changd  de  deflein  6c  repris  le  prä- 
mier qu’il  avoit  eu  d’aller  a Cayenne, 
dans  la  crainte  de  fe  trouver  aux  envi- 
rons  des  Ifles  dans  le  tems  des  ouragans. 
C’etoit  une  terreur  panique  , ou  plu- 
tot  un  prdtexte  pour  aller  revoir  fa  che- 
re  Colonie  qu’il  avoit  quelque  intcret 
particulier  de  foutenir  plutöt  que  les  au- 

tres 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  99 

tres  Irtes.  Son  Vaiffeau  fuivi  des  fept  ou 
huit  autres  qui  compöfoient  la  Flotte, 
prirent  donc  Ia  route  de  Cayenne,  mais 
ils  eurent  des  vents  fi  contraires  , des 
calmes  fi  ennuyeux , & enfin  une  fi  grof- 
fe  temperte  que  toute  la  Flotte  fut  dilper- 
fde,  6z  fe  voyant  au  bout  de  quarante 
jours  de  navigation  fans  eau  6z  fort  6- 
loignd  de  Cayenne  , il  reprit  le  dertein  M_a;r. 
d’aller  ä Martinique.  11  y arriva  feul  auNavig*- 
commencement  d’Oclobre.  tion  du 

Le  refte  de  fa  Motte  qui  n’<5toit  pasf^J? 
informd  de  ce  nouveau  changement,  mi-  * * 
vit  la  route  de  Cayenne,  y arriva  un  peu 
cn  defordre  ä peu  pr£s  dans  le  menie 
tems  que  le  fieur  De  la  Barre  arrivoic  ä 
la  Martinique,  & y ddchargea  toutes  les 
munitions  de  guerre  & de  bouche  donc 
le  Chevalier  de  Lezy  crut  avoir  befoin. 

Ils  pourfuivirent  leur  route  apres  cela 
6z  arriv^rent  ä la  Martinique  ä la  fin 
d’Oclobre. 

Cependant  les  Anglois  qui  avoient  e- 
te  battus  aux  Iiles  du  vent  voulurent  fe 
venger  für  Cayenne  du  peu  de  fuccez 
qu’ils  avoient  eu  für  les  Colonies  Fran- 
goifes,en  attendant  qu’ii  leur  vint  d’An- 
gleterre  des  fecours  qui  les  mifiTent  en 
etat  de  rdparer  leur  perte.  Ils  firent  une 
Flotte  compofce  d’un  Navire  de  guerre 
allez  gros  , de  fix  Frdgates  6z  de  deux 
petits  ßätimens  de  traniport  6z  parurenc 
a la  vue  de  Cayenne  le  vingt  deuxi6ne 
Oclobre. 

E 2 


Ls 


]00 


V O Y A G E S 

Le  Chevalier  de  Lezy  qui  en  etoic 
Gouverneur  crut  d’abord  que  c’^toit  le 
fieur  De  la  Barre  fon  frerc.  II  <5toit  alors 
a Mahury  5 il  en  partit  für  le  champ  & 
vint  ä ll^mire  pour  en  £tre  aftiire.  A 
tout  hazard  il  fit  donner  l’allarme  afin 
de  faire  prendre  les  armes  aux  habitans. 
Il  arriva  au  Fort  de  Ceperou  & y trou- 
va  un  Brigantin  que  le  fieur  De  la  Bar- 
re lui  avoit  envoyd  , chargd  de  muni- 
rions  de  guerre  & de  bouche  pour  lui 
donner  avis  qu’il  alloit  etre  attaque  par 
les  Anglois.  Ce  petit  Bätiment  £toit  ar- 
riv<£  eif meme  tems  que  les  Anglois,  k 
comme  il  lui  falloit  bien  moins  d’eau 
qu’aux  Vaifieaux  Anglois , il  dtoit  entrd 
dans  le  port  & dcoit  mouille  fous  le 
Fort. 

Il  ne  douta  point  apres  cet  avis  que 
les  Vaifieaux  qui  paroißöient  ne  fufient 
ennemis  5 il  fit  redoubler  l’allarme,  & 
s’^tant  mis  a la  tete  de  deux  eens  hom- 
mes,  il  marcha  en  diligence  du  cöt£  de 
Rdmire  pour  fe  joindre  au  fieur  d’E- 
tienne  fon  Major  qui  y dtoic  avec  cent 
hommes.  Il  fit  mettre  fcs  gens  cn  batail- 
le  & attendit  la  pointe  du  jour  pour 
voir  ce  que  les  ennemis  entreprendroienc 
& s’y  oppofer. 

En  effet  des  que  le  jour  parut  on  d£- 
couvrit  que  les  Anglois  fe  difpofoient 
ä faire  leur  deicent..  On  vit  quatorze 
Chaloupes  chargdes  de  troupes  qui  vin- 
rent  mouiller  leurs  grapins  ä BIflet  ä 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  ici 

Cabrittes  tout  proche  de  Cayenne.  A- 
prcs  qu’ils  eurent  fait  environ  unc  lieue 
ils  revinrent  tout  d’un  coup  vcrs  Remi- 
re.  Ces  mouvemens  diffdrens  n’&oient 
que  pour  fatiguer  nos  gens  qui  les  fui- 
voient.  Ce  ftratagdme  leur  rdüffit.  Le 
Gouverneur  qui  prit  la  meme  route , le 
trouva  allez  peu  fuivi  de  fes  gens  qui  c- 
toient  obligez  de  faire  un  fort  grand  tour 
ä caufe  des  arbres  6c  d’une  ravine  difli- 
cile  ä paffer;  de  forte  que  quand  le  Goii- 
verneur  arriva  ä l’endroit  ou  ils  defcen- 
doient , ii  trouva  que  quelques  Chaloup-  L5S  An- 
pes  avoient  dejä  mis  ä tcrre  cinquante  a 
ioixantc  hommes  qui  avoient  plantd  leur  tenc. 
drapeau  lur  le  fable. 

Le  Gouverneur  alla  ä eux  courageu- 
fement,  tira  fon  coup  de  piftolct  d’aflez 
proche  ; quinze  ou  vingt  foldats  qui 
l’avoient  fuivi  tirerent  aufll  , _ mais  de 
loin  & fans  eftet.  Les  enncmis  fircnt  feu, 

6c  aulli  mal  , il  n’y  eut  que  le  Gou- 
verneur qui  fut  iegerement  bleff£  ä l’£- 
paule,  6c  Ion  Major  un  peu  d’avantage  ä 
la  hanche.  Ils  le  retirdrent  für  une  pe- 
tite  hauteur , d’oü  s’appercevant  que  les 
autres  Chalouppes  ctoient  encore  dloi- 
gndes , ils  crurent  qu’ils  pourroient  d£- 
faire  les  Anglois  qui  dtoient  a terre  avant 
qu’ils  puffcnt  etre  foutenus.  Le  Cheva- 
lier de  Lezy  cria  ä fes  gens  : allons,  l’d- 
pce  ä la  main : mais  ii  s’appercüt  que  la 
pliipart  de  fes  gens  n’en  avoient  point , 

6c  n’dtoient  arm£s  que  de  fufils;  il  prit 
E 3 donc 


te  Gou- 
verneur 
abandon- 
nc  ndc» 


101  V O y A G E s 

donc  le  parci  de  fe  retirer  au  Fort  & 
de  commander  ä fes  gens  de  Py  fuivre. 

La  r£gle  ordinaire  des  retraites  , eft 
que  le  Commandant  marche  ä la  queue. 
Celui-ci  fe  mit  ä la  tdte  , prdcaution 
fage,  il  craignoit  que  fes  gens  ne  s’e- 
garalfent.  Mais  les  Anglois  contens  de 
iä  retraite  ne  le  pourfuivirent  point,  & 
lui  donndrent  tout  le  loilir  de  fe  retirer 
ä fon  aife.  II  y arriva  donc  tranquille- 
ment.  On  paniä  fon  egratignure-  11  en- 
voya  des  gens  ä la  decouverte  pour  ob- 
ferver  les  mouvemens  des  ennemis : ils 
lui  raport^rent  que  les  Anglois  paroif- 
ioient  contens  de  leur  defcente,  & qu’ils 
ne  faifoient  aucun  mouvement.  II  n’en 
falloit  pas  d’avantage  pour  le  raffurer 
lui  & lä  Colonie,  cc  iä  garnilon,  puif- 
que  cela  leur  donnoit  le  moyeu  de 
tranfporter  dans  le  Fort  tout  ce  qui 
pouvoit  y etre  ndceflaire  pour  y faire 
une  longue  rdfiftance.  II  pric  donc  une 
r^lolution  toute  oppofbe  : ii  donna  or- 
dre  aux  habitans  & aux  foldats  de  le 
venir  joindre  ä cinq  iieues  de  l’Ifle  oü 
il  prdcendoit  fe  retirer  , & fauver  fon 
monde  chez  les  Indiens  nos  amis  , & 
lans  autre  formalitd  il  s’embarqua  avec 
fon  Major  bleflb  , quelques  autres  Of- 
ficiers  & ceux  qui  purent  entrer  dans  la 
barque  oü  il  fe  jetta  avec  une  prbcipi- 
tation  tout  ä fait  indigne  d’un  homme  de 
guerre,  en  difant  ä ceux  qu’il  abandon- 
noit  qu’il  leur  laiffoit  une  barque  & des 

canots 


en  Guine'e  et  a.  Cayenne,  rc^ 

canots  pour  fe  fauver  en  terrc  ferme 
chez  Ies  Indiens. 

Cecte  retraite  ou  plütöt  cette  lache 
fuice  du  Gouverneur  acheva  d’abbatre 
le  coeur  aux  habitans  & aux  foldats  qui 
reftoient.  Un  Sergent  nomme  Fdranc , 

Suifle  de  nation  tächa  de  leur  faire  pren- 
dre  une  rdfolution  digne  de  leur  nation. 

II  en  ramafTa  une  centaine  qu’il  condui- 
fit  au  Fort.  Ils  dlurent  un  autre  Sergent 
nommd  la  Buchoterie  pour  les  Comman- 
der j mais  le  coeur  ayant  encore  man- 
qud  ä celui-ci,  il  s’embarqua  für  ies  dix 
hcures  du  foir  avec  ceux  qui  le  voulu- 
rent  fuivre  & le  lauva. 

Le  Sergent  Suhle  fe  voyant  encore  ä 
la  tete  de  cinquante  hommes  , leur  per- 
fuada  de  tenir  bon  dans  le  Fort  , leur 
repr^lentant  qu’ils  etoient  affez  pour  le 
deffendre  , ou  du  moins  pour  obtenir 
une  capitulation  honorable  > d’autant  que 
le  Fort  dtoit  en  bon  dtat  , bien  pourvu 
d’armes  & de  municions  6c  capable  de 
faire  p£rir  bien  des  ennemis.  Mais  la  Ea  forre- 
fuite  du  Gouverneur  6c  de  ceux  qui  l’a- 
voienc  imite  les  avoic  tellement  ctecou-  Angio^ 
ragez,  qu’ils  obligdrent  ce  brave  homme 
d’envoyer  demancler  ä capituler. 

Les  Anglois  y confentirent  , a condF 
tion  qu’ils  demeureroient  prifonniers  de 
guerre,  & vinrent  lejour  luivant  für  les 
quatre  heures  apres  midi  prendre  pofies- 
fion  de  la  Fotterefle.  Ils  y entrer £nt 
au  nombre  de  fix  ä fepc  eens  hommes 
E 4 dont 


lo4  V o y a G E s 

dont  ils  firent  des  ddtachemens  qui  s’env- 
parerent  des  autres  poftes  de  rille. 

Le  Chevalier  Armand  qui  comman- 
doitles  Anglois,  fachant  que  la  paix  le 
traitoit  en  Europe  , & que  le  traite 
dtoit  peut-ecre  fait  ou  du  moins  fort 
avancc , vic  bien  qu’il  ne  convenoic  pas 
aux  Intereflez  de  la  nation  de  confervcr 
cette  Ille  qu’il  prevoyoit  devoir  etre  o- 
bligb  de  rendre  bientöt.  II  diftribua 
donc  fes  gens  dans  Pille  oü  011  ne  trou- 
va  que  des  femmes  & des  enfans , & 
pendant  quinze  jours  fes  troupes  ne 
firent  autre  chofe  que  piller  & embar- 
quer  tout  ce  qu’ils  y trcuvcrent.  Ils 
chargdrent  dans  leurs  VaifTeaux  tous  les 
canons,  les  armes  , les  munitions  & les 
vivres.  Ils  ddmolirent  les  fucreries , ils 
arrachdrent  tous  les  vivres  qui  etoicnt 
en  terre  , 6c  quand  ils  furent  prets  de 
s’embarquer,  ils  mirent  le  feu  par  tout 
fans  dpargncr  les  Eglifes  , dont  ils  pille- 
rent  les  ornemcns , 6t  les  livres  mSme  de 
la  Compagnie,  qu’on  n’avoit  paseu  foin 
d’emporter. 

Ce  fut  ainfi  que  cette  malheureufe  Co- 
lonie  fut  encore  une  fois  ddtruite. 

Apres  cette  expddition  le  Chevalier 
Armand  s’en  alla  ä Suriname,  oü  les  Hol- 
landois  dtoient  dtablis.  Le  Chevalier  de 
Lezy  qui  s’y  dtoit  retird  avec  environ 
deux  eens  hommes  , avoit  donne  a- 
vis  au  Gouverneur  Hollandois  qu’il  al- 
loit  ecre  attaqud  feloa  les  apparences  , 


en  Guine’b  et  a Cayenne,  roy 

& s’offrit  de  partager  avec  Iui  les  rif; 
ques  de  la  guerre.  Le  Gouverneur  qui 
ctoit  un  homme  de  mdrite  6c  plein  de 
coeur  requt  ce  fecours  comme  s’il  lui 
fut  venuMu  Ciel.  Les  Anglois  parurent 
quelque  tems  apres,  on  kur  dilputa  !a 
defcente  > leur  grand  nombre  l’empor- 
ta,  apres  qu’ils  y eurent  perdu  bien  des 
gens.  IIs  attaqu^renc  le  Fort  qui  fut  vi- 
goureufemcnt  deffendu.  Le  Chevalier 
de  Lezy  y fit  ce  qu’il  auroit  du  faire  a 
Cayenne  5 lui  6c  les  gens  combattirent 
en  braves,  6c  fecondcrent  ä merveillesla 
bravoure  du  Gouverneur  Hollandois  , 
6c  les  Anglois  auroient  obligez  de 
fe  retirer  avec  honte  fans  la  trahifon  da 
Major  qui  lcur  iivra  une  porte  de  la 
Fortereffe  par  laquelle  ils  entrerent,  dans 
le'tems  que  ie  Gouverneur  voyant  la  la- 
chet^ d’une  partie  des  fiens,  le  mettoic 
ä la  tete  des  Francois  6c  de  ce  qui  lui 
reftoit  de  foldats  fideles , pour  repouffer 
les  Anglois.  II  fut  pris,  6c  le  Chevalier 
Armand  loua  fa  bravoure  6c  cellc  des 
Francois,  6c  leur  dit  que  s’iis  s’etoienc 
auffi  bien  defFendus  ä Cayenne  qu’ils  ve- 
noient  de  faire ä Suriname, leur  Ille  n’au- 
roit  pas  changd  de  maitre. 

Le  Chevalier  Armand  ne  jugea  pas  ä 
propos  de  garder  cette  nouvelle  con- 
qudtes  il  fe  contenta  de  la  pilkr  6c  d’en 
enlever  tout  ce  qui  put  entrer  dans  les 
Vaifleaux.  II  s’en  alla  ainli  triomphant 
a la  Bai  bade,  oü  il  mit  ä terre  les  pri- 
E 5 Ion- 


Juflifica- 
tion  du 
Chevalier 
de  Lezy 
Gouver- 
neur de 
Cayenne. 


10(5  V O Y A G E $ 

fonniers  Francois  & Hollandois  , que 
Milord  Willougbi  Gouverneur  de  cette 
Ifle  renvoyaä  la  Martinique , parce  qu’il 
avoit  ddjä  des  avis  certains  de  la  con- 
clufion  de  la  Paix  qui  avoit  dt£  trait(5e 
•ä  Breda. 

Le  Chevalier  de  Lezy  arriva  enfin  ä 
la  Guadeloupe  , oü  £toit  Ion  frdre  Ie 
Lieutenant  General,  qui  outre  de  fa  lä- 
chete  ne  le  voulut  pas  voir.  Des  amis 
communs  firent  des  demarclies  & obtin- 
rent  que  le  Chevalier  leroit  regu  ä fe 
juftifier.  II  prdfente  ä cec  eff  et  une 
requete  a Ion  fr£re  qui  la  renvoya  ä M. 
Du  Lion  Gouverneur  de  la  Guadelou- 
pe. Ce  Tage  Officier  entendit  les  te- 
moins,  & comme  c’dtoientles  Officier3 
qui  avoient  vaillamment  abandonne  leur 
pofte  lous  la  conduite  de  leur  Gouver- 
neur, on  trouva  qu’il  avoit  bien  rem- 
pli  fcs  devoirs  , puifqu’il  avoit  combat- 
tu  jufou’ä  Peffufion  de  fon  fang.  II  fut 
donc  abious.  M.  De  la  Barre  le  vit , & 
le  trouvant  dans  la  refolution  d’aller  r 6* 
parer  fa  faute,  ii  lui  rendit  fon  amititf  & 
les  bonnes  graces. 

Le  II  P.  Meorelet  Jefuite,  qui  faifoit 
les  fonitions  Curiales  a Cayenne,  & qui 
s’dcoic  fauve  chez  les  Indiens  avec  un 
bon  nombre  d’hahitans,  donna  avis  ä M. 
De  la  Barre  de  P£tat  ou  ilsfe  trouvoient. 
Ce  ejui  encouragea  le  Lieutenant  G^nd- 
ral  ä rallier  les  debris  de  la  Colonie  & ä 
la  retablir« 

Le 


£N  Guinl’e  et  a Catenne.  107 

Le  Chevalier  de  Lezy  y retourna  au 
mois  de  Decembre  de  la  meme  annce 
avec  environ  deux  eens  hommes,  & un 
bon  nombre  de  Ndgres.  La  Compagnie 
lui  fournit  Partillerie,  les  armes,  les  mu- 
nitions  de  guerre  & de  bouche  dont  il 
avoit  befoin  pour  remettre  für  pied  la 
Fortereffe  <Sc  la  Colonie.  II  prit  pof- 
feflion  du  Fort.  Les  Frangois  qui  s’d- 
toient  retirez  chez  les  Indiens  le  joigni- 
rent;  & il  le  trouva  bientöt  ä la  töte  de 
plus  de  quatre  eens  hommes. 

La  paix  conclue  ä Breda  qu’on  efpd- 
roit  devoir  etre  de  longue  durde,  en- 
couragea  les  habitans  ä rdtablir  leurs 
manutaäures  & ä faire  valoir  leurs  ter- 
rcs , & effedivement  il  y avoit  lieu 
d’cfperer  qifapres  tant  de  malheurs  ar- 
rivez  coup  für  coup  ä cette  Colonie  , 
eile  deviendroit  ä la  fin  aufli  fforilfante 
que  celles  des  Ifles  du  Vent. 

Mais  le  Roi  ayant  6z6  obligd  de  d<5~ 
clarer  la  guerre  aux  Hollandois  au  com- 
mencement  de  16 jz  , & les  armees 
vidorieufes  ayant  pdndtrd  jufqu’a  la 
vue  d’Amrterdam  , apres  avoir  fubju- 
gu<5  prefque  toutes  les  autres  places  de 
cette  Rdpublique  , ils  fe  virent  ä deux 
doigts  de  leur  c-ntiere  ruine.  Ils  cru- 
rent  qu’il  falloit  chercher  une  retraite 
dans  les  pays  dloignez , s’ils  dtoient  obli- 
gez  d’abanaonner  le  leur.  Ils  mirent  en 
mer  une  Flöte  confuierable  qui  furpric 
Cayenne  & qui  en  ddlogea  engore  une 
E 6 fois 


Les  Fran- 
cois re- 
prennent 
Cayenne, 


I03  V O Y A G E S 

fois  le  Chevalier  de  Lezy.  La  plupart 
des  habitans  las  d’etre  fi  louvent  chaflez 
& ddpouillez  de  leurs  biens , s’accom- 
moderent  avec  les  Hollandois  & demeu- 
rdrent  dans  la  pofleflion  de  leurs  biens 
par  des  traitez  qu’il  firent  avec  eux. 
Le  Chevalier  de  Lezy  pafla  en  France 
& juftifia  comme  il  put  fa  conduite  au- 
pres  du  Miniftre.  Car  le  Roi  voyant  le 
uefordre  des  affaires  de  la  Compagnie 
qu’il  avoic  dtablie  en  1664  , reünit  les 
Künies'au  Ifles  ä fon  Domaine  en  1674,  & les  fic 
domainc  gouverner  par  des  Officiers  de  guerre 
du  Koi.  5;  jcs  intendans , comme  les  autres  Pro- 
vinces  de  fes  Etats.  Ainfi  la  perte  de 
Cayenne  rctombant  uniquement  für  le 
Roi,  M.  Colbert  Miniftre  & Secreraire 
d’Etat  ayant  le  ddpartement  de  la  Mari- 
ne ne  fut  pas  plutöt  que  cette  Ifle  avoic 
de d furprile  par  les  Hollandois  , qu’il 
fongea  ä la  reprendre. 

Le  Comte  d’Eftrdes  depuis  Mardchal 
de  France  , & qui  dtoic  alors  Vice-A- 
miral,eut  le  commandement  d’une  Efca- 
dre  de  dix  Vaifleaux  de  guerre,  dequatre 
Frdgates  & des  bätimens  de  Charge  qui 
dtoienc  ndeeflaires.  II  mit  a la*" voile 
de  la  radc  de  Breft  au  commencemenc 
d’Oclobre  1676.  Les  Vaifleaux  mar- 
chands  qu’il  convoyoit  , & quelques- 
nns  des  liens  qui  dtoient  mauvais  voi- 
litrs  furent  caufe  qu’il  n’arriva  ä Saint 
Yague  une  des  Ifles  du  Cap  Verd,que 
le  4*  Novcmbre,  &c  qu’en  dtant  part* 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  109 

le  9 . du  meme  mois , il  n’arriva  ä Cayenne 
quele  i7.D6cembre.  llmouillaäl’An- 
ced’Armireätroislieucs  du  Fort. 

On  avoit  ^u  par  un  Frangois  forti 
du  Fort  de  Cayenne  depuis  quinze  jours  , 
que  la  Garnilön  dtoic  compoföe  de  300 
hommes  , qu’ils  avoient  beaucoup  aug- 
mente  leurs  fortifications  , qu’ils  les  Etat  de 
avoient  palitfad6es  de  nouveau  , qu’ils  nüe  de 
les  avoient  environndes  d’un  large  & pro-  Cby€unc‘ 
fond  fofle  , qu’ils  avoient  cleve  des  ca- 
valiers  6t  fait  des  batteries  für  iefquelles 
ils  avoient  mis  vingt-iix  canons  qui  bat- 
toient  de  front  6t  fen  flanc  les  ouvertu- 
res  des  bois  par  Iefquelles  on  pouvoitve- 
nir  ä eux  5 en  un  mot  qu’ils  11’avoient 
rien  oubIi6  de  tout  cequi  leur  dtoit  n6cef- 
fairepour faire  une  longue  6t  vigoureufe 
rcfiftance. 

La  defeente  fe  fit  le  iS.  Ddcembre  , £>*fcentc 
011  mit  ä terre  huit  eens  hommes  quep^pj®^ 
l’on  partagea  enfuite  en  dcux  corps  ,(0iics^n' 
chacun  de  quatre  eens  hommes.  Quoi- 
que  la  plupart  des  foldats  fuflent  de 
nouvelle  lev6e  ou  des  matclots,  ils  e- 
toienc  conauits  par  des  Officiers  fifages, 
li  experimentez  6t  fi  braves  qui  avoient 
ä leur  tete  le  Comte  d’Eflr6es  qu’on 
eut  tout  le  fucces  qu’on  devoic  attendre 
tl’une  entreprife  fi  bien  concertee  6t  fi 
hardie. 

On  donna  tout  le  19.  aux  troupes 
pour  fe  repofer , tant  des  fatigues  du 
voyage,  que  des  peines  qu’ils  avoient  ea 
E 7 ä la 


llo  V 0 Y A G E S 

ä la  defcente  & au  döbarqucment  des 
outils  necdlaires  ä l’attaque  &desmuni- 
tions  de  guerre  6c  de  bouche. 

Lc  Vice-Amiral  jugea  prudemment 
que  s’il  faifoit  ion  attaque  de  jour  , fes 
troupes  feroienc  trop  expoföes  au  feu 
du  canon  6c  de  la  moufqueterie  des  en~ 
nemis.  II  rdlolut  donc  de  la  faire  de 
nnit.  On  pafFa  les  bois&  les  defitldsqui 
font  depuis  Remire  jufqu’ä  deux  eens 
pas  du  retranchement  des  ennemis  avcc 
allez  de  peine  , ayanc  pour  guides  les 
habitans  Francois  que  les  Hollandois 
avoienc  lailfez  dans  leurs  maifons  apres 
les  avoir  entidrement  döfarmez.  Ils  a- 
voienc  eu  la  precaution  d’enfermcr  dans 
la  Forterdle  ceux  dont  ils  avoient  le 
plus  a craindre. 

On  arriva  ici  ä !a  vue  des  retranche- 
Atraquc  mens.  On  s’y  forma,  & iesfepttroupes 
des  retrwn  qui  devoient  donner  en  meme  tems  , 
chcmcns.  ayanc  jeurs  Officiers  ä leur  töte  6c  plu- 
fieurs  Volontaires  entre  lcfquels  etoit  Ic 
Chevalier  de  Lezy  plus  intdefle  qu’un 
autre  ä la  reprife  de  cette  Place  qui  le 
regardoit  perlonnellement  , marcherent 
aux  ennemis , des  que  le  V ice-  Amiral  eut 
fiic  donner  le  fignal  ; ils  le  firent  avec 
une  bravoure  extraordinaire.  Les  enne« 
mis  qu’on  avoit  fait  fommer  lejour  prd- 
cedent  par  le  Chevalier  de  Lezy  , plu- 
tot  pour  reconnoitre  leurs  travaux  que 
dans  I*efp£rance  qu’ils  le  rendroient 
fans  combattre  , avoient  repondu  qiFils 

ctoient 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  in 

«ftoient  en  etat  de  fc  deffendre,  & qu’ils 
nferiteroient  d’etre  pendus  s’ils  ne  k 
failoienc  pas.  Les  ennemis  , dis- je  , le 
deffendirent  en  gens  de  coeur.  Ils  fou- 
tinrent  les  efforts  des  Francois  avec  unc 
fermetd  &unc  bravoure  iinguliere.  On 
en  vincaux  coups  d’efpontons&d’ep&s; 
mais  les  paliffades  ayant  dtdarracheesen 
pluficurs  endroits , & le  prdmier  retran- 
chement  qui  etoit  le  plus  grand  & le 
mieux  fortifid  ayant  6te  empört^  , on 
leur  coupa  le  chemin  du  Fort,  oü  ils  au- 
roient  encore  pu  fe  deffendre  long« 
tems. 

Le  Chevalier  de  Lezy  qui  cherchoit 
a le  llgnaler  pour  eftacer  les  fautes  paf- 
iecs  , & qui  commandoit  unc  attaque 
avec  le  fieur  de  Mdlinieres  6c  le  Che- 
valier d’Ernaux  , eurent  le  bonheur  de 
prendre  le  Gouverneur  Hollandois  & 
quelques  autres  Officiers.  Ce  fut  un 
malheur  pour  les  Hollandois  qui  obli- 
gca  ccux  qui  ctoient  dans  le  Fort  de  fe 
rendre  a difcrction  * de  forte  qu’en 
moins  d’une  heure  de  combat  le  Comte 
d’Eftrdesfe  vit  maitre  de  la  FortereÜe  r Prife 
de  Cayenne  & de  tous  les  retranchc-  pu'™* 
mens  dont  les  Hollandois  l’avoient  en- 
vironnde. 

Cette  adion  quokjue  de  peu  de  durefe, 
ne  laiffa  pas  de  couter  du  monde  aux 
deux  partis.  Nous  n’y  eümes  ä la  ve'rit£ 
que  deux  Officiers  tuez  für  la  place  , 
mais  il  y en  eut  quinze  ou  leize  bleffcz^ 

trente: 


112  V O r A G E S 

trente-huit  foldats  matelots  tuez  & quatre- 
vingt-quinze  bleflez. 

Les  Hollandois  y perdirent  quelques 
Officiers  avec  trentedeux  foldats  s ils 
eurent  trente  cinq  foldats  & fept  ou  huit 
Officiers  bleflez. 

Le  Gouverneur , trois  Capitaines , deux 
Lieutenans  , deux  Capitaines  de  Vaif- 
feaux,  un  Miniftre,  deux  Commis  de  la 
Compagnie  , un  Secr^taire,  un  Volon- 
taire  &deux  eens foixante  foldats  demeu- 
r£rent  prifonniers  de  guerre. 

Ainfi  Cayenne  revint  au  pouvoir  de 
fon  Souverain  le  19.  Ddcembre  1676. 
& depuis  ce  tems-lä,  eile  n’a  nipri- 
le  ni  attaqude  par  les  ennemis  de  l’Etat. 
Les  Indiens  ont  vecu  en  paix  avec  la 
Colonie  , & on  a fujet  de  fc  louer  de 
leurs  bonnes  mani^res.  On  trafique  chez 
eux  en  furetd.  On  les  employe  ä diffd- 
rens  ouvrages  pour  un  falaire  modique, 
& ils  ont  la  diicr&ion  de  fe  retirer  plus 
avant  dans  les  terres  , ä mefure  que  les 
habitans  avancent  leurs  dtffrichemens  & 
leurs  habitations  de  leur  cöc£  dans  la 
terre  ferme» 


C H A- 


ln  Guine’e  et  a Cayenne. 


chapitre  V, 

Etat  de  la  Colonie  de  Cayenne  en  1716. 

T E Chevalier  des  M.  ***  mouilla 
dansleporc  de  Cayenne  !e  16.  Aoüt 
1715-  Ceport  eft  naturel  : ii  eft  forme  £0rt  de 
par  un  enfoncement  entre  les  pointes  de  ^ 
Ceperou&de  Mahuri  ducötedel’Oueft. 

II  a aflez  de  profondeur  pour  tenir  ä floc 
des  Vaiifeaux  confid^raoles  : ils  y fonc 
dans  une  furetd  entere.  On  peut  mß- 
me  les  echouer  für  les  vazes  pour  les 
carener.  On  ne  connoit  point  en  ce 
pais  ces  vents  furieux  qui  faifanc  letour 
du  compas^avec  une  violcnce  extreme, 
caufent  tant  de  d£fordre  aux  Ifles  du 
Vent  : 011  les  appclle  Ouragans.  On 
doit  obferver  dans  ce  porc  de  s’afFour- 
cher  Nord  6c  Sud  ; de  manidre  que  la 
plus  grolle  ancre  foit  du  cotd  du  Sud, 
parce  que  le  jüfan  6c  le  courant  des  ri- 
vieres  font  fi  forts  de  ce  cöte-lä  qu’ils 
font  fafte  une  lieue  6c  demie  par  heure 
aux  Batimcns  qu’ils  emportenc  s au  lieu 
qu’une  petite  ancre  fuffit  du  cot<f  du 
Nord,  parce  que  les  grands  courans  des 
rivieres  qui  le  jettent  avec  violencedans 
la  mer , combattent  le  floc , rompent  la 
force  6c  empechent  qu’ils  ne  puiflenc 
produire  aucun  mouvemenc  violent  dans 

ce 


Foit  S.  Mi- 
chel oude 
Ccpciou, 


114  V 0 Y A G E S 

ce  port  oü  par  confequent  les  Vaifteaux 
font  dans  une  entiere  furetd. 

Ceft  la  rividre  de  Cayenne  qui  for- 
me ce  porc  : eile  fe  partage  en  deux 
hranches  dont  celle  qui  eft  du  cötd  de 
l’Oueft  conferve  le  nom  de  Cayenne  ; 
celle  de  BEft  fe  nomme  la  rividre  de 
Mahury. 

Le  mouülage  des  Vaifteaux  eft  au 
pied  du  Fort,  entrela  pointe  de  Ceperou 
& celle  de  Mahuri. 

Le  Fort  ä qui  la  Compagnie  a döntic 
le  nom  de  S-  Michel  felon  le  fieur  Biet, 
parce  que  l’on  avoit  pris  pofFflion^  de 
Blfte  le  29  Septcmbre  , jour  dedid  ä S. 
Michel,  etoitconnu  auparavant  fous  le 
nom  de  Ceperou,  & on  By  connoit  en- 
core  aujourd’hui.  Je  marque  ces  deux 
noms  de  crainte  qu’on  11’en  fafte  deux 
au  lieu  cBun.  II  eft  fitud  für  une  jemi- 
nence  qui  commande  la  Ville  , le  port 
& la  radc  ou  plutöt  Bemboucnure  de 
la  rividre.  11  eft  petit  & fort  irrdgulier. 
II  feroit  meilleur  & autant  regulier  que 
le  terrain  Bauroir  permis , ft  oh  en  avoit 
exdcutd  le  deffein  & les  projets  que  le 
Chevalier  Renau  en  avoit  faic  en  1 700. 
quand  il  vint  vifiter  toutes  les  liles  par 
ordre  du  Roi.  La  hauteur  für  laquelle 
il  eft  fitud  , eft  entidrement  renfermde 
dans  Benceinte  des  fortifications  qui  en- 
vironncnt  la  Ville. 

Cette  enceinte  eft  irrdguliere  ; eile 
eft  formee  du  cötd  qui  regarde  BIflepar 

quatre 


en  Guine ’e  et  a Cayenne,  i 

quatre  baftions  &:  trois  courtines  affez 
rdgulidres.  L.c  refte  de  l’cnceinte  n’eft 
compofd  que  de  redans  avec  un  baftion 
irrdguiier  qui  commande  Pentrde  du 
port.  On  a dtd  obligd  de  le  conformer 
au  terrain  & aux  rochers  qui  font  le 
bord  de  la  Cöte.  Il  n’y  a de  fofld  que 
depuis  Ia  baftion  du  Roi  jufqu’au  ba- 
ftion  Dauphin  II  eft  fee.  On  n’a  pas 
jugd  qu’il  füt  neceflaire  de  faire  un  che- 
min  couvert  j parce  qu’on  elpere  avoir 
afiez  de  tems  pour  le  faire  , li  on  dtoit 
menaed  de  quelque  aitaque.  Les  paliila- 
des  fe  font  aifdment  dans  un  pays  qui 
eft  encore  prefque  touc  couvert  d’ar- 
bres. 

Cette  Ville  n’a  que  deux  portes,  cellec^!^€ 
qui  donne  lur  la  Rividre  le  nomme  la 
porte  du  port.  Celle  du  cötd  de  la  ter- 
re  s’appelle  la  porte  de  Rdmire.  II  y a 
un  pont  für  lefoirds  il  eft  couvert  d’une 
demi-lune  palifiadde. 

Les  rues  de  la  ville  font  larges  , ti- 
rdes  au  cordeau  , aflez  propres  quand  il 
ne  pleut  pas.  Elles  ne  font  pas  pavdes  > 
la  ddpenle  feroit  inutile  > parce  que  le 
terrain  dtant  fablonneux  , il  ne  faut 
qu’une  heure  de  beau  tems  pour  le  fd- 
cher. 

Les  maifons  des  habitans  vulgairement 
appelldes  cafes,  font  la  plupart  de  char- 
pente.  Il  y en  a pourtant  quelques- 
unes  de  pierres  ä plufieurs  etages.  On 
obferve  cry  faire  plufieurs  chambres  de 

pleia 


Il6  V O Y A GES 

plcin  pied , parce  qu’on  ne  manque  pas 
de  terrain  pour  bätir  St  que  cette  ma- 
niere  eft  plus  commode  St  de  moindre 
depenie.*  On  a foinque  lesappartemens 
(oient  grands  pour  pouvoir  y etre  plus 
au  frais.  On  les  fait  aujourd’hui  bien 
plus  hauts  qu’on  ne  les  faifoit  autrefois, 
& on  y perce  les  feneftres  du  haut  en 
bas.  11  eft  vrai  que  lesameublemensn’y 
font  pas  des  plus  magnifiques.  Les  ha- 
bitans  fonc  pourtant  en  dtat  d’en  avoir 
d’aufli  riches  qu’en  France  5 mais  ils  re- 
gardent  plutöc  leur  commodite  que  toute 
autre  chofe. 

Toutes  les  ddpendances  d’une  maifon 
comme  la  cuiline,  l’office,  les  magazins 
& autres  pidces  ndceftaires  , fonc  fepa- 
rdes  du  logement  du  maitre , qui  eft  par 
ce  moyen  eloigne  du  bruit  St  des  mau- 
vaifes  odeurs  ordinaires  ä ces  lieux. 

Les  maifons  fonc  couvertes  d’dftentes 
qu’on  nommc  en  France  bardeau  , ce 
lont  de  petites  planches  de  bois  dur  qui 
ont  fept  ä huit  pouces  de  largeur  für  dix- 
huit  pouces  de  longueur*.  LI  les  ne  font 
point  fcides  , mais  leulemenc  fenducs  & 
bien  doldes. 

La  rade  eft  tres  faine  , il  n’y  a que 
deux  roches  a dviter.  Elles  font  tres- 
connues.  Lrune  s’appelle  le  cheval  blanc 
St  l’autrela  röche  ä fontaine. 

Ce  que  la  rade  a de  mauvais , ce  font 
des  vers  qui  percent  les  bätimens  aux 
cndroits  oü  la  poix  St  le  gaudron  laif- 

fenc 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  117 

fent  le  bois  ä ddcouvert.  II  eft  aife  de 
fe  garantir  de  ce  mal ; il  n’y  a qu’ä  ef- 
parmer  les  Vaifleaux,  en  forte  qu’il  ne 
rede  aucun  endroic  qui  ne  foit  bien  cou- 
vert  de  gaudron  , ou  en  nettoyant  de 
tems  en  tems  les  Vaifleaux  6c  y donnant 
le  feu;  car  ces  animaux  ne  les  attaquenc 
que  quand  ils  trouvent  des  vuides , cc 
qui  n’arrive  quc  quand  ils  font  un  long 
fdjour  dans  cet  endroit. 

Le  meilleur  mouillage  eft  au  pied  du 
Fort.  Cet  endroit  eft  tr£s-bon  , 6c  les 
Vaifleaux  y font  ä l’abri  des  vents  & en 
toute  afliiranee. 

La  place  d’armes  eft  au  bas  du  Fort, 
derrföre  Ia  courtine  des  baftions  du  Roi 
& de S.  Michel.  L’EgliieParoifliale  for- 
me un  des  cötez  de  la  place.  Elle  n’eft 
quc  de  bois,  mais  grande,  bien  percde, 
fort  propre  6c  fort  ornee  $ la  charpante 
paffe  pour  unchef  d’oeuvre  dans  le  pais. 
La  maifon  des  J^fuites  forme  le  cot 6 
gauche.  Elle  eft  decharpente,  grande, 
belle,  commode  &bien  bätie.  L’Hötel 
du  Gouverneur  qu’on  appelle  le  Gou- 
vernement , forme  le  cötd  droit.  II  eil 
de  pierre , bien  bäti  , bien  diftribud  , 
grand,  propre  & fort  gay. 

Le  College  eft  ä cötd  de  la  Parodie*. 
Les  Jefuites  en  ont  foin. 

L’Höpital  des  malades  eft  au  pied  du 
port : c’eftlctroifidme  bätiment  de  pierre 
qui  eft  dans  la  Ville. 


Ii$  V O Y A G E S 

Le  magazin  general  oft  auffi  proche  de 
eette  placc. 

Les  cafernes  Tont  derridre  le  ba- 
flion  irrdgulier  qui  fait  la  pointe  de 
l’Ifle. 

Outre  les  deux  baftions  dont  nous 
avons  marqud  le  nom  ci*  devant , il  y 
a le  baftion  Dauphin  Sc  le  baftion  Pont- 
chartrain.  C’eft  für  ceUifci  qu’il  y a le 
plus  de  canons. 

Les  Gouverneurs  fe  font  fait  un  jar- 
din  hors  de  la  Ville  ä la  pointe  du  ba- 
ItiondeS.  Michel.  Cepayseft  excellenc 
pourle  jardinage.  Le  terrain,  quoique 
lablonneux  , ne  laifte  pas  d’etre  bon. 
Les  pluyes,  les  rofdes  abondantes  , la 
chaleur  continuelle  lui  font  produire 
toutcequ’onpeutdefircn  c’eft  ce  qu’on 
appcllelaCafieterieciu  Roi. 

Le  Chevalier  des  Marchais  n’a  pas  de- 
tneurd  aftez  long-tems  ä Cayenne,  pour 
en  avoir  une  connoillance  aufli  entidre 
Sc  aufti  ddcaillde  quecelie  des  autres  cn- 
droits  dont  j’ai  parid  ci-devants  de  forte 
que  je  ferois  reduit  a finir  ici  la  defcri- 
pcion  que  j’ai  promife  de  cette  Ille  , & 
de  la  Guyanne  dont  eile  fait  partie,  fi 
M.  Milhau  , Chevalier  de  TOrdrede  S. 
Michel,  Confeiller  ä la  Sdndchauflee  Sc 
Siege  prdfidial  de  Montpellier,  ne  m’a- 
voic  donne  les  mdmoiresndce/Taires  pour 
m’acQuitterde  ma  promeHe.  C’eft  donc 
ä ce  Magiftrat  dclaird , intdgre,  bien  in- 
fcrmd  des  affaires  de  ce  pa'is , que  le 

public 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  119 

public  a Obligation  de  ce  qu’il  va  en  ap- 
prendre.  Son  applicacion  aux  devoirs 
de  fa  Charge  , ne  l’empechent  pas  de 
cultiverlesbelles  Lettrcs.  II  a unccon- 
noiflance  parfaite  de  la  botanique , de  la 
gdographie  , du  commerce  , des  manu- 
fa&ures  du  pays.  II  en  connoit  lesinte- 
rets  mieux  quc  perfonne.  On  le  vcrra 
par  ce  dont  je  vais  enrichir  le  public  liir 
les  Memoire  s. 


C H APITRE  VI. 


Dcfcription  plus  farticulicrc  de  l'Iße  de 
Cayenne  & de  la  Terre ferme  de  Guy  an- 
ne  , tiree  des  Memmes  de  AL  Milbau . 


Y ’lfie  cft  dloignce  de  l’cmbouchureRiv]c'rC(fcs 
^de  la  rividre  des  Amazones  d’envi- Amazone 
ron  cent  lieucs  au  Nord.  Cette  rividre 
fameufe  quc  peud’Europdensfepeuvenc 
vanter  d’avoir  parcourud  dans  toute  fa 
longueur,  a fa  fource  dans  les  monta* 
gnes  de  Quito  für  les  frontidres  du  Pe- 
rou.  Elle  reqoit  un  fi  grand  nombre  de 
ri  vieres  confiddrables  pendant  un  cours 
de  plus  de  huit  eens  lieucs  de  i’Occi« 
dent  ä l’ Orient  qu’on  lui  connoit  , que 
ce  n’eft  pas  merveilles  fi  fon  embouchu- 
re  a pres  de  So.  lieues  de  largeur  , & fi 
la  violcnce  de  fon  courant  fait  que  fes 
eaux  ne  fe  melent  point  avec  celles  de 
la  mer,  & qu’ellcs  confervent  leurdou- 

ceur 


I ZO  V O y A G E s 

ceur  jufqu’ä  plus  de  vingt  lieues  dans 
l’Ocdan. 

Cetce  rividre  fameufe  eft  la  fbpara- 
tion  du  Brefil  & de  la  Guyanne  > fon 
embouchure  feroic  comme  une  mer  , fi 
eile  n’dtoit  pas  occupde  par  un  grand 
nombre  d’Ifles  , qui  font  plufieurs  ca- 
naux  entre  eiles  , dont  la  nomination 
n’eft  pas  des  plus  aifee. 

Les  bords  ieptentrionaux  font  couverts 
d’une  infinit^  de  beaux  Arbres  , entre 
lefquels  ii  y a des  forefts  entidres  de  ca- 
caotiers  , aont  les  fruits  gros  & bien 
nourris  font  excellens.  C’ert  l’Auteurde 
la  nature  qui  les  y a planten , auffi  font- 
ils  de  tonte  autre  grandeur  6c  groffeur, 
que  les  plus  beaux  6c  les  mieux  cultivez 
qui  foient  dans  toutes  les  Iiles.  La  rai- 
fon  en  laute  aux  yeux.  Le  terrain  des 
prdmiers  eft  profond , gras,  frais,  iln’a 
felon  les  apparences  jamais  fervi  , qu’ä 
ces  feuls  arbres,  ils  y font  comme  dans 
leur  nais  natal.  C’eft  un  revenu  con- 
fiddrable  pour  ceux  qui  font  en  poffef- 
fion  de  ce  pa'is  , parce  qu’ils  n’ont  au- 
tre travail  6c  autre  ddpenfe  ä faire  qu’ä 
venir  deux  fois  chaque  annee  faire  les 
deuxrecoltes  de  ces  fruits,  les  faire  ref- 
iuer  6c  ldcher  für  les  lieux  & trouver  des 
Marchands  ä qui  les  vendre , ou  des  Vaif- 
feaux  pour  les  tranfporter  en  Europe , oü 
la  confommation  qui  s’y  en  fait  eft  fort 
avantageufe  aux  propri£taires  des  Arbres, 


en  Guinea  et  a Cayenne.  121 

& meme  ä ccux  qui  vendenc  les  fruits  en 
enticr  ou  mis  en  päte. 

II  efl  certain  qu’il  y a dans  le  gouver- 
nement  de  Cayenne  , ou  de  la  Guyanne 
une  infinitd  de  grandes  plaines  dont  les 
terres  fonc  unies,  baffes,  grafles  , humi- 
des, profondes  , en  un  mot  , de  mäme 
que  celles  qui  fonc  lur  les  bords  de 
1’ Amazone  , & qui  par  confequent  fe- 
roient  aufli  bonnes  qu’elles,  pourycul- 
tiver  les  cacaotiers.  Le  peu  de  ces  Ar- 
bres  qu’on  y a plantez  le  montrenc  evi- 
demmenc  : pourquoi  donc  nos  colons 
I rangois  fe  bornent-ils  ä la  Jeule  culture 
des  Cannes  ä liiere  , au  cafte  & au  rou- 
cou  ? Je  fgai  que  le  fucre  efl  6c  fera  tou* 
jours  une  bonne  marchandife,  nvais  teile 
nianufa&ure  efl  d’une  grande  ddpenfe. 
Des  petits  habitans  qui  commencent  ä 
s’ecablir  n’en  font  pas  capabies,  il  faut 
de  grands  dtabliflemens  , des  ddfriches 
prodigieux,  des  moulins,  des  fucreries, 
grand  nombre  de  chaudrons  , quantitd 
de  befliaux  , 6c  encore  plus  d’efclaves. 
Un  habicant  qui  ne  fait  que  commencer 
n’eft  pas  en  dcat  de  foutenir  cette  de- 
penfe,  au  lieu  que  fept  ou  huic  perfon- 
nes  de  travail  peuvenc  dans  un  an  abat- 
tre  aflez  d’arbres  , 6c  faire  un  ddfrichd 
capaßle  de  porter  un  aflez  grand  nom- 
bre d’arbres  de  cacaotiers  pour  vivre  , 
6c  pour  le  mettre  en  dcut  de  faire  de 
grandes  entreprifes  utiles  ä eux-m8mes  , 
& profitables  ä l’Etat  , qui  efl  le  buc 
Tm.  UL  F que 


1 1,1  V OT  AGES 

que  fe  doivenc  propofer  ceux  qui  font  a 
la  tete  des  Colonies. 

C’eft  au  pctit  nombre  d’habitans 
de  Cayenne  qu’on  peuc  attribuer  le 
peu  d’avantage  que  le  Royaume  en 
retire. 

Mais  les  chofes  demeureront  toujours 
dans  cet  dtat  de  mediocrite  6c  de  peti- 
tefle,  tandis  aue  la  Colonie  de  Cayenne 
ferafurle  piecl  qu’elle  eft.  Car  quoique 
cette  Ille  n’ait  que  dix-fept  lieues  ou 
environ  de  circonference  , eile  feroit 
fuffifante  pour  etablir  lcs  habitans  qui  y 
font  en  trop  pctit  nombre  pour  la  rem- 
plir , quand  mcme  la  plus  grande  parrie 
du  pais  ne  feroit  pas  noyee  , 6e  jufqu’a 
prcient  hors  d’etat  d’etre  mife  cn  valeur, 
Cer  je  n’ai  garde  de  dire  qu’il  foit  im- 
polliblede  le  faire.  L’exemple  des  Hol- 
landois  fi  bien  dtablis  ä Berbiche , ä Suri- 
name 6c  cn  tant  d’autres  mauvais  marais 
de  cette  Cöte  , eft  une  prcuve  qu’on 
peut  deftecher  les  marais  lcs  plus  pro- 
fonds , qu’on  peut  faire  £couler  les  eaux 
qui  les  forment,  6c  tirer  un  parti  avan- 
tageux  des  lieux  , que  des  habitans  Ja- 
ches , mols  6c  parefteux  regardcnt  com- 
me  impraticables. 

De  forte  que  pour  le  prefent  il  n’y 
a de  terrain  cultivd  que  depuis  la  pointe 
de  Mahury,  jufqu’äla  Ville  s ce  qui  fait 
un  efpace  d’cnviron  cinq  lieues  , oü  cct- 
^e  Colonie  a 7 Sucreries  6c  20  Manufa- 

ttures 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  i 15 

äures  de  llocou.  Les  autres  habitans 
lont  dans  la  grande  terre  , comme  011  le 
voic  par  Ia  carte. 

La  rividre  de  Cayenne  qui  donne  leajvje’reS(jc 
110m  ä Nile  dont  nous  parlons , vientducayenneSc 
SudOuelt.  On  prdtena  que  la  longueur  Mahuiyt 
de  fon  cours  eft  confiddrable.  C’ellaux 
Indiens  qu’on  doit  cette  ddcouverte. 

Nos  Francois  n’ont  pu  jufqu’ä  pr2fenc 
fe  priver  allez  de  leurs  aiies  pour  entre-* 
prendre  le  penible  voyage  qu’il  faudroic 
faire  pour  decouvrir  la  lource.  Elle  fe 
partage  en  deux  branches  ä quelques 
lieuesaudellusdefon  embouchure.  Cel- 
le de  l’Oueft  conferve  le  nom  de  Cayenne. 

Celle  de  l’Eft  fe  nomme  Mahury,  äcau- 
fe  d’une  pointe  de  Pille  qu’on  appelle 
ainfi , ä qui  un  OfHcier  qui  y a un  dta- 
bliirement  conliddrable  a donnd  ce  nom, 
ou  qui  a pris  celui  que  cette  pointe  por- 
toit  des  le  tems  de  la  Compagnie  de 
ibsi. 

L’Iile  de  Cayenne  a la  mer  au  Nord, 
la  terre  ferme  au  Sud  , les  pointes  de 
Mahury  & de  Remire  ä l’Eft  , la  pointe 
de  Ceperou  oü  eft  le  Fort  &:  l’embou- 
chure  de  la  rividre  de  Cayenne  ä 
rüueft. 

O11  ne  compte  dans  cette  Colonie 
que  cent  vingt-cinq  ä cent  trente  fa- 
rnilles  bien  moins  nombreufes  que  cellesdc^jj£* 
de  la  Martinique  qui  fourmillcnt  d’en-  ‘m~ 
fans.  O11  a eu  des  peines  inlinies  ä en  dle- 
Ycr  dans  Cayenne > meme  depuis  la  paix 
F z pro- 


tu 


V <3  Y A G E S 


profonde  dont  cette  Ifle  jou'ic  depuäs 
qu’elleeft  revenueafon  legitime  Souve- 
rain en  1 676.  O11  dit  quron  commence 
ä les  dlever  avec  moins  de  diflicultd,  <3c 
que  ccla  fait  efperer  que  la  Coionie  s’aug- 
mentera. 

Si  011  n’etoit  pas  revenu  de  l’erreuroü 
Ton  a ctd  pendant  tant  de  lidcles  , gae 
la  Zone  torride  droit  inhabitable  , & fur- 
tout  les  contrdes  qui  dtoient  fous  la  Li- 
gne  ou  qui  en  dtoient  fort  proches , com- 
ine  eft  l’Ifle  dont  nous  parlons  j on  re- 
jetteroit  für  Ta  fituation  le  petit  nombre 
de  peuple  qu’on  y voit  5 mais  il  y a 
long-tems  qu’on  s’eft  defait  de  ces  pre- 
jugez.  Si  la  chaleur  eft  extreme  dans 
quelques  endroits  fituez  entre  les  deux 
Tropiques  au  voifinage  de  la  Ligne  , il 
faut  en  chercherd’autres  caufes  que  leur 
litU3tion.  O11  doit  dire  ä I’egard  de 
Cayenne,  qu’il  11’y  a guere  de  pa'is  au 
monde  plus  temperd.  Les  raifons  s’en 
prdfcntent  d’abord  ä l’efprit.  Les  jours 
y font  toujours  dgaux  aux  nuits  ; de 
Quaiitc  dcnianidre  que  fi  la  prdfence  du  Soleii  für 
Vau,  l’horifon  produit-  une  chaleur  violente 
qui  dchaufte  extremement  la  terre  , l’ab- 
rence  de  cet  Aftre  cachd  fous  l’horifon 
donne  a la  terre  le  tems  ndcefTaire  pour 
fe  rafraichir  par  la  ceftation  du  mouve- 
ment  que  les  rayons  brulans  du  Soleii  y 
ont  caufd. 

Ajoutez  ä cela  que  le  Soleii  attireune 
quancitd  prodigieufe  de  vapcurs  des  ri- 

vidres 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  ii? 

vieres  & des  marais  qui  occupent  vine  p0urquor 
partie  du  terrain  , & que  ces  vapeurs  Je  pais  eft 
rctombanc  eu  empluyes  ou  en  roi^es  yforltcm5 
rafraichiflent  la  terre  cn  Phumeäant  , pcie* 
car  ni  les  roföes  ni  les  pluyes  n’excitent 
jamais  de  mouvement  de  nature  ä pro- 
duire  la  chaleur. 

Ajoutez  encore  ä ces  deux  raifons  , 
qu’il  s'deve  tous  les  jours  , fans  jamais 
y manquer  , un  vent  d’Eft  extrömement 
frais , qui  dure  fians  difcontinuation  de- 
puis  huic  heures  du  matin  julqu’ä  cinq 
heures  du  foir. 

En  fout-il  davantage  pour  temp^rer 
les  ardeurs  du  Sofeil  , Cc  pour  rendre 
ccttc  Ifle  la  plus  tempÄ^e  & la  plus  a- 
gre'able  qui  fbit  au  monde  ? II  n’y  a qu’i 
ie  rnettre  a Tombre  , ou  ä s’expoier  au 
vent  pour  jouir-d’une  fraicheur  agr£a- 
ble. 

Les  plus  fortes  chalenrs  commencent 
ordinairement  ä la  fin  du  mois  de  Jfuin 
& durent  jufqu’a  la  fin  de  Novcmbre  * 
parce  que  cette  faifon  eft  fidclie  ; il  n’y 
plcut  point , ou  tres-raremene,  au  lieu 
que  depuis  le  mois  de  Ddeembre  , juf- 
qu’ä  la  fin  de  Juin,  les  pluyes  ^tantplus 
frequentes,  la  chaleur  du  Soleil  eft  plus 
tempcrce.  On  remarque  une  cefl'atiou 
de  großes  pluyes  pendant  le  moisdeMars, 
environ  vers  l’Equinoxe,  & on  remarque 
aufli-töt  une  augmentation  de  chaleur 
qui  a fait  donner  ä ce  tems  le  nom  de 
petit  Eftd.  Mais  quoiqu’il  en  foit  , l’d- 
F 3 galitd 


V OYA&ES 

galit£  des  jours  & des  nuits  , & le  vent 
d’Eft  <^ui  ne  manque  jamais  de  fe  faire 
fentir  ä fcs  heurcs  rigides  , tempere  tcl- 
Icment  la  chaleur  , que  l’air  y eil  parfai- 
tement  hon,  & que  i’on  eil  exemptdans 
cette  Ille  de  quantite  de  maladies  qui  rd- 
gnent  dans  edles  du  Vent,  & qui  y foul 
de  grands  ravages. 

Je  ne  pretends  pas  aflurer  qu’il  n’y  ait 
aucunes  maladies  dans  ce  pa'is  5 dies font 
des  fuites  indvitables  du  pcch£  originel  ; 
ie  ne  pretends  autre  chofe  , finon  qu’el- 
Ics  y font  bien  moins  frequentes  & 
xnoins  dangereufes  que  dans  une  infini- 
te d’autres  endroits , für  tout  pour  ceux 
qui  vivent  fobrement , qui  ne  fe  laififent 
point  entrainer  aux  plaifirs  de  la  bonne 
eh£re  & autres,  qui  mangent  des  fruits 
avec  fagefife  , & qui  ne  s’outrcnt  pas 
dans  le  travail.  Car  fi  les  maladies  font 
pour  quelques-  uns  , c’eft  afiurlmenc 
pour  les  indiferets  plus  que  pour  tous 
autres. 

On  n’a  pas  laififd  de  dderier  cette  Ille 
& de  la  faire  paffer  pour  un  pa’is  des 
plus  mal  fains.  II  eft  vrai  qu’on  a eu 
bien  de  la  peine  dans  les  commence- 
mens  ä y dlevcr  des  enfans  > mais  on  a 
vu  la  mSme  chofe  ä S.  Domingue  , ä 
la  Martinique  & dans  les  autres  Illcs 
du  Vent  , fans  que  cela  ait  empechd 
bien  des  Frangois  d’y  aller  dtablir  leur 
demeure.  Cet  inconvenient  ne  venoic 
point  de  l’air  mais  des  exhalailbns  que 


en  Guinea  ei  a Cayenne.  i 17 
les  terres  nouveliement  d&rouvertes  na 
manquent  pas  de  produire.  La  chaleur 
corrömpt  ces  exhalaifons  6c  les  rend  pu- 
trides 5 l’air  que  l’on  refpire  en  eft  in- 
fe&e;  en  faut-il  davantage  pour  caufer 
des  maladies  , fur-tout  aux  enfans  dont 
la  deiicatefle  les  en  rend  bien  plus  fuf- 
ceptibles  que  les  gens  plus  ägez  dont  le 
tempdramment  eft  dejä  formd  , plus 
fort  6c  plus  capabie  d’y  r Lüfter.  Audi 
voit-on  que  depuis  que  ces  terres  onc 
£i&  d^couvertes  , la  caufe  des  nialadies 
a ceffo,  & on  y deve  les  enfans  avec 
une  facilitd  qu’on  ne  trouve  gudre  en 
aucun  lieu  du  mondc.  Cette  vdritd  fe 
prouve  par  le  nombre  prodigieux  d’en- 
fans  dont  tous  ces  pa'is  font  couverts» 
Ils  y viennent  ä merveilles,  ils  y croif- 
fent,  ils  marchent  avant  lc  tems  qu’on 
eefle  d’emmailloter  ceux  d’Europe.  Ils 
font  grands  , bien  faits,  il  eft  inoui  d’en 
voir  de  boflus  , de  boiteux  , ils  font 
fbrts  6c  d’unc  fantd  robufte  6c  vigou- 
reule. 

II  y a cependant  des  maladies , 6c  les 
Europeens  que  le  commerce  y attire  y font 
plus fujetsquclesautres.  D’oü viennent- 
dies  ? de  leur  intemp£rance. 

Les  Officiers  des  VaifTeaux  6c  les  per- 
fonncs  de  quelque  diftinclion  font  af- 
furez  d’dtre  bien  venus  chez  les  habi- 
tans  qui  011t  tous  des  tables  abondances 
6c  delicates,  6c  qui  fe  font  un  plaifir  de 
rdgaler  de  leur  mieux  , & meme  avec 
B 4 prs- 


51$  V O r AGES 

profufion  ccux  qui  les  viennent  voir. 
A de  longs  dinez  fuccedent  des  foapez 
cncore  plus  longs,  la  diverlitd  des  incts 
& leur  nouveau  t£  excite  Pappdcir.  On 
boit  largement  des  vins  de  toute  efpdce 
& des  liquenrs  $ on  s’dchauffe  , on  veut 
jouir  de.Ia  fraicheur  de  la  nuit  , on^  (e 
couche  (ans  fe  couvrir  Peftomach  fur- 
chargd  de  viandes  & de  liqueurs  qu’il  ne 
ne  peut  digdrer  : il  faut  tomber  malade. 
N’eit-ce  pas  une  injuftice  criante  d'accu- 
fer  l’air  & le  pa'is  d’une  faute  dont  on 
eil  feul  coupable. 

Les  matelots  font  plus  fujets  que  les 
autres  ä tomber  malades.  Iis  font  moins 
raifonnables  6c  ne  gardent  aucune  me- 
fure  dans  ce  qui  flatte  leurs  fens.  Les 
equipages  font  compofez  pour  i’ordinai- 
re  de  matelots  des  ports  que  nous  a- 
vons  für  i’Ocdan  , 6c  de  ceux  qui  vien- 
nent de  la  Mdditerrande.  Onappelleles 
prdmiers  Ponentois  6c  les  feeonds  Lc- 
vantins.  Un  Capitaine  fort  fage  6c  fort 
habile  m’a  aflure  que  fans  feavoir  leur 
pa’is  , il  dcoit  aifd  de  le  deviner  , qu’il 
ne  falloit  pour  ccla  qu’obferver  oü  iis 
vont  quand  iis  ddbarquent.  Ceux  que 
Ton  voit  courir  au  cabaret  font  ä coup 
für  Ponentois.  Les  Levantins  au  con- 
traire  font  plus  (obres , mais  iis  ont  un 
autre  deffaut  , iis  cherchent  des  lieux 
que  je  n’öfcrois  nommer  5 quand  iis  n’y 
auroit  que  ces  deux  chofes  , dies  fuf- 
fifeat  pour  les  faire  tomber  dang<5reu- 

leuient 


i*n  Guine’e  et  a Cayenne.  12# 

fernen*  malades  5 mais  elles  ne  font  pas 
ieules.  Cesgens  fontobligezd’allerd’ha'- 
bitation  en  habitation  chercher  les  fu- 
cres  & autres  marchandifes  donc  leurs 
Vaitfeaux  doivent  dtre  chargez.  Ces 
voyages  fe  font  pendant  le  jour  & dans 
la  plus  grande  ardeur  du  Soleil  , il  fauC 
qu’ils  ayent  toujours  la  rame  ä la  main , 
exercice  violent  qui  tout  feul  fuffiroic 
pour  les  dchauffer  outre  mefure.  Des 
qu’ils  mettent  ä terre  ils  boivent  avee 
aviditd  & fans  diferetion  de  l’eau  froide , 
& enfuite  du  jus  de  canne,  ils  yjoignent 
des  oranges  , des  cicrons  , des  pom- 
mes  d’Acajou  $ ces  fruits  font  froids 
d’eux-memcs  , le  plus  fouvent  ils  les 
mangenc  encore  verds,  dans  cec  etat  ils 
ibnt  encore  plus  propres  ä nuire  ä leur 
fantd  s aulli  contraclent- ils  des  fidvres 
violentes  , des  coliques  furieufes  & des 
difTenteries  dont  on  a bien  de  la  peine  ä 
les  tlrer. 

C’eft  alors  qu’ils  maudiflent  !e  pais 
& qu’au  lieu  de  s’en  prendre  ä leur  in- 
cempdrance  6c  ä leur  indifcrecion,  ils  en 
accufent  le  pais,  quoiqu’iln’y  ait  aucune 
parc  : car  il  eil  de  lui-mdme  tres-fain 
pour  les  gens  fages,  il  eft  beau  par  lui- 
mdme  , on  y trouve  abondamment  touc 
ce  qui  peuc  flater  les  lens  ; la  nature 
iemble  s’dpuifer  en  produifanc  chaqne 
jour  quelque  chofe  de  nouveau  ? mais  il 
faut  en  ul’er  fobremenc  comme  par  touc 
Vikars. 


Jjö  V O Y & G E $ 

On  doit  rdduire  les  incommoditez  de 
ce  paisaux  grandespluyesqui  y tombene 
pendant  quelques  mois  de  rannte,  ä la 
chaleur  violente  qu’on  y reflent  pendant 
une  bonne  partie  du jour,  6c  ä quelques 
infe&es  qui  s’y  rencontrent. 

L’Europe  n’eft-elle  pas  fujette  aux 
pluyes?  Elles  y fönt  quelquefois  fi  ex« 
ceflives  qu’elles  ruxrient  les  maifons  , 6c 
qu’on  eft  oblig6  d’avoir  recours  au  Ciel 
pour  les  faire  cefifer.  Mais  outreles  pluyes, 
quels  defordres  ne  caufent  pas  les  nei- 
ges,  lesgreles,  lesgel^es?  Cesaccidens 
que  l’on  craint  tous  les  ans  6c  qui  rui- 
nent  les  vignes  , les  arbres  6c  les  grains 
ont'ils  fait  dire  que  TEurope  foit  un 
mauvais  pais  ? Les  peuples  des  autres 
parties  du  monde  y viennent , y vivent 
& s’en  louent. 

La  chaleur  , dit-on  , eft:  exceflive  ä 
Cayenne.  Tous  les  pa'is  fituez  entre  les> 
deux  Tropiqueslbnt  aulli  chauds.  L’Eu- 
rope  meme,  ce  pais  fi  tempere  a des  par- 
ties oü  la  chaleur  eft  plus  difficiie  ä fiup- 
porter,  6c  a cette  incommeditd  que  les 
nuits  font  aufii  chaudes  que  les  jours  , 
au  lieu  qu’ä  Cayenne  6c  dans  les  autres 
pais  du  meme  climat , on  jouit  d’une 
fraicheur  lagrdable  pendant  la  nuit , 6c 
que  le  jour  meme  on  n’eft  point  incom- 
modd  de  la  chaleur,  des  qu’on  peutetre 
a l’ombre , ou  ex-pofd  au  vent.  Les  vents 
frais  ne  manquent  jamais  ä Cayenne  ? 
2s  fe  levent  vers  les  huit  heures  "du  ma- 


EM  GuiNt’E  ET  A CÄY2NMÄ,  T$Z 

tfn  & foufflent  agrdablement  jufquesvers 
les  cinq  heures  aprcs  midi  3 a-t-on  ce 
foulagement  en  Europe  ? 

Mais  il  y a des  coufins , des  macks  , 
des  maringoins  , des  mouftiques  , des 
chiques,  des  ferpens  venimeux. 

On  trouve  ces  quatre  premidres  ef- 
pdces  d’infeftes  dans  l’Europe,  dans  i’A- 
fie  & dans  l’Afrique  , fans  qu’on  fe  foic 
cncore  avifddeleur  abandonner  les  lieux 
oü  eiles  fe  trouvenc.  On  les  chafle,  on 
s’en  ddbaralfe  le  mieux  que  l’on  peuc,le 
mal  n’eft  pas  fans  remede,on  faic  de  me- 
me  ä Cayenne. 

Les  chiqnes  fom  incommodes  & quel- 
quefois  dangereufes  3 mais  elles  n’atta- 
quent  que  les  pareffeux  , les  gens  mal- 
propres & ceux  qui  vont  pieds  nuds  , 
comme  les  Negres  & les  Indiens : d’ail- 
leurs  le  remdde  eft  facile.  O11  peut  voir 
ce  que  j’ai  die  hVdeflus  dans  mon  voya- 
ge  des  llles  de  l’Amerique. 

J’avoue  qu’il  y a des  ferpens  veni- 
meux , & que  les  ferpens  a fonnette  font* 
tres-dangdreux.  Le  poifon  qu’ils  re- 
pandent  dans  la  playe  qu’il  font,eft  vif, 
il  caufe  des  accidens  , & la  mort  fi  on 
n'eft  pas  fecouru  promptement.  Il  y en 
i de  cette  efpdce  dans  bien  d’autres  cn- 
droits  de  1’ Amdrique.  Mais  le  mal  n’ell 
pas  fans  remdde.  Les  Indiens  de  l’lftme 
de  Darien  lemontrdrent  a une  troupede 
Hibuftiers  qui  pafToient  par  leur  pays 
puur  aller  ä ia  mer  du  Sud.  Ce  remdde 
F 6 qui 


JJ2  V O Y A G I S 

qui  n’efl:  qu’une  amande  renferme  dans 
une  efpJce  de  noix  , ä qui  on  a donnc 
le  nom  de  noix  de  ferpent , eft  tres  com- 
mun  dans  ce  pays  lä,  i’arbre  y vient  na- 
turellemet  , peut-etre  s’en  trouve-il  ä 
Cayenne  fans  qu’on  les  connoiffe.  II  y 
en  a ä la  Martinique.  II  fait  für  les  vi- 
pdres  le  meme  eftet  que  für  les  fcrpens 
a fonnette.  II  eil  facile  d’avoir  de  c es 
noix  & de  les  planter;  J’en  aiparld  dans 
inon  voyage  des  Illes.  Mais  quand  ce  re- 
mdde  manqueroit  , le  Pere  Lombard 
Jclüite,  cet  Apötre  cel<5bre  de  laGuian- 
ne  nous  a donnd  dans  fa  lettre  iine  m£- 
thode  aiföe  pour  guerir  ce  mal  , nous 
la  rapporterons  dans  la  fuite  de  cette  re- 
lation. 

D’ailleurs  il  ne  faut  pas  s’imaginer 
que  le  pays  foit  pavd  de  ces  m&hantes 
betes.  Ceux  qui  ont  cri£  le  plus  fort, 
n’en  ont  peut-etre  jamais  vu.  je  fais  des 
gens  £tablis  ä Cayenne  depuis  plufieurs 
ann<5es,  qui  orit  couru  les  bois  & qui 
n’en  ont  jamais  vu  qu’un  ou  dcux.  Cec 
animal  a ä l*extremit<£  de  fa  queue  cer- 
taines  pelliculcs  fiches  divifees  par  des 
noeuds  qui  font  du  bruit  quand  il  fe  re- 
inue,  & qui  le  decouvrent  d’afle2  loin 
pour  qu’on  s’en  garde.  Il  eil  tres-facile 
ii  tuer. 

On  prüfend  avoir  trouve  un  pr£fer- 
vatif  contre  fa  piqueure.  C’eft  un  leeret 
qu’il  n’ell  pas  facile  de  tirer  de  la  bou- 
che  des  N£gres  qui  probäblement  Pont. 

um- 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  rjj 

fcrouvc , & qui  peut'etre  s’en  fervent  en 
kur  pa'is.  On  appelle  cela  fe  faire  pi- 
quer  du  ferpenr.  Un  Capitaine  de  mi- 
lice  nomine  Kerchove  a tire  ce  fccret 
d’unde  fes  Ndgres , & rend  volontiers  ce 
bon  oflice  ä ceiix  que  la  peur  de  ce  fer- 
pent  oblige  de  s’adrelfer  ä lui.  Je  ne  fais* 
s’il  n’y  a point  dans  cette  Operation  quel- 
que  chofe  de  furnaturel  , mais  bien  des 
gens  n’y  ajoütcnt  pas  foi.  Je  croirois  vo- 
lontiers qu’il  en  eit  de  ce  remcde,  com- 
me  de  celui  que  Ton  faic  aux  enfans  pour 
les  gudrir  de  la  peur  , qui  conlifte  a les 
faire  monter  für  un  Ours. 

Les  niacelots  ne  font  pas  les  feuls 
qui  concra&ent  des  maladies  ä Cayenne, 
II  faut  en  dcmeurcr  d’accord.  II  y a des 
Ofliciers  6c  des  marchands  ä qui  cela 
arrive,  parce  qu’ils  ne  font  pas  plus  ta- 
ges  qu’cux.  Apres  de  grands  repas  oü 
ils  fe  fontbeaucoup  ^chaufiez  , i!s  s’en 
trouve  d’aflez  imprudens  pour  fe  cou- 
eher  ä l’air  für  l’herbe , s’y  endormir  6c 
y paffer  quelquefois  les  nuits  entieres. 
Dans  ccc  etat  oü  l’air  frais , la  rofee  6c 
les  exhalailbns  de  la  terre  les  onc  lürpris, 
que  peut  il  leur  arriver  de  moins  que  des* 
coliques  , des  fievres  aigues  6c  des  dif- 
lenteries>  Eft-ce  le  pais,  ou  leur  intern- 
perance  6c  leur  imprudence  qui  en  font 
caufe  ? 

Le  mois  de  Novembre  eft  le  plus  dan- 
gt^reux  de  toute  l’ann^e.  C’eft  le  tems 
iiu’on  met  le  feu  aux  nouveaux  abbatisv 
F 7 Les 


Ij4  V o T A G E S 

Les  terres  echauffdes  produifent  alora 
des  exhalaifons  cpaiflcs  qui  corrompcnt 
l’air,  on  le  refpire  6c  on  gagne  des  fid- 
vres  violentes  , mais  qui  n’ont  pour 
l’ordinaire  aucune  fuice  fächeufe  , une 
faignde  6c  une  purgation  les  cmportenc 
fans  retour, 

Les  fievres  continues  6c  intermittan- 
tes  y fonc  fächeufes  quand  on  les  ndgli- 
ge,  6c  qu’on  n’y  apporte  pas  un  prompt 
remdde.  Les  habicans  font  dans  l’habi- 
tude  de  n’en  prendre  qu’ä  i’extrdmitd. 
Font-ils  bien  , font-ils  mal  ? Leurs  fen- 
timens  font  partagez.  II  ne  me  convient 
pas  de  ddcider. 

On  die  que  depuis  que  le  Quinquina 
s’efi:  introduit  dans  le  pais , on  en  a vu 
des  effets  merveilleux  , 6c  qu’il  eft  rare 

Su’il  manque  de  ddtruire  la  caule  de  ces 
dvres  : c’eft  tout  ce  qu’on  peut  dxiger 
de  ce  remdde.  II  faifoit  autrefois  la  n>3- 
me  chofe  ä Paris  , la  Facultd  l’a^  trouvd 
mauvais,  eile  a voulu  l’habiller  a fa  ma- 
nidre.  Le  remdde  ne  i’a  pas  trouvd  bon  , 
il  veut  6tre  donnd  feul , 6c  ne  point  par  * 
tager  fa  gloire  avec  d’autres  drogues  , 
&>oilä  pourquoi  il  opdre  ä prdfent  d’u- 
ne  maniere  fi  fujette  ä caution. 

M.  le  Chevalier  de  Milhau,  d’aillcurs 
homme  fi  Tage  , fe  plaint  amdrement  de 
ce  qu’il  n’y  a point  de  Mddecin  ä Cayen- 
ne, 6c  de  ce  que  le  Chirurgien  Major 
de  la  garnitön  eft  le  feul  Efculape  ä qui 
ks  malades  foac  obligez  de  le  limr. 

Quand; 


EN  GtJINE’ß  ET  A CATENNE. 

Quand  il  a feigne  & purgd  , il  eft  au 
bout  de  fon  latin.  Mais  les  Medecins  en 
font-ils  davantage  ? L’expdrience  a ap- 
pris  que  les  faignees  du  pied  font  ordi- 
nairement  fouveraines.  Voilä  en  pcu  de 
mots  une  Mddecine  complette. 

Ri  vier  es  les  plus  conßderdbles  du  Gouver- 
nement de  Cayenne , 

Sans  prdjudice  du  droit  inconteflable 
que  nous  avons  für  la  rividre  des  Ama^ 
zoncs,  que  nous  ferons  valoir  quand  il 
plaira  au  Roi  5 je  ne  parlerai  ici  que  des 
rividres  qui  font  a l’Oueft  du  Cap  de  Nord.  p ht.^c 

La  premidre  & qui  cn  eft  la  plus  voi-  d’Orangr.- 
fine,  le  nomme  la  rividre  de  ManiacardouduCap. 
ou  du  Cap.  Son  cmbouchure  eft  allez 
grande:  ou  y trouve  deux  braffes  d’eau 
<3e  nier,  de  environ  trois,  quand  la  mer 
eft  haute. 

La  feconde  eft  Cachipour  dont  les  Rivicrc 
bords  font  habitez  par  les  Indiens  appel-  Cachi“ 
lez  Mayots.  Ce  pais  eft  prefque  toujours  püur° 
fous  l’eau,  plus  ou  moins,  felon  que  les 
pluyes  font  ddborder  les  rividres,  ouque 
ie  flot  eft  plus  ou  moins  violent : car 
quand  il  eft  plus  fort  qu’ä  l’ordinaire, 
il  repoufte  plus  violemment  le  courant 
des  rividres  , & fait  que  leurs  eaux  fe 
gonflent  & fe  rdpandent  d’avantage  für 
les  terres  qui  font  für  leurs  bords  , & 
font  des  mardcages  qui  ont  paru  im- 
particables  ä ceux  qui  ont  teilte  de  re- 

con- 


I<  j6  V 0 Y A G E 3 

connoitre  ce  pais  5 niais  qui  s’ctant  re- 
butez  trop  tot  , n’onc  pas  penetre  afllx 
avant  pour  d^couvrir  ce  qui  eft  au  des- 
fus  des  embouchures  , a dix  ou  douze 
Heues,  oü  il  y a lieu  de  croire  qu’ils 
auroient  trouvd  des  terres  hubitabies  j 
puilque  l’on  faic  tres  -certainement 
qu’clles  Tont  habitdes  par  des  Indien« 
qui  compofent  piuiieurs  nations  confi- 
derables  , qui  y trouvent  de  quoi  fub- 
filier  , & qui  viennent  trafiquer  qud- 
que  fois  ä la  rividre  d’Oyapok.  Or  fi 
ce  pa’is  dcoic  inondd  jufques  bien  avant 
dans  les  terres , c’eft  - ä • dire , plus  haut 
que  les  dix  ou  douze  Heues  que  nos  A- 
vanturiers  ont  parcourues , il  eit  certain 
qu’il  feroit  inhabitable  , ä moins  que  les 
babitans  qu’on  fait  y etre  ne  vecuflenc 
für  des  arbres  , comme  on  en  a trouvd 
dans  pleficurs  endroits  de  la  cöte  de  l’A- 
merique  s mais  s’ils  vivoient  für  des  ar- 
bres on  en  auroit  trouv6  vers  les  embou- 
chures de  ces  rividres  , & comme  on  n’y 
en  a point  trouve,  il  faut  conclure  qu’il 
n’y  en  a point  , & que  par  confdquenc 
les  peuples  qu’on  faic  tres  - certaine- 
ment etre  aux  environs  de  ces  trois  ri- 
vidres , vivent  dans  un  terrain  fec  & ca- 
pable  de  produire  les  cliofes  ndeeflaires 
ä la  vie. 

D’ailleurs  tout  ce  paisjufqu’aux  bords 
de  la  Mer,  eft  couverf  d’arbres  grands 
& puifläns.  Il  eft  vrai  que  les  bords  de 
la  Mer  6c  l’entree  des  rivi&es  ne  pro- 

dui- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  137 

duifent  que  des  mangles  ou  paletuviers 
qui  fe  plaifent  dans  l’eau  douce  ou  fa- 
lee  : ils  viennene  egalement  bien  dans 
l’une  ou  dans  l’autrc,  & les  meines  en 
arcades  de  ceux  qui  fonc  aux  bords  de 
la  mer  Tont  chargdcs  d’huicres  qui  s’y 
attachenr,  qui  y croiflent  & qui  y grof- 
filTent  affez  coniide'rablement  , comme 
Pont  remarqud  nos  Avanturiers.  L’at- 
tention  quedoivent  avoirceux  quicueuii- 
ient  ces  huitres , eft  de  ne  les  prendre 
que  quand  eiles  ont  dtd  mouillees  par 
le  flot:  elles  cnc  alors  le  degre  de  fateu- 
re  qui  leur  eft  n£ceffaire  $ au  lieu  que 
quand  dies  ne  font  abbreuvdes  que  de 
l’cau  des  rivi£res  qui  eft  feulement  fau- 
mätre  , dies  n’ont  qu’une  eau  douceä- 
tre  qui  les  rend  degoutantes  & peut  etre 
ma  Haines. 

Les  arbres  qui  Tont  au  delä  des  Man- 
gles font  des  differentes  efpdces  que  le 
climat  produit  dans  les  terres  les  plus 
fdches:  autre  conjedure  pour  nous  dün- 
ner lieu  de  croire  que  les  terres  qui  fonc 
au  delJüs  de  ces  lieux  inondez , fon  bon- 
nes , franches , profondes  & capables  de 
produire  tout  ce  qui  eft  neceflairea  ceux 
qui  leshabitent,  ouqui  auroient  affez  de 
courage  pour  s’y  aller  dtablir* 

La  rividre  de  Couripy  eft  la  premidre  Rivicrc  de 
apres  le  Cap  d’Orange.  Elle  eft  conff  CoutiP^ 
derable  , fön  embouchure  eft  large  & 
profonde  j mais  eile  eft  barrde  par  un 
banc  de  fable  fixe  , für  lequel  il  n’y  a 


ftjvuie 

d^Oyapojk, 


Utilitc 
d’unc  Co- 
lonic  a 
O/a^Ok, 


I 3 S VOYAGES 

que  deux  bratfes  d’eau.  II  eft  vrai  que 
ce  baue  laifle  une  paffte  allez  profunde 
du  cötd  de  l’Eft.  Les  Gutes  decette  ri- 
vidre  font  dievdes.  Elle  en  reqoit  plu~ 
fieurs  autres  qui  la  groffiflent  beaucoup. 
Des  barques  l’ont  montde  jufqu’ä  plus 
de  vingt  lieues  de  fon  cmbouchure , & 
comme  eiles  en  font  demeurd  lä  , 011 
n’en  peut  pas  dire  davantage.  Le  pa'is 
eft  beau;  il  eft  dlevd.  II  y a des  colli- 
nes  chargdes  de  grands  Sc  gros  arbres 
qui  marquent  laprofondeur&  labontddu 
terrain  , für  lequel  on  pourroit  faire  des 
dcabliffemens  de  longue  durde. 

Outre  ces  quatre  rividres  principales  , 
on  en  trouve  nombre  d’autres  qu’on  ne 
connoit  point : ainfi  on  ne  peut  pas  affurer 
qu’elles  ont  des  fourcesparticulidres,  ou 
qu’clles  ne  font  que  des  branches  de  ces 
quatre  , par  lefqueiles  le  fuperflu  de  ces 
eaux  s’dcoule  ä la  mer. 

A quelque  lieues  ä TOueft  de  celle 
de  Couripy  on  trouve  la  grande  rividre 
d’Oyapok.  Elle  rodrite  ce  titre  avec 
juftice  , fon  embouchure  eft  large  & 

Erofonde  : on  y trouve  jufqu’ä  quatre 
raffcs  d’eau  , & quand  on  eft  par  le 

travers  du  fort  Franqois  , qui  eft  avan- 
tageufement  litud  für  la  cöte  Occiden- 
tale  , on  trouve  jufqu’ä  cinq  braffes  de 

trofondeur  & plus  d’une  lieue  de  large. 

e terrain  des  deux  cötcs  eft  admirable, 
il  eft  gras  fans  etreaquatique  , il  eft  pro- 
fund, franc,  indpuiläblc.  C’eftläleveri- 

tablc 


en  Guine-e  et  a Cayenne.  139 

mble  endroit  pour  dtablir  une  puifiante 
Colonie  qui  effaceroit  bientöt  toutes  ed- 
les que  nous  avons  dans  les  deux  Amd- 
riques.  Les  abbatis  & les  ddfrichemens 
une  fois  faits  durent  toujours  > au  lieu 
gu’ä  Cayenne  & aux  environs  il  faut 
recommencer  au  moins  tous  les  cinq 
ans.  Les  Cannes  ä fucre  y croiüent  na- 
turellement. Les  cacaotiers  qu’on  trou- 
ve  en  tres  grand  nombre  dans  une  in- 
finite d’endroits , prouvent  que  ces  ar- 
bres  font  du  cru  de  l’Amdrique,  com- 
me  les  Chdncs  font  en  France.  Jecrois 
avoir  d<fjä  remarqud  qu’on  trouve  des 
forets  entidres  de  cacaotiers  aux  environs 
de  la  rividre  des  Änmoncs  : & c’eft  en 
Partie  pour  cela,  que  ceuxquien fönten 
poffeflion  les  confervent  avec  fein  5 & ils 
011t  raifon.  II  n’y  a point de  revenu  plus 
sür  & plus  aifdquecelui  qui  ne  demande 
point  d’entretien  & de  ddpenfe  , comnie 
eft  celui  de  ces  arbres,  quelquequantitd 
qu’on  en  puifle  cultiver  , on  fera  tou- 
jours  für  d’cn  rairer  un  profit  confidd- 
rable. 

Les  Indiens  qui  ont  remontd  cette 
rividre  afiurent  qu’iU  y ont  navigd  plu- 
fieurs  jours  , 6c  meme  deux  lunes  en- 
tidres  , c’eft  ä dire  foixante  jours,  lans 
avoir  pu  approcher  de  fa  fource.  Quand 
nous  ne  mettrions  leurs  journdes  qu’ä 
cinq  lieues  l’une  portant  l’autre,  ce  fe- 
roic  toujours  un  cours  de  trois  eens 
Heues.  Ils  n’y  ont  remarqud  aucun  fault 

confi* 


140  V 0,Y  A G E S 

confiddrable  pcndant  u ne  fi  longue  na* 
vigation  : ils  y ont  trouvd  au  moins 
dcux  braftes  d’eau.  En  voila  plusqu’il 
ifen  faut  pour  des  barques  de  cinquan- 
re  tonneaux  , puifqu’il  ne  faut  que 
f'ept  ä huit  pieds  d’eau  ä ces  fortes  de 
bärimens.  Queis  dtabiiftcmcns  ne  pour- 
roic*  on  pas  faire  für  lcs  bords  de  cette 
riviere  ? Quelle  commodite  pour  lo 
d^chargement  des  marchandifes  & pour 
le  chargement  des  denr&s  du  cru  du 
pa’is  ? Qu’elle  quantitd  de  bois  n’en  tire- 
roic  on  pas?  Combien  de  fucre,  de  ca- 
cao,  d’indigo  , de  tabac,  de  rocou,  de 
bois  inarbrd  , d’ebene  , de  racincs  & 
de  plantes  prdeieufes  , de  baulmes  de 
differentes  efpeces  ? Quelque  grandes 
efperances  qu’on  puiile  rccevoir  de  ces 
dtabliflemens , ontpeutaffurer  fanscrainte 
de  fe  tromper  , qu’ils  furpafseront  infi- 
niment  tout  ce  qu’ils  prifentcntd’abordä 
Fefprit 

Mab  oü  prcnJre  des  gens  pour  faire 
ces  etabliflemens  ? La  Colonie  de  Cayen- 
ne eft  fi  peu  nombreufe  , comme  nous 
l’avons  marqud  ci  deffus,  que  ce  feroit 
Ia  detruire  enti^rement  que  d’en  tirer 
quelque  nombre  de  famille.  Fera-ton 
venir  des  gens  de  France?  Sionenprend 
dans  Ies  Hopitaux  qui  regorgent  de 
nionde  , ces  lortes  de  gens  ne  font  point 
propres  au  travail  , ils  font  accoutumez 
a gueufer  , le  travail  leur  eft  infuppor- 
lable  , ils  n’y  connoiflent  rien.  D’ail- 

ieurs  » 


Er  Guine’e  nt  a Cayenne.  141 

leurs  , le  changement  de  climat  & de 
nourritnre  les  fera  tomber  dans  des  ma- 
ladiesqniles  enleveront  parcentaine.  Ce 
feroic  encorepis , fion  les.  ciroit  des  gald- 
res  : l’experience  qu’on  eh  a faite  aux 
lflcs  dil  Vent  plus  d’une  fois,  a fait  voir 
ce  qu’on  doit  attcndre  de  ces  fortcs  de 
gens.  II s ne  font  bons  en  fortan t de  lä 
que  pour  aller  a U potence,  6c  point  du 
tour  pour  le  travail.  11  faut des  habitans 
qui  le  fcachent,  6c  qui  y foient  accoutu- 
m<?s.  Uü  en  trouvera-t-on  donc,  ä la 
Martinique  ? Cette  Ille  eil  trop  remplie 
de  peuples,  ils  le  mangcront  bien-tot  les 
uns  les  aucres.  Les  ronds  y font  ä un 
prix  exhorbitant,  parce  qu’il  n’yapasaf- 
fez  de  terrcs  pour  les  occuper  6c  pour 
les  nourrir. 

D’aileurs  les  pe<its  habitans  de  Ia 
Martinique  qui  n’avoient  d’autre  occu- 
pation  6c  d’autre  refource  que  la  culture 
des  'Cacaotiers  , font  prefque  tous  entid- 
rement  ruinez  , depuis  que  ces  arbres 
font  peris  par  des  avant-coureurs  du 
tremblement  de  terre  qui  s’eft  faitfentir 
fi  violemment  dans  cctte  Ille  les  annees 
paffees. 

Ces  arbres  font  extremement  delicats. 
Ils  veulentdes  terres  abfolümentvierges ; 
quelque  peu  de  chofe  qu’une  terre  aic 
portd  eile  eft  abfolament  inhabile  ä por- 
ter des  Cacaotiers.  Lcurs  racines  6c  leurs 
chevelures  qui  les  environnent  font  ll 
tendres  qu’ellcs  fe  replient  für  dies  me- 
ines. 


14^  VOYAGES 

tnes,  fans  pcrcer  plus  avant  dies  fe  Io- 
dient,  6c  l’arbre  mcurt  & ne  croit  point 
da  tour. 

Les  habitans  de  la  Martinique  entcndent 
ce  travail  ä merveilles,  &feroient  dans  le 
gouvernement  de  Cayenne  autant  6c 
meme  plus  de  Cacao  que  i’Europe  en- 
tiere  n’en  pourra  confumcr.  II  ne  fiaut 
pourrant  rien  craindre.  Tout  ce  qui  le 
confume  par  la  bouche  , trouve  tou- 
jours  des  d£bouchez  6c  rend  toujours  du 
profic. 

On  peut  afTurer  fans  crainte , de  fe  trom- 
per , que  les  habkans  de  la  Martinique 
prendronc  avec  plailir  le  parti  de  fe  reti- 
rcr  ä Cayenne , pour  peu  qu’on  leur  fa- 
cilite  le  tranlport  de  leurs  effets  6c  de 
leurs  elclaves,  & qu’on  les  aide  d’avoir 
le  commencement  de  leurs  nouveaux  e- 
tabüflemens* 

On  peut  tirer  de  la  Martinique  feule 
deux  ccns  familles  fans  qu’il  y paroifle. 
Le  prix  de  leurs  habitations  qu’ils  veiv» 
droient  en  les  quittant  , ferviroit  ä ache- 
ter  des  efeaves  , dont  le  travail  conduit 
par  ces  habitans  habiles  auroit  bien-töt 
defriche  ccs  terres , qui  n’attendent  que 
des  ouvriers  pour  les  cultiver,  6c  pour 
produire  les  tr^lors  qui  font  cachez  dans 
leur  fein. 

II  eft  aifd  ä l’Autcur  de  cctte  relation 
de  donner  des  mdmoires  amples  6c  dc- 
taillez,  qui  mettront  ce  projec  dans  tout 
fonjour. 


en  Gcine’e  et  a Cayenne.  143 


PRO  JET 

D’un  EtablifTement  ä la  Riviere 
d’Oyapok  aux  environs  du 
Fort -Louis, 

Qni  a etc  elcve  cn  1 72 6. 

| L eft  ndccflaire  , pour  commcncer  cot 
•*  £tabliflement  d’une  manidre  folide  , de 
commencer  par  un  abatis  de  mille  pas  en 
quarre  , c’eft  ä dire,  de  500.  tolles , le 
pas  dtant  de  trois  pieds. 

Cet  abatis  doit  etre  le  long  de  larivid- 
re  cn  chaflant  dans  Ics  terres.  On  doic 
le  plantcr  de  vivres,  c’eft  ä-dire,  de ma- 
nioci  de  mahis,de  p©is,de  patates,  d’i- 
gnames , de  bananiers  6c  de  figuiers.  Ii 
doit  etre  fait  6c  plante  avant  que  d’y 
tranfporter  les  habitans  dont  la  Colonic 
nouvellc  doit  ftre  compofee.  II  fervira 
ä la  nourriture  des  földats  de  la  garnifon 
qu’on  dtablira  dans  le  Fort  6c  en  partie  ä 
celle  des  nouveaux  habitans  ä qui  on  don- 
nera  gratis  6c  fans  frais  lesboisdemanioc 
6c  autres  plantes  n£cefiaires,pour  mettre 
dans  les  ddfrichez  qu’ils  feront  pour  com- 
mencer leurs  habitations. 

Comme  le  petit  nombre  des  foldatsqui 
compoleront  la  garnifon  ne  ieroit  pas 

fuilF 


*44  VOYAGES 

fuffiiant  pour  faire  ce  prämier  defriche-' 
mene  & pour  garder  le  Fort,  onenverra 
des  Francois  habiles  , fages  & connoif- 
fant  le  pais  chez  ies  Indiens  duvoilinage, 
& m£me  chez  ceux  qui  fontplus  dloignez 
dans  les  terres  , & on  les  engagera  ä 
encreprendre  ce  travail  en  les  payant.Car 
de  vouloir  les  faire  travailler  d’une  autre 
mankre  , il  n’y  faut  pas  penfer,  cncore 
moins  de  les  vouloir  contraindre.  La 
moindre  violence  , les  moindres  mena- 
ces  le  feroient  fuir , les  dloigneroienc  de 
nous,.&  ilsdeviendroient  autant  nos  en- 
nemis  qu’ils  font  ä prüfen t nos  amis.  Au 
refte  il  ne  faut  pas  que  le  nom  de  paye- 
ment  epouvantej  la  journde  d’un  Indien 
vaut  un  couteau  , un  paquet  de  raffade, 
ou  autre  fembiable  bagateile  de  peu  de 
vaieur. 

Il  cd  a propos  d’en  avoir  de  toutes  les 
nations  chez  qui  nos  traiceurs  ou  mar- 
chands  Francois  ambulans  ontportc  leur 
commerce  , afin  de  leur  faire  connoitre 
qu’on  les  eftime  tous  dgalcment:  car  il 
faut  dviter  de  leur  donner  de  fujetsdeja- 
loufie  s ils  n’y  font  que  trop  portez  d’eux 
niemes. 

Il  faut  pour  les  porter  a entreprendre 
ce  travail  engager  les  chefs  de  ces nations 
a venir  au  Fort  concerter  toutes  chofcs 
avec  le  Gouverneur. 

Cet  Officier  doit  les  bien  recevoir  , 
les  traiter  , leur  faire  quelques  petits 
prdfens  , kur  momrer  que  r&ablifle- 

ment 


ET  Güxne’e  et  a Cayenne.  14? 

ment  qu’on  projette  leur  fera  d’une 
grande  ucilic£,  qu’ils  y trouveront  tou- 
tes  les  marchanuifes  d’Europe  dont  ils 
auront  befoin,  6c  un  ddbouchementtou* 
jours  ouvert  pour  les  leurs:  il  doit  con- 
venir  avec  eux  du  nombre  d’hommes 
que  chacun  d’eux  lui  fournira  6:  de  leurs 
falaires , 6c  concerter  de  meine  le  tems 
qu’on  mettra  la  main  ä l’oeuvre  , afin 
que  le  terrain  foic  pr6t  dans  la  faifon 
propre  pour  recevoir  ce  qu’on  y veuc 
mectre. 

On  croit  qu’il  fuffira  d’avoir  douze 
Palicours,  autant  de  Maourious,  autanc 
de  Karanes  , huic  Marones  & fix  To- 
koianos  , 6c  un  nombre  fuffifantde  chat- 
feurs&de  pecheurs  Indiens  pour  nour- 
rir  ces  cinquante  ouvriers  , afin  qu’ils 
ne  foienc  poinc  detournez  de  leur  tra- 
vail. 

Ces  fortes  de  gens  entendent  ä nier- 
veilies  ä faire  des  defr  ichemens , mais  il 
fimt  les  laifier  faire  , ils  n’aimenc  point 
a <kre  contredits.  Un  commandement 
rude  6c  trop  abfolu  n’efl  point  de  leur 
goüt. 

Quoique  ce  nombre  paroifle  petit,  il 
fufht  pour  ce  qu’on  propofe.  S’ils  dtoi- 
enc  davantage,  ils  fenuiroientles  unsaux 
autres  , la  d£penfe  en  deviendroic  plus 
confiddrable  6c  le  travail  n’en  iroit  pas 
mieux. 

Il  faudra  avoir  foin  de  faire  faire  de 
grandes  caies  pour  loger  les  nouveaux 
Tome  IIL  G habl- 


14  6 V o r A g e s 

habitans  ä mefure  qu’ils  arriveront , en 
attcndant  qu’ils  en  ayent  faic  für  les  em- 
placemens  qu’on  ieur  aura  marqu&  II 
ne  faut  pour  cela  d’autres  ouvriers  que 
les  meines  Indiens  , ils  corinoiflcnt  les 
bois  qui  y lont  propres , & les  lgavcnc 
mettre  en  ccuvre  mieux  que  pcrlonne. 
Ils  iont  en  meme  teins  archite&es,  char- 
pentiers , couvreurs  & furtouc  ouvriers 
tres-diligens. 

Toutes  chofcs  dtanc  prcparees  & les 
vivres  precs  ä etre  receuillis , on  pour- 
ra  faire  venir  les  nouveaux  colons , ieur 
donner  les  cafes  dorrt  ils  auront  befoin& 
les  vivres  n^ceflaires  pour  eux  6z  leurs 
gens  , & fans  retardement  6z  ian^  frais 
Ieur  parrager  les  terres  des  environs,  les 
en  mettre  en  pofleflion  6z  les  exeiter  ä les 
ddfricher.  Sur  cet  article  il  n’eft  pasbe- 
foin  de  Ieur  donner  desleqons.  Les  vieux 
habitans  font  en  £tnt  d’en  donner  auxau- 
tres  , 6z  Ieur  intdrec  les  aiguillonnera  af- 
fez  pour  Ieur  faire  mettre  la  mainäl’aui- 
vre  & pouffer  Ieur  travail  avec  touce  la 
diligence  poflibfe. 

On  eft  furqu’enmoinsdedix-huitmois 
ils  recueilleront  des  vivres  , & des  mar- 
chandiles  en  moins  de  trois  ans. 

Outre  les  efclavcs  qu’ils  auront  ame- 
nez  avec  eux ils  pourront  louer  des  In- 
diens j pourvu  qu’ils  lestraitentavccdou- 
ceur  , 6>z  qu’ils  Ieur  payent  ce  dont  ils 
feront  convenus  avec  eux  , ils  en  trou- 
veront  tant  qu’ils  en  voudront  & fe  mec- 

tront 


TlN  Guinte’e  et  a Catekne.  147 

tront  en  etat  en  pcu  de  tems  de  fe  paffer 
de  leui*  fecours. 

Le  d£frich£  de  mille  pas  eil  quarre  , 
pourra  alors  etre  chang£  en  couc  ou  en 
partie  eil  une  vafte  favanne  ou  prairie 
pour  Clever  des  animaux  domeftiques  f 
pour  l’ufage  de  la  garnifon  $ 6c  pour  eil 
^changer  contre  d’autres  vivresavccceux 
qui  fe  trouveront  en  etat  de  faire  ces  e- 
changes. 

Dans  la  fuite  on  prendra  de  cc  terrain 
ce  qu’011  jugera  n£cei  faire  , pour  augmen- 
ter  la  fortrelfe  & pour  batir  un  I3ourg  & 
peut-etre  une  Viile  , oü  les  marchands 
s’dtabliront , qui  fera  le  centre  du  com- 
merce de  la  nouvelle  colonie.  Com- 
merce d’autanc  plus  aifd , que  les  vaif- 
feaux  pourronc  mouiller  devantle  ßourg, 
s’y  charger , s’y  decharger  , 6c  envoyec 
leurs  bafques  61  leurs  chaloupes  au  haut 
de  la  grande  riviere  6c  dans  edles  qui  s’y 
jettenc. 

Ce  fera  un  moyen  de  ddcouvrir  les  na- 
tions  les  plus  dloigndes  de  la  mer,  6c  de 
trouver  les  richeiles  qui  j ufqu’a  prefent 
onc  etd  inconnues  & entevelies  dans  les 
entrailles  de  la  terre. 

Mais  le  choix  des  colons  6c  leur  dta- 
blilfement  dans  cc  nouveau  pais  ne  fuf- 
fit  pas  , il  faut  que  le  Gouverneur  de 
cette  colonie  naiilante  ait  bien  des  aua* 
litez  aflez  difficiles  ä rencontcer  dans 
un  m£nie  Sujet.  II  faut  qu’ii  ioit  ferme 
fans  £tre  opiniätre  , qu’ii  loic  vif  & vi- 
G z gilanc 


14$  VOTAGES 

gilant  (ans  £tre  emportd  , qu’d  fbic  af- 
iable  lans  etre  crop  populaire,  qu’il  ai- 
me  la  juftice  , la  paix,  le  bon  ordre  , 
qu’il  foit  desintcrrelK  , liberal  , qu’il 
regarde  ces  colons  comme  fes  enfans  , 
qu’il  les  foutienne  , qu’il  les  aide  dans 
leurs  affaires  , qu’il  foit  expdditif  & que 
Pint^ret  du  Roi apart,  ii  n’aic  des  yeux, 
des  oreilles  6c  des  mains  que  pour  laco~ 
lonie. 

Les  traiteurs  ou  marchands  qui  por- 
tent  des  marchandifes  chez  des  Indiens 
font  n^ceffaires  , foit  pour  d^couvrir  le 
pais , foit  pour  procurer  Pavantage  de 
la  colonie  & Pclever  avant  toutes  cho- 
fes.  Mais  il  faut  prendre  garde  que  Ieur 
interet  qu’ils  ont  tout  feul  en  vue  ne 
les  porte  pas  ä tromper  les  Indiens  ou 
ä les  maltraiter.  Ces  peuples  font  pour 
la  plupart  d’un  naturel  doux  3 mais  ils 
aiment  leur  libcrtd  6c  deviennent  de 
tout  autres  hommes , quand  ils  croyent 
qu’on  y veut  donner  atteinte.  11s  f§a- 
vent  fe  venger  , & quand  ils  Pon  fait  , 
comme  ils  croyent  qu’on  ne  leur  par- 
donnera  jamais  , ils  s’eloignent  6c  ne 
veulent  plus  de  commerce.  Des  cas  fern- 
blables  apporteroient  un  grand  pr£ju- 
dice  ä la  nouvelle  colonie,  qui  dans  ces 
commenceincns  ne  peut  manquer  d’avoir 
befoin  des  Indiens  pour  le  commerce  , 
le  travail  6c  une  infinitd  d’autres  chofes. 
Mais  il  faut  für  toutes  chofes  les  trai« 
tcr  doucement  & leur  payer  exaäement 

& 


en  Guin k’£  ix  a Cayenne.  14^ 

& lans  retardement  ce  qu’on  lcur  a pro* 
mis  : c’eft  pour  l’ordinaire  aflez  pcu  de 
chofe  s mais  c’eft  beaucoup  pour  cesgens 
lä. 

Ils  font  excelienspecheurs&chafleurs: 
il  faut  etre  accoütume  comme  euxäces 
cxercices , pour  y r eil  der  6c  y reüflir. 
Les  traiteurs  en  loucnt  fouvent  pour 
faire  de  grandcs  chafles  , ils  Talent  les 
chairs  des  animaux  6c  les  envoyent  ä 
Cayenne  , oü  ils  cn  trouvcnt  un  dcbic 
avantageux.  Cela  dtoit  bon  > mais  des 
qu’il  y aura  une  colonic  &ablie  ä Oya- 
pok  , il  faut  abfolument  i’empScher  , 
parce  qu’cn  d^truifant  ainfi  les  betes  fau- 
ves,  on  cn  priveroit  la  colonie  naiflante 
qui  a bien  plus  befoin  de  ce  fecours  que 
celle  de  Cayenne  dtabliedepuis  long-tems. 
Il  y a aflez  d’autres  endroits , oü 
Ton  peut  chalfer  pour  cette  colonie  an- 
cienne. 

Les  Indiens  , quoiqu’aflez  doux  , ne 
laiflent  pas  d’avoir  des  querclles  entre 
cux , für- tout  quand  ils  font  echauffez  par 
quelques  verresd’eau  de  vie.  Ils  lebat- 
tent  quelquefois  a outrance.  11  eft  bon 
de  les appaifer , quand  onlepeut,  par  des 
paroles  : mais  les  Officicrs  ne  aoivent 
point  fe  nieler  de  les  faire  chätier.  Ils 
regarderoient  cela  comme  une  fuite  dela 
dependance  ou  de  l’efclavage  auquel  on 
les  voudroit  reduire. 

11  n’cn  doic  pas  etre  de  meine,  s’ils  fe 
donnoient  la  libertd  de  maltraitcr  un 
C 3 Blanc 


150  V 0 Y A G E S 

Blanc  , ä moins  que  ce  nc  füt  en  fc  def- 
fendanr.  Dans  ce  cas  il  faut  s’informer 
de  la  chofe  6:  punir  cclni  qui  auroit 
i’agrdfeur  , & dans  le  prcmier  il 
faudroic  punir  fövdrement  l’Indien  , 
apres  enavoir  confdrd  avcc  Ies  Chefs  de 
(ä  nation  , afin  de  leur  infpirer  toujours 
le  refpeät  qu’ils  doivent  aux  Euro- 
pdens. 

Les  caufes  Ies  plus  ordinaires  qui  pro- 
duifent  ces  ddordres  , font  que  Ies  Eu- 
ropäern veuient  les  contraindre  de  tra- 
vailler  pour  eux  , ou  qu’ils  refufcnt  de 
leur  payer  ce  qu’ils  leur  onc  promis  , 
ou  qu’ils  les  forcent  de  leur  vendre  ce 
dont  ils  n’ont  pas  envie  de  fedcfaire,ou 
enfin  de  ce  qu’ils  s’approchenc  trop  prcs 
de  leurs  femines.  Le  Gouverneur  ne 
doic  jamais  fouffrir  ces  vdxations,  6c  für 
l’artide  des  femmes  , il  doit  ecre  in<5xo- 
rable  & punir  fans  rdmiflion  ceux  qui  cn 
feroient  convaincus.  La  juflice  6c  le  bon 
ordre  le  demandent,  6c  la  Religion  l’dxi~ 
ge  5 car  comme  la  preinidre  vue  de  nos 
ctablifi'cmens  dans  ces  pais  lä,  a dc6  d’y 
faire  connoitre  le  vrai  Dieu,  6c  d’y  rd* 
pandre  ia  femence  de  l’Evangile,  rien 
n’y  eft  plus  oppofd  6c  plus  capable  d’en 
eloigner  les  Indiens  , que  ces  fortes  de 
violences.  Il  faut  que  ies  Laiques  fouti- 
ennent  par  leur  conduite  6c  par  leur  vie 
r6glee  , ce  que  les  Miffionaires  on  tanc 
de  peine  d’inculqucr  aux  Indiens  par 
leurs  paroles  6c  par  leurs  bons  dxem- 

Ples; 


EM  GuiNL’fc  LT  A CAYENNE.  15 1 

piesj  lcs  bons  £xemples  entrainent  ceux 
que  lcs  paroles  n’avoicnt  faitqu’^branler. 

Ii  eft  neceßaire  que  ie  Gouverneur 
mettc  la  taxenon  feulementaux  marchan- 
difes  qui  fe  debirent  dans  fa  colonie  aux 
Europdens  , inais  fur-tout  aux  Indiens , 
qu’il  taxe  de  m£rr.e  avcc  £quitd  le  prix 
des  journdes  & des  autn?s  travaux,  & 
qu’il  ne  fouffre  jamais  qu’on  leur  falle  la 
moindre  injuftice. 

II  doit  encore  ordonncr  aux  traiteurs 
d’cngager  antant  qu’ils  le  pourront  lcs 
cheß  des  nations  Indiennes  les  plus  dloi- 
gnees  ä venir  au  Fort  l’rancois,  oü  ils 
feront  bien  rccus  > c’eft  le  moyen  le  plus 
für  de  faire  des  alliances  avcc  cux,  de 
d^couvrir  ce  vafle  pais  & les  avantages 
qu’onenpeutretirer , & de  faire  des  £ca- 
bliflemens  dans  ces  lieux,  qui  pour  etre 
£loigncz  de  la  nier  ne  font  ni  moins  r i- 
chcs,  ni  moins  confidcrables.  C’eftainfi 
que  les  Efpagnols  & les  Portugals  feibne 
rendus  maitres  d’une  infinite  de  lieux 
dans  PAm£rique&dans  PAfrique,  oüils 
ont  des  Coloniesflorifiantes&d’un  grand 
commerce. 

II  faut  encore  deffendre  aux  traiteurs 
de  fe  m£!er  des  guerres  que  les  Nations 
Indiennes  ont  les  unes  contre  les  autres, 
encore  moins  s’y  trouver  avec  eux , ä 
moins  que  le  Gouverneur  n’ait  des  rai- 
fons  bien  preflantes  pour  le  leur  per- 
mettre,  car  antant  qu’on  le  peut,  ilfaut 
ejre  neuere  & ami  de  couc  le  monde. 


*5*  V O Y A G E S 

afin  de  gagner  toutes  ces  nations , 6c 
pouvoir  ouvrir  Ie  commerce  avec  eiles 
& y faire  des  dcabliflemens.  C’efi:  ä la 
prudence  du  Gouverneur  qu’ilfeutaban- 
donner  cela. 

II  n'eft  pas  ndcefTaire  d’entretenir  nne 
grofle  garnifon  dans  le  Fort , fur-tout 
pendanc  la  paix.  11  n’y  faut  quelenom- 
bre  des  foldats  prccifdment  ndceffaires 
pour  faire  les  gardes;  dans  un  temps  de 
guerre  on  pourra  i’augmenter  , de  crain- 
te  de  furprife  , 6c  dans  le  cas  d’une  at- 
taque  les  habitans  s’yrendront  volontiers, 
d’autant  que  la  confervation  de  leurs 
biens  dopend  de  la  confervation  de  la 
tbrte  reffe. 

£ On  luppofe  comme  une  fuite  du  bon 
ordre  , que  les  batimens  qui  entreronc 
dansla  rividre,  viendront  d’abord  mouil- 
ler  au  pied  du  Fort , qu’ils  montreront 
leurs  paffeports,  l’dtat  de  leurs  carguai- 
fons,  6c  qu’ils  n’iront  pas  plus  loin , & 
ne  feront  aucun  commerce  , qu’apres 
que  le  Gouverneur  leur  en  aura  donnd 
la  permiflion  ; ce  qui  ie  doit  faire  fans 
rerardement  6c  fans  frais  : car  le  com- 
merce demande  de  l’expddicion  6c  de  la 
libertd. 

Outre  les  graces  qu’on  a demande 
ci-devant  pour  Pdcabliflement  prejottd  , 
on  auroit  encore  iöuhaite  quelque  über« 
td  pour  la  traite  des  efclaves  avec  les 
dtrangers  ; mais  il  faut  remarquer  que 
cettegrace,  fidle  ccoic  accoruee,  tour- 

neroit 


EN  GüINE’E  ET  A CAYENNE.  15  3 

ncroit  au  dcfavantage  de  la  Compagnie. 

& par  confdquent  de  PEtat  qui  y eft 
intcreiTc  , & meme  dans  la  fuite  ä 

celui  de  la  Colonie,  comme  il  eft  facile 
de  Ie  voir  quand  on  veuc  prendre  la 
peine  d’approfondir  la  matidre.  D’ail- 
icurs  , cela  ne  peut  manquer  de  don- 
ner  entrde  aux  ecrangers  dans  l’in- 
tcrieur  da  pa'is  , d’en  remarquer  le 
f'oible,  de  connoitre  les  paffes , la  pro- 
fondeur  des  rividres  , ie  giftement  des 
cöccs  de  la  mer  & des  rividres  , & d’en 
profiter  dans  le  tems  de  la  guerre  , 
pour  enlevcr  ou  pour  piller  la  Colo- 
nie. 

II  vaut  bien  micux  fe  palTer  de  leur 
pretendu  fecours,  ii  tire  trop  a conl'd- 
qaence. 

Ii  eft  vrni  que  quand  la  grace  fe- 
roit  accordce  , on  peut  toujours 
la  revoquer  quand  on  le  jugeroic  a 
propos.  Mais  ie  mal  feroit  fait  , & il 
eft  plus  expedient  de  Pempecher  que 
de  chercher  des  moyens  pour  y remd- 
dier. 

Je  reviens  ä mon  fujet. 

Les  Indiens  onc  des  carbets  dans  tou- 
te  Pdtendue  de  terrain  qui  eft  entre  la 
rividre  d’Oyapok  & celle  d’Aproague 
für  ie  bord  de  ia  mer.  Ce  n’eft  poinc 
uu  pa'is  noyd,  il  eft  rdleve  en  collmes  , 
qui  font  le  cominencement  decesgrandes 
montagnes  , ä qui  ou  a donnd  le  nom  Montag*® 
demontagnes  d’argenc,  fbic  parce  qu’tl-  aw* g:ul. 

G 5 les 


I<4  V O y A G E s 

lcs  paroiflent  de  loin  comme  blanches  * 
foit  parce  qu’elles  renferment  des  mines 
de  ce  ni£tail,  & meme  da  plus  pr£cieux 
•de  tous  los  metaux  i mais  cela  eft  encore 
incertain. 

O n compte  douze  licues  ou  cnvironde 
r^v^re  d’Oyapok  ä celle d’Aprouague. 

Sief1  Cette  riviere  eft  fort  confidtfrable  : Ion 
embouchure  , quoique  partagde  par  une 
Ifle  qui  eft  au  milieu  , cft  large  6c  pro- 
fonde  de  quatre  bralles.  On  pourroit 
faire  un  Fort  für  cecte  Ifte,  quiendeffen* 
droit  aifdment  l'entree.  Tout  le  paVs 
qui  eft  des  deux  cötez  de  Ist  riviere  eft 
admirable.  Les  habitans  de  Cayenne  con- 
viennent  qu’il  vaut  infiniment  mieux  que 
celui  qu’ils  habitent.  Leur  indolence  & 
lcur  petic  nombre  eft  caufe qu’ils  ne s’y  fonC 
pas  encore  tranfportez. 

Riviere  On  nomtne  Caux  larividrela  pluscon- 
c uUX*  fid^rable,  quieft entrecclle  d’Aprouague 
6c  celle  de  Mahury  , on  de  Cayenne  : 
car  celle  de  Mahury,  n’eft  qu’une  brau- 
che de  celle  de  Cayenne. 

On  n’avoic  qu’une  connoiflfance  obf- 
cure  de  cette  riviere  jufqu’au  voyage 
que  firent  les  R.  R.  P.  P.  Grillet  6c  ße- 
cliamel  de  la  Compagnie  de  Jefus.  M. 
de  Gomberville  de  rAcademie  Fran- 
coife  nous  en  a donn£  ie  Journal  dans  la 
r^Ution  de  la  riviere  des  Amazones  , 
imprimde  a Paris  chez  Barbin  en  i6Sz. 
fl  a trouv£  ce  Journal  fi  beau  , qu’il 
i’a  rapporcc  deu*  fois  dans  les  quatre 

petics 


EN  GüIN £t£  ET  A CAYENNE,  IV? 

petits  tomcs  de  fon  Ouvrage  : la  prb- 
inidre  fois  dans  le  fecond  tome  , & la 
feconde  dans  le  quatrieme,  fans  y chan- 
ger  aucune  chofe  j mais  avcc  des  notes 
dont  le  public  un  peu  inftruit  fe  feroit 
paffö  aifement.  Relation 

Ges  deux  Miflionnaires  partirent  dedesjei«:~ 
Cayenne  le  25  de  Janvier  de  Pannde 
1674  , dans  un  canot  dont  i’dquipage 
btoit  compofd  de  trois  Indiens  Galibis  , 
de  deux  de  leurs  ferviteurs  & d’un  p6* 
cheur  qui  leur  appartenoit , qui  dtoic 
leur  pilotc  ii  qui  conduifoit  leur  canot  s 
Hs  avoient  quelques  marchändifes  de 
traite,  commehaches,  couteaux,  hame- 
qons  & verroteries  , pour  achettcr  lur 
kur  route  les  chofes  qui  leur  ieroient 
ndeefTaires,  & pour  le  concilier  par  des 
prdfens  l’amitid  des  Indiens  , dont  ils 
alloientreconnoitre  le  pa'is.  Leurs  pro  * 
vilions  confiftoient  en  caflave  & cn  pä- 
te  d’ouicou,  c’eft-ä-  dire  , en  bananc* 
mifes  en  päte , que  i’on  delaye  dans  de 
l’eau  dont  on  fait  la  boiflon  que  je  viens 
de  nommer  , qui  eft  rafraichiilänte  & 
nourrillänte.  C’dtoic,  comme  Ton  voit, 
voyager  bien  ä l’Apoftolique  : car  pour 
le  rede  ils  s’en  remettoient  ä la  Provi- 
dcnce,  lur  laquelle  ils  comptoienr,  pour 
avoir  du  poiflon  6c  peut-£cre  du  gibier. 

Apres  vingt-quatre  heures  de  naviga- 
tion  lur  la  rivibre  de  Weia , ils  trouv£- 
rent  une  habitation  d’Indiens  appellez 
Maprouanes.  Ccs  Indiens  s’ctoient  reti- 
G 6 rez 


x^6  V O Y A G E S 

rcz  de  la  rividre  des  Amazones  , oü  ils 
demeuroienc  auparavant  , pour  dviter 
de  tomber  entre  les  mains  des  Portu- 
gals ou  des  Indiens  Arianes  leurs  enne- 
mis  , qui  ont  prefque  ddtruit  leur  na- 
tion  : il  n’en  reftoit  plus  que  trcnte  per- 
fonnes. 

Ils  trouvdrent  ä douze  Heues  de  Pem- 
bouchure  de  la  m6me  rivicre  une  habi- 
tation  d’un  Indien  Galibis  für  une  mon- 
tagne.  Jufques-la  les  bords  de  la  rivicre 
dcoientnoyez  : maisdeux  Heues  au  deilus, 
les  terres  etoicnt  hautes,  &formoientun 
trds-beau  pais. 

Ils  couchdrcnt  dans  les  bois  für  le 
bord  de  la  rivicre  deux  nnits  de  fiuite  , 
& arriverenc  ä une  petite  habitation  de 
Galibis  , qui  n’dtoit  que  de  dix  per- 
fönnes. 

Ils  arrivdrent  enfin  le  dixidme  jour 
de  leur  voyage  chez  les  Indiens  Noura- 
gues;  ils  avoient  quittd  la  rivicre  de  Weia, 
& Etoicnt  entrez  dans  celle  des  Nou- 
ragues. 

ils  navigdrent  fix  jours  für  cette  rivie- 
re,  fans  trouver  d’habitations  unpeufor- 
rndes,  mais  (eulement  quelques  eales  de 
Galibis  & d’Arcacarcts. 

Ils  avoient  faic  amitid  avec  le  prdmier 
Capitaine  des  Nouragues,  qu’ils  avoient 
trouve  par  le  moyen  d’une  Hache  , dont 
ils  lui  avoient  faic  prdfent.  Ces  peuples, 
aufii  bien  que  tout  le  relle  des  hommes , 
ic  laiffcnt  plus  aifönent  gagner  aux 


en  Güine’e  et  a Cayenne. 

lens  qn’aux  paroles : ils  font  du  reff 
meilleurs  gens  du  monde  , doux  6c 
viables.  Ce  fuc  en  cec  endroic  que 
Galibis  qui  les  avoient  amenez  deCay 
ne,  les  quitterent , pout  s’en  recourne 
chez  eux. 

Les  deux  Mitfionnaires  engagerenc 
trois  Nouragues  ä ics  accompagner  , 
tant  pour  etre  leurs  gtiides  , que  pour 
porter  leurs  vivres  6c  leur  bagage.  Ils 
firent  vingt-quatre  lieues  par  terre  dans 
des  montagnes  tres*  rüdes.  Ils  trouvd- 
rent  für  leur  route  !a  rivi^re  d’Aretay  , 
qui  (e  jette  dans  celle  d’Aprouague. 
C’cfl:  une  belle  rivtfre  qui  vient  du 
pais  qui  eff  entre  la  fource  de  la  rivie- 
rc  de  Weia  6c  le  pais  de  Mercioux.  Ce 
pais , felon  le  raport  des  Nouragues  , a 
i'ept  journecs  d’etendue  , 6c  comme  ces 
Indiens  marchent  fort  vite  , on  peuc 
fans  crainte  de  fe  tromper , leur  faire 
faire  dix  lieues  par  jour  , 6c  par  confd- 
quent  donner  ä ce  pais  foixante  & dix 
lieucsd’dcendue. 


Ils  paüerent  la  rivi^re  d’Aretay  dans* 
un  pecit  canot  avec  beaucoup  de  danger : 
faute  de  mailon  , ils  furent  obligez  de 
coucher  encore  dans  les  bois. 

Les  Indiens  6c  ceux  qui  font  nccou- 
tumez  ä voyager  dans  ces  pais  s’en 
mettent  peu  en  peine.  Ils  portent  leurs 
hamacs  avec  eux  , ils  les  attachent  ä des 
arbres,  il  n’en  faut  pas  davantage  pour 
dormir  ä Ion  aife  , ou  quand  ils  qiic  fu- 
G 7 ict 


V O T A G E S 

fcraindre  la  plnye  , ils  ont  bientöt 
ne  cabane.  Les  mat£riaux  n£cef- 
s fe  crouvent  par-tout  : on  conpe 
perche  dont  on  atcache  les  deux 
outs  avec  des  liannes , efpdce  d’ozier 
doniles  bois  font  pleins : on  coupe  trois 
ou  quatre  autres  perches  dont  on  ap- 
puye  le  bout  für  celle  qui  fert  de  faire  , 
& l’autre  bout  für  la  terre  , & on  atta- 
chc  lur  ces  chevrons  d’cfpace  en  efpace 
des  gauiettes  qui  fervent  de  lattes.  Pen- 
dant que  les  uns  font  occupez  ä la  conf- 
truction  de  cette  charpente  , les  autres 
cueillcnt  de  grandes  feuilles  auxquelles 
iis  laiflent  une  queue  alfez  longue.  On 
fait  une  entaille  danscesqueues,  qui  fert 
ä accrocher  les  feuilles  für  les  chevrons 
les  unes  für  les  autres , comme  on  met 
les  tuilles  ou  les  efientes  für  les  maifons. 
Pendant  que  les  plus  habiles  couvrent 
la  cabane  , les  autres  amaflent  des  fou- 
g£res  ou  des  feuilles  dont  on  couyre 
fe  fol  comme  d’une  cpaiiTe  litidre  für 
laquelle  on  fe  couche  , für  de  n’&re 
pas  mouill£  : car  quand  la  Couverture 
cd  bien  faire  , il  peut  pleuvoir  ä ver- 
fe  , & möme  plufieurs  heures  de  fui- 
te  , fans  qu’on  en  regoive  la  moindre 
incommoditd.  L’attention  qu’on  doic 
avoir  , eft  de  choifir  un  endroit  un  peu 
cn  dos  d’äne  , afin  que  les  eaux  qui 
tombent  für  la  Couverture  , fe  rdpan- 
dent  des  deux  cötez , fans  entrer  dans  la 
cabane. 


Lorf 


en  Guinea  et  a Cayenne,  isp 

Lorfqu’on  fe  trouve  dans  des  lieux  oü 
il  n’y  a point  d’arbres  ä grandes  feuilles, 
on  le  fert  de  edles  des  rofeaux  q'ui  fonc 
prefque  par  tout  , &*principalement  aux 
environsdes  rivi^res.  La  couverture  cd 
nieilleure  & dure  plus  long-tems,  & les 
rofeaux  fervent  de  lattes. 

Au  ddfaut  de  ces  deux  chofes  ? on 
prend  des  herbes  les  plus  longues.  J e me 
fuis  trouv<5  plus  d’une  foisobligcd’avoir 
rccours  a ces  fortesdecabanes. 

Les  Miflionnaires  furent  conduits  par 
lenrs  trois  Nouragues , jufqu’ä  un  cn- 
droit  nommd  Caraoribo  , du  norm  d’une 
petite  rivi^re  qui  y paffe  , ayant  faic  fe- 
lon  leur  eüime  environ  quarre  - vingt 
lieues , depuis  leur  d^partde Cayenne. 

Ce  fut  iä  que  leurs  trois  Nouragues 
les  quitterene,  & s’cn  retourndrent  chez 
cux  , apr£s  les  avoir  recommandez  au 
Capitaine  Nourague  de  cec  endroit. 
11  ie  nommoit  Camiati-  11s  firent  amitii 
avec  lui  par  1c  moyen  d’une  hache  qu’ils 
lui  pr&entdrent.  Ce  Capitaine  les  recut 
tr£s  bien  : ils  apprirent  que  le  lieu  oü  il 
le  trouvoit  rlors  , n’dtoit  pas  celui  de 
fa  rdfidence  ordinaire.  Il  demeuroit  für 
la  riviere  d’Aprouague  : il  £coit  alors 
chez  fonfils.  CeCamiati^to’tunhomme 
d’environ  foixante  ans  , fort  & vigoi> 
reux  5 fon  vilage  niaigre  paroiflbit  gue~- 
rier  , & m£me  un  peu  barbare  $ ^ fon 
iuimcur  oft  fort  indifferente  pour  ks 
uungers.  Le  prtffenc  qu’on  lui  avoic 


T6o  V O Y A G E S 

faic , l’avoit  rendu  bien  plus  traitable 
qu’ä  l’ordinaire.  Mais  il  a pour  les  ficns* 
beaucoup  de  douceur  & de  tendrefle. 
On  remarqua  que  tous  les  matins  & tous 
les  foirs,  il  alioit  voir  toute  la  peuplade, 
& donnoit  le  bonjour  & le  bonfjbir  a 
tout  le  monde,  depuis  les  plus  vieux  jul~ 
qu’aux  erifans.  La  hache  fit  que  les  Mif- 
fionnaires  & leurs  trois  ferviteurs  eurenc 
parc  ä fes  honnetetez. 

Comme  les  Miffionnaires  avoient  be- 
foin  d’un  canot  pour  continuer  leur 
voyage  , & qu’ils  n’en  pouvoient  avoir 
que  par  Ion  moyen  , ils  s’attach^renc  ä 
gagner  fon  afFedion  & fa  prote&ion  par 
des  prdfcns  & par  de  grandes  complai- 
fances.  Ils  yrdullirenc  allez  bien  : il  leur 
fit  efperer  qu’il  pourroic  leur  louer  un 
canot  qui  dtoit  iur  les  chantiers  , & qui 
feroit  achev£  dans  dix  jours  , c’eft-ä- 
dire,  felonleur  manidre,  dans  trois  mois. 
Il  auroit  donc  faliu  qu’ils  demeuraflcnt 
la  pendant  tout  ce  tems  , ce  qui  les  au- 
roit fort  ennuye.  Ils  n’y  dcmeurerent 
pourtant  que  vingt-huit  heures  , qu’ils 
cmploycrent  ä fe  rendre  plus  familiäre 
la  langue  des  Nouragues , qui  eft  ä peu 
de  choles  prcs  , celle  des  Acoques  & 
des  Mercioux.  Le  Pcrc  Bechamel  qui 
fqavoit  en  perfeefion  la  langue  des  Gali- 
1 ' , que  quelques*  uns  de  cette  peu- 
] '..de  entendoient  , avoit  aufii  quelque 
teinture  de  edle  des  Nouragues  > ainll 
cette  dernkre  efi  bien  plus  diflicik  que 


en  Guine’e  et  a Cayenne  i 61 
Ia  premiere.  Elle  a quantitd  de  mots 
qu’il  faut  prononcer  avec  des  afpirations 
tnb-rudes  ; d’autres  qu’on  ne  peut  dire 
qae  les  dencs  ferrees  , d’autres  ou  il  ne 
faut  parier  que  du  nez.  Ces  difficultez 
ne  le  rebut&ent  point  : il  s*y  appiiqua 
avcc  taue  de  bonheur  <k  d’afliduite  , 
qu’il  fut  cn  dtat  de  compoier  un  petic 
difcours  für  la  Creation  du  monde  , & 
de  le  recicer  devant  ces  gens  qui  n’a- 
voient  jatnais  entendu  parier  de  leur 
Createur. 

L’Indien  Imanon  Chef  de  ce  carbet 
y prit  plaifir  : Camiati  les  goüta  enfui- 
te  : quelques  autres  fuivirent  leur  e- 
xemple  , & cn  les  entendoit  chatitcr  en 
travaillant  ce  qu’ils  avoient  appris  du 
Midionnaire.  Ils  prenoient  plaifir  ä en- 
tendre  chanter  les  priores  de  l’Eglife  & 
les  Litanies  deia  Sainte  Vierge,  &quand 
on  leur  eut  appris  ce  qu’elles  fignifioient, 
ils  r£pondoient  & ne  le  laflöient  poinc 
de  chanter  ora  pro  nobts . Il  auroit  <5tc 
facile  de  poufler  plus  loin  ces  heureux 
commencemens  , fi  on  les  avoit  pu  pr 6~ 
voir,  & fi  les  Pdres  euflent  eu  ce  qui 
leur  dtoit  nfccifaire  pour  fe  fixer  en  cet 
endroit. 

Ils  virent  bien  au  bout  de  dix  ou 
douze  jours  qu’il  ne  falloic  pas  compter 
lur  le  canot  que  Camiati  leur  avoit  pro- 
mis:  mais  ils  fiqurent  qu’il  y en  avoit  un 
ä cinq  journdes  de  lä  dont  ils  pourroienc 
fe  lervir  , s’ils  obtenoient  de  iui  qu’il 

en.- 


l6l  V O Y A G E S 

envoyät  le  demander.  Ils  furcnt  ß bien 
ie  tourner  qu’il  y conientit,  & y envoya 
deux  de  fes  gens. 

Une  autre  bande  de  fes  gens  ayant 
pris  le  mSme  chemin  Ie  lendemain , les 
Peres  Miflionnaires  fe  fervirent  de  cctte 
occafion  pour  faire  porter  lcur  bagage. 

Le  Pere  Bechamel  les  accompagnaavec 
un  de  leurs  ferviteurs;  6c  Je  Pere  Gril- 
let demeura  avec  les  deux  autres  aupres 
de  Camiati.  II  en  partit  quinze  jours  a- 
pres,  pour  aller  joindre  fon  compagnon 
au  lieuoü  il  devoit  venir  le  trouver  avec 
lc  Canot  empruntd  ou  loud.  On  comp- 
toit  quinze  licues  par  ia  rivi^re  , qui  1er- 
pente  telicment,  qu’ii  n’y  en  a que  trois 
par  terre. 

Le  Capitaine  Tmanon  les  vouloit  ac- 
cotnpagner:  mais  le  P<5res  s’oppoierenc 
äfon  deflein , parceque  les  Canots  dtoient 
trop  petits  pour  ie  nombre  de  gens  qu’il 
vouloit  mener  avec  lui.  La  chofe  s’ae- 
commoda:  ils  lui  laiffdrent  en  garde  la 
cafTete  ou  <5coit  leur  traice , & n’en  pri- 
rent  avec  eux  oue  ce  qu’ils  jug^rent  en 
pouvoir  avoir  befoin  pour  payer  leurs 
coudu&eurs , faire  des  prefens , 6c  ache- 
ter  des  vivres. 

Ce  fut  donc  le  dixi6me  Mars  1 674 
qu’ils  partirent  de  la  cafe  d’Imanon  , 
au  nombre  de  lcize  perfonnes.  Ils  cou- 
ch6rent  dans  les  bois  la  prdmidre  nuit. 
Ils  arriverent  le  lendemain  au  foir  ä 
une  cafe  de  Nouragues  apres  avoir  fait 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  163 

dix  licues  , & paffe  avec  peine  pendanc 
ces  dcux  journdes  de  navigation  pluficurs 
fauts  que  l’on  trouve  dans  cette  rividre. 
11s  furent  bien  re§us  dans  cette  cafe:  ils 
s’y  repofercnt  deux  jours,&  en  partirent 
le  trcize.  Ils  franchirent  deux  fauts  as- 
fez  rüdes,  mais  ll  en  trouvdrent  un  troi- 
fi&ne,  oü  les  Canots  ne  peuvent  pas- 
(er. 

Cette  difficult£  a obligd  les  Noura- 
gues  de  faire  un  chemin  dans  les  bois  , 
par  lequel  ils  tirent  leurs  Canots  pen- 
dant  pres  de  demi  - lieue.  Ce  faul  eft 
ä deux  degres  quarante  fix  minutes  dela- 
titude  Septentrionale. 

Ils  arriv^rent  enfin  au  deffus  du  fnut. 
lis  y trouvdrent  le  grand  canot  que  les 
deux  hommes  envoycz  par  Camiati  avoient 
empruntd.  Ils  s’y  placdrcnt  au  nombre 
de  quinzeperfonnes.  Ils  trouv^rent  ä qua- 
rre lieucs  plus  haut  l’embouchure  de  la 
rivi^re  Tcnaporibo,  & allcrent  couchcr 
dans  unc  cafe  de  Nouragues,  qui  cd  en- 
core  für  celle  d’Aprouague,  oü  ils  trou- 
verent  cinq  voyageurs  de  la  meme  nation 
qui  alloienc  chcz'les  Mercioux. 

Imanon  dtoit  le  chef  de  Cette  bände/ 
On  l’eftimc  conime  le  plus  grand  Me- 
decin  du  pa'is,  ou  pour  parier  plus  juf- 
te  , le  plus  grand  Jongleur  ou  Fiaye  , 
& le  plus  attachc  aux  fuperftitions  de 
ces  peuples , & für*  tour  ä la  pluralite  des 
femmes  ; ce  qui  rendroit  fa  converfion 
impoffiblCo 


j64  V O Y A G E S 

En  partant  de  cette  Cafe  ils  entrerent 
dans  la  riviere  de  Tenaporibo.  Elle  eft 
fort  profonde  , & quoiqu’elle  ferpente 
beaucoup,  eile  ne  lailfepas  d’6tre  extre- 
mement  rapide.  Ils  £toient  les  Premiers 
Frangois  qui  euffent  p6n£tr<5  jufquesla. 
Ils  favoienc  feulement  que  trois  Änglois 
qui  avoient  voulu  connoitre  le  pais 
quelques  annees  auparavant , y avoient 
et6  tuez  6c  mangez  par  ces  meines  Nou- 
ragues. 

Monfieur  de  Gomberville  a pris  Ia 
peine  de  nous  marquer  l’dpoque  de  ce 
maifacre  dans  ia  treizidme  note.  II  n’eil 
pas  heureux  en  notes,  il  feroic  facile  de 
le  faire  voir  , fi  cela  ne  m’t?loignoic  point 
trop  de  mon  fujet.  ,,  11  dit  qu’en  i6zf 
>y  les  Anglois  tentdrent  un  Äabliflemenc 
,,  ä Cayenne  r dont  ceux-ci  , c’eft-a- 
„ dire  les  trois  qui  furenc  mangez,  <£- 
„ toient  apparemmenc , qui  ne  leur  reüs- 
,,  fit  pas  , les  Indiens  les  ayant  defaits 
„ pour  s’etre  mal  gouvcrncz  ä leur  d- 
„ tprd.  Leur  principale  habitation  6toic 
„ a Cayenne  für  la  riviere  de  Remire. 
„ La  memechofe  arriva  quelques  annees 
„ apres  aux  Hollandois. 

II  trouvera  bon  que  je  lui  dife  qu’ilefl 
le  feul  Ecrivain  qui  ait  plac6  les  Anglois 
ä Cayenne.  D’ailleurs  fi  cela  s’&oic 
paffe  en  , les  Pdrcs  Jefuites  n’au- 
roient  pas  marqu£  dans  leur  Journal  que 
ees  trois  Anglois  avoient  £t 6 mangez 
quelques  aundes  avant  leur  voyage.  Ce 

feroic 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  16$ 

fcroic  parier  fort  improprement,  que  de 
dirc  quelques  nnndes-pour  quarante  neuf 
qui  le  font  pa(T£es , au  calcul  nieme  de 
Air.  de  Gomberville,  d’un  de  ces  faits  ä 
Tautre.  Les  Jefuices  parlent  trop  cor- 
redement  pour  faire  une  femblable  fau- 
te.  II  y auroic  plus  d’apparence  que  ce 
fuffent  des  Anglois  dcablis  für  la  rividre 
de  Maroni  , ou  des  Holiandois  , a qui 
ce  nialheur  füc  arriv£. 

Quoiqif  il  en  foit , il  n’arriva  rien  de 
facl^eux  aux  Pdrcs  Miffionnaires  dans 
cct  endroic  fatal  aux  Anglois:  aufii  e- 
toienc-ils  fous  la  protedion  de  Camiati  & 
d’Imanon,  gens  refpedez  dans  toute  la 
nadon  des  Nouragucs. 

La  rividre  de  Tenaporibo  eft  droire  : 
& c’ell:  la  vdrirable  rail'on  de  la  rapidite 
de  fon  cours.  öutre  cela  ce  qui  en  rend 
la  Navigation  dangdreufe  , c’eft  que 
les  arbres  qui  font  l'ur  fes  bords  fc  croi- 
fent  de  manidre,  que  leurs  cimes  tou* 
ebene  fouvent  le  bord  oppole  : defortc 
qu’on  ne  peut  paffer  fous  ces  arcades 
qu’avec  beaucoup  de  diflicultd  & de 
rifque. 

Nos  Voyageurs  furene  contraints  de 
coucher  une  nuit  dans  les  bois.  Ils  arri- 
v£rent  le  quinze  Avril  iöö^.  ä une  Cafe 
oü  iis  ßjourndrent  jufqu’au  dix-huit  , 
qui  fut  leur  derniere  journ^e  de  Navi- 
gation für  cette  rivicre.  Ils  arriv^renc 
le  loir  ä la  derniere  peuplade  des  Nou- 
ragues,  fituee  für  cette  rivicre  ä vi'ngt- 

quacre 


166  V O Y A G E S 

quatre  Heues  de  fon  embouchure*  Cette 
peuplade  ne  conliftoit  qu’en  quatre  Chi- 
les , ou  Carbets  , peu  cloignez  les  uns 
des  autres  , qui  contenoient  fix  vingt 
perfonnes  d’un  tres-bon  naturel  , 6c  li 
dociles,que  les  Millionnairesavoienttout 
lieu  d’efperer  qu’on  en  pourroit  faire  de 
hons  Chr&iens  , li  on  y formoic  une 
Million.  Cette  peuplade  eit  ä deux  de- 
grez  qnarante  deux  minutes  de  ladtuJe 
ieptencrionale.  II  y a encore  une  autre 
peuplade  de  Nouragues  ä deux  lieucs 
plus  loin  , qui  fufhroient  pour  donncr 
de  i’occupation  a un  Miflionnaire. 

II  partircnt  de  cette  Cafe  le  vingc-fepc 
Avril  au  ioir  , 6c  fureut  trouver  leurs 
Condu&eurs  qui  les  attendoicnc  dans 
une  Cafe  voiline.  Ils  fe  mirenc  en  che- 
min  par  terre  le  lendemain  matin  , 6c  ne 
purent  faire  quc  cinq  lieucs,  parce  qu’il 
falluc  paller  par  trois  montagnes  tres  dif- 
Heiles 

Ils  firent  dix  Heues  le  29  Avril , ayanc 
trouve  un  chemin  plus  doux  & plus  uni: 
mais  il  falluc  coucher  ces  deux  nuits  dans 
les  bois. 

Leurs  Condu&eurs  leur  montrdrent , 
chemin  faifant  , deux  petits  ruifleaux , 
qu’üs  leur  aflurdrent  etre  les  rividres  de 
lenaporibo  6c  Camopy.  Ils  eioient 
tr6s  rapides  , ä fix  Heues  de  lä.  Te- 
naporibo  etoit  large  de  qunrante  pieds 
6c  profond  de  douze:  & a quinze  lieues 
plus  bas  , Ia  riviere  de  Camopi  ert  aufii 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  167 

large  que  la  Seine  i’eft  au-deflbus  de 
Paris. 

Us  alldrent  coucher  Ie  trente  für  la 
riviere  d’Eiski,  d’oü  deux  de  leurs  Nou- 
ragues allerent  aux  Nouragues  de  la 
riviere  d’Inipi,  cmprunter  un  Canoc,  a- 
vec  promefie  de  les  venir  crouver  a la 
couchde  : car  la  riviere  d’Eitki  ie  jette 
dans  cellc  d’Inipi. 

Les  deux  Nouragues  ne  vinrent  au 
rendez-vous  que  ie  premier  jour  de  May 
au  matin  ; ils  amenerent  un  allez  beau 
Ca  not  avec  trois  Nouragues  , que  la  cu- 
riollte  de  voir  des  Europdens  avoic  atti- 
rez.  Ils  paroiflfoienc  fort  doux  dt  fort 
dociles.  Ils  s’en  recourndrent  chez  cux 
a pied;  & les  Miflionnaires  avec  leurs 
trois  Condu&eurs  & leurs  ferviteurs 
s’embarqudrenc.  Ils  couchdrent  cctte 
nuit-la  dans  le  bois  iur  le  bord  de  la  ri- 
vidre  d’Inipi. 

Le  lendemain  ils  firent  dix  Heues  für 
cette  rividre  qui  eft  fort  rapide,  & qui 
fe  joignanc  en  cet  endroit  ä celle  de  Ca- 
mopi  fait  une  trds-grolfe  rividre  qui  ie 
perd  dans  celle  d’Oyapok  ä cinq  journdes 
de-la:  ils  firent  quatre  lieues  lur  le  Ca- 
mopi  en  Ie  remontant  , ce  qu’iis  conti- 
nudrenc  de  faire  le  troifidme  & le  qua- 
trimme  de  May  1574. 

Ils  couchcrent  ce  jour  la  für  une  rö- 
che plare  , oü  il  y avoic  une  Cabane 
ruinde  , que  leurs  gens  curcnt  bientöc 
rdparde.  Ils  avoient  pail'd  ce  meine  jour 

* pur 


IOS  V O Y A G E S 

par  une  Cafe  de  Nouragues  , qui  eit  hi 
dernifre  que  Von  trouve  de  cctce  nation, 
donc  le  maitre  etoit  Morou:  c’elt  une 
nation  d’Indiens  qui  vient  quelques  fois 
ä Cayenne.  Un  de  ces  Morous  avoit  ete 
pendu  ä Cayenne  depuis  un  an  , pour 
avoir  tue  un  Francois  , deforte  qu’il  y 
avoit  lieu  de  craindre  que  le  maitre  de 
h Cafe  ne  vengeät  für  les  Pdres  la  mort 
de  fon  Compatriote.  Heureu  femenc 
pour  eux  nn  de  leurs  Condudeurs  etoit 
Morou,  & avoit  dpoufe  la  filie  du  mai- 
tre de  cette  Cafe.  Ce  jeune  homme  droit 
plein  d’affedion  pour  les  Miffionnaires  : 
il  parla  en  leur  faveur  a fon  Beau-pdre, 
qui  leur  fit  civilitd , & les  traita  en  a- 
mis. 

Lorfqu’ils  furent  arrivez  a cette  röche 
platte  , oü  il  devoient  paffer  la  nuit  , 
leur  principal  Condudeur  donna  un  fi- 
gnal  avec  une  efpdce  de  flutte,  dont  le 
fon  s’cntend  de  fort  loin.  C’dtoit  pour 
avertir  les  Acoquas  qu’il  droit  arrive  des 
ctrangers  für  leur  frontidre.  Telle  eit 
la  coutume  de  ces  peuples : ils  avertis- 
fent  leurs  voifins  avant  d’entrer  chez 
eux. 

La  pluye  qui  furvint  le  lendemain  les 
expecha  ue  partir  aufii  matin  qu’ils  au- 
roient  fair.  Pendant  qu’ils  dtoient  für  la 
röche  il  vint  vers  les  neuf  heures  du 
matin  trois  jeunes  Acoquas  les  recon- 
noitre.  On  fe  parla  , les  Condudeurs 
des  Peres  en  dirent  tout  le  bien  qu’ils  en 
• fiiyoienr, 


EN  Guine’e  et  a CäYJENNS.  169 

favoient,  & on  partit  avec  ces  trois  Dc^ 
putez  für  le  midi.  On  arriva  ä la  prc- 
miere  Cafe  des  Acoquas , vers  les  trois 
heures  apres  midi.  Cette  Cafe  eft  par 
les  deux  degrez  25  minutes  de  latitude 
feptentrionaic. 

Les  Acoquas  parurent  trds  contens  de 
voir  chez  eux  les  Miflionnaires.  II  y 
avoit  dejä  du  tcms  qu’ils  avoient  dt 6 
informez  de  leur  voyage.  Iis  les  re$u- 
rent  avec  honneur  , les  traitdrent  de 
leur  mieux  , & s’accoutumdrent  fi  faci- 
lement  ä leurs  manieres  , que  des  le 
troifieme  jour  il  n’y  en  eut  pas  un  de 
cette  Cafe  qui  ne  llc  avec  eux  les  prid- 
res  foir  & matin.  Leur  prdmier  Con- 
ducleur  , qui  dtoit  fort  connu  dans  le 
pa  is , & qui  y avoit  norr.bre  d’amis , les 
conduifit  dans  les  Cafes  des  environs : 
ils  furent  parfaitement  bien  recus.  On 
fut  bientöt  dans  tout  1c  pa'is  q'u’il  dtoit 
arrive  des  dtrangers  : on  vint  les  voir 
de  plufieurs  Cales  dloigndes  de  deux 
& trois  journdes  de  celle  oü  ils  avoient 
mis  pied  ä terre-  Ces  peuples  les  regar- 
doient  avec  admiration  : ils  ne  tou- 
choient  qu’avec  refpect  leurs  chapeaux, 
leurs  manteaux  , jufqu’ä  leurs  fouliers. 
II  falloit  pour  les  contenter  que  les  Pd- 
res  chantalfent  plufieurs  fois  chaque 
jour  les  prieres  de  PEglife,  & furtout 
les  Litanies  de  la  Sainte  Vierge  , aux- 
queiles  leurs  Conducteurs  rdpondoient 
ieuls  au  commencement  , mais  qui  fu- 
Tm.  UL  H rent 


X7C  V o y a g e s 

rent  bientöt  imitez  de  tous  ceux  de  la 
Cafe  , 6c  enfuite  de  ceux  qui  venoienc 
des  Cafes  ^oifines.  Ils  regardoient  les 
images  des  Brdviaires  , 6c  en  deman- 
doient  l’explication.  11s  ne  fe  lafToient 
point  d’entendre  parier  de  la  Crdation 
du  monde , des  myfteres  de  notre  foi , 
6c  des  Commandemens  de  Dieu  6c  de 
I’Eglife.  Ils  les  trouvoient  raifonnables : 
ils  en  confdroient  enfemble  , propo- 
foient  leurs  doutes  , & difoient  apres  ce- 
la  que  les  Frangois  <5toient  heureux  de 
connoitre  Dieu.  Ils  prierent  plulieurs 
fois  les  Miiuonnaires  de  fixer  leur  de- 
meure  chez  eux.  Ils  s’y  feroient  aife- 
menc  determinez,  s’ils  n’avoient  for- 
cez  de  retourner  ä Cayenne  pour  les  rai 
Fons  que  nous  allons  dire. 

Ils  ont  affurd  plufieurs  fois  qu’ils  n’a- 
voient point  connu  de  peuples  au  mon- 
de plus  difpofez  ä recevoir  les  lumidres 
de  ia  foi  & ä s’y  foumettre,  que  les  A- 
coquas  & leurs  voifins  les  Nouragues  9 
dont  le  caraftdre  eft  infiniment  plus  doux 
6c  plus  portd  ä l’humanite  que  celui  des 
Galibis  , & des  autres  Indiens  qui  Font 
plus  pres  de  la  Mer. 

Les  Acoquas  & les  Nouragues  penfent 
en  fait  de  religion  a peu  pres  comme 
les  Galibis.  Ils  reconnoiflent  qu’il  y a 
un  Dieu,  mais  ils  ne  l’adorent  point:  Ils 
difent  qu’il  demeure  dans  le  Ciel , mais 
ils  ne  favent  s’il  eft  un  pur  efpric : ils 
femblent  croire  qu’il  a un  corps.  Les 


EN  Guine’e  et  a Cayenne.  171 

Galibis  l’appellent  Tamoucicabo  , c’eft- 
a-dire  Pancien  du  Ciei  : les  Nouragues 
& ies  Acoquas  le  nomment  Maire  : ils 
s’en  entretiennentquelquefois,  & en  fonc 
des  contes  d’enfant. 

Les  Miffionnaires  n’ont  trouv6  parmi 
plus  de  deux  eens  Acoquas  qu’ils  011c 
vus,  que  de  la  douceur  & de  la  docili- 
te.  Ii  eft  vrai  qu’ils  venoient  d’extcr- 
miner  une  petite  nation,  6c  qu’ils  en  ont 
mangd  les  corps  5 mais  ii  faut  accufer  la 
coutume  regue  chez  tous  ces  peuples  de 
cet  ade  d’inhumanittJ.  Les  Peres  furenc 
avertis  trois  jours  apres  leur  arriv6e  qu’il 
y avoit  ä demi-  journde  de  chez  eux  de 
la  chair  d’un  Magapa  ennemi  des  Aco- 
quas. Ils  les  r^prirent  de  cette  adion 
inhumaine,  6c  leur  dirent  que  Dieu  la 
deffendoit  $ qu’il  n’6toit  pas  permis  de 
tuer  un  prifonnicr  , 6c  de  le  manger: 
ils  baiiloient  les  yeux,  & ne  repondoienc 
rien. 

La  Poiigamieefl:  felonces  Pdres  leplus 
grand  obftacle  qu’on  trouvera  a la  con- 
verfion  de  ces  peuples.  Ils  croyent  pour- 
tant  qu’on  ne  le  trouvera  que  dans  ceux 
qui  (ont  d6jä  mariez  ä plufieurs  femmes, 
6c  qu’011  peut  efperer  qu’il  y en  aura  bien 
moins  dans  les  jeunes  gens. 

Les  Galibis  mariez  mangent  chacun 
en  particulier:  ceux  qui  ne  le  Pont  pas, 
mangent  tous  enlemble  $ 6c  toutes  les 
femmes,  Alles  6c  petits  enfans  le  met- 
tent  d’un  autre  cöt6  pour  prendre  leur 
tl  2 repas. 


i~l  VOYAGES 

repas.  Les  Nouragues  & les  Acoquas 
font  autrement  : les  gens  mariez  man- 

^ent  avec  leurs  femmes  & leurs  enfans , 
ä moins  qu’il  n’y  ait  des  Prangers,  ä 
qui  par  honneur  ils  veulent  tenir  com- 
pagnie  j car  alors  les  femmes  & les  en- 
Fans  mangent  ä part.  Ils  ne  font  pas 
yvrognes  : on  remarque  m£me  qu’ils 
boivent  peu : mais  ils  font  grands  man- 
geurs.  C’eft  ce  qui  les  oblige  d’etre  tou- 
jours  a la  chaflc  & ä In  peche  rces  £xer- 
cices  leur  plailent , & ils  y font  fort  a- 
droits. 

Le  d^faut  le  plus  marqud  qu’ils  ont  , 
& qui  leur  eft  commun  avec  tous  les 
Indiens  , eft  d’etre  mentcurs.  Ils  font 
honteux , & fe  rctirent  quand  on  a de- 
couvert  leurs  menfonges : mais  ils  ne  fe 
corrigent  pas  s ils  recommencent  un  mo- 
ment  apres. 

Cette  Cafe  d’ Acoquas  fut  le  terme 
du  voyage  de  ces  zdlez  Miflionnaires. 
Deux  raifons  les  contraignirent  de  re- 
tourner  für  leurs  'pas.  La  prdmidre  fut 
qu’eux  & leurs  ferviteurs  furent  atta- 
quez  de  la  fidvre  > mais  la  plus  puilfan- 
te  fut  le  refus  que  leurs  trois  conduc- 
teurs  Nouragues  firent  d’ailer  plus  loin  f 
& mthne  de~  les  attendre,  pour  les  re- 
conduire  jufqu’oü  ils  les  avoient  pris. 
Ce  n’avoit  616  en  quelque  forte  que  mal* 
gre  cux  qu’ils  les  avoient  conduits  juf- 
ques-lä.  Ils  avoient  fait  .tout  leur  pol- 
fible  pour  les  empecher  d’entreprenJre 

ce 


E>3  Gcine’e  et  a Cayenne.  17 i 

ce  voyage , en  les  intimidant : mais  ils 
avoienc  affaire  ä des  gens  courageux  , 
6c  donc  le  zele  pour  annoncer  l’Evangile 
etoit  incbranlable.  Tcls  doivent  etre 
les  vdritables  Miflionnaires:  le  zdle  , la 
prudence  , l’intrdpiditc  les  doivent  ac- 
compagner  par  tout.  C’eft  ce  qu’on  re- 
marque  dans  le  Journal  de  ces  deux  Re- 
ligieux. 

L’avarice  & Pintdret  eurent  beau- 
coup  de  parc  dans  le  refus  que  leurs 
trois  Nouragues  firent  de  les  conduire 
plus  loin  ou  de  les  attendre.  Ils  crai- 
gnirent  qu’ils  ne  s’arretaflcnt  chez  les 
Acoquas  , 6c  qu’ils  n’y  confommaftent 
toute  la  traice  qu’ils  y avoienc  appor- 
tße  : de  mantere  qu’ils  les  forcdrent  de 
fe  rembarquer  avant  que  le  grand  Ca- 
pitaine,  qui  dtoit  averti  de  leur  arri- 
v£e,  les  püt  venir  voir.  Ils  firent  m3- 
me  enforte  que  ces  Peres  ne  purenc 
avoir  une  entiere  connoiirance  du  nom- 
bre  de  perfonnes  dont  leur  nation  6c 
celle  des  Acoquas  eft  compofee.  L’a- 
drefle  du  Pere  b^chamel  en  vinc  pour- 
tant  ä bout.  II  fut  que  la  nation  des 
Nouragues  ne  faifoic  que  cinq  ä fix  eens 
perfonnes,  6c  que  celle  des  Mercioux  , 
qui  eft  ä l’Oueft  des  Nouragues  6toic 
ä peu  pr£s  de  mötne  nombre.  II  lui  fuc 
impoflible  d’avoir  une  connoiflance  dif- 
tincte  du  nombre  de  celle  des  Acoquas, 
ni  menie  de  leurs  Cafes  ou  Carbcnsj 
ce  qui  lui  auroit  pu  donner  quelque 
H 3 lumi^rc 


574  V O Y A G E S 

lumi&e  la  deflus.  II  apprit  feulement 
d’une  vieille  Indienne  qu’il  interrogea 
& ä qui  il  avoit  ouvert  la  bouche  par 
un  petit  pr^fent,  que  d’un  cote  qu’il 
lui  montra  il  y avoic  dix  Carbcts  : mais 
quand  il  lui  montra  le  cöt£  ou  demeu- 
roit  leur  grand  Capitaine  , & qu’il  lui 
demanda  combien  il  y en  avoit  , eile 
prit  une  poignde  de  les  cheveux  , pour 
lui  faire  entendre  qu’il  y en  avoit  un 
nombre  fi  grand  , qu’on  ne  lespouvoit 
pas  compter.  Ce  cote  dtoit  a l’Oueft  , 
c’eft-ä-dire  en  allant  vers  les  Mer- 
cioux.  On  peut  conje&urer  de  lä  que 
cette  nation  eft  trcs  nombreufe  , & 
qu’elle  s’dtend  beaucoup.  11  fqut  encore 
que  la  nation  des  Pirios  eft  au  Sud  des 
Acoquas,  & qu’elle  les  dgale  en  nom- 
brej  que  les  Pirionos  font^ä  l’eft  & au 
Sud-Eft , les  Magapas  & les  Pinos  ä l’Eft, 
& que  les  Moroux  font  au  milieu  de 
tous  ees  peuples.  Les  Moroux  font  fd- 
roces  , & preiqu’enti^rement  barbares. 
Au  refte  tous  ces  peuples  parlent  unc 
m8me  langue  , aufti  bien  que  les  Cara- 
nes  , nation  tres  grande  & ennemie  des 
Nourngues. 

Il  apprit  encore  dans  les  converfa- 
tions  qu’il  eut  avec  les  Acoquas  , que 
les  Maranes  , qui  font  une  nation  fort 
nombreufe,  fe  lervent  aufti  de  la  meine 
langue.  Ce  feroit  un  avantage  confi- 
d^rable  pour  les  Miflionnaires , qui  en- 
treprendroicnt  la  converfion  de  ces 

dif- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  175 

diffdrens  peuples  ; parce  qu’ils  n’au- 
roicnc  qu’une  langue  ä apprendre  pour 
fe  rendre  utiles  ä tous  ces  peuples  dif- 
ferens: au  lieu  que  tres  - fouvent  la  di- 
verfite  des  langues  efl:  ie  plus  grand  tra- 
vail  des  Miflionnaires. 

Outre  ces  peuples  ils  apprirent  qu’il 
y a une  nation  tres  conliderable  vers  le 
Nord  : ce  font  les  Aramifas  : ils  font 
dloignez  des  Acoquas  d’environ  quarante 
lieues.  Cette  ddcouverte  obligea  les 
Miflionnaires  de  s’informer  tres  dxa&e- 
ment  s’il  n’y  avoit  point  de  grand  Lac 
au  voifinage  de  ces  peuples  , & fi  dans 
ce  Lac  ou  aux  environs  on  ne  trouvoic 
point  de  Caracoli  5 non  gdndrique  que 
les  Indiens  donnenc  indiffdremment  ä 
l’or,  ä l’argent,  & au  cuivre.  Un  A- 
coquas  qui  avoit  beaucoup  voyagd  dans 
ces  Pais-lä,  les  aflura  qu’il  n’avoit  ja- 
niais  entendu  parier  de  ce  Lac.  Nou- 
velle  preuve  que  le  Lac  de  Parimd  & ie 
Dorado  font  des  chimdres. 

Enfin  nos  Miflionnaires  ayant  demeu- 
rd  treize  jours  chez  les  Acoquas,  & 
voyanc  que  l’exceflive  .chaleur  qui  für- 
vinc  leur  avoit  attird  de  violentes  fidvre3 
tierces  & des  cours  de  ventre  , donc 
le  plus  fort  de  leurs  domefliques  etoic 
tres  mal  , preflez  d’ailieurs  par  leurs 
trois  Condudeurs  , qui  vouloient  s’en 
retourner  chez  eux  lans  les  attendre ; 
ils  quitterent  avec  regret  ces  bona 
peuples  , chez  lefqueis  ils  voyoient 
H 4 um 


17  6 V O Y A G E S 

tant  de  difpofitions  ä ouvrir  les  yeox 
ä la  verit£.  Ils  s’embarqu&’ent  dans 
deux  Canots  avec  u n jeune  Acoquas 
qui  vouluc  les  fuivre,  & voir  Cayen- 
ne. 

Le  detail  de  leur  retour  eft  inutile 
ici:  on  le  peut  voir  dans  1’original  donc 
J’ai  tire  cet  extrait.  Ils  avoient  avance 
du  cötd  de  TOueft  felon  leur  eftime  en- 
viron  cenc  foixante  6c  dix  lieues  , qui 
font  trois  eens  quarante  lieues  en  allant 
& en  revenant.  Ils  arrivdrent  ä Cayen- 
ne le  25.  Juin  1674.  apres  une  abfence 
de  cinq  mois  entiers. 

Deux  chofes  ont  manqu£  ä ces  z^lez 
Miflionnaires.  La  pr£mi£re  eft  la  fant£. 
Leur  courage  ne  pouvoit  ctre  plus 
grand  : mais  ils  n’avoient  pas  un  tem- 
pdramment  afiez  fort  pour  lupporter  les 
fatigues  infinies  qu’il  leur  a fallu  efluyer 
dans  ce  penible  voyage  > couchant  dans 
les  bois  , ne  mangeant  le  plus  fouvenc 

aue  de  la  Caflave , & de  tenis  en  tems 
u poillbn  ou  de  la  chair  boucann£e  , 
marchant  fouvent  ä pied  dans  des  pa’is 
rüdes  & dans  des  for£ts  , ramant  011 
pagayant  comme  des  forgats,  dans  leurs 
Canots.  II  leur  falloit  une  fant£  bien  plus 
vigoureufe  , pour  reTifter  ä de  ft  rüdes 
travaux. 

La  feconde  eft  de  n’avoir  pas  port<£ 
avec  eux  un  compas  de  route  , par  le 
moyen  duquel  ils  euffenc  marqu£  leurs 
routes  diftdrentes  & leurs  diftances  par 

eftime* 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  177 

eftime.  Ce  Routier  auroit  fervi  ä faire 
u ne  Carte  exadte  de  leur  voyage  : au 
lieu  que  la  Carte  dont  Mr.  de  Gom- 
berville  a orru5  fon  ouvrage  , quoique 
dreflee  par  Mr.  Sanfon  habile  Geogra- 
phe  , ne  peut  donner  aucune  idde  un 
peu  claire  des  pays  que  ces  Peres  ont 
parcourus. 

J’efp^re  que  le  public  me  pardonne- 
ra  aif&nenc  cette  longue  diverlion  que 
j’ai  faite  a mon  Ouvrage  $ eile  m’a  pa~ 
ru  trop  utile  pour  la  negliger.  11  fauc 
ä prdfent  revenir  ä mon  lujet  , & con- 
tinuer  de^  parier  des  rivteres  qui  font 
dans  Pdtendue  du  Gouvernement  de 
Cayenne. 

La  rivi^re  d’Aprouague  eft  la  plus 
coniiderable.  On  n’en  connoit  point  gUCpl 
encore  la  iöurce  ni  l’dcendue.  II  faudroic 
des  gens  audi  z£lez  & audi  courageux 
que  les  P^res  Grillet  & Bechamel  pour 
entreprendre  ces  decouvertes  : car  les 
Francois  qui  vont  traiteravecles  Indiens, 
ne  foftgent  qu’ä  vendre  les  marchandiles 
dont  ils  font  chargez  , fans  s’embarrafler 
ni  des  noms  des  peuples  chez  qui  ils  vont 
traiter,  ni  de  la  fituation  de  leur  pais  , 
ni  de  leur  nombre  , ni  de  leurs  moeurs  : 
ainfiilnefautattendre  aucune  lumi&e  de 
leurs  voyages. 

On  fgait  feulement  qu’il  y a a l’Oueft  Rivlw 
une  aflez  grolle  rivi^re , ä qui  on  a don-  <j*uvia  oiv 
n£  le  nom  d’U  via  oud’ Laufe,  & plus  re~  ü)Kt 
cemment  cclui  d’Oyac. 

H * Le 


175  V O Y A G E s 

Lc  Comtc  de  Gennes  ci-devant  Ca- 
pitaine  des  Vaiffeaux  du  Roi  , & Com- 
mandant  de  rifle  Sc.  Chriftophle  , avoic 
obtenu  une  conceflion  tres-grande  für 
cette  rivi^re  * qui  avoic  dte  £rig£e  en 
Comtc  de  Comte , fous  le  nom  de  Comte  d’Oyac 
Gennes cu  ou  de  Gennes.  Je  ne  fgais  fi  fa  mort 
d’Oyac,  n’aura  pas  apport^  beaucoupdedefördre 
dans  l’dcabliilement  qu’il  y avoit  com- 
nience. 

Ces  grandes  conceflions  ne  laiflent 
pas  d’avoir  leurs  inconveniens  , quand 
ceux  qui  les  ont  obtenucs  ne  fonc  pas 
en  etat  de  les  faire  valoir  , mais  comme 
pour  l’ordinaire  ce  font  des  gens  puif- 
ians  , ils  trouvenc  toujours  les  moyens 
de  profiter  avantageufemene  de  la  grace 
qu’ils  ont  obeenue  i & quand  ils  fevoyenc 
rout-ä-fait  hors  d’dtat  de  le  faire,  ils  ont 
uu  moyen  facile  de  donner  ce  qu’ils  ont 
de  trop  ä des  habitans  qui  manquent  de 
terres , & pour  lors  ils  fe  font  des  V oi- 
fins  qui  dans  l’occafion  d’une  guerre  ai~ 
dent  ä les  defendre,  en  feddfendanteux- 
niemes. 

Riviere  de  La  riviere  de  Mahuri  , qui  eft  une 
Wihuii,  branche  de  celle  de  Cayenne , palle  au  Sud 
de  rifle  , & la  fdpare  de  la  grande  terrc, 
c’cft-ä-dire,  de  laterre  ferme. 

Rmere  de  Tout  ce  qu’on  fgait  de  la  riviere  de 
Cayenne,  eft  qu’elle  vient  de  fort  loin 
du  Sud  Oueft  ou  Nord-ElL  II  eft  fur- 
prenant  qu’il  ne  fe  foit  pas  trouvd  juf- 
qu’ä  pr^lenc  des  gens  allez  curieux  pour 

La 


en  Guine:e  et  a Cayenne.  17^ 

Ia  remonter  , decouvrir  fa  fource  & 
connoitrc  lcs  peuples  qui  font  für  fes 
bords  : car  Ies  Indiens  ne  s’^loignent 
jamais  des  rivieres , parce  qu’ils  en  tirent 
ia  meilleure  partie  de  leur  nourriture. 

On  fgait  par  ies  Indiens  Gaiibis  ou  Cari- 
bes , qui  lont  für  fes  bords  6c  aux  envi- 
rons  , qu’elle  regoit  plufieurs  rividres 
qui  traverfent  ce  pais  en  cent  endroits 
diffdrens.  Le  d^bordement  de  ces  rivid- 
res  daiis  ia  faifon  des  pluyes  rend  ces 
pais  aquatiques , ii  eft  vrai  : mais  ils 
n’en  font  pas  plus  mauvais , du  moins 
pour  lerapporc,  quoiqu’on  ne  puiffepas 
nier  qu’ils  ne  ie  foient  pour  ia  fant<f. 

II  eft  für  que  s’ils  £toient  habicez  , & 
qu’on  les  eüt  d^couverts  en  abattant  lcs 
grandes  forets  qui  les  couvrenc , ils  cef- 
leroient  d’etre  aquatiques  & malfains. 

On  i’a  dprouv<5  , & 011  l’^prouve  tous 
les  jours  ä S.  Domingue  6c  aux  Hles 
du  Vent,  oü  le  pais  devient  plus  fain  ä 
mefure  qu’il  eft  plus  ddcouver;  ec  plus 
habitd. 

On  trouve  ä l’Oueft  de  Cayenne  la  « . . 
rivi£re  deMacouria.  Elle  ne  peut  avoir  Matoaiia.* 
un  cours  fort  long  , cette  riviere  a ä fon 
embouchure  un  banc  de  fable  , qui  se- 
iend fort  au  large  danslamer,  furlequel 
il  n’y  a que  peu  d’eau.  C’eft  aftez  pour 
desCanots,  mais  non  pour  des  barqucs  6c 
pour  des  vaifteaux.  Cependant  cela  fuf- 
fit  pour  le  Commerce  qu’on  fait  le  long 
de  cette  Cöte , qui  eft  remplie  d’habi- 
H <5  ta ns 


iSo  V 0 y A G E $ 

tans  qui  ont  des  fucreriesou  d’autresma- 
nufaäures. 

tüviere  de  La  rividre  de  Courou  eft  ä cinq  lieues 
coyion.  ä POueft  de  Mecouria.  La  colonie  a la 
tete  de  laqueile  dtoit  Mr.  de  ßretigny  , 
y avoic  dleve  un  Fort  qui  s’etoit  ddtruit 
de  lui-meme  faute  de  reparations,  apres 
avoir  dtd  abandonne  , lors  de  la  ddrou- 
te  de  cette  colonie  & de  celle  qui  iui  a 
fuccedee. 

L’embouchure  de  cette  rividre  eft  gä- 
tde  par  le  meme  banc  de  fable  , qui  eft 
devant  celle  de  Macouria  ; on  y trouve 
pourtant  lameme  quantitd  d’eau;  & par 
confdquent  on  y peut  faire  le  meme  com- 
merce. 

Suand  il  plaira  au  R-  Pdre  Lombard 
lonnaire  de  la  Compagnie  de  Jefus 
ä Cayenne  , il  nous  donnera  une  rdla- 
tion  bien  dctaillde  des  environs  de  cette 
rcn^Lora*  rividre  & de  fon  cours.  Il  Pa  parcou- 
bardjc-  ru  avec  le  foin  , le  zele  , & la  vigilan- 
fuiu,  ce  j’un  Apötre  qui  veut  gagner  des 
ames  ä Dieu.  11  connoit  äfond  cespeu- 
ples , un  fcjour  de  vin^t  ans  parmi  eux 
Pen  a fait  devenir  le  rdre.  On  peuc 
voir  dans  le  dix  - huitieme  recueil  des 
Lettres  ddifiantes  page  313.  ce  que  fon 
ingdnieufe  charitd  lui  a fait  imaginer  , 
& mettre  en  dxdcution  , pour  faire  de 
ces  barbares  des  hommes  , & de  ces 
hommes  de  parfaits  Chrdtiens.  Sa  pa- 
tience  & fon  courage  lui  ont  fait  für- 
rnoncer  des  difficultcz  fi  grandes , qu’d- 

IeSi 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  181 

Ics  auroient  rebutd  & £frayd  tout  autre 
qu’un  homme  Apoftolique.  II  a raffeni- 
bld  & rendu  iddentaires  des  peuples 
volages  au  fouverain  degr£  : a’errans 
6c  de  parefifeux  qu’ils  etoient  , il  en  a 
fait  des  colons  habiles  6c  laborieux  , 
pleins  de  bonne  foi,  de  charitd  6c  de  fa- 
gefl'e.  J’ai  vu  des  ouvriers  Francois  qui 
le  fonc  crouvez  parmi  eux  , qui  m’onc 
allurd  que  qu3nd  ces  Indiens  les  enteil- 
doienc  jurer  ou  fe  quereller  , ils  fe  di- 
foient  les  uns  aux  autres  : ils  ne  font  pas 
ChrÄiens,  il  fauc  avertir  le  Pere  , afin 
qufil  les  baptife.  Ce  z6l e Miflionnaire 
a rafiembl6  en  une  memc  bourgade  plus 
de  fix  eens  peiTonnes  , qui  vivent  d’une 
manierefiparfaitementchr^cienne,  qu’on 
trouveroit  chez  eux  la  maniere  dont  les 
prdmiers  Chretiens  vivoient , fi  les  livres 
iaints  qui  nous  Pont  apprife  Etoient  per- 
dus.  On  verra  dans  le  chapitre  particu- 
licr  que  nous  feronsj  des  Indiens,  de  quel- 
le mantere  le  P.  Lombard  a op£r6  tou- 
tes  ces  merveilles,  nous  donnerons  pour 
cela  une  de  fes  lettres  qui  eft  trcs-cu- 
rieufe,  6c  dont  le  public  fera  infiniment 
fatisfait. 

On  trouve  enfuite  plufieurs  criques 
ä l’Oueft,  le  terrain  y eit  elevd  il  a des 
montagnes  qui  fe  voyent  de  loin  , & 
qui  fervent  aux  vaifleaux  ä connoitre 
le  lieu  oü  ils  font  arrivez.  Le  grand 
baue  de  fable  dont  nous  avons  parl£  , 
fe  refferre  beaucoup  en  cet  endroit , & 
H 7 faxt 


iSz  V O Y A G E 3 

fait  une  ance  profonde  , qui  eft  occu- 
p£e  par  cinq  Iilets  , ä qui  on  a donnd 
le  nom  d’IfletsduDiable,  felon  lesappa- 
iflets  du  rcnces  parce  que  leurs  cötes  fonc  droitcs  , 
Diabic.  ei carp&s , & difficiles  ä aborder. 

La  rividre  qui  fuit  a deux  noms  , ap- 
paremment  parcc  que  les  uns  l’appellent 
^anamartC^anamari  , & les  autres  Manama  ri.  Le 
oude  Ma- long  banc  de  fable  s’£tend  confidtfra- 
hamaii^  blement  ä la  mer  devant  lbn  embou- 
ehure.  On  prüfend  que  cetce  riviere 
eft  bien  plus  confiddrable  que  les  pr£c£- 
dentes.  La  Compagnie  de  llouen  oude 
Bretigny  y avoit  un  Fort  ä la  droite 
de  fon  embouchure  : ii  a eu  le  mdme 
fort  que  celui  de  Courou.  Le  grand 
banc  de  fable  ferme  aufli  l’entree  de 
cetce  riviere 5 & comme  la  Cöte  eft  plus 
haute  , il  s’avance  aufli  moins  en  mer. 
C’eft  une  rdgle  gendrale  , que  oü  la 
terre  eft  haute  , la  mer  eft  profonde 
au  bord,  & oü  le  terrain  eft  bas,  la  mer 
eft  aufli  peu  profonde,  ou  gätde  par  des 
bancs. 

Le  vafte  terrain  qui  eft  entre  Sana- 
mari  & Maroni  eft  haut,  fans  etre  mon- 
tagneux.  Ce  ne  fonc  que  d’agr^ables 
collines  , dont  les  revers  font  en  pentes 
douces.  Elles  font  chargdes  de  grands 
& puiflans  arbres  > marque  certaine  de 
la  bontd  & de  la  profondeur  de  la  tcr- 
re.  Dix  mille  habitans  y fcroient  ä l’ai- 
fe  , & y feroienc  des  lucreries  d’un 
rapporc  infini  , laus  compter  que  les 


en  Guinl’e  et  a Cayenne.  rSj 

Cacaotiers , Cottoniers,  Rocouyers,  & 
toures  fortes  d’arbrcs  fruiciers  y fe- 
roienc  ämerveiiles  , s’ils  y dtoient  culti- 
vcz  5 puifque  fans  culture  & abandonnez 
ä eux-memes  , ils  y viennent  en  per- 
feäion  , & produifent  des  fruits  excel- 
lens. 

On  doic  donner  ä Ia  rivi^re  de  Ma- 
roni le  titre  de  grande  riviere  : eile  Pell 
en  eftet.  Son  embouchure  eft  tres- lar- 
ge. La  force  de  fon  couranc  a dilTipc 
le  banc  de  fable  qui  devroic  rendre  fon 
entrde  impraticable  aux  vaifleaux  > fa 
rapiditd  lui  a ouverc  un  vafte  Canal  , 
oü  il  y a quatre  brafles  de  profondeur  : 
ce  feroit  plus  qu’il  n’cn  fauc  pour  tout 
vaifteau  marchand , s’il  n’y  avoit  pas  des 
bancs  de  roches  plus  impraticables  queRjviCfC-& 
des  bancs  de  fable.  La  Compagnie  de  Po«  de 
Rouen  avoit  dlevd  un  Fort  en  1644.  furMaxoa^ 
une  pointe  ä la  gauche,  entrelaquelle  & 
celle  qui  forme  Pentrde  du  meme  c6t£  il 
y a un  acul  de  plus  d’une  lieue  de  large, 

& d’autant  de  profondeur,  qui  eft  un  Port 
naturel , ä couvert  de  tous  les  vents  & 
des  plus  furieufes  tempSces,  dont  lefond 
eft  d’une  tenue  admirable.  La  riviere  de 
Mana  s’y  jette  ä la  pointe,  Pony  peuc 
faire  de  l’eau  , eile  a aflez  de  profon- 
deur pour  porter  des  Canots  & des  Cha- 
loupes. 


Gvn« 


V O Y A G £ 


IS4 

Gouvernement  Ecclefiaftique  de  Cayenne , 

ru!tesPfun?  ^es  ?^res  J^^u^tes  ont  Äd  char- 
Us  Mü-°  gez  fculs  du  fpirituel  de  cette  Colonie  , 
fionnair«  au  moins  depuis  qu’elle  fut  reprife  für 
ä Cayenne.  j^s  Hollandois  par  Mr.  de  la  Barre  en 
1664. 

Le  Gouverneur  & Ies  Habirans  onc 
tente  deux  fois  d’y  introduire  des  Do- 
miniquains  , non  pas  dans  Ia  vue  d’en 
exclure  les  Jeluices  , mais  afin  d’avoir 
des  Miflionnaires  de  deux  Ordres  diffd- 
rens,  commc  il  yien  a ä St.  Domingue 
& aux  Ifles  du  Yrent,  Je  ne  dois  pas 
entrer  dans  leurs  raifons  : eiles  dtoienc 
bonnes  fuivanc  les  apparences,  puifque 
la  Cour  y avoic  conlenti  & qu’elle  a- 
voit  a ffignd  aux  Dominiquains  un  dif- 
trid  pour  y faire  leurs  fondions  , & 
des  revenus  fuffifans  pour  s’y  encrete- 
vain«s  nir,  fans  etre  ä Charge  au  public.  La 
teuratives  chofe  auroic  rdülli , 6c  le  loin  des  Mif- 
Fiodufic les [l0ns  nun)ic  ece  partag 6 entre  les  Je- 
jacobins.  fuites  6c  les  Dominiquains  , fi  nos  Pd- 
res  de  Touloule  n’avoient  choili  dans 
leur  Province  les  Sujets  les  moins  pro- 
pres pour  faire  cec  dcabliflement.  II  a 
etd  tentd  deux  fois,  parce  que  le  Gou- 
verneur & les  habitans  lont  venus  deux 
fois  ä la  Charge , & nos  bons  Peres  onc 
dchoud  deux  fois  par  leur  pure  faute  , 
fans  qu’il  paroiife  eu  aucune  manidre 
que  Jcs  Jefuiccs  y ayeni  coiuribud.  Au 

con<* 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  iSs 

Contraire  ces  habiles  gens  dcant  retournev 
aux  Illes  du  Vene,  lefontinfinimentloud 
des  bontez  que  ces  Pdres  ont  eu  pour  eux  , 

& de  la  charite  qu’ils  ont  exered  en  leur 
endroic. 

Les  Jdfuites  fontdonclesfeuIsMiflion- 
naires  qui  ayent  le  foin  du  fpirituel  dans 
cetce  Colon ie  , & leion  les  apparences  , 
ils  feront  toujours  feuls  chargez  de  ce 
foin,  ä moins  quelesFranqoisn’augmen- 
tent  tellementen  nombre , que  les  Jefuites 
chargez  d’ailleurs  de  tant  d’autres  Miflions 
plus  importantes , ne  fe  trouvaffent  pas  en 
dtat  de  fournir  des  Sujets  pour  remplir 
tous  les  poftes. 

Ils  n’ont  dans  cette  vafte  dtenduc  de 
pais  , c’eft-ä-dire  , depuis  la  riviere 
d’Oyapok,  jufqu’ä  celle  de  Maroni  qui 
fait  plus  de  quatre-vin^t-lieucs  de  Cöte  , 
que  trois  Egliies  Paroiüiales.  Deux  font  Egiifts  Pa- 
dans  Pille  de  Cayenne  , & la  troifidme  £ Cavc* 
eft  dans  la  terre  ferme , fans  compter  celle  ni, 
de  Courou , ä laquelle  on  ne  donne  pas 
encore  le  titre  de  Paroiile , mais  fimplemenc 
de  Million. 

Le  Superieur  de  tous  les  Miflionnai- 
res  demeure  dans  la  maifon  qu’ils  ont 
enlaVille  de  Cayenne.  C’dtoit  en  1729. 
le  R.  Pdre  Dupleffis  , homme  d’un  md- 
rite  infini,  fqavant,  moddrd,  zdle,  poli, 
toujours  pret  ä faire  plaiiir  ä tout  le 
monde. 

Le  Curd  de  la  Paroifle  de  Cayenne 
etoit  dans  la  meine  annde  le  R.  Pdre 

Prouft* 


lS<5  V O Y A G E S 

Prouft  , & le  R.  Pdre  Bonnet  Vicaire* 

Celui  de  Loyola,  autre  Paroifle  dans 
Pille  , fe  nommoic  le  R.  Pere  de  Villct- 
te. 

Celui  de  Roura  dans  la  terre  ferme , 
dtoit  le  R.  Pdre  Catelein. 

Le  R.  Pdre  Lombard,  Sup^rieur  des 
Miflions  avoit  foin  de  la  Million  des  In- 
diens ä Courou.  On  lui  avöit  donne  pour 
aide,  le  R.  Pdre  Fouque,  onditqu’ony 
en  cnvoye  encore  deux  autres. 

Le  R.  Pdre  le  F£vre  ctoit  deflindpour 
aller  par  tout  oü  le  befoin  Pappelloit,  & 
comme  tous  les  voyages  fe  fönten  canor, 
on  le  nomme  le  Pere  au  canot. 

Le  Roi  donne  a chaque  Cure  mille  li- 
vres  par  an , qui  font  prifes  für  fon  Do- 
maine.  LesR.  R.P^res  ont  un  große  fu- 
crerie  au  quartier  appell£  Loyola , avec 
plus  de  deux  eens  cinquante  N<?gres,  & 
outre  ceh  lesretributionsdeleurs  mefles, 
dont  ils  difpofent  ordinairement  pour  les 
ornemens  de  PEglife. 

Lorfqu’on  fe  fait  enterrer  dans  PE- 
glile , on  paye  un  droit  de  cent  livres , 
ce  droit  eft  pergu  par  le  Marguiiier.  A 
l^gard  des  baptemes , mariages , publica- 
tions  de  bancs , dilpenfes  & autres  cho- 
fes  de  cette  nature,  on  ne  paye  rien  du 
tout. 

On  choifit  un  Habitant  pour  r£gir  les 
affaires  dela  Paroifle,  on  le  nomme  Mar- 
guillier.  C’eft  lui  qui  recueille  ce  qui 
eft  du  ä PEglife,  6c  qui  faic  les  depenfes 

n£cef- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  1S7 

n£ceftaires.  II  eft  a vie  , en  quoiil  paroic 
qu’ii  y adel’abus,  fur-tout  parce  qu’il  ne 
rend  aucun  compte,  ce  qui  lui  donne  le 
moyen  de  fe  fervir  des  deniers  de  la  Pa- 
roifte,  pour  faire  fon  ndgoce.  II  paroic 
qu’il  feroit  mieux  de  ne~le  laifter  que 
trois  ans  en  £xercice,  & de  lui  faire  ren- 
dre  compte  ä la  fin  de  fa  geftion.  Celale 
rendroit  plus  dxad  ä faire  le  recouvre- 
ment  des  dettes  de  PEglife,  & ä tenirfes 
comptes  en  bon  etat. 

II  yaun  College  fondd  pour  Pinßruc- 
tion  de  la  jeunefie.  Ce  fonc  les  Pdres  Jtf- 
fuites  qui  enont  ladirection.  Onvoitdans 
le  plan  de  la  Ville  qu’il  eft  äcöt^del’E- 
glife  Paroifiiale. 

~ L’Höpital  pour  les  malades  eft  gou- 
yern£  par  quatrc  Soeurs  grifes  qu’on  a 
tirc  de  Paris.  Le  Roi  leur  faittous  les  ans 
une  gratification  cle  deux  mille  livres  qu’el- 
les  touchenc  par  ordonance  lur  fon  Do- 
maine. 

Ces  deux  mille  livres  £toient  appli- 
quees  ci-devant  ä un  Medecin  botanifte 
qui  n’etoic  d’aucune  utilit£  ä la  colo- 
nie. 

Les  autrcs  revenus  de  l’Höpital  font 
ndminiftrez  par  un  Diredeur  dontle  Gou- 
verneur conjointement  avec  le  CommiG* 
faire  Ordonnateur  doit  arreterles  comp- 
tes toutes  les  ann£es. 


ISS 


V O Y A G E S 


Gouvernement  militaire  de  Cayenne. 

Le  Gouverneur  de  Cayenne  eft  nom- 
me  par  le  Iloi  , fa  commiflion  s’exp£- 
die  aufeeau,  eile  dure  autant  qu’il  plaic 
ä Sa  Majeftd.  Elle  doitetre  enregiftröe 
au  Conleil  fupdrieur  de  la  meme  Ille  $ 
il  ddpend  du  Gouverneur  general  des 
Illes  du  Vent  qui  r£fide  ä la  Martini- 
que , & il  rena  compte  au  Secr&aire 
d’Etat  qui  a le  d<5partement  de  la  Ma* 
rine- 

Ceux  qui  011t  occupc  ce  pofte  depuis 
que  M.  De  la  Barre,  repric Cayenne  für 
les  Hollandois  en  1664,  foncMeflieurs 
De  la  Barre,  le  Chevalier  de  Lezy  Ion  frd- 
re,  deF^rolles,  d’Orvilliers , le  Cheva- 
lier deBdthune  y avoic  dtdnommd,  mais 
il  n’en  a pas  pris  polleflion , & M.  d’Or- 
villiers fils  du  prccedcnt,  dont  on  vient 
d’apprcndre  la  mort  dans  fa  treverfee  en 
venant  en  France. 

Il  dtoic  Chevalier  de  S.  Louis,  Capi- 
taine  de  Fregatte.  Il  avoit  £t6  Capitai- 
ne  en  Canada  > il  avoic  lervi  avec  di- 
(lindion  dans  la  marine.  Le  Gouverne- 
nemenc  de  Nfle  de  Cayenne  eft  uni  äce- 
lui  de  toute  la  province  de  Guianne  , 
qui  lui  eft  adjacence.  Il  6toit  tr&s  pro- 
pre pour  gouverner  des  peuples,  il  e- 
toic  riche  3 il  aimoit  fes  colons  comme 
fes  enfans,  leur  procuroit  tous  les  avan- 
tages  qu’il  pouvoit,  il  ecoit  affabie,  ge- 

uereux , 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  iSq 

udreux  , magnifique  , bienfaifant , & s’il 
avoit  quelque  deffäut , c’etoit  d’tkre  trop 
doux,  fans  pourtant  que  ccla  Pempechät 
de  readre  la  juftice. 

Le  Liutenant  du  Roi  <5toit  M.  de  la 
Motte  Aigron  d’une  des  bonnes  maifons 
de  Poitou.  11  etoit  Chevalier  de  Saint 
Louis,  Lieutenant  de  vaifleau,  6c  leplus 
ancien  habitant  de  Pille  s il  y demeuroic 
depnis  pres  de  quarante  annees  > il  £toic 
aimd  & eftim£  de  tout  monde.  Il  e- 
toit  riche  6c  feiaifoithonneurdefonbien. 
11  aimoit  ies  gens  de  lettres,  6c  Petoit 
lui  meme  autanc  qu’on  peut  l’etre.  Ses 
affaires  particulieres  Payant  oblige  de 
venir  cn  France,  on  vient  d’apprcndre 
qu’il  y eff  mort,  en  arrivant  ä Mar- 
lei  Ile. 

Cctte  double  perte  ne  peut  etre  que 
tres  fenlible  ä la  colonie. 

M.  de  Charanville  , homme  de  con- 
dition 6c  de  belles  lettres,  eff  Major  de 
cette  Ille.  Il  eff  Chevalier  de  Saint  Louis 
6c  Enfeigne  de  vaifleau  , il  etoit  revenu 
en  France  pour  continuer  fes  fervices 
dans  la  marine 's  aprez  avoir  comman- 
ue  avec  diftin&ion  a Pondicheri , il  fut 
envoy£  ä Cayenne  en  qualit£  de  Capi- 
taine  d’une  des  compagnies  ddtachdes 
de  la  marine  qui  compolenc  la  garnifon  j 
d’oü  il  eft  mont£  ä laMajorit£,  &äpr£- 
fent  ä la  Lieutcnance  de  Roi.  C’eft  un  tres- 
bon  Oflicier , fortattach^  ä fes  devoirs  & 
fort  riche,  & comme  il  alagcn&rofitden 

par- 


190  V O I A C E 5 

partage,  il  fait  du  bien  ä tout  le  monde> 
& recoit  parfaitemenc  bien  fes  aniis. 

La  garnifon  eft  compofee  de  fix  com- 
pagnies  ddtachdes  de  la  marine  5 dies 
font  de  cinquante  hommes  chacune,  y 
compris  les  fergens  & les  tambours. 
C’eft  le  Roi  qui  les  entretient  & qui  faic 
les  revues. 

Elles  fonc  commanddes  par  fix  Capi- 
taines  , fix  Lieutenans  & fix  Enfeignes. 

Les  Capitaines  Tont,  M.M.  Derozes, 
De  la  J’ard,  Dupas,  Dunezac,  Four« 
cheau,  ßrilTon. 

Les  fix  Lieutenans  fonc , M»  M.  Ca* 
pron , Le  Grand  de  Lacd , le  Garde , Rouf- 
feau , Girard  , Audirrtdy. 

Les  Enfeignes  font  M.  M.  Decoublans. 
d’Orviliers. 

! 

Le  Public  voudra  bien  me  difpenferde 
faire  Peloge  detous  ces  Meflieurs,peut- 
dtre  m’en  acquittcrois-je  mal.  II  fuffir 
de  dire  que  ce  fonc  des  gens  demdrite& 
de  fervice  qui  font  honneur  ä leurs  em- 
plois,  & qui  fonc  tres-capablesd’enrem- 
plir  de  plus  imporcans. 

Les  Capitaines  ont  I080  livres  par  an. 
Les  Lieutenans  75  o livres , & les  Enfeignes 
540  livres,  qui  fontpay^es  parleTrdfo- 
rier  de  la  Marine. 

II  y a un  Ayde  Major  nommd  M.  De 
la  Matherde,  il  a paye  de  Lieutenant , 
avec  cette  diffdrence  qu’il  eft  payd  furle 
Domaine,  fuivant l’Etac du  Roi. 


Outre 


en  Guinl’ä  et  a Cayenne.  191 

Outre  ccs  troupcs  rdglees,  Ics  habi- 
tans  forment  deux  compagnies  de  mili- 
ces  qui  Tone  plus  ou  moins  nombreu- 
ies,  felon  le  nombre  de  habitans  qui 
compofenc  la  colonie.  L’une  de  ces 
compagnies  efl:  d’infanterie  , & l’autre 

de  dragons.  Dans  un  beibin,  elles  peu- 
vent  dcre  toutes  deux  de  dragons , par- 
ce  qu’ii  n’y  a guere  d’habitant  qui  n’ait 
un  cheval , & on  les  peut  aflembler  en 
moins  de  24  heures  5 elles  ont  des  Ca- 
pitaines , des  Lieutenans  & des  Enfei- 
gnes. 

M.  Gillet,  undesplusaifesdel'Ifle,  efl: 
a la  tete  de  ceilc  d’infanterie  & M.  Ker- 
coue  ä la  tete  des  dragons. 

Elles  avoient  autrefois  un  Colonel  , 
mais  depuis  la  mort  de  M.  Le  Roux  qui 
l’dtoit , cc  pofte  n’a  pas  6:6  rempii.  C’e- 
toit,  fans  contredit  , le  plus  riche  du 
pa'is,  & qui  vivoit  le  plus  noblement.M. 
le  Chevalier  de  Milhau  a dpoufd  une  de 
fes  Alles. 

Tout  homme  libre , depuis  Page  de 
feize  ans  , jufqu’ä  foixante,  doit  etre 
enrolld  dans  une  de  ces  compagnies 
Leurs  Ca  pitaines  leur  font  faire  Pe- 
xercice  de  tems  en  tems,  & elles  paf- 
lent  en  revue  une  fois  par  an  devant  le 
Gouverneur. 

C’eft  le  dernier  Gouverneur , qui  fous 
le  bon  plaifir  du  Roi,  a fait  bätir  lamai- 
ion  oü  les  Gouverneurs  doivent  refider, 
& les  cazernes  pour  les  foldats.  Ces  deux 

£di~ 


192,  V O Y A G E S 

edifices  dtoient  ncceflaires,  & fur-toutlc 
dernier. 

Ceux  qui  n’ont  point  de  terres  pour 
former  ieurs  dtabliflemens  , en  obtien- 
nent  facilement  dans  la  terre  ferme  : 
car  pour  ce  qui  dt  de  Pille,  il  y along- 
tems  que  toutes  les  terres  ont  6t6  ac- 
cordees.  C’eft  le  Gouverneur  conjoin- 
tement  avec  le  Conimiffaire  Ordonnateur 
qui  accorde  les  conceffions.  On  leur 
prefente  pour  cela  un  placet  ouonexpo- 
ie  la  quantite  du  terrain  qu’on  demande, 
fa  fituation  & fes  bornes.  Ces  Meflieurs  ac- 
cordent  fansdelai  & fans  frais  ce  qu’on  leur 
demande.  Pour  Pordinaire  ondonnemille 
cinq  eens  pas  pour  unerocourie,  &trois 
mille  pas  pour  une  fucrerie,  ä condition 
que  celui  qui  a obtenu  la  conceflion  , y 
forme  un  etabliffement  folide  dans  Pan 
& jour  , ä faute  de  quoi  la  conceffion 
devient  nulle,  & le  terrain  reüni  au  Do- 
maine  du  Roi , & prec  ä etre  accorde  ä un 
a utre  per  fonne , aux  meines  claufes  & ccn- 
ditions. 

Si  quelque  particulier  a achettc  un  ter- 
rain dejä  commencd  ä ddffricher  , & que 
par  fa  n^gligence  il  ne  forme  pas  Pdcablif- 
fementprojett^  5 le  Roi  veutqu’il  foit  ven- 
du  au  plusoffrant  & dernier  enchdriffeur , 
ä la  Requetedu  ProcureurdeSa  Majeft£ ; 
ä Pexception  pourtanc  des  terres  des  mi- 
neurs. 

Au  rede  les  conceffions  font  perma- 
nentes , des  qu’on  a l'atisfaic  aux  clau- 

fes 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  ipj 

fes  qui  y fonc  contenues  , 6c  qu’on  les 
a faic  enregiftrer  auGreffe  de  la  Juris* 
diäion. 

Gouvernement  de  Cayenne  pour  la  Juftice- . 

C’dcoit  autrefois  le  Gouverneur  & 
l’Etat  Major  qui  jugeoient  en  dernier 
reffort  6c  l'ans  appel  tous  les  diffdrens 
qui  naifloienc  dans  la  colonie.  La  cho- 
le  n’ecoit  pas  alors  fort  diflicile  , il  y 
avoic  peu  ue  colons  , & par  confdquenc 
peu  de  conteftations  $ niais  le  nombre 
s’ecanc  augmente  , les  differens  fonc 
devenus  plus  confiderables  6c  plus  fr<5- 
quens.  Des  gens  venus  de  cercaines  pro* 
vinces  du  Royaume  n’ont  pas  oublid  ca 
pallanc  la  mer  Pamour  des  procez,  ni 
la  fubtilied  de  la  chicanne.  Cetce  ma- 
niere  fimple  6c  fommaire  de  vuider  les 
difterens  touc  d’un  coup  , les  a cho- 
quez,  comment  vivre  (ans  plaider  , di- 
ioientiis,  6c  comtnenc  plaider  fans  Of- 
ficiers  de  Juftice?  Ils  onc  tant  crid  que 
la  Cour  a ecc  obligee  de  leur  envoyer 
un  Juge,  un  Procureur  du  Roi  6c  un 
Greffier  , quelques  Sorgens  qui  le  font 
dlevez  infenfiblemec  aux  degres  de  Pro* 
cureurs  6c  prefque  d’Avocacs;  ainfi  la 
juftice  a et6  tiree  des  mains  de  i’Etac 
Major,  6c  eft  paff6e  dans  edles  d’une 
Juftice  ou  Jurifdidion  Royalle,  civilc  & 
criminelle. 

Mais  eda  ne  les  3 pas  encore  conten* 
Tmt  Uly  l tcz. 


194  V O T A G E S 

tez.  Dans  quel  Heu  du  monde,difoicnt- 
ils  encore,  ne  jouic-on  pas  de  la  confo- 
lation  de  pouvoir  appeiler  des  Sentences 
des  prdmiers  Juges  ? 

La  Cour  s’eit  rcndue  ä leurs  impor- 
tunirez , & leur  a permis  d’appcller  de 
ces  jugemens  au  Confeil  fupcrieur  £ta- 
bli  ä la  Martinique.  Elle  prdtendoit  ians 
doute  par  la  diflicultd  qu’ils  auroienc 
d’allcr  plaider  ä la  Martinique  , oü  le 
Confeil  ne  s’aflemble  que  tous  les  deux 
luois  , & d’oü  il  eft  tres  - difficile  de 
revenir  ä Cayenne,  dtouffer  en  eux  l’ar- 
deur  des  procez  , mais  eile  n’y  a rien 
gagnd,  ils  ont  voulu  plaider  , ils  plai- 
dent  aufH  bien  qu’en  Normandie  & il 
arrive  aflez  fouvent  qu’un  Arröc  eft 
fuivi  d’une  Requete  civile.  Voilä  liieu- 
reux  progres  que  la  chicanne  a fait  dans 
cette  petite  colonie , dans  laquelle  il  fe 
trouve  des  gens  encore  aflez  entetez  pour 
revenir  en  caflation  d’Arret  au  Confeil 
duRoi,  quand  ils  s’imagincnc  en  avoir 
quelques  foibles  raifons. 

La  Jurifdi&ion  ordinaire  , ou  le  Si^ge 
Royal  telquenous  venonsdeie  marqujr, 
a dtd  cablie  en  1700.  Elle  fert  ä juger 
en  prämiere  inftance  toutes  les  affaires 
qui  y lonc  port^es , lauf  Pappel  au  Con- 
leil  Iupcrieur. 

La  raifon  des  di  flicul  tez  prefque  infur- 
montables  & toujours  ruineufes  pour  les 
paities , de  recourir  au  Confeil  de  la 
Martinique,  a enfin  porte  le  Roi  ä don- 

ner 


en  Guine’k  et  a Cayenne, 

ner  ä fcs  plaideurs  de  Cayenne  un  Con- 
feil  fuperieur  pour  juger  1 es  appels  da 
Juge  Royal. 

Les  Patentes  de  fon  dtablilTement  font 
de  Pannde  mil  fcpt  eens  trois  j il  a dtd 
förmd  ä l'inßar  de  ceux  de  !a  Martini- 
que, de  la  Guadeloupe  & des  deux  qui 
iont  ä S.  Domingue. 

Ce  Conicileft  compofd  du  Gouverneur 
qui  y prcfide,duComniillaire  Ordonnan- 
nateur,  du  Lieutenant  de  Roi  , du  Ma- 
jor, de  huit  Conieillers , d’un  Procureur 
General  & d’un  Greffier  en  Chef.  11s 
jouißent  des  mömes  honneurs  & prero- 
gatives  que  lesOfficiers  des  aucresCours 
i’updrieures  du  Royaume. 

Le  Gouverneur  prefide  , mais  il  ne 
prononce  pas:  c’cfl  le  Commiflairc  Or«* 
donnateur  , & en  fon  abfence  , ie  plus 
ancien  Confeiller.  Ils  fidgent  l’dpee  aa 
cötd,  parce  qu’ils  font  tous  gens  d’epde: 
ainfi  on  peut  dire  qu’ils  font  au  poil  & 
ä la  plume.  Ils  n’onc  aucuns  appoin- 
temens,  que  rdxemption  de  la  capitation 
de  douze  de  leurs  efeiaves.  il  n’y  a 
que  le  Doyen  des  Confeillers  qui  a ob- 
tenu  depuis  peu  une  gratificacion  de 
trois  eens  livres  tournois,  quieftattachde 
au  Doyenne. 

Ce  Confeil  s’aflemble  les  prdmiers  c<lJ,rei]fr. 
Lundis  de  chaque  niois  , & m*ge  au  pC(iem  de 
tant  de  jours  qu’il  eil  ndeeflaire  pour  Caycanc, 
juger  touces  Ls  aßaires  qui  y font  por- 
tdes. 


*95  V OY  AGES 

J’ai  d^jä  marque  les  noms  de  ceux  de 
TEtat  Major  qui  ont  entree  dans  ce 
Confeil  ; il  rfeft  pas  nccetfaire  de  les 
r^pdter  ici  $ mais  je  ne  dois  pas  oublier 
ceux  des  autres  Üfficiers  qui  y ont  fean- 
ce. 

II  ne  faut  pas  s’attendre  de  trouvcr  ici 
des  Dodeurs  dans  Tun  6c  l’autre  Droit, 
des  Jurifconiultes  fameux  quiayent  blan- 
chi  dans  T&ude  des  Loix,  011  fe  trom- 
peroitj  mais  ontrouvera  ä coup  für  dans 
les  membres  de  cette  aüemblde  des  gens 
iäges , defint6reflcz , d’une  probitd  ä tou- 
te  epreuve , des  gens  riches  , chez  qui 
le  bon  lens  & la  droiture  tiennent  lieu 
de  toute  autre  choie.  Ils  favent  la  Cou- 
tumede  Paris  ä merveilles , 6c  c’eft  für  eile 
qu’ils  forment  tous  leurs  jugemens,aufli 
bien  que  le  Juge  Royal : il  n’en  faut  pas 
davantage. 

M.  le  Fcvre  d’Albon  eft  CommifTaire 
Ordonnateur  de  TIfle.  Il  elf  fubordonn£ 
ä l’Intendant  de  la  Martinique  : il  eft 
toujours  la  feconde  perfonne  de  Tille: 
il  ne  pr^fide  pas  au  Confeil  ; mais  c’eft 
lui  qui  recueille  les  avis  6c  qui  prononce; 
comme  il  fait  les  fondions  de  Tinten- 
dant,  il  repr^fente  fa  perfonne,  6c  c’eft 
ä lui  que  la  Cour  ad  reffe  les  ordrcs  foic 
pour  ies  troupes,  foit  pour  les  autres  af- 
faires. 11  prend  connoiflance  des  affaires 
des  Officiers  6c  des  löldats  avec  les  ha- 
bicans,  jufqu’ä  la  fomme*  de  mille  livres 
cn  principal.  11  connoit  aufli  des  affaires 


en  GuiNfc’ß  et  a Cayenne.  1^7 

du  Roi  6c  de  fon  Domaine.  11  paffe  les 
troupes  en  revue,  6c  regoit  avec  le  Gou- 
verneur lcs  comptes  du  Diredteur  de 
THöpital. 

Les  huit  Confeillers  Tont  les  Sieurs  de 
Monfigot  Doyen  , Marot , Macaye  , 
Gras,  ßlou,  Brenon,  Manier  6c  Med- 
feu. 

Le  fieurTixicroccupe  !a  place  dePro- 
cureur  Gt5n6rai,  & avec  eile, edles  d’E- 
crivain  du  Roi , de  Tr  florier  des  trou- 
pes, 6c  de  Garde  magazin.  Elles  paroi- 
troient  incompatibles'dans  un  autre  hom- 
nie  5 mnis  il  fait  les  exercer  toutes  ä la 
fois , 6c  d’une  maniere  qui  ne  le  fatigue 
point. 

Tous  lesOfficiers  duConfeil  fup&ieur 
regoivent  leurs^  Commiflions  direaement 
de  la  Cour,aufli  bien  que  le  Juge  Royal, 
le  Procureur  du  Roi  6c  le  Greffier.  C’eft 
cet  Officier  qui  garde  les  minuttes  des 
conccflions  du  pais,  les  regiftres  des  Ju- 
gemens,  l’enregiftrement  des  patentes  6c 
des  ordres  de  la  Cour , lcs  teftamens  , les 
codicilles , les  contraäs  deniariage,  les 
infinuations , les  donations  , les  ventes  , 
les  procurations  6c  autres  actes.  11  n’a 
aucun  gage  du  Roi,  mais  il  eft  payd  par 
les  parties , fuivant  le  tarif  arret^  par  le 
Confcii  fuperieur.  Ce  pofte  n’eft  pas 
mauvais , quoiqu’il  ne  foit  pas  fi  honora- 
ble  que  les  pr<5cedens. 

11  y a un  Siege  de  PAmirautd  qui  ref- 
fort au  Confeil  lüp&ieur.  11  eft  coinpo- 
I 3 & 


*9$  V O Y A G E S 

fe  d’un  Lieutenant  G£n£ral  , d’un  Pro- 
cureur  du  Roi  6c  d’un  Greffier. 

Ces  Ofliciers  fontnommez  par  M.  l’A- 
snira! , 6c  pourvus  par  Sa  Majefte.  pour 
connokre  des  crimes  & delics  qui  le 
commettent  für  la  Mer,  & de  tous  les 
contra&s  qui  regardent  la  marine. 

Mgede  Cette  Jurisdiktion  eft  tres-ancienne  eft 
X’Amiiau-  France  : eile  y paroit  £tab!ie  depuis  Pan 
tc*  1400,  en  faveur  de  PAmiral. 

11  eft  vrai  que  dans  toutes  les  Ifles,Ies 
Jugcs  Royaux  faifoient  les  fonftions 
de  Juges  de  PAniirautl  5 mais  par  un 
reglemcnt  du  douze  Janvicr  17x7  > \Q 
Roi  a ordonnd  qu’il  y auroic  ä l’avenir 
dans  tous  les  ports  des  Ifles  & colonies 
Francoiies,  cn  quelque  partie  du  mon- 
de  qu’elles  foient  fitu£es,des  Juges  pour 
connoitre  des  caufes  maritimes  r fous  le 
nom  d’Officiers  de  PAmiraut£  , & que 
ces  JurifdiÖions  feroient  compofäcs  d’un 
Lieutenant,  d’un  Procureur  du  Roi  & 
d’un  Greflier  , avec  les  fon&ions  & les 
Prärogatives  qui  leur  Tont  attribudes  par 
Pordonnance  de  idSi. 

Les  droits  de  ces  Officiers  font  taxez 
par  un  rdglement  fait  ä Veriailles  ie  f 
Aoüt  1688.  Ils  doivent  liiivre  dans  leurs 
jugemens  le  Droit  deriü  dans  les  Loixdes 
Rhodiens,  & l’Ordonnance  du  Roi  pour 
la  marine,  lorfqu’elle  condent  des  difpo- 
fltions  contraires. 

Cumme  les  cfclaves  Negres  lont  une 
Partie  confiderable  de  la  colonie,  on  a 

jugd 


en  Gujne’e  et  a Cayenne.  1$# 

}ug£  ä propos  d’infercr  ici  lc  rdglcment 
que  le  Roi  a fait  a leur  fujet.  On  l’appel- 
le  le  Code  noir.  Ua  le  trouvera  ä la  fin 
de  cet  Ouvrage. 

Domaine  du  Roi  a Cayenne, 

Ce  que  le  Roi  retire  des  Colonie?.  eft 
ce  qu’on  appelle  fon  Domaine.  II  eil  fi 
peu  confid^rable  ä Cayenne,  qu’onpeut 
aflurer  que  cette  Colonie  dans  l’dtat 
qn’elle  eil  , Iui  eft  a charge  , nu  lieuduRoiä 
de  lui  etre  utile.  II  lui  en  coute  tous  c<:ycDn-» 
les  ans  plus  de  foixante  mille  livres  pour 
les  apointemens  de  l’Etat  Major  des 
Officiers  de  les  troupes  , los  habits , les 
farines  & la  paye  de  fix  compagnies  qui 
en  formenc  la  garnifon , les  penlions  des 
Gnrez  & des  Soeurs  grifes  qui  ont  foin 
de  l’Höpital  , fans  compter  l’armemcnc 
d’uti  Vaifleau  qu’elle  y envoye  tous  les 
ans,  pour  porter  les  farines  des  iöldats  , 
les  poudres  & lesautres  munitions  n£cef- 
faires.  On  ne  fe  tromperoit  pas  beau- 
coup,  fi  au  lieu  de  foixante  mille  livres 
on  mettoit  foixante  mille  dcuspar  anntfe. 

Tune  portant  l’autre. 

Le  revenu  qu’il  en  retire  eil  bien  plus  Revenas 
facile  ä compter.  II  confifle  dans  le  droit <,u 
de  capitation  que  les  maitres  payenc 
pour  leurs  elclaves,  depuis  l’age  de  qua- 
torzeaus , jufqu’ä  foixante.  Ce  droit  efl: 
de  fept  livres  dix  fols  par  tete  chaque 
ann£e.  Les  hommes  blaues  qui  ne  tone 
I 4 point 


2.  CU 


V 0 Y A G E S 

point  nez  dans  le  pays  , payent  Ie  me- 
ine droit.  Les  Cre'olles  & Ies  femmes  ne 
payent  ritn.  Outre  ce  droit  le  Roi  re - 
qoit  encore  quatre  pour  cent  für  leurs 
marchandifies  qu’on  envoye  en  France. 
Vu  le  petit  nombre  d’efclaves  qui  font 
danscetteColonie,  & Ia  tres-petitequan- 
titd  de  marchandifcs  qu’on  y fabrique  ; 
ce s droits  ne  produifent  qu’environ 
vingtmillelivres  paran.  Celafuffirpour 
faire  voir  que  cette  Colonie  a jul- 
qu’ä  pr^fent  ä Charge  au  Roi  ; mais  les 
moyens  qu’on  a touchez  ci  - devant , de 
l’augmenter  tr&s-confiderablement  , & 
de  la  faire  aller  de  pair  avec  les  ineil- 
leures  de  edles  qui  lont  ä S.  Domingue 
& aux  Illes  du  Vent,  donnent  lieu  d’ef- 
perer  , ou  plutöc  d’ctre  aflfurd  que  le 
Roi  en  tireradanslafuite  bien  au  delä  des 
ddpeniesqu’il  eft  oblige  d’y  faire  pour  la 
maintenir. 

Outre  les  Crdolles  & les  gens  (auvages 
des  deux  fdxes  qui  font  dxempts.  Sa  Ma- 
jefiea  eu  la  bonte  d’accorder  un  nombre 
d’dxemptions  ä tous  fcs  OfRciers  d’dpde 
& de  robe  pour  leurs  elclaves. 

Le  Lieutenant  de  Roi  enadix-huit , le 
Jvlajor  douze  , les  Capitaines  douze , les 
Lieutcnans  huit , les  Enfeignes  fix  , les 
Sergens  quatre. 

Tous  lesOfliders  de  milice  fonttraitez 
für  le  meme  pied. 

Les  Confeillers  au  Confeil  fup^rieur 
Qnt  douze  elclaves  dxempts.  Le  Procu- 
re ur 


a t 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  tot 

reur  General  douze,  le  Greffier  huit , le 
Jnge  ordinaire  douze  , le  Procureur  du 
Koi  huit,  le  Greflier  fix. 

Les  Curez  & ceuxquipeuvent  prouver 
leur  noblefle  ont  auffi  l’exemption  de  capi- 
tation  pour  douze  deleurselclaves. 

Tous  les  vaiffeaux  qui  vienncntmouil- 
ler  au  porc  de  Cayenne  lont  obligez  de 
payer  chacun  trente-lept  livres  dix  iols 
pour  Pencrage.  Ce  droit  fe  percevoic 
autrefois  pour  M.  PAmiral.  Le  Roi  Pa 
r^üni  ä fon  Domaine  , depuis  Pann£e 
1/22. 

II  faut  ä pr^fent  parier  plus  ample* 
ment  des  produ&ions  du  pa'is  , & du 
commerce  qu’on  y fait,  &qu’onypour- 
roit  faire. 


CHAP1TRE  VII. 

Du  commerce  & des  manufattures  de 
Cayenne. 

LA  rarete  des  ISVgres  efclaves , & le 
prix  exorbitant  auquel  la  Compa- 
gnie les  a port£ , ont  et£  caufe  que  les 
habitans  des  Ifles  du  Vent  ont  eu  re- 
cours  aux  dtrangers , pour  avoir  des  ef- 
claves. Ils  ont  trouve  leur  compte  dans 
ce  commerce  parce  qu’ils  ont  commu- 
n£mcnt  pour  cent  £cus  , ce  qui  leur 
ceütc  jUi'qu’ä  douze  eens  francs  de  la 
Co/npagnie.  Mais  de  quelque  maniere 
I 5 qu’ils 


1CZ  V O Y A G £ S 

qu’ils  les  payent , foit  cn  argent , foit 
en  marchandiies  provenant  du  crü  de 
leurs  habitations,  c’eft  toujours  uncrcs- 
grand  pr^judice  pour  le  Roi  & pour 
l’Etat.  Premierement,  parce  que  les  ef- 
peces  qui  fortent  du  Royaume  , ou  de 
quelqu’une  de  les  parties  par  cette  voye, 
n’y  rentrent  plus  > & en  caufent  ainfi  la 
rarete.  On  ne  fqauroit  cependantjamais 
en  trop  avoir  , ~ puifque  i’argent  eft  le 
nerf  de  l’Etac , fans  lcquel  il  ne  peilt  fe 
foutenir  en  paix  ou  en  guerre.  En  fe~ 
cond  lieu  , li  on  paye  ce  qu’on  prend 
des  dtrangers  en  marchandiies  , comme 
fucre,  cotton,  roucou , indigo  , cacao, 
bois  de  teinture  , tabac , caffc  6c  autres 
chofes  du  crudu  pays  5 on  prive  le  Soi 
des  droits  d’entrde  & de  fortie  qui  lui 
font  dus  en  France  , ou  für  les  lieux. 
Troiiiemement  on  foit  un  tort  confidera- 
ble  au  commerce  , que  l’on  prive  par 
lä  du  ddbouchement  de  fes  marchandiies. 
On  ruine  abfolument  la  marine  qui  eft 
ii  ndcefiaire  au  Royaume  : car  des  que 
les  Colonies>  fe  palferont  des  marchan- 
diles  qui  leur  vicnnent  de  France  , par- 
ce qu’elles  s’en  fourniflent  chez  les  etran- 
gers  i les  Ndgocians  Franqois  ne  pour- 
ront  plus  mettre  de  na  vires  ddiors  ; les 
ouvriers  de  navire  les  matelots  iront 
chercher  dePemploi  chez  les  ctrangers* 
la  marine  qui  a tant  coutd  de  peincs  U 
de  ddpenfes  pour  la  mettre  für  pied  , 
tfaneancira.  5 &.dans  le  cas  d’une  guerre 

avec 


ülN  Guinea  et  a Cayenne.'  aöj 

avec  les  puiflances  maritimes  , les  Cötes 
du  ltoyaume  i'eront  expofdes  ä leurs 
violences  6c  ä leurs  piilages  ; les  Colo- 
nies  memes  s’en  reffentiront  les  prdmid- 
res.  Lesecrangersenconnoitront  Ia  foi- 
bl  eile  , 6c  les  lieux  propres  ä y faire  des 
deicentes  5 en  ceffant  d’y  porter  les 
chofes  n6ceffaires  ä la  vie,  ils  les  rddui- 
ront  aux  derni6res  extrdmitez  , & ils 
n’auront  qu’ä  fe  prdfenter  pour  s’en 
rendre  lesmaitres.  Ces  raifons  devroienc 
it re  toujours  pr6fentes  aux  habitans  , 6e 
les  obliger  de  regarder  comme  leurs 
ennemis  irreconciliables  les  dtrangers  , 
tels  qu’ils  puiflent  £tre  , & pour  leur 

propre  avantage  n’avoir  jamais  de  com- 
merce avec  eux.  C’eft  a leurs  Pafteurs  a 
leur  faire  voir  le  tort  qu’ils  font  ä leurs 
conlcienees  , en  contrevenant  aux  loix 
de  leur  Prince  naturd,  6c  les  faire  fou- 
venir  que  les  Rois  ont  droit  d’etablir 
des  loix  , Öi  que  c’eft  s’cn  prendre  ä 
Dieu  m£me,  que  de  d^fobd’ir  ä fon  Roi. 
Je  fuis  perluade  que  les  Pafteurs  n’y 
manquenc  pas  : mais  les  habitans  ne  les 
6coutenc  gu£re  , & un  leger  avantage 
prüfen t qui  les  flatte  , les  expole  ä un 
infinit^  d’inconveniens , pourcette  vie  6c 
pour  l’autre. 

II  eft  certain  que  ia  Colonie  deCayen-» 
ne  a plus  befoin  d’efdaves  , toute  Pro- 
portion gard6e,  que  edles  des  Ifies  du 
Vcnt  6c  "de  S.  Domingue  5 parce  que 
les  terrains  ddrichez  nt  font  point  per- 
I 6 manensp; 


204  V 0 y A G E s 

manens,  du  moins  dnns  rille  & Ie  long 
des  rivngcs  de  la  mcr  & des  rividres.  11 
faut  recommcncer  au  moins  tous  iescinq 
ans  ä faire  denouveaux  ddfrichez,  & de 
rouveaux  abbatis  de  bois.  Ces  ddfri- 
ehemens  donnent  beaucoup  de  peine  ; ä 
moins  d’avoir  beaucoup d’elclaves  lurnu- 
mdraires,  il  faut  abandonner  les  travaux 
courans  de  la  fucrerie  6c  des  autres  ma- 
nufadures.  Ces  nouvelles  terres  pro- 
duifenc  des  exhalaifons  tres  • mauvailes  , 
fources  d’une  infinite  de  maladies  qui 
emportcnt  bien  des  efclaves  £:  tres-lbu- 
vent  leurs  inaitres  , dont  le  temperam- 
ment  n’cft  jamais  fi  fort  que  celui  des 
Ncgres  : au  lieu  que  dans  les  Illes  du 
Vene  les  ddfrichez  durent  tonjours  , & 
que  fi  1 cs  terres  ä force  de  produire  de- 
viennent  trop  maigres  , on  en  eft  quitte 
pour  replanter  les  Cannes,  tous  les  deux 
ou  trois  ans  ; ce  qui  n’eft  pas  un  travail 
ä comparer  avec  celui  d’abbatre  des  fo- 
rets , de  brüler  les  arbres  abbatus  , d’y 
planter  des  Cannes  , &c  d’attendre  quinze 
ou  dix-huitmois,  avant qu’el les  foient  en 
point  de  maturitd  neceflaire  pourentirer 
du  ( iicre. 

Ajoutez  a cela  que  le  terrain  nouvel- 
lement  ddfriche  , dtant  naturellement 
gras  & humide  , 6c  fa  fituation  le  ren- 
dant  encore  aqueux  , les  Cannes  qu’il 
produitibnt  ä la  vdrit£  grofles , grandes, 
pleines  de  fuc  $ mais  ce  fuc  eil  gras  6c 
aqueux  : il  eft  par  conßquent  plus  lor ^ 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  20? 

fr  cuire  , plus  difiicile  a purifier  ; de 
forte  qu'ii  faudra  abbattre  6c  mettre  au 
moulin  plus  de  Cannes,  purifier  6c  cuire 
plus  de  jus  ou  de  fuc  pour  faire  une  ba- 
rique  de  lucrc,  qu’il  n’en  faut  ä la  Mar- 
tinique pour  en  faire  quatre.  D’oüil  re- 
fiilte , 6c  c’eft  un  faitconftant,  qu’onfaic 
plus  de  fucre  a la  Martinique  avec  qua- 
raute  Negres,  qu’onn’en  fait  ä Cayenne 
avcc  Cent. 

Le  fucre  de  Cayenne  a naturellement 
une  odeur  de  violcte  tres-agreable  ; il 
eft  aftez  blanc,  c’eft-ä-dire  , qu’ii  a une 
blancheur  pale  , 6c  n’a  jamais  un  grain 
ferme  6c  dclatant  comme  celui  de  la 
Martinique.  Les  habitans  de  Cayenne 
coupent  leurs  formes  en  trois  : le  bout 
ou  la  tete  eft  noirätre  ou  jaunätre  ; ce 
n’cft  que  du  fucre  brut  ou  moicouade. 
Le  milieu  eft  un  peu  plus  blanc  : on  le 
peut  comparer  aux  fucrcs  terres  m£- 
diocres  de  la  Martinique.  Le  fond  eft 
blanc  6c  fe  peut  appeiler  de  beau  fucre. 
II  lui  manque  pourtant  encore  une  cho* 
fe  eflentielle  , c’eft  de  n’etre  pas  bien 
l'6chc.  II  feroit  facile  aux  habitans  de 
corriger  ce  deffaut , ils  n’auroient  qu’ä 
le  faire  lecher  dans  de  bonnes  etuves  : 
dies  font  für  le  fucre  tout  un  autre  ef- 
fet  que  de  le  i&her  au  Soleil , comme 
ils  011t  faic  jufqu’ä  pr^fent.  Le  fucre f£- 
che  au  Sokil  eft  toujours  plus  fufeep- 
tible  d’humiditd  , que  celui  qui  a ct 6 
bien  leche  dans  une  bonne  etuve-  JL’ar- 
l z deur 


Vo6  V O V A G ' E 8 

deur  du  fcu  !e  pdnetre  entidrement  ; de 
imnidre  qu’i!  n’y  reile  pas  le  moindre 
veilige  d’humidite.  Audi  quand  on  le 
pile  pour  le  mettre  dans  les  futaiiies  , il 
en  fort  une  pouffidre  qui  marque  fon  en- 
ticrefdchereffe,  &qui  le  rend  touc  ä-fait 
infufcepcible  de  l’humiditd , ä moins  qu’el- 
le  ne  foit  extreme. 

Les  habitans  de  la  grande  terre  de  la 
Guadeloupe,  (c’eft  ainfi  qu’on  appelle 
la  plus  grande  partie  de  la  Guadeloupe) 
avoienc  des  peines  infinies  ä faire  du  fu- 
cre  qui  fut  bien  blanc  6c  bien  ferme. 
Celui  qui  fortoic  de  chez  eux  blanc  & 
brut  ecoit  cendreux  , d’un  blanc  päle  > 
fon  grain  n’dtoit  ni  ferme  , ni  dclatanr. 
Ces  deffauts  venoienc  de  ce  que  leurs 
terres  etoient  trop  nouvelies  6c  trop 
graffes.  Ces  terres  fe  font  amaigries 
ä force  de  fervir  : la  grailTe  a^dif- 
paru  , 6c  ils  font  ä prelent  du  fucre 
qui  a toutes  les  qualitez  qui  le  peuvent 
faire  eftimer.  11  en  fera  de  meine  ä Ca-  - 
yenne  , fi  au  lieu  de  faire  fi  fouvent  , 
comme  ils  font , de  nouveaux  abbatis  , 
& de  nouvelies  plantations  de  Cannes 
dans  des  terres  neuves,  grafles  &aqueu- 
fes  ils  prennent  le  parti  "d’imiter  les  ha- 
bitans de  la  Guadeloupe  , & de  faire 
fervir  long-tems  leurs  terres.  11  eil  vrai  que 
les  terres  legeres  6c  fpongieules  ne  peu- 
vent pas  nourrir  bien  des  anndes  de  fui- 
te  les  Touches  des  Cannes  : le  remdde  oft 
aifö  : jltfyi  qu’ä  ks  rep  lauter  tous  les 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  207 

deux  ans  & meme  tous  les  ans.  C’eft  un 
travaii  donc  o n eft  dxempc  dans  les  bon- 
nes  terrcs  qui  onc  de  la  profondeur  ; 
mais  ce  travaii  eft  bien  rnoins  confidd- 
rabie  que  celui  d’abbattre  des  forets  , 
& de  changcr  continuellement  fes  plan- 
tations. 

j’ai  parld  (i  amplement  du  fucre  dans 
le  troifidme  tome  de  mon  voyage  , aux 
Ifles  de  i’Amdrique  , que  je  prie  Md'- 
fieurs  de  Cayenne  de  m’dxempter  de 
leur  en  dire  davantage  fur  cette  matid- 
re.  Un  avantageconliderablequ’iis  trou- 
veront  en  fuivant  le  confeil  que  je  leur 
donne  , c’eft  que  les  Cannes  fe  trou* 
vant  toujours  a la  m8me  diftance  de 
leurs  moulins  , iis  ne  feronc  point  ex- 
polez  ä la  difficultc  de  les  aller  chercher 
ii  loin.  On  die  qu’ils  ont  quelquefois 
deux  mille  pas  a faire  , & dans  la  fuite 
ils  en  auront  bien  davantage.  Inconvd- 
nient  tres-grand  qui  les  obüge  de  quit- 
ter  leur  travaii  aux  prdmieres  pluyes  ? 
qui  rompent  les  chemins  , & qui  les 
conlume  en  frais  de  chevaux  & decha- 
rares. 

On  avoit  fouhaitc  que  je  mifle  ici  en 
abrdgd  le  traite  du  fucre  que  j’ai  donnd 
dans  le  troifieme  tome  de  mon  voyage  , 
aux  Ifles  de  rAmdrique,  mais  j’ai  cru 
nTen  pouvoir  difpenfer  , parce  que  cet- 
te  matiere  ne  peuc  6tre  traitde  en  abrd^ 
ge  , eile  veut  etre  eclaircie  dans  tous 
iws  points.  Le  traitd  que  j’en  ai  donnd 


lo3  V O Y A GES 

a plu  ä bien  du  monde,  & il  peut-etrfc 
entre  les  mains  de  tout  le  monde,  puif- 
qu’on  en  a t\v6  deux  raille  exemplaircs 
ä Paris  & dcux  mille  en  Hollandes  mais 
je  ne  dois  pas  refufer  de  faire  part  au 
public  des  nouvelles  lumieres  que  je 
viens  de  recevoir  für  la  fabrique  des- 
nouveaux  fourneaux  dont  en  le  fert  ä 
prefent  aux  Illes.  Hs  font  d’une  com- 
modite  infinie  , ils  confomment  tres  peu 
de  bois  & dchauffent  en  perfeclion.  On 
lesappelle  fourneaux  ä l’Angloife,  par- 
ce  que  c’eft  aux  Anglois  ä qui  onendoic 
Pinvention. 

En  voici  le  plan , la  coupe  & l’dlcva- 
tion  pour  une  fucrerie  ä cinq  chaudie- 
res. 

On  fuppofe  ici  une  fucrerie  ä l’ordi- 
naire  , dans  le  gros  mur  de  laquelie  au 
lieu  de  percer  des  ouvertures  pour  les 
cinq  fourneaux,  il  n’y  a queleleul four- 
neau  de  la  batcerie  qui  aic  une  bouche 
d’environ  dix-huit  pouces  delargeur  ,fur 
vingt  de  hauteur.  C’eft  par  ceteul  four- 
neau  que  toucesies  autreschaudieres  font 
dchaurF^es , par  le  moyen  d’un  conduit 
qui  entrant  dans  le  fourneau  de  cha- 
que  chaudiere  , & communiquant  de 
l’une  ä l’autre  , fe  termine  ä une  che- 
minde  qui  eft  en  dehors  dans  i’appentis 
des  fourneaux  immediacemenc  apr£s  la 
gründe. 

Le  diametre  des  fourneaux  par  le  bas  de 
la  graade  , de  la  propre , la  leftive  & le 

firop, 


Totti  . 171.  pap.  zo8  ■ 


Lourncjzujc  d ’une  Sitcrerrc  a 1 Tdiipiois  e 


2 . ßouc7ie  du  Cendne, v . 
z.  ßouehe  du  fourneau  . 

de  7a  Hadert  e . 

3 . OuverTures  pen/?'  fr  er 
7es  Cendres  - 

4.  L<z  CTieminee  . 

p . Lbumeau  de  7a  7 ater  re 
avec  ses pri77es . 

6.  LZn/meau  du  Sdop . 

7.  LZjumeau  de  7a  fesszve . 

8 . Lourneau  de  7a  propre . 
p.  Loumeait  de  7aprande . 
20 . Condidtdune  C/uxu  - 

diere  a 7'autre  . 
ji  . lui/au  de  la  CTiemmee  - 
2Z.La  Traterie  . 

23. Le  Strop . 

2+ . La  Lessive  . 

25.  La  propre  . 
ad.  La  a rar  de  ■ 

o 

2j.ßac  pour  recevozr  7e 
Vesou  . 

28.  Goi/riere  <pd i'ondidt~ 
7e  J'esou  du  ^ TIou7in 
au  7>ae  • 


Tchetle  de  4 o . pieds 


5 20 


25 


4° 


£m  Guine’e  et  a Cayenne,  209 

firop , doit  6tre  le  meme  que  le  diam^tre 
par  le  haut  de  chacune  de  ces  ehaudid- 
res,  & quoique  la  batte rie  ioit  la  plus 
petite  de  ces  cinq  chaudi^rcs , le  diame- 
tre  de  fon  fouriicau  par  le  bas , doit  ötre 
plus  grand  que  ctlui  de  lagrande,  & fix 
pouces  plus  bas  que  les  fourneaux  des 
quatre  autres  chaudi^res  qui  font  de  ni- 
veau  , & fans  bonets,  ni  grilles.  11  ne 
doit  avoir  ä chaque  fourneau  de  ces  qua- 
tre chaudi<5rcs  qu’une  ouverture  d’envi- 
ron  un  pied  en  quarrt  qui  fert  feulemenc 
a tirer  les  cendres  que  la  violence  de  la 
flamme  y porte. 

Ces  ouvertures  doivent  etre  £xa<fte- 
ment  bouchees  avec  des  pierres  & de  la 
terre  grafte  , lofqu’örr  mcc  le  feu  au 
fourneau  de  la  batterie,  de  mani£re  que 
rair  n’y  puiiTe  entrer  , ni  la  flamme  en 
fortir  de  quclque  faqon  que  ce  puifle 
etre. 

L/ouverture  qui  eft  au  defious  du 
fourneau  de  la  batcerie  , efl  le  cendrier 
oü  tombent  les  cendres  qui  paffem  en- 
tre  la  diftance  des  grilles  dudic  four- 
neau. 

II  eft  ä r£marquer  que  le  conduit  qui 
communique  d’yne  chaudiere  ä l’autre  , 
ayanc  vingc  pouces  de  large  älabatterie, 
va  toujours  en  diminuant  jufqu’aprcz  la 
grande , oü  commence  le  tuyau  de  la 
chcmindc  qui  eft  de  quatorze  pouces 
für  route  la  hauteur  , de  maniere  que 
la  flamme  que  l’air  de  la  cheminee  atti- 

re 


HO  V O y A G E s 

re  avec  violence,  s’dleve  par  delTus,  & 
dtant  ainfi  rellerrde  , eile  a le  tems  de 
fejourner  fous  chaque  chaudidre,  & de 
les  faire  bouillir  aulli  bien  que  fi  on  fai- 
foit  du  feu  fous  chacune  d’eiles  en  par- 
ticulier  , comme  on  faifoic  ancienne^ 
ment. 

Ii  y a au  bas  de  la  cheminde  une  oa- 
verture  de  huit  ä neuf  pooces  cn  quar- 
rt , qui  fert  auffi  ä tirer  les  cendres,  ei- 
le doit  dtre  auffi  dxa&ement  bouchdeque 
les  autres  cendriers  , avant  qu’on  allume 
le  feu  dans  le  fourneau  : car  tous  les 
dvans  par  lcfquels  Fair  neut  entrer  font 
entidremcnt  contraires  ä cette  efpdce  de 
foumeaux. 

La  maffonncrie  qui  eft  depuis  le  rez 
de  chauflde  jufqu’au  eendrier  de  la  che** 
minde  qui  a huit  ä neuf  pouccs  enquar- 
rd,  efl:  une  maffe  qui  fert  ä foutenirladi- 
te  chemindc,  qui  doit  dtreplus  oumoins 
dlevde  felon  qu’etfe  a plus  ou  moins  de 
chaudidrcs.  Cell  ä dire  qu’une  cheminde 
qui  fert  ä cinq  chaudieres , doit  avoir  vingt- 
trois  ä vingt  quatre  pieds  d’elevation,  & 
une  qui  ne  ferviroit  qu’ä  quatre  chaudid- 
res,  (eulement  dix- neuf  ä vingt  pieds  d’dld* 
vation. 

Toutes  les  proportions  ndanmoins  des 
arcades  , des  conduits  , des  diamdtres 
des  fourncaux,  dela  diftanced’unechau- 
didre  ä l’autre  & la  hnuteur  de  la  che- 
minec  dependent  entiereinent  du  nom- 
bre  des  chaudieres  &de  leurs  diametres. 

C’eft 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  zu 

C’eft  en  quoi  confifte  l’habilitc  du  maf- 
fon. 

Dans  les  fucreries  qui  n’ontqne  quatre  ou 
cinq  chaudieres , lefourneaudela  batterie 
oulefaiclefeu  uniquement  doic  etre  a un 
bout  & la  cheminee  doit  etre  indifpcnfa- 
blement  au  bout  oppofd. 

Dans  lcs  iucreriesoü  Ton  peut  inettre 
dix  chaudieres  qui  compofent  deux  e* 
quipages  dans  un  mSme  fucrerie.  On 
faitau  milieu  dans  l’appentis  des  fourneaux 
& touchanc  la  muraille;  une  cheminee  ä 
a deux  tuyaux  de  meme  hauteur  chaque 
tuyau  parce  que  chacun  d’eux  fertpour 
cinq  chaudieres. 

Cela  eft  tres  utile  & ti  es  commode 
parce  qu’on  peut  faire  marcher  les  deux 
equipages  ä ia  foisenn’echauffant  que  les 
deux  bouts  ou  les  deux  batteries  font 
placees.  Mais  il  faut  pour  cela  que  le 
moulin  fouroille  allez  de  refou  ou  de  jus 
de  Cannes.  Cela  n’elt  pas  diflicile  lorf- 
qu’on  a un  moulin  ä eau , & que  I’eau 
ni  manque  pas , avec  un  nombre  fuffifanc 
d’elclaves. 

Un  fucrerie  ä dix  chaudieres  a en- 
core  un  avantage  , c’efl  qu’un  des  cqui- 
pages  venanc  ä manquer  , on  peut  faire 
travaillcr  l’autre,  en  paflant  le  feudel’un 
ä l’autre. 

II  y a des  fucreries  oül’on  ne  peut  rnon- 
ter  que  neuf  chaudieres  , ce  qui  compo- 
le  deux  equipages,  l’un  de  cinq  & l’au- 
tre  de  quatre  chaudieres.  Toute  la  dif- 
ferent 


112  VOYAGES 

fbrence  de  Ia  conft  ruftion  de  ees  fourncaux 
confiile  dans  la  chcmin^e  qui  ne  peut  pas 
fe  trouver  juftement  au  milieu  , tnaisqui 
doit  6tre  entre  les  deux  cquipages , 6c 
avoir  un  double  tuyau  , donc  celui  qui 
repond  aux  quatre  chaudi^res , ne  doic 
avoir  que  la  hauteur  quenousavonsmar- 
qudeci-devant. 

Je  doute  que  les  Sucriers  de  Cayen- 
ne , en  faveur  defquels  je  joins  ici  ce 
memoire  important,  en  faüent  un  grand 
ußge  , eux  qui  onc  pris  l’habituue  de 
changer  li  fouvent  leurs  dtablifle- 
mens.  IIs  devroient  pourtant  avoir 
ouvert  les  yeux  depuis  le  tems  qu’il  y 
a qu’ils  travaillent  , & avoir  remarque 
que  les  terres  neuves  & grafles,  les  ter- 
rains  aquatiques  ne  prouuifenc  que  des 
Cannes  grolles  ä la  vdritd , mais  pleines- 
d’un  fuc  aqueux,  gras,  indigefte,  dans 
lequel  le  grain  qui  forme  le  fucre  efl: 
comme  noyd  , dgar£  & perdu  , qu’il 
faut  des  tems  inrniis  pour  le  rdünir  & 
pour  le  euire  , 6i  qu’aprez  bien  des  pei- 
nes , on  ne  fait  encore  qu’un  fucre  gras 
cendreux,  fans  grain  & fans  fermetd.  Je 
les  exhorte  donc  pour  leur  avantage  a 
quitter  leur  ancienne  mani£re  & ä uon- 
ncr  la  preference  aux  terres  qui  ont  de- 
ja  b^aucoup  iervi.  Ils  en  feront  quittes 
cn  replantant  leurs  Cannes  tous  les  deux 
ans,  & quand  il  le  faudroit  faire  tous  les 
ans , comme  les  Anglois  le  pratiquent  dans 
la  plus  grande  partie  de  leurs  Ifles,  6c 

comme 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  213 

comme  1 es  Frangois  le  fonc  en  bien  des 
quartiers  de  la  Martinique  & de  la  Gua- 
deloupe. Ils  y trouveront  bien  moins 
de  peine  qu’ä  d£fricher  tous  les  cinq  ans 
de  nouveaux  cerrains  & ä tranfporter  leurs 
£tabliflemens. 

II  eft  vrai  qu’ils  auront  des  Cannes 
d’une  moindregroffeur  & longueur,  mais 
ces  petites  Cannes  {cront  pleines  de  fucre 
vfun  bout  ä i’autre.  Elles  en  regorge- 
ront  pour  ainfi  dire,  a un  point  qu’il  fau- 
dra  rnettre  de  l’eau  dans  leurs  chaudidres, 
pour  avoir  le  tems  de  puriner  le  lirop 
avant  qu’il  (öitcuit.  Ils  verront  la  difFd- 
rence  de  leurs  fucres  & par  la  beaute,  Ic 
grain  , la  pr<f'änteur  6c  la  durete,  6c  par 
la  quantitd  qu’ils  en  tireront , 6c  la  faci- 
lit£  de  le  faire. 

Qu’ils  dxaminent  donc  les  peines  &c  les 
depenfes  qu’il  y a ä fuivre  leur  ancienne 
nianidre  & ceile  dercplanter  leurs  Cannes  9 
6:  ils  couviendront  qu’ils  ont  dte  jufqu’ä 
prcfent  dans  Perreur. 

Pour  lerefte  de  la  fabrique des  fucres, 
je  les  renvoye  a l’ample  traite  quej’aifait 
für  cette  mati£re  dans  lequelje  ne  crois 
pas  avoir  rien  obmis  de  ce  qui  peut  etre 
utile  on  ncceßaire  ä cette  importante 
manufaäure. 

Le  roucou  eft  la  feconde  marchandi- 
fe  de  la  Colonie  de  Cayenne.  J’ai 
parle  de  cette  teinture  dans  mon  voyage 
des  Alles.  Les  habitans  de  Cayenne  pref- 
fent  & batcenc  julqu’ä  trois  fois  leurs 

grain- 


214  V O T A G E S 

graines  : c’eft  pour  en  tirer  davantagc. 

Il  s’agit  de  fqavoir  fi  leur  roucou  dl 
aufli  beau  que  celui  donc  los  graines 
n’ont  6t€  pilees  qu’une  ou  deux  fois:  j'ai 
de  la  peine  ä le  croire.  Lacouleurde  ce 
faux  rouge  confifte  dans  une  pelliculle 
extrememcnc  ddicate  qui  couvre  la 
graine  blanche  qui  remplic  le  calice  de 
la  fleur.  Cette  excellive  trituration  ne 
peut  lervir  qu’ä  brifer  cette  graine  inu- 
tile,  & a en  dever  des  parties  qui  fejoi- 
gnent  ä cellesde  hpellicule  rouge  s mais 
ces  parties  qui  font  blanches  ne  peu- 
vent  augmenter  la  couleur  rouge  ti’oü 
je  crois  pouvoir  conclure  que  le  roucou 
de  Cayenne  ne  doir  poinc  etre  aufli  rou^ 
ge  & aufli  bon  que  celui  des  Ifles  du 
Vene 

Celui  des  Caraibes  qui  ne  pilent  point 
du  tout  leurs  graines,  6c  dont  ils  n’en- 
l£vent  les  pellicules  qu’en  les  frottant 
dans  leurs  mains  avec  de  l’huile  , dl  in- 
finiment  plus  beau  & d’un  ruuge  plus 
vif.  il  dl  vrai  qu’un  habitant  n’y  trou- 
veroit  pas  fon  compte  de  le  faire  en  cet- 
te manide  , ä moins  qu’il  ne  le  vendit 
neuf  ou  dix  francs  la  livre.  Mais  il  faut 
conclure  de  la  que  plus  les  graines  font 
dcraldes,  moins  le  roucou  eil  rouge  6c 
vif. 

Il  n’y  a dans  toutelacolonie de  Gayen* 
neque  20  lucrcries,  8 6 roucouries,  une 
feuie  indigoterie  6c  6 grandes  cafFeteries. 
Qu’on  juge  par  lä  combien  le  commerce 

de 


EN  GüINE’E  ET  A.  CaYENNS.  21? 

de  ce  pais  eft  peu  de  chofe  , & ce  qu’il 
peuc  produire  pour  l’Etat,  quand  il  eft 
partagd  auec  les  dcrangers. 

Depuis  quelques  anndes  on  s’eft  avi- 
ä Cayenne  auili  bien  qu’aux  lües  du 
Vent , d’avoir  befoin  de  chevaux  & de 
les  tirer  des  Angiois : c’eft  une  mauvaile 
oeconomie  , ä Cayenne  fur-couc.  Pour- 
quoi  n’y  en  pas  Clever  ? Les  terres  qui 
ne  lonc  plus  propres  aux  Cannes  ä fucre 
fonc  tres  - propres  ä faire  des  prairies  ou 
favannes  , oü  l’on  peuc  avoir  des  haras, 
& comme  on  prdtend  que  les  m8mes 
terres  ne  font  bonnes  pour  les  Cannes 
que  pendant  cinq  ans,  il  doit  y avoir 
des  favannes  de  refte  pour  dlever  plus 
de  chevaux  qu’il  n’en  fauc  pour  tour- 
ner  les  mouüns  & fervir  aux  voitutes. 
On  doit  dire  que  la  m3me  commoditd 
ne  fe  trouve  pas  aux  Iiles  du  Vent  , 
parce  qu’£tant  extraordinairement  peu- 
plees,  les  terres  y font  tr^s- rares  & 
tr£s-cheres,  & on  n’a  garde  de  les  aban- 
donner  en  favannes,  quand  on  peuc  les 
employer  ä quelque  chofe  de  meilicur. 
Cette  n£ccflit<5  n’y  dcoic  point  il  y a 
vingc  ans : ccus  les  habitans  en^levoient 
chez  eux.  j’y  ai  demeurd  pres  de  qua- 
torze  ans  , & je  n’ai  poinc  vu  que  m8- 
me  pendant  la  paix,  on  ait  fong£  de  re- 
courir  aux  Angiois  pour  avoir  des  che- 
vaux. lis  y font  encore  moins  ndeeflai- 
res  ä pr£fent , puifqu’on  a faic  un  tres- 
gvand  nonibre  de  moulins  a eaux  , & 

que 


ll6 


V O Y A G E $ 


que  les  charrettes  ou  cabroum  ne  Tont 
tir£s  que  par  des  bceufs.  Audi  les  Di* 
refleurs  de  la  chambre  du  commerce 
fe  plaignent  bien  haut  , & foutiennent 
par  de  vives  raifons  que  ce  befoin  de 
chcvaux  n’eft  qu’un  prdeexte  pour  avoir 
un  commerce  ouverc  avec  les  dtrangers 
& fe  pourvoir  chez  eux  de  viandes^  & 
de  poifTons  (al£s  , de  farines  , de  fer- 
remens,  d' Stoffes,  de  chapeaux  &gen£* 
ralement  de  tout  ce  qui  entre  dans  le 
commerce  que  la  France  peut  faire  avec 
les  colonies  : ce  qui  ruine  abfolumenc 
le  commerce  & la  navigation  des  Sujets 
du  Roi.  Je  ne  fuis  pas  payd  pour  ap- 
puyer  leurs  raifons  ; mais  je  dois  dire 
avec  les  habitans  de  Cayenne  & des 
Illes  que  les  marchands  Francois  les 
Jaitfent  tres  fouvent  & expres  nianquer 
des  chofcs  n£ce(Iaires  ä la  vie , afin  de 
les  leur  vendre  ä un  prixexceflif,  quand 
ils  jugent  ä propos  de  leur  en  apporter; 
ce  qu’ils  font  en  fi  petite  quantic£  & 
de  fj  mauvaife  qualit<£,  qu’ils  les  rgdui- 
fent  ä etre  toujours  dans  une  difette  ex* 
treme. 

Oh  die  de  plus  ä Cayenne  que  ce 
qu’on  tire  des  ecrangers  , ne  fe  paye 
qu’en  firops  ou  melaces  , qui  n’&ant 
d’aucun  ufage  en  France , retomberoient 
en  pure  perte  aux  habitans  , s’ils  n’a- 
voient  ce  debouche.  Je  f§ai  qu’on  peut 
eniployer  les  firops  ä faire  de  cette  ef 
p£ce  d’eau  de  yic  , qu’on  appelie  aux 


en  Gujne’e  et  a Cayenne,  try 

lfles  Guildine  ou  TaiTia  5 mais  cette  eau 
de  vie  deviendroit  encore  inucile  aax 
habitans  par  la  grandc  quantitd  qui  s’ea 
feroit,  donc  on  ne  pourroic  pas  trou- 
ver  la  vente  ni  chez  les  Indiens  , ni  par- 
mi  les  Francois.  II  feroic  donc  ndceilai- 
re  de  leur  permetcre  de  la  vendre  aux 
dcrangers:  mais  ces  etrangers  ne  l’achet- 
teronc  qu’en  marchandifes  & non  en 
argent  comptant ; ainfi  les  marchandifes 
qu’ils  donneronc  en  echange  empeche- 
ront  le  debit  de  ceiles  de  France  , & 
cet  expedient  ne  fermera  pas  la  bouche, 
des  Directeurs  du  commerce.  D’ailleurs 
on  pourra  toujours  croire  que  les  ha- 
bitans ne  feronc  jamais  aflez  lcrupuleux 
pour  s’en  tenir  au  ddbit  de  leurs  firops 
ou  de  leur  eau  de  vie  dans  le  commer- 
ce qu’il  feront  avec  les  dtrangers  , & 
que  fous  ce  prdtexte  ils  vendront  leurs 
iucres  & leurs  autres  marchandifes.  Le 
plus  court  & l’expddient  le  meilleur 
pour  empdcher  le  commerce  avec  les 
Prangers  , c’eft  de  pourvoir  abondam- 
ment  & meme  furabondamment  les  co- 
lonies  de  tout  ce  dont  elies  ont  befoin  , 
foit  viandes  ou  poiflöns  falds,  toiles,  e- 
tofFes , ferremens , vins  , eaux  de  vie  de 
France,  chapeaux , farines,  efclaves,  & 
que  toutes  ces  marchandifes  ibienc  de 
bonne  qualitd  , vifitdes  avant  d’tkre  ex- 
pofdes  en  vente,  ä un  prix  raifonnaWe* 
& que  les  marchands  Francois  prennenc 
cn  echange  les  denrdes  des  colonies  , 
Tom  III.  K bon- 


21$  VOYAGES 

bonnes,  bien  conditionndes  & vifitecs  , 
ä un  prix  oü  les  vendeurs  6:  les  achet- 
teurs  trouvent  dgalement  leur  compte. 
En  voilä  allez  für  cette  mattere. 

Le  fucre  & Ie  roucou  font  donc  les 
deux  feules  marchandifes  qu’on  a tire 
julqu’ä  prdfent  de  Cayenne.  Le  habi- 
tans  onc  ndgiige  la  culture  de  l’indigo  ; 
puifqu’il  n’y  a qu’une  fcule  indigoterie 
dans  cette  colonie.  Je  n’cn  vois  pas 
bien  la  raifon:  car  Icurs  terres  graffes  & 
humides  y feroient  tres-  propres  , & ce 
feroit  la  prdmiere  chole  ä laquelle  ils 
devroient  les  employer,  apres  qu’ils  les 
ont  ddfrichdes.  Deux  levees  d’indigo 
ddgrailferoient  les  terres  , & les  ren- 
droient  plus  propres  ä porter  des  Can- 
nes ä fucre  , qui  dcant  moins  aqueufes 
& moins  chargdes  de  la  graifle  du  ter- 
rain,  feroient  plus  aifees  ä purifier  & ä 
cuire,  & produiroient  du  fucre  plus  beau 
& plus  ferme. 

On  ne  peut  les  excufer  de  ne  pas  cul- 
tiver  le  cotton  , puifqu’il  y vienc  natu- 
rellement & fans  culture  dans  les  terres 
occupdes  par  les  Indiens:  il  viendroit 
bien  mieux  s’il  dtoit  cultivc.  On  y em- 
ploye  aux  Mes  du  Vent  les  terres  les 
plusufdes,  les  plus  arides,  en  un  mot 
celles  dont  on  ne  fait  plus  que  faire. 
Pourquoi  ndgiiger  une  chole  qui  ne 
coute  prefqu’aucun  entretien  , & dont 
on  peut  tirer  un  profit  d’autant  plus 
confiddrable  , que  le  ddbic  en  eil  ccr- 


EN  Guinea  et  a Cayenne.  219 

tain,  & que  fix  N6gres  fuflifent  pour 
culciver  cent  mille  pieds  de  cottonniers. 
Et  d’ailleurs  quand  on  laifle  croitre  ces 
arbres  ä une  certaine  hauteur,  ils  n’em- 
pechent  pas  i’herbe  de  croitre  , & les 
oefliaux  de  paitre.  Mais  fi  Von  apprd- 
hende  qu’ils  ne  faflent  du  dommage 
aux  arbres  , comme  il  pourroit  airiver 
quand  iis  fonc  bas,  on  peut  planter  du 
manioc  ou  des  patates  entre  leurs  ran* 
g6es  , & profiter  ainfi  de  tout  le  ter- 
rain. 

Voici  encore  une  autre  n^gfigence 
qu’on  ne  peut  pafler  ä ces  habitans  , 
qu’en  faveur  de  leur  indolence  extreme. 
C’eft  de  ne  poinc  cultiver  les  cacaotiers. 
Le  pa'is  y eft  tellement  propre  , qu’on 
a rernarqub  qu’il  y a des  forets  enti^res 
de  ces  arbres  au  Nord  de  la  rivi^re  des 
Amazones.  Ces  arbres  font  naturels  au 
pa is : que  leur  coüteroit-il  d’en  Clever? 
Et  quand  une  fois  cet  arbre  a couvert 
fa  terre  & empechb  par  Ton  ombre  les 
herbes  de  croitre  ä ion  pieds  , quelle 
peine  donne-t-il  autre  que  de  cueillir  fes 
fruits  deux  fois  L’&nnle  ? La  terre  fer- 
me qui  eft  ä leur  difpofition  , leur  of- 
fre  des  terrains  immenfes  pour  planter 
ces  arbres.  Queique  quantite  de  fruits 
qu’ils  en  puilfent  recueillir,  ils  font  as- 
furez  de  les  bien  vendrc  , 6c  ils  doivcnc 
fe  fouvenir  que  ce  qui  fe  confume  par  la 
bouche  , trouve  toujours  un  debouche- 
ujent  heureux. 

K 2 


Ils 


220 


V 0 r A G E S 

IIs  deviendroient  bientöt  riches  : la 
colonie  s’augmenteroit  ä vue  d’oeil  , ii 
le  commerce  y fleurifioic  plus  qu’il  ne 
fait.  II  fleurira  & attirera  des  Marcliands 
& des  marchandifcs  d’Europe  ä Pro- 
portion que  Pon  trouvera  des  marchan- 
uifes  d’Amerique  dans  le  pais.  Mais  la 
colonie  diminuera  toujours  & s’andan- 
tira  ä la  fin , fi  les  habitans  ne  veuient 
pas  forcir  de  la  ldthargie  & de  Pindo- 
Ience  oü  ils  fonc  plongez  depuis  tant 
d’anndes. 

on  cuitiyc  On  cultive  ä Cayenne  avec  fucces  de- 

C^ycmiV  PUI?  1~1Z  es  ar^res  Portent  le 
caffd.  La  colonielde  Cayenne  en  a l’ob- 
ligation  ä M.  De  la  Motte  Aigron  , 
Lieutenant  de  Roi  de  cette  Ifle.  Cet  Of- 
flcier  ayant  dt d envoyd  ä Surinam  co* 
lonie  Ilollandoife  ä quatre-vingt  lieues 
de  Cayenne , pour  y faire  un  traite  pour 
les  foldats  ddlerteurs  des  deux  nations , y 
vic  les  arbres  qui  portent  le  CafFe.  II 
s’informa  de  la  manidre  qu’on  les  culti- 
voit,  il  Papprit  > mais  il  fut  en  m&me 
temps  qu’il  dtoic  defFendu  fous  peine  de 
la  vie  ä tous  les  habitans  de  cette  colo- 
nie d’en  vendre  ou  d’en  donner  un  feul 
grain  aux  dtrangers  , avant  qu’il  eüt  dtd 
paffe  au  four  , afin  d’en  faire  mourir  le 
germe  & empdeher  par  lä  qu’il  für  pro- 
pre ä produire  un  arbre.  11  auroit  dtd 
obligd  de  s’en  retourner  (ans  en  pouvoir 
empörter  avec  lui , s’il  n’avoit  trouvd  le 
nommd  Mourgues  cfdevant  habitant  de 

Cayen- 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  zu 

Cayenne  , qui  s’dtoient  retirc  pour  quel- 
ques raitons  chez  les  Hollandois.  II  lui 
parla , l’exhorta  ä revenir  , & pour  l’y 
engager , il  lui  promit  l’oeconomat  de  fou 
habitation,  pourvu  qu’il  lui  fit  avoir  feu- 
lement  une  livre  de  cafFc  en  cofles  qui 
n’eufTent  pas  dte  mifes.au  four. 

Malgrd  le  rifque  qu’il  y avoit  pour 
Mourgues,  s’il  avoit  et£  decouvert  , le 
plaifir  de  rctourner  parmi  les  Compatrio- 
tes , & i’etabliflement  qu’on  lui  promct- 
toit , le  firent  refoudre  äcontenter  M.  De 
la  Motte  Aigron.  II  lui  fit  trouver  une 
livre  de  cafie  en  cofies:  ils  partirent  en- 
femble  fans  que  leurs  cofFres  euflent  dd 
viiltez  , parce  qu’on  n’eut  aucun  loup- 
con  qu’il  y eüc  du  cafFc. 

* Feu  M.  De  la  Motte  Aigron  cn  fit  fe- 
rner mille  ä iz.  cc ns  graines  dans  Ion  ha- 
bitation  & dillribua  le  rede  ä plufieurs 
habitans  qui  les  femcrent  chez  cux.  Ces 
graines  leverent  ä merveilles.  En  moins 
de  trois  ans  les  arbres  rapportdrent  du 
fruit,  de  forte  qu’il  y en  a a prdfent  plus 
de  foixante  mille  pieds  portans,  & on  en 
plante  tous  les  jours.  II  ne  faudroit  que 
cct  arbre  pour  enrichir  cette  colonie,  vu 
la  confommation  qui  fe  fait  de  ce  fruit 
dans  toute  l’Europe. 

II  eft  devenu  tellement  ä la  mode  que 
tout  le  monde  s’en  eft  fait  une  habitude. 
Les  M^decins  l’ont  approuvd  & en  don- 
nent  enx  memes  l’exemple  , il  s’agit  de 
filvoir  a prefent  lcquel  de  tous  les  CafFes 
K 3 dl 


222  V O Y A G E S 

eft  le  meilleur.  La  Compagnie  qui  faic 
un  commerce  confui^rable  ä Moca  , 
& qui  a inr^ret  ä faire  d^bicer  ce- 
lui  de  l’Ifle  Bourbon  6c  de  l’Ifle  Roya- 
le , a faic  des  r£pr£lentations  aufquel- 
les  la  Cour  a eu  £gard  , 6t  le  Caff6 
de  Cayenne  s’eft  trouv£  chargd  de 
vingc  lols  par  livre  pour  les  droits 
d’entr^e  dans  le  Royaume  , ä moins 
que  les  habitans  ne  le  faffent  paffer  en 
Hollande  , dont  on  leur  laifle  la  Über- 
t<5. 

On  me  permettra  de  faire  ici  unc  re- 
fldxion  j fi  le  caffd  de  Cayenne  paffe  en 
Hollande  , voiiä  une  porte  ouverte  au 
commerce  avcc  les  etrangers  : car  les 
Hollandois  qui  ne  cherchent  qu’ä  debi- 
ter  leurs  mnrchandiies  , ne  manqueronc 
pas  d’en  apporter  ä Cayenne , 6c  de  les 
troquer  pour  du  caffe,  6t  comme  iis  onc 
le  talent  de  les  donner  ä beaucoup  meil- 
leur marchd  que  les  Frangois  ,celles  mS- 
mes  qu’ils  onc  achetcdes  en  France  s les 
marchandifes  de  France  n’auronc  point  de 
debic  dans  cette  Ifle , 6t  les  piaintes  des 
Direcleurs  du  commerce  recommence- 
ront  toujours. 

Que  fi  le  caffd  de  Cayenne  eftd’abord 
portd  dans  les  porcs  du  Royaume  & mis 
dans  des  magazins  d’entrepöc  , 6t  enfuice 
envoyd  en  Hollande  , les  frais  en  con- 
fumeronc  tout  le  profit , 6c  les  habitans 
feront  rdduits  ä abandonner  la  culcure 
de  ces  arbres  qui  leur  deYiendroic  inu- 


EN  GülNL’fi  ET  A CAYENNE.  223 

tiie  & mäme  ä Charge.  Ceux  de  la  Mar- 
tinique oü  le  caffd  vient  en  perfe&ion  , 
font  dans  le  m£me  cas  , & tous  feronc 
obligez  de  n’en  cultiver  que  pour  leur  u- 
fage,  ou  pour  en  vendre  quelques  par- 
ties  aux  Vaiffeaux  Franqois  qui  le  fc- 
ront  entrer  en  France  , & qui  le  don- 
ncront  ä meilleur  marchd  que  la  Compa- 
gnie , parce  qu’il  lcur  aura  beaucoup 
nioins  coüte. 

Je  ne  dois  pas  entrer  dans  le  detail 
des  differences  qu’on  precend  qu’il  y a 
cntre  le  caff£  qui  vient  des  coionies 
Frangoifes  de  l’Amdrique  & celui  qui 
vient* d’ Alie  : mais  je  dois  dire  qu’on 
cn  a fair  des  dpreuves  ä Paris  devanc  des 
perfonnes  du  premier  rang  , qui  ont 
conn£  la  preference  ä cdui  de  l’Ameri- 
que.  Quand  nous  fuppoferions  que  cc 
oernier  ne  fuc  pas  meilleur  cn  1 ui- meine 
que  celui  d’Alie  , il  eft  ccrtain  qu’il  doic 
£tre  infiniment  meilleur  par  accidenc  : 
on  le  peut  avoir  plus  frais  & par  confd- 
quenc  cncore  tont  rempli  de  cette  hui- 
le  ou  de  ce  bäume , en  quoi  confiftetout 
ce  qu’on  y remarque  de  meilleur.  Cet- 
te huile  y eft  cn  fi  grande  quantite  qu’on 
la  voit  nagcr  für  la  liqueur  , quand  on 
l’a  verfde  dans  des  taffes.  Son  odeur  eft 
charmante:  les  gens  les  plus  ddiieats  n’y 
trouvent  rien  ä d^firer,  & conviennene 
que  le  fameux  cafFd  ä la  Sultane  , que 
les  Voyageurs  de  Moca  reldvent  fi  fort 
n'a  rien  ou  prefque  rien  au  defius  de  ce- 
K 4 Jui 


%Z4  V O Y A G E S 

lui  de  l’Amdrique.  On  en  peut  avoir  de 
tout  frais  cueuii  d ux  fois  chäque  annee, 
un  mois  ou  fix  lemaines,  ou  tout  au  plus 
deux  mois  apres  qu’il  a dtd  d<£tache  de 
Tarbre;  au  lieu  que  le  plus  rdcent  d’Afie' 
a toujours  prcs  de  deux  ans  avant  d’dtre 
arrivd  aux  ports  de  mer  d’Europe.  Que 
ne  doit-il  point  pcrdre  pendant  ce  long 
terme  & le  long  voyage  qui.  a faic  ? 
D’ailleurs  Ies  frais  de  i’achatfur  les  lieux 
& du  tranfport , font  bien  moins  confi- 
ddrables.  Les  habitans  fe  contenteroienc 
de  le  vendre  dix  fols  la  livre  für  les 
lieux : quand  on  ajoüteroit  cinq  fols  par 
livre  pour  le  fret , la  commiflion  6c  les 
autres  ddpenfes  6c  cinq  fols  pour  Ics 
droits  dentrdc  dans  l’Etat > il  ne  revien- 
droic  qu’ä  vingt  lols  für  les  ports  de 
mer,  & quand  la  voiture  ä Paris  6c  les 
autres  menus  frais  iroient  encore  ä 5 fols, 
toutcela  ne  feroit  que  25  lols,  de  forte 
qu’onpourroit  le  donner  ä quarantefols, 
6c  y faire  un  profit  de  loixante  6c  quinze 
pour  cent  3 ce  qui  eft  un  objet  confidd- 
rable  6c  un  gain  qui  doit  contenter  tout 
marchand  un  peu  raifonnable.  Je  ne  dis 
pas  confcientieux  : car  les  marchands 
ne  font  pas  lufceptibles  de  ce  point  lä  •> 
mais  leur  inedret  qui  eft  la  prdmidre 
regle  de  leur  conduite  , les  y devroit 
faire  penfer  6c  les  perfuader  que  fi  le 
caffd  dtoit  ä quarante  fols,  6c  d’une  aufli 
bonne  qualitd  que  celui  dont  je  parle  . 
tout  le  monde  en  prendroit , on  s’y  ac 

cou 


EN  GüINE’fi  ET  A CAYENNE.  22? 

coutumeroit  , on  s’en  feroit  une  habi- 
tude  & en  peu  de  tems  u ne  n£ceffit£  in- 
difpenfablc. 

Le  caffd  produiroit  encore  une  plus 
grande  confomnration  de  fucre  , 6c  par 
une  fuite  ndceflaire  une  augmentation 
rdelle  6c  confidcrable  des  revenus  du 
Roi,  6c  un  profic  für  & clair  pour  les 
lermiers. 

II  fauc  encore  ajoüter  que  les  perfon- 
nes  ddlicates  auroient  fi Helles  vouloient  , 
du  cuffe  a la  Sultanne  , en  achetrant  le 
caffe  dans  fa  cofle  > puifque  l’excellence 
de  ce  cafFd  confifte  dans  la  pellicule  qui 
enveloppe  ce  qui  fdpare  les  deux  aman- 
des.  ür  cette  pellicule  feroit  entitfre  & 
fans  alteration  ; parce  que  ce  caffe  au* 
roit  etd  peu  de  tems  a venir  en  Europe. 

Cette  confiddration  doit  porter  les  per- 
fonnes  de  bon  goüt  & fur-tout  les  Di- 
mes , ä prendre  la  protection  ducaffdde 
l’Am&ique. 

L'arbre  qui  produit  le  caffdn’efl:  point 
ddlicat  : il  fe  cultive  ie  plus  aifdmera  CuVwrede 
du  monde.  Les  terrains  maigres  doncCi  *' 
on  ne  peuc  plus  rien  tirer,  luilontbons. 

II  y germe,  il  y pouffe  , 6c  produit  un 
arbre  tres-beau.  Les  graines  que  i’on 
veut  ferner  ne  doivent  point  avoir  dt£ 
fdchdes  au  Solei! , encore  moins  au  four, 

Tun  6c  l’autre  feroient  mourir  le  ger- 
me. On  doit  mettre  tremper  les  graines 
ou  töves  dans  l’eau  vingt-quatre  heures 
ayant  de  les  mettre  en  terre.  Cetce  pre- 
K 5 P*- 


22 6 VOYAGES 

paration  fert  ä les  amoliir  & ä donner 
lieu  au  germe  de  rompre  plus  aifdment 
la  graine  & de  poufTer.  On  les  fdme 
pour  i’ordinaire  dans  une  caiile  remplie 
de  bonne  terre  , c’eft-ä-dire  , de  terre 
dont  on  a eu  foin  d’öter  les  petites  pierres 
& le  gros  fable.  On  les  couche  für  leur 
plat  6c  on  les  couvre  de  terre  legerement; 
afin  que  le  germe  ait  moins  de  peine  ä la 
pcrcer,  On  les  dloigne  les  unes  des  all- 
eres d’environ  trois  pouces,  6c  on  a foin 
de  Ics  arrofer  tous  les  jours  de  maniere 
;i  ne  pas  les  ddcouvrir.  II  faut  attendre 
fept  ä huit  jours  avant  que  le  germe  pa- 
roifle  : alors  il  romp  la  föve  qui  le  ren- 
fermoit  6c  poufTe  une  tige  dclicate  dont 
l’extrdmitd  eft  couverte  des  parties  dva- 
fees  de  la  feve  möme,  II  ne  paroitcncet 
etat  que  comme  un  piftile  dont  la  töte 
en  fe  ddveloppant  fe  change  en  feuilles, 
II  n’en  paroit  d’abord  que  deux.  La 
tige  continuant  de  croitre  , le  centre  en 
poutfe  deux  autres , 6c  ä mefure  qu’elle 
croit,  le  nombre  des  feuilles  croit  aufli. 
Elles  font  toujourscoupldes,  Quandccs 
tiges  font  arrivdes  ä la  hauteur  de  fix 
fept  pouces,  6c  qu’elles  ont  fix  ä huit 
feuilles , on  prend  un  tems  de  pluyc  ou 
d’une  rofde  abondante  , 6c  on  les  tranf- 
plante  dans  le  terrain  qu’on  leur  a prd* 
pard  & böchd  afiez  profondement , 6c  bien 
nettoyd  de  toutes  fortes  d’herbes  & de  ra- 
ciues.  On  obferve  une  difiance  de  fept 
ä huit  pieds  euere  chaque  tige  que  l’on 

tust 


en  Guine’e  et  a Cayenne. 

mct  en  terre,  & on  prend  garde  qu’elles 
ne  foient  point  expofbes  au  vent  de 
Nord. 

Cet  arbre  croit  allez  vite  pourvuqu’on 
ait  foin  d’empöcher  qu’il  ne  ioit  lufFo- 
qud  par  les  herbes  que  la  terre  produic 
abondamment  dans  ces  pa'is  chauds  & 
humides.  II  vient  naturellement  fort 
rond.  Sesbranches,  ou  pour  parier  plus 
jufie  , fcs  rameaux  croillent  avec  beau- 
coup  de  rdgularitd  , & font  un  effet 
fort  agrdabie.  A quinze  ou  dix-huit 
mois  le  tronc  efl:  gros  comme  la  jambe  , 
& il  a fept  ä huft  picds  de  hauteur  de 
tige  & de  branchcs.  11  commence  alors 
dedonner  du  fruit.  On  ne  pcut  gu£re 
mieux  le  comparer  qu’ä  une  cerife,  fort 
adhdrante  a la  brauche  &d’unaflez  beau 
rouge.  II  noircic  peu  ä pcu  , a mefure 
qu’il  approche  de  la  maturitd  j c’eft  la 
marque  qu’il  cft  tems  de  le  cueillir.  La 
peau  rougeätre  ou  noirätre  renferme 
deux  feves  iumelles  accoldes  l’une  con- 
tre  l’autre  , qui  font  encore  un  peu  mol- 
les & gluantes.  A mefureque  cecte  peau 
fe  fdche  , eile  devient  comme  un  paf- 
chemin  qu’on  öte  aifcmcnt  , & c’eft: 

apres  ce  ctepouillement  que  les  deux  fd- 
ves  paroiirent  , 6c  que  la  peau  mince 
qui  eft  entre  eiles  tombe  d’elle  meme  , 
les  föves  ainfi  ddpouiildes  font  entaffdes 
dans  un  grenier  ou  autre  lieu  a l’abry 
de  la  pluye,  de  l’humiditd  , du  vent  & 
du  Soleil.  Cettepr6paracion  leur  eftn£- 
K 6 cef- 


22,8  VOYAGES 

ceflaire  pour  confumer  une  partie  de 
l’huile  qu’elles  renferment  , qui  a une 
acretd  & un  goüt  de  verd  delagreable  , 
quand  il  y en  a trop. 

Quant  ä la  fleur  qui  prdcdde  lescofles, 
eile  reflemble  fi  fort  ä ceile  du  pecher  , 
qu’il  eft  aifö  de  s’y  mdprendre. 

Cet  arbre  porte  deux  fois  i’annde.  La 
recolte  d’hivcr  dans  les  pa'is  fituez  au 
Nord  de  la  Ligne  , fe  fait  au  mois  de 
May  , & ceile  d’eftd  au  mois  de  No- 
yembre. 

On  voit  des  caffez  ä Cayenne  qui  ä 
Tage  de  cinq  ans  avoient  dix-huit  pieds 
de  hauteur  , & donnoient  jufqu’ä  fept 
livres  de  föves  par  recolte.  On  prdeend 
que  ces  produ&ions  fönt  exceflives  6c 
qu’elles  dpuiflent  bientöt  l’arbre  6c  !e 
font  niourir.  Ctnq  livres  ä chaque  re- 
colte doivent  contenter  un  habitant  rai- 
fonnable,  & quand  il  nc  le  vendroitque 
dix  fols  la  livre,  il  mefemble  qu’un  ar- 
bre qui  coüte  fi  peu  , & qui  produit 
cent  lols  par  an  , recompenfe  abondam- 
ment  fon  maitre  des  peines  qu’il  s’eft 
donndes  pour  l’elever  6c  pour  I’entrete- 
nir.  Au  refle  cet  en  treuen  eft  peu  con- 
fiddrable  : il  fuffit  d’emp8cher  les  her- 
bes de  le  fuffoquer,  & pour  ne  pas  per- 
dre  tout-ä-fait  ies  peines  , 6c  tirer  du 
terrain  tout  ce  qu’il  eft  en  dtat  de  pro- 
duire,  on  peut  planter  des  patates  dans 
tout  l’efpace  qui  eft  entre  les  arbres. 
Elles  empecheronc  les  mauvaifes  herbes 


7?zeaic  de  caßde  daris 
q7'andezi7'  7ialu7'el/e 


W- 


II  Jm 

EN  GüINE’E  LT  A CAYENNE,  229 

6c  donncront  une  racine  dont  on  ne 
pcuc  gudre  fe  pafier  dans  le  pa‘is  , puif- 
üu’eile  y fert  de  pain  en  plufieurs  en« 
droits,  6c  qu’elle efttrcs-agrdable au goüt 
6c  d’unc  digeftion  aifce  quoique  tres- 
nourrillante. 

Je  viens  de  recevoir  de  la  Martinique 
un  ade  authentique  qui  levera  tous  les 
doutes  que  l’on  pouvoic  cncore  avoir 
für  le  caffd.  Onyajointundefifein  d’une 
branche  de  cette  arbretirdelur  ienaturel. 
On  l’a  dunndeici  dans  toute  fiigrandeur. 
Voicil’ade. 

Monfieur  Blondel  Intendant  de  Ju- 
frice  , Police  , Finance  & Marine  des 
liles  du  Vent  , s’dtant  trouvd  aujour- 
d’hui  au  quartier  de  Sainte  Marie  chcz 
Monfieur  de  Survillicd  ancien  Colonel 
des  Milices  de  fa  meme  Ille  , a vu  dans 
fon  jardin  plufieurs  pieds  de  caffd  & en- 
tre  autres  ueuf  arbres  qui  Tont  hors  de 
tcrre  depuis  vingt  mois  , fuivant  le  ra- 
port dudit  Sieur  de  Survillicd  , 6c  ayant 
examind  un  de  ces  neufs  arbres  qui  fonc 
ä peu  pres  d’une  grandeur  6c  d’une  for- 
me dgale.  II  i’a  trouvd  d’une  tige  fort 
t:r  .)ice,  dont  le  diamdtre  ä fleur  de  ter- 
re,  eft  d’un  pouce  6c  demi  toujours  en 
diminuant  dgalement  jufqu’ä  la  cime  de 
Parbre,  haut  de  fix  pieds.  La  prdmidre 
branche  eft  dlevde  de  neuf  ä dix  pou- 
ces  feulemcnt  au-deffus  du  terrain.  La 
f^conde  a quatre  pouces  au-deffus  de  la 
prdmidre.  La  troifidme  ä trois  pouces 
K 7 au- 


2JO  V O y A G E s 

au-deflus  de  la  feconde  , & ainfi  de  fuite 
en  diminuant proportionndlement jufqivä 
la  cime.  Les  branches  toujours  dedeux 
en  deux  diamdtralement  oppofees  & for- 
tant  de  la  tige  par  diffdrens  rhumbs  de 
vent  au  nombre  de  cinquante-  huit  bran- 
ches ; ce  qui  forme  un  arbufte  des  plus 
agrdables  ä la  vue , bien  garni , d’une  figu- 
reronde,  depuisle  bas  jufqu’auhautfinil- 
fant  en  painde  fucre, 

La  moyenne  brauche  a vingt  noeuds  , 
& les  noeuds  moyens  , proportionnels 
plus  de  vingt  fruits  nouez. 

La  meine  branche  en  fournit  encore 
d’autres  petits , a mefure  que  l’arbrecroit. 

Les  feuilles  font  ä peu  prcs  comme 
cellesdescerifiers,  dans  la  forme  & dans 
la  couleur  5 nrais  un  peu  plus  dpaiiTes  , 
plus  lilfdes  & plus  denteldes  aux  excre- 
mitez.  Elles  font  tombantes  & fortent 
dcchaque  noeud  des  branches  de  deux 
en  deux  , ainfi  que  les  branches  fortent 
de  la  tige. 

Les  fleurs  font  d’une  odeur  douce  & 
tr£$-agr£ab!e,  & refiemblent  ä cellesde  jaf~ 
(Imin  commun.  E\lcs  fGrtent  de  chaque 
noeud  des  branches.  Ccs  noeuds  font  (1 
pres  les  uns  des  autres , que  lorfque  l’ar- 
breeftenfleur,  la  brauche  pourroit  faire 
une  guirlande  fortgarnie. 

Les  fruits  font  de  la  figure  des  Juin- 
bes  , d’abord  d’une  c aleur  verte  qui 
devient  rouge,  lorfqu’ils  approchent  de 
leur  müturicif. 

Chaque 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  231 

Chaque  fruit  conticnt  deux  graines. 
II  y a lur  l’arbre  du  fruit  vcrd&  du  fruit 
meur  en  meme  tems , & chaque  fruit  noud 
vient  en  maturitd. 

Les  produäions  de  cet  arbre  feront 
extrdmcment  abondantes  , ce  qui  ne  ie 
pourra  pourtant  fcavoir  aujufle  quequand 
les  fruits  auront  cueillis  , parce  que 
cct  arbre  pourroit  bien  reflembler  ä quan- 
titd  d’autres  , qui  fouvent  font  chargez 
de  ileurs  & de  fruits  nouez  dont  quel- 
ques-uns  fdchent  & ne  viennent  point  ä 
maturitd.  C’eil  ce  qui  fera  dxamind  dans 
la  fuite  attentivement  , pour  en  rendre 
compte. 

Ii  y a dans  PIfle  Martinique  plus  de 
deux  eens  arbres  de cette  force  qui  portent 
fieurs  & fruits  , & plus  de  deux  mille 
moins  avancez,  & quantitd  d’autres  dont 
les  graines  font  feulement  hors  de  terres 
de  forte  que  Ton  peut  efpdrer  que  ce  fera 
une  culture  favorable  aux  colonics  des  Ifles 
du  Vent. 

Fait  a Sainte  Marie  de  la  Martinique 
chezMonfieurdeSurvillicd,  \ezz  Fevrier 
1716,  fign£,  Blondel  Jouvencourt. 

Le  meme  M.  de  Survillice  me  mar- 
que  que  les  neufs  arbres  dont  Monfieur 
l’Intendant  parle  dans  1’aSe  cFdeflus  , 
ont  produit  dans  uneannde  quarante-une 
liv.  & demie  de  caffd  bien  fdehd  , outre 
plus  de  deux  mille  graines  qu’iladonndä 
fesamis,  pourplanter,  fans  compter  ed- 
les quiluiont  vol 


xyi  V O Y A G E S 

II  m’afTure  cncore  qu’ilen  eutrecueilli 
quatre  fois  autanc  fans  les  fourmis  6c  les 
puchons  qui  onc  fait  tomber  les  fleurs  6c 
les  fruits. 

On  peut  juger  de  lä  quelle  peut  etre 
la  prouudion  de  cec  arbre  , 6c  combien 
il  peut  ötre  utile aux  Colonies. 

AI.  de  Survillice  enaaduellementplus 
de  trente  mille  pieds  qui  commencent  ä 
porter  , 6c  plus  de  vingc-mille  autrcs  qui 
porteronc  inceflämment. 

11  n’eft  pas  lefeul  quia  plantddescatTez 
ä la  Martinique,  & comme  ces  peuples 
font  laborieux  6c  intelligens  , il  laut  ef* 
percr  qu’ils  nous  fourniront  bientöt  aflez 
de  caile  pour  tonte  la  France  de  pour  les 
Royaumes  voifins. 

Des  bois  propres  h la  teinture , a la  me  de* 
eine  & u rnettre  en  ceuvre . 

C’eft  la  faute  des  habitans  de  Cayenne, 
s’ils  nc  font  pas  des  fortunes  aulli  conti- 
ddrables  que  ceux  des  autres  Colonies  : 
c’eft  ä leur  indolence  qu’ils  doivenc  s’eti 
prendre.  Pourquoi  bornent-ils  leur  com- 
merce au  fucre  6c  au  rocou  , cux  qui 
peuvenc  cultiver  une  prodigieulequantice 
de  cacaotiers,  de  cottoniers,  de  caffez , 
d’indiffo  6c  autres  chofes  quientrenedaus 
le  commerce? 

Le  bois  de  Brdfil  y devroit  tenir  fa 
place.  C’eft  ce  bois  qui  a donn61enom 
ft  cette  vafte  ccenduö  de  pa’is , qui  fait 

au- 


en  Guine’e  et  a Cayenne  23  3 
arjourd’hui  la  richefle  du  Portugal.  II 
ne  faut  pas  croire  que  la  rivi?re  des 
Amazones  qui  eft  oü  devroit  etre  la 
borne  d’entre  nos  terres  6t  celles  des 
Portugals  , foit  aufti  la  borne  des  ter- 
res qui  produifent  ce  bois,  il  croit  dans 
toute  la  Guianne  6t  dans  prefque  tout 
le  refte  de  PAm^rique:  fi  les  Portugals 
ont  eu  allez  d’efprit  pour  perfuader  que 
le  meilleur  bois  de  brefil  droit  celui  qui 
croilfoit  aux  environs  de  Fernambourg , 
il  faut  en  avoir  alfez  pour  ddtromper  le 
public  de  cette  charlatannerie  , 6c  rien 
n’eft  plus  ail'd  5 puifqu’il  ne  faut  qu’em- 
ployer  tous  les  bois  du  Brefil  pris  in- 
aifterement  dans  tous  les  endtoirs  qui 
en  produifent  ; 6t  pourvu  qu’ils  foienc 
bien  choifis  , coupez  dans  la  (aifon  pro- 
re  , confer  vez  pendant  la  traverfee  ; 
enforte  qu’ils  ne  foient  point  imbibez 
d’eau,  6t  fur-tout  de  celle  de  la  mcr,  6t 
mis  en  oeuvre  avec  le  meme  foin  3 on 
connoitra  que  tout  bois  de  brefil , foit 
qu’il  pafie  fous  le  nom  de  bois  de  Fer- 
nambourg , de  Sainte  Marche,  deju- 
catan  , de  Campdche,  ou  des  Illes,  eft 
le  mSme  bois  de  brefil , 6c  produit  la  me- 
me couleur,  que  Pon  rend  plus  vive  ou 
plus  foncde  par  les  ingrediens  qu’on  y 
joint. 

L’äge  des  arbres  produit  une  difFd- 
rence  notable  dans  la  coulcur  de  leur 
bois.  Le  coeur  de  Parbre  eft  d’une  tou- 
te autre  couleur  que  fon  aubier  , ou 

que 


234  V O Y A G E $ 

que  ce  qui  fe  trouve  entre  l’aubier  & 
quelques  pouces  avant  d’arriver  au 
coeur.  Un  arbre  coup6  pendant  fa  se- 
ve,  n’a  pas  les  couleurs  fi  vives  & les 
teins  auffi  marquez,  que  quand  ileftcou- 
p£  aprcs  que  la  s6ve  s’eft  incorporde  & ä 
nourri  l’arbre  , en  un  mot  quand  l’arbre 
n’en  a plus  que  ce  qu’il  entirejonrnelle- 
ment  de  la  terre ; ce  qui  eff  bien  different 
& en  bien  moindre  quantitd  que  ce  que 
la  terre  lui  en  fournit  dans  Ic  tems  des 
piuyes  , ou  au  renouvellement  des  fai- 
Ions. 

II  y a cncore  une  diffdrencc  trcs-fen- 
fible  entre  deux  arbres  de  m£me  efp<?ce 
6c  de  m&neäge,  dont  Tun  eff  plant6  dans 
un  lieu  bas , aqaeux  & humide , 6c  un  qui 
eff  dans  un  endroit  6icvd,  fee,  expofd 
au  vent  6c  au  Solei! . Le  bois  deceder- 
nier  ferapluscompaft,  pluspefant,  plus 
dur  , plus  colore  : il  aura  moinsd’aubier : 
il  paroitra  un  tout  autre  arbre  , 6c  fon 
bois  femblera  d’une  efpdce  toute  diffe- 
rente. 

C’eft  ainfi  que  le  m2me  bois  de  bre- 
fil  eff  tantöc  du  bois  de  Japan  ou  du 
Japon  , tantöt  du  bois  de  Lamon , tan- 
töc  du  bois  de  Sainte  Marthe,  de  Juca~ 
tan  , ou  de  Campöche  , 6c  fouvent  il 
n’eff  que  du  brefillet,  c’eft- ä-dire,  du 
petit  brefil  , quand  il  vient  des  Iiles  du 
Vent. 

Mais  croit-  on  que  tout  le  bois  de 
ferelil  qui  vient  des  Portugais , foit  du 

bois 


et  Guine’e  et  a Cayenne.  13  $ 

bois  de  Fernambourg  ? Peuc-on  s’ima- 
giner  qu’ils  tont  affez  fcrupuleux  pour 
ne  prendre  que  celui  qui  croic  dans  cet- 
te  Capitainerie  ou  Gouvernement  ? Car 
tout  celui  qu’ils  apportent,  eft  de  Fer- 
nambourg, fi  on  les  en  veut  croire.  lis 
font  trop  habiles  dans  le  commerce  , 
pour  aller  ddcouvrir  au  public  un  mi- 
ft£re  qui  nuiroit  ä leurs  internes.  Ils  fe 
font  donnez  des  mouvemens  extraordi- 
naires  pour  mettre  ce  bois  en  r<5puta- 
tion  , & pour  perfuader  le  mondeque 

celui  de  Fernambourg  eft  le  meilleur  , 
le  plus  beau  , le  plus  colore  & le  plus 
propre  aux  uüges  auxquels  on  l’emplo- 
ye.  Ils  n’onc  gar  de  de  d^couvrir  que 
tout  celui  qu’ils  d<5bitent , ne  vient  pas 
reellcment  de  cette  Capitainerie.  Vient- 
il  de  Rio  Jancyro  , ou  de  la  Plata , c’eft 
toujours  de  Fernambourg  ? On  le  vend 
pour  tel  , & les  Marchands  qui  le  ven- 
dent  en  Europe  , l’eulßnt  - ils  achett£ 
eux  - mömes  für  des  lieux  dloignds  de 
deux  ou  trois  eens  heues  de  Fernam- 
bourg , ne  laifleront  pas  de  le  vendre 
fous  ce  nom,  qui  lui  dünne  un  prixbien 
plus  confid<£rable , que  s’il  n’^coit  vendu 
que  fous  le  v^ritable  nom  du  pais  qui  Pa 
produir. 

Les  ouvriers  qui  le  mettenten  oeuvre  , Trompc* 
ajoütent  ä cette  tromperie  une  fripon*1»«  ducs 
ncrie  encore  plus  grande.  Cc  font^aJ,cchsand£ 
pour  Pordinaire  les  Ebeniftes  , ou  ou-ouviiu«. 
vriers  de  placage.  Ils  lc  coupentenfeuil- 

les 


1J 6 V O T A G E S 

les  fort  minces , qu’ils  font  bouillir  dafts 
une  teinture  qui  lui  donne  lacouleur  n£- 
ceflaire  pour  en  faire  du  bois  de  Japan 
ou  du  Japon,  du  bois  deLamon,  ouau- 
tre  felon  leurs  intdr£ts , ou  les  modes 
qu’ils  ont  cu  foin  d’inrrodüire.  Plus  ccs 
bois  font  fenfez  venir  d’un  pa'is  dloi- 
gn£  , 6c  oü  le  commerce  eft  diflicile  , 
plus  ils  doivenc  etre  rares  6c  chers:  c’eft 
ce  qu’ils  cherchent:  c’eft  n quoi  ils  reUf- 
fiffenc  ä merveille  : il  ne  leur  en  faucpas 
davantage:  & c’eft  ainfi  que  le  public  eit 
trotnpc;  mais  il  veuc  l’etre,  6c  les  Mar- 
chands  6c  les  Ouvriers  y trouvenc  trop 
avantageufemenc  leur  compte  pour  le  de- 
tromper  lä  deflus. 

Au  refte  le  bois  de  brefil , de  quelquö 
pa’is  qu’on  le  falle  venir,  eft  un  grand 
arbre  dont  Pdcorce  eft  rougeätre,  & 
un  peu  £pineufe.  Ses  principales  bran- 
ches  font  großes  & fort  dcendues,  gar- 
nies de  plulieurs  rameaux  chargez  d’une 
infinite*  de  petites  feuilles  aflez  fembla- 
bles  ä celles  du  bouis,  dures,  caftantes, 
d’un  verd  pale  , qui  tombent  6c  naiftenc 
fucceflivement , (ans  jamais  laider  l’ar- 
bre  entidremenc  ddpouilld.  11  porte  des 
petites  fleurs  d’un  rouge  dclatanc,  d’une 
agr<5able  odeur  , dont  le  piftile  fe  chan- 
ge  en  un  octit  fruit  plat  6c  rouge,  qui 
renferme  deux  femences  plates  a peu 
pr&s  commes  celles  des  citrouilles,  mais 
plus  petites  > eiles  font  rouges.  On  ne 
r^marque  point  que  les  oifeaux  s’eo 

nourif- 


en  Guine’«  et  a Cayenne.  237 

tiouriffcnt  : il  n’en  fauc  pas  davantagc 
pour  conclure  qu’eilcs  ne  Tont  bonnes  ä 
rien. 

L’aubier  cft  d’un  rouge  pale  , qui 
augmente  en  couleur  ä mefure  qu’il  ap- 
proche  du  cocuriqui  eft  d’un  rouge  pon- 
ceau. 

Ce  bois  eil  pefant,  dur,  compact.  II 
fe  feie  plus  ail&nent  qu’il  ne  fe  fend  , 
quoique  fes  fibres  ne  foient  pas  mel£s. 

Les  teinturiers  l’employ ent  pour  la  cou- 
leur rouge  qu’ils  donnent  ä leurs  foyes 
& Iaines  s & ils  en  fgaventaugmenterou 
diminuer  la  couleur  felon  les  teints  donc 
ils  befoin.  Les  ouvriers  en  marqueterie 
& les  Eb^niftes  en  employent  beaucoup , 
&entendent  a merveilles  ä chargerou  di- 
minuer fa  couleur.  On  l’apporte  en  grof- 
' fes  pidees  quipdfent  quelquesfois  jufqu’ä 
mille  livres. 

On  fe  fert  de  la  poufllcre  qu’on  en 
tire  pour  quelques  maladies.  On  pr£- 
tend  que  l’infufion  de  ce  bois  ou  de  (a 
poufli^re  fortifie  l’eflomac.  Si  les  bois 
durs  ont  cet  vertu  , celui-ci  doic  etre 
bien  eftimd: : car  ii  en  eft  peu  de  plus 
durs.  On  dit  encore  que  cette  infulion 
efl:  aftringente  , qu’elle  calme  l’ardeur 
de  la  fidvre.  Je  ne  vois  pas  bien  quei 
rapport  ces  maladies  ont  les  unes  avec 
les  autres , pour  craindre  un  meme  re- 
m£de. 

Les  environs  de  Cayenne  lbnc  pleins  Bois  jauce* 
de  bois  jaune.  Pour  lui  faire  plus  a’hon- 

neur 


Eireur  de 
M.  Lerne- 


V O Y A G E S 

& le  vendre  plus  eher , on  l’appelle  bois 
de  citron.  Ce  dernicr  nom  n’eft  pas  u- 
litd  aux  Ifles  du  Vene:  on  fecontencedu 
prämier. 

M.  Lemery  s’eft  trompe  dans  fen  di- 
ftionaire  , page  481 ; quand  il  a con- 
fondu  le  bois  jaune  avec  le  bois  dechan- 
delle.  II  eft  vrai  que  quand  le  bois  jau- 
ne eft  fee  & fendu  en  ddats  , on  en  fait 
des  torches  ou  flambcaux,  comme  onen 
fait  du  bois  de  chandelle  5 mais  ce  fonc 
deux  arbres  entierement  diftifrens.  Le 
bois  de  chandelle;  n’a  jamak  plus  de  fix 
ä fept  pouces  de  diamdtre  ; il  eil  blan- 
chätre  on  plutöt  gris.  Sa  feule  bonne 
qualitd  efl  de  brüler  en  perfedtion  ; 
parce  qu’il  efl  gras  & un  peu  onclueux. 
quoiqu’il  ne  le  paroifte  que  quand  il  efl 
allume  5 au  lieu  que  le  bois  jaune  ou  , 
fi  l’on  veut  le  bois  de  citron  , eil  un 
tres  grand  arbre  qui  vient  par  tout  dans 
les  montagnes  , comme  au  bord  de  la 
mer.  J’en  ai  vu  de  plus  de  deux  pieds 
de  diamdtre.  Il  efl  comme  imbibdd’une 
rdfine  jaune  extrdmement  amdre  dont  011 
fe  ferr  avec  lucccs  pour  oindre  la  t8tc 
des  enfans  qui  onc  la  gallo  ou  la  teigne, 
en  moins  de  rien  ils  font  ndtoyez  & gue- 
ris  Ce  bois  efl  dur  , compa£l&  pdiant. 
Apres  ce  que  j’ai  vu  ä la  Guadeloupe, 
je  puis  dire  qu’il  eft  prefqu’incorruptible. 
Sa  coulcur  eft  belle  6c  vive:  plusl’arbre 
eft  vicux  , plus  le  coeur  eft  d’un  jaune 
dord.  L’uubierne  l’eftpas  tant.  Safeuil- 


EN  GUINEE  ET  A CAYENNE.  1$$ 

le  approche  de  cellc  de  laurier  : mais  ei- 
le eft  plus  petite  6c  plus  moeüeufe.  Ses 
fleurs  fonc  comme  des  fleurs  d’oranges 
avort^es  ou  trop  dvafdes  : elles  ont  une 
tres  -foible  odeur  dejafmin:  c’eft  lui  en 
donner  le  nom  ä bon  marchd.  Les  fruits 
qui  fuccddent  ä ces  fleurs  Tont  noirs,  de 
la  grofleur  & de  la  figure  des  grains  de 
poivre. 

On  employe  cette  arbre  pour  la  char- 
pente  : il  eft  trop  pefant  pour  la  menui- 
ierie  dans  le  pa'is  ou  il  croit.  Gelui  qu’on 
apporte  en  Europe  , s’employe  dans  ies 
ouvrages  de  marqueterie.  Quand  il  a 
un  peu  perdu  Ta  couleur,  il  eit  facile  de 
la  lui  redonner. 

Si  le  bois  de  fer  dtoit  d’un  aufli  bon  Bois 
de?bit  en  Europe  que  celui  du  brefil 
brefillet  de  Campeche,  de  la  Jama'ique  , 
de  Sainte  marthe  & autres  efpdces  de 
meme  genre  . les  habitans  de  Cayenne 
en  chargeroient  bien  des  vaifleaux  , s’ils 
vouloient  pourtanc  fe  donner  Ja  peine 
de  le  faire  couper  & apporter  aux  em- 
barcadaires  > mais  leur  repos  leur  eft 
plus  precieux  que  touce  autre  chole  au 
monde.  Il  y in  a meme  tres-peu  qui  le 
donnern  la  pleine  de  faire  valoir  leurs 
habitations  par  eux  memes  : ils  en  con- 
fient  le  foin  ä des  oeconomes  ou  com- 
mandeurs.  prendre  beaucoup  für 

eux  , quand  ils  permettent  ä leur  hom- 
me  d’aftäire  de  les  informer  de  ce  qui 
fe  patie  chcz  eux:  ils  fonc aflezoccupez 


Bois  de 
fei  blanc« 


240  V O Y A G E S 

du  foin  de  faire  bonne  chere  : c’eft  II 
Icur  occupation  la  plus  fdrieufe  & laplus 
importante  : c’eft  l’unique  chez  plu- 
fieurs. 

Le  bois  de  fer  fe  trouve  par-tout  en 
quantitd.  II  y en  a de  deux  iortes.  Ce- 
lui  que  Ton  connoit  (Implement  lbus  ce 
nom,  eft  d’une  couleur  rougeätre  foned. 
En  le  feiant  d’une  certaine  manidre  , il 
paroit  ondc  de  diffdrens  teints.  L’arbre 
eft  grand  , droit  & gros , on  en  voit  qui 
ont  plus  de  deux  pieds  de  diamdtre.  11 
eft  peiant  & compaft.  Ses  fibres  font  dd- 
lides  & mediocrcment  mdlees.  II  fe  feie 
allez  bien  hors  le  tems  de  la  seve  : car 
quoiqu’il  praoifle  fec  , il  a fur-tout  dans 
ce  tems  quelque  chofe  d’on&ueux  6:  de 
gluant  qui  eft  amer.  S011  dcorce  n’eft 
pas  dpaiife : eile  eft  grife  en  dehors  & 
rougeätre  en  dedans  , & d’un  goüt  ftip- 
tique  6c  acre.  On  prdtend  que  les  In- 
diens fe  fervent  de  la  räpure  de  cette  d- 
corce  pour  la  gudrifon  de  plufieurs 
maladies,  fur-tout  de  celles  oü  il  y a du 
virus.  La  ddcoction  de  cette  feiure  ex- 
cite  une  fueur  abondante  &c  beaucoup 
de  tranfpiration.  Si  cela  eft  , eile  doit 
etre  excellente  pour  ces  fortes  de  maux 
& pour  les  rhumatilmes , engourdiifemens 
& autres  maux  qui  ataquent  les  jointu- 
res. 

On  appelle  bois  de  fer  blanc  la  fe- 
conde  efpdce.  Ce  nom  lui  con vient , par- 
ce  qu’il  eft  extremement  dur  de  de  cou- 

Icur 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  241 

leur  blancheätre.  C’eft  le  defefpoir  des 
Taillandiers  : II  faut  qu’ils  foient  bien 
habiles  pour  donner  ä Uurs  haches  une 
allez  bonne  trempe,  pour  qu’elles  ne  re- 
brouffcnt  pas  für  ces  arbres,  ou  qu’elles 
ne  fautent  pas  en  pidces.  Les  N£gres  011t 
fouvent  la  malice  de  donner  les  coups  a 
faux  : il  n’en  faut  pas  d’avantage  pour 
faire  fauter  la  hache.  Si  on  ne  chcrche 
que  la  duret<5  dans  un  arbre , on  la  trou- 
▼e  ä coup  für  dans  cclui-ci.  II  ne  de- 
vient  jamais  fort  gros,  & ne  paffe  pas  fix 
ä fept  pouces  de  diametre.  On  l’cmploye 
ordinairement  de  brin.  On  s’en  l'erc  ä 
faire  des  faitages  & des  labliers  de  ca- 
fes , il  veut  ecre  a couvert  : ii  ne  vaut 
rien  dans  l’eau  ou  expofe  ä la  pluye.  Il 
n’eft  pas  propre  äencrcr  dans  le  commer- 
ce avec  l’Europe. 

Le  bois  d’Inde  dont  je  vais  parier,  y 
eft  bien  plus  propre  Je  crois  que  c’eft 
cclui  que  les  Hollandois  appellenc  letter 
hont]  ou  bois  de  lectres  , & a qui  on  a 
donnd  impropremenc  le  nom  de  bois  de 
Campeche,  011  de  la  Jamaique  , ou  de 
Sainte  Croix : comme  fi  c’dcoit  une  ef- 
pcce  d’arbre  qui  fut  particuli<?re  ä ces 
lieux.  II  vienc  dans  toure  l’Amdrique. 
Le  continent  de  la  Guyanne  en  eft  plcin. 
Son  6corce  eft  mince  , unie  , peu  adhd- 
rante:  hors  le  tems  delafeve,  eile  cfl: 
grife  6 c comme  legdrement  argentde. 
Cec  arbre  aime  les  lieux  £levez , lecs  6c 
picoreux.  Il  devinc  tres  grand  , trfes- 
Tquu  III . L w gros 


Boii  dt  Si- 
maioubd, 


241  V O Y A G E S 

gros  & fort  branchu  : mais  i!  eft  long- 
tems  ä croitre  j aufli  eft-il  tr£s-dur  , 
compaft  & pefant.  Ses  feuilles  font  aflez 
femblables  ä cclles  du  lauricr,  mais  plus 
grandes.  Elles  fe  fdchent  aifement  , & 
dies  ont  un  goüt  piquant  de  canelle  & 
de  gdrofle.  On  peut  fe  palfer  de  cesdeux 
aromates,  en  employant  ces  feuilles  en 
leur  place.  II  porte  un  fruit  rond  de  la 
groffeur  d’un  pois , qui  a de  petites  ex- 
croiflances  en  forme  de  couronne  , qui 
eft  plus  acre  quc  la  feuille  , & qui  con~ 
tient  un  melange  de  poivre,  de  mulca- 
de  & de  g^rofie  d’une  odeur  trcs*agr£a- 
ble , & qu’on  peut  fubftituer  ä ces  trois 
chofes.  C’eft  pour  cette  raifon  qu’il  eft 
deffendu  d’en  apporter  en  France.  Les 
Indiens  & ceux  qui  demeurent  dans  les 
lieux  oü  il  croit , en  confomment  beau- 
coup.  Ce  bois  fe  travaille  parfaitement 
bien : il  fe  polit  ä merveiile  s : il  eft  aifd 
ä tourner.  On  l’employe  aufli  dans  la 
teinture  , & les  Mddecins  s’en  fcrvent 
aufli.  On  pretend  qu’il  eft  cdphalique  , 
ftomachal  , & qu’il  rdlifte  au  mauvais 
air  & ä la  malignitc  des  humeurs.  Mais 
comme  cet  aromate  eft  fort  chaud , il  en 
faut  ufer  avec  difcretion. 

Le  Simarouba  n’eft  pas  un  arbre  par- 
ticulier  ä Cayenne : il  y en  a dans  tou- 
tes  les  Ifles : il  eft  connu  fous  ie  nom 
de  bois  amer.  Le  nom  de  Simarouba 
eft  Indien  s mais  je  ne  fais  pas  dans  quel 
langage  il  a pris  naiflance.  J’ai  parld  de 

cet 


EN  GüINE’E  ET  A CaTENNE.  243 

cet  arbre  6c  de  fa  vertu  dans  un  autre 
endroit  de  ce  voyage , auquel  le  Ledeur 
aura  recours. 

II  y a des  Connoifleurs  qui  ayant  ä s°is  d« 
mettre  en  oeuvre  ie  gayac  , donnent  la  gaya€* 
pr6f6rence  ä celui  du  ßrefil  6c  de  la 
Guyanne.  Les  Europdens  etablis  dans 
les  autres  parties  de  l’Arrufrique  n’en 
demeurenc  pas  d’accord.  Je  ne  dois  pas 
etre  juge  de  ce  differend : il  me  doit  (uf- 
fire  de  faire  la  defcription  de  cet  arbre 
que  I’on  trouve  par-tout  dans  ce  vafte 
continent,  6c  dans  les  Ifles  qui  en  d£pen- 
dent , 6c  que  la  maladie  que  les  Efpa- 
gnols  ontapportee  en  Europe  , a mis  eil 
vogue. 

C’eft  un  des  plus  gros  arbres  entre  les 
bois  durs:  car  il  s’en  trouve  de  bien 
plus  gros  entre  ceux  qui  ne  fonc  pas 
d’une  fi  gründe  durete  ni  d’une  fi  grande 
pefanteur.  Son  tronc  s’dleve  fouvenc  jus- 
qu’ä  plus  de  vingt  pieds  avant  de  ie  di- 
vifer  en  branches.  Il  eft  couvert  d’une 
ecorce  dpaille , grife  , allez  unie,  gom- 
meufe  6c  peu  adherante.  Elle  couvre 
un  bois  cres-dur,  compad,  pelant,  dont 
les  fibres  font  delides  6c  melees,  nidlan- 
gces  de  piufieurs  coulcurs,  entre  lefquel- 
les  la  brune,la  rougeätre  6c  la  noire  do- 
minent.  Ce  bois  eit  acre  au  gout.  Ses 
feuilles  font  ovalles,  en  pointe.  Contre 
l’ordinaire  des  bois  durs,  eiles  font  graf* 
fes  6c  bien  nourries  , d’un  verd  fonce  , 

6c  en  quantite.  11  porce  des  bouquets 
L 2 de 


X44  , V o Y A GES 

de  petites  fleurs  jaunätres  dont  !es  pd- 
dicules  font  verds  , dont  le  piftiile  fe 
change  en  un  fruit  de  la  grorfeur  d’une 
petite  noix  ronde  6c  brune  qui  ren fer- 
me une  amande  orangee  allez  foiide  6c  a- 
mdre. 

Ce  bois  fe  feie  aifement : mais  ii  efl 
tres-difficile  ä fendre.  II  fe  travaille  fort 
bien  für  le  tour  : 6c  comme  il  eil  mele 
6c  point  du  toutporeux,  on  en  fait  des 
monier«;  admirables.  Avant  que  les  In- 
diens euffenc  des  Inftrumens  de  fer  , ils 
ies  creuloient  par  le  moyen  du  feu  qu’ils 
mettoient  für  la  partie  qu’ils  vouloient 
creufer,  6c  quand  le  feu  y avoit  agi 
autant  qu’ils  le  jugoient  ä propos  , ils 
gratoient  l’endroit  brüld  avec  des  co- 
quillcs  de  moules  , 6c  puis  rccommen- 
coient  ä y remettre  des  charbons  ardens 
& ä grater  de  nouveau  , jufq^Ja  ce  qu’ils 
euffent  donne  au  tour  la  prorondeur  6c 
la  figure  qu’ils  vouloient  lui  donner. 
Ils  avoient  des  pilons  de  la  meine  ma- 
tidre,  6c  fe  fervoient  de  ccs  inftruniens 
pour  piler  le  mahis  6c  toutes  les  graines 
qu’ils  vouloient  rdduire  en  poudre,  ou 
dont  ils  vouloient  tirer  l’huile.  Quoi- 
qu’ils  n’ayent  pas  cncore  l’ufage  du  tour, 
les  outils  de  fer  qu’on  leur  a portez,  Ies 
mettem  en  dtat  de  pouffer  plus  vite  leur 
ouvrage.  Ils  employent  pourtant  encore 
Je  feu  6c  les  coquilles  pour  i’aehever  6c 
le  polir.  Les  Europeens  le  tournent  & 
font  leurs  cuvrages  bien  plus  vite  6c  bien 

naieux. 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  24$ 

mieux.  Les  ouvrages  qu’on  en  fait,fonc 
ipour  ainli  dire , etcrncls  : ils  ne  crai- 
'grient  que  le  feu  : mais  lern*  penfanteur 
en  rend  le  tranfport  incommode. 

Les  Indiens  s’en  fonc  fcrvi  de  touC 
tems  pour  gudrir  le  null  de  leur  pa’is  , 
que  les  Elpagnols&  les  Italiens  appellent 
mal  Francois  , que  les  Francois  appel- 
lent mal  tle  Naples,  qu’on  devroic  avec 
plus  de  raifon  6c  de  jullice  appeller  mal 
Ameriquain  , puifqu’il  en  vient  reelle- 
ment  & v^ritablement , & qu’il  dtoit  in- 
connu  en  Europe , avant  que  les  Efpa- 
guols  l’y  euflent  gagne  6c  en  eulfent  in- 
feäd  le  rede  du  monde  , 6c  qu’on  con- 
noit  par-tout  ious  le  110m  de  große  ve* 
role. 

Les  Indiens  s’en  iervent  d’une  toure 
autre  facon  que  les  Europ£ens.  Ceux- 
ci  cmployent  la  rapure  de  Pdcorce  6z 
du  bois , & fe  gardent  bien  de  fe  fervir 
du  coeur.  11s  prdf£renc  les  arbres  les 
plus  gros  & les  plus  vieux  ä ceux  qui 
le  fonc  moins.  Les  Indiens  au  contraire 
ne  choifliflent  que  les  arbres  les  plus  pe- 
tits  & les  plus  jeunes.  Ils  n^gligent  les 
ecorces  6z  l’aubier  , 6c  n’cmployent  que 
le  cceur  qu’ils  fonc  bouillir  long-tems 
dans  l’eau  , dont  ils  font  une  ptifanne 
fudorifique  , qui  chafle  au  dehors  tout 
le  virus,  6c  qui  ayant  tout  expulfe  par 
les  pores  de  la  peau  qu’elle  a dilates, 
les  referme  enfuice , en  deffdche  les  ul- 
ccres,  fortifie  les  parties  affoiblies , 6z 
L 3 für 


Gomme 
«ie  g^yac. 


246  V O Y A G E S 

lur  tont  les  jointures  , & rend  ä ces  in- 
fonunds  malades  une  fantd  des  pluspar- 
faites.  Qui  a raifon  ? c’eft  aux  Mddecins 
a nous  le  dire , & ä nous  ä les  croire  fi 
nous  le  jugfons  ä propos. 

On  tire  en  deux  manidres  la  gomme 
de  cet  arbre.  Tout  dur  qu’il  eft  , il  en 
a.  La  prdmidre  manidre  eft  de  faire  des 
incifions  ä fon  dcorce.  Si  on  les  fait  dans 
le  tems  que  la  feve  monte  , on  en  tire 
une  plus  grande  quantitds  mais  eile  doic 
etre  moins  bonne,  parce  qu'clle  eft  plus 
crue  & trop  mdlde  de  l’humiditd  de  la 
terre  & du  fuc  qui  dtoit  deftind  par  la 
nature  a nourrir  l’arbre&ä  le  faire  croi- 
tre.  Si  on  ne  les  fait  qu’aprds  le  tems 
de  la  feve,  on  en  a moins:  mais  eile  eft 
meilleure,  plus  cuite,  plus  remplie  d’efc 
prits  6c  de  fels. 

La  feconde  manidre  eft  de  ne  faire 
aucune  incifion,  & de  fe  contenter  d’a- 
mafter  edle  que  l’arbre  jette  de  lui  mö- 
me , excitd  par  la  chaleur.  Cette  gom- 
me eft  trds-parfaite  : 6c  quoiqu’en  bien 

plus  petite  quantitd  , eile  produit  des 
eftets  incomparablement  plus  fürs  , plus 
prompts  6c  meillcurs. 

La  bonne  gomme  de  gnyac  doic  dtre 
d’un  rouge  foned,  brun,  {ans  .dtre  opa- 
que : eile  doit  dtre  pefante  , friable  , 
d’une  odeur  agrdable  6c  cephalique.  On 
la  peut  prendre  en  bol , & en  mefurer 
la  quantitd  ä la  force  du  malade  6c  ä la 
malignite  de  la  malad  ie,  & apres  le  bol 

ou 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  247 

on  doit  faire  prendre  au  malade  quel- 
ques cueillerdes  d’eau  cordiale : eile  eil 
moins  d^goütante  £tant  prife  de  cette 
manidre.  Quand  on  la  fait  infufer,  on 
choifit  plutßt  le  vin  bianc  que  l’eau.  De 
quelque  mani^re  qu’on  l’ait  donnd  , il 
fauc  tenir  le  malade  chaudement  , 6c  ai- 
der  autant  qu’il  cd  pofliblc  ä ia  fueur 
qui  arrive.  Plus  eile  eil  abondante  6c  plus 
on  doit  efpdrer. 

11  ne  fauc  pas  £tre  atteint  de  cette  vi- 
laine  maladie  , pour  fe  fervir  du  gayac 
en  ptifannc  ou  en  bol  : c’ell  un  rem£de 
excellent  pour  purifier  la  mafie  du  fang, 
pour  r^fifter  au  venin  , au  mauvais  air, 
pour  forcifier  les  jointures.  On  s’en  ferc 
avec  fucccs  pour  foulager  , 6c  mime 
pour  gudrir  ceux  qui  ont  la  goute  fcia- 
tique  6c  des  rhumatifmes.  Voilä  bien 
des  vertus  qui  devroienc  faire  cntrer  le 
gayac  6c  fii  gomme  dans  la  mddecine  & 
en  faire  faire  une  plus  gründe  confom- 
mation  que  ceile  qu’on  en  fait  aujour- 
d’hui. 

J’ai  parle  de  l’arbre  qui  porte  l’huile, 
ou  le  bäume  de  copahu  dans  mon  voya- 
ge  des  Ifles:  il  n’ell  pas  n^ceffaire  de  re- 
peter  ici  ce  que  j’en  ai  dit  ; mais  je  dois 
ajoüter  que  le  bäume  du  copahu  qui 
vienc  du  ßr^iil  6c  de  la  Guyanne  eft  bien 
meilleur  que  celui  qu’on  tire  de  la  Gote  copahu. 
de  Caraque.  C’efl  le  m8me  dans  le  fond; 
mais  il  eil  moins  fujet  ä £tre  m^Iange 
avec  des  huiles  qui  en  augmentcnt  la 
L 4 quan* 


24$  V O Y A G E $ 

quantitc  , & en  diminuent  par  confe* 
quent  la  vertu.  Les  Indiens  de  Guyan- 
ne  & du  Brdfil  font  apparemment  plus 
honnetes  gens  que  ceux  de  Caraqne. 
Auffi  remarque-t  on  que  ce  dernier  eft 
plus  clair,  moins  chargd , moins  odorant. 
Cela  peut  venir  de  ce  qu’il  a dtd  meian- 
gd  , ou  de  ce  qu’il  a dtd  tire  de  i’ar- 
bre  ä force  d’incifions  faites  dans  le 
tems  de  la  leve:  au  lieu  que  cclui  de 
Guyanne  fans  ecre  vieux  (ce  qui  le  faic 
jaunir  & dpaiffir,)  eft  naturellement  plus 
chargd  & plus  colore.  Son  odeur  eft 
plus  aromatique,  & les  eff ets  qu’il  pro- 
duit  font  plus  prompts  & plus  iurs.  j’ai 
parle  amplement  de^les  vertus  dans  l’en- 
droit  citd  ci-devant.* 

Gn  trouve  dans  le  Brdfil  & la  Guyan- 
ne , für  tout  dans  les  endroits  dlevez  , 
fees  & picoreux  , un  arbre  qui  reifem- 
ble  beaucoup  au  boisd’inde  que  j’ai  de- 
crit  ci-deifus  : c’en  eft  aflurdment  une 
efpdce  , quoiqu’un  peu  diffirente  : car 
I’arbre  eft  bien  plus  petit:  fes  feuilles. 
font  plus  molles  : fes  fruits  font  plus 

gros  & ont  une  odeur  de  gdrofle  affez 
piquante.  Son  ccorce  leule  eft  ce  qu’on 
en  tire:  on  en  envoye  en  Italic  & en 
Allemagne.  On  la  nomine  canelle  gd- 
roflee.  On  a aufti  ddcouvert  cet  arbre 
dans  l’Ifle  de  Madagafcar.  On  lui  a don- 
ne  le  nom  de  bois  de  crabe  , ou  de  ca- 
pelet.  On  prdtend  que  fcsv  fruits  font 
ZU ipioyez  dans  la  medecine  , qu’ils  font 


EN  GriNE’E  ET  A CAYENNE.  249 

Cephaliques,  propres  pour  les  eftomacs 
froids  & parefleux  ,pour  chafler  lesvens, 
pour  exciter  l’appetic  , qu’ils  aidenc  ä la 
uigeftion , & qu’ils  Tont  cordiaux  & ald- 
xitdres. 

Je  ne  vois  point  de  raifon  pour  em- 
pecher  qu’on  cn  introduile  Puiäge  & le 
commerce  cn  France  , puifque  rien  ne 
nous  oblige  ä favorifcr  celui  que  les 
Mollandois  feilt  l'euls  de  cec  aromare  , 
depuis  qu’ils  ont  chaflfd  les  Portugals  de 
l’llle  de  Ceylan.  On  les  contraindroit  ä 
donner  leur  canelle  a meilleur  marche, 
ii  on  introduifoit  un  autre  aromate  e- 
qui valent.  C’eft  la  prämiere  ecorcequ’on 
enlcve  & au’on  apporce  en  Europe:  il 
faudroit  cflaycr  fi  ia  feconde  ne  feroic 
pas  plus  parfaite.  Qui  fait  fi  cctte  ca- 
nelle  n ’eft  pas  de  m8me  elpece  que  celle 
de  Ceylan,  & que  Ion  goüc  acre  & pi- 
quanc  ne  vient  que  de  ce  que  la  pre- 
miere  ecorce  eft  chargee  de  fels  trop 
acrcs  qui  peut-etre  ne  fe  trouvent  pas 
cn  fi  grande  quantitd  , ni  fi  forts  dans 
la  feconde.  Ce  n’eft  cn  effet  que  la  fe- 
conde dcorce  des  catielliers  de  Ceylan 
dont  on  fe  fert.  On  jette  la  prdmidre  , 
parce  qu’elle  eft  acre. 

Quelques  Portugals  en  quittant  Cey* 
lan,  ont  apportd  au  Brelil  aes  canelliers 
de  cette  Ille , & les  y dlevent  avec  fuc- 
ces.  On  dit  mime  qu’ils  ont  quelques 
pieds  de  mufeadiers  6c  de  gerofliers. 
Pourquoi  ne  pas  augmenter  ces  arbres? 

L 5 Quand 


s$o  V O y A G E s 

Qaand  leurs  fruits  ne  feroienc  pas  aufli 
parfaits  dans  leurs  commencemens  que 
ceux  des  Indes  Orientales  , le  travaii 
aflidu  6c  les  expdriences  en  viendroient 
a bour.  Ec  ii  ces  arbres  croiflent  au 
Br^fil , pourquoi  ne  croitroienc-ils  pas 
dans  laGuyanne?  C’eft  le  meme  pais  , 
le  meme  terrain  : on  y trouve  les  mö- 
mes  arbres  , les  memes  fruits , les  inS- 
mes  fimples.  II  eft  reliement  vrai  que 
la  canelle  g£rofl£e  fe  trouve  par-tout  ce 
grand  continent , qu’un  Voyageur  An- 
glois  nous  aflure  en  avoir  vu"  une  tres- 
grande  quantite  au  d^croit  de  Magellan  , 
quoique  ce  pais  foic  tres-froid.  II  avoic 
aulli  trouvd  de  tres-beau  bois  de  br£fil 
ä l’embouchure  de  la  riviäre  d’Oyapok 
& le  long  de  la  Gote , entirant  au  Nord- 
Oueft.  Cependanc  nos  Francois  de 
Cayenne  onc  6t6  jufqu’ä  pr^fenr  dans 
une  indolence  qui  les  a emp£ch£  de  mec- 
tre  ce  bois  au  rang  des  marchandifes 
donc  ils  devroienc  augmenter  leur  com- 
merce. 

On  trouve  encore  dans  le  continent 
de  Cayenne  quantit^  de  bois  d’Acajou 
que  les  Efpagnols  appellenc  C£dre  , du 
bois  de  roi'e,  du  bois  violet  & quantite 
d’autres.  Je  n’en  dirai  rien  ici  en  ayanc 
trait£  luffifamment  dans  mon  voyage  des 
Ifles  de  l’Am6rique. 

lois  nc*  C’eft  une  erreur  de  croire  que  le  bois 

txctique*  n£fr£tique  ne  fe  trouve  que  dans  la  nou- 
velle  Efpagnt  : il  y en  a dans  la  Guyan- 


es  Guine’e  et  a Cayenne, 
ne 5 il  eft  d’une  couleur  rougeätre  tirant 
unpeufur  le  jaunes  il  eft  mediocrement 
rmer,  & par  une  fuite  neceflaire  il  eft 
defficatif  & ap£ridfs  fa  d^coöion  eftad- 
mirable  pour  la  colique  ndfretique,  c’eft 
ce  qui  lui  a donne  ce  nom. 

Les  fruits  de  Cayenne  font  les  niemes 
que  l’on  voic  aux  Ifles  , c’eft  ce  qui 
m’dxempted’en  parier  ici.  Je  remarque- 
rai  feulement  que  ce  que  l’on  appelle 
Bananes  aux  Ifles,  on  l’appelle  Baconnes 
ä Cayenne,  ce  Tone  les  Portugals  qui  lui 
ont  donne  ce  nom ; les  Efpagnols  le  nom- 
ment  Plantin , & chez  les  uns  6c  les  au- 
rres  on  appelle  Bananes  ce  que  nous  ap- 
pellons  Figucs  dans  les  Ifles.  Ces  fruits 
font  une  manne  pour  tous  ces  pais  5 la 
plante  qui  les  produit  ne  porte  les  fruits 
qu’une  leule  fois  , on  la  coupe  pour  en 
avoir  le  rdgime  ou  la  grape  , mais  eile 
poufle  nlufieurs  rejettons  de  fön  pied  qui 
dans  dix  ou  douze  mois  porten t des 
fruits  > on  n’attend  jamais  qu’ils  foient 
enddrement  mürs  für  l’arbre  pour  cou- 
per  le  rdgime  ; on  prdtend  qu’ils  au- 
roient  un  gout  acre  & delägrdable  , au 
lien  que  quand  ils  ont  achevd  de  fe  mü- 
rir  etant  fufpendus  au  plancher  , ils  ont 
plus  de  douceur  , & quelque  chofe  de 
fucre.  On  les  mangc  crus  quand  ils 
font  bien  mürs,  on  les  fait  rötir  für  le 
gril,  6c  apres  les  avoir  ddpouillez  de  leur 
peau , on  les  mange  avec  du  fucre  & du 
jus  d’orange.  On  en  fait  une  päce  qu’on 
L 6 porte 


Trunicr 

94une 

£xat\ 


Tmrier  < 

äfembin. 


V O Y A G E S 

porte  dans  lcs  voyages,  & qu’on  detrcm- 
pc  dans  Peau  pour  en  faire  une  boiffon  aufli 
^paiffe  qu’on  le  juge  ä propos , qui  rafrai- 
chic  & quinourrit  beaucoup. 

Apres  avoir  parld  des  grands  arbres  , 
il  eft  jufte  de  dire  quelqwe  chofe  de  ceux 
qui  le  font  moins  5 cn  voici  un  des  plus 
petits  : c’eft  un  Prunier  dont  le  fruit 
cs’appelle  Prunes  de  jaune  d’oeuf.  L’arbrc, 
cqui  le  porte  n’a  pour  Pordinaire  que 
quatre  ä cinq  pieds  de  hauteur.  Ses  feuii- 
les , Ion  bois  > fon  ecorce  & fes  fleurs 
ont  tant  de  rapport  avec  nos  pruniers 
d’Europe , que ce  feroi  t perdre  le  tems  que 
d’en  vouloir  faire  une  nouvelle  deferip- 
tion.  Les  prunes  qu’il  produit  cn  aftez 
grande  quantite  font  totnes  rondes,  leur 
peau  mince  & unie  eft  d’un  jaune  dore 
ieg^rement , leur  chair  eft  de  Ia  me  me 
couleur,  d’un  gout  mielleux  , fans  etre 
fade;  eile  eft  meme  un  peu  trop  fuciee. 
Ce  fruit  eft  bien  faifant , & ne  caufe  ja- 
mais  de  mal  5 fon  noyau  eft  petit , & 
renferme  une  amande  blanche  qui  eft  un 
peu  am£re. 

II  ne  faut  pas  confondre  ce  fruit,  & 
I’arbre  qui  leporte  avec  les  prunes  qu’on 
cappelle  Prunes  de  Monbin.  Le  Monbia 
eft  un  grand  arbre  affez  tendre  qui  le 
plait  vers  les  bords  de  Ia  mer  , & qui 
porte  des  prunes  c n quantit£  5 011  devroic 
dire  des  noyaux  de  prunes  , car  fes  fruics 
ne  font  ä proprement  parier  que  de  gros 
noyaux  couvcrcs  d’une  peau  aflezepaifle 

jauue 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  2^5 

jaune  d’un  cötd  6c  orangde  de  l’autre  , 
qui  renferme  fi  peu  de  chair  qu’il  n’y  a 
prefque  rien  entr’elle  6c  ie  noyau.  S011 
goüteft  un  pcu  acre , il  n’y  a que  les  enfans 
6c lesfemmesquienmangent.  Lescochons 
ramaftentce  qui  tombe a tcrre ; je  ne  con- 
nois  point  d’autres  animaux  qui  s’en  ac- 
commodent. 

Les  arbrcs  creux  fervent  de  ruches 
oü  les  Abeil  les  fe  retirent  6c  fonc  leur 
cire  6c  lern*  miel.  La  quantitd  qu’on  eil 
tire  eft  prefqu’incroyable.  Les  Indiens  cire  5c 
en  confument  beaucoup  , 6c  für  - toutMi<1« 
les  femmes.  Les  Abeillesquiiefontibnt 
nöires,  beaucoup  plus  pecices  que  cell  es 
d’Europe  6c  moins  mechantcs.  Elles 
n’onc  point  d’aiguillon  , 011  il  eft  fi  foi- 
ble  qu’il  ne  peut  entamer  l’dpiderme  , 
aufli  (ans  prdparation  6c  laus  crainte  on 
les  prend  ä pleines  mains  laus  en  reffen- 
tir  aucre  incommodite  qu’un  leger  cha- 
rouillcment.  Le  miel  n’a  jamais  la  con- 
iiftance  de  celui  d’Europe  : il  eft  tou- 
jours  liquide  6c  coulant  comrne  l’huile  , 
d’une  belle  couleur  dorde  legdrement  , 
d’un  goüc  agrcable  6c  fucre  lans  etre  fa- 
de. Quand  il  a dtd  gardc  long-temps  il 
5’epaiflit  un  peu  , & il  ie  fait  für  fa  fu- 
perfide  une  petite  croute  blanche  com- 
me  un  candi  de  fucre  qui  eft  ddiieate 
6c  fort  agr dable  au  goüf.  Les  Efculapes 
du  pais  l’employent  dans  bien  des  re- 
mddes,  commeonemploye  celui  de  Nar- 
bonne,  & lui  donnentlaprdference.  On 
L 7 en 


Contra 
ficrva  ou 
conticpoi 

fon. 


2^4  V O Y A G E 5 

en  fait  des  ptifanes  excellentes  pour 
les  rhumes  &c  pour  les  fdcherefles  de 
poitrine. 

Les  Abeil  les  Amdriquaines  ne  fonc 
poinc  leur  cire  en  rayons  comme  en  Eu* 
rope : elles  en  font  des  vales  comme  de  pe- 
tites  poires  fi  ferrdes  & fi  prdfdes  les  unes 
contre  les  autres , qu’il  ne  rede  aucun 
vuideemr’elles.  Lacireeftbrune  & prel- 
quenoirej  jufqu’äprdfenton n’apastron- 
ve  le  fecret  de  la  rendre  jaune,  & encore 
nioins  blanche.  Ellebrülepourtant,  on 
cn  fait  des  chandellcs  dont  la  lumidre  n’eft 
pas  claire > on  s’en  fert  ä faire  des  bou- 
chons  de  bouceilles  & des emplätres pour 
les  corps  des  pieds. 

Les  Efpagnols  fe  font  vantd  jufqu’ä 

Erdfent  d’avoir  feuls  la  racine  admira- 
le  appellee  Contra fierva  ou  Contre- 
poifon  ; ils  ont  precendu  qu’elle  ne  fe 
trouvoit  que  dans  la  Province  de  Clar- 
cis  an  Pcrou.  C’eft  une  erreur  : on  en 
trouve  dans  la  Guyanne  ; c’eft  cncore 
une  autre  erreur  dans  laquelle  eft  tom- 
bd  M.  Lemery  dans  fon  Didionnaire 
des  drogues  fimples  page  252  , oü  il 
dit  que  cette  racine  eft  große  ä peu  pres 
comme  une  föve.  Quand  il  auroit  pre- 
tendu  la  comparer  ä une  fdve  de  marais 
qui  eft  la  plus  große  cfpdce  que  nous 
ayons  en  Europe  , il  le  feroit  encore 
trompc  : les  plus  petites  font  de  la  grof- 
feur  & de  la  longueur  dupouce.  Ünen 
trouve  de  quatre  ä cinq  pouces  de  lon- 

gueur. 


sn  Guine’e  et  a Cayenne. 

gneur,  6c  d’un  pouce  6c  demi  de  dia- 
nktre.  La  peau  eil  rougeätre  6c  chagri- 
n6ej  elks  Tont  pointues  par  les  extre- 
mitez  , rrkdiocrement  pefantes  pour  leur 
volume  5 le  dedans  eil  blancheätre,  d’u- 
ne  odeur  6c  d’un  goüt  aromatique,  tiranc 
un  peu  für  le  vcrd. 

La  plante  que  cette  racine  produit  cft 
rampante  , les  feuilles  Tont  d’un  beau 
vcrd  : eiles  approchent  de  Ia  figure  d’un 
coeur  , 6c  font  en  afiez  grand  nombre 

Eour  couvrir  un  grand  efpace  de  terrein. 

dies  poulfent  des  filamens  cn  terre  qui 
produifenc  d’autres  racines  , de  manidre 
qu’on  en  trouve  plufieursauxenvironsde 
la  principale  qui  ne  Tone  pas  toutes  de  la 
meme  grofleur.  II  faudroic  avoir  bien 
dxaminl  fi  les  plus  petites  , qui  font  les 
plusjeunes,  ont  aurant  oumoins  de  ver- 
tu que  les  plus  großes  qui  font  les  plus 
vieiiles. 

Les  unes  6c  les  autres  ont  un  ddfaut 
confiddrable  , c’efl:  de  fe  carier  6c  de  ie 
i eduire  cn  poulfiere  quand  on  les  garde 
un  peu  long*tems.  Une  perfonne  qui  en  a- 
voit  apport^  delaNouvelleEfpagneacru 
que  pouremp£chercetinconvenientil  fab 
loic  les  pulverifer  6c  les  garder  ainfi  dans 
des  flacons  bien  bouchez  > c’eft  encore 
une  chofe  ä fqavoir  fi  en  cec  etat  elles 
lont  aufii  bonncs  qu’etant  garddes  entid- 
res,  6c  fi  leurs  fels  ou  leurs  parties  les 
plus  lubtiles  6tant  £vapordes  par  la  tri- 
turacion  n’onc  pas  perdu  kur  vertu  en 

tout 


Ipecaman 

na. 


IX,  6 V O T A G E S 

tout  ou  cn  partie  ; mais  ces  experiences 
nele  font  pas  aifdmenc. 

Ou  attribue  de  grandes  vertus  ä cette 
racine.  On  eit  perfuade  qu’elle  remplit 
fon  nom  parfaitement , & qu’elle  eit  un 
rem£de  fouverain  contre  les  poifons  coa- 
gulans  tels  qu’ils  puiffent  etre,  contre  les 
morfures  des  vipdres  & des  fcorpions  5 
on  i’employeroic  peut-erre  avec  fucces 
contre  les  morfures  dela  Tarentule.  O11 
fcjait  cr&s  alfurement  qu’elle  tue  les  vcrs 
infiniment  mieux  que  le  Semen  contra  > 
eile  appaife  les  naufdes  & les  dlfaillan- 
ces  de  coeur.  C’eft  un  rem&le  excellent 
toujours  pr£t,  qu’on  peut  porter  dans  fa 
poche,  & qui  ne  demande  d’autreprepa- 
rationqued’en  couper  un  petit  morceau  * 
le  mächer  &l’avaller. 

Apres  ce  que  j’aidit  du  Simarouba  ou 
bois  amer  pour  gudrir  les  cours  de  ven- 
tre  & la  diffenterie  , il  femble  que  je  ne 
devrois  rieridiredel’Ipecacuanna  quel’on 
a regardd  comme  un  remede  fpdcifique 
pour  ces  maladies.  O11  dir  que  c’eft  feu 
M.  Heivetius , ce  fameux  Medecin  Hol- 
landois  , qui  en  a introduit  l’ufage  cn 
France.  Peut-etre  me  conteftera*  t on  ce 
fait  qui  eft  allez  inutile  pour  ecablir  la 
rdputacion  de  ce  grand  homme  , dont  le 
nitrite,  la  fcience  & la  vertu  font  au-def- 
fus  de  toutesies  louanges  qu’onlui  pour- 
roit  donner. 

On  trouve  cette  racine  dans  toute  l’ A- 
merique.  J’ai  die  dans  mon  voyage  des 

Ifles 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  2^7 

Ifles  que  nous  en  avions  des  deux  efpe- 
ces  & en  quantite  $ mais  ce  ne  font  que 
de  la  blanche  & de  la  noire  , & c’eft  la 
grile  qui  nousmanaue  & qui  eft  la  meil- 
leure,  & dont  l’ulage  a un  iucces  plus 
aflurd. 

Celle- ci  fe  trouve  dans  le  Brefil  & 
dans  la  Guianne.  On  precend qu’ellecroit 
principalement  dans  les  lieux  oü  il  y a 
des  mines  d’or#  Si  cela  eft,  il  faut  con- 
clure  qu’il  y a des  mines  de  ce  precieux 
mdtal  dans  la  Guianne  : car  011  y trouve 
tres-certainemenc  cette  racine  enbien  des 
endroits. 

Je  ne  m’arreterai  pas  a en  faire  ici  la 
defeription  : on  laconnoic  allez.  Il  luffic 
que  j’ayeafiure  le  public  qu’elles’y  trouve 
pourengagerleshabitans  de  Cayenne  ä la 
faire  entrer  dans  le  commerce  qu’iis  font 
cn  Europe,  qui  ne  peut  manquer  de  leur 
‘etre  avanrageux. 

On  feroic  un  volume  enticr  fi  on  vou- 
loit  dderire  toutes  les  gommes  que  la 
Guianne  produit.  La  plus  commune  eft 
celle  de  Gommier  ; c’eft  un  des  plus 
grands  arbres  del’Amdrique.  11  n’eft  pas  Gommed* 
rare  d’en  trouver  de  trois  & quatre  pieds  Gomn*«, 
de  diamdtre  & de  quarante  pieds  de  ti- 
ge.  On  l’employe  plus  commundment 
ä faire  des  canots  qu’ä  faire  des  plan- 
ches  6c  des  bois  pour  la  charpente.  II  y 
eft  pourtant  fort  propre  : mais  commeii 
eft  gommeux  , il  engorge  bientet  les 
dents  de  la  feie.  Le  remede  eft  ail'd  : il 

n’y 


Gomme 

arumee. 


15S  VOYAGES 

n’y  a qu’ä  jetter  de  l’eau  dans  la  voyede 
la  feie  pour  detremper  la  gomme  & n£- 
toyer  les  dents  5 mais  les  Ouvriers  Tont  in- 
dolens & pareffeux. 

On  connoit  de  deux  fortes  de  Gommiers: 
le  blanc  & ie  rouge.  On  les  employe  aux 
m£mes  ufages  , & iis  rendent  tous  deux 
une  gomme  blanche  ou  r^fine  qui  brüle 
parfaitemenc  bien  , qui  rend  une  odeur 
agr&ble  & aromatique,  mais  qui  faitune 
fumde  noire  & fort  dpaifle. 

II  n’eft  pas  befoin  d’incifer  l’dcorcedu 
Gommier  pour  en  faire  forcir  la  gom* 
me  : eile  fort  d’eile  m£me  en  quantitd  , 
fur-tout  quand  la  fdve  inonte.  On  prd- 
tend  que  celle-lä  n’eft  pas  fi  bonne  que 
celle  que  l’arbre  jette  dans  le  tems  iec  , 
& quand  la  fdve  n hume&eplus  Parbre: 
auffi  remarque-t-on  que  cette  dernidre* 
eft  plus  ferme  & d’une  meilleure  odeur. 
On  Pemploye  au  lieu  de  goudran  pour 
boucher  les  fernes  des  canots;  eile  a aufti- 
quelqu’ufage  enMddecine:  eile  ne  coüte 
qu’ä  amafter  , on  en  trouve  en  quantied 
dans  les  forets. 

La  Gomme  animde  lui  reflemble  II 
fort  qu’on  peut  y ötre  trompd , & pren- 
dre  Pune  pour  Pautre.  Cette  dernidre 
eft  plus  rare,  eile  eft  auffi  plus  blanche, 
plus  feche,  plus  friable  > car  la  prämiere 
fe  met  plutöt  en  päte  qu’en  farine.  Son 
odeur  quand  on  la  jette  furle  feueft  aro- 
matique & pl  us  agrdable : mais  lä  fumde  eft 
dgalemcnc  noire  & dpaifle.  Onenfaitdes 

cm- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  2^9 

cmplatres  qu’on  applique  für  la  tete , apres 
l’avoir  raföe  bien  prcs  , & 011  pr^tend 

qu’elle  eft  fpdcifique  pour  la  migraine, 
pour  fortifier  le  cervcau  , & pour  faire 
dvacuer  par  la  tranfpiration  les  humeurs 
froides. 

La  Gomme  Caranna  fe  recueille  dans  Gommt 
la  Guianne  comme  dans  le  M<5xique,  le  Caianna« 
Jucatan  6c  autres  endroits  de  la  nouvelle 
Efpagne  d’oü  les  Efpagnols  Papportent 
en  Europe.  Elle  eft  plus  rdfineule , plus 
molle  6c  plus  grife  que  les  prdcedentes. 

Elle  coulc  d’elle-meme  & par  incifion 
de  P&orce  d’une  efpdce  de  palmier  qui 
ne  porte  poinc  de  fruic.  On  Pemploye 
entr’autres  chofes  pour  le  mal  des  dcnts 
en  Pappliquant  en  cmplatres  für  les  tem- 
plcs. 

La  Pcreira  Brava,  ou  vigne  fauvage  , 
croit  dans  la  Guianne  comme  dans  leBiava^ 
Mexique.  Les  Efpagnols  & les  Portugals 
donnent  le  nom  de  Brave  ä tout  ce  qui 
eft  fauvage  j ainfi  ilsappellent  les  Indiens 
Braves  ceux  qu’ils  n’ont  pu  fubjuger  & 
avec  lefquels  ils  n’ont  point  de  commer- 
ce. Les  Taureaux  6c  les  Vaches  fauva- 
ges  font  auüi  appellez  Braves.  II  cn  eft 
de  mdme  des  plantes  qui  ont  du  raport  & 
de  la  reflemblance  avec  celles  que  l’on 
connoit,  que  Pon  cultive,  qui  font  pour 
ainfi  dire  des  plantes  domeftiques.  La 
Pereira  Brava  eft  de  ce  nombre.  C’eft 
une  efpdce  de  vigne  fauvage  fi  fembla« 
ble  ä ceile  que  Pon  cultive  Tqu’il  eft  fa- 

eile 


Gomme 

facamaca, 


l6o  V O lf  A G E J 

eile  de  s’y  tromper.  Elle  eft  rampante, 
eile  s’attache  oü  eile  peut.  Ses  tiges  & 
fes  feuilles  n’ont  etd  jufqu’ä  prefentd’au- 
cun  ufage  : on  ne  ie  lert  que  de  fa  ra- 
cine  qui  eft  noiracre&  dure.  On  la  coupe 
bien  menue  & on  la  faic  infufer  dans  du  vin 
blanc , & apres  l’avoir  bien  preftee , on  fait 
prendre  l’infufion  äceuxquiontdesreten- 
tions  d’urine  & ineme  des  pkrres  dans  la 
veflie.  Elle  loulage  promptement  les  Pre- 
miers , car  eile  eft  excremement  ap^ri- 
tive,  & fonufageabriföündiifous  les  pier- 
res  des  autres. 

II  ne  fauc  pas  oublier  avant  de  finir 
• ce  Chapitre  que  la  Gomme  Tacamaca  (e 
trouve  au  Br^fil&danslaGuianne.  Elle 
fort  d’  Ile  m£me  ou  par  incifion  de  l’£- 
corce  d’un  grand  arbre  fort  commun 
dans  ces  pa'is  & dans  les  Indes  Orien- 
tales, dont  les  feuilles  font  peticcs,  ron- 
des  & dentel^es.  II  porte  un  petit  fruit 
rond,  rouge,  relineux , d’un  odeur agrea- 
ble  & aromatique.  On  met  ces  arbres 
cn  planches  pour  les  Vaiflcaux;  elles 
font  excellentes  , parcequ’&ant  imbibdes 
d’une  rdiine  am£re  , les  vers  ne  s’y  atta- 
chent  pas  comme  ils  font  aux  bois  qui 
font  doux.  La  gomme  qui  fort  d’elle- 
meme  eft  bien  plus  eftimdeque  cellequi 
n’eft  fortie  que  par  les  incilions  faires  ä 
l’^corce.  La  premi^re  eft  dure , rougea- 
tre  , tranfparante  , d’une  odeur  forte  & 
agreable  comme  celle  de  la  Lavande  j ei- 
le eft  amere  & aromatique.  La  feconde 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  161 

n’eft  ni  fi  dure  ni  fi  tranfparante&n’apas 
tant  d’odeur. 

On  eftime  cette  gomme  dans  la  Md- 
decine  comme  dtant  nervalle,  anodine, 
cdphalique.  On  Pemployepour  lesmaux 
de  dents  dcant  appliqude  en  empläcre  iur 
l’artdre  de  la  temple,  & pour  fortifier  le 
coeur  & Peftomach  dtant  appliqude  de  mS- 
nie  fagon  für  les  parties  affligdes. 

Sa  fiimde  & meine  cule  de  fon  bois 
foulage  les  maux  de  tete  provenant  d’u- 
ne  pituite  dpaiflie  5 eile  forcifie  le  cer- 
veau  , reveille  les  efprits  abbacus  & la 
mdmoire. 

La  racine  ä qui  les  Efpagnols  ont  don-  Mecho 
n d le  nom  de  Mechoacan  qui  eft  celuican' 
de  la  Province  oü  ils  Pont  decouverte, 
fe  trouve  au  Brdfil  & dans  la  Guianne. 

Les  Indiens  Pont  toujours  connue , & 
s’en  font  toujours  fervis.  Ils  Pappclient 
dans  leur  langue  Jeticuen , & les  Portu- 
gals la  nomment  Batata  de  Purga , ou  Pa- 
tate  purgative  ä caufe  de  la  reflemblan- 
ce  qu’elie  a ayec  ce  fruit.  LesFrangois 
pourroient  aufli  lui  donner  un  nom  , & 
I’appeller  , comme  quelques  Dotaniftes 
ont  ddjä  fait  , rhubarbe  blanche  ou  ru- 
barbe  Ameriquaine.  La  plante  qu’elie 
poufle  ne  ferc  ä rien  qu’ä  la  fa;re  con- 
noitre  & la  diftinguer  des  autresfimpies; 
eile  eft  rampante  ä moins  qu’elie  ne  trou- 
ve des  arbres  pour  s’y  accrocher  : fes 

feuilles  font  en  triangle  ifocelle,  fort 
pointues  5 eiles  font  minces  & d’un  verd 


Il6  V O Y A G E S 

pale  i elles  fonc  douces  au  toucher,  6c 
elles  ont  une  odeur  de  verd  allez  agrda- 
ble , lorfqu’on  les  brile  dans  Ia  main.  La 
tige  dtant  coupde  donne  un  lue  laiteux. 
Sa  fleur  eft  un  ballin  ddcoupd  en  cinq 
endroits  , de  couleur  brune , rempli  de 
petites  dtamines  6c  d’un  piftile  de  meme 
couleur  auquel  fuccedent  de  petites  bayes 
rouges  quand  elles  font  müres  qui  con- 
tiennenc  des  femences  menues , pointues 
6c  dures. 

La  radne  a un  demi  pied  6c  fouvem 
davantage  de  longueur  & deux  pouces 
ou  environ  d’dpailfeur.  Elle  fe  partage 
en  deux  pointes  indgales  s la  peau  qui  les 
environne  eft  de  couleur  de  cendres  lede- 
dans  eft  blanc6t  allez  pefant  quand  eile  eil 
nouvelle  5 eile  jette  alors  une  efpdce  de 
rdfine  amdre.  Ces  racines  rdeentes  fuf 

f>endues  ä l’air  pouffent  des  lilamens  af- 
ez  longs , 6c  mifes  en  terre , meme  enEuro- 
pe  , pouffent  une  tige  6c  des  feuilles  en 
moins  de  huit  jours. 

On  ne  fe  fert  en  Mddecine  que  de  la 
radne.  On  l’apporte  en  Europe  coupde 
en  rouelies  blanches  6c  aflez  ldgdres. 
Cette  racine  n’a  point  de  goüt  : cela 

vient  peut-etre  de  ce  que  Ton  ne  Ta  en 
Europe  que  vieille  6c  trop  feche  , car 
für  les  lieux  eile  a de  l’acrete  6c  purge 
bcaucoup  mienx.  11  me  femble  qu’on 
devroit  apporter  les  radnes  entidres  : 
elles  feroient  moins  fdches  6c  moins  de- 
pourvues  de  leur  fuc. 


On 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  i6 $ 

On  prctend  que  c’eft  u n purgatij 
doux  qui  faic  evacuer  les  ierolitez,  qu’i1 
eft  exccllent  pour  Phydropifie  , pour  les 
rhnmatifmes,  la  goute  fciatique  6c  autres 
nialadies.  On  met  cette  racineenpoudre 
pouria  faire  infufer  plus  aifäment.  Ce- 
pendant  comme  eile  efl:  rtfineufe  bien 
des  gens  n’en  appfouvent  pas  Pufage  : 
quoiqu’il  en  foic  eile  n’eft  pas  difficile  ä 
rrouver  , & on  la  peut  faire  entrer  dans 
lc  commerce. 

J’ai  decrit  dans  mon  voyage  des  Ifles 
Parbre  ä qui  on  a donnä  le  nom  de  Cour- 
bari. Les  Indiens  du  ßnffil  & de  la  Guian- 
ne  Pappellent  Jecaiba.  11s  recherchent 
Ion  fruit  & le  mangent  : le  dedans  eft 
comme  une  farine  mielleufe  qui  a la 
couleur  6c  le  goüc  de  pain  d’^pices  ou 
ä peu  de  chofe  pres.  II  fort  de  Päcorce 
de  cet  arbre  une  gomme  en  großes  lar- 
mes  blanches  & tranfparentes  qui  ätant 
mife  für  le  feu  produit  une  fumde  d’u- 
ne  odcur  tres-agreable  & fpäcifique  pour 
guerir  les  maux  de  täte  , les  vertiges  & 
ineme  les  membres  engourdis  par  des  f£- 
rolitez  6c  des  humeurs  froides  : cequ’el- 
le  fait  en  dilatant  les  pores  de  la  peau, 
& en  repandant  au  dedans  une  chaleur 
qui  les  difiout  & les  provoque  ä fortir 
au  dehors.  II  faut  oblerver  alors  de  ne 
pas  expofer  ä un  air  froid  ceux  qui  ont 
requ  ces  fumigations , de  crainte  d’em- 
pecher  6c  d’arreter  Päcoulement  de  ces 
bumeurs  qui  ätoienc  en  mouvement  & 


164  V O Y A G E S 

qui  cauferoient  de  nouveaux  ddfordres  fi 
dies  rentroienc  , & fi  eiles  s’^paililioient 
une  feconde  fois. 

On  peuc  regarder  cette  gomme  comme 
une  efp£ce  de  mafiic  donc  l’ufage  <5coit 
autrefois  plus  commun  qu’il  ne  Peft  ä 
prdfent. 

La  Gomme  de  Cöurbari  dant  dcen- 
due  für  un  cuir  mince  en  emplätre  , & 
appliquee  für  les  membres  engourdis  & 
paralitiques  les  foulage  & lc-ur  rend  le 
mouvement  dont  ils  dcoienc  privez  en 
attirant  les  fdrofitez  dpaifles  qui  gon- 
floient  les  nerfs  & les  tendons  outre  me- 
fure. 

On  prdtend  aufliqu’erant  appliquee  für 
la  region  du  nombril,  eile  fair  mourir  & 
expulfe  les  vers. 

Le  dedans  de  l’ecoree  etant  racle  , & 
mis  en  poudre  infufde  dansde  Peautidie, 
& bue  par  ceux  qui  fouffrentdesventofi- 
tezdansleventricule,  les  gu£rit  prompte- 
ment  & lache  leventre. 

II  eft  ai f<£  d’avoir  de  P&orce  de  Cour- 
bari & de  fes  fr  ui  ts  ; la  gomme  eft  plus 
rare,  particulidrement  edle  que  l’arbre 
a jettee  de  lui-meme  & ians  incifion. 
On  peut  avoir  celle  ci  fans  beaucoup  de 
peine , mais  eile  eft  bien  au  defious  de 
la  prämiere. 

On  voic  afiez  par  ce  que  je  viens  de 
dire  que  cette  gomme  eft  tres  - bonne  , 
& qu’elle  peue  entrer  dans  le  com- 
merce. 


Voici 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  16^ 

Voici  encore  une  autre  gomme,  ou 
fi  on  veuc  une  r^line  qui  merite  d’avoir 
place  entre  les  plus  excellentes  que  le 
brdfil  & la  Guyanne  produifent : les  ln 
diens  l’appellent  icica  , & l’arbre  qui  la 
produit  icicariba. 

Cet  arbre  reffemble  b^aucoup  au  fre-  Aibrc  Sc 
ne  : il  fort  des  aifelles  des  feuilles  de^^®^ 
petites  fleurs  compofdes  de  cinq  peti- 
tes  feuilles  vertes  difpofiSes  en  dcoiles  , 
dont  les  extrdmitez  6c  les  contours  font , 
blaues.  Leur  calice  eft  plein  d’&amines 
jaunes  avec  une  piftile  ä tete  de  Cham- 
pignon de  meme  couleur.  Ce  pift.le  fe 
change  en  un  fruit  de  la  figure  6c  de 
la  große ur  d’une  moyenne  olive  , de 
couleur  rougeätre  , dont  la  p alpe  eft 
d’une  odeur  charmante.  L’dcorce  de 
l’arbre  produit  ä peu  pres  la  meme  o- 
deur  , fi  on  fdchauffe  6c  fi  on  la  frote 
entre  les  mains. 

II  fort  de  cette  dcorce  des  larmes  d’u- 
ne gomme  de  tres  - bonne  odeur  5 mais 
comme  ccc  arbre  ne  fe  prelle  pas  d’en 
donner  , on  l’y  contraint  par  des  inci- 
fions  qu’on  Fait  ä ion  dcorce  le  plus  haut 
qu’il  eft  poflible,  6c  en  moins  de  trois 
jours  on  en  voit  l'ortir  une  gomme  qui 
eft  preiqu’entierement  femblable  a la 
gomme  Elemi  blanche  6c  tirant  un  peu 
für  le  verd,  d’une  odeur  tres -agr£able, 
dans  laquelle  011  remarque  quelque  cho- 
fe  de  celle  de  Panis  verd  qu’on  a froif- 
le. . C’eft  principalement  dans  le  cems  de 
Tome  IIL  k M la 


z66  ~ V O Y A G E S 

la  pleine  lune  6z  dans  la  faiion  fdche , 
qu’on  faic  ces  incifions  avec  plus  de  iuc~ 
ccs,  non  quand  on  en  veut  tirer  unc 
plus  grandc  quantite , mais  lorfqu’on  en 
veut  drei*  d’une  qualitd  plus  parfaite. 
Elle  eft  d’abord  allez  molle : eile  le  durcit 
enfaite.  La  chaleur  l’amollit  6c  le  froid 
iui  rend  fa  premidre  durete.  On  l’a  mi- 
fe  au  rang  des  drogues  qui  font  chau- 
des  au  troifieme  degre.  Je  n’en  veux 
pas  difconvenir:  je  Tüis  homme  de  paix 
qui  n’ai  garde  d’entrer  en  proce*  avec 
les  arpenreurs  de  qualitez  chaudes  ou 
froides.  II  fuffic  qu’on  a expdrimente 
bien  des  fois  qu’etant  appliqude  com:ne 
un  remdde  topique  für  des  plyayes  6c  für 
des  parties  affeädes  de  douieurs  prove* 
nantes  de  caufes  froides  , on  a vu  des 
eures  furprenantes  par  lern*  promptitu- 
de  6c  par  leur  parfaite  gucrifon.  On  eft 
convaincu  que  ces  emplatres  appliqudes 
für  l’eftomac  , ont  produic  des  effets 
merveilleux.  Rien  n’eft  plus  propre  pour 
les  maladies  des  vifedres  , pour  dilliper 
les  vents , pour  gudrir  les  playes  de  tete, 
quelques  uangdreufes  & confidcrables 
qu’elles  foyenc. 

Acajou,  Tout  le  monde  connoit  l’arbre  appel- 
le  Acajou.  On  fait  qu’on  en  diftingue 
deux  efpdces  : la  prämiere  ä qui  les  Ef- 
pagnols  ont  donnd  le  nom  de  Cedre  ä 
caufe  de  l’odeur  que  rend  fon  bois , 
quoiqu’en  tout  il  diffdre  du  Cedre,  com- 
rae  le  Cddre  du  Pommier.  La  feconde 

cfpd- 


en  Gujne’e  et  a Cayenne.  267 

cfpdce  a confervd  dans  toute  i’Amdrique 
le  nom  que  les  Indiens  de  toutes  les  na* 
tions  lui  onc  impofd  avec  li  peu  de  dif- 
ference  les  uns  des  autres,  qu’011  le  re- 
connoit  dans  touts  leurs  idiomes.  Cet 
arbre  eft  fi  commun  , qu’on  en  trouve 
des  fordts  entidres  dans  le  Brefil  6c  dans 
la  Guyanne.  Les  Portugais  n’ont  point 
de  amede  plus  affurd  pour  guerir  leurs 
Ndgres  du  mal  d’eftomach  qui  eft  une 
efpdce  d’hydropifie , que  de  les  abandon- 
ner  ä eux  mdmes  dans  les  lieux  remplis 
de  ces  arbres.  La  faim  prefiant  ecs  mal- 
heureux  , 6c  ne  trouvant  autre  nouri- 
ture  que  les  fruits  de  ces  arbres,  ils  s’en 
rempliiTent , 6c  les  fruits  ont  biuitöt  in- 
cild  la  mauvaife  humeur  qui  cauioic  le 
mal,  & dans  peu  de  tems  on  voit  des 
hidropiques  qui  ne  pouvoient  fe  remuer, 
courir  comme  des  cerfs  6c  fe  porter  ä 
merveilles. 

La  neix  en  forme  de  rognon , que  ce 
fruit  porte  ä fon  extrdmite  , ren  ferme 
dans  Ion  ecorce  une  huile  d'autant  plus 
acre  6c  plus  mordicante,  que  le  fruit  eft 
dloignd  de  fa  maturitd.  Cette  huile  eft 
pourtant  d*une  utilitd  merveilleufe  pour 
defTdcher  & nettoyer  les  plus  vieux  ulcd- 
res  6c  les  chancres  le  plus  malins,  la  ro- 
gne  , les  verues  6c  autres  vices  de  h 
peau,  6c  pour  faire  mourir  les  infe&es 
fi  dangdreux  qui  s’introduifent  fous  les 
ongles  des  pieds  6c  dans  les  plis  de  la 
peau,  6c  qui  y caulenc  des  uledres  ioii- 
M 2 venr 


l6S  V O Y A G £ S 

vent  incurahles.  Lcs  Portugals  les  out 
appelld  b'ichos  : lcs  Efpagnois  les  nom- 
ment niguas  : on  lcs  connoit  chcz  ics 
Francois  fous  ie  nom  de  ebtques. 

A hiefure  que  le  fruit  meurit , l’acre- 
td  de  l’huile  diminue  $ mais  il  en  rede 
toüjours  plus  qu’il  n’en  faut  pour  brü- 
ler  Ia  langue  & les  gencives  de  ceux 
qui  leroient  allez  irnprudens  pour  rom- 
pre  ce  rognon  ou  cette  noix  avcc  leur? 
dents. 

II  n’eft  pas  neceflaire  d’extraire  cctte 
huile  dans  le  pais  oü  le  fruit  le  cueille, 
pour  la  tranfporter  en  Europe.  II  fuffit 
d’y  envoyer  les  noix.  Quelques  vieilles 
qu’elies  ioient , eiles  en  coniervent  toü- 
jours afTez.  Pour  l’extraire,  il  laut  fen- 
dre  Ia  noix,  & mettre  fes  parties  für  des 
charbons  ardens  : l’huile  qui  eft  renfer- 
mde  entre  les  deux  parois  de  l’ecorcefort 
auflitöt  qu’elle  fent  le  fcu.  On  la  ramas- 
fe  avec  un  peu  de  cotton  , & on  l’em- 
ploye  aux  ufages  que  nous  avonsmarque 
cideflus. 

L’amande  renfermde  dans  cette  ecor- 
ce,  eft  blanche  , folide  , delicate,  d’un 
goüt  bien  meilleur  que  celui  des  meillcu- 
res  amandes:  eile  tient  beaucoup  du  pi- 
gnon.  On  la  mange  crue  quand  eile  eft: 
recente,  apres  l’avoir  mife  quelques  mo- 
mens  dans  de  l’eau  avec  un  peu  de  fei , 
bien  des  gens  l’aimcnt  mieux  rötie.  Pour 
cet  effet  on  fend  un  peu  l’dcorce  de  la 
noix : on  la  met  un  moment  für  les  char- 
bons : 


E13  GülSE’ß  ET  A CAYENNE. 

bons:  eile  s’ouvre  alors  d’clle-meme  da- 
vantage : on  acheve  de  la  feparcr , 6c 
on  la  monde  d’une  petite  peilicule  bru- 
ne  qui  l’enveloppe  intdrieurement  : eile 
eft  d7un  goüt  ddlieat.  Ces  noix  fe  gar- 
dent  bien  des  ann^es , 6c  ne  perdenc  pref- 
que  rien  de  leur  bontd. 

Les  Indiens  font  tanc  decas  de  lapom- 
me  d’Acajou  & de  la  noix  qui  y eft  at- 
tachde , qu’il  y a fouvent  des  guerres  en- 
tre  eux  pour  la  recolte  de  ces  fruits  qui 
meu  rille  nt  dans  les  mois  de  Ddcembre  , 
Janvier  6c  Fevrier , dans  la  Guyanne,oü 
il  y en  a des  forets  entieres. 

Ces  fruits  ont  la  figure  d’une  pom- 
me  : leur  peau  eft  mince  6c  unie,  d’un 
beau  rouge  du  cöte  qui  eft  expofd  au 
Solei  1 , jaune  6c  comme  dorde  du  cötd 
oppofe.  Leur  odeur  eft  douce  , agjrda- 
ble  6c  rejouiflante.  La  fubftance  eft  ton- 
te lpongieufe  6c  remplie  d’une  liqueur , 
extrdmement  acre  6c  mordicante,  quand- 
le  fruit  n’eft  pas  mur  : douce  , agrea- 
ble,  bienfaifante  , quand  il  a atteint  la 
maturitd.  Il  rafrichit  6c  rdjou'it  , & 
quoiqu’il  refterre  un  peu  le  ventre  , il 
exeite  merveilleufement  l’urine  : fon 

ufage  eft  excellent  contre  les  rdrentionsv 
J’ai  *ddjä  dit  qu’il  eft  incifif  6c  fou ve- 
rain pour  les  maux  d’eftomac  6c  pour 
l’hidropifie.  De  quelque  manidre  qu’on 
le  mange,  quand  il  eft  meur,  il  ne  peut 
faire  que  du  bien»  J1  eft  excellent  cn 
compöte. 


On 


270  V O Y A G E S 

On  en  faic  un  vin  piquant  & agrdi- 
ble,  qui  porte  ä !a  tete,  lur-coar  quand 
i!  a dtd  garde  dcux  oa  trois  jours.  A- 
pres  ce  tarne  il  fe  tourne  envinaigre  qui 
efl  tres  fort.  D’habiles  gens  pourroienc 
en  faire  du  vin  qui  dureroit  plus  long- 
tenis : mais  i’Am^rique  n’eft  pas  un  pais 
propre  ä faire  des  expdriences.  Les  gens 
qu’on  y a envoy£  & bien  nayd  pour 
cela  , exceptd  pourtant  ks  Aftronomes 
& quelques  Botaniftes , fe  font  tenus  au 
frais  dans  leurs  maifons  & fe  font  con- 
fervez  foigneufement,  pour  pouvoir  as- 
flirer  les  Luropdens  ä leur  retour  que 
la  Zone  Torride  dcoit  habitable  ; com- 
ine  fi  le  genre  humain  dtoit  encore  dans 
care  vicille  errmr.  C’dtoit  pourtant 
pour  ccla  qu’on  les  avoit  envoyd  On 
nous  menace  depuis  long-tems  d’une  hi- 
ftoire  des  plantes  de  la  Guyanne.  Celui 
qui  y avoit  dt d envoyd  , eft  revenu  en 
bontie  lant£  , comrne  il  convient  ä un 
Mdiecin.  L’ouvrage  qu’il  nous  donnera 
eft  caufc  que  j’abrdge  beaucoup  ce  que 
mes  mdmoircs  contiennent  für  ce  fujec 
important. 

On  s’eft  avifd  de  faire  diftiler  le  fuc 
des  pommes  d’Acajou,  & on  en  a fait  de 
l’eau  de  vie  tr&spuiflante. 

Cet  arbre  jette  pendant  les grandescha- 
leurs  des  grumeaux  d’une  gomme  claire, 
de  coTaleur  d’ambre  , dure  & aflez  fria- 
b!e.  Les  Indiens  la  font  diffoudre  dans 
de  l’eau  & la  donnent  avec  fuccbs  aux 

fern- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  271 

fcmmes  qui  Tont  incommodees  de  paflions 
hifteriques,  ou  de  leurs  maladies  perio- 
diques. 

La  gomme  d’Acajou  n’a  prefque  point  Atbie  *v- 
d’odeur.  Voici  un  arbre  dont  la  gomme , p^ic Ca- 
ou  fi  Ton  veut  le  beaume  eil  a u ne  desburab‘1, 
plus  agrdables  & des  plus  fortes.  Les  In- 
diens de  la  Guyanne  l’appellent  Cabur- 
ciba.  11  eft  rare  : on  ne  le  trouve  que 
dans  los  forecs  £ioigndes  du  bord  de  la 
mer.  Sa  feuille  eit  petite  & refiemble 
beaucoup  ä celle  du  myrthe.  Son  <5cor- 
ce  eft  grife  & fort  epailfe : eile  eft  cou- 
verce  d’une  pellicule  mince  & rougeätre 
qui  femble  ne  fervir  qu’ä  retenir  une  li~ 
queur  jaunärre  dont  l’dcorce  eft  toure 
imbibde.  Cette  liqueur  eft  plus  odoran- 
te  quand  eile  eft  un  peu  vieiile,que  lors- 
qu’elle  eft  rdeente.  Elle  change  aufti  de 
couleur  & de  confiftance  dans  le  prä- 
mier cas.  Elle  devienc  dpaiffe  & rou- 
geäcre : c’eft  en  cela  feul  qu’elle  difFire  du 
fameux  bäume  qui  nous  vienc  du  Pd- 
rou.  C’en  eft  peut  - dtre  une  efpece  qui 
remplit  de  fa  bonne  odeur  non  feule- 
ment  les  maifons  , mais  meine  les  fo- 
rdts. 

C’eft  principalement  dans  les  mois  de 
Fdvrier  6c  de  Mars  que  les  arbres  fe  dd- 
chargent  de  cette  liqueur  prdeieufe  , 
lorfque  leur  fdve  eft  montde,  6c  qu’elle 
leur  a donnd  toute  la  fubftance  qui  leur 
dcoit  ndeeflaire  pour  leur  nourriture  & 
pour  leur  accroiflemenc. 

M 4i 


Celle 


201  Voyag.es 

Celle  qui  fort  d*elle-meme  eft  la  plus* 
parfaite:  mais  la  plus  grande  partie  tom- 
bc  ä terre,  s’y  perd,  ou  fe  Charge  d’or- 
dures.  Celle  que  l’on  a plus  commune- 
ment  vient  des  iucifions  que  les  Indiens 
font  ä Pccorce,  au  ddlöus  defquelles  iis 
attachcnt  des  morceaux  de  calebafles 
qui  rcgoivtnt  Ia  liqueur  ä mefure  qu’el- 
le  fort°de  l’^corce  : eile  fe  durcir  aifd- 

ment  & devient  compadte  & pefanre.  La 
chalcur  du  feu  ou  du  Soleil  Ia  ramoiiit 
& la  rend  coulante. 

On  l’cmploye  aux  memes  ufages  & 
&vec  le  mdme  fucc£s  que  le  bäume  du 
Perou  & le  copahu : car  eile  eil  chaude, 
diflblvante,  rdlolutive  , anodine  6c  con- 
fortative.  Si  eile  ne  gu£rit  pas  ablölu- 
ment,  eile  (oulage  infiniment  les  afthma- 
tiques , ä qui  on  en  faic  prendre  ä jeun 
trois  ou  quatre  gouttes  en  bol  , avec 
un  peu  de  fucre  ou  de  miel  , ou  dans 
une  cueillerde  de  vin  ou  de  bouillon* 
Elle  tempere  les  ardeurs  d’entrailles  6c 
les  vices  des  mteftins  , meme  les  plus 
opiniätres.  Sion  la  faic  chauffer,  &qu’on 
cn  falle  des  onäions  für  la  poitrine  6c 
für  les  hypocondres  , eile  dillipe  leurs 
opitulations  6c  les  humeurs  froides  6c 
föreufes  qui  les  caufoient.  Si  on  en  r 6- 
pand  quelques  gouttes  für  le  fommet 
de  la  tete,  6c  qu’on  y falle  aulli  tot  des 
frixions  avec  un  morceau  de  drap  d’d- 
C3rlate  bien  chaud  , eile  fortifie  le  cer- 
veau  , prÖ'erve  de  la  paralifie  & rend 

aux 


en  Guinee  et  a Cayenne.  273 

aux  ncrfs  afFoiblis  Icur  force  & leurmou- 

vement- 

On  s’en  fert  pour  toutes  fortes  deblef- 
fures  faites  avec  des  taillans,  foitdebois, 
jfoit  de  pierrcs,  oudefer,  pour  lesluxa- 
tions  & meme  pour  les  morfures  desani- 
maux  venimeux. 

Je  finirai  ce  Chapitre  par  la  deferip- 
tion  d’un  arbre  plus  commun  dans  Ie 
Brefii  que  dans*  la  Guianne.  II  s’y  troii- 
ve  pourcanc,  & quoique  rare  , fes  qua- 
Iitcz  excelientes  doivent  le  faire  rechcr- 
cher  & rcndie  tres  - recommandable  aux 
habicans.  Je  ne  ie  propofepascependanc 
comme  une  chofe  qui  puiile  entrer  dans 
le  commerce  d’Europe  , parce  que  fä 
vertu  c ft  renfLrmee  dans  ie  luc  qu’on 
exprime  de  fes  feuilles  & que  pour  en 
exprimer  quelque  chofe  , il  faut  que  les 
feuilles  loienc  vertes  & fraichcs  : cc  qui 
ne  peut  etre  , quand  on  ieur  aura  faic 
faire  Ie  trajet  de  l’Amdrique  en  Euro- 
pe.  On  pourroit,  ce  me  lemble,  remd- 
dier  ä cet  inconvenient  , en  pilant  les 
feuilles  für  les  lieux  , en  tirant  le  fuc 
qu’il  ftroit  facile  de  conferver  dans  des 
bouteilles,  & par  ce  moyen  l'envoyer  en 
Europe. 

Cet  arbre  eft  appelle  Tapia  par  les  In-A*^*P: 
diens.  II  eft  de  la  grandeur  de  nos  h£-JJfa]c  fa‘ 
tres  : fon  dcorce  eft  grife  & fort  mince. F 
Ses  feuilles  fonc  attach^es  trois  ä trois 
au.  bout  du  pedicule  qui  les  foutient. 

Eiles  fonc  peu  dpaifles , d’un  verd  gay 
M <>  qui 


274  V O y A G E s 

qui  paroit  vemiflfd  , douces  au  toucher 
& longues  de  trois  ä quatre  pouces.  II 
porte  des  fleurs  en  bouquets  foutenues 
d’une  qucue  aflez  longue.  Leur  calice 
£yafd  eft  plein  d’ecamines  &c  de  piftil- 
les  aflez  longs. . II  s’en  faut  bien  que 
toutes  ces  fleurs  portent  des  fruits  : la 
plupart  tombent  par  un  läge  effet  de 
la  nature  : car  fi  toutes  ies  fleurs  d’un 
bouquct  portoient  des  fruits  la  queue 
ne  pourroit  pas  les  fuporter  , ni  pcur- 
Stre  les  nourrir.  Lcs  fruits  font  ronds 
6c  de  la  grofleur  de  nos  abricots  ordi- 
naires.  . lis  font  compofez  d’une  dcorce 
tendre  & £paifle  qui  fait  une  bonne  par-* 
tie  de  leur  fubflance  , 6c  le  centre  eft 
rar.pli  d’une  matiere  vifqueufe  6c  £pnif- 
fe  qui  renferme  quantit£  de  grains  bruns 
ronds  6:  ovales , aflez  durs.  Les  animaux 
ä quatre  pieds  & les  oifeaux  les  mangent. 
Les  Indiens  n’en  font  aucun  ufage.  IIs 
enpourroientpourtantmanger  : car  c’cft 
une  r£glc  gdncrale  parmi  nos  chafleurs 
6c  nos  ilibuftiirs,  qu’on peutmangcr lans 
crainte  de  tous  les  fruits  que  les  oifeaux 
ont  becquctez  ; deforte  que  quand  ils 
trouvent  un  fruit  qui  leur  eft  inconnu  , 
ils  n’y  touchent  point  qu’ils  n’ayent  re- 
connu  que  les  oifeaux  l’ont  becquetd  : 
l’inftinft  des  animaux  dtant  tnoinsiufcep- 
tible  d’errcur  que  la  connoillance  des 
homnies. 

C’eft  donc  dans  les  feuilles  que  cetar- 
bre  renferme  toutela  vertu  qu’on  y con- 

noic 


Guinea  et  a Cayenne, 

noic  : vertu  qui  le  rend  d’autantplusre- 
commandable,  que  le  mal  qu’il  gudriteit 
le  plus  dangdreux  & le  plus  cruel  qu’on 
fe  puiffe  imaginer. 

Les  Portugals  Pont  appelld  bicbo  de  cu 
ou  ver  du  fondement,  je  ne  fqai  fi  ce 
ne  feroit  pas  ce  qu’on  connoit  en  France 
fous  le  nom  de  fiftule  ä I’anus  : car  ce 
mal  peut  y paffer  pour  nouveau  > mais 
feroit  -il  pafd  du  Brdfil  en  France  ? Ec 
’ : & le  mal  de 


il  n’y  a point  de  mal  originaire  dans  un 
pa'is  , que  le  fage  Auteur  de  Ia  nature 
n’y  ait  mis  en  mdme  tems  le  remdde 
convenable  , il  a mis  dans  le  Brdfil  & 
dans  la  Guianne  le  remdde  fpdcifique  ä 
ce  cruel  mal  qui  fait  tant  fouffrir  eil 
Europe  ccux  qui  en  font  atteints  , & 

qui  les  expofe  ä des  opdrations  de  Chi- 
rurgie tres  - douleureufes  & fouvent 
mortelles. 

• II  fuffit  dans  le  paVs  de  piler  les  feuil- 
les  de  cet  arbre  , d’en  extraire  le  fuc  t 
de  d’en  faire  des  injeäions  dans  le  fonde- 
ment , & d’appliquer  le  marc  en  forme 
de  cataplafme  für  la  partie  offen  fde.  Ce 
remdde  rditdrd  deux  fois  par  jour  , d- 
teint  le  cruel  incendie  que  ce  ver  , ou 
fi  l’on  veut,  que  l’abces  y avoit  allumd, 
& le  marc  qui  eft  encore  imbibd  de  fon 
fuc,  nettoye,  purifie  & fait  tomber  les 
parties  gangrendes  ou  difpofdes  ä la  gan- 
grdne  , fait  renaitre  une  chair  nouvelle 


Mais  comme 


M <5 


2,76  V O.YAGB  S 

& vermeide , & appaife  en  peu  de  tems 
les  douicurs  aigues  quc  le  malade  rd- 
fentoit. 

J’ai  die  dans  un  autre  endroit  qu’on . 
fe  fervoit  encore  de  fuc  de  cicron  dtant 
mele  dans  une  decodion  de  ca(Te  , pour 
le  menic  mal  s car  on  ne  trouve  pas  par- 
tout & fous  fa  main  cet  arbre  $ qu’on 
en  faifoic  des  inje&ions  , & que  Pon  ap* 
pliquoic  en  fuppofitoires  des  quartiers  de 
citrons  depouillez  de  leur  peau.  Ce  re- 
mddeeft  un  peueuifant  : maisilPeftbien 
moins  que  le  biftoury. 

Ces  memes  feuilles  pildes  6c  mifes 
dans  les  oreilles  6c  appliqudes  en  cata- 
plafme  für  la  tete,  appaifent  lesdouleurs 
de  tete  caufdes  par  des  coups  de  Soleil. 
Autre  mal  aflez  nouveau  6c  qui  n’eft  pas 
moins  dangdreux.  II  n’y  faut  pointd’au- 
tre  remdde  : celui  ci  eil  fpdcifique  6c 
tres-affurd. 

On  apporte  bien  de  PAmdrique  de 
la  citronelle  & d’autres  chofes  : pour- 
quoi  n’en  pas  apportcr  du  lue  de  ces 
arbres  ? II  ne  leur  faut  que  deux  ou  trois 
eures  pour  les  mettre  en  vogue  , 6i 
en  faire  un  remdde  nece(Taire~  6c  tres- 
cher. 

Si  apres  tout  ce  que  je  viens  de  dire 
les  habicans  de  Cayenne  fe  plaignent  de 
la  fidrilitd  de  leur  pa’is  , on  pourraleur 
rdpondre  qu’ils  ont  grand  tort  puif- 
qu’il  ne  tient  qu’a  eux  d’augmenter  ä 
l’infini  le  nornbre  de  leurs  denrdes  6c 

de 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  277 

de  faire  un  commerce  avantageux  de 
toutes  ces  chofes,  fans  cju’il  cauie  aucun 
ddrangement  ä celui  de  liiere,  derocou, 
d’indigo  6c  de  caffe , auquel  il  femble 
qu’ils  fe  lont  bornez.  Ils  pourroient  6c 
meine  ils  devroient  y ajoüter  celui  du 
cacao,  de  la  vanille  qui  croit  narurelle- 
ment  chez  cux,  celui  dutabac,  desgrai- 
nes  6c  des  feuiiles  de  bois  d’Inde  , de  la 
canelle  g6roflde,  des  baulmes , des  hui- 
les , des  gommes  , des  rdlines  , d£s  bois 
odorans,  de  ccux  qui  font  propres  ä la 
teinture  6c  aux  ouvrages  de  menuiferie 
6:  de  marqudeerie,  6c  bien  d’autres  cho- 
fcs  qui  ies  rendroient  richcs  , qui  tire- 
roient  leur  Colonie  de  cet  dtat  de  m£- 
diocritd  , oü  eile  efl:  depuis  taut  de  tems, 
6c  qui  attireroient  chez  eux  des  Idgions 
d’habitans  qui  peupleroicnt  le  pais  , le 
parcourroient  , le  ddfricheroient  , dd- 
couvriroient  les  mines  d’or  , d’argent 
6c  d’autres  mdcaux  , qu’on  fgait  tres- 
alfurfment  y dtre  , 6c  repoufferoienc 
nos  voifins  ä droite  6c  ä gauche  , dans 
les  bornes  oü  ils  devroient  fe  renfer- 
iner. 


CHAP1TRE  VIII. 

Des  animaux  a qttatre  pieds. 

TL  y a fi  peu  de  terrain  ddfriche  6c 
decouvert  dans  la  Guianne  , qu’on 
M 7 peut 


27$  V O Y A G E S 

peut  dire  qu’elle  n’eft  qu’une  vafte  & 
paifle  foret , & par  confdquent  le  pa'xs 
des  betes  de  toute  efpdce.  La  chaflepar 
une  fuite  ndceflaire  y cft  tres-abondan- 
te.  Pour  peu  que  les  habitans  foient  ä 
leur  aife  , ils  ne  manquent  pas  d’avoir 
deux  Negres  chafTeurs  en  Campagne  & 
deux  Negres  pöcheurs  ä la  mer  ou  dans 
les  rivieres.  C’eft  le  moyen  de fairegran- 
de  chdre , & c’eft  ä quoi  les  habitans  ne 
manquent  pas. 

On  n’a  pas  ces  commoditez  aux  Ifles 
du  Vene.  II  y a long-tems  que  les  fan- 
gliers  ou  cochons  marons  ont  difparu. 
S’il  s’en  trouve  encore  quelques  • uns  , 
c’eft  für  le  fommet  des  plus  haures  mon- 
tagnes,  ou  dans  d’autres  lieux  prefque 
inacceflibles. 

A Saint  Domingue  meme  , oü  il  ne 
falloit  pas  s’&oigner  de  cent  pas  de  Ta 
maifon , pour  trouver  des  boeufs  & des 
cochons  marons , il  faut  ä prdfent  faire 
bien  des  lieues.  C’eft  ä Pimprudence  & 
a la  trop  grande  aviditd  des  ChafTeurs  , 
qu’on  eft  redevable  de  cet  inconvenient. 
S’ils  avoient  imite  les  Efpagnols  qui  ne 
tuent  jamais  les  femelies  , le  pais  feroic 
encore  rempli  de  betes  : mais  les  Fran- 
cois ont  le  talcnt  de  d£truire  & de  ga- 
rer tout.  Cela  n’eft  pas  encore  arrivd  a 
Cayenne  : ils  Tont  en  trop  petit  nom- 
bre  , & la  quantit£  des  betes  efteton- 
nante. 

Les  plus  gros  nnknaux  qu’on  troure 

dans 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  27p 

Jans  les  bois  , font  les  vaches  braves  , Vachcs 
c’eft~ä*dire  iauvages.  Quoique  je  ne  braves  ou  . 
marqueici  que  des  vaches,  onpeutcroi-  fauvages* 
re  qu’ilya  aufli  des  taureaux.  Cela  doit 
etre  ainfi. 

Je  n’öferois  rien  dire  de  leur  origine. 

II  eft  ccrtain  qu’avant  que  les  Efpagnols 
euffent  ddcouvert  les  grandes  Iflcs , S. 
Doniingue  , Cuba  , Portric  & autres  , 
il  n’y  avoit  d’autres  animaux  ä quatre 
pieds  que  des  Ldzards  : ce  Tont  les  ££■ 
pagnols  qui  y ont  apporte  d’Europe  les 
chevaux,  les  boeufs,  lescochonsdonton 
voitaujourd’hui  ics  defeendans. 

II  eit  certain  qu’on  ne  connoiflöit 
point  les  chevaux  dans  le  Mdxique  & 
le  Pdrou.  Leurs  grands  moutons  leur 
fervoient  de  betes  de  Charge.  II  ne  pa- 
roit  point  non  plus  qu’ily  eüt  des  boeufs. 

Cela  me  donne  la  hardiefle  de  penfer 
que  tous  les  boeufs  que  l’on  voit  au- 
jourd’hui  dans  ce  vafte  continent,  vien- 
nent  originairemcntd’Europe.  Et  com- 
mc  il  y a des  animaux  qui  fe  font  dchapd  des 
parcs  011  des  prairies,  oü  on  les  gar  doit, 

& qui  fe  font  retirez  dans  les  bois,  ilsyont 
multiplid,  6:  fefontrendusfauvages:  c’eft 
ce  qui  leur  a fait  donner  le  furnom  de 
braves. 

Mais  pourquoi  parle-t-on  plutöt  des 
vaches  que  des  boeufs  fauvages  ? Je 
n’en  vois  point  d’autre  raifon  , fi-non 
que  la  chair  des  vaches  eft  infiniment 
plus  tendre  & plus  gralfe  que  celle  des 

tau* 


2$o  VoYAGES 

taureaux.  Les  uns  & lcs  autres  font  plusr. 
courts,  plus  dpais  & plus  ramaflez  qu’en 
Europa,  6c  que  ceux  que  l’on  nourric 
dans  les  Ifles  6c  terrc  ferme  de  l’Am6ri- 
rique  , oü  ils  font  domeftiques.  Lcurs 
cornes  font  aufli  plus  petices  6c  moins 
großes.  Ils  s’en  fervent  ä merveilie  : Ü9 
lont  mechans.  Si  on  lcs  blelfe  fans  les 
abbattre,  ils  viennent  au  coup  , 6c  font 
a craindre.  On  n’en  trouve  pour  l’ordi* 
nairo  que  dans  les  endroits  fort  6loi- 
gnez  des  habitations.  Ils  font  cxtr6me- 
ment  fauvages.  Ce  font  des  cerfs  pour' 
la  courfe.  Ils  vont  pour  l’ordinaire  cn 
troupes.  Un  bon  chaffeur  doit  les  tircr 
a la  grolle  veine  du  col  : ils  tombent 
aufll-töt  , & dans  un  moment  ils  onc 
perdu  tout  leur  fang.  On  prdtend  que 
leur  cuir  eft  plus  £pais  que  celui  des 
domeftiques  : cela  vient  de  ce  qu’ils  font 
toujours  dans  les  fgrets  expofez  ä toutes 
les  injures  des  faifons.  Un  Chafleur  ne 
doit  pas  regretter  fa  poudre  6c  fa  peine, 
quand  il  a mis  bas  un  de  c es  braves  ani- 
maux.  La  mouelle  des  gros  os  des  jam- 
bcs  avalltfe  toutc  chaude  , eft  un  bon 
reftaurant  : on  peut  fe  pafler  de  manger 
le  refte  de  la  journee  , apres  un  pareil 
d6jeuner. 

Les  plus  groffes  betes  apres  les  vaches 
braves  font  les  biches.  Elles  font  origi- 
naires  du  pa'is  , du  moins  depuis  bien 
des  finales.  II  faut  qu’elles  (oient  ve* 
oues  dans  i’ Am6rique  depuis  le  deluge  , 

pai 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  2S1 

par  ln  partie  feptentrionale  du  m£me 
conrinent  qui  eft  jointe  ä i’Afie  par  le 
Nord  de  Californie,  qui  depuis  les  nou- 
velles  decouvertes  que  les  voyageurs 
ont  fair,  n’eft  plus  une  Iflc  , mais  une 
partie  commune  de  ces  deux  continens 
qui  les  unir. 

Quoiqu’il  en  loit  , il  y a des  biiches BfcIies  de 
dans  le  Mdxique  vieux  & nouveau,  d3nsGuu*Ilc' 
le  Brdill , dans  la  Guianne  : mais  s’il  y 
a des  biches  , il  y a des  cer fs  : car  les 
biches  Tont  les  ferne! les  de  cette  eipdce. 
Pourquoi  ne  les  connoit-on  que  (ous  le 
nom  de  biches  chcz  nos  Francois  dta- 
blis  dans  la  Guianne  ? On  pourroit  dire 
que  c’eft  par  la  mcnie  rail'on  qu’on  dit 
des  vaches  fauvages  & non  pas  des  tau- 
reaux  fauvages  5 quoiquc  laus  les  tau- 
reaux  les  vaches  ne  Teroient  pas  au 
monde. 

Mais  voici  ce  qui  a ddtermind  nos 
Frangois  & peut-etre  les  Portugais  leurs- 
voifins  ä ne  donner  ä cette  eipdce  que 
le  nom  de  biches  : c’eft  qu’ils  fgavoienc 
que  les  biches  d’Europe  n’ont  point  de 
cornes  ou  de  bois , & qu’ils  ont  remar- 
que  que  l’efpece  des  cerfs  qui  Font  en 
Amdrique,  mäks  ou  femelles  , n’en  ont 
point  aufli.  Ils  ont  donc  donnd  indifFd- 
remment  aux  mälcs  & aux  femelles  le 
^om  de  biches  , ä.caufe  de  ce  ddfout 
de  bois.  II  faut  s’en  tenir  lä  : ce  feroit 
perdre  fon  tems  de  vouloir  ä prdlent 
changer  cette  ddnomination.  Nous  fe- 

rons 


iSl  V O Y A G E fr 

rons  donc  comme  eux,  & nous  appelle- 
rons  biches  mäles  6t  femelles,  i’efpdcc 
de  cerfs  que  la  Guianne  produit. 

Une  autre  raifon  qu’on  a pu  avoir , 
pour  ne  donnerque  lenom  de  biches  äces 
animaux,  c’eft  qu’ils  font  bien  plus petits 
qu’cn  Europe  s mais  dans  tout  le  refte, 
c’eft  la  mßme  chofe.  Ils  font  trds  vifs , 
tres  legers  ä la  courfe  , timides  äl’exccs. 
Ils  font  couverts  d’un  poil  fauve  rougeä- 
tre  , allez  court  6t  dpais.  Ils  ont  la  tete 
petite,  ddcharn^e,  ies  oreilles  minces,le 
col  long  6c  arquc  , le  pied  fourchu , la 
queue  courte  , la  vue  perqante  , leur 
chair  eft  ddlicate,  quoiqu’il  loic  tres-rare 

Su’elle  foit  bien  grafte:  c’eft  le  plus  vil 
e tout  lcs  animaux  a quatre  pieds.  11 
joint  comme  les  chevres  les  quatre  pieds 
für  des  pointes  de  rocher  qu’on  couvri- 
roit  aifdment  avec  la  main,  6c  la  peurou 
fa  vdlocitd  lui  fait  faire  des  lauts  & des 
bonds  , 6c  s’abandonner  dans  des  lieux , 
d’ou  toute  autre  animal  ne  fe  releveroit 
jamais. 

Les  Ndgres  chafleurs  les  attendent  ä 
1’afFuft  dans  des  fentiers  dtroits  , oü  ils 
ont  rdmarqud  leurs  pas.  C’eft  ordinai- 
rement  ces  fentiers  qui  conduifent  aux 
ruifteaux  ou  ä certaines  prairies  natu- 
relles , ou  ddfriches  abandonnez  , oü 
ils  vont  plaitre.  Des  que  ces  animaux 
approchent  des  lieux  decouverts , ils 
s’arretent , prdtent  l’oreille  , regardent 
de  tous  cötez  : la  moindre  chofe  qui  re- 
• mue> 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  iSj 

mne  , le  moindre  bruit  qu’ils  entendenc 
les  fait  fe  relancer  dans  ks  bois.  II  laut 
etre  patient  dans  ces  occalions ; mais 
auffi  quand  o n les  tient  ä une  jufte  por- 
tfe  , 6c  qu’on  a l’adrefle  de-leur  cafler 
une  cuifle  ou  la  hanche  , on  doit  etre 
content,  on  a fait  une  bonne  chaffe.  II 
n’y  a rien  d’inutile  dans  cec  animal.  Ou- 
tre  que  fa  chair  el>  un  tres  bon  aliment, 
on  fe  fert  tn  M&iecine  de  toutes  les 
parties  de  fon  corp*,  fans  comptcr  que 
ia  peau  peut-8cre  employde  ä bien  des 
ufages. 

On  voit  des  tigres  dans  toute  l’Am£-  T:gres  a« 
rkjue.  C’eft  un  animal  carnaflier , cruel , Cayenne; 
ffroce  , fauvage  , diflicile  ä apprivoi- 
fer,  fort  fujet  acaution,  toujours  pret  ä 
mal  faire.  I!  tient  beaucoup  du  chat  > 
mais  il  eft  bien  plusgrand  6c  plus  fort. 

On  en  voyoit  beaucoup  autrefois  dans 
rifle  de  Cayenne.  Hs  y paflbient  ä Ia 
nage  de  la  terre  ferme  6c  venoient  d£vo- 
rer  les  beftiaux  des  habitans  jufque  dans 
les  parcs.  Ils  fe  jettoient  m£me  quelque- 
fois  für  les  honimes  , quand  la  faim  les 
prefToit. 

Cctte  Ifle  en  <5toit  fort  incommodee 
quand  M.  de  la  Barre  en  £eoit  Gouver- 
neur en  1 666.  II  engagea  les  habitans 
ä leur  donner  la  challe,  6c  pour  les  y 
P°rter,  il  donnoit  en  propre  le  fufil 
avec  lequel  on  avoit  tu£  un  de  ces  ani- 
Jpaux  ä celui  qui  l’avoit  tu£  , 6c  fi  le 
hfil  appautenoit  au  chalfeur  , il  lui  en 

faifoic 


2,$4  V O Y A G JE  S 

faiioit  payer  la  valeur  , outre  la  penu 
que  Von  yendoic  allez  bien,  depuisqueie 
Gouverneur  avoit  ctabli  la  mcthode  en 
France  d’en  faire  des  houfles  pour  lcs 
chevaux. 

Pour  la  chair  on  n’en  a jamais  dtd 
beaucoup  friand.  Elle  eil  pour  l’ordinaire 
maigre,  Öc  a une  odeur  & un  fumetpeu 
agrlable.  Si  cet  animal  btoit  plus  com- 
rhun  , peut  etre  trouvcroit  on  qu5il  eft 
bon  ä quelque  chofe , & comme  l’ufage 
de  la  chair  des  vip^res  purifie  la  malle  du 
lang  , celle  du  tigre  feroit  bonne  pour 
excicer  du  mouvement  dans  les  membres 
paralitiques  : ce  feroit  une  experiencea 
faire.  On  pr6cend  que  la  graifle  produit 
cec  cffet. 

Les  tigres  de  la  Guianne  ne  font  pas 
plus  grands  que  des  levriers  : ils  en  ont 
la  taille  : ils  courent  bien  plus  vite  5 & 
font  des  fauts  6c  des  bonts  extraordi- 
naires.  On  en  trouve  de  la  taille  denos 
plus  gros  dogues.  Ils  ont  la  tececomme 
des  chats,  la  gucule  large , des  poils  en 
moufraches  , les  dens  fortes  , aigues , 
longues  , les  yeux  jaunatres  6c  dcince* 
laus  , le  regard  traitre  6c  farouche,  les 
pieds  larges  , partagez  en  cinq  doigts 
armez  d’ongles  longs  6c  aigus  qu’ils  ca* 
chent  quand  ils  veulent.  11s  oik  comme 
les  chats  une  queue  allez  longue , garnie 
de  poil.  Tout  ce  qu’ils  ont  de  bon  & 
de  beau  eft  leur  peau  , qui  eft  jaunätre 
avec  des  marques  de  diverfes  teinces.  Cet 


EN  GUINE ’£  ET  A CAYENNE.  z8> 

inifiial  eft  cruel  & extrdmement  car- 
naflier : il  attaque  toutes  fortes  d’ani- 
maux  , & meine  les  hommes.  Quand  il 
s’eft  renda  maitre  de  fa  proye,  il  la  dd- 
vore  fans  la  ddmembrer  , il  y enfonce 
la  tete  , & avalle  fans  difcontinuation 
les  morce..ux  qu’il  coupe  avec  les  dents. 
Il  crie  pendanc  la  nuic  ä pcu  pres  com- 
me  les  chiens  qui  fonc  preflez  de  la 
faim. 

On  n’cn  voit  plus  dans  Pille  de  Cayen- 
ne, ils  n’y  palTenc  plus.  Il  y en  a dans 
lecontinenc,  mais  leur  nombre  eft  fort 
diminue  par  Pattention  qu’on  a eu  de 
leur  donner  vivemenc  la  cliafie.  Cet  ani- 
mal craint  le  feu  : un  tifon  allumd  , ou 
fimplement  une  möche  allumde,  le  met 
en  fuite.  On  donne  une  piflole  aux  chaf- 
feurs  qui  en  apportent  une  peau  frai- 
che. 

Il  y a une  autre  efpdce  de  tigre  ä qui 
on  a aonnd  le  nomd’Once.  Les  Indiens 
l’appelent  Jaguaretd.  Il  a le  poil  noir, 
plus  court,  plus  fourni,  ond£  & luftrd. 
11  eft  plus  grand  que  le  tigre  ordinaire 
& plus  mdchant.  Les  Chafleurs  n’aimenc 
point  la  rencontre  de  ccs  deux  animaux. 
Il  y a toujours  du  pdril  avec  eux , 6c 
ils  n’ont  rien  de  bon  que  leurs  peaux. 
Ils  fonc  aflez  rares  , für  touc  dans  les 
üeux  habitez. 

En  voici  un  qui  eft  plus  commun  : 
les  Indiens  Pappellent  Ai  , c'eft  le  cri 
qu’il  jette  quand  il  eft  obligd  de  le  re- 

muer, 


Oncc 
efpccc  de 
u'grc. 


Ai  ou 
paccücux« 


z36  V O Y A G E S 

muer  , parcc  qu’il  ne  le  peut  faire  fanj 
refientir  de  la  douleur  6c  fans  fe  plain- 
dre.  Les  Europeens  le  nommenc  paref- 
feux.  Ce  nom  lui  convient  tres-bien  : 
il  n’y  a point  d’animal  qui  le  loic  au- 
tant  que  lui.  II  ne  faut  point  de  levriers 
pour  le  prendre  ä la  courfe  : une  tortue 
luffiroit.  II  eft  de  lagrandeurd’unchien 
mddiocre  5 fa  töte  a quelqoe  chofe  de 
celle  de  finge  ; la  gueulc  eil  allez  gran- 
de  6c  armde  de  dentss  il  a les  yeux  trif- 
tes  6c  abbatus  s les  jambes  de  devant 
font  plus  longues  que  celles  de  derridrej 
fes  pieds  font  plats  , armds  de  trois  on- 
gles  longs  6c  alfez  pointus.  il  n’a  prel- 
que  point  de  qucue.  Tout  fon  corps  eil 
couvert  d’un  poii  cendrd  affez  long  , 
lous  lequel  il  y cn  a un  plus  court  & 
plus  dpais  de  meme  couleur  * il  vic  für 
les  arbres  dont  il  mange  les  fruits  , les 
feuilles  6c  les  bourgeons.  Il  lui  faut  uti 
tems  infini  pour  y monter,  chaque  mou- 
venient  qu’il  eft  oblige  de  faire  lui 
coüte  bien  des  cris  > il  fe  rcpofe  ä tous 
momens.  Quand  il  eft  un  fois  grimp6, 
il  n’en  defcend  que  quand  il  n’y  a plus 
de  feuilles  , alors  la  faim  le  preirant , 
il  fonge  ä pafier  ä un  autre  arbrc  : mais 
il  employe  tant  de  tems  ä delcendre  & 
ä en  chercher  un  autre,  qu’il  devient 
extrdmement  maigre  avant  d’avoir  trou- 
vd  de  quoi  fe  nourrir.  Le  tems  de  le 
tuer  eft  quand  on  le  trouve  für  un  ar- 
bre  qu’il  a prefque  depouilld  ? alors  il 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  iSj 

cd  gras  6c  tcndrc.  Si  on  le  peut  attein- 
dre  avec  une  gaule,  on  ne  prend  pas  la 
peine  de  le  tirer  , on  le  frappe , il  tom- 
be,  on  l’acheve  ä coups  debaton,  s’il 
n’eft  pas  mort.  On  dit  que  fa  chair  eft 
bonne  : en  effet  il  ne  fe  nourrit  que  de 
bons  fruics  6i  de  bonncs  feuilles.  Elle 
eft  tendre  & de  bon  goüc  5 mais  quand 
il  eft  maigre , fa  chair  eft  dure  6c  coria- 
ce.  Je  crois  que  cet  animal  s’apprivoi- 
leroit  aifönent  6c  ne  longeroit  guere  ä 
s’enfuir  fi  on  lui  fourniflöit  de  la  nour- 
Titure.  O11  die  quhl  ne  boit  point : le 
Tue  des  feuilles  & des  firuits  lui  tienc 
lieu  de  boillon.  11  craint  extr£mement 
la  pluye  & cependant  il  y eft  toujours 
expofd. 

Les  Tatous  ou  Armadilles  font  com- 
mune dans  tout  le  pa‘is$  j’en  ai  faic  la  Tarou  oa 
delcription  dans  mon  voyage  des  lfles,  je  Aimadillc, 
jeprieles  Leäeursd’yavolr  recourss  c’eß 
uiuyaftez  bonne  nourrirure. 

J’ai  aufli  parl£  des  Agonties  dans  le  me- 
ine endroit.  Cet  animal  tient  du  lidvre, 
ducouchon  & du  finge  5 1a  chair  eft  blan- 
che , grafte  & ddlicate,  on  le  pd!e  avec 
de  l'eau  chaude  , comme  un  cochon  de 
laic. 

11  y a ä Cayenne  un  autre  animal  que  I’on 
appelle  Agouchi.  C’eft  un  efp£ce  d’A- 
gouti.  11  eft  plus  petit,  6c  on  pr&end 
qu’il  eft  meilleur  & plus  d^licat.  V oila  a 
peu  pres  tout  ce  que  j’en  fgai. 

Les  Indiens  appellent  Cumlu  l’animal 

que 


Chit 

tpiiuux. 


253  V o Y A G E S 

que  les  Portugals  nomment  Our  ko  Cacbie- 
ro . Je  crois  qu’on  le  pourroit  appeller 
Chat  dpineux.  Ii  eil  pour  l’ordinairedc 
la  taiile  & de  la  grandeur  d’un  bon  chat 
ä qui  il  rellemble  affez,  exceptequefa 
töte  eil  pointue  , & que  les  jambes  & 

fes  pieds  approchent  beaucoup  de  edles 
des  finges.  Depuis  les  oreilles  julques 
vers  le  milieu  de  la  queue  , il  eil  cou- 
vert  au  lieu  de  poil  , d’aiguillons  de 
trois  a quatre  pouces  de  longueur  com- 
me  des  tuyaux  de  plumes,  creux,  ronds , 
pointus  & forts , dont  la  partic  la  plus 
voifine  du  corps  eil  noire  6c  la  pointe 
blanche  ou  tirant  für  le  blanc.  La  par- 
tie  de  la  queue  qui  n’a  point  d’aiguil- 
lons eft  couverte  d’un  poil  comme  la 
l'oye  des  cochons.  S es  jambes  en  font 
aulli  couvertes  , mais  les  aiguillons  font 
plus  courts.  Ses  pieds  font  partagez  en 
quatre  doigts  , avec  un  commencement 
de  pouce.  Sa  queue  eft  aulli  longue  que 
tout  Ion  corps  6c  meme  plus.  Elle  eft  for- 
te 6t  pliante.  Il  s’en  fert  comme  les  lin- 
ges,  pour  fe  lufpendte  aux  branches  des 
arbres.  Il  vit  de  fruits  6t  de  racines.  II 
marche  lentement  6t  a de  la  pcine  ä 
nionter  aux  arbres  , parce  que  fes  on- 
gles  font  trop  longs,  6t  que  n’ayant  pas 
de  pouce  , il  ne"  peut  point  cmbralfer 
affez  fortement. 

Ou  a remarqu^  qu’il  dort  prefque 
tout  le  jour.  Il  va  ä la  päture  pendant 
la  nuit.  Il  iouilc  cu  marchaut : ce  qui 

peue 


en  Guine’e  et  a Cayenne, 

peut  faire  conje&urer  qu’il  eft  incom- 
niod£  du  pouimon.  Quoiqu’il  cherche 
les  fruits , il  aime  encore  mieux  les  pou- 
les,  6c  (i  les  aiguillons  ne  lui  nuiloienc 
point  autant  qu’ils  font,  il  le  couleroic 
dans  les  poulaillers  6c  y feroit  bien  au- 
tant de  ravage  que  les  fouines  & les  re- 
nards. 

On  P&orche  quand  il  eit  pris.  Sa 
chair  eft  pour  l’ordinaire  grafle  , ten- 
dre,  delicate.  Malgr£  fon  afthme  6c  (i 
pulmonie,  on  ne  laiile  pas  de  Ie  mangcr 
fans  crainte  de  contracter  les  infirmi- 
tez.  La  ineillcure  nianilre  de  l’appreter 
eit  de  le  mettre  a la  broche.  Il  eit  meil- 
leur  de  cetre  faqon  que  bouilli  ou  ca 
ragout. 

On  pretend  que  quand  il  eft  preflS 
par  les  chiens  ou  par  les  chafleurs  qui 
ne  jugent  pas  ä propos  de  le  tirer  , il 
darde  für  eux  les  aiguillons  qui  per- 
cent  la  peau  6c  entrenc  dans  les  chairs, 
de  maniere  qu’il  eft  impoflible  de  les  ea 
retirer:  non  feulement  parce  qu’ils  rem- 
plilTent  ^xactement  la  playe  qu’ils  onc 
faite  , mais  encore  parce  que  tout  le- 
parez  qu’ils  font  de  l’animal  qui  leur  a- 
voit  imprim£  le  mouvcment  violent 
pour  percer  la  peau  6c  les  chairs  , ils 
conlervent  en  eux  - memes  une  vertu 
tfaftique  qui  les  fait  toujours  agir  6c 
1 es  poufle  fans  cellt  en  avant , deforte 
qu’ils  pen&rent  jufqu’aux  os  , s’il  s’en 
rencontrent  für  leur  voye  , ou  juiques 
Tm*  III - N dar»'! 


290  VOYAGES 

dans  I es  entrailles  de  l’animal  qui  en  a 
dt<5  atteinc.  II  n’cn  faudroit  pas  d’avan- 
tage  pcur  les  faire  craindre  inrinimenc: 
mais  ce  Tont  des  contes  faits  ä plaifir  , 
que  je  ne  rapporte  ici  qu’afin  d’empecher 
qu’on  y ajoütc  foi  cn  les  lifant  dans  des 
Autcurs  d’ailleurs  refpedables  par  leur 
Erudition. 

On  dit  encore  que  les  Indiens  confer- 
vent  avec  ioin  ccs  aiguillons  , & qu’en 
ayant  reduic  neuf  cn  poudre  & les  ayant 
möld  dans  du  vin  ou  autre  liqueur  , ils 
brifenc  & mettent  en  pouflicre  les 
pierres  qui  fe  trouvenc  dans  la  veflie, 
C’eft  a mon  avis  une  iuice  fabuleufe  du 
conte  pr^eddent , aufli  bien  que  ce  que 
je  vais  dirc  für  la  foi  des  memes  Indiens, 
que  ces  aiguillons  appliquez  für  le  front 
des  perfonnes  affligdes  de  violens  maux 
de  tete  & de  migraines , s’y  attachent 
d’eux  -memes,  & en  tirent  le  fang  & 
les  humeurs  acres  qui  caufbient  ces  ma- 
ladies  , comme  fi  on  y avoic  applique 
des  fangfucs. 

L’animal  que  je  vais  d^crire  n’en  veut 
point  aux  poules  , mais  a-ux  poilfons  : 
c’eft  une  efpece  de  loutre  que  les  In- 
diens appellent  Carigurbeju.  G’eft  un  am- 
^^lb°eu  phibie  de  la  grandeur  & grofTeur  d’un 
ju,  chein  m£diocre.  Le  haut  de  fa  tete  ap- 
proche  de  celle  du  chats  le  mufeau  eft 
celui  duchien  3 ii  a les  dents  & les  mous* 
Caches  d’un  chat  , aufli  bien  que  b 
queuc ; fes  yeux  font  rouds , petits  & 

noir  s i 


EN  GüINtt’E  ET  A CAYENNE.  ipt 

noirs  j fes  jambes  & fes  pieds  approchent 
de  ccux  da  finge ; il  a cinq  doigts  ä cha- 
que  pied , y compris  celui  de  derri^re  , 
tous  armez  de  bons  ongles  longs  & ai- 
gus  5 fon  corps  eil  rcplet  & couvert  d’un 
poil  court,  (fpais  & fort  doux,  de  cou- 
ieur  brune  ; la  tete  l’efl  moins  , 6c  le 
deifous  du  col  eil  jaunäere.  Cet  animal 
fe  tient  le  long  des  rividres  : il  s’y  jette 
quand  il  a faim  6c  va  chercher  le  poif- 
i'on.  Lorfqu’il  ddcouvre  les  nafles  que 
Ton  met  dans  l’eau  pour  prendre  du 
poiflbn , ou  pour  l’y  conferver  en  vie  , 
il  a i’adrdfe  de  les  ouvrir  6c  de  prendre 
le  poiffon  qu’il  y trouve.  C’ell  un  vo- 
Jeur  habile  , du  rede  allez  doux.  Ou 
l’apprivoife  aifdment  5 il  eft  facile  a 
nourrir:  il  ne  fait  point  de  mal.  Il  crie 
quand  il  a faim  comme  les  jeunes  chats* 

Sa  peau  eil  belle  : on  en  peuc  faire  de 
beaux  manchons. 

La  chair  de  cet  animal  efl  bonne  6c  de- 
Iicate,  de  quoiqu’il  vive  de  poifTon,  eüe 
ne  (e  fent  point  du  tont,  ni  l’huile. 

On  appelle  ä Cayenne  Mange -four- 
niis  un  animal  qu’on  pourroic  nommcr^^T 
renard  Anaeriquain  , s’il  ne  fe  trouvoic 
qu’en  Amcrique  ; mais  comme  il  y en 
a en  Afrique,  je  crois  qu’il  faut  s’en  te- 
nir  au  prämier  nom  ä moins  qu’on  nc 
veuille  le  fervir  de  celui  que  lui  don- 
•nent  les  Indiens,  qui  eit  bien  long:  ils 
rappellent  Tamada  Guacu  : il  fignifie  I* 
n.enae  chofe  que  Mange- fourmis  : c’eft 
Ni  Ä 


zgz  V o y a g e s 

fa  nouritrure  ordinairequi  Iui  a fait  don* 
ncr  cc  nom. 

Cet  animal  eft  long  & gros  commc 
un  chien  de  bonne  taille.  Ses  jambes  de 
derriere  Tont  tout  d’une  venne  commc 
edles  d’un  ours : celles  de  devant  font 
un  peu  moins  grolfes ; il  a le  pied  plac  , 
divild  en  quacre  doigts  armez  d’ongles 
longs  & forts  ; ccux  de  derridre  ont 
cinq  doigts  6c  bien  armez  ; fa  töte  eft 
longue  6c  Ion  mufeau  encore  plus  long 
& pointu  j il  a des  petits  yeux  ronds  & 
noirs  , les  oreilles  fort  courtes.  Ceux 
qui  ont  pris  la  peine  de  mefurer  fa  lan- 
gue  , difent  qu’elle  a deux  pieds  & 
quelquefois  d’ayantage  de  longueur.  El- 
le eft  extrdmement  ddlide.  Il  eft  obligd 
de  Ia  plier  pour  Ia  cacher  dans  fa  gueu- 
le  qui  toute  longue  qu’elle  eft  , leroic 
de  beaucoup  trop  courte  pour  loger  ce 
membre.  S’il  parloit  , il  parleroic  fans 
doute  beaucoup,  & on  ne  Iui  reproche- 
roit  pas  fans  raifon  qu’il  auroit  la  langue 
bien  longue. 

11  vit  de  fourmis.  Lorfqu’il  en  a dd- 
couverr  quelque  retraite  , il  fouille  avec 
les  ongles  pour  dlargir  l’entrde  6c  arri- 
ver  au  centre  de  la  fourmillidre,  6c  aus- 
fußt il  y foure  fa  longue  langue  qui  pd- 
ndtre  dans  tous  les  rccoins  de  l’antre  , 

6c  cornrne  eile  eft  on&ueufe  , les  four- 
mis eftarouchdes  6c  en  defordre  s’y  at- 
tachent  aulli  tot  , & des  qu’il  la  fent 

chargde  de  ces  infeftes , il  la  retire  dans 


fn  Guinea  et  a Cayenne.  2,93 

fa  gucule  & les  avalle.  II  recommence 
ce  manege  tant  qu’il  fent  des  infedes 
dans  un  endroit  : aprcs  quoi  s’il  a en- 
core  faim , il  en  va  cherchcr  une  autre. 
Cette  nouriture  eil:  legere  , comme  oa 
voic  : eile  ne  laifTe  pas  cependanc  de 
bien  nourrir  Panimal  qui  s’en  fcrt : mais 
eile  donne  ä fa  chair  une  odeur  de  four- 
mis qui  n’eft  pas  agreable.  Les  Indiens 
& les  N<?gres  en  mangent  ; mais  les  Fran- 
cois ont  de  meillcures  viandes.  S’ils  la- 
voient  un  peu  mieux  leurs  interets  , ils 
conferveroient  precieufement  ces  ani- 
maux  qui  les  dclivreroient  en  tout  ou  en 
parcie  des  fourmis  qui  leur  caufcnt  de 
tres  grands  dommages.  Mes  memoiics 
ne  marquent  poinc  s’il  airne  autant  les 
fourmis  blanches  que  les  noires.  On  con- 
noit  les  fourmis  blanches  fous  le  nom  de 
poux  de  bois:  elles  en  ont  allez  la  figu- 
re.  Je  prie  les  ledeurs  de  trouver  bon 
que  je  ies  renvoye.a  ce  que  j’en  ai  ecrit 
dans  mon  voyage  des  llies.  Elles  fonc 
£galement  mattaifantes  partout.  Ce  le- 
roit  un  bonhcur  extreme  pour  les  habi- 
tans,  s’ils  ctoient  dclivrez  de  ces  mau- 
vais  inledes  qui  Font  cncore  plus  perni- 
cieux  que  ies  noirs.  Dans  ce  cas  il  de- 
vroit  erre  fdv^rement  deffendu  aux  chas- 
feurs  de  faire  aucun  mal  aux  Mangc- 
fourmis. 

J’ai  dit  qu’on  les  pourroit  appeller 
renards : c’eft  ä leur  queue  qu’ils  leroient 
redevablcs  de  cette  ddnomination.  En 
N 1 eftei 


Jjcttto 

I.apiüS, 


*94  V OY  AGES 

efFet  il  n’y  a point  de  renard  au  roon- 
de  qui  ait  une  queue  aufli  ampie  que  !a 
leur.  Eile  a fouvenc  pres  de  deux  pieds 
de  longueur  : eile  eft  prefque  plate  & 
couverte  de  tous  cötez  de  grands  poils 
de  quinze  ä vingt  pouces  de  longueur  , 
un  peu  dure  ä la  vericd:  ce  qui  lui  don« 
ne  aflez  l’air  d’une  queue  de  cheval. 
Coinme  eile  eil:  forte,  & qu’il  lui  impri- 
me  tcl  mouvcmenc  qu’il  lui  plaic,  il  ba- 
laye  les  endroits  oü  il  paffe  , & quand 
ii  !a  replie  für  fon  dos  , il  s’en  couvre 
cntterement.  Elle  Ia  deffend  de  la  pluye 
qu’il  crainc  beaucoup:  c’eft  pour  lui  un 
lurtout  qui  a fon  agrdment  & la  com- 
modit£. 

On  trouve  dans  l’ffle  de  Cayenne  & 
dans  la  terre  ferme  qui  en  ddpcnd , une 
infinicd  de  lapins  , & de  pluficurs  es- 

pdees.  On  pourroic  en  appeller  quel- 
ques-uns  des  lievres  , puifqu’ils  ne  ter- 
rent  point.  Mais  le  nom  de  lapin  leur 
eft  afrecte  dans  le  pais.  Je  ne  veux  pas 
me  brouiller  avec  les  habitans  pour  fi 
peu  de  chofe.  Il  y en  a de  tant  d’efp£- 
ces  que  j*en  pourrois  faire  un  chapitre 
entier.  La  chair  des  uns  & des  autres 
eft  tres-bonne  : eile  a dans  les  faifons 
fdches  un  fumet  qui  ne  le  edde  pas  ä 
ceux  d’Europe,  parce  que  dans  ces  tems 
les  fruits , les  racines  & les  feuilles  dont 
ils  fe  nouriflent  font  bien  meilleures  que 
dans  le  tems  pluvieux.  Ces  animaux 
peuplent  beaucoup  > mais  comme  le  pais 


EN  GUINE ’£  ET  A CäYENNE.  29? 

eft  vafte  , & qu’il  ne  manque  pas  de 
Chafleurs,  ils  ne  felont  pas  encore  trou- 
vcz  en  afiez  grand  nombre  ponr  c hälfe r 
les  habitans  , comrne  ils  ont  faic  aucre- 
fois  en  la  petice  Ille  voiline  de  Madcre 
appellee  Porto  Sauffo. 

C’eft  Ic  pa'is  des  finges  , n’en  ddplaife 
a l’Afrique  & ä l’Afie. 

Les  Latins  diftinguent  deux  Torfes  de 
finges.  Ils  appeiienc  Cenopitbeä  ceux  qui  singen 
ont  une  longue  queue  , & fimplenicnt 
Simia,  ou  finge,  ceux  qui  n’en  ont  point. 

On  trouve  de  ces  deux  efpdces  en 
quantitd  dans  la  Guyanne  : & ces  deux 
efpeces  qu’on  pourroic  regarder  com- 
nie  deux  genres  diffdrens  , fe  diviffno 
en  une  quantitd  prodigiewfe  d’efpdces 
qui  different  entre  dies  en  grandeur  , 
en  coultur  & de  tant  d’autres  manidres, 
qu’on  en  feroit  des  volumes  entiers.  Ce 
que  les  finges  ont  tous  de  commun , c’efl 
qu’ils  font  tous  allertes,  remuans,  enne- 
mis  du  repos  , malfeifans  , malicieux  , 
volages , & que  quelque  foin  qu’on  pren- 
ne  de  les  diever  & de  les  inftruire  , il 
Lut  tonjours  avoir  le  fouec  a la  main,  fi 
on  veut  reprimer  les  faiüiesde  leur  mau- 
vais  naturcl. 

Quoique  pour  l’ordinaire  ils  ne  foienc 
pas  bien  gras , leur  ebair  ne  laiflo  pas 
d’etre  une  bonne  nourriture  & tres-dd- 
licate.  Les  tetes  fe  mettent  dans  la  (ou- 
pe  & fe  fervent  deflfus.  On  a d’abord  de 
la  peine  ä s’aGCOUtumcr  ä voir  des  tetes 
N 4 qui 


zyS  V o y a g e s 

qui  reflemblent  ä cellcs  de  petits  en- 
fans  5 nuis  quand  on  a wie  fois  vaincu 
cette  rdpugnance , on  trouve  qu’une  lou- 
pe  aux  finges  en  vaut  bien  un  autre. 

il  y a des  cochons  fau  vages  , ou  ma- 
rons,  ou  Jangliers  partout  le  vafte  con- 
tinent  des  deux  Amdriques.  L’efpdce 
«jochons  ordinaire  vient  rdellement  d’Europe : 
fwuv  g«  on  peut  mdme  a/Turer  qu’elle  vient  de 
ourraions  l’Andaloufie.  Le  raport  qu’il  y a entre 
£licisln  les  cochons  de  ce  pais-lä  & les  Amdri- 
quains,  tft  trop  marque  pour  en  pou- 
voir  douter.  Mais  il  s’cn  trouve  d’une 
autre  efpdce  qu’on*  ne  trouve  aflurement 
point  dans  toute  üEurope.  De  dire  qu’ils 

Jf  fuffent  avant  que  les  Efpagnols  euf- 
ent  ddcouvert  l’Amdrique  , c’cft:  ce  qui 
nie  paroit  difficile  ä prouver.  De  dd- 
couvrir  d’ou  ils  font  venus  , c’eft  une 
difficultd  encore  plus  grande  : car  s’ils 
y font  venus,  de  la  Tartarie  oui  eft  au 
Nord  de  l’Amdrique  > il  fauclroit  pour 
s’en  convaincre  qu’on  en  trouvät  de 
cette  efpdce  dans  les  pais  dont  on  fup- 
roleroit  qu’ils  fuflent  venus  , & aucun 
des  voyageurs  qui  ont  derit  de  ces  pa'is- 
lä  n’en  parle.  Jelaifle  ce  point  aux  Savans 
qui  font  accoutumez  ä faire  des  diflerta- 
tions : ce  n’eft  pas  mon  metier. 

9u)£\fcti  Jc  me  dois  contenter  de  dire  qu’on 
«ppejicz  appelle  Pecaris  cette  efpdce  de  cochons. 
fccaiis.  ]js  font  ä-peu  prds  de  la  taille  des  fan- 
gliers  d’Europe  , mais  moins  chargde. 
Ils  oi)C  le  mufeau  court  & raroaifd , de 

grands 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  297 

grands  poils  en  manidre  de  mouftaches, 
des  deftenfes  longues  6t  arqudes , ies  o- 
reilles  petites  &pointues,  laqueuecour- 
tc,  droite,  pendante , avec  un  bouqueC 
de  foye  au  bout.  11s  font  affez  hautsfur 
jambes.  11  s ont  peu  de  poil  : il  eft  dur 
fcd’unroux  noiratrc. 

Ce  qu’ils  ont  de  particulicr  , c’eft  un 
trou  qu’ils  ont  für  le  dos  s dans  lcquel 
on  peut  mcttre  le  bout  du  petit  doigt  , 
en  manidre  d’dvant  , par  lequel  l’animal 
rcgoit  l’air  qui  rafraichit  fcs  poulmons 
& lui  donne  le  moyen  de  courir  tres- 
long-tems  6c  tres  fort.  11  fort  de  cct  dvant 
une  odeur  fdtide. 

Quand  les  Chafleurs  l’ont  mis  ä bas  , 
i!s  font  obligez  de  couper  cet  cvant  auf- 
fi  profondement  qu’ils  le  peuvent , com- 
mc  ils  fönt  obligez  de  couper  les  tefticu- 
les  des  autres  iangliers.  Sans  cette  prd* 
caution,  la  chairTe  corromproit  en  peu 
de  momens. 

Cet  animal  eft  mdchant  : il  vicnt  au 
coup  , 6c  feroi*  un  mauvais  parti  au 
Chafleur  qui  l’auroit  bleffd , ians  le  met- 
tre  enticrement  hors  d’dtat  de  venir  für 
lui.  Il  fauc  autant  qu’on  peut  lui  cafter 
l’öpauleoulacuifte.  Les  meilleurschiens 
le  craignent : car  il  eft  fort  6c  :r6s  - fu- 
rieux. 

On  prdtend  que  fa  chair  eft  cncore 
plus  delicate  que  celle  des  cochons  ma- 
rons  ordinaires.  C’eft  beaucoup  dire  : 
Car  ccs  animaux  font  d’nne  grande  dc- 
N s lica- 


29S  VOT  AGE8 

licatcfTe.  ^ Leurchair  iVa  point  la  fadeur 
ni  la  pefanteur  des  cochons  d’Europe: 
eile  eft  tendre , ddlicate  , eile  a du  fu- 
met  & eft  d’une  digeftion  fi  aifde , qu’on 
en  donne  aux  malades  par  preference  ä 
edles  qu’on  eflime  les  plus  faciles  ä di* 
gdrer. 

Ces  animaux  vivent  de  fruits  & de 
racines  : ils  mangent  aufli  des  ferpens. 
La  chair  de  ces  rcptiles  eft  excellente 
pourpurifier  la  mafle  du  fang.  Qui  leur 
aappris  ce  fecrct?  La  nature,  dira-t-011; 
rinftind.  Pourquoi  les  erdatnresdoudes 
de  raifon  r n’en  onc  eiles  pas  aftez  pour 
connoitre  ce  qui  leur  eft  bonou  nuilible, 
fans  öcre  expofdes  coinme  eiles  font  aux 
fiftdmes  des  Mddecins  & aux  qui  pro  qtio 
des  Apotiquaires  ? 

Ccchcn  Ces  deux  cfpdces  de  fanglicrs  font 
i’wu,  terreftres  : en  voici  un  qui  eft  aquati- 
que.  Ce  n’eft  pas  dire  qu’il  foit  & 
qu’il  vive  toujours  dans  l’eau  comme 
les  poiflons  : il  vit  für  la  terre,  & man- 
ge  des  grains  & des  fruits  : mais  il  trou- 
ve  aufii  de  quoi  vivre  dans  les  rividres 
c’eft  pour  cela  qu’il  s’en  dloigne  peil.  I! 
nage  & plonge  ä merveilles  & demeu- 
rcTous  l’eau  trds  long-tems. 

Les  Indiens  1’appeÜent  C(ipibaruy  & les 
Europdens  cochon  d’eau.  11  diffdre  peu. 
des  cochons  terreftres.  On  en  trouve 
qui  font  de  la  taille  des  cochons  de  deux 
ans..  Sa  täte  eft  longue.  Sa  machoirein* 
fdrieure  eft  bien  plus  eQurce  que 

pdricurt»- 


EN  GuiNt’E  ET  A CAYENNE.  200 

pericure.  II  a dans  chacune  deux  dcnts 
crochues  d’un  pouce  d^:  demi  de  Ion- 
gueur  : eiles  Tont  fortes  & tranchantes. 
Le  reffe  de  ces  deux  machoireseft  garni  de 
huic  os  qui  lont  quatre  de  chaquecötd,  & 
ces  os  qui  Tont  piats  Tont  coupez  a demi , 
chacun  cn  trois  parties  , qui  compofenc 
ainfi  deux  raceliers  de  vingt-quatre  dents 
chacun,  dt  qui  jointes  aux  quatre  de  devanc 
fonc  cinquante-deux  dents.  Je  crois qu’a- 
pres  le  requienc’eft  l’animal  lemieux  four- 
ni  de  dents. 

II  eft  gras , & non  (ans  rnifon  : car  il 
mange  beaucoup  & fait  peu  d’cxercice. 
Sa  chair  eil  tendre  & feroit  excellente , ff 
ellefentoicmoinsl’huile  de  lepoiffon  : on 
nela  laiirepourtantpasperdre:  lesNegres 
latrouventbonne. 

Cet  animal  a des  mouftaches  longufis 
& dures  , les  yeux  oyalles  , les  oreilles 
petites  & pointues.  Il  n’a  point  de  queue. 
II  eft  couvert  d’un  poil  rüde  de  court  * 
qui  eft  brun  de  aflez  öpais.  Il  a de  vd- 
ritables  pieds  de  cochon  , exceptd  que 
i’onglen’eft  pasfeulemcnc  fenduen  deux, 
maispar  tagden quatre doigts  aux  pieds  de 
devanc,  de  en  trois  ä ceux  de  derriere. 
Les  uns  & les  autres  Tont  armez  d’ongles 
forcs  & pointus  , un  delquels  a chaque 
pied  eft  beaucoup  plus  long  que  les  au* 
tres. 

Malgrd  Ia  pefanteur  de  fa  malle  , il 
attrapeä  merveilles  toutes  Tortes  de  poif- 
fons.  Il  les  lailir,  ou  avec  les  dents,  ou 
N 6 aye& 


}0O  V O Y A G E S 

avec  les  ongles  , & il  apporte  fa  proye 
für  lc  bord  de  la  rivi^rc,  oü  il  la  mange 
tranquillement. 

11  jette  quelquefois  pendant  la  nuit  des 
cris  qu’on  entend  de  fort  loin  qui  reffem- 
bient  aux  brayemcns  des  änes. 

Voila  cemefembleaflez  de  quoi  occu- 
pcrlesChalTeurs , &de  quoi  bien  fournir 
les  tables  de  leurs  mattres.  Il  y a encore 
nombre  d’animaux  dont  on  ne  mange  pas 
Chats  (au-  la  chair.  Tels  font  les  chats  lauvages, 
va^cs,  IIs  font  en  grand  nombre.  Leurs  peaux 
lont  bclles  s mais  eiles  n’approchent  point 
de  celles  des  m£mes  animaux  que  l’on 
trouve  dans  les  pais  froids  qui  font  bien 
plus  garnies  de  poil  &d’unpoilpluslong 
& plusdoux. 

Les  rats  font  de  grands  d^fordres  dans 
les  pais  habitez  & dans  les  maifons.  IIs 
y font  en  fi  grand  nombre  , qu’il  faut 
avoir  des  attentions  infinies  pour  les 
cmpeclxcr  de  rongcr  tout.  Il  y en  a de 
Rats  acP^ul*curs  dpdces.  Par  un  lurcroit  de 
piuiieurs  malheur  il  femble  qu’ils  fe  foient  ac- 
v'p*ccsr  commodez  avcc  les  chats  domeftiques 
qu’on  a apporte  d’Europe.  IIs  vivent  cn 
paix  les  uns  avec  les  autres-  : ils  jouent 
cnfemblc.  Les  habitans  intclligens  ont 
des  preneurs  de  rats  , c’eft*ä-dire  un 
N£gre  ou  deux  qui  n’ont  d’autre  em* 
ploi  que  de  prendre  ces  animaux  , com- 
me  je  Pai  marqiitf  dans  mon  voyage  des 
Illes.  Il  y a aulli  des  chiens  dlevezaccc 
foercice,  qui  font  aulli  habiles  & aidli 

adiar* 


EN  GüINE ’£  ET  A CAYENNE  go T 
acharnez  contre  les  rats  qae  les  meil- 
kurs chats  d’Europe  l’etoient  avant  l’ac- 
commodement. 

Quoique  les  Lezards  femblcnt  devoir 
etre  mis  dans  la  clafle  des  reptiles  5 ce- 
pendant  comme  ils  ont  quatre  pieds  & 
que  leur  chair  eft  tres-bonne  & meine 
excellcnte  , on  me  permettra  bien  de 
les  mettre  dans  ce  chapitre.  II  y cn  aG,o 
de  tres  grands  ä Cayenne  & dans  la  ziZu. C 
Guianne.  Ce  11’eft  pas  une  mauvaife 
chafle.  Cet  animal  vit  tres  long-tems  fans 
prendre  de  nourriture  , pourvu  qu’ii  ait 
de  tems  en  tems  un  peu  d’eau-  Je  n’en 
ferai  pas  ici  une  defcription  particu- 
Ikre  , l’ayänt  fait  fort  amplemcnt  dans 
nion  voyage  des  Ifles.  J’y  ai  aufli  parld 
des  ferpens  de  toute  efpdce;  mais  autanc^ 
que  la  Guianne  furpafle  en  grandeur  ,nonf"S 
les  Illes  du  Vent  , autant  les  ferpen$uucu* 
qu’elle  produit  furpaflent  en  grandeur 
& en  grolfeur  ceux  que  l’on  voit  dans 
ces  Ifles. 

On  en  a vu  dans  ce  pa'is  de  trente 
pieds  de  longueur  , dont  le  corps  dtoic 
aufli  gros  que  celui  d’un  cheval.  Suppo- 
l’exiftence  d’un  monftre  femblable, 
je  n’ai  pas  de  peine  a croire  Phiftoire 
qu’on  en  fait  d’un  qui  avoit  avalld  une 
falle  de  dix-huit  ans  chaufl'de  & vetue. 

La  chofe  dtoit  tres-poflible  > mais  fans 
ddmentir  abfolument  les  Auteursdecette 
hiftoire,  je  crois  qu’on  en  peut  douter 
julqu’ä  ce  que  bien  des  tdmoins  irr^pro« 

N 7 chables 


jo 2 Vota  an 

ehables  nous  en  ayenc  afiure  d’une  ma- 
nidrc  plus  authcntique. 

II  eft  vrai , & touc  le  mqndc  en  cot> 
vienc  , qu’on  trouve  des  ferpens  tres- 
grandsdans  la  Guianne.  Des  Hibuftiers 
m’ont  aflurc  en  avoir  tue  de  leize  ä dix-huit 
pieds  de  longueur,  qui  avoicnt  plus  d’un 
pied  de  diametre.  Ces  animaux  ne  font 
point  venimeux  j mais  leurs  dents  font  ä 
craindre.  Ils  en  ont  deux  rangdesächa- 
que  machoire  : cela  fuffic  pour  faire  bien 
du  mal.  II  fe  remuentaflczdifficilemcm: 
e’eft  ce  qui  faic  qu’on  les  dvite  (ans  peine. 
Quand  ils  ont  attrapd  un  animal  , ils  le 
maltraitent  avec  leurs  dents  , en  m£me 
tcms  qu’ils  l’entortillent  avec  tant  de  for- 
ce qu’ils  1’dtoufFent  : apres  quoi  il  leur 
eft  aifee  d’en  faire  leur  curee , en  l’avai- 
lant  toutentier , encommcncant  toujours 
par  la  töte. 

Apres  les  betes  ä quatre  pieds , il  eft 
jufte  de  parier  de  celles  qui  n’en  ontque 
deux,  c’eft-ä-dire,  desoileaux.  Celera 
le  fujet  du  chapitre  fuivant.  On  voit  par 
cet  ordre  que  je  ne  fuis  pas  incorrigible, 
& que  je  fuis  les  avis  qu’on  veut^bien 
me  donner.  On  s’dtoit  plaint  que  je  ne- 
gligeois  de  mettre  les  chofes  en  leurs  pla- 
ees  : que  je  nc  plaqois  pas  les  efpdces 
fous  leurs  genres  : qu’on  louc  donc  ä 
prdfent  ma  docilitd.  Peut-elle  etre  plus 
gründe  , puifque  malgrd  ma  rdpugnance 
naturelle,  je  deviensencctteoccallonpd- 

tiant  jufqu’au  Icrupule? 

C H A- 


än  Gwne’e  et  a Cayenne.  30J 


CHAPITRE  IX. 

Dfs  oifeaux  gros  & pctits • 

J’Avois  regardc  comme  des  animaux 
fabuleux  ces  oifeaux  dnormes  que 
Cyrano  de  Bcrgerac  place  dans  le  voifi- 
nage  du  Soleil  , qui  fervent  ä faire  une 
nuit  artificiellc  de  plufieurs  arpens  dans 
ce  pa'is  de  lumierc  ; fans  quoi  il  feroic 
impoflible  aux  habitans  de  pouvoir  dor- 
mir. 

Alonfieur  Lemery  m’a  fait  connoitre 
que  je  m’ecois  trOmp£,  & qu’il  y a effedi- 
vement  des  oifeaux  d’une  taiile  gigan- 
tefque.  Ce  favant  dcrivain  les  appelle 
Contur . Jonfton  les nomme Condurs , com-  °,!eau 
me  Cyrano.  Voici  la  defcripdon  qu’enj*^13^ 
fait  M.  Lemery  dans  fon  Didionnairedigieufc, 
page  zS$.  „ C’eft  une  efpeced’aigleou^Pcl1« 

„ oifeau  de  proye  de  l’Am^rique  qui^oa^0* 
„ croit  ä une  grandeur  fi  prodigieule  , 

9,  qu’tn  ctendant  les  alles , il  occupe 
,,  jufqu’a  douze  pieds  d’efpace.  Il  dif- 
„ fere  de  Paigle  ordinaire  en  ce  qu’il  n’a 
„ point  de  ferres.  Sa  teteeft  ornee  d’une 
9)  crete  en  faqon  de  rafoir  : il  eft  fort  r 
„ robufte , vorace  , carnaffier  , dang£- 
,,  reux.  Ses  plumes  font  blanches  & noi- 
res.  Celles  des  alles  lont  fi  großes  , 

1,  qu’elles  £galent  quelquefois  le  poi- 
» gnet  d’un  nomme.  Son  bec  eft  fi  fort 


304  V 0 Y A G E 3 

y,  qu’il  pcrce  une  vache  & la  dcvore. 
,,  Les  hommes  meines  nc  font  pas  hors 
„ de  danger  d’en  etremangez.  Ses  pieds 
„ font  femblablcs  ä ceux  des  poules  & 
„ fans  ongles.  Ilnait  dans  l’lflede  Ma- 
,,  ragnan  & vers  Ics  ri vages  de  la  mer  & 
„ des  rivieres.  11  faic  un  fi  grand  bruic 
„ en  volant  , qu’il  dtourdit  ceux  qu’il 
,,  approche. 

Cette  defcription  eft  moderte  : carmes 
m£moires  donnent  ä fes  alles  ctendues 
plus  de  dix-huit  pieds  d’envergure.  On 
nie  pardonncra  bien  cc  terme  de  marine , 
qui  rtgnifie  la  largeur  des  voiles  d’un  vail- 
leau,  & par  metaphore  la  dirtance  qu’il 
y a entre  les  extremitez  des  ailes  de  eec 
oifeau , lorfqu’ii  les  tienc  dtendues  , foit 
pour  voler  foit  pour  planer.  Ils  'difent 
aurti  qu’il  a des  ferres  grortes  , fortes  , 
crochues , qu’il  empoigne  une  biche  ou 
une jeune vache,  & qu’il  l’emporte  com- 
me  il  feroit  un  lapin. 

Ils  ne  font  pas  plus  d*iiccord  avec  M. 
Lcmery  für  la  grofleur  des  tuyaux  de 
fes  plumes.  En  eilet  pour  garder  une 
Proportion  un  peu  raifonnable  , il  fau- 
droit  que  des  plumes  de  cette  taille  euf- 
fent  douze  ou  quinze  pieds  de  longueur, 
& il  n’y  auroit  guere  que  les  Condurs 
deCyrano  en  dcat  de  les  remuer.  M. 
Lemery  ne  dit  rien  du  corps  de  cet  oi- 
feau : c’eft  un  trait  de  fa  prudcnce  : car 
a de  pareilles  plumes,  quel  corps  ne  fau- 
droic-il  pas  * 


Cer 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  3 o? 

Cct  oifeau  n’elt  pas  commun  , & il 
n’clt  pas  ndcdlaire.  Ild^peuplcroitbien- 
tßc  un  pa’is  toutenticr.  On  prüfend  qu’il 
eit  inutile  de  le  tirer  par  devant  : les 
bales  couleroient  le  long  de  fes  plumes 
(ans  l’offenler:  ilfautlc  tirer  par  derriere 
ou  fous  le  ventre,  quand  il  eit  en  Pair  j 
on  efl  alors  plus  für  de  fon  coup.  Ceux 
qui  ont  vu  de  ces  oifeaux  , difent  qu’ils 
Jönt  de  la  groifeur  d’un  mouton.  Leur 
chair  eft  coriacc  & fent  la  charogne.  Ils 
onc  la  vue  pergante,  le  regard  alfurd  & 
m6me  cruel.  Ccla  convient  alfez  ä des 
animaux  carnafliers.  Ils  ne  frequcntent 
gudre  les  forets : il  leur  faut  trop  d’ef- 
pace  pour  remuer  Ie'urs  grandes .alles  $ 
mais  on  les  trouve  für  le  bord  de  la  mer 
& des  rivi^res , dans  les  prairies  ou  fa- 
vannes  naturelles  ; parce  que  c’dt  dans 
ces  endroits  qu’ils  trouvent  de  quoi  vi- 
vre.  Un  oifeau  de  cet  cfpcce  apprivoifd 
& inflruit,  feroit  capable  de  porter  un 
homme , & de  lui  faire  faire  bien  du  chcmin 
enpcudetems. 

O11  trouve  aux  environs  de  la  rivterc^JJ,®1, 
d’Orcnoque,  & dans  beaucoup  d’autres  n*  c 4 
de  la  Guianne  & du  Brdfd  des  aigles  qui 
ne  different  qu’en  tres*peu  de  chofes  de 
ceiles  que  nous  voyons  en  Europe  : el- 
les  font  la  guerre  ä tous  les  animaux  fans 
diftinäion  : mais  il  eit  inou'i  qu’elles 
ayent  attaqu£  les  liommes.  On  ne  leur 
donne  pourtant  poinc  de  quartier. 

Leur  chair  ne  vauc  rien  , ä moins  d’etre 


Faifsns, 


Poulcs 

pintadcs. 


fcrdiix. 


306'  V O Y A C,  E S 

extrdmement  preflc  de  la  faim : on  ne  s’eft 
pas  encore  avife  de  s’en  fervir. 

Les  oifeaux  donc  je  vais  parier  ne  font 
pas  de  ce  nombre  : on  les  cherche  pour 
les  mangtr. 

Les  Failans  tiennent  le  prämier  rang. 
On  prdtend  qu’ils  Tone  plus  gros  que 
ceux  d’Europe  , & du  moins  auüi  ddi- 
cats. 

Les  poulcs  pintades  ne  leur  c£dent 
point  en  ddicatefle.  Les  Efpagnols  les 
onc  ainfi  noinm&s , parce  que  la  vari&c  de 
leur  plumage  eft  fi  belle  , qu’elles  fern- 
bient  avoir  bc^peintes.  Ces  oifeaux  s’ap- 
privoifent  ailbmenc  , ils  deviennenc  tres- 
fiuniliers:  maisils  fontextrdmementjaloux* 
& ne  peuvent  fouftrir  les  autres  poulcs 
de  quelqu'efptfce  qu'elles  foient.  Elles 
les  attaquenc  ä grands  coups  de  bec,  & 
veulent  6tre  fcules.  Leur  chair  eft  excel- 
lente  ; eiles  volent  paffablement  bien, 
On  pr&end  que  la  chair  de  celles  qu’on 
a dev£es  du  ns  les  maifons,  quoiqueplus 
gralfe  que  edle  des  fau vages,  n’a  pas  le 
goüt  & le  fumet  de  celles  qu’on  atu^dans 
les  bois, 

II  y a des  Perdrix  de  deux  efpdces  , 
comme  cn  Europe  , c’eft  ä-dire  qui  ont 
les  nieds  rouges  ou  gris  : eiles  font  plus 
grolles : dies  perchent  für  les  arbres. 

Leur  chair  eft  tr&s-ddlicate  & tr£s-nour- 
rilTantc.  Cet  oifeau  peuple  beaucoup. 

On  trouve  dans  la  Guianne  des  oi- 
feaux ä qui  ou  a donn£  le  nom  d’au- 

truche  s , 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  307 

truches  , quoiqu’ils  foicnt  bien  difförens ' /ntrjch 
des  autruches  a’Afrique.  Leurs  cuiflesdeGui*»- 
& kurs  jambes  on  prcs  de  deux  pieds  ne. 
de  longueur  , fi  menues  qu’il  femble 
que  les  cuiires  ne  foient  que  des  os  cou- 
verts  d’une  peau  noirätre  chagrinee  , 
dure,  fans  plumes  niduvct  Leurs  pieds 
diviiez  en  quatre  deigts  font  longs  6c 
nienus.  Lcur  col  eft  long  6c  courbe  , 
comme  celui  des  cigognes,  couvert  de 
pctites  plumes  grifes.  fl  a fouvent  juf- 
qu’ä  deux  pieds  de  longueur.  Leur  tete 
eft  place  des  deux  06(6$  , comme  edle 
des  oyes  , avec  de  petits  yeux  noirs  6c 
ronds  , 6c  un  bec  pointu , noir,  6c  effi- 
16.  Tout  leur  corps  eft  couvert  de  plu- 
mes  grifes  , aflez  petites  6c  comme  lulr 
tr6es.  Celles  des  niles  Tone  plus  noires 
6c  plus  grandes.  Ce  font  feuiement  des 
alles  de  parade:  car  eiles  ne  font  ni  aflez 
grandes  , ni  affez  fortes  pour  ioutenir 
l’oifeau  en  Pair  : dies  ne  lui  Tone  pour- 
tanc  pas  tout  ä fait  innuiles:  il  les  dieve 
l’une  aprez  Pautre  , 6c  rare  nent  toutes 
deux  cnfemble  , pour  prendre  le  vent  , 

6c  aider  ä fes  pieds  j de  forte  qu’il  courc 
aflez  vite  pour  lafler  lesmeilleurschiens, 
fur-tout  quand  il  a vencarridre,ougrand 
largue.  Cec  aifeau  eft  vorace:  tout  lui 
eft  bon  jufqu’aux  cailloux:  il  les  avale  ; 
mais  il  ne  les  digdre  pas.  Il  vit  desgrains 
6c  des  fruits  qui  tombent  des  arbres.  Sa 
chair  cn  contra£te  le  goüt  6c  Podeur  : 
die  eft  excellente  dans  la  faifon  des  grai- 

nes 


Taoqucts. 


Pigeons 

ramicrs. 


308  V O Y A G E 5 

nes  de  bois  d’Inde.  11  eft  gras , fon  corps 
paroic  tout  rond.  C’eft  u n trcs-bon 
manger. 

Los  Peroquets  de  touteefpdcefourmif- 
Icnt  de  tous  cötez.  Les  Aras  qui  font  la 
plus  große  efpdce , & les  vieux  peroquets 
font  excellens  enfoupe&  endaube.  Les 
jeunes  font  des  pelottonsdegraißcqui  va- 
lent des  perdreaux. 

Nous  n avons  des  Rnmiers  dans  les  pe* 
tites  Ifles  du  Vent,  que  dans  1c  tems  de 
leur  paffage.  On  en  trouveen  touttems 
dans  des  grandes  Ifles  , dans  celles  qui 
ne  font  pas  habitdes  & dans  la  terre  fer* 
me.  Ces  oifeaux  fuivent  les  graines  & 
les  fruits  qui  leur  fervent  de  nouriture. 
Leur  chair  en  prend  le  goüt.  S’ilsman- 
gent  des  olives  fauvages  , ou  d’autres 
fruits  amers  , leurs  entrailles  & leur 
croupion  contra&eqt  une  amertume 
confiddrable  qui  fe  communiqueroit  a 
tout  le  refte  , li  les  cha (Tours  »’avoienc 
pas  foin  de  leur  arrachcr  le  croupion  & 
les  entrailles , auflitöt  qu’ils  les  onc 
tues. 

J’ai  parld  amplement  de  ces  oifeaux 
dans  mon  voyage  des  llles.  On  cn  trou- 
ve  en  tout  tems  dans  la  terre  ferme  de 
Cayenne : c’eft  unc  manne  qui  n’y  manque 
jamais.  II  eft  vrai  qu’ils  y font  plus  ou 
moins  frdquens , plus  ou  moins  gras  & 
plus  ou  moins  bons,  felon  les  iaifons,& 
felon  la  nouriture  dont  ils  ufent. 

Les  tourterelles  font  de  deux  eipdc«. 

Li 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  jop 

La  plus  grandc  eft  proprement  celle  que  Tou.eerei- 
Ton  connoic  fous  ce  nom.  On  a donnc  i«  & Qr 
celui  d’Ortolans  ä la  plus  pcrite.  Lestolans' 
oifeaux  de  ces  deux  elpeces  fonc  exceL 
lens.  Ils  vont  toujours  coupiez.  Quand 
on  les  prend  dans  leurs  nieus,  on  Ies  ap- 
privoife  aifdment,  ou  bien  on  les  nour- 
ric  dans  des  volleres  ou  ils  s’engraiflent 
bcaucoup  & font  fort  tendres  : ils  fonc 
d’une  digeftion  facile,  quoique  tres- 
nouriflans  , les  connoineurs  precendent 
pourtant  qu’ils  n’onc  pas  un  fi  bon  goüt 
ni  un  certain  fumcc  que  Ton  trouve  dans 
ceux  qui  viyenc  en  liberte  dans  les 
bois. 

Curiaca  eft  le  nom  que  les  Indiens  011^Jun^cc3 
donnent  ä un  oifeau  de  rividre  gros  SciuitK% 
grand  comme  un  oye.  II  a la  cece  place 
par  les  cöcez  avec  un  gros  bec  recourbe 
de  lepc  a huit  pouces  de  longueur.  Sou 
col  eil  gros  , iong  & rond.  II  eft  haue 
moned.  Sesjambescomme  celles  descoqs 
d’Inde  , font  fortes  6c  couvertes  d’ccail- 
les  en  anneaux.  Ses  pieds  contre  l’or- 
dinaire  des  oifeaux  aquaeiques  , fonc 
partagez  en  trois  doigts  dcunergoc,  qui 
ont  cous  des  ongles.  Le  haut  defeseuif- 
fes  eft  nud,  couvert  feulement  d’unc 
peau  brune  & dpaifle.  Son  manteau,  de- 
puis  i’occiput  jufqu’aubout  de  la  queue, 
eft  noir.  Le  deflöus  du  col  6c  du  corps 
6t  le  haut  des  alles  eft  cendrd.  II  a les 
jambes  trop  longues  pour  bien  voler  & 
les  alles  trop  fcibles.  Cet  oifeau  fe  re- 


Tourdcs 
Kerles  , 
giivcs. 


Pies  de 
G uiau  ne. 


Pies  rouge 


JIO  V O Y A G E S 

tire  für  Ics  bords  des  rividres.  On  die 
qu’il  nage  afl'ez  bien,  6c  qu’il  prend  des 
petits  poiilöns  , des  6crevi{Ies  6c  des 
crabes.  II  vic  aufli  d’herbes  , de  fruits  , 
6c  de  femence.  Sa  chair  eft  grafle  6c 
tendre  , 6c  n’a  point  du  tout  l’odeur  de 
’ poiilon. 

II  y a partout  une  infinite  de  tour- 
des , de  Merles  6c  de  Grives.  De  cette 
derniere  efp£ce  , il  y en  a qui  ont  les 
pieds  jaunes  : ce  font  les  plus  graflfes  & 
les  plus  delicates.  Les  Merles  ne  font 
point  fujets  ä etre  remplis  de  vers  conv 
me  aux  Dies  du  Vent.  Ils  font  aufli 
coromunlment  plus  gras  6c  plus  tendres. 
On  doit  dire  la  meme  choie  des  Tour- 
des  , fur-tout  pendant  la  fäifon  des  go- 
yaves  6c  des  graines  de  bois  d’Inde  qui 
leur  donnent  un  goüt  6c  unc  odeur  mer- 
veilieufe. 

Les  Pies  de  la  Guianne  font  fi  fembla- 
bles  aux  nötres  , que  ce  leroit  perdre 
du  tems  d’en  faire  une  defeription  par- 
ticnlidre.  Elles  font  feulement  plus  va- 
riees  de  noir  6c  de  blanc,  6c  infinimene 
plus  cendres  , plus  graifes  6c  meilleures. 
. ^ II  y en  a une  efpece  dont  les  plumcs 
font  moitie  noires  6c  moiti£  rouges , 
difpotecs  de  manidre  que  le  noir  ne  pa- 
roit  point , 6c  qu’elles  font  toutes  rou- 
ges. Elles  s’apprivoifentaifement.  Tout 
leur  eft  bon.  Ce  font  des  babillardes  t- 
ternelles.^  Si  on  leur  montroit  a parier, 
dies  fufliroient  pour  entretenir  un  par- 


en  Guinea  et  a Cayenne.  31  i 

loir  de  Nones.  Elles  iont  bonnes  ä man- 
ger. 

O11  prdtend  queles  Ocos,lesFlamans, 
les  Faifans  , les  Grands  gogiers  ou  Cor- 
morans  & les  Spatules  lonc  de  bonnes 
viandes.  Je  les  crois  dures  & qu’elles 
fentent  du  moins  un  peu  le  marecage. 
On  les  peuc  manger  dans  une  n£ceffit£  j 
mais  de  croire  qae  nos  Frangois  de 
Cayenne  s’amufenc  ä ces  oifeaux , pen- 
dant  qu’ils  en  onc  une  infinit^  d’autres 
bien  meilleurs  , ce  feroic  i'e  tromper  ä 
plaifir. 

En  voici  pourtant  un  qui  pris  au  nid, 
n’ed  pas  mauvais:  c’eit  le  Coucou.  Les 
plus  habiles  y font  trompez  , quand  on 
en  a ötd  Ja  töte  &c  les  pieds.  C’eft  un 
des  plus  ddicats  oifeaux  que  Pon  con- 
noilTe,  gras,  tendre,  d’un  bon  fuc. 

Je  limrai  le  catalogue  des  oifeaux  dont 
fai  cru  devoir  parier  par  un  avertifle- 
inent  qu’il  eit  bon  de  donner  aux  no- 
vicesChalfeurs,  afin  de  leurdpargner  la 
honte  de  s’dtre  trompd  6c  la  pleine  d’ap- 
porter  ä la  mailon  une  pefance  Charge  & 
tout  ä fait  inutile.  Ce  font  des  gros  oi- 
feaux ll  fcmbiables  aux  Coqs  d’Inde , 
qu’il  faut  etre  habile  pour  ne  s’y  pas  trom- 
per.  C’dt  la  meine  grofkur,  le  mdme 
plumage  j ce  font  des  Coqs  d’Inde  par  la 
t£te,  lecol , lecorps,  laqueuejes  pieds. 
Les  Portugals  les  appellent  Galinaches, 
& les  Frangois  de  S.  Doaiingue  ks  110m- 
ojent  Marctiands. 

Je 


Oilcaui 
appclies 
Galinaches 
ou  Maj- 
chiuds, 


3 IZ  VOYAGES' 

Je  crois  que  c’efl:  une  efpdce  de  Coq* 
d’Inde  , qui  au  lieu  de  vivre  de  grains , 
de  fruits  6c  d’herbes,  commc  1 es  autres, 
fe  font  accoutumez  ä dtre  nourris  de  corps 
morts  6c  de  charognes.  Hs  fuivent  les 
chalfeurs  , fur-touc  ceux  qui  ne  vont  ä 
la  chafle  que  pour  avoir  les  peaux  des 
bötes.  Ces  gens  abandonnent  les  chairs 
qui  pouriroient  für  les  lieux  6c  infede- 
roienc  l’air  , fans  le  fecours  de  ces  oi- 
feaux  , qui  ne  voyent  pas  plutöc  un 
corps  (fcorche  , qu’ils  s’appellent  les  uns 
les  autres  , 6c  fondent  dellus  comms 
des  Vautours  6c  en  moins  de  rien  le  de- 
vorenc  , 6c  laiflent  les  os  aulfi  nets  que 
s’ils  avoient  ctd  raclez  avec  un  couteau. 
Les  Efpagnols  des  grandes  Illes  6c  de  la 
terre  ferme  , aufli  bien  que  les  Portu- 
gais  habitans  des  lieux  oiVl’on  fair  des 
cuirs , onc  un  foin  tout  particulier  de 
ces  oifeaux  , ä-caufe  du  fervice  qu’ils 
leur  rendent  , en  ddvorant  les  corps 
morts  6c  empechant  ainli  qu’ils  ne  cor- 
rompent  l’air.  11s  condamnent  ä une  a- 
mande  les  ChalTeurs  qui  tombent  dans 
cette  mdprife. 

Cette  protedion  a extr^mement  mul- 
tiplid  cette  vilaine  efp6ce  de  Coqs  d’In- 
de. On  en  trouve  en  bien  des  endroits» 
de  la  Guianne,  audi  bien  que  du  Br6lil, 
de  la  nouvelle  Efpagne  6c  des  grandes 
Illes.  Ils  ont  une  odeur  decharogneque 
rien  ne  peut  öter.  On  a beau  leurarra* 
cher  le  croupion  des  qu’on  les  a tue  , 


en  Guinea  et  a Cayenne.  31  j 

kur  öter  les  entrailles , tous  c es  foins 
font  inutiles.  Lcur  chair  dure , coriace , 
fillafleufe  a contradte  une  mauvaife 
odeur  qui  ne  pourroit  ecre  fupportsble 
qu’ä  des  gcns  rdduits  aux  extrcmitez  de 
la  faim. 

Aprcs  avoir  parld  des  animaux  de  la 
terre  & de  i’air,  il  fautdirequelquecho- 
fe  de  ceux  des  eaux. 


CHAPITRE  X. 

Des  PoiJJons  de  la  mer  & de  rivieres. 

T A Guianne  eil:  une  des  Provinces  du 
^ nouveau  monde  , la  plus  coup<?e  de 
rivieres  grandes  & petites  , & toutes  ces 
rividresTontfipoillonneufes , qu’on  peuc 
dire  qu’on  trouve  par-tout  des  fourinil- 
li£res  de  poiflons. 

La  mer  ne  l’eft  pas  moins  , non-feule- 
ment  les  cötes  en  iont  remplies,  maison 
en  trouve  une  infiuitd  d’efpeces  qui  en- 
trent  dans  les  embouchures  des  rividres , 
& quelques- unes  qui  montent  fort  haut 
en  luivant  le  cours  de  l’eau. 

II  falloit  que  nos  premiers  habitans 
Francois  fufTcnt  bien  mal  - habiles , pour 
fouffrir  la  faim  au  milieu  de  l’abondance 
prodigieufedepoiflons  dont  ils  pouvoient 
i'e  nourrir. 

Les  habitans  d’ä  prdfent  n’ont  rien  ä 
craindre  de  ce  cöt£.  Ils  out  foind’avoir 
Tom.  ///.  O des 


3 14  Vovages 

des  Nbgres  pecheurs , comme  ils  en  onc 
de  Chaifeurs.  Ces  pourvoyeurs  habiles 
fourniflent  abondamment  leurs  tables  de 
gibier  & de  poifl'on. 

On  trouve  abondamment  a Cayenne 
ce  qui  nous  manque  aux  Iiles  du  Vent: 
je  veux  dire  les  Rougets,  les Sollest  les 
petites  Rayes.  On  en  voit  de  fort  grandes 
dontquelques-unes  ontdix  ä douze  pieds 
de  largeur.  Elles  font  fi  dures  & fi  co- 
riacesqu’il  n’y  a que  des  Ndgres  affamez 
qui  en  puiflent  venir  ä bout.  On  fe  fert 
des  foyes  pour  faire  de  l’huile  ä brüler. 
Voilä  fe  ieul  ufage  auquel  on  les  puifle 
employer. 

Les  Lunes  & les  Afliettes  font  de  mä- 
me  efp^ce  que  celles  des  Iiles  du  Vent. 
Ces  poillöns  fontgras  & fort  delicats. 

Ceux  qu’on  appelle  Machoran  & Gros 
yeux , font  recllement , ou  approchent 
bien  fort  de  ceux  qu’on  appelle  Capitaines 
& Grandes  £cailles.  Je  ne  rep£terai  point 
ce  que  j’ai  dit  de  ces  poiflons  dans  mon 
voyage  des  IHes. 

Par  la  m6me  raifon  je  ne  parlerai  point 
icides  Lamentins  & desTortues.  On  trou- 
ve beaucoup  des  prdmiers  dans  toutes  les 
rivi^res.  Ils  y montent  allez  haut  & s’y 
trouvent  en  grand  nombre.  Les  ances  de 
fable  attirent  un  nombre  prodigieux  de 
Tortuesdes  trois  efp^ces. 

II  y a de  deuxfortes  d’Efpadons.  L 3s 
uns  ont  leur  avant-bec  tout  uni,  comme 
une  large  <5p£e  ä la  Suilfe.  Lesautresl’onc 

tout 


em  Guime’e  et  a Cayenne*  gif 

tout  fem£  de  dents  d’une  longueur  6c 
d’une  force  confiderable.  Ce  poilTon  eft 
Tennemi  declard  de  la  Baieine  : il  l’acta- 
que  fans  celle  6c  en  vient  ä bouc  ä force 
de  lui  faire  des  ouvercures  ä la  peau  , 
par  lefqueiles  il  lui  fait  perdre  touc  Ton 
fang.  Ces  deux  poifTons  font  exceilens. 
Leur  chair  eil  blanche,  ferme,  grafte. & 
d’un  trcs-bon  goür.  Ils  fonc  un  peu  dif- 
ficiles  ä prcndre  : ils  marchandcnt  long- 
tems  avant  de  prendre  i’hamegon  , 6c 
möme  ils  n’y  touchent  point  , ä moins 
qu’ils  n’y  voyent  du  poiflön  cntier. 
Quand  ils  fe  fenterir  pris  , ils  font  des 
efforts  extraordinaires.  Ils  entrainent  le 
catiot  des  pScheurs  fort  vite  & fortlong- 
tems.  Ils  viennenc  quelquefois  ä la 
Charge  , comme  s’ils  le  vouloient  per- 
cer,  ou  fauter  par-deflus  , comme  für 
une  Baieine.  On  leur  donne  alors  quel- 
que  coup  de  gafte  , 6c  d&s  qu’ils  l'ont 
bleflez  ä fang , on  en  vient  ä bout : c’eft 
une  heureule  päche  : car  il  y a de  ces 
poilfons  qui  pefent  plus  de  fix  eens  li- 
vres* 

Les  Marfouins  ne  viennent  ä la  Cöte, 
c’eft-ä  dire  , entre  Pille  6c  la  terre  fer- 
me , que  dans  de  gros  tems.  Ces  poifTons 
vont  toujours  en  troupes.  Ils  lont  ex- 
trßmement  gras.  Le  Jard  des  jeunes  eft 
bien  meilleur  que  celui  des  vieux.  Leur 
chair  eft  aufli  plus  ddlicate.  On  lescon- 
noit  encore  lous  le  nom  de  Soufleurs  j 
Parce  qu’ils  jettent  par  leur  dvant  beau- 
O z coap 


Gros  ven- 
tre. 


Poitfon 

appdle 

Corner* 


*1 6 V O Y A G E S 

coup  d’eau  , en  mani^re  de  jcc  d’eau. 

O11  peut  croire  que  les  Requiens  1c 
trouvent  dans  toutes  ces  mers  & dans 
les  ri vieres.  Ce  poiflbn  vorace  n’eft  pas 
des  meilleurs.  Il  eft  toujours  dur  & co- 
riace,  ce  qu’il  a de  bonuniquement , eft 
le  ventre  jufques  vers  le  milieu  deseöres. 
Mais  fi  on  nc  le  prend  pas  pour  fe  nourrir , 
on  ne  doit  pas  le  laifler  vivre  , ä caufe 
du  degäc  qu’il  fait  & de  la  quantite  de 
poiflbn  qu’il  d&ruic. 

Vroici  deux  poiflöns  fi  particuliers  a 
Cayenne,  qu’on  ne  les  trouve  point  au- 
tre  part.  On  a appelle  le  prdmier  Gros 
ventre,  ä caufe  d’une  grolfe  veflic  für 
laquelle  il  s’appuye  , qu’il  enfle  quand 
il  veut,  & für  laquelle  il  fe  fait  porter 
entidrement  au-deflus  de  la  furface  de 
la  mer.  Ce  poiflbn  n’a  pour  l’ordinaire 
que  quinze  ä dix-huit  pouces  de  lon- 
gueur,  de  la  tailled’un  Merlan.  Sachair 
eft  blanche  & delicate  > mais  pour  la 
manger  fans  s’en  trouver  mal  , il  faut 
des  qu’il  eft  hors  de  l’eau  , lui  arrachcr 
cette  veflie  & tous  les  inteftins , autre- 
ment  l’humeur  vifqueufe  qui  y eft  ren- 
ferm£e  corromperoit  toute  la  chair  , & 
on  s’empoifonneroit. 

On  a donnd  le  110m  de  Cornet  au  fe- 
cond.  Je  ne  vois  pas  bien  quelle  con- 
neäion  ce  poiflbn  peuc  avoir  avec  cette 
ddnomination.  11  eft  tout  d’une  venue, 
fans  ailerons  & fans  empennure.  Sa  tete 
eft  large  & maflive.  Ce  qu’elle  a de  iln- 


• 

aros  yenfre 

t ,'irii  / ”” 

: 

en  Gitine’e  et  a Cayenne.  317 

guüer  fonc  dcux  poinres  , une  de  cha- 
que  cote  d’environ  huic  pouces  de  Ion- 
gueur  & de  quarre  äcinqlignes  dediame- 
tre  dans  leur  naiffance.  Ces  pointeslonc 
d'une  corne  griie  & tranfparente  , ex- 
rremement  pointues  & forces.  On  pre- 
tend  que  leurs  piqueures  fonc  crds-dan- 
gdreufes. 

Ce  poiffon  qui  n’a  pour  l’ordinaire 
que  quinze  * dix  - huic  pouces  de  lon- 
gueur  & deux  pouces  de  diamecre  , 2 la 
gueule  couverce  de  neuf  grand  brins  de 
Darbe  comme  des  fanons  de  baieine  , de 
dix  ä douze  pouces  de  longueur  , placs 
dans  leur  naiflance  & cerminez  en  poin- 
ce,  ondoyans  au  gre  du  poiflon  , ou  du 
mouvemenc  de  l’eau.  Ce  poiffon  eil  vif 
& quoiqu’il  ne  foic  dangdreux  que  du 
cötd  de  la  queue,  il  ne  laiife  pas  d’etre 
ä craindre.  On  die  qu’il  n’eil  pas  bon  ä 
manger  , peuc-ecre  parce  qu’on  crainc 
de  le  coucher  , plucöc  que  parce  qu’il 
renferme  en  lui-meme  quelque  chole  de 
mauvais. 

Je  pourrois  pouffer  bien  loin  le  detail 
des  poiffons  qui  fonc  en  tres-grand  nom- 
bre  dans  la  mer  & für  la  cöte  , & dans 
les  rividres  de  1 Ille  de  Cayenne  & de 
la  cerre  ferme  > mais  je  m’apperqois  que 
j’ennuye  mes  Ledteurs  ; puiique  je  iuis 
moi-meme  ennuyc  de  ceslongues  licanies 
de  beces. 


o 3 


C H A- 


31* 


VOYAGES 


C HAPITRE  XI. 

Des  Colons  de  Cayenne . 

T L me  femble  que  pour  achever  Ia 
defcription  de  Ia  Colonie  de  Cayen- 
ne, il  n’y  a plus  qu’ä  donner  une  id£c 
des  peuplcs  blancs  qui  la  cornpoicnt  & 
de  leur  mani^re  de  vivre. 

On  lg aic  qu’clle  a £t<5  d’abord  peu« 
plde  par  des  Frangois  de  toutes  les  Pro- 
vinces  du  Royaume  tels  que  le  hazard 
les  a pu  raflembler.  II  ne  faut  pourrunt 
pas  s’imaginer  qu’ils  fuffent  tous  de» 
gens  de  ndant , des  Engagez  ou  des  Ou- 
vriers,  ily  avoic  parmi  ces  pr£mier$  Co- 
lons des  perfonnes  de  nailTance  , d’efprit 
& de  m^rite  que  Ia  douceur  du  climat 
y attiroit  , & qui  n’ayant  en  Europe 
que  des  biens  peu  proportionnez  ä leur 
naiflance  & au  grand  nombre  de  leurs 
enfans  , regardoient  ce  nouveau  pa’is 
comme  une  reflöurce  ä leur  niauvaife 
fortune.  Ces  gens  y ont  apport^  avec 
eux  la  poütefle*,  le  bon  goüt  , la  gdid- 
rofitd  & les  autres  qualitez  qui  font 
diftinguer  les  honn&tes  gens  du  bas  pcuple, 
& comme  ils  s’y  font  bientöt  trouvez  aans 
Pabondance,  ils  ont  eu  aulli  toute  ia  fa- 
cilit£  n^ceflaire  pour  faire  paroftre  ce 
qu’ils  £toient.  Ils  ont  m£me  d^crafle  les 
autres  Colons,  ils  leur  ont  infpird  la po 

licdfc 


en  Guiml’je  et  a Cayenne.  319 

litefle  & la  gdndrofit^s  il  y a peu  d’habi- 
tans  Jans  les  autres  Colonies  quipuiflenc 
aller  de  pairavec  eux. 

On  vit  ä Cayenne  avec  une  aifance 
mcrveilleule  j pour  pcu  qu’un  Habitant 
foit  accommodd  il  a toujours  une  bonne 
table,  fans  fortirdefon  habitationil  trou- 
ve  tout  ce  qu’il  a befoin  pour  la  rendre 
abondante  & dclicate.  O11  ne  manque 
point  d’avoir  une  Mdnagerie  oü  l’on  en- 
tretient  quelques  Eiclaves  pour  dlever  des 
volailles  de  toutcs  les  efpdccs,  &des  bü- 
tes  ä quatre  nieds  commeboeufs,  veaux, 
moutons,  caorites  & cochons. 

Les  bocufs  & les  moutons  n’yfoncpas 
toujours d’unaufli  bon  goüt  & auffi  gras 
qu’en  France,  & c’eft  la  faute  des  Ha- 
bitans,  qui,  pcndantla  faifon  des  pluycs 
les  laiflent  ä l’air,  & fouvent  dansl’eau, 
ce  qui  les  maigrit  & leur  öce  touc  lebon 
goür  que  Ton  remarque  qu’ils  onc  pen- 
dant  le  tems  de  la  fdcherefle.  Il  ne  fau- 
droit » pour  les  conferver  toujours  en 
bon  dtat,  que  faire  des  angardsbien  cou- 
verts  dans  leurs  parcs  oü  il  fe  retire- 
roient  pendant  les  grofles  onddes  de 
pluye.  Mais  le  Fa'is  porte  naturellement 
ä l’-indolencc  , on  fe  contente  qu’ils  vi- 
vent  fans  s’embarrafler  qu’ils  maigrilfent, 
parce  qu’on  eft  bien  für  que  des  que  le 
beau  tems  fera  revenu  les  herbes  pleines 
de  fuc  leur  auront  bientöt  rendu  leur 
embonpoinc  & leur  fumet.  Les  cochons 
y viennent  a merveilles  & font  tres-bons. 

O 4 Le 


JZü  V O Y A G E S 

-Ce  cochon  de  Iaic  eftexcellent,  6c  lavo- 
laille  n’cft  pas  mcilleure  dans aucun  lieu  du 
nionde  qu’elle  l’eft  ä Cayenne  , eile  eft 
grafte , tendre , ddlicate.  C’cft  le  Pa  is  des 
volaillesd’Inde.  Les  chaponsy  viennenc 
exceflivement  gros  & gras. 

Si  on  ajoüce  ä ce  que  chaque  Habitant 
peut  tirer  de  fa  Menagerie  ce  qui  lui 
vient  de  la  chafle  , il  fauc  convenir  que 
c’eft  un  vrai  Pais  de  bonne  chdre.  II  n’y 
a point  d’Habitant  un  peu  aif£  qui  n’aic 
Ion  Chaffeur  6c  Ton  Pefcheuf . II  eft  vrai 
que  la  chafle  eft  rüde,  eile  ne  convienc 
gudre  qu’aux  Negres  & aux  Indiens  , 
eile  ne  laifte  pas  poui  tanc  d’etre  tres- 
abondante  5 011  trouve  en  quantitd  des 
biches,  des  pacs,  des  agoutis,  des  agou- 
chis,  desmangc-fourrr.is,  des  parefleux  , 
des  tatous,  des  tamarins  6c  des  iinges  de 
toute  clpdce.  Quandon  a une  fois  vaincu 
la  repugnance  qu’on  lent  dans  les  coni- 
mencemens  ä mangerdes  animauxquionc 
tanc  de  rapport  avec  de  petits  enfans,  il 
eft  certein  qu’on  trouve  les  finges  fort 
bons,  leur  chair  eft  blanche,  6cquoique 
pcu  chargde  de  graifle  pour  Pordinaire  , 
eile  ne  laifte  pas  d’ötre  tendre  , ddlicate 
6c  de  bon  goüt  5 lcurs  tetes  font  de  bon- 
ne s foupes  6c  parent  aufli-bienqu’uncha- 
pon  6c  d’autres  volailles  le  ccntre  6c  les 
bordsd’un  plat. 

On  ne  s’eft  pas  encore  avif<£  de  man- 
ger  des  tigres.  Je  crois  pourtant  qu’on 
s’en  accommoderoit  dans  le  befoin.  On 

niange 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  gzi 

niange  des  Terpens  par  principe  de  Tante  t 
ceux  qui  onc  beibin  de  cette  viande  en 
trouveront  ailbment  6c  de  toutes  les  ei- 
peces  ä Cayenne.  11s  le  Touviendronc 
Teulemenc  d’en  ul'er  avcc  moddration  , 
car  cet  aliment  en  purifiant  le  finsj  le 
TubtiliTe  ä un  poinc  qui  le  porte  ä la 
pthifie. 

Ceux  qui  n’ont  point  de  menagerie 
trouvent  ailemenc  de  toutes  Tortes  de 
viandes  ä un  prix  bien  au-defifous  de  ce 
lui  oü  eiles  Tont  ä la  Martinique  6c  aux 
autres  Colonies  FranqoiTes.  La  livre  de 
boeuf  eil  taxde  ä fix  lols,  celle  de  mou- 
ton  ä dix  , le  cochon  dix  Tols.  Un  coq 
d’inde  gros  & gras  vaut  cenc  Tols,  un 
chapon  quarante,  une  poularde  trente, 
un  canard  vingt  cinq  , une  poule  vingt 
& une  paire  de  poulets  trente  Tols.  Ces 
prix  Tont  tres  mediocrcs  par  rapport  au 
Pais  oü  les  gains  Tont  confiddrables.l 

II  eil  rare  qu’on  trouve  du  gibier  ä 
vendre  , ä moins  qu’on  ne  l’ach£te  des 
Indiens  > car  les  Habitans  ne  vendent  ni 
la  chafle , ni  la  peTche  de  leurs  eTcla- 
vcs. 

On  trouve  en  tout  tems  une  infinit^ 
d’oiTeaux  tres  bons  & rres-dbiieatss  les, 
plus  eftimez  Tont  les  perdrix  , les  ocosf 
lesramiers,  lesfaiTans,  les  tourterelles, 
les  tourdes , les  merles  , les  ortolans 
les  flamans  & les  perequets  , dont  il  y 
en  a de  toutes  les  elpdces.  Selon  les grai-, 
ncs  dont  ces  oiTeaux  fe  nouriflent  , ils 
O 5 coik 


$1Z  V O Y A G E S 

contraßent  le  goüc  qui  y a du  rapporr. 

Celles  du  bois  d’inde  qui  femblent 
ctre  un  compofe  de  gdrofle,  de  mufcade 
& de  can^lle,  leur  donne  ce  goüt  & ce 
fumet  , mais  quand  ils  mangent  des  oli- 
ves  fau vages  qui  les  cngrailll-nt  extraor- 
dinairement,  ils  contradTent  une  amertu- 
me  defagrdable  , ii  eft  pourtant  aifd  de 
la  leur  occr  on  a remarque  qu’elle  n’eft 
que  dans  leurs  inteftins  , & c’eft  de  la 
qu’elle  fe  communique  au  rcfte  de  la 
chair  quaiid  ils  fontmorts,  il  n’y  aqu’ä 
leur  arracher  Ie  croupion  & les  inteftins 
des  qu’iis  tone  tombez,  6c  on  trouve  leur 
chair  encidrement  exemte  de  ce  mauvais 
goüt. 

On  trouve  encore  en  tres  grand  nonr 
bre  des  agamis des  gros  becs , des  co% 
libris  , des  aigrettes,  des  grands  goziers, 
des  fpatules  , des  fregates  & des  aigles 
de  differentes  cfp^ces,  rriais  ces  oifeaux 
ne  Tont  pas  deftinez  pour  les  tables  des 
Maitrcs,  ils  font  ou  trop  communs  ou 
trop  durs.  On  les  neglige,  ils  font  defti- 
nez pour  les  efclaves  a qui  tout  eft  bon. 

La  mer  6c  les  rivi^res  regorgent  de 
poiffons,  6c  tous  ces  poiffons  font  bons 
& fi  fains  qu’il  eft  ä naitre  que  perfon- 
ne  s’en  foit  trouve  inconanodd  a-rnoins 
qu'on  n’en  ait  mangd  avec  exces  6c  fans 
lui  avok  donn£  la  cuiflon  n^ceffaire. 

Les  poiffons  les  plus  eftimez  font  les 
rougets,  les  folles,  la  raye,  la  lune,les 
grgs  yeux,  le  mulet,  le  machoran,  l’an- 

guille, 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  313 

guille,  lelamentin,  la  tortue  franche,car 
fe  caret  & la  caouanne  qui  font  deux  au- 
tres  efpeces  de  tortues  nefontpasbonnes 
ä manger.  La  caouanne  eft  dure  coria- 
ce  , filafleufle  , eile  fent  mauvais : on  la 
iale  queiquefois  pour  les  N^gres,  faute 
d’autre  chofe. 

Le  caret  n’a  de  bon  que  fon  tfcaille  , 
& effeäivement  eile  eil:  deprix,  iur  touc 
quand  eile  eil  bien  noire;  mais  iieftdan- 
gdreux  de  fe  fervir  de  £1  chair  qui  bien 
que  gralfe  & ddlicate  a unequaiitdilpur- 
gative  , qu’ä  moins  d’en  manger  peu  ou 
d’etre  bien  für  de  n’avoir  rien  ä craindre 
de  fon  adivitd  , il  fa ut  s’attendrcä  fevoir 
convert  de  clouds  & deboutonspour  peu 
qu’on  ait  quelqu’impuretd  dans  le 
dans  leshumeurs.  Cette  Eruption  eft  quei- 
quefois fi  violente  qu’ellecaufeune grolle 
fievre  avec  un  cours  de  ventre  qui  de- 
vient  dangereux  ä-moins  qu’on  ne  foit 
d’un  temperamment  extremement  fort. 
Le  grand  remdde  ne  fait  pas  de  plus 
grandes  dvacuations  6c  ne  purifie  jamais 
1)  bien  un  corps  impur  que  cette  vian« 
de.  II  faudroit  que  quelque  Efculape 
habile  en  rdglat  les  dofes , il  epargneroit 
a fes  malades  les  dangdreufes  applicati- 
ons  du  inercure  6c  les  potions  degoutan- 
tes qui  les  accompagnent  j mais  j'ai  parl<£ 
de  ce  remdde  dans  un  autre  endroit. 

Il  me  femble  que  voilä  allez  de  chair 
& de  poifTon  pour  fournir  les  tables  des 
habitans  6c  les  rendre  abondantes  & deii- 

cates. 


J14  V O Y A G E S 

cates.  Elles  le  font  en  effec , eiles  Tont  tres- 
propres  & bien  lervies.  Ils  n’epargnent 
rien  pour  cela.  Ilsonc  de  bonscuifiniers 
des  confifeurs  6c  aucres  Qificiers , & quoi- 
que  ce  ne  foient  que  des  Negres,  ils  ont 
le  goüt aufli  fin  que  les meilleurs  OfRciers 
qui  foient  en  France.  Si  quelqu’un  dou- 
toit  de  ces  vdritez,  ilpourroit  s’en  infor- 
mer  des  OfRciers  des  Vaifleaux  du  Roi 
qui  viennent  tous  les  ans  ä Cayenne  ap- 
porter  les  municions  de  guerre  &debou- 
che  , les  habits  6c  la  folde  des  foldats.  Il 
rendront  juftice  a la  gen^rofitd  des  habi- 
tans  ä qui  ils  ne  peuvent  faire  un  plus 
grand  plaifir  que  de  venir  manger  chez 
eux,  ou  ils  font  fürs  d’etre  regus  avec 
toute  la  politeflfe  imaginable  6c  d’y  trou- 
ver  des  tables  qui  iedifputeroienuvec  les 
meilleures  d’Europe. 

J*ai  r&narque  dans  mon  voyage  des 
Iiles  de  l’Amdrique  , qu’il  n’y  a poinede 
gens  au  monde  qui  pratiqu.nt  l’hofpitali- 
td  avec  plus  de  grandeur  d’ame , les  ha- 
bitans  de  Cayenne  font  dans  les  meines 
principes  & dans  les  mSmes  ufages.  Ils  ne 
fe  laflent  jamais  de  voir  les  dtrangers  chez! 
eux  , il  fembie  qu’il  leur  ayent  Obligation 
du  iejour  qu’il  s veulent  bien  faire  dans 
leurs  mailöns,  6c  quandapresdesmoisen- 
tiers  6c  fouvuit  bien  davantage,  ils  veu- 
lent fe  rer i rer  , ce  n’eft  qu’avec  des  pei- 
nes  infinies  qu’ils  y confentent. 

Coinme  chaquebabitant  a les  blanchif- 
leufes , le  linge  y eft  toujours  d’une  ex- 
treme 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  3^? 

treme  propretd  & d’une  blancheur  ä e- 
blouir.  Les  Ndgreffes  l’emportenc  en 
cela  für  touces  les  blanchiffeufes  dumon- 
de.  Je  crois  que  les  eaux  y contribuent, 
outre  que  comme  on  change  le  linge  de 
table  ä chaque  repas  , il  y a peu  ä faire 
pour  le  rendre  blaue.  On  change  encore 
plus  fouvent  d’autre  linge,  la  chaleur  y 
excite,  & on  ne  peut  rien  reprocher  aux 
gens  dtabiis  dans  le  pays  & aux  Creolles 
donc  le  trop  d’atcention  für  ce  point , leur 
propretc  de  le  foin  qu’ils  prennent  de  leur 
perfonne , font  quelquefoisexceffifs. 

Quoiqu’on  ne  recueiile  point  de  vin 
dans  le  pays , onn’y  en  confume  pas  moins, 
ni  de  moins  bons.  La  ddlicateffe  des  ha- 
bitans  eft  tres  grande  für  cela  de  lur  bien 
d’autrescholcs.  Ils  n’epnrgnent  rien  pour 
avoir  les  mciileurs  vins  de  France,  bor- 
deaux, Bayonne  dt  lesautres  Vignoblesef- 
timez,  ne  les  lailFent  pas  manquerj  pour- 
vuquecefoient  lesmeilleurs,  on  neregar- 
de  jamais  au  prix , & on  ne  i’dpargne  pas. 

On  trouve  chez  les  habicans  un  peu 
aifez  des  vins  de  Canarie  , de  Madere  , 
de  toutes  fortes  de  liqueurs  dt  les  meiF 
leures  eaux  de  vie  d’Europe.  Les  An- 
glois  y portent  de  la  bidre  en  bouteilles, 
du  cidre  de  de  toutes  les  liqueurs  queleur 
pays  & ceux  des  en virons  fourniflent , au 
grand  profit  de  la  Mddecine  dt  au  ddtri- 
ment  de  la  fantd.  Mais  un  habitant  paffe- 
roit  pour  un  vilain  , ti  la  maifon  n’etoit 
toujours  bien  garnie  de  tout  ce  qui  peut 

flauer 


$i6  Vota  g e $ 

flatter  le  göut  & irriter  Pappctit  6c  1? 
ibif. 

On  doit  6tre  aflurd  qu’unclimatchaud 
& humide  eft  tres-propre  pour  le  jan 
dinage.  Les  habicans  ne  manquent  pa< 
aufli  d’avoir  des  potagers  bien  entrctdi 
nus.  Toutes  les  faifons  de  l’anride  y font> 
propres  , & pour  peu  de  foin  qu’on  fe 
veuille  donner  , on  y a des  pois  verds 
exceliens  rous  les  mois.  Les  mclons  de 
France  6c  d’Efpagne,  les  concombres  & 
lesmelonsd’eau,  leschoux,  les ciboulles 
& les  herbes  de  toute  iorte  y viennent 
en  perfedion.  On  crouvemdmequ’elles 
ont  plus  de  fuc  qu’en  France.  Quel  heu- 
reux  pays  oü  Pon  jouit  d’un  printems 
continuel  , 6c  oü  Ton  n’eft  jamais  ob!ig£ 
de  fe  rötir  devant  un  feu , li  on  ne  veuc 
pas  fe  trouver  glacd  dans  un  moment , 
comme  on  Peprouve  en  France  pendant 
plus  de  la  moitid  de  Pannde.  Audi  ne 
confumme  - t-  on  du  bois  que  dans  les 
fourneaux  des  fucreries  6c  dans  les  cuifi- 
nes.  Le  bois  par  une  fuite  ndeeflaire  ne 
coüce  que  la  peine  de  le  couper  6c  de  le 
tranfporter. 

On  pourroit  ferner  du  bled,  6c  emplo- 
yer  a cet  ufage  les  terres  que  Pon  a- 
bandonne,  comme  n’dtant  plus  propres 
pour  les  Cannes.  II  eft  aliurd  qu’il  y 
viendroit  ä merveilles  , en  fuivanc  les 
obfervations  que  j’ai  faic  ci-devant;  mais 
on  ne  le  fait  pas , 6c  il  n’y  a pasd’appa- 
rence  qu’on  le  falle.  On  aime  mieux 

achettcr 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  327 

achcttcr  des  farincs  d’Europes  tous  les 
habitans  un  peu  ä leur  aife  onc  toujours 
du  pain  de  froment  5 les  autres  mangent 
de  Ia  caflave.  Les  Creolles  möme  les  plus 
riches  pr^fdrent  ce  dernier  pain  au  prä- 
mier , 6c  quoique  par  grandcur  ils  ayent 
toujours  du  pain  de  forment  für  leur 
table  , il  eft  rare  qu’ils  en  mangent  ä 
moins  qu’ils  n’ayent  chez  cux  des  Euro- 
pas paflagers  ou  nouveaux  venus  äqui 
la  caflave  ue  plairöit  pas. 

Il  y a une  cordialitd  6c  une  union  des 
plus  charmantes  entre  les  habitans.  Com- 
me  il  n’y  a que  ceux  qui  ont  des  emplois 
qui  demandent  refidence,  qui  demeurent 
ä la  Ville  5 les  autres  demeurent  furleurs 
habitations.  11s  fe  voyent  tres-fouvent, 
mangent  enfemble , fe  r6galent  ä tour  de 
rolle  & viventdans  une  libertd  6c  dans  une 
focidcd  qu’il  eft  ä fouhaiter  de  voirdurer 
long-tems.  J’ai  vulam8mechofedans  des 
paroifles  que  j’ai  deflervies  aux  llles  du 
Ventj  les  habitans  ne  paroiflöient  avoir 
qu’un  coeur  6c  une  ame , les  richefies  £tanc 
venues  a augmenter,toute  cette  union  a dif- 
paru  , 6c  au  bout  de  quelques  anndes  , 
je  cherchois  inutilement  ce  que  je  trou- 
vois  ä chaque  pas  quand  ils  «ftoienc 
moins  pourvus  des  biens  de  la  fortune. 

Il  ne  paroit  pas  quecela  foitäcraindre 
chez  les  habitans  de  Cayenne,  puifqu’6- 
tant  des  ä prefcnt  tres-accommodez,  ou 
pour  parier  plus  jufte,  tres-riches,  ils  ne 
laiflenc  pas  de  vivre  entre  eux  dans  une 

union 


V O Y A G E S 

Union  parfaite.  IIs  aiment  tous  le  plaifir 
& la  bonne  chdre  ; des  foins  aflez  fuper- 
ficlds  de  leurs  habitationsn’occupentque 
les  plus  laborieux  , ils  fe  rapporcenc  de 
touc  Ie  refte  ä leurs  commandeurs  & ä 
leurs  oeconomes.  Leur  principaleoccu- 
pation  eft  de  trouver  des  plailirs,  dcs’ils 
ont  quelque  inquictude  , c’eft  la  crainte 
d’en  manquer.  C’eft  dans  ces  principes 
qu’ils  elevenc  leurs  enfans,  6c  qu’au  iieu 
de  les  rendre  adtifs , vigilans,  laborieux, 
induftrieux,  ils  les  dlevent  dans  la  molef* 
fe,  dans  Poifivetd  , dans  Pinaction.  Les 
Creolies  de  Cayenne  font  bien  dloignez 
du  genie  de  ceux  des  lües  du  Vene  &du 
Canada.  Ceux  ci  ne  penfent  qu’au  com* 
merce  , aux  ddeouvertes  , aux  voynges. 
Des  que  la  guerre  eft  ddclarde,  ils  cou- 
rent  les  mers , ils  portent  la  ddfolation 
für  les  terres  des  ennemis , ils  enlevent 
leurs  Vailfeaux,  ilsfe  font craindreä ceux 
meine  qui  femblent  les  plus  redoutables. 
Des  qu’il  fe  fait  un  armement  petit  ou 
grand  , les  peres  font  obligez  d’enfermer 
jufqu’ä  des  enfans  de  douze  ans  , pour 
les  empecher  de  s’y  aller  engagner&  en- 
core  n’en  viennent-ils  pas  ä*  bout  avec 
toutes  leurs  prdcautions.  Les  jeunes 
Creolies  de  Cayenne  ne  donnmt  pas  cec 
embarras  ä leurs  parens.  Ils  aimenc  com- 
me  eux  la  vie  molle  6c  tranquille , la  paix, 
6c  le  repos  leurfonttrop  chers  „ pour s’en 
dloigner.  Ils  auroient  ddfold  les  Portu- 
gals pendant  la  derniere  guerre,  s’ils  avoient 


en  Guine’je  et  a Cayenne,  jzgi 

fait  des  armemens  & qu’ils  euflentcouru 
für  eux  5 mais,  difent-ils,  les  bätimens 
font  chers  6c  on  ne  trouve  perfonne  qui 
veuille  rifquer  fon  bien  dans  ces  lortes 
d’entrcprifes.Quel  pitoyablcraifonnementl 
Elt  ce  que  nos  Flibuftiers  ont  jamais  a- 
chet£  de  bätimens?  C’eft  aux  ennemisde 
l’Ecac  ä leurenfournir.  Onarmedeuxca- 
nots,  chaqae  compagnony entreavecfon 
fufil,  un  piftolet,  un  fabrc,  deux  livres 
de  poudre  , fix  livres  de  plomb , un  fac 
de  farine  6c  unebariqued’eau.  La  depen- 
fe  eft  l£gdre;  on  part , on  ränge  la  Cote 
ennemie  , on  attaque  ou  on  furprend 
un  bateau  > voilä  la  croupe  montde  en 
dtat  d’attaquer  un  plus  gros  bäciment  & 
fouvent  des  Vaiffeaux  ae  confdquence. 
C’eft  ainfi  que  nos  Flibufliers  ont  de- 
fold  les  cötes  & le  commerce  de  nos  en- 
nemis  dans  les  dernidres  guerres  , quoi- 
qu’ils  n’euflent  pas  les  avantnges  que 
ceux  de  Cayenne  ont  fans  s’^loigner  beau- 
coup  de  chez  eux  , & qu’ils  euflent 
ä faire  ä des  gens  qui  ne  fe  laiflbienc 
pas  prendre  fans  bien  difputer  la  parde. 

On  fcait  combien  les  bateaux  & les 
autres  bätimens  Portugais  qui  vont  cher- 
cher  des  efclaves  ä la  cöte  de  Guinee, 
font  foibles  d’dquipage  6c  mal  armez, 
quoique  leur  carguaifon  foit  toujours  de 
l’or  en  poudre  & en  affez  bonne  quan- 
tit£.  N’en  eft  ce  pas  aflez  pour  ouvrir 
l’appdtit  ä la  jeunefle  de  Cayenne  , & 
l’obliger  ä fortir  de  l’afloupiflemenc  oü 


jjo  VorAGEs 

le  plaifir  & lamoleflela  tiennentenfdvelie, 
& la  porter  ä fe  montrer  digne  da  nom 
Francois  dans  la  prdraidre  guerre. 

Les  fillcs  Creolles  de  Cayenne  l’em- 

f>or tent  infiniment  für  les  garqons.  II 
emble  quei’efpric  foit  tombd  en  quenouil- 
le  dans  ce  pa'is-lä  : car  on  leur  donne 
toutes  les  belles  qualitez  qu’on  dit  man- 
quer  aux  hommes.  Elles  font  polies , 
adtives  , vigilantes  ; eile  font  fages,  & 

?uand  eiles  ont  palfd?  quelques  annees  en 
rance  & qu’eiles  reviennent  dans  le  pays , 
ce  font  des  moddles  achevez  de  toutes 
fortes  de  vertus. 

En  voilä  ce  me  femble  aflez  pour  faire 
connoitre  la  colonie  de  Cayenne.  Oncon- 
viendra  que  j’ai  derit  für  de  bons  memoi- 
res,  & que  j’ai  trouve  des  gens  parfaite- 
ment  inftruits  quiont  dclaircimes  doutes. 

II  faut  pour  achever  la  defeription  de 
ce  pays,  parier  des  Indiens.  J’ai  für  ces 
peuples  desmdmoiresexcellens;  ilsvien- 
nent  comme  les  prdeddens  de  M.  le  Che- 
valier de  Milhau : c’eft  faire  leur  dloge 
& cepondre  au  public  de  toute  leur  vd- 
ritd.  Je  vais  lui  en  faire  parc  dans  le  To- 
me fuivant. 


Fin  du  Tome  troißeme. 


3p:(3p^(jp3p5p(jpjpij|j)  3^:^b 

T A B L E 

DES  MA  TIERES 
DU  V O Y A G E 
E N GUINE’E,  &c. 

A 

ABaJJa »,  Royaume  de  laC6ted’or,  To- 
me  1.  page  191.  fondtenduc,  ibid. 
Acajou,  Arbre,  faqualitd&fonutiiite,  T.III. 
26 6.  fniv. 

Accara,  Royaume  deIaC6te  d’or,  T.  I.  272. 

Sadefcription,/^.  Politiquedes  Accarois,273. 
Aigles  batardes , T.  III.  qo. 

Aigris , Pierre  prdcieufe  qui  fert  d’ornement  1 
la  barbe  des  Rois  , T.  I.  200 
Akafixi , Roi,  T.  1.  209,  fon  Portrait,  ibid. 
Albiani  , petit  Etat,  T.  I.219. 

Amazones , ( Rudere  des ) T.  III.  y6 , & 1 19. 
Aniaba , fonhilloire,  T.  I.  207,  fon  mauvais 
procddd , 2 1 6 , fon  hiftoire  felon  lc  Chevalier 
des  M — 218. 

Annabon , Ifle  , T.  III.  38  , ainfi  nommde  & 
pourquoi,  ibid . fa  Situation  , fes  avantages, 
ibid  ciP  fuiv. 

Apollonia , Cap,  fadefeription,  T.  21t. 
Aramifas , Nation  tres- confiderable , T.III. irr. 
21«.  III.  P 


T A B L E 

Arbrts regardez  commc  des  Divinitez , T.II,  1 C. 

Ardres , Roiaume , T.  II.  226,  les  Villes  pria- 
cipales , 217.  Voyagedes  Francois ä Ardres, 
231,  Rdponfc  obligeante  da  Roi,  233,  Ils 
fonttraitezparlcfilsaindduRoi,  234,  Ce- 
rdmoniedeleurReception,23g,  Marche  de 
Ja  Maifon  du  Prince,  ibid.  Aud'cncedu  lieur 
d'Elbde,  236,  Favoris  du  Prince,  en  quoi 
confiße  leur  faveur  , 238  , Coutumes  du 
Royaume  tres  incommodes  aux  Francois  a 
latabledes  Princes , 239,  Cdremoniedeboi- 
reboucheäbouche,  240,  Audience  du  Roi 
accordde  ä PAmbafladeur  Francois,  243, 
Rdponfe  du  Roi , 244 , Seconde  Audience  du 
Roi  dans  fon  Palais , 248  , Portrait  du  Roi  & 
fon  habillement , ibid.  Kefpeä  extraordinaire 
qu’on  a pour  lui,  2f  1, Palais  de  Jardiusdu  Roi 
2f2,  Le  grandMarabou  donnea  fouper  aur 
AmbaiTadeursde  France,  25*4 , Mufiquepen- 
dantlefouper,  ibid.  Femmes  du  Grand  Ma- 
rabou,  leur  modeßie,  25-5*,  Sou  Portrait, 
25 ’ö,  Grandeur  des  Etats  du  Royaume,  257. 
Commerce  du  Pays  ,ibid.  Droits  du  Roi.ayS, 
Ignorancedu  peuple^yp, Religion  du  Rovau« 
me,  260, Educationdu  Roi,  ibid.  LesFeti- 
chesdu  Roi&del’Etat,  ibid.  Chretiens  Nd~ 
gres  dans  ce Royaume,  262 , Man  frede  boi- 
re  du  Roi , 263 , Enfant  mis  ä mort  pour  avoir 
regardd  le Roi  pendant  qu’il  bu voit , ibid.  Or- 
donnance contre  1’ Adultere,  265* , Divers 
habillcmensdeshommes,  ibid.  Habiileinens 
des  femmes , ibid.  DifFerends  arrivez  ent  re  les 
Francois  & les  Hoilandois  au  fujetdu  Com- 
merce, 267,  Portrait  de  PAmbafladcur  du 
Roi  d*  Ardres , 272 , II  eß  re$u  avec  beaucoup 

d ’hoc- 


Das  Matiäres. 
d'honneur  par  le  Lieutenant  General  du  Roi 
de  France , 173 , Son  arrivce  a Diepe , 274* 
I!  y eft  rcgu  honorablement  par  le  Gouver- 
neur , löge  & defraye  ftbtcL  11  fait  fon  entreea 
Paris,  ibid.  Audience  du  Roi  de  France  i 
rAmbafladeur  , 276,  Honneurs  qu’ii  re^oit 
a ia  Cour  de  France,  2*77 , & fuiv.  Son  com- 
plimcnt  au  Roi , 279,  & fuiv . R<5ponfe  du 
Roiaucomplirnenrde  l’Ambatfadeur,  281, 
Audience  de  la  Reine  au  mfme  , 281,  Au- 
dience  de  Monfeigneur  le  Dauphin,  283, 
Feftin  de  la  Compagnie  des  Indes  ä i’Am- 
bafladeur , 284. 

Argem  C Montagnes  d’)  pourquoi  ainfi  nom- 
mdes,  T.  III  15-3. 

Asbini , Riviere  des  plus  confiderablesdelacö- 
te  de  Guinee,  fa  defeription , T.I.197  & fuiv • 

/f/T^aCapitaledu  Royaume  d’Iffini,  T.I. 19^. 

Avantage;  d'avoiv  dejeunes  Efclaves,T.II.  ioö. 

Avanturc d’un  Vaillcau  Francois , T.  I.  269. 

Avis  zu*  Navires  depermiffion , T.  II.  96. 

Avis  aux  Capitaines  de  Vaiffeaux  quitranfpor- 
tentlesNegrcs captifs  ,T.II.  iif. &fuiv. 

Auteur  (1’)  ie  trouve  au  milieu  de  plufieurs 
Vaiffeaux  dematez  par  une  violente  tempfite^ 
T.I.  16. 

Autruches , leur  figure,  T.  III.  317. 

Axime , Riviere  fort  riche  , T.I.  223,  elleen- 
trainebeaucoupd’oravecfon  fable,  maniere 
dclepecher,  224. 


B 

BAleines  aufli  longues  qu’une  fregate  1 . 

11I.56« 

P 2 


£ ' (U 


Barnbaras  % Efclaves  Negres , T.  1.42,  Üsout 
de  la  vdneration  pour  1 es  arbres , 43. 

Bandes  (cötes  des  Hx,)  pourquoi  ainli  nom- 
mees , T.I.  185*. 

Barre  de  Juda , Cc  qu'on  entend  par  ce  mot,  T. 
II. 24 /Elleeft tres  perilleufe, 25*,  Adrelfcdes 
Canotiers  Ndgres  pour  n’y  pas  per ir , ibid. 
Defcription  des Canots de la Barre,  26,  Pii- 
lage  des  Ndgres  au  paffage  de  la  Barre  ,28, 
tstfuiv. 

Baye  de  France  , pourquoi  ainli  appellce,  T.I.47. 

BüÄ^deCopahu , T.  III.  247. 

Becajfe  de  rner , Poiffon  monltrueux , T.  1.72, 
Sa  defcription,/^. 

Bichesd’ une  petitdfe  extraordinairc,  T.I.  275*. 

Bierre  appe\\6c  Pito  , T.  L 186. 

Bxufs,  ouPoiflon  cornu , T I.77,  Sadefcrip- 
tion,  78,  Sa  chair  eit  blanche  & d’un  bon 
goüt,  81. 

ZL/VfemblableauBrefil,  T.I.  91,  Saqual;t<f& 
fonufage,  ibid.  Bois  propres  äla  Teintüre,  2 
!a Medecine & ä metireen oeuvre , T.ill  232, 
Leurs  noms  & defcription  , ibtd.  & fuiv. 

Banassno , Iflc  decouverte  par  ks  Portugals  , 
pourquoi ainli  appellde,  T.  111.  38 , Saiitua- 
tion  , fes  avantages , ibid. 

Bonites , Poiflbns  en  quantitd  extraordinaire  aux 
lüesCanaries , T.  I.  35,  Leur  reffemblance 
avecleThon,  36,  Leur  bon  td  & leur  defcri- 
ption , 37,  Leur  qualite,38.  Comment  on 
les  conferve,  ibid. 

Bunnes  Gens  [C6tedec  ] T.I.  184. 

Banges , Cequec’eft,  T.  I.  26 , T.  II.  32. 

Barne , Royaume , T.  1.  49  .Defcription  de  fes 
maifons ; j 1 , Maifon  du  Roi,  53 , Son  carac- 


des  Matieres. 

tere,  'tbid.  Hommes&  femmes,  leurfigure, 
ib'ul.  Pluralitc  des  femmes  permife  , ^4 , Ca- 
r.JÖere  des  Habitans  , & leur  Religion , tbid . 
Fertilite  du  Fays,  5*5*,  Son commerce,  61, 


CAboutge , cequec’eft,  T.  I.  21. 

Cailloux  qu’011  trouve  dans  la  Riviere  de 
Seftre  font  un  tres  belcffetctauttaillex,  T. 


Canelle  batarde , T.  I.  173,  Canelle  blanche^ 
T.  III.  242. 

Cap  C^orfe^  Fortereße  desAnglois,  T.  I.26y, 

Cap  des  trois  pointe  s , 227,  Son  Ethnologie  , 
/Z’/V.  fitivi 

Cap»  eins , leur  Million  enGuinde,  T.  II.  270, 
Oppofuion  de  la  part  des  Europdens  Hereti- 
qnes , ibid,  Revolte  contre  eux  & contre  Is 
Roy,  271. 

CaJJdve , cequec’eft,  T.  III.  24. 

Cauris , T.  I.  30,  Sonufage,  ibuL  & T.  II-  40 

Cayenne  [ Ille  de  ] T.  III.  62,  Situation  de  Tille, 
83  , Prifc  de  Cayenne,  94,  Concordat  fait 
avec  les  Indiens^,  Les  Anglois  Pattaquenty 
100,  Abandonn^e  parle  Gouverneur,  102  , 
Juftification  du  Gouverneur,  106,  Reptile 
par  les  Francois,  107,  Etatdel’Ifle,  109, 
DefcentedesTroupes  Fran^oifes , tbid.  Fort 
deCayenne,  113,  Ville  de  Cayenne , Hf, 
Defcription  particuliere  de  lMfle,  119,  Ri« 
vieFes  les  plus  confiderables  de  Pille , 135*  , CA 


C. 


P 3 


T AB  LE 

/uw . Gouvernement  Militairc  de  Cayenne  , 
i 88 , Noms  des  Officiers  5t  Capitaines , 189, 
fsffuiv.  Gouvernement  pour  lajuftice,  193, 
Confeil  fupcrieur , 19p,  Les  Officiers  qui  le 
compofent , ibid.  tsf  Juiv.  Siege  de  I*  Amirau* 
td,  1 98,  Revenus  5t  ddpcnfes  du  Roi  ä Cayen* 
ne , 199 , Le  Commerce  & les  Manufaäures 
del’Ifle,  201,  NouveauxFourneauxpour  Ia 
cuiffon du  Sucre,  208,  Leur  defcription  ibid. 
& Juiv . Le  Sucre  5t  le  Roucoufeulesmar- 
chandifes  qu’on  tire  de  l’Ifle  , 218 , On  y cul- 
tive  le  Caffe,  218,  Difference  du  Caffe  des 
Ifles  de  TAmerique , 5t  de  celui  qui  vient  d’A* 
fie,  223,  Comment oncultivele Caffe, iif. 

Cerenume  que  les  Negrcs  exigent  des  Euro* 
peens,  T.1. 161. 

Chat  epir.eux , fa  figure,  T.III.  liS^&fuiv. 

Cbauve-Sourls  prodigieufes  T T.  I.  69. 

Cochom  de  Guinee , leur  defcription  , T.  1. 1 30, 
Difference  de  la  chair  des  Cochons  d’ Ameri- 
que  avec  cellc  de  ceux  de  Guinee , T.  II.  37. 

Cola ou  Collet , fruit , fa  defcription , T.  II 1 . 24. 

Coxnmain  [Jean]  Roi  des  trois  Pointes,T. 1.2*8. 

Comptcndo,  Royaume,  T.  I.  23  p. 

Compagnie  des  Indes,  fous  lenomdeMifliffipi 
aaugmentd  le  commerce  des  autres  Compa* 
gnies,  T.  I.  2. 

Compaf , Peuples , T.  I 203 , Leur  trafic , ibid . 

Comptoir  des  Danois , T.  1. 2 66 , Ceux  des  A11* 
glois,  Hollandois  & Portugals,  T.  II  40. 

Go*dur , Oifeau  d’unegrandeur  prodigieufe  ,T. 
III.  313,  Sa  figure,  ibid . 

Congre , Poiflon  , fa  defcription,  T.  I«  20.  Sa 
p5che  eftdangereufe,  21. 

GmrebrodJy  fa  defcription , fon  ufage , TVI.27. 

Corailj 


DES  MATIERES. 

Corail)  fonufage,  T.L  29. 

Coted'ur,  pourquoi  ainfi  appellee,  T.  I 190, 
San  dtenduc , ibid.  Elle  eli  fterile  & fsns  cul- 
ture,  & pourquoi,  191. 

Cotoy  Royaume,  T.  11.  3.  Guerrecontinuelle 
entre  le  Roi  de  Coto  & cclui  de  Popo  , ibid. 
Defcription  du  Royaume , 4.  Son  Commerce 
/^/J.Caraäere  des  Habitans,  Leur  Reli- 
gion, ibid. 

Courou , Riviere,  T.  III.  180. 
C^Ä/^we/duRoid’Ardresa  jaquin,  prix  deces 
coutumes  en  marchandifes,  T.Il.Qf. 
Cruaxtez  pour  les  malades,  T.  II.  132. 

D 

Ddrzois,  leur  Comptoir,  T.  1. 1 66. 

Dekatiere  des  Matelots  au  d£part  du  Ha- 
vre, T.  1. 13. 

Dents  d’Elepnans  prodigieufes, T.  1. 1 y^Dents 
de  Chtval  Marin,  &leurufage,  T.  II.  119, 
De'partde  i’Auteur  du  Havre,  T.L  13,  de  PO- 
rient , 30,  Du  Cap  Mefurado  ,131 , Sa  route 
jufqu’au  Crp  de  Palme,  132,  De  Hfle  du 
Priuce,  T.lil.  43,  Avanturesde  fon  Voya- 
gc,  44- 

Dtable , PoifTon  ainii  appelld,  T.  L 176,  Sa* 
defeription  , 177. 

Dieppe  [!e  petit]  T.  I-  133«  Ceux  de  Dieppe 
(5tabliirent  un  Comptoir  dans  unlieu  appellt% 
Grand  Paris,  T.  I.  149* 

Difpute  für  les  Dents  d’Elephant,  T.  I.  158. 

E 

T7  Au'de-vic,  fort aimde des  Ncgres,T.I-28^ 
^ Comment  s’en  fait  le  tranfport  che*  eu xjb* 
P 4 E&Uftr 


T ABLE 


Eglifes Paroiffialesi  Cayenne,  T.  III.  i8y. 

hl ep  bans , leurchafle,  T.  I.  61  ,Quittent  leurs 
dentstouslestroisans , 187. 

Eloge  du  Pere  Lombard  Je('uice>  T.  III.  180. 

Epicerieäoucc , T.I  15*7. 

Erreur  de  Mr.  Lcmery,  T III.  238. 

Efdaves , Examen  qu’on  faitd’eux,  avant  de 
Jesacheter,  T.  II.  10 y.  Avantage  qu’il  y a 
d’en  avoirdejeunes , ioö. 

Efieps , Penples , T.  L 1 91 , Leur  Hiftoire  Jbid. 

EtablilfemcKt  du  Commerce  des  Efclaves  en  A- 
frique,  T.II.84. 

Europe , Traiß  de  Paix  entre  les  quatre  Marions 
d’Europe qui  trafiquent  au  Royaume de  J uda, 


1 üres-peupß , T.I.  27 

Fernando  Poo  [ Iflede]  T.  III.  36. 

Feticbe  , Cequec’eft,  T.  1. 301  fuiv.  Hif- 
toire  d’un  Catholique  a ce  lujet , ibid . & T.  II. 

1J2. 

ß/*  [Roi  de]  T.  I.  F£te  donnee  par  fon 
Gendre,  306.  SuiteduPrince,307.Habille- 
ment  de  fes femmes,  ibid . Hab:t  du  Prince, 
#/</.  Belle  Cour  du  Roi  , & fa  puiffance  , 
31  x.  Ses  femmes  , ibid . Ses  entans,  314. 
Enterrement  du  Roi,  3iy.  Mißre  des  en- 
fans  du  Roi  apres  fa  inort , 316  Femmes 
du  Roi  ddfunt,  317.  Differentes  clafles  de 
Nobleffe  dans  ce  Royaume  , ibid.  Feftin 
d’un  nouveau  Noble,  318.  Privißgede  Mar- 
chand  a la  Noble/Ie  ,319.  Pretextes  de  leurs 
guerres,  320.  Leur  maniere  de  combattre, 
321.  Cereinonie  d’une  paix  chez  ces  Peuples, 


T.II.  88,  fuiv. 


F. 


3*4- 


DES  MaTIERES 

324  Leur  duretö  pour  ies  bleflez  & lesma* 
Indes,  325*.  Leursremedes,  326.  Leurjufti- 
ce,  327.  Maniere  de  ferment  & peine  de  )’ Ac- 
cufateur,  328.  II  n’y  aparmieuxni  Huiflier, 
ni  Procureurs,  ni  Ävocats,  329. 

Förtereffe  naturelle , T.  I/169. 

Franf  ois  [ Les  ] aimefc  des  Negres , T.  I.  48. 

Abandonnent  laCöte  d’Or.  24^. 
Friderisbourg , ForterefTe  appartenant  aux  Da- 
nois,  T.  I.268,  Salituation  Secelledu  Vil* 
läge  quiportcfonnom,  269. 


G. 

Lenan[  Ifie  de]T.I.  19. 

^ Goiomere  , Royaume  gouvernd  par  une 
femme,  T.  I.220,  Son  caradere  & fon  por- 
irair , 221  , Defcription  du  Royaume  & fon 
commerce,  222. 

Gomme , maniere  de  la  tirer  des  arbres , T.  IIL 
246 , Qualird  qu’elle  doit  avoir  pour  ctre  bon- 
ne,  ibid,&  fuiv.  Gomme  de  Gommier,  157, 
Gomme  animde , 258,  Gomme  Caranna  , 
259,  Gomme Tacamaca , 260. 

Gongen , fa  defcription , T.  II.  100. 

G rce\  [ Ifle  de  ] Arrivee de  l’Auteur  dans  cetre 
Ille,  T.  I.  40.  Projet  pour  rendrecette  Ille 
agrdable&  utile,  ibid. 

Gregory  illage,  T.  II.  Defcription  des  Mai- 
fons de  ce  Village,  34,  Fort  des  Francois , 
ibid . & fa  defcription. 

Groiiah  [Ille de]  oü  fe  fait  la  peche des Con* 
gres,  T.  I.  20. 


P f Habil  i 


Tabu 


H. 

TLT  dbillemens  des  Negres  de  S.  Andre , T.  I 
1 74  % Leur  caraä£rc  & celuide  leurs  fem- 
mes,  ibid . 

Hamacs , ce  que  c’eft, T*  II.  1 1 1 , Sa  defeription 
ibid. 

Havre  de  Grace,  comment  appelle  ancienne- 
ment , T.  I 4 , Son  Fondateur , ibid»  L’en- 
droit  dtoit  occupd  par  des  cabanes  dePßcheurs 
&pourquoi,  ibid.  Clef de  la  France , y.  Sa 
defeription,  ibid.  Surpris  par  les  Religionaires 
& lirreaux  Anglois,  10,  Reprispar  les  Fran- 
cois ,ibid.  Caradere  des  Habitans  .11,  Projet 
d’un  nouveau  Port , 12. 

HifloWe d’uneLionne,  T.  I;  126,  Hifloiredu 
Cultedes  Chinoisa  Batavia,  T.  I.  29S  , Hif 
tofre  d’un  Catholique  Romain , 301 , Autre 
hilloire,  305*. 

Hollandois , Leurs  mets  favoris , T.  I.  77  , De- 
vorez  par  les  Negres,  1 87,  Leur  jaloulie,  2 1 3, 
Ils  attaquent  le  Fort  des  Francois , 2 1 4 , Leur 
detaite,  216,  Leur  politique,  226,  Leurdo- 
mination  odieufe  aux  Negres,  ibid» 

Hott  ( Cap  la  ) Sa  fituation  ,T.  I.  iSy , Ses  Habi- 
tans appellei  Quaqun,&  pouxquol  jbsd.  Leurs 
moeurs,  ibid.  Prdcautions  pour  traiter  avec 
ces  Peuples,  187,  Leurs  commerces,  ibid. 
Leurs  femmes  fe  coeffent  fort  richement, 

1 S8 , Leurs  maris  plus  maitres  qu’en  Europe, 

3 89 , Rois  du  pays  aufli  fripons  que  leurs  Su- 
jets, 190. 


des  Maxiere  & 


I. 

1 Abou , Royaume,  fa  fituation , T,  I.  270. 

J Cer  Etat  dt  confiderable,  ibid. 

Jacobins  y leur  Million  eil  Guinee,  T.I.  204. 
Ils  n’y  fönt  aucun  fruit,  leur  inort,  20 y Nou- 
velle  Mifllon  des  Jacobins,  206. 

Je  ade , pierre  precieufe,  fonulage,  T.I.  2or. 

Jefuites , leur  Relation,  T.  III.  15*4.  Ilsfont 
chargez  feuls  du  fpirituel  ä Cayenne,  184. 

Indiens , leur  taille,  T.  IV.  12.  Femmes  In- 
diennes,i4.  Leur  mariage,i6.  Leurnour- 
riture,^o.  LeurboilTon , 31.  Leursoccupa- 
tions,  31.  Leur  Religion,  33.  Diverlitd  de 
langues  parmieux,  57.  Leurs  Guerres , ^8. 

Indigo  ä la  Cote  des  Six  bandes,fans  ctre  cultiv£, 
faitd’excellente  teinture  &d’uncduree  mec- 
veireufe,  T.  I.  186. 

Interlope , cequec’eff,  T.  III.  46. 

IJUdeft rte,  T.  I.  198. 

Ijjini , Royaume  , fon  ctendue  , T.  I.  195, 
Nourriture  de fes  Peuples,  197. 

IJJinois , Peuples,  leur hiftoire,  T.  1. 192.  Dif- 
ferentes coutumes  de  ces  Peuples , 200. 

Juda , ou  Juida[  Royaume] T.  II.  9.  Safitua- 
rion , ibid.  Ses  bornes  ,fes  Rivieres , 10.  Pea- 
ges  dtablis  par  les  Rois  de  Juda,  n.  Ilcon- 
tient  ij.  Provinces  ou  Gouvememens . 12. 
noms  des  Gouverneurs , ibid.  Borne  du  Ter- 
rain, 13.  Culture  de  la  terre,  14.  Rade  de 
Juda,  17. fort poifffonneufe,  18,  Differentes 
inanieres  de  pecher,  19.  Des  Rois  de  Juda, 
41.  L’heritier  prefomptifeft  <flcve  loin  de  la 
Cour,  42,  Quel eff  lemotifdes Grands,  43. 

P 6 Maniere 


T A B LE 

Maniere  de  parier  au  Roi,  ibid.  Audience- 
d’un  Grand,  44-  Fiddicd  des  Serviteurs  des 
Grands,  45*.  Homktete  du  Roi  envers  les 
Blaues, 46  Habillement  du  Roi  & des  Grands, 

47.  Celui  des  femmes  du  commun,/W.  Ha- 
billement  des  Femmes  du  Roi  & des  Grands , 

48.  Tems  du  Couronnement  du  Roi,  ibid. 
Sacrifice  pour  fon  Couronnement , 5-0.  Ce- 
remonie avant  Ie  Couronnement  5*1.  & fuiv . 
Un  Grand  du  Royaumed’Ardres  a droit  de 
couronnerle  Roi  Juda,  yz.  LeRoyaumedc 
Judarelevedecelui  d’Ardres , 53  Habits  du 
Roi  & de  fes  Femmes  ä fon  Couronnement, 
$6.  Trönedu  Roi  pour  fon  Couronnement, 
57.  Rang  des  Europdens  au  Couronnement , 
ibid.  Polture  humiliante  des  Portugals  äcette 
ceremonie,  ibid.  Refpeä  qu’on  y porteaux 
Francois, ibid.  Paraflöl  du  Roi,  58.  Officier 
quievente  le  Roi,  ^9.  NainsduRöi  & kur 
Office , ibid.  Ceremonie  du  Couronnement , 
ibtd  Droits  du  Grand  qur  fait  le  Couronne- 
ment, 60.  Procdfion  folemnelle  apres  Ie 
Couronnement,  61.  Occupations  des  Rois 
de  Juda,  ibid.  Femmes  du  Roi  diilribuces  en 
trois  Clalles , 64  Condition  des  Femmes  du 
Roi,6y.  Suppliced’un  homme& d’une fem- 
me  adulteres,  66.  &J'niv.  Hiftoire  d’un  hom- 
me  deguileen  femme,  condamndau  feu  pour 
adultere,  67 . & fuiv.  Punitiondel’adultere 
chez  ies  Grands , 68;  Exdcution  d’un  adulte- 
re de  eecte  forte,  ibid.  & fuiv.  Privilcgedes 
ffiles,  70.  On  fouhaiteun  grand  nombre  d’en- 
fansdans  les  fumilles , ibid.  Meublesdu  Roi 
& des  Grands,  71.  Maniere  de  vivre  du  Roi 
3t  des  Grands  , ibid . Temperament  desNe- 

gres> 


DES  M A T I E R E S. 

*resdejuda,  72.  Mort  du  Roi,  defordreapro 
fa  mort , ibid.  £r7 fuiv.  Ce  qui  fe  palte  ä fes  fu- 
ncrailles,  74*  Du  favori  du  Roi , 76.  Couleur 
affeäde  au  Koi*  77.  DelicntefTedes  Negrcs 
au  fujet  de  leurs  femrnes,  78*  Les  Rois  de 
Judacraignent  les  Grands  & pourqucfi , 79. 
Goutumes  obfervees  quand  on  entre  chez  les 
Grands,  ibid.  A qui appartient  laculturedes 
Terres  du  Roi,  ibid.  En  quoi  confiftem  les  * 
revtnus  du  Roi  de  Juda,  81 . &fuiv.  Du  com- 
merce da  R-oynume , 83.  {5*  fuiv . Traitc  de 
Paix  entre  les  quatre  Nations  quitrafiquent 
dans  ce Royaume, 88 Tout  le com- 
merce du  Royaume  ne  regarde  quel’achapt 
des  Captifs  qu’on  tranfporte  aux  Iflesdel’A- 
inerique,  91»  Prix  des  Captifs,  ibid.i ff  fuiv . 
Marque  des  Captifs , 94.  De  la  Religion  du 
Royaume  de  Juda,  127.  De  quelle  maniere 
lesNegres  lapratiquent,  128.  Circonciliou 
en  ufageparmicespeuples,  ibid.  Les  quatre 
Divinitezde  Juda  ,&  leurs  noms,  129;  Origi- 
ne du  culte  du  Serpent , 133.  Caradteredu 
Serptnt  debonnaire,  137.  Diflinöion  des 
deux  efpeces  de  Serpens , ibid.  Figuredu  Ser- 
pent  rdvere , t 36.  Hifloired’un  Portugals  au 
fujet  du  Serpent , 137.  Soin  qu’on  prend  des 
b*  ns  Serpens , 140  & fuiv.  Les  Cochons  qui 
tuent  les  bons  Serpens  font  punis  de  mort  & 
contifquez,  141.  Hifloire  a ce  fujet,  142,. 
Aveuglement  deces  Peuplcs  infurmontable, 
144.  Commenton  eleve  les  filles  qu’on  veut 
confacrer  au  culte  du  Serpent,  ibid.  Coin- 
ment  on  les  marque,  146.  Hiftoired’un  Ne- 
gre  qui  avoitepoufd  unefcmmeconfacreeau 
culte  du  Serpent,  147.  Mariagedecesfilles 
P 7;  con~.* 


T A B t E 

confacr^es  ave c le  Serpent,  149.  Rcvenus 
du  grandSacrificateur&  des  Marabous , iyi. 
Dieux  du  bas  Etage,  1 p.  Proceffion  a l’hon- 
neurdugrand  Serpent,  153.  Defcription  d’une 
Proceffion  a ce  fujet  ou  s’eß  trouve  Ie  Cheva- 
lier des  Mi  . . 15^4.  & fuiv.  Marche  de  la 
Proceffion,  iyy.'Autre  Proceffion  a la  Ri- 
viere  a’Euphrate,  160.  Moeurs  &coutume$ 
du  Royaume,  ignorance  des  Negres , 161. 
Marche*  de  ] uda  & ce  qu’on  y vend  , 1 61.  & 
fuiv . Richeffiesdecesmarchez,  166.  Manie« 
re  de  lever  les  droits  du  Roi , 1 67.  Maufolfe 
des  Grands,  169.  Privilege  des  Gründers, 
ibid.  Loien  leur  faveur , 170.  Punition  des 
Voleurs , 17 1 . peine  des  Incendiaires , 172. 
Paffion  de  ces  Negres  pour  le  jeu,  ibid,  Loi 
du  Roi  contreles  Joneurs,  173.  Plufieurs  Tor- 
tes de  jeu\  de  ha*ard  parmi  eux  , ibid.  & fuiv. 
Miriage  de  ces  Negres,  177.  Peine  pour 
ceux  quirdpudientleurs  femmes,  179.  Qtian- 
titd  des  Femmes  du  Roi  & le  traitementqiTil 
leur  fair , ibid.  Mariage  des  Efclaves,  180. 
Loi  de  rigueur  contre  les  femmes, /£/*/.  Occu- 
pation  des  femmes,  181.  Refpeft  qu’on  aa 
Juda  ponr  les  Francois  , 182  Hiftoire  ace 
fujet , ibid.  Politdle  des  femmes,  i8y.  Ri- 
chefledes  Rois  de  Juda,  187.  Leurs  forces , 
28S.  Leur  maniere  de  combattre,  189.  & 
fuiv . Armes  des  Negres , \g\.isffuiv.  Inftru- 
mens  de  Guerre  & de  Mufique  che*  ces  Peu- 
ples,  19 6.  & fuiv.  ArbresdeJuda,20i.Pois 
merveil'ieux,  203.  Qualitd  du  Terrain  & la 
manieredelccuhiver,  20f.  Oifeaux  Tauvages 
&domeffique$,  208.  Smges  de  Juda , 210. 

Juf7(o}  Riviere,  T.I.  J32. 

Lmfi 


DES  MaTIEäES 


L. 


Royaumc,  T.  II.  3.  Sonetcndue, 


Leopard , fa  defcription,  T.  I.  18  f.  aleTigre 
pourcnnemi,  182.  Rufe  de  cet  animal,  ibid. 

Lievres  & Lapins  en  quantite  dans  l’Ifle  de 
Cayenne , T.  III.  29/}.  Leur  chair  eft  tre$* 
bonne,  itidJ 

(Hiftoired’une)  T.  1. 126.  & fuiv. 

ZiO/de  rigueurcontre  lesfemmes,  T.  II.  180. 

Louis  ( Fort ) Projet  d’un  ctabliffement  auxen- 
virons,T.iII.  143. 

Loutre , fa  defcription,  T.  III.  290. 

Lune , Poilfonextraordinaire,  T.il.19,  Saß- 
gure,  ibid.  & futv. 


M 

Tuff  Acouria , Riviere,  fa  defcription , T.  IIL 
179. 

filadrj  Bomba , Riviere,  T.  I.  67.  Sa  defcri- 
ption, ibid. 

Maladics  dangereufcs  a laCöte  de  Guinee,  T. 
I.yo.  Leurs  caafes , ibid.  Maladiesquiatta- 
quentlesBiancs,T.  II.  120.  Autres  maladies, 
122.  Remedes  pour  ces  fortes  de  maladies, 
723. 

Malais , Pcuples,  T.II.  218.  Hiftoirede deux 
Malais, 219.  Langue&  monturedeces  Peu- 
ples,  220.  Leurs  habillemens,  221.  Con- 
jefture  für  le  lieu  de  leur  patrie,i£fV.  Leurs 
armes,  & portraits  de  leurs  labres,2  2i.£5  fuiv. 
l$ur  pays  renferme  quantite  de  metaux,  223^ 

Margits 


T A B L E 

Mangles  ( Arbres ) leur  defcription  , T.  1. yo, 
Maniguettes , Village,  T. L 149.  Caraäereds 
fes  habitaos , 1 yo.  Ils  vont  toutnuds,  ibid. 
Leur  pays  eil  trcs  fertile,  ibid.  Leur  commer- 
ce, iyi.  Maniguette , graine,  fa defcription, 
TA.ilid.& fuiv . Recolte  de  cette  graine,  1 yy. 
Marabous , leurs  fourberies , T.  I.301.  Leurs 
habillemens,  304.  Le  refpeft  qu’on  a ponr 
eux , ibid.  llsjurcntpar  leurs  Fetiches,  305*; 
Marchandifes  ordiriaires  qu’on  porte  a la  Cöte  de 
Guinde , T.  1. 25.. 

Maroni  % Riviere , 1.  III.  183.  Sa  defcription  , 
tbid. 

Mechoacan , Racine  appellde  par  les  Francois 
Rhubarbe  blanche,  T.  III.  261.  & fuiv.  Sa 
defcription  , ibid . 

Menille  fror , cequec'eft,  T.  1.  188. 

Mefuardo , Cap,  T I 93.  Son  dtimologfe, 94. 
Arrivee  de  1’ Auteur  ä ce  Cnp,  py  Le  Roi  Pen- 
voyecomplimenter,  ibid  Sarecepticn,  l’ac- 
cueil  qu’on  lui  fait , 96.  Defcription  du  Cap , 
ibid . & 11 2.  Le  nom  ordinaire  des  Reis  du 
Cap,  99.  Originedecenom , ibid.  L’amitid 
des  Feuples  deMefurado  pour  les  Francois  , 
ibid.  Calomnie  contre  ces  Penples , ico.  Leur 
Religion,  101.  Leur  Grand  Prdtre,  ou  Ma- 
rabou  , ibid.  Leurs  Mceurs , 103.  Leur  ca- 
rsdlere , ibid.  Leurs  maifuns  comment  bätics, 
104.  & fuiv. 

Mine  ( Chateau  de  la)  T.  I.  238.  Hiftoire  de 
cet  diablilfement  par  les  Francois , 239.  & 
fuiv.  Fort  de  la  Mint  bäti  par  eux,  240%  Hill, 
de  la  prifede  la  Mine  par  les  Hollandois,  250. 
La  meine  Hilloire  par  un  Hollandois,  25*4. 
Reddition  honteufedu  Chätcau,2Öi.  Articles 


des  Matteres. 
de  laCnpitülation  , ibid.  y fuiv.  Commerce 
des  Minois , 264.  & fuiv. 

Moeurt  & coutumes  des  Negres  de  laCöted’or, 

T.  I.277. 

Monte  ( Cap  de)  T.  I.  81 . Sa  defeription  fibid. 
Roi  du  Cap  puiirant,  82.  Etablilfement  des 
Francois  audit  Cap,  83.  Entrevuedu  Roi  & 
des  Francois,  ibid.  Le  Commandant Fran- 
cois le  fa»t  faluer  par  fes  Fufeliers , 84.  Safui- 
te , ibid,  II  eil  complimentd  par  le  Cumman- 
dant,  ibid.  Regu des  Francoisdans  leurs Ca- 
banes  % ibid.  Il  reyoit  des  prefens  & de  l’eau- 
de-vie  , ibid.  Son  portraix  & fon  habil  - 
lement,  85*.  Donne  un  repas  aux  Francois 
dans  fes  Cafes,  ibid.  Sa  langue&  cellede  fes 
enfans , ibid.  Fertigte  du  Pays , 86.  Carafte- 
re  <Sr  moeurs  de  fes  habitans  T 87.  Leurs. habil- 
lemens,  ibid '.  Les  femmes  aiment  beauebup 
Jadanfe,  88.  Maniere  de  conftruire  leurs  rnai- 
fons,89>  Leur  commerce,  90.  LeurReli- 
gion,  92. 

M?*r<?'Capitale  du  Royaume  de  Jabou,T.I  271. 

Moutons  de  Guinde,  T.  I.  129.  Leur  defcri- 
ption , ibid. 


N. 

XJ  Affau  , Fort  des  Hollandois,T.I.  270. Sa 
defeription , ibid.  Comment  les  Hollan- 
dois  s’en  font  emparet , ibid. 

Negres , Grand Tirailleurs,  T.  I.  23.11s  parlent 
la  langue  FrancoifeÄ  l’enleignent  a leurs  en- 
fans, 48.  Negres  de  la  Cöte  d’Or  , 288. 
Leurs  habil  lemens&  leur  cara&ere,  ibid.  & 
fuiv.  Mailbnsdes  Rois  & Seigneurs  Negres , 
291.  Mauicrede  faire  le  pain  parmi  eux , 292, 

Leur 


T A B L E 

Leur  mattiere  de  faire  1a  enifine,  293  Ils  font 
grands  mangeurs,  ibid.  Leurs  repas,  lears 
boiflons  y ibid.  Lcurs  marchez,  294.  Leur 
manicre  de  pefer  i’or,  295*.  Leur  jourdere- 
pos,  296.  Leur  Religion,  ibid..  Leur  culte 
envers  les  Fctiches , & ce  que  c’eft,  ibid . Com- 
ment  ils  cdldbrent  leur  Dfmanche , 299.  Ils 
craignentextrdmement  leDiable,  300.  Mau- 
vais  traitemens  qu’ils  en  re£oivent,/£/i.  Leurs 
Arts  & Metiers,  309.  Superftition desMar- 
chands  Negres,  3 1 o.  Propret'C  de  leurs  canots 
depechc,  ibid . Droits  qu’ils  payentaux  Rois 
delaCöted’Or , 311.  Pr^textede  leurguerre, 
320.  Manierede  combattreparmieux , 321, 
Geremonie  d’une  paitf,  324.  Leur  duretd  pour 
les  biefle2  & les  malades,  325.  Leurs  remedes 
dans  leurs  maladies,  326.  Juftice  des  Ne- 
gres de  h Cöted’Or,  327.  Manieredcfer* 
ment  parmi eux  & peine  de  l’Accufateur,  328. 
Negres  differens  que  l’on  traitcau  Royaume 
de  Juda,T.  II.101.  (sffuiv.  Leur  different  ca- 
ra&dre , ibid.  Leurs  maladies  les  plus  ordinai- 
res,  108  (ff  fuiv.  Traitement  de  leurs  mala- 
dies, 109,  NecefTited’avoir  de  bons  remedes 
& d’habilcs  Chirurgiens  pour  les  traiter  ,112. 
Ils  prennent  les  Europtfens  pour  des  Antro- 
pophages,  116.  Sentiment  des  Negres  tou- 
chant  Dieu  , 21  f. 

Niger,  ou  Riviere  de  Senegal,  T.  I.38. 

Noblejfe  ( differentes  Clalles  de  ) parmi  les  Peu- 
plesdeGuinde,  T.  I.  317.  Feftind’un  nou« 
veau  Noble  ,319.  Privilcge  de  Marchandac- 
corde  a la  Noblelfe , ibid. 

Nurmands , Ils  n’obfervent  pas  leurs  fermens, 
T.L  1 87.  Decadence  de  leur  Commerce,  24 1. 

Noftrrs* 


DES  M A T I E R E $. 

Uourrhftrjt mauvaffe , caufcfächcufe  de  la  mcf’- 
talitddesCaptifs,  T.  11.  140. 

O. 

OR  ( CAte  d’ ) T.  I.  277.  Sa  lituatioa  & fon 
dtendue,  ibid.  Portrait  des  Negres  de  cet- 
teCAre,  279.  Leurs  barbes  & leuts  cheveux  ? 
2§o.  Leer  propretd,  ibid.  Courage  de  leurs 
femmes,  281.  Elles  accouchen:  l'anscrier, 
ibid.  Leur manidre d’dlever leurs  cnfans,282. 
En  quoiconfifte  leur  fuperftition , 283.  In- 
ftruäion  de  leurs  enfans , ibid.  Cara&ere  des 
femmes , 284.  Leurs  inariages , 286. 

Orient , Ville  ou  Bourg  fert  de  magafin  gcndral, 
T.  I.  3.  Sadefcription  & fa  fituation  , 23. 
OueJJ'ant  (Ifle)  T.  1.  18.  defeription  , fe$ 
hab'tans,  19. 

Qyac,  grolle  Riviere,  T.  III.  177. 

F. 

PAgnt,  Marchandifes  ,T.  1. 185*.  & 187. 
Palmes  ( Cap  de ) T.  1. 1 57-  Sa  fituation  9\ 
ibid.  Sa  Cöte  connuc  fous  le  norade  Dents*. 
6t  pourquoi,  158.  Caradlere  des  habirans  9. 
159.  Leur  commerce,  160. 

Paxcafan , Capitale  de  l’Ifle  S.  ThomdjT.IIIi 
3.  Sadefcription,  17. 

Paris grand  & petit , T.  1. 149. 

Perdrix , T.  III.  306. 

Peroquets  exceUens  ä manger , T.  III.  30S. 

P he  nomene  extraordinaire , T.  I.70 
Ptrogue , cequec’ell,  T.  II.  98.  Avantage d& 
!a  Piroguelur  lecanot,  ibid. 


Pointts 


Tabu 

Pointes  ( Cap.  des  trois ) T.  1. 22,7.  Son  etimo- 
Jögie , ibid.  Abandonncpar  les  Prnflicns,/^. 
Donndaux  Francois  par  le  Roi  Negre,  ibid. 
Afliegd&prispar  les  Hollandois , 228.  Def- 
cription  da  Cap, 230.  Son  trafic,;^.  Moeurs 
deshabirans,  ibid.  Dcpenfes  pour  rentretieq 
duCapäquoife  montent,  232.  Fautes  des 
Francois  au  fujet  du  Fort  des  trois  pointts, 
262. 

PoiJJ'ons monftrueux,  T.  I.  43.  Defcriplionde 
fa  figure,44.  Maniere  delepdcher  Jbid.  Poif- 
fonsvolans,  71.  PoifFon  appelld  Diable,i76. 
Sa  defcripcion  , 177.  Poi/Tön  extraordinaire 
appelleLnne,  T.  II.  19.  Sadefcription,  20. 

Popo  ( Royaume  ) T.  1 1 . y.  Situation  de  fa  Capi* 
tal e,ib/d. Caraöeredes  Negres  dece Royau- 
me, 6.  Leur  commerce,  ibid. 

Port’  Louis , T.  I.  Sa  defcripdon , 21.  Bäti  des 
ruines  de  Blavet  ,ibid.  Defcription  de  fa  Cita* 
delle,  22. 

Porto  Santio  ( Ifle)  T.  L Xi.  Par  qui  dccouverte, 
ibid. 

Portugals  de  trois  couleurs,  T.  1,68.  Leurde- 
cadencefurlesCöresde  Guinde,  146.  Chaf- 
fez  par  les  Anglois  & les  Hollnndois,  ibid. 
Leur  premidie  entreprife , 24T.  Hilloire  de 
leur  Navigation  & de  leur  etablifTemem,  242. 
& Jutv.  Malläcrcz  par  les  Ndgres,  244.  Leurs 
cruautezenvers  les  Francois,  245*.  Leur  at- 
tention pour  le  choix  des  Captifs  qu’ils  ache- 
tcnr,T. II.  106.  Pourquoiils  en  achetencau 
Royaume  de  Juda,  138^ 

Poules  Pindades , pourquoiainii  nommees , T. 
III.  31 6 

Brerogative duDiredtcur  Francois , T.  II.  214 

Reponfe- 


DES  MaTIERE-S 
Reponfe  du  Roi  de  Ja  da  aa  fujet  de  cette  Prä- 
rogative, 2lf. 

Vriace  ( Ifle da ) Endroit  eommode  pour  pren- 
dredes  rafraichiffemens,  T.  II. i ly.Son  Port 
& fon  Fort , T.  III.  28.  Son commerce,  3c. 
Prifepar  les  Hollandois,  35*.  Reprife parles 
Portugals  9ibid. 

Vrothfe  Vailleau , T.  I.  3f. 

trunier  de  jauned’ceufs  , T.  III.  2 p.  Prunier 
de  Moubio , ibid. 


^ Ualtti  des  Ifles  de  Serreliö'nne,  T.  I.49. 
^Quaqxa  Peaples  ainfi  appellcz  par  les  Hol- 
lanaois  . & pourquoi,  T.I  i8f.  Lears  mceurs, 
ibid.  Prdcaation  pour  traiteravec res  Peupies, 
1.87.  Leurs  marchandifes , ibid. 


Atsde  plufieurs  efpeces , T.  III.  300. 


Raye d'une grandeur  extraordinaire , T.  I, 
198.  Sadefcription  yibid. 

Requten  (Poiffon)  T.  iil  49.  Precaution  pour 
«langer  la  chair  de  cet  animal , 50. 

Riviere)  T.I.  134.  Sadefcription, 
t 35*.  Aulfement  appellfe Seftr e,ibid.  Recoa- 
noiffance de cette  Riviere,  136.  Sonentrde, 
i37.Caraäere  deN  Negres  qui  habitent  le  long 
de  cetce  Riviere , 38.  Leur  crafic , ibid,  Leur 
Religion,  139.  Pluralitd  des  femmes parmi 
eux,  tbid.  Ceremonie  iugubre  a i’enterrement 
d’unmari,  140.  Fin  deplorabledesFavorites, 
143.  Loi  barbare,  ibid . Cer  emonies  de  leurs 


Q. 


mariagesj 


T A I I I 


mariages,  144  &’/«/*.  Ces  Peuples  portent 
des  noms  de  Saints , ibid. 

Rto  Sargtcts , 7'.  1.145-.  Les  Portugals  s’en  font 
emparez  für  ies  Francois  pendaut  les  longues 
guerres  de  la  France , ibid. 

R'°  S.  Andrd,T. 1. 1 6y.  FertiiitedecetteCöte 
ibid.  Fruits  particuliers  qu’on  y recueille,iöö. 
Cannes  ä fucrc  en  abondancc,  ibid. 

Riviere  aux  poules,  T.  1 .77.  Son  dtimologie,^. 

Rochelle  ( Ddpart  de  la ) T.  1. 208. 

Rofee changeeen  infedles  avant  le  lever  du  So - 
leil,  T.  II.  121.  Diffipez  par  la  chaleur  du 
Soleil  , ibid. 

Rotttes  differer.tesdu  Senegal  & de  Guinee,  T. 
I.30.  Route  du  Chevalier  des  M...  31.  De- 
puis  la  Rade  de  Juda  julqu’ä  l’Ifle  du  Prince, 
T.  III  2. 


C ^«yi!lagedelaC6ted’or,T.I.  234.  S» 

fituation  & fon  Gouvernement,  135-, 

Sanamari ( Riviere, ) F.I1I  182.  Sadelcription, 

ibid. 

Sanglien, T.  III  29 6.  Leurdefcription  & Figu- 
re , 297.  Sangliers  aquatiques , 298. 

Sentimevsde s Negres  rouchant  Dieu,T.II.2ty. 

Ser  ein  s de  Canaries , T.I.34  Pourquoiainfiap- 
pel  kl  , tbid. 

Serpens  d’une  groffeur  & d’ane  longucur  fi  d<5- 
mehircfcs  qu’ils  avalent  les  hommes  & les 
boeufs  tout  entiers  fans  mächer  ,T.  1.  59  Ser- 
pens  mondrueux , T.  1 i I.  311. 

Serpentin , cequec’eft,  T.  il.  213.  Sadefcrip* 
tion,  214. 

Serretione , ( Riviere  ) T.  I.  46.  Sa  largenr , ibid, 
Potirquoi  ainfi  appell(5e , 47.  a difterens  noms, 
ibid.  Sima* 


DES  MATIFRES. 
timarouba  ( Racine  )T.  II  124  Hiftoire  & pro- 
prietd  de  cette  Racine,  ibid.  Sa  defcription, 
I2y  Ufage&  prdparatkm  de  cette  racine,  126. 
Sing*  ( Poiflon  )Sadefcription/r.Il.20.y/»^'* 
Sa peche, 21  Manierede  ies  ;nanger,T.IH  19s. 
fejr?/enprodigieufequanute , T.  1.5-9.  Leur 
adrefTc,6o.  Learfureur,  61. 

Sucre(  Ri  viere)  T.  I 190. 

r. 

rT*  Eneriffe , IfledesCanaries,  commentdd- 
cou  verte,  T.  I.  31. 

Tbo>nc\  ( Ifle  de  S. ) T.  III.  3 Panoafan  fa  Ville 
capitale , ibid.  Ignorance  extreme  des  habitans 
de  cette  lfl?  für  lefait  de  la  Religion,  4.  Qua- 
litedupays,  ibid.  Maladies  de  cette  Ille, 
Bitios  de  Cu  maladie,  cequec’dl , ibid.  Re* 
inede  fpecinquepour  cette  maladie  ,6.  Maux 
Veneriens  & hydropifie,  7.  Chaleur  cruelle 
pendant  les  nuits  de  Dccembre,  J .nvier  & 
Fevrier , 8.  Deux Etes  a Pille  S.  Thoind , 9. 
Terres  fertiles  en  Cannes  öelucre,  1 i.Enle- 
gumes  detoutesefpeces , ibid.  Delcription  de 
laCapitale,  15'.  & 17.  Fort  de  S.  Sebaftien  ä 
Panoafan,  18.  Attaqud  inutilement  par  les 
Hollandois,  19  Fcrtilite  eltraordinaire  da 
pays,  21.  Vignesplsntcesdans  Plflerappor- 
tant trois fois  Pannee,  22.  La  cafiavepain  le 
plus  ordinaire  des  habitans,  24  defcription  du 
fruitappelle  Cola,  ibid.  Leur  trafic , 2?. 
Tieres , leur  defcriptionT.  III.  283.  &fuiv, 
Tourtercllcs  & Ortolans , T.  III.  309. 

Trafic  d'Oc  &d’Efclaves,T.  1. 175-. 

Traitement  des  maladies  des  Negres,  T.  II.  I IO, 
Iromperie  für  POr , T.  L 189.  Maniere  dela 
connoitre,  ibid . 

Tnm* 


T A B L F. 

Trompetles  d’Yvoire , T.  I 307. 

V/^/^/braves,  oufauvages,  T.  III.  279. 
Veterez , Peuples,  T.  I.  199.  Defcriprion 
de  lears  maifons , ibid.  Leurs  differentes  cou- 
tnmes,  200. 

Viä'/tre  des  Ntgres  für  les  Hollandcis,  T.  f, 
216. 

^/WdePalmeexceilent,  T.  I.  49. 

Volta,  Riviere,  Sa  defcription , T.1I.2. 

X. 

XAvier , CapiraleduRoyaumede Juda,  T. 
II.  36.  Elle  eil  larcfidence  du  Roi&des 
Dir^öeurs  des  Compagnies des  Europeens, 
ibid.  mal  propretc  de  fes  rues , 37*  Serrai!  ou 
Palais  du  Roi,  fa  defcriprion , 38.  Maifons 
des  Direfteurs  du  Commerce  6c  leurs  Defcri* 
prions,  40. 

YVoire  en  prodigieufe  quantitd,  & pourquoi, 
T. 1. 1 $9-  & 'foiv.  & 1 87. 

Tin  de  la  Tuble  des  Matteres. 


APPROBATION. 

J'  rAi  lü  par  ordre  de  Monfeigneur  le  Garde  des 
Sceaux  un  Manufcritqui  a pour  titre  Voyagedu 
Chevatier  des  Marchais  d la  Cote  de  Guinee , aux  Ißes 
voifines  £?  d Cayenne , crc.  Par  le  R.  Perc  J.  ß.  L a- 
b a t , & j’ai  erü  qu'on  pouvoit  en  permettre  l’im* 
prt.^ion.  A Paris  le  30,  Odobre  1718.  M a un o ik, 


V Nr 


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*2  % 


nT 


m -\niO£.or9 

* * Conkqil  gfaßeral  de  ta  Guyane 


\ 0 R.e&  Gz> 

to 


(TiAniOC.org 

Conseil  general  de  la  Guyane 


VO Y AGE 

D U 

CHEVALIER 

DES  MARCHAIS 

EN  GUINE'E. 

ISLES  V O I S INES, 

ET  A CAYENNE, 

Faic  en  1725  > 1 726  & 1727. 

Contcnant  une  Defcripcion  trcs  exa<fte  & trcs  ctendue  de 
ccs  Pais  , .c  du  Commerce  qui  s’y  faic. 

Inrichi  d'ungrand  nombr e de  carte s & de  Figures 
en  Taiiles  douces.  ( { 

Par  le  R.  Pere  L a b a t , de  TOrdre  des 
Freres  Precheurs. 


TOME  IV. 

A PARIS, 

Chez  Prahlt  , Quay  de  Gefvres , 
au  Paradis, 

M.  DCC  XXX. 

Avec  Approbation  & ©CfOrQ 

Conseil  general  de  la  Guyane 


£j  t h «aM— 


/ ' / 


ARCKiWES 

PfpÄRTEP^.r-s  TALES 


/ 


TAB  LE 

DES  CHAPITRES. 


TOME  ClUATIUE’ME. 

Chap.  I.  T\  £ La  Province  de  Guyanne 
I / en  general.  p.  345 
Chap.  II.  Des  Mißt  ans  de  la  Partie  Me- 
ridionale  de  l’Amerique  qui  depend  du 
Gouvernement  de  Cayenne.  424 

Chap.  III.  La  Compagnie  Franco’fe  de 
Guinde  prend  le  parti  de  fournir  des  Ne - 
gres  al’  Amerique  Efpagnole.  5 1 5 r 

Code  Noir  ou  Edit  du  Roy , fervantde.  Re- 
glement pour  le  Gouvernement  & l’Ad- 
mwiftration  de  fuflice  & la  Police  des 
Jßes  Frartpoifes  de  l’Amerique , & pour 
la  difciplir.e  & le  Commerce  des  N egres 
& Efclaves  dans  ltdit  Pajs.  555 

Code  Noir  ou  Edit  du  Roy , fervant  de  Re- 
glement pour  le  Gouvernement  & l Admi- 
nißration  de  la  fußice , Police , Dtfcipli- 
ne  & le  Commerce  des  Efclaves  N egres 


Tasledes  Chapitrej. 
dans  U Province  & Colonte  de  la  Loiii- 
fiattne.  5 5 g 

Chap.  VI.  Compagnie  Angloife  de  l’JJfien- 
to  des  N egres.  6 14 

Grammaire  abbregce  , ou  entretien  en  Län- 
gste Francoifi  & celles  des  Negres  de 
fuda  , tr  'es  utile  d ccux  quifont  le  com- 
merce des  Noirs  dans  ce  Rojiaume , & 
pour  les  Cbirur-ziens  de<  Vaißeattx,  pour 
interroger  les  Noirs  lorfqutls  font  mala- 
des ; ce  qui  pettt  fervir  pour  ctmpofn 
un  petit  Dtäionnaire. 


Fin  de  laTable  du  quatrieme  & der- 
nier  Tome. 


ferne  4 yagcJP 


Cnmvunti 


>*%*?  '*>***  6 ^7^ 

*0  <*,,  l r8l  o Aaft-»  Lrc/ziffatii , ~UL 

• Gartet  etsictuncchi^  M-  • % . Ae  Ce, 

<-ie  Ga /Huf  * gg&M <lk ^\v'il' 

iiVy  ^ ^ '»"'•  ♦JÖ^<  U*®Sft#' 


TraTd***1*  6 
rtU;aiifr‘*r  *a 
* Supayes  0 


oöfcfcut.  Alercioux 


vtieas 


‘ o/ .A**  ott* 

5>j 

^W»W  <L4v*icu^ 

JUÄfc-V1 

■ ' , . aa^-äfto^  At-  -*** 

?f/**difaipo.tfhSbd&c 

) \^aw  </y 

|k  ti  <&>•  4M^  X"; 
Car  bei  deCittu  / ~ . 


i duPLombard  J- 

o Ih'fttantpei'Ju 

fat-eßlf 

ft*,e  «uscHuitreS  ^ 

ysä&i&i 


CuM.  -QM 

~<%b-  iJLJM'  ai 

■n  AramisasJ 


sr  fourcc  de 

S ...  ,11 Centreu  ’dM 


‘ f^  JkTCeu'bcl  de.\oL/,t 

rT*  ^ “ ax  • .ifkü-  . cvVX  ^ -a*  *1.*7 


• Jj£s£ 

Adgfclft*  / 

To  u n oVi  eiin  c 

V//  Galibis  Xreyules  i lauraijes 
j*  4ÜA..A  ■•  * 3» 

M*  Wi  Ajg l-  V* ; ... i 


i^äÖgÄ^ 

l.  .^T  *£  5 

7*  dk*  s*.  - *.-»  «Aa*^ 


Gotnar 


'rtete.v 


\uitc 


TocolCV^ 


P Interieur  de  la  Guiane 
cst  ineotiu , ^ & < 

et  en  n en  a eticere  men  a/s 
ijue  parle  ,vcuufe  * Oft 
des  PP  Grillet  et  Bceluimel 
desuites,  00 

qui  yenetrerendr  ^ t 

jusait  au  cc^deacjuas  ^ 

t'  er  • *•*— «I 

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der'ti  icr~ e^habih  ilt\?i 
des  A ou*  «/< 


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. ® ®-  »<£  Ü ,>.  Ä-  ^ ■*  ^ A,  # a 

J0  - <Ou GUifca. 

J .1*L -tA4.it-  JLj  i iCy* 

M itSfc  i i-üy-  jfe  .--tt...  «-  •** 

■**  Ä*  ff*  O u aves  3 

• • •Ä.J-^-  “-^7  JLaaJu 


et  mer.* 


■ ) v aÄ*»£k!r Ä ‘L  J±  iM-Ml 
)|  AA.  M%4.«-aa"  x »■«-  ,,..A3 
J^SÄtsak,  ai  ^ ^ ji#  ao  ja 

Ar  ni  ab  o u t o us 

.j  ui  ent  dearandes  drei  He 
^ L «.  rendantes  surles  eyaule* 

enques  ^ \u4u«eurstreusd*nsle> 


de31aiacari 


dl^JL 


3zo\ 


jfeddet' 


-Y  ir  Cenannma 


iCU»’1 


Crüj‘ 


Ca  r te  de 

la  Guiane 

FRANCOISE 

) 

o u n v 

Gü VVE R NEMEN T 

jj E Caienne 

dcjmisle  CapclcNoid 
justju'ala  Rrviere  de  Maroni 
mclusivement  • 

II 4 R LE  S*  DÄNVILLE 
Geograpli^  Ord,  eJuRoi  . 

Seplembrc  mj  j <i  . 


? - ;•  - ' ' Au;  V1»  T°ns  A^j». '£>■ <j  V^4 j,.- dys***  j/fd&  > 


oua^uc 


Echelle 

Limes  c&mmiirus  a 26  au  lJcgrc  ■ 


d IO  1Ö  2C 

Luucs  marines  a 20  au  Decyre 

r 1 1 1 1 1 . 1 i ■. 


1 2*  5gJS..<  Jo  Cassipotue 


‘ JX’tahavc Jeulysitr 


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34f 

V O Y AGE 

DU  CHEVALIER 

DES  M-*7 

EN  GUINEE, 

ET  ACAYENNE. 

SlUATRIE’  ME  PARTIE. 

CHAPITRE  I. 

De  U Vroznnce  de  Guy  Anne  enCe'ntraL 

IL  n'y  a point  deProvince  danstout 
TAmcrique  qui  cut  ete  mieux  con- 
nue  que  laGuyanne,  fi  tous  ceux  qui 
ont  fait  des  tentacives  pour  la  decou- 
vrir  > avoient  reufii  Jans  leurs  entre- 
prifes. 

Ce  qui  !es  y excitoit,  etoitle  bruit 
qui  s'etoit  rtpandu  que  ce  pais  etoit 
d'une  richefle  infinie  ; que  Tor&Tar- 
gent  y etoient  auffi  communs  que  les 
pierres;  qu'on  y trouvoit  des  carrie- 
res  d’Emeraudes  & d’autres  pierres  de 
grand  prix ; en  un  mot  des  richefies  im- 
tuenfes  &r  inepuifables,  quj  fe  prefeo- 

Jom*  Ul*  Partie  11.  Hh 


1^6  V O Y A G E $ 
coient  d ellcs  memes,  qui  fembloient 
n'attendre  que  des  voitures  pour  erre 
tranfportes  & repandues  dans  les  autres 
parties  du  monde  ,qu’elles  avoienten- 
richies  ä Pinfini. 

On  fuppofoit  dans  le  centre  de  cet 
heureux  pais  un  Lac  fameux  ä qui  on 
avoitdonne  le  nom  de  Parime  , für  les 
bords  duqueletoit  une  Puiffante  Ville, 
appellee  Manoa  del  Dovado , ou  la  Ville 
de  T orou  doree,  fi  riche  qu’elle  fern- 
bloit  n etre  bätie  que  de  ce  precieux 
meral. 

Des  fuppofitions  fi  feduifantes  avoient 
conime  enchante  les  Efpagnols  , qui 

etoient  etablis  ä Plfle  de  la  Marguc- 
riite , ou  les  perles  qu’ils  y pechoient  ne 
les  contentoient  pas  entierement.  L’or 
dela  Guyanne  les  faifoit  foupirer  apres 
la  decouvertede  ce  riche  pais.  Ilsfija«* 
voient  en  gros  qu’il  etoit  fitue  au  Sud, 
mais  ils  s etoient  mis  en  tete  qu’on  y 
pourroit  aller  par  la  riviere  de  POre- 
noque  , c'etoit  juftemcnt  par  ce  che- 
min  qu’on  s’en  eloignoit. 

En  attendant,  Diego  de  Palamcque 
avoitobtenu  du  Roy  d’Efpagne  le  titre 
de  Gouverneur  de  la  Guyanne  , Del 
Dovado  & de  Pille  de  la  Trinite , qu’ii 
re gardoit  comme  le  Chef  de  ce  riche 
pais. 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  347 
Diego  de  Ortasnomme  par  TEmpe- 
reur  Charles  quint  pour  cette  decou- 
verte,  avoitfait  un  armement  dequa- 
tre  eens  hommes  avec  toutes  lesmuni- 
tions  neceflaires , & etoit  entre  dans  la 
riviere  de  Maragnan  en  apres 

differens  accidens  qu’i)  feroit  inutile  de 
rapporter  ici . 11  furprit  un  Canot  de 
fauvages,  dans  lequel  il  trouva  deux 
pierres  qui  reffembloient  ä des  Emerati- 
des,  dont  Tune  etoit  plus  groffequele 
poing.  Ces  fauvages  lui  firent  compren- 
dre  que  Ton  trouvoit  beaucoup  de  ces 
pierres  dans  le  haut  de  la  riviere  & 
quantite  d’or,  dont  ils  lui  donncrent 
quelques  morceaux. 

Encourage  par  cette  decouverte,  il 
Continua  de  remonter  !a  riviere,  mais 
la  plüpart  de  fes  bätimens  ayant  etc 
brifes  & ayant  perdu  prelque  tous  fes 
gens,  il  fut  contraint  de  revenir  für  fes 
pas,  fansavoif  trouve  le  veritable  cou- 
rant de  la  grande  riviere, qu’i!  fuppofoit 
le  devoir  conduire  ä ce  riche  pai's.  Il 
mourut  en  retournant  en  Europe. 

Alphonfe  de  Herrera  Lieutenant  de 
Jeromc  Ortal  entreprit  la  meme  decou- 
verte  en  & ne  fut  pas  plus  heu- 

rtux.  Il  perditfon  armement. 

Gcnlalur  Ximenes  de  Quefado  & 
Antoine  de  ßerreo  eurent  le  meme  fort. 

Hhij 


3 4®  VOYAGES 

11  entra  dans  l'Orenoque,  y vogua  lon£- 
tems  contre  le  courant , combätit  ä p!u- 
fieurs  reprifes  les  Sauvages  qui  s’oppo- 
foientä  ion  paflage  les  battit  quelque- 
fois  & en  futbattu  dans  quelques  occa- 
fions&  tout  ce  qu’il  en  rapporta  futd’a- 
voirconnue  un  certain  Caflique  nomm£ 
Morequite  qui  avoit  fait  quelques  vi- 
Tages  dans  laGuyanne  ce  qui  en  avoit 
japporte  beaucoup  d’or.  Marque  cer- 
taine  qu'il  y en  avoit  quantite  dans  le 
pai's. 

Maisce  Marequitte  nefe  trouva  pas 
difpofea  lui  fervir  deguide,  & les  Ef- 
pacnols  luiayantvoulu  faire  violence* 
i!  fit  prendreles  armes  ä fes  fujets  qui 
furprirent  lesEfpagnols  & endcffirent 
la  plus  grande  partie. 

Cela  n'empecha  pas  Berreo  de  rap- 
porter  beaucoup  d’or  de  fon  mallieu- 
reux  voyage , & cet  or  fut  un  appas  qui 
tenta  bien  cfautres  gens  & les  engagea  ä 
faire  de  nouvelles  entreprifes. 

Valthor  Ralegh  Anglois  inftruit  par 
lesMcmoires  6c  les  converfaiions  qu'il 
avoit  eu  avec  Berreo  refolut  de  tenter 
fortune.  11  saflbcia  avec  plufieuis  gens 
riches,  il  Htunarmement  conliderable 
& arrivaaux  bouchcsde  l’Orenoqueen 
i 5 y 5 • faute  de  guide  il  ne  put  decou- 
vrir  le  vcritable  6c  le  granu  bras  de  cette 


£N  Guike’e  et  a Cayenne.  5 49 
riviere.  II  entra  dans  celui  qui  lui  parut 
lc  plus  confiderable  ; il  les  remonta  pen- 
dantpluficurs  jours,  & enfin  arrete  par 
des  Cataraftes  impraticables  , il  fut 
oblige  de  revenir  für  fes  pas , & ne  rap- 
porta  de  fon  Voyage  que  d’av«*>;r  veu 
de  loin  une  montagne  toute  blanche  qui 
lui  parut  etre  d’argent  ou  de  crifta!. 

Il  nefe  rebuta  pour  ce  mauvaisfue- 
ccs,  il  fit  un  fecond  armement  l’annee 
fuivantequine  fut  pas  plus  heureux. 

Il  en  fit  un  troifieme  cn  1616.  & 
1 6 1 7.  & crut  avoir  fi  bien  pris  fes  me- 
furcs  qu'il  reviendroit  Charge  des  plus 
precieux  metaux  & qifil  enrichiroit 
toute  FAngleterre.  Cette  expedition 
fut  encore  plus  malheureufe  que  les  pre- 
cedente.  Il  y perait  fon  fils  qui  fut  tue 
dans  un  combat  contre  les  Efpagnols, 
fesVaifTeaux  furent  brifees , &ilnere- 
vint  cn  Angleterre  qu’avec  beaucoup 
de  peine  & pour  perdre  la  tete  für  un 
Echaffaut. 

Dcpuis  ce  tems  lä  nous  ne  voyons  pas 
qu’on  air  faii  de  grandes  tentatives  pour 
decouvrir  ce  pa'is.  Les  Francois  qui  font 
depuis  tant  d’annees  paiübles  poflef- 
feursdes  cötesde  la  Guyanne  & de  la 
riviere  d’Oiapc  k,  qui  fans  contredit 
eft  celle  quu©nduit  le  plus  feuremenc 
«laus  ie cenue  du  pa’is,  rfont  rien  fais 

Hhij 


3 5o 


V o y a g i s 


quiioitdignedeleurcourage&  de  leur 
vivacite.  Enattendant  qu’ils  fortent  de 
cette  honteufe  Lethargie,  nous  allons 
cionner  ceque  nous  avons  de  plus  feur 
de  cette  Province  & dts  Indiens  qui 
rhabirci'.t  für  les  memoires  de  M.  ie 
Chevalier  deMiihau. 


Des  Indiens  & de  la  Province 
de  Gnyanne. 

A ri  viere  de  Cayenne  donne  le  nom 
ä rille  dont  on  vient  de  faire  la 


defcription;mai$  cette  riviere  aufli  bien 
que  llfle  & le  Gouve;  nement  qui  por- 
tecenom,  font  renfermesdans  la  pro- 
vince de  Guyanne.- 

On  pettt  lans  fe  tromper  beaucoitp 
lui  donner  dix  degies  , ou  deux  ccns 
lieues  df  longueur  de  YEll  ä fOueft, 
ckft  ä-direuu  capduNord  jufqu’ä  Tem- 
bouchure  de  la  grande  nviere  de  fOre- 
ncque.  Les  Francois  cn  pofl'edent,  ou  cn 
doivent  pofl'eder  la  partie  Orientale, 
depuis  le  cap<k  Nord  julqu’ä  la  riviere 
de  Maroni.  Les  Hollandois  fe  iont  eta- 
blisfur  le  refte. 

Quanta  fa  largeurNord  & Sud,  o& 


CHAPITRE  I. 


in  Guine’e  et  a Cayenne.  35  r 
n*en  a pas  unc  connoiflancc  afllz  diitin- 
fte  povr  eninformerle  public.  Iifau- 
droit  pour  c ela  avoir  remonte  les  rivie- 
res  plus  haut  que  rfont  fait  fos  Peres 
Grillet  & Bechamel  Jefuites,  dont  j’ai 
donne  ci  devant  ic  Journal,  li  faut  efpe- 
rer  que  quand  la  color  ie  de  Cayenne 
fera  augmer.tee  , ils'y  treuvera  cescu- 
rieux  & des  avanturiers  qui  decouvri- 
ront  ce  grand  pavs,  & qui  feront  plus 
heureux  que  les  etrangersqui  ont  tent£ 
cettedecou  verte. 

Cette  province  renfermeune  infinite 
de  peuples  ditferens  en  langages  & en 
coutumes.  On  en  connoit  un  aflez  grand 
nombre  , mais  il  y en  a un  bien  plus 
grand  qu'on  ne  connoit  point , & d’au- 
tres  dont  onnef^ait  feulement  que  les 
nomsr 

Les  Aeoquas , les  Arianes , les  Arma- 
gots,  les  Aramichoux,  les  Arouaques, 
les  Arouabas,  les  Acuranes  , les  Ma- 
prouanes,  les  Paragottes,  les  Sapayes , 
les Ticoutous, lesTayeras & les  Yayes 
demeurent  für  les  bords  & aux  environs 
de  la  riviere  des  Amazones» 

Les  A . enas  demen  rent  für  les  bords  de 
teile  d’Aprouage,  vers  la  mer,  & les 
Kouragues  fefont  places  für  la  meine 
riviere  dans  le  haut# 


3J2  Voyages 

Les  Couffaris  fonr  für  la  riviere  qui 
porte  ce  nom,  & qui  tombent  dans  celle 
a Aprouague. 

Les  Galibis  occupent  le  pays  qui  eft 
depuis  la  riviere  de  Cayenne,  jufqua 
celle  deSu-rinam. 

Les  Maprouanes  demeurent  fur  les 
rivieres  du  Cap  du  Nord  , & les  Mtu 
cabes, 

Les  Marones  font  fur  la  riviere  d’Oya- 
poc,  au-de(Tus|du  Fort  des  Francois. 

Les  Mercioux  font  ä cote  d’eux  auffi- 
bienqueles  Morious. 

Les  Majcts  habitent  le  long  de  la  cote , 
& comme  leur  pays  eft  fouvent  noy£,  ils 
ont  conftruit  leurs  cabanes  fur  les  arbres 
auxpiedsdefquels  ils  tiennent  leurs  ca- 
nots  avec  lefquels  ilsvont  chercher  ce 
qui  leur  eft  neceflaire  pour  vivre. 

Les  Palicours  font  fur  la  riviere  de 
Mayacarre  & dans  les  Savannes  ou  prai- 
ries  qui  font  aux  environs  de  la  riviere 
d’Oyapoc. 

Les  Pirioux  font  dans  la  riviere  de 
Coripy  ; auflibkn  que  lesTicoyennes; 
il  faut  obfcrver  que  le  n^m  de  Ticoyen- 
nes  eft  donnepar  ks  Indiens  memes  ä 
tous  ceux  qu’ils  ne  connoiflent  pa-i  beau- 
coup  & qu’ils  regardent  comme  desSau- 
vages  & des  Barbares  ; lesOUayestk  les 


kn  OutNE'K  et  a Cayfnne.  3 ff 
©uiampies  dcmeurent  dans  le  haut  de 
la  meine  riviere, 

Voilä  vingt  fept  nations  differente?, 
qui  felon  Teftimation  la  pius  vraie-fem- 
blabie  peuvent  faire  vingrquatre  ä vingt 
cinq  milleames.  C'eft  peu  pour  un  fi 
grand  pays,  & pour  des  gens  chez  qui 
la  pluralite  des  femmes  devroit  produi- 
re  des  peuples  infinimem  nombreux, 
fommeon  le  voit  für  les  cotes  d'Afri- 
que  , cü  malgre  les  guerres  qui  en  con- 
fcmment  beaucoup  , & le  nombre  pro- 
digkux  d’efclave  qifon  enleve  tous  les 
jours  pour  les  tranfporter  er  Amerique, 
on  voit  partout  des  fourmilieres  de 
peuples.  11  eft  vrai  que  les  Indiens  de 
la  Guyanne  ont  des  guerres  les  uns  con- 
tre  les  aurrcs , & que  leurs  guerres  font 
eternelles.  l!s  ne  fijavent  ce  que  c'dlde 
faire  de  pnfonniers;  ils  tuent  fans  mi- 
fcricorde  tout  cequitombe  entre  leurs 
mains;  apres  quoi  ils  boucanent  & man- 
gent  les  corps  de  leurs  ennemis.  Mais 
ces  guerres  font  affez  rares  , & par  con- 
fequent  peu  capables  de  aepeupler  le 
pavs;  jaimerois  mieux  croire  que  Fes 
femmes  Indiennes  ne  font  pas  li  fecon- 
des  que  les  Negreffes  , 6c  cette  raifon 
fuffiu 

Les  Europeens  ont  donne  afilz  mal  & 


5 54  Voyac.es 
propos  le  nom  des  Indiens  a ces  peuples^ 
ils  auroient  du  les  appeller  Ameriquains, 
puifque  ce  vafte  continent  porte  celui 
d’Amerique,  & qu’on  ne  lui  donne  que 
tres-improprement  celui  d’Inde. 

Le  nom  generique  qu’ils  fedonnent 
entre  eux  ett  calina . Ceux  des  Ifles  du 
Vent , c’eft  a-dire  les  Caraibes  , s’ap- 
pellent  Calinago.  Ces  dcux  noms  ont  a{- 
fez  de  raport;  ils  fignifient  dans  leur  idee 
les  ger.s  d’un  meme  pays.  On  pretend 
que  ceux  de  la  Floride  fe  fervent  du 
meme  nom.  Les  Europeens  les  appel- 
lent  Sauvages  & ne  leur  font  pas  plaifir  , 
ils  s’en  choquent  depuis  qu’on  a eu  Fin- 
diferetion  de  leur  apprendre  Tidee  qui 
eft  attachee  ä ce  nom.  Je  croi  que  les 
peuples  deGuyanne  enferoient  autant 
s'i!s  en  etoient  avertis. 

Il  me  lemble  que  le  nom  d’Ameri- 
quains  leur  convient  mieux  que  tout 
autre,  comme  celui  d’Europeens  con- 
vient aux  peuples  de  TEurope  ; celui 
d’Afiatiques  ä ceux  d’Aüe  & celui  d' A- 
friquains  ä ceux  d’Afrique  , fauf  a y 
ajoüter  le  nom  particulier  des  Royau- 
mesou  des  Provinces,  comme  celui  des 
Francois  ä tous  ceux  qui  font  duRoyau- 
me  de  France,  auqucl  on  ajoüte  celui 
de  Picards.de  Champenois.de  Gafcons3 


en  Guine’e  eta  Cayenne  3 J 1 
de  Provcn^aux  & autres  pour  deter- 
miner  plus  precifement  les  Provinces 
particulicrcs  du  Royaume , d’oü  font 
ceux  dont  on  parle. 

Je  n’ai  garde  d’entrer  ici  dans  la  que- 
ftion  que  Ton  ponrroit  faire  für  la  ju- 
ftice  ou  l’injuftice  des  Europecns  qui 
ontenvahi  lepays  des  Ameriquains.  Je 
f<jai  que  le  pretexte  de  leur  faire  con- 
noitre  Dieu , ne  pouvoit  etre  plus  plau- 
fible;  mais  pouvoit-  Gn  excufer  les  Efpa- 
gnols  & les  autres  premiers  Conque- 
rant  des  inhumanitez  qu’ilsont  exerce 
für  ces  pauvres  peuples  nuds  & defar- 
mes , qui  apres  les  avoir  re$u  humaine- 
ment,  n’ont  rc^u  pour  recompenfe  de 
leur  hofpitalite  que  les  plus  mauvais 
traitemens,  l’efclavage  & la  mort. 

Nos  Francois  n’ont  pas  ete  tout-ä-fait 
fi  inhumains  que  les  Efpagnols;  mais 
on  nepeut  pas  dire  auffi  qu’ils  ifayent 
rien  fait  contre  la  juftice  & contre  le 
droit  des  gens,  en  s’emparant  par  la  for- 
ce de leurs  armes,  desterres,  desmai- 
fo^is,  des  biens  & fouvent  des  femmes 
& des  enfans  de  ces  peuples.  Ces  vio- 
lences  ont  ete  fi  outrees,  qu’elles  ont 
port£  ces  peuples  ä la  vengeance,  & ä 
commettre  les  meurtres  qui  ont  detruit 
deux  ou  trois  fois  la  colonie  deCayenne« 


3?6  Voyages 

Le  premier  de  ces  maffacresarrivaen 
s 6 $ 5 ,lorfque  Ton  forma  en  France  une 
Compagnie  povir  s’etablir  dans  ce  pay s. 
Les  Francois  s'y  comporterent  fi  mal ; 
ils  commirent  tant  d’injuftices,  de  pil- 
lagcs,  d’enlevemens  &de  meurtres,  que 
ces  peuples  d’ailleurs  d’un  naturel  fort 
doux , reduits.au  defefpoir,  prirentlcs 
armes,  attaquerent  les  Francois  ä leur 
jmaniere,  leur  drefferent  des  embufca- 
des  le  jour  & la  nuit , eclaircirent  leur 
nombre  & enfin  les  maffacrerent  tous. 

Ceux  qui  y retournerent  en  i 6 4 5 • & 
en  1 6 5 2 , eurem  ä-peu-pres  le  merne 
fort. 

Les  Anglois  & lesHollandois  qui  vou- 
lurent  s’etablir  für  nos  ruines,  & qui 
ne  furent  pas  plus  fages  & plus  mode- 
res  que  nous , ne  furent  pas  auffi  plus 
heureux. 

M.  De  la  Barre  la  reprit  für  les  HoU 
Jandois  en  1 6 64  ; eile  fut  furprife  par 
les  Anglois  en  1 667,8c  reprife  par  les 
Francois  la  raeme  annee. 

LesHollandois  nous  enchafferent  en 
3672,  & M.  leMarefchal  d'Etrees  la 
reprit  en  1 6 7 6 , & depuis  ce  tems  - 14 
nous  en  fommes  demeure  en  poffeilion. 
Devenus  fages  par  nos  malheurs  paffes, 
nous  avons  vecu  en  paix  avec  les  In- 


en  Guine’e  et  a Caenne.  357 
diens,  & il  ne  manque  a ccrte  colonie 
que  des  habitans  pour  la  rcndre  unedes 
plus  floriffantcs  qucia  France  ait  jamais 
eue. 

Les  Indiens  qui  Fcnvironnent  vivent 
en  paix  avec  les  habitans,  par  les  foins 
cue  les  Gouverneurs  & les  autres  OfH- 
cicrs  fejdonnent  de  leur  rendre  jufrice,5e 
d'empechcr  qirils  ne  fbient  moleftcs  par 
les  habitans  a qui  d’ailleurs  ils  fontd'un 
d’un  tres  grand  ftcours.  On  peut  dire 
meine  qifils  leur  font  abfolument  nc- 
ctflaires  pour  une  infinite  de  chofes. 

Ces  peuples,  tant  ceux  qui  font  nos 
plus  prdches  voi(ins,que  ceux  qui  font 
les  plusecartes  dans  les  terres  , fonttous 
d’unc  moy  ennetaille,  bien  prife&fans 
cefaut.  1!  eft  inoui  d'en  voir  des  boi- 
ceux,de  boflus,de  noues,a-moins  que 
ce  ne  foit  par  acciclent.  11s  font  d’une 
couleur  de  canelle  tirant  für  le  rouge. 
11$  viennent  pourtant  au  monde  ä-peu 
pres  comme  les  autres  enfans,  leur  cou- 
leur change  cn  peude  jours,  ils  devien- 
nent  de  couleur  de  biftre  clair  ; le  ro- 
cou  dont  on  Jes  p.int  tons  les  jours, 
leur  fait  prendre  la  couleur  que  nous 
venons  de  marquer.  Ils  font  d’un  bon 
temperamment  & propre  ä Ja  facigue. 
Ils  fijavent  pourtant' fe  modere  r dans  le 
travail , & ils  aiment  le  repos  atuant  que 


Taillcs  de-» 
Iaiicus. 


"3  5 3 V o y a g e s 

gens  qui  foient  au  monde.  Ils  ont  Jes 
chevcuxnoirs,  longs  & gros;  ce  qui  effc 
une  maique  de  force  ; ils  ont  les  yeux 
rioirs  alfez  bien  fendus  6c  la  vue  ires- 
per$ante;ils  ont  peu  de  barbe  par  le  foin 
qu'ilsprennent  defe  Tarrachcr  avec  des 
coquilles  qui  font  reffet  des  pincettes 
donton  fe  fervoit autrefois  en  Europe. 
Ils  en  ufent  de  meme  pour  tout  le  poil 
qui  croit  naturellcment  für  le corps, & 
eela  par  proprete.  Peu  de  gens  au  monde 
le  font  autant  qu'eux ; ils  fc  baignent  des 
qu’ils  font  fortis  de  leurs  hamaesjeurs 
femmes  les  rouceuent, c^eft  ä-dire^qu’elles 
les  peignent  de  cette  couleur  detrem- 
pee  dar.s  de  fhuile  de  carapat  ou  de  pal- 
ma  Chrifti  que  les  Botaniftes  appellent 
Ricinus  Americanu$:e\\es  Ja  leur  appliquent 
depuis  la  tete  jufqu'aux  pieds,  fe  fer- 
vant  pour  cela  d'un  afEz  gros  pinceau 
de  poil.  Cette  couleur  & cette  huile 
conferve  leur  peau  , Tempeche  de  fe 
crc vaffer , comme  cela  ne  manqueroit  pas 
d’arriver  etant  nuds  comme  ils  font  Sc 
expofes  aux  ardeurs  du  Soleil.  Cette 
couleur  1 s preferve  encore  des  piqueu- 
jres  des  mouftiques  & des  maringoins 
qui  font  en  tres  grand  nombre  & tres- 
incommodes  dans  tous  le  pays.  II  eft 
vrai  qu'elle  leur  donne  une  odeur  fade 
& defagreable,  qui  n'approche  pourtant 


en  Goine’e  et  a Cayenne.  3^9 
pas  de  cclle  qui  exhale  des  corps  des 
Negres  qui  eft  infiniment  plus  forte  de 
plus  mauvaife.  Elle  peut  venir  de  la  fu- 
mee  dont  leurs’cafes  font  toüjours  rtm- 
plies  , parce  qu’ils  y ont  du  feu  jour& 
nuit.  On  remarque  la  meine  chofe  dans 
nos  ramonneurs  de  cheminees,  ils  con- 
tradent  une  odeur  de  fuye  ä laquelle 
les  gens  un  peu  delicats  ne  peuvent ja- 
mais  s’accoutumer. 

Les  Indiens  vont  tous  nuds  fans  autre 
chofe  pour  cacher  leur  nudite  , qifun 
petit  morceau  de  toile  appelle  colim - 
left  ou  c amt  ft 

Lesfemmcs  Indiennes  font  ä-peu-pres  En- 
de la  taille  des  hommes  , tres  faites.  EL  aic,m,s’ 
les  ont  les  yeux  noirs  & bien  fendus, 
les  traits  du  viLge  bien  proportionnes : 
eiles  ont  les  cheveux  noirs  , long  & en 
quantite.  II  ne  leur  manque  quela  Cou- 
leur des  Europeenes  pour  etre  de  helles 
perfonues  : eiles  ne  lailfent  pas  d etre 
fortes  quoiqu’elles  paroiffent  delicates; 
elles  fe  rocouent  comme  les  hommes  & 
font  extremement  propres ; elles  cachent 
leur  nudite  avec  un  morceau  de  toile 
de  cotton  broie  de  rafladeou  de  petits 
grainsde  verre  de  differentes  Couleurs. 

II  a la  figure  d'une  evantaille  : elles  Tat- 
tachent  avecun  cordon  für  leurs  reins; 
dies  Tappeilent  conion.  Lesfcmmes  Ca- 


$ 6 O V O V A Cr  E $ 

laibas  des  Jflcs  du  Vent  appcllcnt  leur 
habillement  Camifii , il  eft  long  dedou- 
ze  ä quinze  pouces  & d’environ  fix  pou- 
ces  de  largeur  avcc  une  frange  d’un  pou- 
ce  ou  deux,  attache  de  meme  avec  un 
cordon  au  tour  des  reins. 

Lcs  cheveux  des  Indiennes  de  leGuian- 
nc  font  fort  longs  de  fort  noirs&  leur 
flottent  für  le  dos.  Elles  ont  aux  bras 
des  bralfelcts  de  raffade  bleue , blanche 
de  verte,  de  au  col  des  Colliers  depier- 
res  vertes  qui  viennent  de  lari  viere  des 
Amazones.  C'cfl:  cn  cela  que  conliltenc 
Ich rs  richtfles  de  leur  manificence.  J’en 
parlcrai  plus  amplement  dans  la  fuite. 

Lcs  Indiens  de  les  Indiennes  font  ge- 
neralement  parlant  d’un  naturel  doux, 
timide, obligeant  : iis  font  hofpitaliers, 
quoiqu'affez  indifferens,  ils  nedonnent 
pas  leurs  fervices  pour  rien,  mais  ils  ne 
les  mettent  pas  ä un  haut  prix,  peu  de 
chofeles  contente,  parcequ’ils  elliment 
ce  peu  bcaucoup.  Un  paquet  de  rafla- 
de , un  couteau , un  hame^on , une  ferpe 
une  hache,  ou  un  autre  ferrement,  eft 
un  petit  trefor  pour  cux.  Avant  qu’ils 
connufFcnt  nos  monnoyes  & la  valeurde 
Tor  & de  Kargen t , ils  auroient  donne 
un  fac  plcin  d'or  pourun  couteau  de 
cinq  fois.  Ils  foul  mieux  inftruits  ä pre- 
ftnt  3 de  c'cii  uue  faute  qu'ou  a fait  de 

kur 


fn  Güine’e  et  a Cayenne.  3 6 * 
leur  en  avoir  tant  appris.  On  ks  accu- 
fe  d'etrc  vindicatifs  & jaloux.  Le  pre- 
mier  de  ces  vices  vient  de  ce  qu’ils  n’ont 
pas  la  connoiflance  du  vrai  Dieu  ; & 
quant  au  fecond,  je  crois  que  nos  Fran- 
cois le  feroient  aatant  qifeux  , s’i's 
voyoient  qu'on  prit  avecleursfemmes  1 es 
libertes  que  nos  gens  peu  difcrets  y veu- 
Icnt  prcndre.  Us  aiment  leurs  fcmmes 
& leurs  enfans.  On  peut  dire  que  mal- 
gre  leur  ind.iftcrence , ils  ftjavent  aimer 
les  Francois  qui  fc  Tont  deciarcs  leurs 
amis  & qui  leur  font  quelque  bien.  Ils 
font  menteurs  , de  c’tft  un  de  leurs  plus 
grands  defauts.  Ils  cn  rougiflent  quand 
on  les  y furprend  ; mais  ils  ne  fe  corri- 
gent  pas  pour  ccla.  11s  recommenccnt  un 
moment  apres.Quoiqu*ils  paroiflent  fort 
Jimples  , ils  ne  laiffent  pas  de  fjavoir 
leurs  interets  & d'eire  fourbres  & difli- 
mules. 

La  ceremonie  la  plus  marqueede  leur 
Religion  , li  tant  eft  qu’on  puifie  dire 
qu’ils  en  ayent  nne  , eft  celle  de  leur 
mariage  : eile  eft  fort  (impleja  voici. 

L Indien  qui  veut  epouier  une  nlle , d«  Indiens, 
lui  porte  toute  la  chafte  & la  peche  qu’il 
a fiit  dans  un  jour.  Si  eile  la  re^oitc'eft 
unc  marque  quklle  agree  la  reche!  che: 
eile  prend  donc  les  viandes&  le  p;  iflon 
& les  accommode  ä knr  maniere  & ie 
Tome  in.  1 1 


$6  z Vota  ges 
mieux  qu’il  lui  eft  poffible  , & 1 es  luy 
apporte  pour  Ton  fouper  : apres  quoi 
die  feretire  chez  eile  : eile  retourne  le 
lendemain  matin  ä fon  lever,  le  peigne, 
lui  frotte  les  cheveux , la  tete  & les  pieds 
d’huile  de  carapat  & de  rocou , 3c  pen- 
dant  quelle  s’occupe  de  ce  devoir*  ils 
parlent  de  leurs  amours  , ils  convien- 
nent  de  leurs  faits  & fixent  !e  tems  de 
la  celebration  de  leur  mariage.  En  at- 
tendant  le  futur  epoux  avec  (es  parens 
3c  fes  amis  fait  de  grandes  chafles  & de 
grandes  peches.  On  boucanne  les  vian- 
des  & les  poiflons  qui  doivent  compofer 
le  feftin  , & la  future  epoufe  avec  fes 
corapagnes  font  les  boiflons  qui  doi- 
vent faire  la  meilleure  & la  plus  elfen- 
tielle  partie  de  la  fete. 

Enfin  le  jouretant  venu  & tousceux 
qui  font  invites  etant  arrives  , on  man- 
ge  les  viandes  preparces  & on  boit  fans 
mefure  ; on  s'enyvre  ä fenvie  des  uns 
des  autres,&on  s'eny vre  plufieurs  fois 
de  fuite.  Leur  coutume  eil  de  boire  tanC 
qu'il  y a de  quoi  boire  ; quand  ils  en 
ont  pris  plus  qu’ils  n’en  peuvent  porter 
ils  s*en  debararfent  3c  recomniencent  für 
nouveaux  frais.  On  fait  en  Canada 
des  feftins  ä tout  manger  , ceux  de  la 
Guianne  font  ätout  boire, & on  obfer- 
ve  cette  loi  avec  honneur  & fcrupule» 


enGuine’e  eta  Cayenne,  j 6 3 
Sur  le  ioir  la  future  epoufe  va  deren- 
dre  le  hamac  de  fon  futur  epoux  du. 
grand  carbet  au  iez  de  chauflee  oü  il  etoit 
& le  porte  au  carbet  d’enhaut.  La  fati- 
gue  & la  boiflon  ayant  ä lafin  endormi 
les  convies,  l’epoux  fc  rend  oü  Ton  ha- 
mac eft  tendu;  il  y trouve  fon  epoufe  , 
& fans  ceremonie  ils  font  le  rede  des 
a&es  de  mariage. 

Les  Indiens  prennent  leurs  femmes 
fort  jeunes  , quelquefois  des  l’äge  de 
dix  ä douze  ans , & par  confequent  avant 
qu'elles  foient  reglees.  La  premiere  fois 
que  cela  leurarrive,  dies  nemanqucns 
pasd'en  avertir,&  auffirot  on  pendleur 
hamac  au  faite  du  carbet , & on  les  obli- 
ge  d’y  demeurer  pendant  une  lune  en- 
tierefans  enfortirque  pour  des  befoins 
tres-prcflans  , pendant  ce  tems-la  on 
leur  fait  obferver  un  jeune  fi  auftere  , 
qu'on  ne  leur  donne  rien  du  tout  ä man- 
ger  ; ils  faut  qu’elles  fe  contentent  de 
boire  du  Ouycon.  Il  cft  vrai  qu’on  le 
fait  avec  un  foin  extraordinaire  , il  efl: 
fi  öpaisqu’il  y a ä boire  & ä mangeren 
meme  tems.  Il  refLmble  ä un  amande. 
bien  epais.  Le  mois  etant  fini  , on  def- 
cend  la  jeuneufe  pour  la  remettre  un  pcui 
en  mouvement  apres  une  (I  longue  in- 
acäion  , on  fexpofe  ä.  de  certaines  four- 
mis  qu’ils  appeilentG^r*^o//rä  quiles 

HijP 


VOYAGE 

Francois  ont  donne  lc  nom  de  fötirmis 
Flamandes.  Elles  fonr  großes  & longues 
comme  le  petic  doigt;el!es  piquent  tres- 
vivement;il  faut  etrelndien  pour  qif  unc 
de  leur  piqueure  ne  caufe  pas  une  fie- 
vre  violente  decinqou  fixheures.  CFeft 
FefFet  qu’elles  produifent  für  les  Fran- 
cois qui  enfont  piques.  Mais  pourquoi 
leur  a-t*on  donne  le  nom  de  Flaman- 
c!es  ? Je  convicns  que  ks  Flamans  font 
pour  Fordinaire  gros  & gras  , mais  ils 
ne  font  pas  plus  mcchans  ni  plusäcrain- 
dre  que  les  autres  peuples  de  FEurope. 
11s  piquent,  ou  fi  Fon  veut>iis  attaquent 
ik  fe  deffendent  bien  , cela  eft  vrai  , 
mais  ils  fe  trouve  des  peuples  qui  pi- 
quent aufli  bien  qu'eux  , les  hütoires 
font  pleines  de  eetce  verite* 

Voici  la  Zeremonie  qu’on  obferve 
lorfqu’une  femme  accouche  de  fon  pre- 
micr  enfant.  Soit  qifelles  reffentent 
moins  de  douleurs  que  les  autres  fem- 
mes,foit  qaellesayent  plus  de  courage 
& qifelles  foient  plus  patientes*  on  ne 
les  entend  point  crier.  Cette  rüde  Sc 
dangereufe  Operation  fe  paffe  dans  le 
filence.  L’enfant  feulpar  les  er is  do;  ne 
avis  de  fon  entree  dans  le  monde.Q^rl- 
ques  momens  apies  famere  va  le  laver 
dans  Feau  froide  de  quelque  rivitre  3 
eile  fe  lave  aufli  Sc  retoune  ä fes  occu*- 


em  Guine’e  et  a Cayenne.  367 
pations  ordinaires  dans  le  carbet ; iitfy 
cft  pas  quftion  d’une  femmeen  couche, 
c'eft  für  le  mari  que  roulcnt  toutes  les 
fuites  de  l'accouchement  de  fa  femme. 
II  lui  cft  enjoint  par  la  coücume  d'en 
reflentir  les  incommodites  & les  dou- 
leurs ; il  fc  plaint  , ce!a  lui  cft  permis 
on  compatiaux  douleurs  qu’il  reifem;  ic 
pour  le  foulager  autant  qtfil  eil  polfi- 
ble  , 011  attache  aufiitot  fon  haraac  au 
faite  du  carbet  & on  Yy  etend  tont  de 
fon  long.  On  le  vi(ite,on  lui  temoigne 
qifon  prend  part  ä les  incommodites  , 
on  lui  faitefperer  une  prompte  gueri- 
fon,  pourvu  qu'il  demeure  un  mois  cn- 
tier  dans  cctte  littiation,&  qu’itobfer- 
ve  le  regime  de  vie  prederit  parlaccü- 
tume.  II  eft  un  peu  rüde  ä >a  verire  , 
mais  il  eft  necefiaire,  fans  cela  fenfnnt 
fc  portcroit  mal  , peut  etre  memequ’il 
mourroit,ou  qu  il  auroit  des  defaacs 
confiderables , il  feroit  borgne , boiteux, 
boifu  , lans  eiprit , fans  ad  reffe , fans  for- 
ce, fans  courage.  Que  de  maux  on  les 
evitc  tous,  (i  le  pere  obferve  un  jeune 
fevere  pendant  une  lune  entiere.  I!  ifa 
garde  cfy  manquer  : on  le  regarderoit 
comme  un  pere  denature.  Il  demeure 
douc  pendant  ce  tems-lä  fans  manger 
quoique  c.  foic,onne  le  nouric  que  de 
O uicon  j boiifon  epaiffe , ra&aichiflante  & 


}68  Voyages 

aifcz  nourriiTante  pcur  Tcmpechcr  de 

snourir. 

Le  mois  etant  cxpire  , on  le  tire  de 
fon  hamac  , on  le  defcend,&  apres  qu’on 
lui  a mis  de  ces  großes  fourmis  für  les 
bras  & qu'ellesles  rniont  faitenflerou- 
tre  mefure  par  leurs  piqueures  , on  lc 
fouette  bien  fort  & bien  longtems.  Ce 
feeond  remede  fait  paffer  la  aouleur  du 
premier. 

On  pretend  qu’ilsfont  tousdeux  ab- 
folument  neceflaires  pour  degourdir  les 
bras  du  malade  , qu’un  repos  d'un  mois 
doit  avoir  rendu  prefqu'immobiles  & 
incapables  des  exerciees  de  la  chaffe  & 
de  la  pechc. 

Un  Indien  qui  a pris  une  femme,  nc 
peut  en  prendre  une  feconde  qu'un  an 
apres. 

Les  enfans  des  Capitaines  en  peuvent 
prendre  jufqu’äfix  ou  fept.  Ce  fort  au- 
tant  de  fervantes  qui  ont  grand  foin  de 
leur  maitre  & de  leur  m£ri>  & qui  les 
accompagnent  dans  tous  leurs  voyages. 
II  y en  a pourtant  plufieurs,  qui  pour 
n’avoir  pas  toüjours  avec  eux  cet  attN 
rail  de  fcmmes  & de  mcnage  , ont  des 
femmes  & des  menages  dans  les  diffe- 
rens  endroits  oüils  ontcoütume  d’aller 
ou  pour  leur  commerce  ou  pour  leurs 
grandes  chafles.Cela  cft  comraodepoiy; 


eta  Cayenne*  5 0 
eux,  parce  qu’ils  trouvent  des  menages 
dans  tous  ces  endroits ; mais  ce  fera  toü- 
jours  un  obftacie  bien  difficile  a vaincre 
quand  ils  voudront  embraifer  la  vtri- 
table  Religion. 

II  y en  a encore  une  autre  auffi  diffi- 
cile pour  le  moins  que  le  premier : c'eft 
Ieur  inconftance  & ieur  legeretc.  II  ne 
leur  faut  pas  de  grandes  raifons  pour 
quitrer  leurs  femmes  , für  tout  (i  eiles 
font  fteriles  : car  quand  ils  en  ont  des 
enfans,  ils  y font  plus  attaches.  Lesen- 
fa ns  font  leurs  richeffes,  non  pas  qu’ils 
les  vendent  comme  les  Negres  , quand 
ils  ont  befoin  de  quelque  marchandife, 
mais  parce  qu'ils  travaillent  pour  eux, 
& que  leur  nombre  les  rend  plus  forts 
& plus  confiderables  dans  leurnation& 
cliez  les  etrangers. 

Des  gens  mal  inftruitsont  debite  que 
les  jeunes  Indicnnes  fe  proftituoient 
pour  un  paquet  de  ralfade  , ou  pour 
quelqu’autre  bagatelle  femblable.  C’eft 
une  calomnie  ; quoiqu’elles  foient  mat- 
trtfles  d’elles-memes  & qu'el-es  puiflent 
difpofer  de  leurs  corps  comme  elles  ju- 
ge  a propos  , il  eft  extremement  rare 
qu'elles  en  viennent  jamais  ä cet  exces* 
Elles  feroient  deshonorees  dans  leur  na- 
tion  & ne  trouveroient  point  de  maris* 
D’ailleurs  dies  font  mariees  fi  jeunes » 


37©  V o Y A 6 E S 

commme  nous  l’avons  remarquc  d-de- 
vanr,  qu’ii  ny  a aucune  apparcncc  qu’el- 
les  fe  (bient  livreesä  un  plaifir que leur 
ägeneleur  permettoit  pas  de  connoitre 
Elles  fom  fort  refervees  & fort  mode- 
ftes ; dies  ont  de  la  pudeur  , foit  qifel- 
les  foientdans  leurs  carbets  oudans  les 
maifons  des  Europeens , on  ne  remarque 
rien  que  de  tres-regle. 

Les  femmes  ne  quittent  point  leurs 
maris  quand  ils  s'eloignent  de  leurs  de- 
meures  , Sc  les  maris  ont  les  yeux  ou- 
verts  für  eiles , Sc  ne  fonffriroient  pas 
qu’elles  leur  fifient  un  affront  impune- 
ment  , leur  natnrel  doux  les  abandon- 
neroit  bien  vite  dans  femblables  occa- 
fions. 

Les  peres  Sc  meres  ont  grand  foin  de 
leurs  enfans  Sc  les  aiment  tendrement. 
I!s  les  accöütument  pourtant  de  bonne 
heureä  la  fnigue.  On  a vü  qu’ils  les  la- 
vent  d'eau  froide  des  qu’ils  font  nes. 
Ils  ne  les  emmaillott;  nt  jamais  , ils  les 
la  ident  fe  trainer  Sc  fe  vautrer  par  terre, 
Sc  des  qu’ils  peuvent  tant  foit  peu  fe 
fo  tenir  , leurs  meres  les  portent  für 
leur  dos  , ou  ils  (e  cramponent  ä mer- 
veille,  ou  les  portent  für  un  bras,  jambe 
de$ä,  jambc  de  lä.  Outre  le  lait  qu’el- 
les  leur  donuent , eiles  leur  donnentde 
tout  ce  qu’dlcs  mangent  dies  memes. 

Qa 


en  Guineer  et  a Cayeknä.  371 
On  ne  pcut  s’imaginer  combien  ccla  for- 
tiiie  lcur  complexion. 

Quoique  nous  regardions  les  Indiens 
comme  des  Sauvages  , il  nc  fallt  que 
nos  ide  s nous  les  rcprcfentcnt  comme 
des  betes  fans  fociete  & fans  police.  11s 
font  tres  libres  ä la  verite  , & ne  crai- 
gnent  rien  tant  que  la  dependance.  La 
l'ervitude  fous  quelque  noni  qu’on  la 
puiffe  mafquer , leur  eft  odicufe,  il  xvy 
a rien  qu'iis  n’entreprenent  pour  s'cn 
delivrer  ; mais  i-s  ne  laiifent  pas  de  com- 
pofer  des  communautcz  libres,  & pour 
le  boTordrc  ils  reconnoiflcnt  des  Chefs. 

Ccs  Chefs  nc  s’oublicnt  jamäis  au  point 
d’abufer  de  fautorite  que  les  parricu- 
licrs  leur  ont  bien  voulu  confier.  11s  fe 
regardent  comme  les  peres  & non  com- 
me les  maitres  de  leur  troupeau,  bien 
moins  comme  leur  tirans.  Pour  leur 
commune  confervation  ils  obeilfent  i 
unfeul ; ils  fuiventfes  avis  plüiot  que 
fes  ordres  , & tous  ne  tendans  qu’au 
bien  general,  ils  font  toüjours  d’aeord 
lur  ce  point,  quand  m£me  ils  ne  le  fe- 
roient  für  des  points  particuliers. 

Ils  compofent  des  efpeces  de  villages 
ou  de  communautcz  qui  font  desamas. 
de  cafcs  qu’ils  appellent  Carbets , leurs  Cirk-ts  d« 
bätimens  coutcnt  peu  , ils  en  font  eux-  ln^CiWB 
jnemes  les  archite&es  & les  ouvaers* 

Tome 


$7^  VOYAGES 

Chaque  famille  a le  fien  & memc  plu- 
fieurs  ; car  il  en  faut  pour  les  femmes 
öc  pour  les  cnfans,  il  en  faut  pour  les 
cuilines,  & furtout  il  en  faut  un  bien 
plus  grand  que  les  autres  dans  lequel 
ils  rc^oiventles  etrangers  qui  les  vien- 
nent  voir  : c'eft  auiTi  dans  celui-  ci  qu'ils 
font  leurs  vins  Sc  leurs  rejouiflances. 
On  appelle  ceux-ci  Taponiou.  Ce  font 
de  grandes  hailes  foutenucs  par  des 
fourches  plantees  en  terre  de  diftance 
en  diftance  d’un  bois  incorruptible 
nomme  Tapanapiott . Ces  fourches  ont 
neufä  dix  pieds  hors  de  terre.  On  met 
les  fablieres  für  ces  fourches  & le  faite 
für  les  grandes  fourches  du  milieu.  Les 
chevrons  pofent  für  les  fablieres  &fur 
le  faite  ; on  y met  pour  lattes  des  ro- 
feauxou  des  morceaux  de  palmiftes  re- 
fendus  , & on  les  couvre  de  Tourloori 9 
ou  de  tetesde  rofeaux  fi  pres  ä pres& 
ft  ferees  quel’eau  despluies  ne  lespeut 
penetrer. 

Outre  cc  Tapaniou  , il  y a un  autre 
grand  carbct  dans  lequel  on  löge  , on 
travaille,  on  boit,  on  mange.  C'eft  pour 
ainli  dirc , la  maifon  commune  de  toute 
h communaute  ; fa  grandeur  repond 
au  nombre  de  gens  dont  elke  eft  com- 
pofee ; il  a la  meme  forme  que  le  pre- 
cedent , mais  il  eft  beaucoup  plms  haut; 


en  Guine’h  et  a Cayenne.  575 
il  a un  etage  audeffusde  celuidu  rez- 
de-chauflee,  les  poteaux  qui  foutien- 
nent  les  fablieres,  ont  dix-huit  ä vingt 
pieds  dehauteur.  Le  plancher  eft  com- 
pofe  de  bois  droits  appelles  Pinors  , 
c’eft  ä-dire,  de  palmiftes  refendus  qui 
font  emboitees  ptoprement  & folide- 
ment  dans  les  poteaux  oppofes,  für  lef- 
quels  on  pofe  pres  ä pres  d’auttes  pi- 
nos  refendus  qui  font  un  plancher  uni 
& ferme  On  monte  ä cet  etage  parun 
echelle.  Si  on  jugeoit  de  fadreffe  des 
Indiens  par  la  maniere  dont  ils  con- 
ftruifent  leurs  echelles  ,on  n’en  auroit 
guercs  bonneopinion;ilsfe  contentent 
quelquefois  de  deux  pieces  de  bois  com- 
me  la  nature  les  a produite  , lur  lef- 
quels  ils  attachent  de  diftance  en  di- 
ftance  des  traverfcs  avec  des  liannes. 
Elles  demeurent  ferment  & paralelles 
tant  que  la  lianne  eft  verte  , mais  des 
qifelle  eft  feche , & que  par  eonfequent 
eile  ne  ferre  plus  comme  au  commen- 
cement  , toutes  ces  traverfes  baiflent 
d’un  cote  & d’un  autre  & rendent  U 
montee  difficile  , incommode  & dan- 
gereufe.  Des  gens  un  peu  attentifs  y 
rernediroient  aifement  , en  renouvei- 
lant  les  liannes  de  tems  en  tems  ; ilnc 
faut  pas  demander  celaaux  Indiens  in- 
dolens comme  ils  font.  Leur  coutumc 

Kk  ij 


5 74  V o y a g e s 

eit  de  n’y  toucher  que  quand  prcfqtie 

toutes  les  traverfes  font  tombees  , 

qu'on  ne  peut  plusdutout  fe  fervir  de 

Tcchelle. 

La  fecondc  cfpece  d’echclle  eft  plus 
fimple  & nJen  eft  pas  plus  commode  , 
inais  eile  eft  plus  de peur  goüc  , parce 
qu’elle  n’a  pas  befoin  de  reparations. 

C’cft  une  große  piece  de  bois  teile 
qu’on  Ta  coupe  dans  la  forer.  Quand 
le  hazard  lui  donne  un  cöte  [un  peu 
plat  , c’cft  für  celui-Jä  par  preference 
ä ceux  qui  ibnt  plus  ronds  , que  l’on 
f'it  des  entailles  ä coups  de  hachesou 
ferpes  de  troisä  quatre  poucesde  pro- 
fondeur  für  autant  de  hauteur  ou  ap- 
prochant  , dans  lefquellcs  ont  met  le 
bout  des  pieds  pour  monter  für  le  plan- 
eher.  Cette  piece  de  bois  eft  enfoncee 
en  terre  <Se  pofee  ä p!omb;elle  cxcede 
de  quelques  pieds  le  niveau  du  plan- 
eher.  Cn  voit  par  cette  defeription  que 
les  mains  fervent  autant  que  les  pieds 
dans  cet  efealier. 

C’cft  dans  cet  etage  que  l’on  tend  les 
hamacs  de  ceux  qui  y doivent  repofer 
pendant  la  nuit  , & que  Von  conierve 
tous  les  bagages  de  la  famille,  c’eft  ä- 
dire , les  pagaras  grands  & petits,qui 
leur  tiennent  lieu  de  coffres.  J’ai  ex- 
plique  dans  tuonvoyage  des  lfks,fous 


f.n  Guine’f.  et  a Cayenne.  3 7? 
le  nom  de  paniers  caraibes  , ce  que 
c'eft  que  pagaras  , qui  eft  le  nom  de 
ces  paniers  chez  les  Indiens  de  la  Guian- 
ne,  On  y verraleur  matierc,leur  forme  , 
leur  conftrudion , leur  commodite.  Les 
le&eurs  y auront  recours  , s’il  leur 
plait. 

Les  Indiens  confervent  dans  cette 
chambre  haute  leurs  marchandifes  * 
leurs  armes, leurs  ferremens&  gencra- 
lement  tout  ce  qifils  ont.  Les  femmes 
ont  foin  de  la  tenir  tres  propre. 

C’eftdans  le  carbet  du  rez-de-chauffes 
qu’ils  paflent  la  journec.  Leurs  hamacs 
y fent  tendus,  ce  font  leurs  fieges  or- 
dinales & leurs  lits,  ils  y travaiüent, 
ils  y fument,  ils  y converfenc  , ils  s'y 
repofent. 

Outre  les  hamacs , ils  ont  encore  des 
Meutets . Ce  font  des  blots  de  bois  mol 
en  maniere  d’cfcabeaux  , d’un  pied 
& demi  , ou  environ  de  hauteur  für 
une  largeur  proportionnee  , auxqiu  ls 
ils  donnentdes  figures  differentes , dans 
la  coupe  defquelson  remarque  dudef- 
fein  & du  bon  gout. 

Les  Europeens  un  peu  propres,  qui 
les  vont  voir,  ont  peine  ä fe  fervir  de 
ecs  meublcS , parce  qu’etant  toüjours 
huileux  csr  roucoues,il  faut  s’attendre 
a fe  teindre  de  la  meine  coukurque 


3 7 6 Vor  agei 
les  Indiens  ä moins  o'avoir  des  habits 
donc  on  fe  foucie  aflcz  peu,  pourleur 
faire  prendre  cette  couleur. 

Les  cuifines  font  toujours  feparees 
descarbets.  Cette  difpofition  donneun 
air  de  proprete  aux  maifons  & les  e- 
xempte  des  ordures  & des  mauvaifes 
odeurs  des  cuifines. 

Maniere  Leur  manierc  d'accommoder  les  vian- 
«i'accommo-  des  , eft  des  plus  fimples.  L’ufage  des 
dcj,1CS  Vian"  ragouts  li'pernicieux  aux  Blancs,ne  s’effc 
point  encore  introduite  chez  cux.  lis 
mangent  leurs  viandes  &c  les  poifibns 
bouiliies  ou  roties.  Ils  les  boucannent 
cu  les  font  griller  ; ils  etendent  les  vian- 
des & le  poifion  für  les  charbons,les  re- 
lournent  ? & ne  ies  raangent  point  quJel- 
les  ne  foient  bien  cuites  & meme  un 
pcutrop.  LesAnglois  & autres  peuples 
qui  mangent  les  leurs  plutot  echauff'es 
que  cuites , ne  s'accomoderoient  pas  des 
manieres  des  Indiens.  Ils  fe  fervent  pour 
les  boucaner  d’unc  efpece  de  gril  de 
bois  elevede  pres  de  deux  pieds.  Hell 
compoie  de  quatre  petites  fourches 
plantees  en  terre  für  deux  defquelles 
on  met  des  traverfes  afiez  fortes  , & 
für  ces  traverfes  des  batons  plus  petits 
qui  font  un  grillage  für  lcquel  on  etend 
les  viandes  & lc  poiflon.  On  fait  au- 
tkfibus  un  feu  mediocre  qui  defkehe 


N CuiNE^fi  ET  A CaVENNE.  377 
la  viande  & la  cuit  tentement ; Todeur 
de  fumee  qu’elle  contradtc  , ne  les  in- 
commode  point ; nos  jambons  en  Euro- 
pe  en  ont  leur  bonne  part , & on  ne  les 
nieprife  pas  pour  cela.  La  viande  bou- 
canee  fe  conferve  affez  longtems  pour- 
vü  qu'on  ait  fohl  de  la  garentir  de  fhu~ 
midite. 

11s  ne  fe  fervent  point  de  fei  ni  dans 
leur  bouilii,  ni  dans  leur  roti,on  boii- 
cane,  mais  ils  ufent  en  echange  d'une 
quantite  prodigieufe  de  piment  , ou 
poivre  rouge.  11  faut  etre  Indiens  ou 
Caraibe  pour  pouvoir  ufer  de  leur  pi- 
mafade,  c’eftainfi  qu'on  appelle  du  pi- 
mat  ecrafe  dans  de  feau  , ou  du  jus  de 
citron.  Les  Europeens  s’y  accoutument 
pourtant  , & allez  aifcment  , pourvü 
qu'on  diminue  la  dofe  de  celui  que 
les  Indiens  employent  pour  leurs  fau- 
ccs*  Celle- ci  eft  leur  favorite , ou  pour 
mieux  dire  leur  unique  ; comme  i!s 
n’ontque  lestrios  manieres  que  je  viens 
de  dirc,  d’accommoder  leurs  viandes 
3c  leurs  poiflons  , ils  n’ont  aufli  que 
cette  ur.ique  fauce.  Je  crois  pouvoir 
dire, (ans  crainte  de  me  tromper  , que 
c’eftä  cette  manicrede  vie  fimple , fru- 
galle,  uniforme,  qu'ils  font  redevablcs 
de  leur  fante  robufte&  de  leur  longue 
vie.  II  eft  vrai  que  les  exces  dans  la 


3 7 § Voy  Ae  fei 

boiflon , ont  toüjours  ete  en  ufage  chez 
eux,  ils  boivent  outre  mcfure  , quand 
ils  fentent  lcur  eftomac  pleiti  de  liqueur 
ils  s’excitent  ä la  rendrc , & recommcn- 
cent  für  nouveaux  frais.  11s  ont  pour  ce- 
la  une  facilite  merveilleufe  , il  faul 
pourtant  que  leurs  liqueurs  foient  bien 
moins  malfaifantesqueles  notres,  puif- 
qu’elles  ne  produifent  pas  les  mauvaii 
effets  que  produifent  cheznous  le  vin, 
l’eau  de  vic  & les  autres  liqueurs  fortes 
<dont  on  voit  de  fi  pernicieux  effets. 

\ Ils  ne  les  connoiffoient  pas  avant  qu’ifa 
cuffent  commerce  avec  les  Europecnsj 
c’eft  d’eux  qu’ils  ont  appris  ä fe  gor- 
ger  d’eau  de  vie  : car  ils  ne  fe  foucient 
pas  beaucoup  du  vin.  L’eau  de  vie  de 
Cannes  leur  paroit  meilleure  que  celie 
de  vin  , parce  qu’elle  eft  plus  forte  de 
plus  violente.  C’tft  la  meiileure  mar- 
chandife  qu’on  puiffe  traiter  avec  eux 
& c'efl  celie  qui  leur  fait  plus  de  mal: 
aufli  remarque  t on  que  depuis  qu’ils 
font  un  ufage  immodere  de  ces  liqueurs, 
qu'ils  fontfujetsä  beaucoup  de  mala- 
dies  qu'ils  ne  connoilloient  pas  aupa- 
ravant  & qu'ils  ne  viventpasfi  long- 
tems. 

Ils  plument  & vuident  les  oifeaux 
qu’ils  veulent  mangcr.  Ils  ecorchent  de 
vuident  les  quadrupedes;  mais  pour  le 


v^g  ) 

Tn  Guikb’e  et  a Cayenne.  379 
poiflon,ils  le  font  rotir  ou  boucanner 
ave c fes  ecailles  , iis  ne  fervent  janrnis 
differentes  chcfcs  dans  lo  meine  plat  ; 
chaque  chofe  fe  met  ä part  , 5c  la  pi- 
mentade  aufli  ä part  dans  un  coüy.  Iis 
ont  peu  de  vaiflelle  de  terre.Les  grof* 
fes  calebafles  d’arbrcsleur  tiennent  lieu 
de  tout  : ils  en  font  des  bouteilles 
qui  peuvent  contenir  jufqu’ä  fept  ou 
huit  pintes : eil  coupant  une  calebafle 
par  fon  milicu  , on  en  fait  deux  ga- 
melles,  ou  deux  febilles  ä qui  ont  a 
donne  le  nom  de  coüis  , dans  lefqucls 
on  fert  tout  ce  qui  doit  etre  mis  de- 
vant  ceux  qui  font  ä tabie  „ c’eft  ä-dire, 
le  carabou  , le  langou  , les  erabes’,  le, 
poiflon  5c  le  gibier  de  toutes  les  efpe- 
ccs.  Ils  cultivent  beaucoup  de  mahis  , 
ou  bled  de  Turquie  ; ils  en  rot  ident 
les  epis  entiers  , quand  il  eft  encore 
tendre  5c  plein  de  lait  & le  mangent 
avec  plaifir , il  laut  avouer  que  c’eit  un 
manger  delicat  & fort  fain. 

Les  Efpagnols  de  la  nou veile  Efpa- 
gne  cn  font  un  lait  comme  un  laitd’a- 
mande  dans  lequel  ils  mettent  du  fu- 
cre  , de  Tambre,  du  mufque  5c  autres 
ingrediens  , qui  le  rendent  extraordi- 
nairement  delicat.  Les  Rcligieufes  lont 
Celles  qui  reutliiTent  le  mieux  dans  cet- 
te  compolition.  Elles  n'cft  pas  encore 


NourritureJ 
les  luii'iii. 


38  o Vor  agm 
dans  la  Guianne  , ni  meme  chez  Ie$ 
r Boiflonsdes  Francois  de  Caienne. 

Indiens,  Les  boiflons  les  plus  ordinaires  des 
Indiens,  font  le  Valmod  & le  Onjcou  ; 
j’en  ai  marque  ia  compofition  dans  mon 
voyage  des  Ifles.  Ces  boiflons  font  aflez 
fortes  pour  ennyvrer.  Ce  font  les  fem- 
mes  qui  les  font : elles  fe  fervent  de 
grandes  canaris,  qui  font  des  jarres  de 
terre  que  Ton  fait  dans  le  pays  , qui 
tiennent  fouvent  plus  de  cent  pots.  Plus 
elles  fejournent  dans  ces  canaris  , plus 
elles  y fermentent  , & plus  elles  font 
violentes  ; on  leur  donne  differentes 
couleurs  ,on  en  fait  de  blanches  eom- 
me  du  lait,  de  jaunes&  deaouges.Les 
femmes  Indiennes  y font  tres  adroites* 
Quelqueamitiequ’un  Indien  ait  pour 
fa  femme  , eile  n’ajamais  fhonneur  de 
inanger  avec  lui  : elles  fert  fon  mari& 
va  enfuue  manger  avec  fesenfans, 

Les  Indiens  n ont  point  d’heure  fi- 
xee  pour  manger  , ni  de  repas  deter- 
mine.  11s  mangent  quand  rls  ont  faini 
& boivent  quand  ils  ont  foif ; ils  ne  boi- 
vent  qu’apres  que  le  repas  eft  fini:  !is 
font  plus  fobres  für  le  manger  que  für 
le  boire. 

Occupauons  L occupation  des  hommes  cfl:  d’abat- 
ficdcsindien-  tre  les  arbres  pour  faire  les  defriches  s 
ou  leurs  femmes  doivent  ferner  les  ma- 


in  Guinee  et  a Cayenne.  3 81 
his , les  pois  & quelques  autres  legu- 
xnes  , & oü  eiles  plantent  le  manioce , 
ks  patates,les  ignames,les  melons,  le 
piment  , le  cotton  & le  roucou.  C’efl 
ä eiles  ä les  entretenir  , ä en  faire  les 
recoltes  , ä lcsferer  ä faire  la  cuiline, 
elever  leurs  enfans  , fervir  leur  maris  , 
faire  les  boiflons^le  rocou,les  huiles, 
filer  le  cotton  & faire  les  hamacs  , & 
elever  des  volailles  qui  font  leurs  mar- 
chandifesde  traite  avec  les  Europeens* 
Les  hommes  s'occupent  ä la  chafle  , 
a la  peche  , ä faire  des  canots  & des 
armes  ; leur  adreffe  pour  la  peche  efl: 
merveilleufe  ; ils  fe  fervent  de  la  fle- 
«he  pour  pcrcer  le  poiffon  , quand  les 
rivieres  ne  lont  pas  trop  profondes  >ou 
que  le  poiflon  ne  paroit  qif  a un  ou  deux 
pieds  ious  la  furface  de  Teau  ; ils  pe- 
ehent  aufli  ä la  lignedansla  mer&dans 
les  rivieres.  Lorfqu’ils  veulent  faire  de 
grandes  peches  , ils  environnent  lescri- 
ques  ou  petitcs  rivieres  ou  brasdemer 
& ils  preonent  quantite  de  poiffons.  Ces 
travaux  finis  , ils  ne  fongent  plus  qifä 
fe  repofcr  , ils  palTent  le  tcms  couches 
tranquillement  dans  leurs  hamacs  avec 
du  feu  autour,  & quand  ils  font  bien 
las  de  ne  rien  faire  , ils  fe  JivertilTent 
ä faire  doucement  des  pagaras  , des 
arcs  > des  fleches , des  montells  Sc  au- 
tres femblables  bagatelles» 


58z  V O Y A G fi  s 

La  Religion  des  Indiens,  cft  un  mi- 
ftere  qu’il  n’eit  pas  facile  de  penetrer, 
fupofe  meme  qu’ils  en  ayent  une  , 
ou  plufieurs  : ils  les  tiennent  envelop- 
pees  dans  un  fecret  impenetrable.  Ce 
que  quelques  Ecrivains  nous  en  ontdit 
eit  plütöt  fonde  für  des  foupgons  ou 
für  imaginations  particulieres , que  für 
aucune  realite.  J’aimerois  autant  lire 
un  traitedes  couleurs  faitpar  unavcu- 
gle  ne,  que  ce  qu’ils  fe  font  donne  la 
peine  de  nous  en  ecrire.  Les  Million- 
naires  ne  vont  qu’ä  tatons  dans  ce  la- 
bi r inte  obfcur. 

M.  le  Chevalier  de  Milhau  ä qui  Id 
public  eft  redevable  de  ce  qu’i!  y a de 
meilleur  dans  cette  relation  & dans 
la  Carte  prefque  Topographique  de 
Cayenne  , s’eft  donne  des  peines  infU 
ries  pouren  decouvrir  plus  que  les  au* 
tres  & il  convient  qu’il  n’apas  etebien 
loin  dans  cette  decouverte. 

11  avoit  un  Indien  nomme  Apjouay 
pour  Banare,  c'eft ä-dire,  pour  ami,ou 
commeon  dit  chez  les  Indiens  carai’bes 
des  lfles  du  Vent  pour  compere.  Cet 
homme  avoit  de  l’efprit,  du  jugement 
wdictT  dt*de  13.  raifon  & de  la  bonnc  foi  autant 
qu’on  en  peut  fouhaiter  dans  un  Indien, 
II  le  venoit  voir  fouvent  , il  recevoit 
de  petits  prelcnsdefon  ami,  & paroif- 


pn  Guinf’e  et  a Cayenne.  3 8 3 
loit  n’avoir  ricn  de  Cache  pour  lui.  M. 
de  Milhau  curieux  de  f$ivoir  fa  Reli- 
gion, l’avoit  mis  plufieurs  fois  für  cs 
chapitre  , fans  en  avoir  pu  ricn  tirer* 
ll  croyoit  qu’il  n'ofoit  s’ouvrir  , parce 
qifil  ifecoit  pas  feul  , il  attencit  qu'il 
le  vint  voir  fans  compagnie  , cela  arri- 
va  enfin.  Le  Banare  vint  fcul , M.  de 
Milhau  le  carefla  plus  que  de  coutume, 
le  fit  boire,  lui  fit  quelques  prefens  £c 
entr’autres  unc  boutcille  d’eau  de  vie* 
Ce  moyen  lui  parut  für  pour  lui  delier 
la  langue,  & en  effet  il  tut  moins  reffer- 
re  qu’a  fordinaire.  Le  Chevalier  de 
Milhau  apres  lui  avoir  parle  de  plu- 
fieurs chofes  , lui  dit  ä la  fin  qu'etant 
amis  depuis  fi  longtems  , il  s'etonnoit 
qu’il  ne  lui  avoit  pas  encore  fait  con- 
noitre  le  Dieu  qu’il  fervoit.  Cette  qus- 
ftion  embarafla  flndien  , il  fit  cc  qu’il 
put  pour  l’eluder  , mais  feau  de  vie 
& les  prefens  delierent  enfin  fa  langue; 
& commeil  avoit  fouvent  entendu  par- 
ier de  Dieu  aux  Miflionnaires  & ä 
d’autres  Europeens  qu’il  vifitoit , il  lui 
dit  qu’ils  avoient  tous  le  meme  Dieu, 
que  c’etoit  un  Etre  bienfaifant  & li- 
beral, qui  repandoient  les  douces  in- 
fluences  für  tous  les  hommes,qae  Ion 
excellence  etoit  inconcevable  , qu’il 
jouiflbit  de  tout  le  bunheur  pollible  & 


384  V O y A C ES 

d’une  durce  etcrnelle,  qu'il  avoittou- 
tcs  fortes  de  perfedions  , qu’il  etoit 
audcflus de  tout,  qu’il  ne  craignoit  rien, 
que  rien  ne  lui  pouvoit  nuire  , ni  lui 
rien  donner.  I/idee  que  vous  avez  de 
Dieu  eft  jufte  , lui  repondit  le  Cheva- 
lier, vous  devez  donc  Taimer  tout  feul, 
le  fervir  , lui  demander  vos  befoins&c 
cherchcr  ä le  connoitre  plus  parfaite- 
ment  & embraflfer  la  Religion  qu’il  a 
etablie  dans  le  monde  pour  rendre  les 
hommes  heureux  & les  faire  partici- 
pans  de  la  gloire  dont  il  jouit  dans  le 
Ciel.  Pourquoi  donc , dit-on , que  vous 
adores  le  Diable  qui  ne  peut  vous  faire 
du  bien  ? Llndien  Tinterrompit  furce- 
la  , en  lui  difant  qu'il  etoit  vrai  que 
1’Etre  fupreme  etoit  le  Difpenfateur  de 
tous  les  biens  , qu'ils  venoient  tous  de 
lui  , mais  qifil  les  diftribuoitä  tous  les 
hommes  fans  diftindion  de  ceux  qui 
Tadoroient  , ni  de  ceux  qui  ne  Tado- 
roient  pas,  parce  qu'il  ne  s’embarafloit 
ni  d’eux  , ni  de  leurs  fervices  , qu’ii 
n'cntroit  jamais  dans  le  detail  de  leurs 
adions,  foit  qu’elles  fuffent  bonnes  ou 
mauvaifes,  parce  que  cela  etoit  audef- 
fous  de  lui ; qu’il  les  abandonnoit  ä eux- 
memes,  leur  laifToit  une  liberteentiere 
de  fe  pourvoir  des  chofes  dont  ils  a- 
voient  befoin,commc  ilsjugeoient  ä pro-» 


en  Guinf/e  et  a Cayenne.  3 8 f 
pos  ; qu'il  etoit  donc  inutile  de  le  con- 
nohre  plus  parfaitement  , de  lc  crain- 
are , de  Tadorer , de  le  prier ; mais  qu’ii 
n’en  etoit  pas  de  meme  du  Diable , qu’ils 
nomment  en  leur  languc  Irocan  ou  Ma- 
pourou  , qui  etant  naturellemtnt  me- 
chant,  envieux,  ennemi  des  hommes  , 
toüjours  parmi  eux  , cherchant  ä leur 
faire  du  mal,  cherchant  ä les  detruire 
& ä les  empechcr  de  jouir  des  biens  que 
Dieu  leur  donnoit , ä caufer  la  perte  de 
leurs  moiflons&  les  empecher  de  reuf- 
fir  ä la  chafle  & ä la  peche  ; excitant 
des  guerres  entr’eux , leur  caufant  des 
maladies  & des  mortalitez  ; que  c’etoit 
lä  les  raifons  qui  les  obligeoient  deTa- 
paifer,dele  prier  de  les  laiffer  en  re- 
pos,  de  ne  pas  les  affliger.  Vous  voyez 
dit-il  au  Chevalier,  que  nous  ne  pou- 
vons  pas  faire  autrement  ; notre  con- 
fervation  nous  y engage. 

II  fut  facile  au  Chevalier  de  detruire 
ces  raifonnemens  fauvages  & barbares, 
il  ne  manqua  pas  de  le  faire  & reduilit 
bien-töt  fon  Banare  ä n’avoir  plus  de 
reponfe  ä lui  faire.  II  fe  tut  en  effet  , 
& foit  qu'il  fut  au  bout  de  fa  theologie, 
ou  qu’il  s’apenjut  qu’il  s’etoit  trop  ou- 
vert,  foit  que  la  honte  de  fevoircon- 
vaincu,fans  pouvoir  repliquer,&  que 
lejs  fuperftitions  dans  lefquelles  il  avoit 


VOYAGES 

ere  eleve  , rcmpechaffent  de  faire  fu- 
Tage  qu’il  devoit  de  fa  raifon  , Sc  de  fe 
rendrc  , il  rompit  Ja  converfarion  & fe 
retira  , fans  que  depuis  ce  moment  Je 
Chevalier  Tdit  puobliger  de  !a  renouer. 

Les  Negres  qui  font  Idolätres,  tien- 
nent  ä peu-pres  le  meme  langage  : ils 
conviennent  des  meines  principes  , & 
tirent  les  meines  conftqucnces  abfur- 
des  deraifonnables,  & quand  on  les 
poufle  ä bout  , & qu’on  les  inet  hors 
d'etat  de  repondre , ils  difenr  pour  con- 
clufion  : Vous  etes  heureux  , vous  au- 
tres  Blancs  , vous  connoiflez  Dieu  & 
vous  le  fervez*,  & nous  autres  nous  crai- 
gnons  le  Diable,  & nous  Tadorons  par 
force. 

L’etat  deplorable  oü  fon  reduits  <cc* 
pauvres  gens,  doit  exciter  encore  plus 
qu’il  ne  fait , le  zele  des  Miilionnaires 
d'aller  ferner  le  grain  de  la  parole  de 
Dien  dans  ces  vaftes  pays.Le  Fond  n’efl 
pas mauvais, il  faut  cn  allerarracherles 
epines  qui  le  couvrent,&  efperertout 
de  la  mifericorde  de  Dieu  , qui  veut 
que  tous  les  hommes  arrivent  ä lacon- 
noiffance  de  la  verite  , & qifils  foient 
lauves. 

Les  differentes  Religions  des  Negres, 
ou  plütöt  leurs  fuperititions  font  plus 
marquees*  Nous  l’avons  fait  voir  au 
cominencement 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  387 
commencemcnt  de  cette  relation  , aa 
lieu  qu'on  ne  voit  & qu’on  ne  connoit 
ricn  decelles  des  Indiens.  Tout  fe  fait 
par  coutumechez  ces  peuples  ignorans 
& indolens.  On  n’a  point  de  Religion 
etablie  ä detruire.  II  ne  s’agit  que  de 
leur  öter  la  peur  qu’ils  ont  du  Diable, 
& de  detruire  quelques  mauvaifes  cou- 
tumes  qui  leur  tiennent  lieu  de  Loix. 

Les  Europeens  qui  trafiquent  ordi- 
nairement  avec  eux,  ceux  meme  que 
Tamourdu  gain , ou  le  libertinage  a en- 
gage  de  demeurer  quelques  annees  avec 
ces  peuples  ,de  vivre  commc  eux  , &: 
d’imiter  leurs  coutumes,  conviennent 
qu’ils  n’ont  ni  Sacrifices,  ni  Temples, 
ni  Minifteres.  Le  culte  qu’ils  rendent 
au  Diable  eft  arbitraire  , il  n’eft  point 
regle  ; rien  n’eft  plus  libre  & moins 
Charge  de  ceremonies. 

Ou  fe  tromperoit,  fi  on  s’imaginoit 
que  leurs  Piayes  font  les  Miniftres  de 
leur  Religion.  Ce  font  des  Medecins, 
ou  p’.ütot  des  Charlatans  fourbes&  in- 
terdles  qui  fe  donnern  pour  des  gens 
habiles  dans  la  eure  des  maladies  , & 
qui  pour  fe  faire  valoir  davantage  me- 
lent  dans  l’application  de  leurs  re- 
medes  quelques  invocations  du  Dia- 
ble , qui  eiant  regarde  comme  fenne- 
mi  irreconciii  ible  des  hommes,  eft  toiV 
Tam  UL  L 1 


Ce  qii«  c'eft 
que  lee  fia- 
yzs. 


388  Vovagis 

jours  confidere  comme  la  premiere 
caufe  de  leurs  maladies.  On  ne  peut 
pas  nier  qu’ils  n'ayent  quelque  con- 
noiffance  des  fimples  qui  ont  en  ce  pais 
de  tres*  grandes  vertus.  S’ils  endemeu- 
roient  ä fapplication  de  ces  remedes , 
& qu'ils  connuffent  aflez  la  nature  des 
maux&  les  proprietez  des  herbes,  des 
ccorces  , des  graines,  des  feuilles,  des 
Tacines , des  gommes  & des  refines  qu’on 
peut  employer  pour  la  eure  desmaux, 
&:  qu’ils  en  fiffent  une  application  ju- 
fte  & raifonnee  , il  n’y  auroit  rien  que 
de  tolerable  dans  leur  maniere  de  trai- 
ter  ; mais  ce  font  des  ignorans  &r  des 
pillards  qui  n’ont  en  vüe  que  leurs  in- 
terets  fordide,  & qui  ne  manquent  ja- 
mais  de  mauvaifes  raifons,  d’excufes  , 
pour  pallier  les  fautes  qu’ils  ont  faites. 

Tous  les  Indiens  ne  font  pas  Piayes, 
comme  tous  les  Blancs  ne  font  pasMe- 
decins.  II  faut  bien  des  ceremonies  pour 
parvenir  ä ce  degre  de  diftindtion.  S’il 
n’en  coute  pas  tant  d’argent  que  dans 
nos  Facultes  de  Medecine  , pour  arri- 
ver  ä la  robe  & au  bonnet  de  Dofteur, 
il  en  coute  bien  plus  de  douleur  & de 
fouftrance.  Le  tems  de  Fepreuve  eftau 
moins  de  quatre  ans.  Ils  les  comptcnt 
par  le  retour  de  fetoillc  appelle  la  pouf- 
tiniere ; car  leurs  annees  n’ont  ni  naois 


j.n  Guine’e  et  a Cayenne.  389 
mi  femaines,leur  fcience  ne  vapasjuf- 
ques-lä. 

Cclui  qui  veut  fe  faire Piaye,fepre- 
fente  au  Doyen  ou  Chef  de  ces  Char- 
latans.  Celui-ci  ayantaffemble  fescon- 
freres , examine  le  poftulant  , s'il  eft 
fils  de  Piaye  , il  eft  re^u  fans  frais  &: 
fans  difficulte  au  nombre  des  Candi- 
dats.  Quand  il  n'a  pas  cet  avan«ige , ii 
faut  compofer  avec  les  Anciens  , on 
ne  fait  rien  pour  rien.  Ils  ont  paye 
des  droits  , il  faut  qu’on  lcur  en  paye 
fans  cela  on  a pas  les  ^qualites  requifes. 

Les  chofes  etant  accommodees  , on 
commence  ä faire  obferver  au  Candi- 
dat  un  jeune  auftere  pendant  quatre  re- 
volutions  cntieres  de  la  poufliniere  > 
c’eft  ä-dire  pendant  les  quatre  annees 
que  doivent  durer  les  etudes  & fa  li- 
cence.  Rien  ne  Ten  peut  difpenfer  , la 
xnoindre  infraction  gäte  tout  , il  faut 
recommencer  fans  mifericorde  , quand 
jneme  on  feroit  arrive  prefqu'ä  la  fin 
de  la  quatrieme  annec. 

Ce  jeune  confifte  ä ne  manger  d’au- 
cune  bete  ä poil,  ni  aucun  poiflbn  qui 
ayent  des  dents  ; tous  ces  poiffons  & 
toutes  les  betes  ä poil  ont  trop  defub- 
ftance  & font  trop  nouriflans  ; ils  em- 
pecheroient  les  operations  intellektuel- 
les qui  font  neceflairespour  apprendre 


Manier?  cii 
faireunPiag« 
Medecln  ou 
Gharlatan, 


3J)0  VOYAGES 

h piaylerie  ou  jonglerie  , comrnc  on 
dit  en  Canada^ou  ia  forfanterie  qui  eft 
des  trois  parties  de  ]a  Medecine  , la  feu- 
le  qui  leur  eft  neceffaire. 

Ilsne  vivent  pendant  ce  tems-lä  que 
de  eertains  petits  oifeaux  delicats  & de 
peu  de  fubftance,que  Von  tue  avec  les 
fleches  ordinaires  , mais  plus  commu- 
nement  avec  ]e  Tapire,  ceft  ainfi  qu'on 
appelleune  fieche,qui  au  lieu  de  poin- 
te,  n^a  qifun  bouton  commcunfleu- 
ret,qui  ecrafe  Teftomacde  ces  petites 
creatures  , fans  les  percer  ; encore  le 
nombre  de  ces  petits  oifeaux  eft  il  re- 
gle & lYeft  pas  grand  ; il  fuffit  qu'tl 
mangent  pour  vivrc,  & ils  ne  doivent 
pasvi'vre  pour  manger*  On  nomnieces 
oifeaux  Tonornnrßi  , non  bien  grand  3 
pour  fignifier  une  chofe  bien  petite. 

Lespoiffons  dont  ils  peuvcm  ufcr,  ne 
font  pas  plus  grands  ni  plus  fubftan- 
tiels.  On  les  appelle  AarconfTari  : ils 
font  tant  foit  peu  plus  longs  que  leur 
nom  : ce  font  des  poiiTons  d’eau  dou- 
cq  difficile  ä prendre  ä caufe  de  leur 
peu  de  volume.  On  leur.a  donne  , & 
je  n’en  f<gai  pas  la  raifcn,  le  nom  d’une 
gomme  ou  d’un  arbrequiporte  la  meme 
denominatiomCettegomme  fort  de  le- 
corce  defarbreä  peu  pres  comme  l’en- 
eens  , eile  til  gluantc  avant  d'etre  fe- 


fn  Guine’e  et  a Cayenne.  39t 
ehe  , peut-etre  que  ccs  petits  oifeaux 
s’y  prennenc  commcä  de  la  glu.  Quqi- 
qu’ii  cn  foit  cette  nouriture  legere  de 
prife  avcc  tant  de  mediocrite  rend  les 
Candidats  fi  foibles  , ii  extennues , fi  de- 
charnes  de  fi  maigres  au  bout  de  leurs 
quatre  pouflinieres  qu’ils  paroiflent  des 
(quclctes  animes  piütöt  que  des  hom- 
nies. 

Ce  n’cfl  pas  tout,les  Candidats  Tont 
oblige  de  faire  unvinächaque  Lime, 
c’eft  ä dirc  une  boiflbn  , di  ons  mieux, 
une  medecine  qui  les  purge  haut  de  bas 
d’une  maniere  tres-rude.  II  e il  vrai  que 
lesancicnscn  prennent  comme  les  afpi- 
rans,  mais  comme  ils  font  mieux  nou- 
ris  , ils  fuppofent  plus  aifement  Lope- 
ration  & la  violence  du  remede. 

Ils  fefervent  pour  fa  compofition  de 
feuilles  vertes  de  tabac.  Ils  cn  pillent 
une  certaine  quantite  dont  ils  expri- 
xnent  le  fuc  qu’ils  mettent  dans  de  Teau 
qu^ils  laiflent  fermenter  pendant  deux 
ou  trois  jours,  Le  meillenr  via  d’ILu- 
rope  ne  boul  de  ne  Fermente  pas  com- 
mc  cette  liqueur.  Les  Piayles  anciens 
& leurs  afpirans  s’afletnblent  , quand 
eile  eil  cn  etat  detre  bue  & la  boivcnt 
ä plcins coüis, dont  les  plus  petitstien- 
nent  au  meins  une  bonne  pintc.  Iis  n cn 
faut  pas  bcaucoup  pour  ies  enn}  vrev 


39*  V OT  AG  E J 

£c  pourla  faire  rejetter  ; ils  recommen- 
Cent  des  qu'ils  ont  rendu  ce  qu'ils  ont 
prisde  trop  avec  des  foulemens  d'cfto- 
mac  bien  plus  infuportables  aux  afpi- 
rans  qifaux  anciensr  Le  nombre  des 
canaris,  de  liqueur  qu’il  faut  boire,  eft 
fixe  par  fanden.  II  faut  !es  boire  , les 
Candidats  duffent-ils  refter  für  Ja  pla- 
ce. Cette  liqueur  efttres-amere  , & if 
faut  la  boire  tout  de  fuite  &fans  man- 

ger- 

On  conviendra  que  douze  pareiües 
medecines  par  an  , valent  bien  douze 
thefes  des  plus  epineufes  & douze  exa- 
mens  que  Ton  puide  fubir  meme  chcz 
nos  Apoticaires. 

Pendant  les  trois  premieres  annees  , 
ils  fuivent  leur  Profefleur  de  Botani- 
que  & ils  apprenent  ä connoitre  les 
plantes  & les  autres  fimples.  Ils  leur 
enfeigne  auflila  maniere  de  s’enfervir; 
mais  c’eft  pendant  la  quatrieme  que 
les  anciens  ayant  examine  le  CandiJat 
& Tayant  trouve  bien  inftruit  dansces 
premiers  elemens : on  employe  dis  je  la 
quatrieme  anneeä  lui  montrerle  fin  du 
metier,  je  veux  dire  la  charlatanterie, 
la  forfanterie  & la  fourberie  qui  eft 
Tarne  de  Tart  ; c\ft  dans  ces  le§ons 
qu'il  doit  redoublcr  fon  attention  : car 
se  qu’il  a appris  auparavant 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  39$ 
cu  tres-peu  de  chofe  en  comparaifon 
des  fecrets  qu’on  lui  dcveloppe  , qui 
doivent  le  rendre  recommandable , Ten- 
xichir  & le  faire  rechercher. 
Quelqüetems  avant  la  revolution  de  la 
derniere  pouffiniere,  les  anciens  s'aflem- 
blent , le  Candidat  fe  prefente  tout  nud 
& fans  etre  rocoue  & celui  qui  fa  in- 
ftruit  , ou  un  des  plus  anciens  lui  fre- 
langue  tout  le  corps,  depuis  le  col  juf- 
qu’aux  pieds  avec  une  pointe  de  rafoir 
ou  un  autre  fer  aigu  & tranchant.  Cet- 
te  Operation  douleureufe  & cruelle  s’ap- 
pelle  Epene  dans  la  langue.  Le  nom  de 
frelanguer  eft  en  ufage  chez  les  Euro- 
peens  qui  demcurent  dans  l’Amerique  , 
ils  ont  invente  pour  fignifier  fcarifier  le- 
gerement  la  peau.  O11  fait  ces  fcarifi- 
cations  de  manicre  qu’elles  coupent 
tonte  repiderme  en  maniere  de  lozan- 
ges  qui  lui  tirent  une  bonne  partie  du 
yefte  de  fon  fang.  Cela  eft  dans  Y ordre 
«juoique  renverfe  de  notre  medecine, 
*jui  commence  par  la  feignee  & qui  fi- 
nit par  la  medecine:  au  lieu  que  celle 
de  laGuianne  commcnce  par  de  fortes 
purgations  & fouvent  reiterees  , & fe 
termine  par  une  faignee  des  plus  co* 
jieu  fes. 

II  faut  que  le  Candidat  fe  foit  bi cti 
®uni  de  patience.  Tout  lWroit  perdu. 


$94  V o r a g e s 
s’ii  faifoit  paroitre  la  moindre  fer.fihi- 
lite,  s'il  remuoit  tantfoit  peu  , s’il  laif- 
foit  echaperle  moindre  foupir  pendanc 
le  long  efpece  de  tems  qu’il  eft  entre 
les  mains  dccemaitre  d’echiqueteur. 
Lorfque  foperation  cft  finie  , & qu’il 
eft  toin  couvert  de  fang  & de  plaies  , 
on  le  conduit  au  bord  d’une  riviere  pour 
le  laver.  L’un  d’eux  lui  repind  defeau 
für  la  tete  avec  un  coiii  pendant  qu’un 
autre  le  frote  vivement  avec  une  poi- 
gneede  feuilles  appell Qe^cbalombo.  Cet- 
te  frixion  violente  r’cuvre  de  nouveau 
toutes  les  plaies  & en  fait  fortirle  fang 
en  abondance  , apres  quoi  on  l’oint 
d’huile  de  ctrapat , pour  empecher  les 
fcarifications  de  dcgenerer  en  ulceres, 
on  1c  rocoue  & tous  les  Piayesquiont 
affifte  ä fes  examens  & ä Ion  inftru- 
öion  luidonncnt  chacun  foixante  coups 
de  fouet  de  toutes  leurs  forces,  C’eft 
comme  on  voit  un  rcftaurant.  Ils  fe 
fervent  pour  cela  d’un  fouct  com- 
pofe  de  cceurs  de  palmier  trefies  Tun 
dans  l’autre  , qui  font  nes-  fouples  ßc 
tres-forts.  Apres  cette  execution  , cn 
laiffe  le  Canuidxit  en  repos  pendant  quel- 
ques jours  , afin  de  donner  ä fes  plaies 
le  tems  de  fe  re  fermer  & de  fe  guerir* 
11  ne  luien  reite  que  les  cicatrices  qui 
Je  font  paroiftre  comme  vetu  d’un  ha- 

bit 


enOuine’e  et  a Cayenne.  395 
bit  de  fatin  decoupe  en  lozanges. 

Des  que  la  derniere  des  quatre  pouf- 
froieres  fe  fait  voir,on  le  conduitdans 
le  bois,  on  cherche  un  nid  de  certaines 
großes  mouches  aflez  approchantes  de 
nos  guefpes,mais  plus  großes,  plus  ve- 
nimeufes  & li  mechantes,  que  les  Fran- 
cois leur  ont  donne  le  nom  de  mouches 
ians  raifon  , parce  qu’elles  font  , fans 
contredit , les  plus  mauvaifes  du  pays. 
On  lui  couvre  les  yeux  avec  foncami- 
fa  pour  lui  confervcr  la  vüe  qu'il  per- 
droit  infailllblement  fi  quelqu'une  de 
ces  mouches  lui  piquoit  les  yeux  : on 
rexhorte  ä demeurer  ferme  & ä fouf- 
frir  cette  derniere  epreuvequiva  met- 
tre  le  fceau  a fon  bonheur,  & on  jette 
un  baton  für  le  nid.  Les  mouches  irri- 
ges en  fortent  auflitöt  & trouvent  ce 
malheureux  ä leur  portee,  dies  fe  jct- 
tent  für  lui  avec  fureur  , le  piquent  de 
tGUS  cötez  & lui  laiiTent  l’aiguilton  plein 
de  venin  qu’elles  ont  ä la  partie  pofte- 
rieure  de  leur  corps, qui  dans  un  mo- 
ment  lui  fait  enfier  toute  la  chair  de 
plus  de  deux  pnuces  avec  des  douleurs 
qu'il  eit  plus  aile  de  s'imaginer  qued’e- 
crire.  Voilä  fes  provifions  , fa  robe  , 
fon  bonnet.Les  anciens  Piayes  lui  don- 
nent  alors  la  main  d’aflociation  , le  re- 
connoiflant  Piaye , le  felicitent , lecom- 

Tonern  Mm 


3<>6  VOYAGES 

piimentant  & le  conduifant  au  feftin 
qu'il  leur  a prepare  pour  les  remcr- 
ci er  de  l’honneur  qu'ils  lui  ont  fait  de 
le  recevoir  & eie  Tagreger  dans  leur 
corps. 

Si  nosCandidjts  en  medecine  etoient 
obliges  de  paffer  par  de  femblables  e- 
preuves  , il  y a longtems  que  la  race 
des  medecins  feroit  finie  : en  ferions- 
nous  plus  ä plaindre?Mourroit  il  plus  de 
monde  ? feroit  on  plusexpofe  aux  ma- 
ladies?Je  ne  veux  rien  decider  lä  def- 
fus,  parce  que  je  n'aime  pas  ä faire  de 
fa  peine  ä perfonne. 

C'tft  apres  cela  au  nouveau  Piaycä 
chercher  de  la  pratique  pour  regagner 
ce  qifil  adepenfe  pendant  fes  etudes& 
fa  licence  ; car  comme  j’ai  remarque  ci- 
devant,  on  ne  le  purge,  on  ne  le  fouette  ,• 
on  ne  le  fearifie  pas  pour  rien.  On  lui  fait 
payer  meme  les  piqueures  des  mou- 
ches  auffi  cherement  qu'un  Apoticaire 
fait  payer  fes  drogues.  Ce  cju'ily  ade 
com  mode  chez  ces  gens  , c’eft  que 
jfaya.nt  pas  l’ufage  de  fecriture,  ils  ne 
prefentent  point  de  parties  ennuieufes. 
Les  Piayes  anciens  reglent  leurs  hono- 
raires  felon  les  faculres  du  Candidat  , 
jnais  toüjours  d'une  maniere  que  quel- 
que  bien  accommode  qu'il  ait  pu  etre, 
ä pejne  lui  refte-ii  un  camifa  > quand  U 


sn  Guinp/e  et  a Cayenne.  397 
fort  de  leurs  mains.Mais  ne  il  lui  laut  que 
des  malades  pour  fe  remplumer  bien 
vite  : car  de  toutes  les  le^onsqu'or.  lui 
a donne,  c’eft  celle  qu'ila  lemieuxre- 
tenue. 

Les  Indiens  vivroient  longtems  & ils 
jouiroient  d’une  fante  parfaite,  fi  leurs 
debauches  outrees  ne  raffoibiflbient  pag 
lä-deftus  ils  ne  font  point  du  tout  rai- 
fonnables  , & quoiqu'une  expericnce 
journaliere  leur  apprenne  que  ce  font 
leurs  exces  de  boire  qui  les  tuent&qui 
leur  caufent  la  piüpart  des  nialadies, 
dont  ils  font  attaques,on  ne  voit point 
qu’ils  fc  corrigent. 

Je  ne  pretcnd  pas  dire  qu’ils  ne  fe- 
roient  pas  fujetsaux  maux&ä  lamort, 
s’ils  etoient  tout  ä fait  fobres  ; ils  ont 
contrabte  ,comme  tousles  autres  hom- 
mes  le  peche  originel  & (es  fuites  fu- 
neftes  qui  font  entr’autres  la  mort  & 
les  nialadies  ; mais  il  eft  certain  que 
leur  temperammcnt  eft  tres-bon  & que 
leur  vie  ordinaire  fimple  & frugale  les 
dclivre  de  quantite  de  maux  que  V in? 
temperance  attire  aux  auties  nations. 

Ils  ont  tous  des  connoiflances  affez 
ctendues  des  fimples,  & ceux  qui  font 
raifonnables  lont  leurs  propres  mede- 
cins  ; mais  le  nombre  de  ces  gens  rai- 
fonnablcs  eft  aufti  petit  que  dans  les 


5 <>  3 V o y a g e s 

autres  parties  du  monde  , & comnre 
la  mode  & la  coutume  y ontintroduit 
Tufage  & la  neceflite  de  le  fervir  des 
medecins,  les  memes  raifons  ontintro- 
duit  chez  les  Indiens  Tufage  des  Piayes, 
de  maniere  que  des  qu’un  Indien  eft 
malade,  il  appelle  auflitöt  un  Piaye.Ce~ 
lui  ci  ne  manque  pas  d’y  accourir  ; il 
s’informe  moins  de  la  maladie  du  pa- 
tient  quife  livre  entre  fes  mainsavares 
Piayes^pour  ^ue  ^es  facultez : il  täche  de  decou- 
guerirksnu.  vrir  adroitement , s’il  a des  Colliers  de 
Udics,  pierre  verte, des  Haches , des  ferpettes, 
des  couteaux , un  fufil , des  hamacs , de 
latoile,de  Teau  de  vic  & autres  chor 
fes  de  cette  nature,  en  quoi  confiftenc 
les  richeffes  des  Indiens.  Plus  il  eft  ri- 
che  , plus  le  Piaye  trouve  la  maladie 
dangereufe  , & plus  il  voit  de  furete  ä 
bien  faire  fes  affaires.  Il  Pexamine  en- 
fuite  , lui  täte  toutes  les  parties  du 
corps  , les  prefle  , foufle  deflus  &c  en- 
fin  il  dreffe  un  petit  reduit  autour  du 
hamac  ou  le  malade  eftetendu.  Ce  re- 
duit doit  etreen  triangle  ifocelle,  dont 
fangle  aigu  doit  etre  ä la  tete  du  ma- 
lade: on  Pappelle  Tocaye  , il  le  couvre 
de  feuilles,  & il  y entre  avec  tous  les 
inftrurnens  de  fon  metier  ren fermes 
dans  un  fac  comme  une  efpece  de  gib- 
giere  , & une  groffe  calebaffe  ä la  maiu 


IKJöinTe  et  a Cayenne.  309 
dans  laquelle  il  y a certaines  petites 
graines  leches  & dures  aflfez  fembla- 
blcs  a notre  poivre.  C’eft  la  le  tarn- 
bour  dont  il  fe  fert  pour  appeller  le 
Diable  qu’on  fuppofe  toüjours  la  cau- 
fe  des  maladies , quoiqifil  ait  aflfez  d’au- 
tres  affaires  , fans  s’embaraffer  de  ceL 
les  des  Indiens  , mais  n’importe  , c’eft 
lui , ou  ce  doit  etre  lui , le  Piaye  y trou- 
ve  fon  compte. 

Il  remue  donc  fa  calebafle,  il  fait  1c 
plus  de  bruit  qu’il  peut , il  chante,  il 
appell elrocan  6c  Mapourou  , quoiqu’il 
fache  fort  bien  qu’il  ne  lui  repondra 
pas,&  pendant  deux  ou  trois  heures; 
il  fait  un  tintamare  capable  d’etourdir 
& de  rendre  malade  un  homme  qui  ne 
le  feroit  pas. 

A la  fin  il  contrcfait  ft  voix  en  met- 
tant  quelques  graines  dans  fa  bouche  , 
ou  en  parlant  dansune  petite  calebaffe 
& on  entend  une  voix  qui  dit  que  le 
Diable  eft  extremement  irrite  contre  le 
malade,  qu’il  veut  le  faire  perir  apres 
l’avoir  tourmente  longtems.  Les  afli- 
ftans  que  cet  arret  a epouvente  aufli- 
bien  que  le  malade  , pouflfentdes  hur* 
lemens  affreux  & conjurent  le  Piaye 
d’apaifer  le  Diable  , en  düt  il  couter 
tout  Le  bien  de  la  famille ; il  fe  rend  k 
ces  raifons , il  conjure  le  Diable  de  fe 

M m iij 


4 60  Vö  Y A 6 n 

laiffer  flechir  , lui  offrant  tout  ce  qui 
efl:  dans  la  ca fe  pourvu  quYl  s’apaife* 
LYffiire  fe  met  en  termes  d’accomo- 
ment : la  voix  repond  qu'il  lui  faut  tel- 
les  & telles  chofes ; le  Piaye  lcsdeclare 
Sc  auflitöton  les  lui  paffe  fous  le  Tocaye • 
11  faut  enfuite  f^avoir  oü  cft  lc  mal  6c 
en  quoi  il  confifte.  Nou veiles  invoca- 
tions  y nouvelles  propolüions  , apres 
bien  des  fingeries , la  voix  repond  quYl- 
le  ne  le  dira  point  qu'on  neluiait  don- 
ne  teile  chofe,  de  forte  qu'il  depouille 
piece  ä piece  ce  malheureux  patient  de 
tout  cequ'ila,  apres  quoi  il  (ucce  Ten- 
droit  oü  le  malade  fent  le  plus  de  mal, 
& mettant  dans  fa  bouche  quelque  pe- 
tits  os , ouautre  femblable  bagatelle , il 
le  jette  hors  du  Tocaye  , diiant  voil& 
la  caufe  du  mal  , allumes  vite  du  feu, 
& qifon  le  brüle,depeur  qu’ilneren- 
tre  6c  foyes  für  que  la  caufe  de  la  ma* 
ladie  etant  dehors  , le  malade  fera  bien- 
töt für  pied.  Cela  arrive  quelquefois.- 
car  fouvent  ilne  faut  que  gueriiTima- 
gination  , pour  guerir  le  mal.  Mais  il 
arrive  encore  plus  louvent  que  le  ma- 
lade meurt. 

Cependant  le  Piaye  s’en  va  chez  lui 
Charge  des  depouilles  de  fon  patient  , 
apres  lui  avoir  laiffe  quelques  fucs  de 
Ümples  qui  font  quelquefois  un  bon 


enGuine’e  et  a Cayenne.  401 
CiFet  , felon  quc  lc  hazard  fordonne. 

Le  naturel  doux  des  Indiens  icur 
faitfuporter  leurs  mauxavec  beaucoup 
de  patience  : il  eft  rare  qu'ils  fe  plai- 
gnent  , qu’ils  crient  : on  les  nourritä 
Pordinaire,  ils  boivenr  quand  ils  peu- 
vcnt  ä Deu  pres  comme  s’ils  etoient  en 
fanre.  Si  apres  tout  ce  miftere  le  mala- 
de vient  ä mourir  , & qu'on  en  fade 
des  reproches  an  Piaye  qui  Ta  traite  , 
il  a fon  excufe  toute  prete.  Vous  n’a- 
vez  pas  faic  vos  prefens  au  Diable  de 
bon  cceur  , ce  n'a  etc  qu’ä  regret : vous 
lavez  mis  en  colere  de  nouveau  , & 
d'ailleurs  j’ai  connu  dcpuis  qu'il  y a 
ün  Piaye  qui  eit  fon  ennemi  mortelSa 
qui  a fait  de  plus  grands  prefens  que 
les  vötres  au  Diable  pour  le  faire  mou- 
rir ; ce  que  vous  avez  ä faire  pour  le 
prefent  eft  de  vous  conferver  & de 
vous  rendre  fages  ä fes  depens. 

Les  Indiens  aiment  beaucoup  ä voya- 
ger  , ils  fe  vifitent  , ils  afliftent  aux 
danfes  qu’ils  fe  portent  les  uns  aux  au- 
tres,  ils  vont  en  traite,  c’eft  ä dite,  en 
commerce  de  marchandifes. 

LaGuianne  eft  fi  coupeede  rivieres  iquipag* 
& de  criques , que  la  plüpart  de  leurs 
voyages  fe  font  en  canot.  Ils  ne  man-  v«yag;j. 
quent  jamais  de  porter  leurs  hamacs 
ayec  eux : c’eft  la  piece  la  plus  effentielle 


'4 Ol  V O Y A 6 E $ 

de  leur  equipage  ; ils  n’oublient  pif 
aufli  leurs  arcs&  leurs  fleches  de  guer- 
re  , de  chafle  & de  peche  ; car  ils  s en 
remettent  ä la  Providence  pour  leurs 
vivres.  Quand  ils  ont  des  fuflls,  ils  les 
portent  avec  eux,  ils  s'en  fervcnt  avec 
beaucoup  d’adrefle.  On  ne  fjauroit 
croire  combien  un  fufil  les  fait  refpe- 
Äer  chez  les  nations  qui  n’en  connoifl- 
fcnt  pas  Tufage  & qui  les  voyent  tuer 
des  animaux  dans  une  diftance  oü  les 
fl  ches  ne  peuvent  approcher,&  per- 
ccr  des  boucliers  impenetrablerä  tou- 
tesJes  armes  du  pays.  Selon  lesendroits 
cü  ils  fe  trouvent  & les  befoins  qu’ils 
ent, ils  s’arretent  pour  chaffer  ou  pour 
pecher. 

S’ils  portent  avec  eux  des  provifions 
de  viande  ou  de  poiffon  , ils  le  font 
boucanner  auparavant  de  s’embarquer 
& les  mangent  avec  une  pimentade  , 
c’eft-ä-dirc  , une  fauce  compofee  d’eau 
& de  piment  ecrafe. 

Qjant  ä leur  pain  , ce  n’eft  jamais 
que  ue  la  caflfanne  : ils  portent  encore 
avec  eux  du  ouicou  dans  un  panier  ap- 
pelle  couicoucou  : ce  font  lä  toutes 
leurs  provilions. 

Des  que  le  Soleil  fe  couche , ils  met- 
tent  pied  ä terre  & font  des  carbets 
legers  qu  il  ap^cllenc  Aioupas  dans  IcC- 


en  Güine’eet  a Cayenne.  40  5 
quels  ils  tendent  leurs  hamacs  & fe  re- 
pofent  jufqu’au  lendcmain  au  lever  du 
Soleil  , qu'ils  pourfuivent  leur  route. 

Lorfqu'ils  voyagent  par  terre  , le 
Chef  ou  le  Capitaine  de  la  troupe  mar-  ^ 

che  ä la  tete,  & fait  avec  fl>n  coüteau 
de  petites  entailles  für  les  arbres  & für 
les  plantes  aupres  defquelles  ii  paffe, 
toute  fa  troupe  le  fuit  ä la  file.  Ces 
marques  dont  peu  d’autres  gens  qifeux 
peuvent  s’appercevoir  , leur  fervent  ä 
revenir  par  le  meme  chemin  & lesem- 
pechent  de  s'en  ecarter  & de  s’egarer. 
lis  marchent  fort  vite  quand  ils  font 
charges.  S’iis  jugent  ä propos  de  chaffer, 
la  troupe  s’arreteen  attendant  leschaf- 
feurs.  S'ils  trouvent  une  riviere  ou  un 
£tang  qui  ne  foit  pas  gueable,  ils  cou- 
pent  des  bois  mols  & legtrs  & fontun 
radeau  qu'ils  appellent  , qui  fou- 
vent  ne  porte  que  deux  ou  trois  per- 
fonnes:  le  plus  adroit  eft  le  pilote  , & 
paffe  a pluneurs  reprifes  route  la  trou- 
pe, apies  quoi  ils  tirent  le  Tapa  a ter- 
re , le  cachent  dans  des  brouflailles  pour 
s'en  fervir  au  retour* 

II  n’y  a point  de  gens  au  monde  plus 
habiles  qu’eux  , pour  fuivre  les  traces 
des  gens  qui  om  paffe  dans  des  lieux, 
oü  d'autres  qu'eux  ne  n marqueroient 
aucune  impreflion.  Tous  les  Indiens 


Maniere  de 
«pmpter. 


404  VoYACF.  S 

ont  la  meme  fagacite  ; on  dit  m?me 
qu’elle  eft  li  grande , qu'ils  diftinguent 
les  traces  d’un  Blanc  de  celle  d’un  Noir 
d’avec  celles  d'un  Indien.  II  eft  vrai 
qu’ayant  l’odorat  cxtrem~ment  delicat, 
il  leur  eft  facile  de  diftinguer  fodeur 
du  rocou  dont  les  Indiens  font  peints, 
d’avec  celle  qui  fort  du  corps  des  Ne- 
gres.  J’ai  appris  des  Negres,etant  aux 
Ifles  ä decouvrir  les  viperes  pour  fo- 
dorat  , il  nc  faut  qu’un  peu  d’atten- 
tion  & de  pratique. 

Leurs  femmes  & leurs  enfms  lesac- 
compagnent  toujours  dans  leurs  voya- 
ges,ä  moins  qu’ils  n'ayent  d’autres me- 
nages  dans  les  lieux  oü  ils  vont.ou  für 
leur  route  , comme  cela  arrive  aflez 
fouvent. 

i Comme  ils  n’ont  pas  l’ufage  de  l’a- 
rithmetique , les  doigts  dei  leurs  mains 
& de  leurs  pieds  font  tous  leurs  com- 
ptes.  Q^and  ils  font  au  bout  de  ces 
vingt  membres  & qu'ils  veulent  ex- 
primerun  grandnombre,  ils  prennent 
une  poignee  de  leurs  cheveux  & la 
montrent , en  difant  comme  le  mede- 
cin  de  Cirano  atuant . Ces  fortes  de 
quantites  qu'ils  ne  peuvent  exprimer, 
s'appellent  en  leur  langue  Tapoine  , il 
ne  faut  pas  leur  en  demander  davan- 
tage. 


EN  GumEE  ET  A CAYENNE.  40  5 

Ils  ont  pourtant  quelque  chofe  de 
plus  precis  , quand  ils  fe  donnern  des 
rerdcz  vous,  ils  exprimcnt  le  nombre 
des  jours  par  des  nceuds  qu’ils  font  für 
une  petite  cordelette , & tous  les  ]ours 
ils  en  de  ontun,  & quand  ils  font  au 
dernier  , ils  voyent  que  le  terme  de 
leur  promelTe  eft  arrive  : 011  l’appellc 
gwotta. 

Ces  peuples  tous  fauvages  qu'ils  pa- 
roiflent  ne  laiflent  pasde  recevoiravec  Prangers 
politefle  ceux  qui  les  viennent  voir  de  bUaC5» 
quelque  couleur  qu’ils  foient.  11  fein- 
b!e  memc  qu'ils  fcachent  ce  qu’ilsdoi- 
vent  aux  Europeens  plus  qifaux  au- 
tres.  Quand  ils  ne  les  connoiflent  pas 
parfaitement , & qu’on  n’a  pas  avec  foi 
un  interprete  , ils  ont  un  moyen  für 
de  difeerner  leurs  amis  d'avec  ceux  qui 
ne  le  font  pas. 

Des  que  l’etranger  eft  entre  dans  Ic 
carbet  , on  lui  prefente  un  hamac,  ou 
un  de  ces  petits  efcabcaux  appelle  tnou~ 
let  j & auflitöt  le  Chef  ou  le  plus  appa- 
rent  du  carbet  lui  apporte  de  la  boif- 
fon  dans  un  coui  qui  tient  deux  bonne$ 
pintes.  II  boit  le  premier  & puis  il  pre- 
lente  le  coui . Si  fetranger  prend  le  coui 
& boit,  il  eft  ami:on  le  regardecom- 
me  tel ; mais  s’il  ne  veut  pas  boire  , on 
le  regarde  de  mauvais  oeil.  Cela  n'arri- 


4 06  V O V A G E s 

pas , les  Europeens  font  trop  fages  & 

trop  polis : ils  boivent  ce  qu'ils  jugent 

ä propos  & font  affuresd’etretraitesen 

amis. 

On  prepare  cependant  le  grand  car- 
bet appelle  Taponiou  , on  y conduit  Te- 
tranger  ou  les  etrangers  : on  leur  pre- 
fente  des  hamacs  & des  moulets , & quand 
ils  font  aflis  , le  Chef  des  Indiens  car- 
bette avec  eux. 

Carbet  fignifie  une  maifon  0 & carbet - 
ter  fignifie  faire  une  converfation.  C'eft 
le  Chef  Indien  qui  la  commence.  II 
vousdebite  d’abord  avec  une  eloquen- 
ce  naturelle  & tres  prolixe  toutes  les 
belles  qualites , fes  adions  guerrieres  & 
celles  de  fes  ancetres  , pourvü  qifon 
foit  bien  pourvü  de  patience  , ilefl  fa- 
cile  de  faire  un  hiftoire  bien  nmple  & 
bien  complete  de  toute  une  familh.il 
paffe  tout  de  fuite  auxobligationsqu'il 
vous  a,ou  aux  autres  Francois  & lts  re- 
leve  dans  les  termes  les  plus  magnifi- 
ques.  Il  n’oublie  pasauffi  ceque  lui  ou 
fa  famille  ont  re$u  de  mal  & avec  une 
fincerite  & unenaivete  qui  ne  plan  pas 
toüjours  aux  ecoutans,  il  vous  dit  tout 
ce  qu'il  a für  le  cceur  , il  n'epargne  per- 
fonne.  C’eft  apres  cela  ä Tetranger  ä 
repondre  , il  le  peut  faire  en  toute  li- 
bcne  lans  craindre  d’etre  interrompu ; 


enGuine’e  et  a Cayenne,  407 
ils  ecoutent  attentivement  tout  ce  qu'on 
veut  leur  dire , fans  repondre  autrement 
fignifie  oui  dans  leur 
qui  veut  dire  non . 
laifant  que  les  hiftoi- 
res  qu’il  racontent  , il  faut  y etre  fait 
pour  ne  pas  eclater  de  rire  , pendant 
qu’ils  vous  debitent  les  chofes  les  plus 
abfurdes  avec  un  flegme  qui  n’efl  pro- 
pre qu’aux  Indiens. 

Pendant  la  converfation  toutes  les 
femmes  font  cn  mouvement  pour  pre- 
parer  le  repas  : elles  s’empreffent  ä vous 
faire  bonne  chere.  Comme  on  fupofe 
que  des  voyageurs  ne  manquent  pas 
d’appetit  , eiles  apportent  au  plus  vite 
ce  qu'elles  ont  prepare , viande , poiflon, 
caflave , fruit , boiffons , rien  n’elt  epar- 
gne.  Elles  vous  fervent  avec  une  at- 
tention & une  modcftie  qu'on  ne  fj&u- 
roit  aflez  louer. 

Si  fetranger  veut  faire  queique  fe- 
jour  chez  eux , elles  ont  un  foin  de  lui 
tendre  un  hamac  dans  le  carbet  & d’y 
faire  du  feu  ; mais  c’eft  une  calomnie 
des  plusnoires,  ce  que  quelques  voya- 
geurs ont  rapporte,  qu’apres  que  fe- 
tranger  eft  deshabille  & couche , elles 
fe  gliffent  dans  fon  hamac.  Quoique  les 
filles  font  entierement  maitrcfles  d'eN 
les-memes  5 & qu  elles  rfayent  point  dq 


que  par  Tere  qui 
langue  , ou  par  i 
Rien  n’eft  plus  1 


Diverfitc 
t islangne-s. 


408  V O Y A G E S 

Religion  qui  les  gene  für  cela  : dies  ont 
naturellement  de  la  pudeur,  & fi  quel- 
ques unes  fe  Tont  oubliees  jufques-lä  , 
ce  n'a  jamais  ete  eiles  qui  ont  rait  les 
premieres  avances.  Les  Europeens  eil 
ont  pü  feduire,on  ne  le  peut  pas  nier$ 
mais  il  eft  Jinoui  que  les  Indiennes  les 
ayent  recherche  les  premie  es. 

On  demeure  chez  eux  tant  qu’on 
veut  : l’hofpitalite  eft  une  loi  inviola- 
ble  chez  ces  peup!es,&  quand  on  leur 
fait  quelques  prefens  en  fe  retirant>on 
peut  etre  affure  qu’il  fera  grave  für  les 
tables  de  leur  memoire  aveedes  cara- 
ßeres  ineffa^ables. 

Les  langues  des  Indiens  font  aufli  dif- 
ferentes que  leurs  nations.  Souventdes 
peuples  qui  font  aflez  voilins  ne  s’en- 
tendent  pas.  Ce  feroit  une  incommo- 
dite  prodigieufe  pour  eux-memes& 
pour  les  etrangers  , s’il  n'y  avoit  pas 
deux  ou  trois  langues  que  Ton  peut 
appeller  generales  , qu’ils  entendent 
prefque  tous  , ou  du  moins  tous  les 
chefs. 

Lapremierc  eft  celle  des  Galibis.  Elle 
eft  en  ufage  depuis  Cayenne  jufqu’a 
TOrenoque. 

La  feconde  eft  celle  des  Otiajes : ou 
la  parle  & on  fentend  depuis  Cayenne 
jufqul  Ouyapok  & par  de-iä  jufqu  i 
Matakarc, 


in  Guine’e  et  a Cayenne.  409 

La  troilieme  cft  celle  des 
©n  la  parle  dans  toute  la  riviere  des 
Amazones. 

Les  Miflionnaires  Portugals  la  f$ a- 
vent  & obligent  tous  leslndiensde  leurs 
diftrics  de  ia  parier.  C’eft  une  commo- 
dite  pour  eux  & pour  leurs  peuples  ; 
autrement  ils  feroient  oblig^s  efem- 
ployer  toute  leur  vie  ä apprendre  les 
langues  desdifferens  peuples  qu’ilsdoi- 
vent  inftruire. 

Les  Indiens  , quoique  d’un  naturel 
doux  & paißblc  , ne  laiffent  pas  de  fe 
fouvenir  des  injures  qu'ils  ont  re$u  & 
des  torts  qu’on  leur  afait.  Ils  fontvifs 
für  l’article  de  la  vengance  & la  pouffent 
jufquesoü  eile  peut  aller  & par  de-lsb 
11s  fe  fouviennent  d'une  vieille  in  jure  s 
s'ils  fe  trouventen  etat  de  fe  venger  , 
ils  courent  aux  armes.  Les  Gouverneurs 
Francois  les  cmpechent  , aucant  qu*ils 
peuvent  d’avoir  des  dcmeles  avec  les 
nations  qui  nous  font  amies  , & il  cft 
rare  qu'ils  ofent  contrevenir  aux  ordres 
qu’on  leur  donnc  lä-deffus ; maison  les 
laiflfe  en  pleine  liberte  d’attaquer  celles 
qui  nous  font  indifferenteste  les  bat- 
tre,ou  de  fe  faire  battre.  La  politique 
veut  qffon  leur  permette  de  s’affoi- 
blir  cux-memes,  atin  qu’ils  nous  don- 
nern moins  d'ombrage  & quils  foien; 


4io  V o y a g e s 

moins  en  etat  de  nous  nuire. 

Lors  donc  que  lc  Chef  cTune  nation 
croit  avoir  de  juftes  motifs  de  faire 
^ . la  euerreä  une  autre  nation  , il  allem- 

2%dicm.  ble  tous  les  Capitaines  de  la  nation  ,il 
leur  fait  un  grand  feftin  qu’ils  appel- 
lent  un  vin  , & quand  la  boifldn  a bien 
monte  ä la  tete  de  toute  raffemblee,  il 
leur  declare  les  fujets  de  plaintc  qu’il 
a contre  la  nation  qu’il  a deffein  d’atta- 
quer ; lui  & tous  les  convies  fe  barbouil- 
lent  le  corps  de  rocou  & de  genipaqui 
les  noircit  , ils  fe  parent  de  plumes 
rouges  de  Flamans,dont  ils  fe  fontdes 
couronnes  & des  ccintures , & dans  cet 
equipage  guerrier  , ils  fe  rendent  au 
Taponiou , oü  ils  font  fun  apres  l’autre 
leurs  dances  de  guerre, 

C'eft-lä  qifils  chantent  la  gloire  de 
leurs  ancetres  & la  leur , qu'ils  vantent 
leurs  belles  a<ftions,qu'iisexagerentLe$ 
tortsque  leurs  ennemis  leur  ont  fait  , 
& qu'ils  sexcitent  ä la  vengance.  Les 
etrangers  qui  fe  trouvent  ä ces  fpe&a- 
cles  fans  les  avoir  connu  auparavant , y 
font  aifement  trompes,on  les  prend  pour* 
des  braves  du  premier  ordre,  ilss’ima- 
ginent  que  la  valeur  leur  eft  naturelle» 
qu'ils  courent  ä la  gloire  ä pas  de  geant, 
que  la  confervation  de  leur  vie  eft  ce 
qui  les  embaraffe  le  moins  : mais  fuf- 

pende* 


fh  Guine’e  et  a Cayenne.  41  r 
pendes  votre  jugement  , iuives  les  8c 
vous  veires  ce  qifils  font. 

Le  jour  marque  arrive,  ils  font  plus 
timides  que  des  lapins,  ils  ne  marchent 
que  la  nuit  , ä peine  ofent  ils  refpirer 
de  crainte  d'etre  decouverts.  Si  par  un 
cas  imprevü  ils  renconrrent  leurs  en- 
nemis  , c’eft  ä qui  s’enfeira  le  premier 
& le  plus  vite  : le  champ  de  bataille 
refte  toüjours  vuide.  On  n’aj-amais  con- 
nu  en  ce  paysde’bataiilerangee,  jamais 
de  duel,de  combat  fingulier;  toute  la 
bravoure  confifte  dans  les  furprifes. 
Quand  donc  il  arrive  que  fans  avoir  ete 
decouverts , ils  fe  trouvent  pres  d’uu 
carbet  de  leurs  ennemis,  ils  Tenviron- 
nertt  bravement  fans  bruit  8c  font  plu* 
voir  für  le  toit  qui  n’eft  compofe  que 
de  Cannes  feches,  une  grele  de  fleches 
au  bout  defquelles  il  y a un  gros  pelo- 
ton  allume  Dans  un  inftant  le  feu  prenci 
ä cette  couverture  combuftible  , & con- 
traint  ceux  qui  font  dans  le  carbet  d’en 
forrir  avec  precipitation  fans  armes  & 
fans  d^ffenfes  pour  ne  pas  etre  brüles* 
Kos  braves  alfaillans  les  re^oivent  ä 
coup  de  botitou  ou  de  coutcau , ils  lient 
ceux  qui  font  moins  de  reliftence  , ils 
tuenttout  le  refte  fans  diftindtion. 

Ils  ne  donnoient  quartier  ä perlonne 
avant que  les  Europeens  fuflent  etablis 
Jomc  UU  N n 


4 * * Vota  g hs 
dnns  lc  pays  : ils  Tont  moins  cruels  a 
prefcnt,  ils  leur  vcndent  ies  prifonniers 
qu’ils  font  , qui  ne  font  pour  1 ordinai- 
re  que  des  femmes  & des  enfans  & des 
vieillards.  Mais  ils  ont  conferve  leur  an- 
cienne  coutume,qui  eft  de  boucanner 
& de  devorer  comme  des  betes  feroces 
les  corps  morts  de  leurs  ennemis.  Cela 
fe  fait  für  le  lieu , s’ils  ne  craignent  pas 
d’etre  furpris  par  le  refte  de  la  nation 
ennemie  ; car  für  le  moindre  foup$on 
qu'ils  en  ont , ils  delogent  au  plus  vite 
& plus  charges  de  la  gloire  d'une  fl 
belle  expedition  , que  du  butin  que  le 
feu  a tout  confomme  , ils  reviennent 
triomphans  chez  eux  , & voilä  l’expe- 
dirion  finie. 

Si  la  perte  que  les  ennemis  ont  fait 
en  cctte  furprife , n’tft  pas  bien  confi- 
dcrable,  ils  s'affemblent  ä leur  tour  & 
tacher  t de  leur  rendre  la  pareille  ; mais 
s'ils  ont  tant  perdu  de  monde  , qu'ils 
ne  fe  trou vent  pas  en  etat  de  fe  venger, 
eeux  qui  reftent , envoyent  quelqu'uns 
de  leurs  vieillards,  qui  font  toüjours 
les  principaux  d’entr'eux  , qui  viennent 
faire  des  propofitions  de  paix.  On  les 
ecoute  favorablement  , & rancune  te- 
nante,  comme  en  Normandie,  on  con- 
fent  ä une  paix  qui  doit  durer  , felon 
la  coutumc  du  pays , jufqu’ä  ce  qu'on 


enGuinf/e  et  a Cayenne.  415 
fe  trouve  en  etatde  la  ronipre.  On  in- 
dique  unc  aflfemblee , ou  un  vin  qui  en 
doit  etre  le  fceau. 

Les  Sauvages  du  Canada , de  laFlo- 
ride  & de  route  l’Amerique  fepten- 
trionalle  , font  bien  d’autres  gcns  que 
ceuxde  laGuiaune. Leurs  villages  font 
environnes  de  bonnes  paliflades : on  n'en 
approehe  pas  impunement , avant  me« 
me  qu’ils  euffent  l’ufage  des  armes  4 
feu  que  les  Europeens  ont  eu  findif- 
cretion  de  leur  fournir  , ils  fijavoient 
fort  bien  fe  deffendre  dans  leurs  en- 
ceintes , quand  on  lcsy  atcaquoit.  Q loi- 
qu’i’sne  negligeallent  pas  les  furprifes 
ils  alloient  chercher  leurs  cnnemis , & 
les  attaquoient  ä front  decouvert  ; les 
relations  de  ces  pays  font  pleines  de 
leurs  belles  adions,  & nos  Francois  Ca- 
Indiens  ont  donnedes  marques  inHnies 
de  la  bravoure  qui  femble  etre  natu- 
relle dans  cc  pays  lä.  II  feroi't  ä fou- 
haiter  qu’il  en  vint  unbon  nombres’e- 
tablir  dans  la  Guianne.  Ils  font,  entre- 
prenans,  grands  cotireurs  de  bois , ils 
auroient  bientot  decouvert  tout  le  pai’s, 
ils  le  parcouroient  , y etabliroient  le 
commerce  & auroient  bientot  renco- 
gne  les  Portugals  & les  Hollandoisdans 
les  bornes  dont  notre  trop  grande  faci- 
lite  ieur  a permis  de  fortir. 

M m i j 


414  V O y A G E S 

J’ai  deja  remarque  que  les  Indiens 
n’ont  pas  l’ufage  des  caracteres  de  Ta- 
rithmetique  ; Hs  n’ont  pas  auffi  ceux  de 
recriture.de  forte  que  fon  chercheroit 
en  vain  chez  eux  des  loix  ecrites  , des 
ordonnances , des  annales.  En  echange 
ils  ont  la  memoire  excellente,  c’eft  un 
rcpertoire  fidelle  ou  ils  trouvent  tou- 
tes  les  coutumes  de  leurs  ancetres  , ce 
qui  s’eft  paffe  parmi  cux  dans  les  tems 
les  plus  recules,  les  evencmens  des  guer- 
res  qu’ils  ont  eu  entr'eux  & avec  les 
Europeens.  Un  homme  qui  ffauroit 
bien  une  des  trois  langues  generales  x 
dont  j’ai  parle  ci  devant,  & qui  auroit 
le  fecret  de  les  faire  jager  & la  patience 
de  les  cntendre,  feroit  une  hiftoire  fuii- 
vie  de  tout  ce  qui  s’cft  paffe  parmi  cos 
peuples  depuis  bien  des  fiecles  : il  fo 
roit  aflfure  de  trouver  jufqu’aux  moin~ 
dres  circonftances  , ils  n’y  varient  jau- 
mais  , les  plus  petites  minuties  ne  leur 
echapent  pas.^ 

Ils  n’avoient  autrefoisaucune  portion 
de  tcrre  en  propre  , tout  etoit  commun. 
De  puis  que  le^  Frai  ^ois  fe  font  etablis 
d*ans  la  terre  ferme,  & qu’ils  ont  e*e 
oblige  de  leur  ceder  les  terres  011  ils 
avoient  accoutumes  de  faire  leurs  aba 
tis  , ils  ont  juge  ä propos  de  prendre 
comra e eu*  des  conedlions  du  Gqu- 


in  Guine’e  et  a Cayenne.  41  $ 
verneur  de  Cayenne  & du  Com mi (Fai- 
re ordonnateur  , ccla  les  met  ä couvert 
des  entreprifes  que  les  Francois  pour- 
roient  faire  für  leurs  terres.  En  effet 
perfonne  n’ofe  y toucher  que  de  leur 
plein  gre ; maiscomme  ils  n’aiment  pa3 
trop  notre  voifinage  , le  moyen  für  & 
honnetede  les  faire  reculer  , eft  d s’ap- 
procher  d’eux  & de  s'etabiir  für  les  li- 
mites  de  leurs  conceffions.  Ils  fe  reti- 
rent  plus  loin*  c fans  quereile  ni  proces 
ils  cedent  le  terrain  donton  juge apro- 
pos d’avoir  befoin. 

Leur  naturel  doux  & les  avantages 
qu’ils  tirent  du  commerce  qu'ils  onc 
avec  nous,  les  portent  ä vivre  en  bon- 
ne  intclligence  avec  nous,  & les  Offi- 
ciers  du  Roi  ont  un  tres  grand  foin 
qu'ils  ne  (oient  point  vexes  parlestrai- 
teurs  qui  vontchez  eux  , ni  par  leurs 
voifins  & par  leurs  elclaves.  On  leur 
rend  juftice  desqu’ils  la  demandent , & 
on  1 exerce  aufli  für  eux  , quand  ils  tom- 
bent  dans  des  fautes  confiderables.  II  y 
a quelques  annees  qu’un  Indien  ayant 
tue  un  Francois  , on  le  fit  pendre  Fans 
que  cela  caufat  aucune  emotion  parmi 
eux.  Peut  etre  qu’ä  force  de  nous  fre- 
quenter , ils  changeront  Kurs  maeurs  5 
fe  poliront  & deviendront  plus  labo- 
rieux.  Ce  feroit  un  ayantage  pour  eu* 
& pour  nous. 


4t  6 Voyages 

On  a foin  d’entretenir  une  paix  pro- 
fonde  entre  ceux  qui  font  nos  allies  , 
quand  il  furvient  quelquc  differend  en- 
tr’eux,  on  commence  d'abord  par  leur 
interdire  les  voyes  de  fait  & enfuiteon 
les  accommode  , obligeant  ceux  qui 
ont  tovt  de  faire  une  fatisfa&ion  raifon- 
nable  aux  offenfes.  On  confirme  fac- 
commodement  par  quelques  bouteilles 
d’cau  de  vie  qu’on  leur  fait  boire  , & 
on  les  renvoye  contens. 

Ils  meprifent  les  richefles , mais  ils  ne 
font  pas  infenfibles  aux  honneurs.  Le 
titre  de  Chef  ou  de  Capitaine  les  con- 
tente  autant  qu’un  bäton  de  Marechal 
fatijfait  un  Officier  General  qui  a ren- 
du  de  grands  fervices  ä TEtat.  Onain- 
vcnte  depuis  quelques  annees  une  mi- 
niere de  contenter  leur  ambition  , qui 
fans  etre  d'une  grande  depenfeau  Rci, 
leur  donne  un  relief  auquel  ils  font 
treS'fenfiblcs  : c’eft  de  leur  donner  de 
ces  longues  caunes  comme  en  portent 
les  Courcursavec  une  poignee  d'argent 
für  laquelle  foivt  les  armes  de  France« 
Les  Chefs  ou  Capitaines  qui  fe  voyent 
decores  de  cette  marque  de  diftindhon, 
s’eftimcnr  infiniment  honores  , les  au- 
tres  Indiens  les  refpcärent  , & comme 
c’eft  un  titre  d’alliance  qu’ils  ont  avec 
nous  & de  la  proteßion  qu’on  leur 


mn  Güine’e  et  a Cayenne.  41  7 
Corde  , cela  les  attache  ä notre  nation 
plus  qu'on  ne  peut  croire , & plus  qu’on 
n’ofoit  Tefpcrer  de  ces  peuples  indo- 
lens & volages. 

Le  fils  aine  d’un  Capitaine  fuccedeä 
fon  pere,  quand  il  vient  ä mourir.  II a 
foin  de  venir  fe  faire  reconnoitre  en 
cette  qualite  par  les  Officicrs  du  Koi , 

& de  faire  un  grand  vin  aux  principaux 
de  fa  nation , de  fes  voifins  & de  fes  al- 
lies  , pour  leur  notifier  le  pofle  oü  il 
eft  arrive  & pour  renouveller  leursun- 
ciennes  alliances.  Apres  cela  il  ne  fongc 
qu’ä  vivre  doucement  au  jour  le  jour  , 
fans  s'embarafler  du  lendemain. 

Leurs  plus  grandes  richcfles  confi-  Pisrrcxtö- 
ftent  dans  les  Colliers  de  pierres  vertes ««• 
qui  leur  viennentde  la  riviere  des  Ama- 
zones.  C'eftun  limon  qu'on  peche  dans 
le  fond  de  quelques  endroits  de  ce  grand 
fleuve.  Il  eft  mol  quand  on  le  tire  de 
l'eau  : ils  lui  donnnent  lesfigures  qu’ils 
veulent  lui  imprimer , fans  peine  ;mais 
il  durcit  bien  vite  & prend  une  durete 
des  plus  grandes.  Us  en  font  des  Colliers 
qui  font  toüjours  compofe  d’onze  ou 
de  treize  pieces.  Celle  du  miiieu  a toiU 
jours  la  figure  d’une  grenouille  011  cra- 
paut,  les  autres  font  plates , ou  rondes 
comme  des  cilindres.  Elles  font  percees 
daas  ku*  miiieu  afin  de  pQuvoijr  et  re 


4t  7 VOYAGES 

entilees  & faire  un  Collier  dont  les  horru 
mes  & les  femmes  fe  parent  le  col : le 
crapaut  leur  tombe  für  la  poitrine. 

Ces  pierres  font  fpecifiques  pour  gue- 
rir  fepilepfie  ou  le  mal  caduc  , ou  du 
moins  pour  cn  oter  & fufpcndre  tous 
les  accidens  tout  autant  de  tems  qu’on 
les  porte  für  foi  & qu’elles  touchent  Ia 
peau.  On  a en  Europetant  de  preuves 
inconteftables  de  cette  verite , qu  il  fe- 
r )it  inutile  de  Urfairettr  ä la  prou- 
ver.  II  y a ä Paris  de<*  perfon  nes  de  di- 
ftindtion  que  ce  mal  aftligeoirau  point 
de  ne  pouvoir  parcicre  , qui  n’en  ont 
pis  re^u  la  moindre  incomraodite  de- 
puis  qu’ils  portent  une  de  ces  pierres 
für  leur  poitrine.  Qaand  on  ne  peut  pas 
en  avoir  une  entiere  , il  fuftit  d’en  avoir 
un  pctit  eclar  enchaife  dans  une  bague 
de  miniere  que  la  pierre  touche  la  peau, 
D’autres  fe  font  faire  une  rncifion  au 
gros  du  bras,&  font  mettre  feclat  en- 
tre  la  peau  & fepiderme.  :on  y fait  un 
poi  u pour  Tempecher  de  tomber&on 
ert:  für  de  ne  le  pas  ptrdre  & de  lui  voir 
produire  le  meme  effet. 

Je  ne  fj li  fi  cette  pierre  ne  foulage- 
roit  pas  les  perfonnes  qui  ont  des  va- 
peurs.  J’ai  des  raifons  pour  le  croire ; 
mais  eiles  ne  me  paroiflent  pas  afllz  con- 
Yainquantes  pour  en  aflurer  le  pubic. 

Ce 


TO  GuiNE* £ ET  A CaYENNE.  4 l 8 
Ce  feroit  une  experience  digne  de  rat- 
tention  de  Meflieurs  de  TA  cademie  des 
Sciences.On  peut  s*en  raporter  ä lade- 
cifion  qu'ils  en  donneront. 

U ne  autre  propriete  de  la  meme  pier- 
re,&  qui  n’eft  point  equivoque,  mais 
autant  fure  qu’aucune  chofe  puifte  1 e- 
tre  , c’efi:  de  guerir  la  retention  d’uri- 
ne  , ou  du  moins  d'en  furprendre  les 
cruels  efforts  autam  de  tems  qu’on  la 
porte  für  les  reins  & qu'elle  touche  la 
peau.  Un  des  premiers  qui  en  a fait  Tex- 
perience  , c’eft  LeSieur  Moreau  Chirur- 
gien niajor  de  Cayenne.  11  fouffroit 
depuis  bien  des  annees  des  douleurs  qui 
1-e  reduifoit  louvent  ä Textremite.  II 
avoit  employe  inutilement  tous  lesre- 
medcs  que  la  Medecine  donne  en  fern- 
blables  occaficns ; c'etoit  toüjours  ä re- 
commencer ; il  y auroic  enfin  fuccombe 
fi  une  perlonne  ne  lui  avoit  enfin  con- 
feille  d'attacher  une  de  ces  pierres  a 
nud  für  ces  rcims.  II  le  fit  & depuis 
plufieurs  annees  qu’il  la  porte  , fans 
employer  d’autre  remede,  ni  aucun  re- 
gime  particulier  de  vivre  , il  n’a  pas 
fenti  la  moindre  attaque  de  cemal. 

Ces  pierres  font  d’un  verd  fort  pale, 
eiles  font  tres-dures  & affez  pefentes 
pour  leur  volume.  Leur  durete  & le 
peu  d’induftrie  des  Ind  iens  me  perlua« 
Tont.  m.  Part.  II*  Oo 


Vill* 

danks 

l^ditas* 


419  Voyagej 

dent  qu’ils  leur  donncnt  les  forme* 
qu’elles  ont  ici , qu’ils  les  percent  quand 
le  limon  eft  encore  tout  tendre  &:  que 
l'air  ne  Ta  pas  encore  durci. 

Les  Indiens  en  ‘font  un  grand  cas.  Un 
Collier  d’onzeou  treize  pierrcs,  eft  par- 
mi  eux  le  prix  d’un  efclave.  Elles  fe- 
roient  pius  communcs  qu  dies  ne  iont 
fans  la  mauvaife  ooutume  qu’ils  ont 
de  les  enterrer  avcc  les  corps  de  ceux 
qui  les  ont  porte.  On  en  trouveroit 
beaucoup , fi  on  fouilloit  les  fepultures., 
rnaisoutrequeceleroit  un  facrilege  qui 
les  porteroit  pcut-etre  a de  grandesex- 
tremitez.  II  pourroit  pcut-etre  arriver 
que  ces  pierrcs  auroient  perdu  leur 
vertu  en  fejournant  cn  terre  avcc  la  cor * 
ruption  des  cadavres- 

Les*Portugais  qui  font  maitres  de  la 
riviere  des  Amazones,  en  ont  plus ai~ 
femcnt  que  nous.  Ce  qudl  faut  obfer- 
ver  eft  d’en  avoir  qui  ne  foient  pas  con- 
tre  faillis  ; on  pcut  les  eprouver  cn  les 
pofant  für  la  poitrine,ou  für  la  tempe 
d’une  perfonn£  qui  eftdans  ksconvuL 
lions  de  ce  mal : car  ii  elles  Iont  vraies, 
le  malade  revient  auflitöt  & faccident 
ccfle. 

& Les  Indiens  font  affe^  fouvent  des  re- 
ies  jouiflances  qu'ils  appellent  vins.  Ces 
fetes  font  accompagnees  de  danfes  Sc 


ENÖuINe'e  ET  A CAYENNE.  42  O 
de  bales , ils  fe  1 es  portent  les  uns  aux 
autres  , c’eft-ä  dire  une  nation  ä unc 
öutre,  & par  ce  moyen  , ils  entretien- 
nent  Tunion  & la  bonne  intelligence 
entr'eux. 

Ils  n’ont  point  d’autres  inftrumens 
que  des  flutes  qu’ils  appellent  cinat  ; 
eiles  ont  trois  pieds  de  longueur,  dies 
n'ont  qu'un  trou  & pour  emboüchure 
une  anche  coramc  nos  hautbois  , cha- 
que  flute  n'a  qu’im  ton  ; mais  ils  ont 
toujours  huit  flutes  au  moirs  3c  fcu- 
vent  plus  de  cinquante  qui  fuffifent 
pour  faire  les  huit  tons  de  la  fimpho- 
nieaufon  de  laquelle  ils  danlent.  Leurs 
danfes  ne  font , ä proprement  parier, 
que  des  marches  dans  lefquelles  ils  bat- 
tent  des  pieds  en  fe  balamjant  de  cote 
& d’autre  , comme  s’ils  vouloient  con- 
trefaire  les  boiteux.  Cet  exercice  ne  les 
echaufferoit  pas  beaucoup  , s'ils  n'y 
donnoient  pas  dix  ou  douze  heures  de 
fuite  (ans  difeentinuation.  II  fautetre 
Indien  pour  iuporter  cette  fatigue. 

Ils  fe  convient  ä ces  hals  & aux  fe- 
ftins  qui  les  luivent  avec  ceremonie  , 
& en  envoyant  les  flutes  ä ceux  qu'ils 
prient  3c  qui  doivent  etre  les  limpho- 
niftes.  C^ux-cietant  arrives  aurendez- 
vous  avec  les  danfeurs , fe  cachent  dans 
le  bois  a deux  eens  pas  du  grand  car- 


4is  Voyaghs 

bet , tous  les  autres  fe  cachent  des  qu’ite 
entendent  le  prelude  des  flutes;  carils 
croyent  par  une  fupcrftition  , dont  il 
ne  fera  pas  aife  de  les  faire  revenir , que 
le  premier  qui  voit  les  danfeurs  & les 
f mphoniftes , quand  ils  fortent  du  bois, 
mourra  infailliblement  dans  fannee. 

Ils  dcbouchcnt  tout  d’un  coup,  jouant 
& fautant  , & viennent  au  grand  car- 
bet.T oute  faffemblee  qui  lesattend  fort 
en  m.'iuetems  des  lieux  oü  ils  s’qtoient 
Caches  , 6c  ils  entrent  en  foule , fans 
compliment  ; on  fe  met  ä danfer  , 6c 
quand  les  uns  6c  les  autres  font  las  ä ne 
pouvoir  plus  fe  foutenir ; on  s’aflied  , 
on  mange  & on  boit  jufqu'ä  ce  que 
tous  les  canaris  ou  jarres  remplis  de  li- 
queurs,  foient  vuides.  En  duffem -ils 
tous  crever , il  y va  de  leur  reputation 
& de  leur  Honneur  qffil  n’en  refte  pas 
une  goute.  Ils  font  accoutumes  ä rcn- 
dre  aifement  ce  qu’ils  ont  prisde  trop, 
6c  ä recommencer  für  nouveaux  frais 
dans  le  moment.  Les  vapeurs  que  la 
boiffon  leur  envoye  ä la  tete,  les  eny- 
vre  ä merveille  , ils  tombent  les  uns 
apres  les  autres  dans  un  profond  fom- 
meil  qui  dure  d’autant  'plus  longtems 
que  ces  vapears  plus  epaiffes  que  ed- 
les de  la  bierre,  font  plus  d jfHcilles  ä 
fe  diffiper. 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  4 1 1 
11$  mangent  en  fe  reveillant  , & ca 
craignent  pas  de  manquer  de  vivres  5 
parce  que  ceux  qui  onr  invite  la  Com- 
pagnie, ont  eu  foin  de  faire  de  grandes 
chaflfes  & de  grandes  peches,  afin  d’a- 
voir  eil  abondancedu  gibier&dupoif? 
fon  , & que  les  femmes  ont  amaflee  de 
la  caflave  , des  racines  & des  fruitsau- 
tant  & plus  qu’ils  n’en  peuvent  con- 
fommer. 

Pour  fordinaire  ces  ceremonies  fe 
font  ä la  mort  de  quelque  Capitaine, 
ä rinftaiation  d'un  autre , ou  pour  quel- 
qu’autre  raifon  importante, 

On  indique  avant  le  depart  des  con- 
vies , le  lieu  & !e  tems  de.rafiemblee 
prochaine ; on  fe  (epare  bons  amis,  & 
on  envoye  les  flutes  ä ceux  qui  font 
pries  d’etrc  les  danfeurs  & les  iimpho- 
niftes. 

Malgre  Pindifference  & l’indolence 
que  Von  remarque  dans  les  Indiens,  il 
faut  pourtant  convenir  qu’ils  donnent 
de  grandes  marques  de  douleur  quand 
quelqu’un  d'eux  vient  ä mourir.  Que 
ce  foit  un  Chef,  ou  un  Capitaine  , un 
homme  ordinaire  , une  femme,  ou  un 
enfant  , tout  le  carbet  eft  dans  la  de- 
folation,tout  le  monde  en  fort  en  criant, 
ils  s'eeartent  dans  les  bois,  ilspoulfcnt 
des  cris ; ou  plutöt  des  hurlemens  af- 

O oiij 


4 2 3 V O y U ES 

freux.  11  faut  du  tems  pour  calmcr  leur 
douleur.  Au  bout  de  quelques  jours  > 
on  rocoue  le  cadavre  avec  foin , on  lui 
inet  fes  coliers  , quand  il  en  a,  & on 
creufe  une  fo(fe  profonde  & ronde 
comme  un  puit  : on  fenveloppe  dans 
fon  hamac  & on  Yy  pofe  tout  droit. 
On  met  a cote  de  lui  fcs  armes  & quel- 
ques uftencilles  de  manage  ; car  ils  s'i- 
maginent  qu’on  a befoin  de  toutes  ces 
chofes  dans  1’autre  monde.  On  remplit 
de  terre  les  vuidesdela  fo(Te  & on  en  fait. 
une  butte  deflus  , moins  pour  recon- 
noitre  Tendroit  que  pour  empechcrles 
betes  fauvagesde  le  venir  deterrer  & le 
dcvorcr.  Lcs  cris  recommencent  de  plus 
belle  pendant  cedernierafte  &lacere- 
monie  fe  termine  par  un  vin  qui  fait 
oubber  le  defunt, 

J'ai  remarque  en  parlantdesNegres 
de  Guinee,  quM  eft  aife  de  reconnoi- 
tre  de  quelle  nation  ilsfont  par  les  ci- 
eatric.es  qu’ils  fe  font  au  vifage  & en 
d'autres  parties  deleurs  corps. 

Les  Indiens  du  Canada  & de  laLou- 
fune  fe  font  aufli  diftinguer  par  des 
nmques  dont  leurs  corps  font  dechi- 
quetes. 

Les  Indiens  de  la  Guianne  ont  lcs 
meines  marques  qui  diftinguent  les  na- 
tions.  J’aurois  fouhaite  les  pouvoir  d on- 


enGuine’e  ft  a Cayenne.  424 
ner  au  public  auflTi  exaftement  que  j’ai 
donne  celles  des  Negres  ; rnais  ,e  n’ar 
pü  avoir  Ja  deffus  les  lumieresqui  m'e- 
toient  neccflaires  II  fautqueleslefteurs 
fe  contentent  du  peu  que  je  vais  leur 
dire. 

II  y a une  nation  dans  la  riviere  des 
Amazoncs , dont  meme  on  ne  m'a  pü 
dire  le  nom , & dont  on  n'cn  a vü  qu'un 
feul  ä Cayenne.  II  avoit  la  t£te  plate 
de  tous  cote2 , comme  un  cube  parfaic 
8c  des  oreilles  fi  larges  8c  ’fi  longucs  , 
qu'elles  lui  couvroient  les  epaules.  Si 
les  autres  Indiens  avoient  des  diflin- 
£tions  auffi  marquees,  il  ny  auroit  pas 
ä craindre  de  s’y  meprendre. 


CH  AP  IT  RE  IL 

Des  M'tjfions  de  la  Partie  meridionale  de 
{ Amerique  qui  dipend  du  Gouverne- 
ment de  Cayenne , 

CE  qu'on  a dit  jufqu'ä  prefent  für 
la  Provincc  de  Guyanne , femble 
fuflire  pour  faire  connoicre  les  Indiens 
cu  plütöt  les  Amcriquains  qui  habi~ 
tent  la  grande  Province  , qui  s’etend 
depuis  la  riviere  des  Amazones  jufqu'a 
celle  de  l’Qrenoque,  que  l’on  connoic 


4^>  $ V O Y A G B 
fous  le  nom  de  Guianne.  Quolqifon 
rfait  rien  neglige  pour  decouvrir  leur 
origine , leurs  mceursjeurs  inclinations, 
leurs  occupations,  leurs  guerres  , leur 
trafic  & leur  Religion,  autant  qu’on  la 
peut  penetrer  ; on  a crü  faire  plaifir  au 
public,  en  lui  donnant  une  piece  nou- 
vc  Ile  egalement  certaine&  curieufe  qui 
achevera  de  le  mettre  au  faic  de  tout 
ce  qui  concerne  ces  peuples.  ( 

L^Auteur  de  cette  piece  ne  peut  e- 
tre  plus  refpectablc  , mieux  initruit  , 
moins  fujet  ä prendre  le  change  & plus 
porte  ä communiquer  fans  referve  tou- 
teslesconnoiHances  & toutes  les  lumie- 
res  qu’une  tres-longue  relidcnce  chez 
ces  peuples  lui  a acquife. 

C'eft  le  Reverend  Lombard  de  la 
Compagnie  de  Jefus , Superieur  Gene- 
ral des  Miflionnaires  de  la  meme  Com- 
pagnie dans  ce  yafte  pays,  qui  cft  fau- 
teur  de  cette  lettre.  On  la  donne  teile 
qifil  La  ecrit  ä fon  frere  de  la  meme 
Compagnie,  le  zz  Decembre  17:3.. 


ynGuine’e  et  a Cayenne.  4* 6 

xMON  TRES-  CHER  FRERE 


P.C. 


CE  n’eft  qu’apres  bien  des  combats 
& de  la  reliftance  de  mon  cöte  y 
que  je  me  luis  determine  ä travailler  ä 
la  Relation,  dont  je  vous  ai  parle  dans 
ma  derniere  lettre  , & je  dois  vous  a- 
voiier  que  fi  l’on  ne  m’avoit  pas  preffe, 
pour  ainfi  dire  , l’epee  dans  les  reins  5 
je  n’y  aurois  jamais  mis  la  main.  Vou3 
n’ignorez  pas(car  je  crois  vous  Tavoir 
marque  , ) que  celle  que  je  vous  en- 
voyois  par  un  navire  Proven^al,  ilya 
une  dizaine  d’annees,  fut  perdue  avec 
Je  navire  pres  de  Cadis.  Je  ne  fongeois 
plus  ä faire  de  pareils  ouvrages  : maia 
le  hazard  a etecaufeque  Ton  m’apref- 
fe  de  nouveau  de  faire  cette  relation  ; 
j’en  avois  un  brouillon  dans  ma  cham- 
bre&  je  ne  fcai  comment  Mr.  Barrere 

• 3 -v  -rr  1 tam"-  en~ 

qui  m etoit  venu  voir  a ma  miliion  de  Voyc  par  u 
Courou  & qui  y demeura  environ  un  Coui* 
mois,alla  deterrer  ce  brouillon.  Com- 
me  il  eft  fort  curieux  , il  me  deman- 
da  de  le  voir  ; il  le  parcourut  & trou- 
va  qu’il  y avoit  bien  des  chofes  curieu- 
fes  & qui  meritoient  d’etre  vües  en 
Fraace.  Il  me  prelTa  deflors  de  travail- 


427  V o y a r,  e r 
ler  a mettre  ce  brouilion  au  net  , &ä 
Tenvoyer  de  nouveau  en  France.  Jene 
fijaurois  vous  dire  coinbien  j'ai  fair  de 
xtfiftance  , il  pourra  lui-meme  vous  en 
inftruire:car  il  compte  de  vous  voir  a 
fon  retour  en  France,  & de  vous  ren- 
dre  merne  en  main  propre  cette  lettre«, 
Voici  plus  d’un  an  que  jai  toüjours 
differe  d’un  mois  ä l’autre  ; toüjours 
prelle  par  Mr.  Barrcre,  & toüjours  re- 
culant.  Enfin  me  voici  au  point  oü  il 
faut  malgre  moi  mettre  la  main  ä Toeu- 
vre  , le  navire  etant  pret  ä partir  , & 
nfetant  engageen  prefence  duP.Supe- 
xieur  , ilyaun  mois , ä travailler  tout 
de  hon  ä cette  relation. 

Ce  nJefl  pas,  mon  eher  Frereque  je 
ne  fois  perfuade  que  vous  la  verrez  a* 
vec  plaifir  , fachant  la  complaifance  & 
les  bontes  que  vous  avez  pourun  Fre- 
re  tel  que  moi , qui  ne  merite  pis  cela 
de  vous : mais  je  crains  que  vous  ne  la 
falfiez  voir  ä bcaucoup  d’autres  pcrlon- 
nes,qui  n’ayant  pis  lameme  complai- 
Ci  nee  que  vous,  ne  verront  pas  des  me- 
ines yeux  les  rccits  fades  & ennuieux 
que  je  vais  vous  faire.  En  effet  rien  qui 
foit  capable  de  faire  imprellion  dans 
tout  ce  que  j’ai  ä vous  dire.  L’on  ne 
voit  point  ici  , comme  dans  les  autres 
Miffions  des  converfionseclatantes,des> 


TN  GtflNE’E  TT  A CAYENNE.  42  <f 
zmndarins,de$  Princes  fe  foumettreau 
jong  de  l’Evangile,  des  peuples  entiers 
accourir  en  foule  aux  facres  Fonds  du 
Bapteme:  les  Miffionnaires  ne  font  point 
ici  laffes  & fatigues  dans  Tadminiftra«. 
tion  du  Sacrement  de  la  rcgeneratiom 
Enfin  ricn  de  piquant , rien  d’engageant 
qui  puifle  nous  dedommager  en  quel- 
que  forte  de  la  peine  que  nous  aurons, 
vcus  ä lire  , & moiä  faire  une  longue 
lettre.  Je  n'ai  ä faire  paroitre  furja  Sce- 
ne que  de  pauvres  Sauvages  , nuds  & 
epars  dans  les  bois  comme  des  betes  fe- 
joces , fans  goüt , fans  politefle , fans  re- 
ligion  , dont  Tindolence  & Tapathie  , 
dont  la  vieunie  SelanguifTantenefour- 
nit  rien  que  d'ennuyant , rien  qui  puif* 
fe  reveiller  l’attention  : gens  accoutuu 
mes  ä vivre  ä leur  gre  & ä leur  fantai-  - 
Ee , fans  foctete , ignorans  meme  le  nom 
de  toutes  ces  chofes  ; n’ayant  d’autre 
Connoiflapce  de  Dieu  , que  ce  11c  que 
les  Theol'ogiens  demontrent  qifils  doi- 
vent  avoir  "des  lä  qifils  font  hommes  ; 
quoiqu’on  ne  puifle  s’appcrcevoir  dans 
leurs  difcours,  dans  leur  maniere  d’agir 
qu’ils  en  ayent  aucune  ; n’ayant  meme 
dans  leur  langue  aucun  terme  propre 
potir  exprimer  la  Di-vinite  , encore 
moins  les  refpe&s  qui  lui  font  düs  1 
gens  d’ailleursuniquement  occupes  du* 


4*9  Voyages 

prefent  , fans  avcir  nulle  idee  & nul 
fouci  de  Tavenir  : gens  ä qui  le  nom  de 
Sauvage  convient  & dans  toute  fon  e- 
tendue.  C’eft,  je  vous  Taverne  , cc  qui 
m’a  toüjours  detourne  de  vous  envoyer 
la  relation  que  vous  fouhaitez  de  moi: 
mais  je  pafle  für  toutes  ces  confidera- 
tions,&  me  fouvenant  que  j’ecrisäun 
Frereauffi  complaifant  que  vous,  je  ne 
fais  plus  aucune  difficule  de  vous  con- 
tenter  , & de  me  rendre  aux  inftances 
de  ceux  qui  en  dernier  lieu  m’ont  (i 
fort  prelle  de  refaire  cette  relation  & 
de  Tenvoyer. 

Je  commencedonc  , mon  tres  eher 
Frere,par  vous  expofer  le  commence- 
ment  , la  fuite  & le  progres  de  notre 
entreprife  chez  les  Sauvages , ou  Indiens 
nommes  Galibis,  qui  habitent  les  cötes 
de  la  dependance  du  gouvernement  de 
Cayenne  , refervant  ä une  autre  occa- 
iion  le  recit  de  tout  ce  qui  regardeles 
moeurs  & les  coutumes  de  ces  peuples, 
leurs  loix  & leur  manicre  de  vivre,  la 
fituation  & Tetendue  du  pays  qiTils  ha- 
bitent, 

Nous  partimes  de  France  le  P.  Ra- 
mettc  3c  moi  le  quatreMay  1709  , & 
nous  arrivämes  ici  apres  une  heureufe 
navigation , le  douzieme  Juin  de  la  me- 
ine annee.  Des  que  nous  fumesarrives5 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  43a 
nous  fongeämes  anflitöt  ä mettre  la 
main  ä fceuvre.  Nous  nous  ferions  ren- 
dus  dcflors  chez  les  Indiens,  fi  nous  y 
avions  eu  quelque  Million  etablie.Nous 
crümes  donc  qu'il  falloit  auparavant 
nous  appliquer  ä apprcndre  leurlanga^ 
ge,  Le  feu  P.  de  la  Mouffe  qui  avoit  de- 
naeure  longtcms  parmi  eux , & qui  fau- 
te  de  fecours  & de  Compagnon  , n'a- 
voit  rien  etabli , s’etoit  borne  ä s'inftrui- 
re  ä fonds  de  la  langue  & ä la  reduire 
cn  methode.  II  avoit  fait  une  Gram- 
maire & un  Ditäionnaire  que  nous  trou- 
vämes  ä Cayenne,  & que  nous  nous  fi- 
rnes donner.  L’impatience  oü  nous  e- 
tions  d’aller  au  plütöt  travailler  a la  con- 
verfion  des  Sauvages  , nous  fit  redou- 
bler  nos  foins  &:  notre  aplication.  Apres 
trois  mois  d’ctudc  , nous  nous  crümes 
en  etat  d'entreprendre  quelque  chofe, 
efperant  de  nous  perfectionner  chez  les 
Sauvages memes dans  leur  langue. Nous 
refolumes  donc  de  partir  au  - plütöt  , 
malgre  tout  ce  qifon  nous  difoit  pour 
nous  detournerde  notre  entreprife.  En 
efFet  on  ne  peut  commencer  une  Mif- 
fion  avec  moins  d’cfperance  dereullir. 
Tout  le  monde  nous  faifoit  un  caradte- 
re  fi  defavantageux  de  ces  peuples,  & 
on  etoit  fi  prevenu  de  la  penfee  que 
nous  ferions  peu  de  fruit  parmi  eux  , 


4?'t  V O Y A G E $ 

qu’on  fcmbloit  avoir  conjurc  pour  nous 
faire  changer  de  dcffein.On  nous  apor- 
toit  fexemple  du  feu  P.  de  la  Moufle, 
qui  pendant  f cfpace  de  douze  ans  avoic 
fait  des  Millions  volantes  parmy  eux5 
fins  avoir  fait  un  feul  Chretien.  Tous 
les  fruits  defestravaux  & defes  cour- 
fes  Apoftoliques  s'etoient  bornesa  Bi- 
ptifer  en  danger  de  mort  > quelques  en- 
fans.  On  prenoit  plaifir  ä nousexagerer 
Feloignement  infini  que  les  Galibis  a- 
•voicntde  la  Religion.  Nous  tirnmes  fer- 
mes pourtant , dilans  que  du  moins  nous 
voulions  tenter  , & nous  convaincre 
nous-memes  par  nos  propres  yeux  de 
tout  ce  qu'on  nous  difoit  ; que  peut- 
etre  le  Seigneur  qui  a marque  les  mo- 
mens  de  la  convcrlion  des  peuples  , a- 
voit  marque  ceux-ci  pour  la  convcr- 
lion des  Galibis.  Ainii  malgre  tous  les 
difcours  de  nos  Francois , quelque  peu 
d'cfperance  que  nous  euffions  de  reuf- 
fir  , mettant  toute  notre  confiance  en 
Dieu , qui  peut  raprocher  de  lui  ceux 
qui  en  paroilTent  les  plus  eloignes>  nous 
nous  difpofämes  ä partir  inceffamment. 

Ce  fut  au  mois  de  Septembre  de  la 
meme  annee.  Apres  nous  etre  informes 
ä ceux  qui  avoient  plus  d’habitude  chez 
les  Indiens, des  endroits  ou  ils  etoient 
le  plus  ramafles,  nous  aprimes  quec'e- 


en  Guinf/e  et  a Cayenne.  432, 
toit  ä Icaroüa.  Ce  fut  aufli  lä  que  nous 
refolümes  de  nous  rendre.  Nous  paru- 
mes  donc  de  Cayenne  le  14  du  mois  de 
Septembre  de  la  meme  annee  ; nous  a- 
vions  ä faire  15  lieues  Fran^oifes  par 
mcr,  & nous  ferions  arrives  ä notre  ter- 
me  des  le  landemain  , (i  nous  n’euffions 
trouve  le  meme  jour  ä 'fix  lieues  de 
Cayenne  c cs  memes  Indiens  chez  qui 
nous  alfions , partages  dans  deux  grandes 
pirogues.  Cette  troupe  de  Sauvages  que 
je  voyois  pour  la  premiere  fois , me  fur- 
prit  fort  : ils  etoient  d’un  beau  rouge 
• la  plüpart  ornes  de  leurs  parures  de  plu- 
mes  , &.  quoique  j’cn  eufle  ä-peu-pres 
Fidee  , leur  prefence  me  frappa  : ainil 
toutes  fortcs  d'objets  extraorclinaires  , 
quelque  dcfcription  meme  d'apres  na- 
ture  qu’on  en  ait  entendu  faire  , font 
une  toute  autre  imprefiion  furnosfens, 
quand  ils  fe  prefentent  eux  memes  ä 
nous.  Nousparlämes  aux  p«incipaux& 
nous  leur  expliquames  le  lujet  de  notre 
voyage.  Ils  parurent  contens , & le  plus 
confiderablc  prenant  la  parole,  nous  die 
qu’il  etoit  ravide  nous  avoir  chez  lui: 
mais  qufil  nous  prioit  de  l’excufer  pour 
le  preient;  quen'etant  pas  chez  lui,  il 
n’y  auroit  perfonne  pour  nous  recevoir, 
qufil  alloit  faire  un  petit  voyage  ä 
Cayenne , d’oü  nous  Yenions , duquel  il 


455  Vor  ag  es 

ne  pouvoit  fc  difpenfer  , qu'il  nous 
prioit  donc  de  retourner  für  nos  pas  5 
Sc  que  des  qu’il  auroit  fait  ce  qu'il  avoit 
a faire  ä Cayenne  , il  nous  rameneroit 
lui-  meme  chez  lui.  II  -tint  parole  , & 
trois  ou  quatre  joursä  pcine  furent paf- 
fes , qu'il  nous  vint  reprendre  ä Cayen- 
ne , & nous  offne  fes  pirogues , que  nous 
acceptämes.  Le  Pere  Ramette  fe  mit 
dans  Ppne  & moi  dans  l’autre.  Nous 
n’arrivämes  que  le  lendemain  ä Lern- 
bouchure  de  leur  riviere.  Les  Indiens 
camperent  au  Sit  6 t & fe  bätirent  un  lo- 
gement  pour la nuit.  L'honnetete auroit 
demande  qu'on  nous  en  eut  offertj  un* 
inais  de  Lhonnetete  de  la  partdes  Sau- 
vages, c’efl:  trop  exiger  d’eux.  Un  Nc- 
_gre  que  nous  avions,  prit  ce  foin.  Nos 
hamacs  , ou  iits  portatifs  furent  donc 
fufpendus  ä quelques  travers  de  bois 
Attaches  ä des  pieux  Hohes  en  terre  , 
quelques  feuilles  d’arbre  pour  teit.  L'on 
alluma  des  feux  de  tous  cötes  (car  les 
Indiens  ne  font  jamais  fans  feu  ) la  fu- 
mee  nous  incommoda  beaucoup  , & 
nous  fumes  boucannes  de  la  bonbe  for- 
te. Mais  ce  qui  nous  incommoda  en-  1 
core  plus,  ce  fut  deux  ou  trois  grains 
de  pluye  dont  nous  fumes  accueillis 
pendant  la  nuit.  A nous  de  detacher 
nos  hamacs  pour  les  mettre  ä couvert 

& 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  434 
& ä les  retendre  prefque  aulfitöt.  Je 
vous  aflure  quc  cetre  nuit  nous  mit  tout- 
ä-fa\t  en  erat  de  f^avoir  camper  ä la 
maniere  des  Indiens , & nous  eümes  bien 
de  Texercice. 

Le  lendemain  le  tcms  s’etant  mis  au 
beau^nous  pourfuivimes  notre  route, 
c’eft-ä-dire  , que  nous  remontämes  la 
riviere  d’Icaroüa*  Plus  nous  avancions, 
plus  nous  trouvions  le  pays  affreux  & T.  , 

r vt  . A V J ^ y LlCU  OU  1 

lau  vage.  Nous  arnvames  ennn  au  Degra,  acbaiou«, 
chacun  debarque  & met  ä terre  fon  ba- 
gage.  Toüjours  meme  indifference  de 
la  part  des  Indiens  ä notre  £gard  : per- 
fonne  nes’offrit  pour  porter  notre  pe- 
tit  bagage  , qu’il  nous  fallut  laiifer  all 
Degra , de  ce  ne  fut  qu’avec  bien  de  la 
peine  & ä force  de  payement  que  nous 
engageämes  quelques  Indiens  a aller  le 
chercher  le  lendemain:  encore  en  fa!- 
lut  il  porterune  partie  nous- memes.  Le 
carbet  ou  hameau  etoit  eloigne  d’unc 
bonne  lieue.  Nous  nous  mimes  cn  che- 
min  pour  y aller,  fi  toutefois  on  peut 
appeller  chemin  des  petits  fcnticrsmal 
unis  de  fort  reiferes.  C’etoit  dans  un 
pays  decouvert  & ä l’entree  d’une  gran- 
de  Savane  ou  prairie,  au  milieu  de  la- 
quelle  le  carbet  etoit  bati.  Nous  Paper- 
$umcs  de  loin.  Rien  n^etoit  plus  fau- 
vage  que  la  perfpeöive  qui  s'offroit  ä 
Inns  1 11 • Part»  11*  P p 


4$  5 V o y a g e s 

nous.  Car  imaginez-  vous  une  grande 
prairie  a pcrte  de  vüe  , mais  une  prai- 
rie  bien  differente  de  celle  que  Fon 
voit  en  France,  qui  font  fi  riantes  & ii 
agreablcs.  Celle-ci  etoit  revetue  d’une 
herbe  de  couleur  päle,entrccoupeede 
joncs  & de  marais.  Au  loin  de  grands 
boisde  haute  futayc  : un  filenceaflfreux, 
pas  un  feul  oifeau.  Au  milieu  decette 
prairie  fur  une  petite  hauteur  un  amas 
eonfus  de  petites  hutes  couvertes  de 
feuilles.  C'etoit  le  carbet  , ou  village 
environne  non  d’une  paliflade,  mais  de 
ronces  & d’epines  , & d’arbres  nains 
pleins  de  piquants  : voilä  cc  que  nous 
decouvrions  a mefure  que  nous  avan- 
cions.  A cet  afpedt  ,il  faut  vous  Favouer 
je  fus  faifis  malgre  moi  d’un  certain  ef- 
froi  dont  jene  fus  pas  lemaitre.  II  faut 
pardonner  cela  ä de  jeunes  Miffionnai- 
res,  qui  fortans  d’un  pays  aufli  agrea- 
b!e  que  la  France  , fe  voyent  tour  ä 
coup  tranfplantes  dans  un  pays  fi  af- 
freux  & fi  fauvage.  Ce  fut  auffi  une  oc- 
cafion  pour  nous  de  nous  offrir  de  nou- 
veau en  Sacrifi.ce, mais  Sacriäce  reel  ? 
& non  point  tel  qu’on  le  fait  au  pied 
d une  Oratoire» 

Dans  ces  penfees  nous  arrivämes  cn- 
fin  au  carbet  , au  milieu  duquel  eroit. 
un  bdiisaeni  deftine  i reeewoir  les  e- 


EN  GlUNe’f.  ET  A CaYTNSE.  43(5 
trangers,  fi  toutefois  je  n’abufe  point 
du  terme  de  bäument , en  donnant ce 
nom  ä quelques  gros  pieux  d'arbres 
plantes  cn  terre  , avee  des  travers  lies 
entr’cux  , le  tout  furmonte  d'un  toit 
Couvert  de  feuilles  d'arbres  aflez  pro- 
prement  arrangees.  C’eft  lä  qu’on  re- 
$oit  les  etrangers , quenous  fümesd’a- 
bord  re$us.  Nous  le  trouvämes  deja 
pleindes  Sauvages  qui  nous  avoient  de- 
vance  : ils  etoient  couches  dans  leurs 
hamacs.Notre  plus  court  futd’etendrc 
aufli  les  notres  , pour  nous  repofer  un 
peil.  Au  mileudece  carbet  etoient ran- 
gesd’un  bout  ä Tautre  24  Canaris , ou 
grands  vaifleaux  ä mettre  laboiflon.  Le 
moindre  tenoit  au  moins  100  pots:  ils 
etoient  pleins.  Je  rr/informai  du  Negre 
qui  etoitavecnous,decequi  etoitdans 
ces  vaifleaux  : il  me  repondit  que  c’e- 
toit  de  la  boilTon.  En  voilä  pour  long- 
tems,  luidis  je.  Point  du  tout,  me  dit 
le  Negre: dans  trois  jours  toutlera  bü. 
Cela  me  parut  un  paradoxe ; nuis  je  i e- 
vins  auflitötde  mon  etonnement,lorfque 
je  vis  la  nuniere  dont  ils  s’y  prenoient. 
Les  Sauvages  donc  pour  fe  dedommager 
des  fatigues  du  voyage  , commencerent 
3 s’en  donner.  Les  femmes  leurs  avoient 
apporte  de  grands  Coujs  remplis  de 
boiflon,  & les  avoient  mis  devant  eux. 

Pp  ij 


457  V 0 y a g es 
Or  ces  Coujs  tierment  un  bon  pot  au 
moins.  Elles  cn  avoient  apporte  une 
quantite  prodigieufe:  la  terre  en  etoit 
couverte.  La  boiffbn  dans  les  uns  etoit 
de  couleur  jaunätre  , dans  d’autres  de 
couleur  rouge , dans  d5autres  de  cou- 
leur blanche.  Tout  ceci  avoit  ete  ap- 
porte de  dehors  des  Cafes  particulieres* 
Car  on  ne  vouloit  point  toucher  ä ce 
qui  etoit  dans  le  carbet  , que  ceux  en 
confideration  defquels  cette  boifion  a- 
voit  ete  faite  , ne  fuflent  arrives.  Les 
femmes  donc  commencerent  ä fervir 
nos  Voyageurs,  prenans  lcurs  Coujs 
cntre  les  mains  prcfenterent  ä boire, 
Ceux-ci  ayant  bü  leur  faoul , rejct- 
toient  auflitot  ce  qu'üs  venoient  de  boi- 
re  aux  pieds  de  ceiles  qui  les  fervoient. 
C’etoic  un  flux  & reflux  continuel.  Je 
ne  puis  vous  marquer  combien  nous 
fümes  furpris& indignesä  ce  fpedacle: 
environnes  depareils  buveurs,nous  ne 
i^avions  oü  nous  mettre.  Helas ! me  dis- 
je  alors  en  moi  meme,  voilädoncceun 
que  nous  fommes  venus  chercher  de  fi 
loin.  Quelle  efperance.de  convertir  un 
peuple  fl  brutal  & fi  groflicr  ! Refle- 
xion trifle  qui  nous  accabloit  ! Nous 
nous  rcgardions  le  Pere  Ramette  & 
moi,&  dans  la  furprife  que  nous  cau- 
&ii  un  fpedacle  fi  rehutant  > nous  ne 


en  Guine’e  et  a Catenne.  438 
fijavions  que  nous  dire  , tant  ncus  etions 
interdits.  Le  plus  court  pour  nous  fut 
de  tächer  de  nous  retirer  au  plus  vite 
d’un  endroit  fi  deplaifant.  Nousdeman- 
dämesauCapitaine  un  autre  logement, 
11  comprit  la  difficulte,  & fit  tant  au- 
pres  d'un  bon  vieux  Indien  , qu'ilFo- 
bligea  ä nous  ceder  fa  Cafe.  C’eit  ainfi 
que  nos  Francois appellent  ici  ceshutes- 
Indiennes  qui  fervent  de  retraitea  nos 
Sauvages* 

Nous  nous  tranfportämes  donc  für 
les  lieux  pour  voir  notre  nouveau  lo- 
gemcnt.  Imagines.vous  quelques  pieux 
plantes  en  terre  , & für  ces  pieux  un 
plancher  eleve  deterre  de  fept  ou  huit 
pieds.  Je  dis  plancher, non  quil  y ait 
des  planches,  nos  Indiens  n’en  F^avene 
point  FuFage;  mais  c'etoit  un  amas  de 
petits  liteaux  ou  tringles  d'un  bois  qui 
Fe  fend  Fort  aifemcnt  & droit,  que  Fon 
aplatit  enfuite : la  largeur  en  efb  de  deux. 
ou  trois  pouces,la  longueur  de  fept  ou 
huit  pieds*  Ces  Fortes  de  tringles  s’ap- 
pellcnt  pineaux  par  nos  Francois  & ouafi 
Jai  par  les  Indiens.  Ils  les  arrangent  les 
uns  contre  les  autres  & les  lient  a des 
travers  Für  lefquels  ils  font  pafles  : 
qui  Fait  un  Fol  afiez  Ferme.  Sur  le  tout 
un  toit  de  merne  Fabrique  que  celui  du 
£rand  carbet*  Qn  momoit  ä cette  cafs 


459  Voy  ag  Eis- 
haute par  une  efpcce  d’eehelle  cornpc- 
fee  de  deux  perches,  les  echellons  lies 
deflus,5qui  ä force  demonter  s’etoient 
deranges , en  forte  qu’il  ny  en  avoit 
pas  un  qui  fut  bien  droit  , tellement 
qu’onn’y  pouvoitplus  monter  avecdcs 
fouliers  fans  gliffer  au  bout  de  fechel- 
lon  du  cöte  qu’il  panchoit.  Ce  fut  par 
une  echelle  de  cette  fabrique , que  nous 
montämes  ä ce  nouvel  apartement  dont 
nous  primes  poffeffion,  Nous  y fimes 
auflitöt  porter  notre  bagage  & y pafla- 
mes  comme  nous  pümes  le  refte  de  la 
journee.  La  nuit  fe  palfa  pour  lcs  In- 
diens ä boire  , a faire  des  huees  , & ä 
jouer  de  certaines  großes  fl Utes  qui  con- 
trefont  alfez  bicnle  mugiffement  d’un 
Taureau.  Jamais  je  ne  cornpris  mieux 
que  j’etois  avec  des  Sauvages.  Ce  tin- 
tamarre  dura  autant  que  la  boiflbn  , 
c’eft  ä-dire,  quatrcoucinq  jours.  Dans 
ces  commencemens  rien  qui  adoucit 
tant  foit  peu  le  degout  affreux  oü  nous 
6tions;  point  d’accueil,  point  d’amhie 
de  la  part  des  Indiens  , nul  empreile^ 
ment  ä nous  voir.  Si  on  venoit  chez 
nous,  c’etoit  pour  nous  importuner  & 
nous  demander  quelque  chofe.  On  nous 
aportoit  quelquefois  desC ouys  pleins  de 
Bbiffon ; mais  nous  ne  pümes  gigner  für 
nous  dans  les  commencemens,  d’en  gou- 


r.N  Güikf/f  ft  a Cayenne.  440 
tcr.  L’eau  nous  paroiffoit  plus  fuporta- 
ble.  La  cafiave  qui  cft  le  pain  du  pays 
n’etoit  pas  moins  degoutante  ; rien  ä 
mon  fens  n’eft  plus  infipide.  Nous  nous 
y firnes  pourtant  & la  trouvämes  affez 
bonne  dans  la  fuite« 

Quelques  femaines  apres  notre  arri~ 
vee  une  bande  fort  nombreufe  d’In- 
dicns  de  la  nation  des  Ärouas , habitans 
de  la  riviere  des  Amazones,  arriverene 
au  carbet.  Tout  le  fujet  d'un  fi  grand 
voyage,  etoit  unedanfequi  paffe  chez 
tous  les  Sauvages  de  ces  contrees  pour 
une  chofe  fort  fcrieufe  & de  grande 
smportance.  ’Apres  s’etre  repofes  deux 
ou  trois  jours  pour  fe  preparera  ladan- 
fe  , ils  la  commencercnt  enfin  un  foir 
cnviron  für  les  cinq  heures  & la  conti- 
nuerent  jufqu’ä  fix  heures  du  matin.  Je 
fut  furpris  de  rarrangement  de  leurs 
differens  airs : il  y avoit  une  ouverture, 
des  cfpcces  de  chacones  , des  menuets 
qui  ne  fe  reflentoient  point  du  Sauva- 
ge. Leurs  flutes  avoient  un  fon  fort  har- 
monieux  & s'accordoient  fort  bien.  Ce 
qui  me  furprenoit  , c’cft  que  chaque. 
flute  n’avoit  qu’un  ton: une  parcxem- 
ple,  etoit  le  fol , l’autre  le  fa  , une  troi- 
jieme  le  re  8c  ainfi  des  autres  tons.  Les 
joucurs  s’accordoient  pourtant  fort 
b:en  & jouoiem  toutes  fbrtcs  d’airs  0 


4 4*  V O TAGES 

chacun  jouant , s’arretant  & reprenant 
fort  jufte.  Lcs  danfeurs  allerent  ä une 
portee  de  moufquet  da  carbet  pour  s’a- 
jufter  3c  pour  faire  enfuite  leur  entree. 
Je  fus  frape  de  ce  fpedhcle.  Le  pre- 
mier  qui  conduifoit  la  bande  , tenoit 
une  efpece  de  demi  pique  ä la  main , au 
bout  de  laquelle  etoit  attachee  une 
troufle  de  grelots  du  pays  faits  d’une 
efpece  de  coque  d’un  fruit  fauvage  , & 
qui  font  encore  un  peu  plus  de  bruit 
que  les  norres.  Oft  avec  cet  inftru- 
xnent  qu’ils  battent  la  mefure.  Un  au- 
tre  au  milieu des  danfeurs  avee  une  jar- 
tieredememe.  Tous  les  danfeurs  fui- 
voient  ä la  fi!e,ayant  en  teteuneefpe- 
ce  de  bonnet  de  piume  de  diiFcrentes 
couleurs  & fort  proprement  accommo. 
des,  le  corps  peint  , des  braflclets  de 
grains  de  verre,  des  ceintures  fort  pro- 
pres faites  des  bijoux  du  pays  , leurs 
flutes  ornees  d’une  touffe  d’une  certai- 
ne  plante  du  pays  , qui  reffemble  af- 
fez  ä la  criniere  d’un  cheval.  Ils  s’en 
vinrent  dans  cet  equipage  für  la  place 
du  carbet.  Chacun  s’etoit  Cache  & la 
place  etoit  vuide.  C’cft  une  fuperfti- 
tion  de  ces  peuples  , decroireque  !e 
premier  qui  verra  arriver  les  danfeurs 
für  la  place  , fera  malhcureux , & mour- 
aieme  dans  1’aDnee.  Ils  fe  cachent 

donc 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  44a 
donc  tous  ordinairement  , lorfque  les 
danfeurs  partcnt,&  des  qu’ils  fontar- 
rives,ils  iortent  tous  ä la  fois  de  leurs 
retraites,  en  faifant  force  huees&  vien- 
nent  ainli  aflifter  ä la  danfe.  Les  jeunes 
Alles  du  carbet  ornees  & parees  de  leur 
mieux,  fe  joignent  aux  danfeurs.  Leur 
maniere  de  danfcr  dl  affez  particulie-* 
re : c’eft  plütot  une  marche  qu'une  dan- 
fe. Elle  confifte  ä frapcr  du  pied  en  ca- 
dence  & ä accompagner  cela  d’un  mou- 
vement  de  corps  allez  femblable  ä celui 
d'un  homme  boiteux.  Les  danfeurs  a- 
pres  avoir  demeure  encore  deux  ou  trois 
jours  ä fe  rcpofer  , ä boire  > ä s’eny- 
vrer  & ä faire  leur  petit  commerce  , 
s’en  retournerent  chez  eux  , & laiffe- 
rent  leurs  flutes  aux  Indiens  du  carbet 
C’eft  une  loy  parmi  eux,  d'aller  por- 
ter ces  flutes  & ces  danfes  dans  d’autres 
carbets, d'oü  on  les  porte  encore  plus 
loin.  Cela  me  donna  occafion  de  con- 
noitre  la  nation  des  Arouas,  dontj’au- 
rai  lieu  de  vous  parier  plus  bas , & dont 
j’ai  attire  un  aflez  grand  nombre  ä la 
Million  de  Courou. 

Je  reviens  ä nous  & ä nos  Galibi^# 
L’incommodite  de  notre logement  nous 
fit  penfer  ä nous  en  procurer  un  autre 
plus  commode.  Nous  louämes  des  In- 
diens pour  y travailler , & nous  choi- 
Tomelll.  Pan.  II.  Qq 


445  V o V a & « s 

me s remplncement  a deux  portees  de 
moufquet  du  carbet  für  un  pecit  tertre. 
Comme  nous  .etions  biennifes  de  nous 
tirer  au  plütot  de  Tcndroit  ou  nous  i- 
tions , pour  nous  deüvrer  de  la  vüe  de 
bien  des  objets  de<ragreables,nous  pref- 
Omes  l’ouvrage,  & dans  trois  moisno- 
tre  cafe  fut  achevee  & logeable.  Nous 
ne  perdions  cependant  aucune  occafion 
de  parier  du  Royaume  de  Dlcu  ä ces 
pauvres  Sauvages  ; mais  c'eioit  pour 
£ux  des  enigmes,  oü als  ne  comprenoient 
jien  du  tout  ; jee  que  nous  leur  pou- 
vions  dire,  ne  les  frapoit  point:  ils  ne 
paroiflbient  touches  de  rien.  Des  que 
£ous  fümes  loges  , nous  les  appellions 
au  fon  de  la  cloche  ä la  Chapelle  que 
nous  avions  fait  hatir.  Quelques  uns  y 
venoient  par  complaifance  , d’autres 
s’en  moequoient.  Nou$  faifions  cepen- 
dant laDodtrineChretiennc  & la  prie- 
re  en  leurlangue;  maisq,uand  nous  leur 
parlions  de  s5y  appliquejr  & de  l’apren- 
dre,  ils  nous  mon.troient  leurs  enfans, 
nous  les  ofFrant  pour  les  inftruire  , 6c 
difant  que  pour  eux  ils  etoient  trop 
\ieux  pour  apprendre.  Leurs  enfans 
nous  paroiflbient  dociles : nous  nous  ap- 
pliquämes  ä les  ipftruire,ä  quoi  nous 
reullimes  fans  beaucoup  de  peine.  Mais 
cd a ne  nous  ayan^oit  pas  : nous  n’o- 


en  Güine'e  et  a Cafnot.  444 
iions  les  baptifer,n*ayant  pcrfonnequi 
put nous en  r6pondre,  tandisque  leurs 
parens  reftero  ent  dans  rinfidelite.Nous 
redoublämes  donc  nos  foins  envers  les 
anciens  ; mais  ce  fut  toüjours  inutile- 
roent : meine  froideur  , meme  indiffe- 
rc n ce.  II  y avoit  deja  huit  moisque  nous 
ctions  parmi  eux  , & nous  nous  trau- 
vions  auffi  peu  avances  que  le  premier 
jour  que  nous  arrivames.  Nous  nous 
avisämes  le  P.  R amette  & moi , de  com- 
pofer  en  leur  langue  un  difcours  fort  & 
pathetique , pour  effayer  de  les  toucher. 
Nous  les  appellämes  tous  ä la  Chapellc 
& leurfimts  entendre  qu’avant  que  de 
nous  en  reiourner  chez  nous  , nous  a- 
vions  ä lcur  parier  pour  prendre  congc 
d’eux  , qu'auffi-bien  tous  nos  efforts 
cioient  inutiles  ä leur  egard.  Ils  nc 
naanquerent  pas  de  fe  trouvera  la  Cha- 
pelleä  l’heure  marquee.  Elle  fetrouva 
toute  pleine  ; ils  furent  touches  du  dif- 
coui  s qu’on  leur  fit : quelques  unsver- 
ferent  des  larmes  ; ils  avoient  au  fond 
des  fattachcment  pour  nous  , d'autant 
plus  qu'ils  trouvoient  chez  nous  bien 
clc  petits  fecouvs,  & que  nous  etions  en 
eeat  de  les  proteger  contre  les  violen- 
c.es  des  Traiteurs  ou  Francois  conimer- 
gans  avec  eux.  Ils  s'attrouperent  donc 
apres  le  difcours  nous  prefferentde 


445  Vcyages 

refter  avec  eux  ; mafs  nous  leur  fimes 
entendre  que  leurs  prieres  etoient  inu- 
tiles,  tandis  qu'ils  refufoientde  fe  faire 
Chretiens ; que  nous  nc  pouvions  et?e 
retenus  que  par  lä.  Ilsnousprierent  de 
prendre  patience,  difant  que  ce  chan- 
gementne  pouvoitfe  fiire  tout  ä coup 
que  peu  äpeu  cela  vicndroit.  Orcefut 
la  la  premiere  lueur  d'efperance  que 
nous  eümes.  Nous  leur  dimes  donc , que 
pourvü  qu’ils  parlaflent  fincerement& 
qu’ils  vouluflent  nous  ecouter  , nous 
cffrions  volontiers  de  rcfter  encore  par- 
mieux^pour  eprouverleur  bonne  vo- 
lonte; qu’ils  fongeaffent  donc  ä mode- 
rer  leur  boiflbn  & ä quitter  leur  debau- 
ches.  Ils  nous  lc  promirent,  mais  ce  ne 
fut  que  de  bouche ; les  yvrogneries  re- 
cornmencerent  de  plus  belle  , & du- 
roient  les  nuits  & les  jours  entiers  : 
hommes  , femmes  & enfans  s’en  don- 
noient  ä qui  mieux  mieux.  Pour  moi 
jamais  je  ne  vis  de  pareils  exces.  Nous 
aliions  fouvent  a leur  carbet  pour  les 
faire  reflouvenir  de  leurs  promefies  & 
pour  leur  reprocher  leurs  debauches 
outrecs.  I!s  ne  nous  ecoutoient  pas : 
quelques  uns  avoient  Teflionterie  de 
nous  dire  , pourquoi  nous  trouvions 
mauvais  qu'ils  s'enyvraflent  , puifque 
les  Francois  s’enyvroient  bien  , & ß 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  44 6 
nous  ne  voulions  pas  les  r ndre  Fran- 
cois. C’eft  ici  un  fujet  de  pininte , qui 
nous  eft  commun  avec  tous  les  Midien- 
naires  employes  ä la  converfion  des  pcu- 
ples  qui  ont  quelque  commerce  avcc 
les  Europeensqui  tout  Chretiens  qu’ils 
Tont,  aportcnt  ordinairement  par  Jeurs 
mauvais  exemples  le  plus  grand  obfta- 
cle  ä la  propagation  de  fEvangile.  C’elt 
dans  ces  occafions  qu'on  gemit  de  voir 
que  les  domeftiques  de  la  Foi  & lesen- 
fans  du  Royaume  , qui  devroient  le 
plus  contribuer  ä la  converfion  des  in- 
fideles,ä  la  propagation  de  cette  meme 
Foi  , font  cependant  ceux  qui  nuifent 
le  plus  ä fon  progres. 

Nos  Galibis  ne  gardoient  donc 
plus  aucune  mefure  ; il  ne  fe  pafloit 
prefque  aucun  jour  , ni  aucune  nuit  , 
cü  nous  n’entendiflions  les  cris  & les 
huees  de  ces  yvrognes.  Quelqucfois  ils 
prenoient  querelle  enfemble  & fe  bat- 
toient.  Je  fus  contraint  un  jour  de  fai- 
fir  un  de  ces  furieux  , qui  une  ferpe 
ä la  main , fe  difpofoit  ä tuer  fa  propre 
feeur , & de  le  renfermer,  comme  nfen 
prierent  les  plus  raifonnables.  Nous  a- 
vions  beau  precher  , beau  reprefenter, 
ils  n'ecoutoient  rien.  Les  plusterribles 
verites  de  notre  fainte  Religion  ne  les 
touchoient  point.  Ils  ne  faifoient  que 
Q q ii; 


447  Voyacü* 

s’en  rire  : prieres , menaces  , tout  etoit 
inutile.  Cet  eloignement  afFrcux  de  la 
Religion  dans  ces  Sauvages , joint  ä tous 
les  degoüts  d'un  fejourleplus  defagrea- 
b!e  du  monde,  nous  fit  paffer  detriftei 
momens.  Apres  bien  des  refl  xions  , 
nous  nous  refolümes  enfin  de  les  aban- 
donner  ä leur  mauvais  genie.  Ilyavoit 
plus  d’un  an  que  nous  etions  chez  eux 
fans  qu’aucun  Indien  nous  eut  donn6 
la  moindre  parole  qui  nous  donnat  quel- 
que  legere  efperance  de  reuffir.  Deux 
Miflionnaires  partirent  alors  de  Cayen- 
ne, tellement  que  la  Million  manquoit 
de  monde.  Nous  primes  Toccalion  du 
befoin  d’ouvriers  oii  Ton  6toit  , pour 
reprefenter  ä notre  Superieur  qu’ileut 
la  bonte  de  nous  rapeller , puifqu’il  n'y 
avoit  aucune  apparence  de  gagner  quel- 
que  chofe  aupres  des  Galibis  , & qu’y 
etant  deformais  inutiles , nous  le  prionf- 
d’agreer  nos  fervices  pour  la  Million  de 
Cayenne, oü  fans  doute  il  avoit  befora 
de  fecours,  depuis  le  depart  des  deux 
Miflionnaires  qui  s’en  etoieot  alles.  Lc 
P.  Superieur  dont  le  cara&erc  eft  une 
prudtnee  rare , ayant  examinc  notre  let- 
tre, crut  n'y  devoir  pas  avoir  egard ; il 
nous  eciivit  donc  pour  nous  encoura- 
ger,  que  nous  ne  devions  pas  entiere- 
UKitt  defefperer  de  la  conveilion  des. 


en  Gimte*  £ et  a Cayenne.  44$ 
Indiens,  & que  fi  nous  qui  avions  tanc 
d’avanccs  par  rapor t ä la  langue  & qui 
ctions  venus  expres  pour  travailler  au' 
falut  de  ces  peuples,  nous  de(efperion$ 
de  reuffir,  Sc  que  nous  quittaffions  la 
partie  , il  fe  verroit  oblige  d’abandon- 
«er  entierement  ces  peuples,  chez  qui 
Ton  e^oit  alle  dcja  fouvent  Sc  toüjours 
inutilement  ; qu  il  falloit  y bien  pen- 
fer  , avant  que  d’en  venir  la  , que  la! 
patience  & la  perfcverance  vaincroic 
peut  etre  enfin  Tobdination  des  Sauva- 
ges , & que  peut- etre  le  Seigneur  fe 
laifleroit  toucher : qu’au  rcfte  quoiqu'il 
ne  defavouät  pas  le  befoin  ou  il  etoit 
d’ouvriers  , il  aimoit  mieux  pourtant 
compliquer  les  emplois  , ( ä quoi  s’of- 
frircnt  genereufement  les  deux  feuly 
Miffionnaires  qui  reftoient  a Cayenne  ) 
que  de  nous  rapeller  für  le  point  oü 
nous  ctions  peut  etre  de  reuffir,  Sc  que 
s’il  le  faifoit  , il  auroit  ä fe  reprocher 
toute  fa  vie  Tabandon  de  ces  peuples* 
Nous  rt^umes  ces  ordres  de  notrc  Su- 
perieur  comme  ceux  de  Dien  : nous 
nous  reprochämes  notre  peu  de  Coura- 
ge, Sc  de  conftance,nous  redoublämes 
nos  foins.Nous  ne  pcrdions  aucune  oc- 
Cafion  de  leur  parier  de  la  Religion, 
Enfn  apres  avoir  ferieufement  exami- 
ne  ks  moycns  de  reuffir,  nous  crümes 

Qcl  iijj 


449  V o y a g es 

quc  nous  devicns  en  choilir  un  petif 
nombre  des  moinsbrutaux  & des  moins 
deraifonnables,  & nous  attacher  ä les 
prefler  le  plus  vivemcnt,  efperans  que 
fi  nous  reuflifiions  ä les  gagner  , leur 
exemple  entraincroit  bientot  tous  les 
autres  : ce  qui  arriva  effediivernent  , 
comme  nous  favions  prevü. 

Nous  en  choifimes  donc  fix  qui  e- 
toient  chefs  de  familles,  & nous  nous 
minies  ä les  exhorter,  ä les  prefler  vi- 
vetnent.  Cornme  ilsavoient  dans  le  fond 
de  ia  raifon  & du  bon  lens  , ils  com- 
mencerent  a ouvrir  los  yeux  aux  veri- 
tez  de  notre  Religion  : ils  nous  paru- 
rent  entrer  dans  ce  que  nous  leur  di- 
fions.  Nous  redoubiämes  nos  foins  & 
notre  vivacite  : ils  parurent  ebranles  , 
enfin  ils  fe  rcndirent  , & nous  donne- 
ren: parole  qu'ils  feroient  ce  que  nous 
leur  ordonnerions  , & qu'ils  etoienc 
pretsa  embrafier  notre  fainte  Religion. 
Ayant  ainfi  tire  parole  d'eux  , nous 
nous  appliquämes  tout  de  bon  ä les  in- 
ftruire  ä fond.  Un  d'eux  etoit  le  chef 
du  carbet,  ilavoit  eu autrefoisde gran- 
des  liaifons  avec  le  feu  Pere  de  la  Moufle 
& etoit  ä demi  inftruit,  ayant  fouvent 
entendu  parier  des  mifteres  de  notre 
Religion  ä ce  digne  Miflionnaire.  Ce- 
iui  lä  fut  bientöt  emierement  inftruit, 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  450 
les  autres  nouscouterent  un  peu  plus. 
Mais  ce  qui  nous  faifoit  plus  de  peine 
& ce  qui  nous  faifoit  craindre  avec 
raifon  d’echouer,  c’etoit  que  deux  de 
ces  fix  que  nous  avions  choilis  avoient 
de  grands  obftacles  ä la  Religion.  Tous 
deux  avoient  plufieurs  femmes , Tun  en 
avoit  trois  & Tautre  deux  , & de  plus 
ce  dernier  etoit  Piaye.  Vous  fgavezce 
que  c’eft  qu’un  Piaye,  c’eft  le  chef  eie 
toutes  les  luperftitions  Indiennes.  On 
ne  fgauroit  dire  combien  ces  peuples 
ont  d'attachement  pour  Tun  & pour 
l’autre  de  ces  obftacles.  Quelques  froids 
que  paroiftent  nos  Sauvages , j'ofe  dire 
que  peu  de  nations  ont  plus  de  viva- 
eite  dans  tous  ces  attachemens  que  cel- 
Je  ci.  Les  frequentes  rechutes  en  ont 
ete  dans  la  fuite  une  preuve  bien  fen- 
fible.  Quoiqu’il  en  foit , nous  n’avions 
pas  alors  une  connoiflance  exadte  de 
leur  naturel,  & nous  nous  entimmes  ä 
ce  qui  fuit  & qui  paroit  entierement 
fuffire  pour  rafturer  un  Miflionnaire  , 
lorfqu’il  s'agit  d’initier  dans  nos  mifte- 
res  une  nation  intidele. 

Dabord  nous  ne  voulumes  point 
pyefter  les  Poligames  für  V article  de  la 
pluralite  des  femmes ; ce  debut  n’auroit 
pas  reufli.  Nous  nousattachämes  donc 
uniquement  ä kur  prouver  les  verite* 


4 5 t VöYAGfl 

de  notre  fainte  Religion  , & £ les  ch 
faire  convenir,  ä leur  inculquer  fim- 
portance  du  falut,  impoflible  dans tou« 
te  autre  Religion  que  la  Catholique  * 
les  tcrribles  veritez  du  Jugement  de 
Dieu  & des  peincs  d'un  enfer  , la  re- 
compenfe  des  amcs  juftifiees  par  les 
facremens,la  joye  des  bienheureux  &c. 
C’cft  paroü  nous  debutämes,nous  re- 
fervant  ä leur  expliquer  la  Loi  de  Dien 
par  raport  au  Mariage , lorlque  nous  les 
vcrrions  convaincus  de  la  neceßite  de 
fe  convcrtir  & d’embrafler  cette  Loi. 
Cela  nous  reuffit  comme  nous  favions 
efpere ; ils  nous  donnere  nt  toute  s les  fü* 
retez  que  nous  pouvions  fouhaiter:  ils 
voulurent  que  ieur  famille  eut  parta 
ce  bonheur  ; ce  qui  monta  a ving*  per- 
formes*  Quand  tout  notre  monde  ful 
fuffifamaient  inÜruit,  nous  nous  refo- 
lumes,  pourne  inanquer  ä rien&pour 
nous  aflurer  d'eux  , autantf  que  nous 
pourrions,de  leur  faire  faire  unerenon- 
ciation  publique  ä leurs  concubines  & £ 
leurs  fuperftitions.  Nous  afFembläjnes 
donc  tous  les  Indiens  du  carbet  dan$ 
notre  Chapelle  , & la  en  prefeoce  de 
tout  le  carbet,  nous  leur  demandämes 
fi  c'etoit  tout  de  bon  qu’ils  vouloient 
fe  faire  Chretiens.  Nous  ayant  repon- 
du  qu  oui , nous,  leur  demaudames , s'ils 


in  Guine’e  IT  A Cayinni.  4 ft 
rcnon^oient  linceremenr  ä toutes  leurs 
fuperftitions  & mauvaifes  coutumes.' 
Ils  nous  repondirent  qu’ils  y renon- 
$oicnt.  Nous  demandämes  enfuite  a 
ceux  qui  avoient  plufieurs  femmes  , a 
laqueiie  ils’en  vouloient  tenir,&nous 
ayant  fatisfait  für  cette  article  , nous 
leur  firnes  dcclarer  publiquement  , 
qu’une  teile  & une  teile  ne  feroient  plus 
regardees  comme  leurs  femmes  , & 
qu’ils  les  quittoient,  leur  laiffant  libre 
d’epoufcr  tel  mariqu'elles  voudroiento 
Nonobftant  toutes  ces  affuranccs  , 
nous  n'ofions  encore  prendre  notre  par- 
ti,  & les  baptifer.  Leur  legerete  natu- 
relle , leur  ineonftance  & leur  efprit 
fourbe  & trornpeur  nous  rendoient  tou- 
tes les  demarches  qu’üs  avoient  faites  % 
encore  fufpeftes.  Dans  cet  enabarras, 
nous  ne  crümes  pas  m-ieux  faire  que  de 
confulter  nos  Peres  de  Cayenne.  Nous 
leur  ecrivimes  & nous  leur  expoiämes 
les  raifons  pour  & contre  , dans  toute 
la  finccrite  poflible.Nos  Peres  deCayen- 
ne  apres  avoir  examine  ferieufement 
nos  lettres  & confulte  entr’cux,  furent 
tous  d'avis  que  nous  les  pouvions  ba- 
ptifer , & que  nous  ne  devions  pas  cher- 
cher  d’a-utres  furetez.  Un  d’eux-meme 
qui  avoit  allez  d'habitude  avcc  les  In- 
diens, jugea  que  nous  devions  le  faire* 


3J3  Vo  vages 

Sur  cette  decifion  nous  primes  notre 
parti.  Je  refiftai  en  mon  particulier  en- 
corequelque  tems.  Je  voyois  que  nous 
allions  prendre  un  cngagement,&  que 
nous  aurions  peut  etre  dans  la  fuite  une 
infinite  de  fujets  de  chagrin  de  la  part 
de  ces  nouveaux  Chretiens  , dont  je 
puis  dire,  fans  me  flattcr,  avoir  mieux 
connu  que  les  autres,  le  genie  fourbe« 
Enfin  apres  quelques  conteftations  de 
ma  part , & quelque  petir  reproche  que 
me  fit  de  ma  refifhnce  le  P.  Kamette, 
je  cedai  **  je  erüs  devoir  le  faire , etant 
tout  ä-faitfeul  de  mon  fentiment  con- 
tre  quatre  perfonnes  plus  eclairees  que 
moi, 

Nous  difpofämes  donc  tout  de  boß 
nos  Cathecumenes  ä recevoir  le  fiaint 
Bapteme1&  pour  rendre  la  ceremonie 
plus  folemnelle,  nous  refolumes  delcs 
conduire  ä Cayenne  & de  lesoffrir  aux 
principaux  pour  lestenir  für  les  Sacres 
Fonds.  Un  de  nous  deux  prit  le  dtvant« 
A fon  arrivee , tous  nos  Francois  temoi- 
gnerent  une  verkable  joye  de  cechan- 
gement.  Feu  Mr.  d’Orvilliers  alors  no- 
tre Gouverneur  & pere  de  celui  qui 
nous  gouverne  ä prefent,  s'oftrit  ä etre 
le  parrain  d’un  de  nos  Cathecumenes  , 
& nous  lui  offrimes  le  Cnef  du  carbet 
nomme  Toutappo.  Mr.de  Granvalno- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  454 
tre Lieutenant  de  Roi  & lesautres  prin- 
cipaux  Officiers  accepterent  avec  joye 
les  fillculs  que  nous  leur  prefentämes. 
Tour  etant  ainfi  difpofe , nous  menämes 
nos  Profelites  ä Cayenne  , & nous  choi- 
firnes  les  Fetes  deNoel  pour  la  ceremo- 
nie.  Ce  fut  le  jour  de  Saint  Etienne 
1710,  qu’elle  fe  fit.  Nous  rangeames 
nos  gens  en  cet  ordre.  Un  petit  Fran- 
cois marchoit  devant,  portant  laCreix 
accompagne  de  deuxautres.Un  de  nous 
marchoit  enfuiteen  furplis,  Qujtrepe- 
tits  Indiens  fuivoient  deux  a deux  , les 
mains  jointes ; enfuite  les  Indiehnes  dans 
lc  meme  ordre.  Les  hommes  fuivoient 
auflTi  ranges  deux  ä deux.  L'autre  Mi£- 
fionnaire  en  furplis  etoit  ä la  queue- 
Nous  fimes  en  cet  ordre  le  tour  de  la 
place:  toute  la  colonie  etoit  accourue, 
pour  voir  unfpedtacle  fi  nouveau.  Les 
petits  Indiens  chantoient  le  Sanft*  M4- 
W.tque  nos  Congreganifies  ont  coutu- 
me  de  chanter  a leursProceflions.  Tout 
le  monde  etoit  charme  d’un  certainair 
de  modeftie  & de  compondtion  qui  pa- 
roifioit  für  le  vifage  de  nos  Cathecu- 
inenes.  Le  P.  Percheron  faifant  leslon- 
dtions  curiales  ä Cayenne  nous  aten- 
doit  für  la  porte  de  fon  Eglife.  Nous 
rangeames  nos  Cathecumenes , les  hom- 
mes  ä la  droite  ßc  les  femmes  ä gauche« 


455  V o T ag?  s 
Le  P.Cure  fit  la  ceiemonie  du  Bapt£- 
me  qui  fut  des  plus  edifiantes.  Enfuite 
cn  chanta  le  Tc  Detwi  au  bruit  de  Tar- 
tillerie  de  la  place. 

On  ne  fijauroit  aflez  louer  le  zele  de 
feu  Mr.  d’Orvilliers  notre  Gouverneur 
& rempreflement  qu'il  fit  paroitre  en 
cette  occalion.  Que  ne  peut  pas  un  Mif- 
fionnairc  dc-nt  le  zele  eft  foutenu  & fe- 
conde  des  puifiances  feeuiieres  ? Nous 
firnes  la  priere  en  Indien  foir&  matin, 
tout  le  tems  que  nos  Indiens  demeure- 
rentä  Cayenne.  Nos  petitslndiens  chan^ 
teient  par  intervalles  lesCantiquesque 
nous  avions  compole  en  leur  langue. 
L’Eglife  etoit  toü  jours  pkine,  Nos 
Francois  accouroient  en  foule  pour  voir 
des  Sauvages  prier  Dieu  : ils  ne  peu- 
voient  fe  raflafier  de  voir  un  fpedacle 
ii  touchant.L'idee  defavantageufequ’ils 
avoient  con$ue  des  Indiens , fij  changea 
en  admiration : quelques  uns  en  furent 
attendris  jufqu'aux  larmes  , comme  je 
Tapris  de  leur  propre  bouche.  C'etoit 
lä  d'heureux  commencemcns  qui  flat- 
toient  agrcablement  notre  efperance  , 
& nous  promettoient  beaucoup  pour 
Tavenir.  En  efifet  cet  exempie  fit  für 
tout  le  refte  des  Indiens  du  meme  car- 
bet toute  bimpreflion  que  nous  avions 
pü  foubaiter.  Tousckmanderent  lc  Bv» 


En  Guine’e  et  a Cayenne,  45$ 
pteme.  Mais  commenous  aprehendions 
avecraifon  que  l’acucil  favorablequ’on 
avoit  fait  aux  Neophkes , & bien  de  pe- 
tits  prefens  que  leurs  Parrains  & Ma- 
jaines leur  avoient  donne  , n’euflent 
beaucoup  de  part  ä la  converfion  de 
ceux-lä.,  nous  erümes  les  devoir  enco- 
redifferer  quelques  mois  que  nous  em- 
ployames  uniquement  ä les  inftruire  ä 
fond  & ä puriher  de  plu^  en  plus  les 
motifs  qui  les  faifoient  agir.  Enfin  les 
ayant  difpofe  !e  mieux  qu'il  nous  fut 
poflible  ä la  grace  du  Bapteme  , nous 
fongeämes  a les  conduire  a Cayenne  , 
comme  nous  avions  fait  les  premiers. 
Nous  les  nommämesdonc  dansTEglife 
& nous  les  firnes  renoncer  publiquement 
& ä leurs  fuperftitions  , & aux  autres 
engagemens  illicites  qu'ils  avoient.  Un 
d’eux  fut  oublie  ä delfein  ; nous  vou- 
lions  feprouver.  Au  fortir  de  Paffe  m- 
blee  il  nous  joignit  , & nous  dit  d’un 
air  touche;  pourquoi  donc  ne  m’avez 
vous  pas  nomme?ya  t’il  en  moi  quel- 
q.ue  chofe  qui  vous  deplaife  ? exigez- 
vous  encore  quelque  chofe  de  moi  ? 
n’ai  je  pas  renonce  aux  fuperftitions  ? 
ne  ftjai-je  pas  aflez  bien  la  Doftrine 
chretienne?  NousJui  dimesque  ce  n'e- 
toit  que  pour  le  mieux  difpofer  ä la 
gracc  du  Bapteme, que  nous  voulion* 


457  V o y a g e 5 
encore  le  differer  de  quelques  mois  , 
& qu’il  ne  perdroit  rien  pour  attendre. 
Mais, nous  ait-il  jedois  faire  un  voya- 
ge  dans  un  mois  d’aflez  longue  haieine, 
fi  je  venois  ä mourir  dans  le  voyage, 
me  voilä  perdu  pour  jamais  , & je  ne 
verrai  point  le  T moufli.  C’eft  ainfi 
que  nos  Indiens  appellent  Dieu.  II  nous 
die  cela  d'un  air  fi  penetre , que  nous  ne 
doutämes  plus  de  ce  que  nous  avions 
k faire.  Ehbien,lui  dimes-nous,  puif- 
que  tu  faisparoitretant  d’ardeur  ,nous 
ne  fijaurionste  refufer  la  grace  que  tu 
demandes,  dilpofe-toi  ä partiravec  les 
autres  : jj’a  ete  dans  la  fuite  un  de  nos 
plus  fervens  chretiens. 

Tout  etant  difpofe  , nous  les  con- 
duifimes  ä Cayenne.  Comme  le  nom- 
bre  en  etoit  plus  grand  quela  premie- 
re  fois  ( car  il  alloit  ä quarante  ) & 
que  lts  Indiens  dejä  baptifes,  fe  joigni- 
rent  ä eux  : la  Proceffion  eut  encore 
plus  d’eclat.  Toujours  meine  concours 
de  nos  Francois  C’etoit  ia  veille  de  la 
Fete  Dieu  que  fe  fit  la  ceremonie.  Le 
lendemain  ils  aflifterent  tous  ä la  Pro- 
ceflion  tenant  une  palme  ä la  main.  Les 
petits  Indiens  chanterent  un  cantique 
en  leur  langue  ä un  repofoir  ä Thon- 
neur  du  Saint  Sacrement  , & charme« 
rent  tout  le  monde.  Nos  Francois  fu- 

rent 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  4 5 8 
rent  encore  plus  touches  cette  fois  que 
la  premiere.  Le  grand  nornbre  d’Ind:ens 
cpai  paroilToient  ä FEglife  , & qui  y 
venoient  faire  la  priere  !e  matin  & le 
foir  ä haute  voix  , les  raviffoit  en  ad- 
miration.  Ce  n’ctoient  plus  ces  bru- 
taux  dont  on  ne  connoiffoit  autrefois 
Farrivee  ä Cayenne  que  par  leur  yvro- 
gnerie  inouie,  que  Ton  voyoit  courir 
$ä  & lä  comme  des  furies  , & fe  rem- 
plir  d’eau  de  vie.  Rien  au  contrairede 
plus  referve  que  ceux-ci,  rien  de  plus 
retenu.  S'ils  alloient  voir  quelque  Fran- 
cois , & qu’on  leur  prefenta  de  Feau 
de  vie,  ils  iFen  prenoient  qu’un doigt 
& refbfoicnt  d’en  prendre  davanrage, 
faifant  toujours  le  ligne  de  la  croix  a- 
vant  que  de  boirc.  Nos  habitans  con- 
cluoient  de  lä  , qu’il  falloit  bien  que 
leur  converfion  fut  fincere,  puifqu’ils 
rcfufoient  Feau  de  vie , dont  on  ne  pou- 
voit  autrefois  les  raffafier. 

La  meme  annee  ä FAflomption  de 
Notrc-Dame , nous  firnes  encore  ä Ca- 
yenne un  Bapterae  folemnel.  M.d’Or- 
villiers  le  fils  commandant  le  Vaifieau 
du  Roi , le  Profond , arrive  depuis  peu 
ä Cayenne  , avec  tous  les  principaux 
Ofticiers  de  fon  bord  , tinrent  für  les 
Sacres  Fonds  nos  Neophitcs.  La  cere- 
tnonie  s'en  fit  au  bruit  delartillerie  de 
Tom.  UL  Part.  II.  Kr 


459  V o y a g n 
la  place  comme  la  premiere  fois.  Nosr 
Francois  ne  pouvoient  rcvenir  de  leur 
etonnement , en  voyant  le  changcment 
extraordinaire  de  nos  Sauvages , & nous 
donnoient  mille  bencdi&ions.  Hcureux 
s’ils  fc  fufTent  foutenus  & s’ils  eufient 
continue  dans  ce  premier  efpritdefer- 
veur  ä honorer  le  Chriftianifme  qu'sls- 
avoient  erabraffe.  Mais  leur  inconftance 
naturelle  nous  a donne  dans  la  fuite 
bien  de  Texercice  & furtout  ä moifur 
qui  feul  eft  enfuite  tombe  tout  le  fais 
de  cette  penible  Million  ; & il  a fallu 
bien  des  foins  pour  les  ramener  entia 
au  point  dela  fincerite,,oü  ils  ferablent 
etre  aujourcThui. 

Environ  deux  outroismois  apresce 
dernier  Bapteme  , nos  Indiens  d'Ica* 
roua  parlercnt  daller  ä trente  Heues  de 
lä  , faire  un  voyage.  La  fin  de  ce  vcya* 
ge  etoit  une  danfe  : ils  avoient  quatre 
fortesde  flutes  ätranfporter  ailleursfe* 
]on  leur  coutume.  Ils  nous  confulterent 
für  ce  voyage  , pour  f$avoir  s’il  n’y 
avoir  rien  en  cela  de  contraire  ä Tetat 
de  Chretkns  qu’ils  venoient  d'embraf- 
ler.  Comme  nous  ne  voyons  rien  de 
mauvais  en  cela  , nous  ne  erümes  pas 
leur  devoir  refufer.  En  effet  Ton  peilt 
dire  ä la  louange  de  nos  Sauvages  qu'on 
m voit  rien  garmi  eux  malgreleurjij« 


en  Guine’e  Et  a Cayenne.  4 6& 
dite  , qui  choque  tant  foit  peu  la  pu- 
deur  & la  bienieance.  Jamais  je  n'ai  vü 
aucun  Indien  fe  donner  la  moindre  li- 
berte  avec  aucune  Indienne  .*  leurs  dan* 
fes  Tont  graves  & ferieufes  ; point  de 
difcours  lafcifs  , point  de  geftes  obfe- 
nes , point  de  familiarite  avec  les  jeu- 
ncs  Indiennes,  qui  danfent  avec  eux  ; 
tout  refpire  dans  ces  pauvres  Sauvages 
Tinnocence  & la  pudeur  ; ce  qui  fit  que 
nous  ne  nous  opolames  point  ä ce  voya- 
ge,outre  que  c’cft  le  moyen  d’entretenir 
le  commerce  &c  la  correfpondance'  en- 
tre  les  nations.  Nous  leur  promimes  me- 
ine qu’un  de  nous  deux  fe  joindroit  1 
eux  , pour  leur  dire  la  Meile  Sc  leur 
faire  la  priere.  Nous  efperions  de  de- 
couvrir  dans  ce  voyage  d’autres  car- 
bets  , & de  les  attirer  chez  nous  , fans 
compter  fcfperance  de  baptifer  quel- 
ques vieillards,ou  quelques  enfans  en 
danger  de  mort.  Ce  fut  le  P.  Ramette 
qui  les  accompagna.  On  fit  regiement 
la  Priere  foir  & matin.  Les  jours  de  DU 
manche  fon  campoit  pour  dire  laMeffcv 
Les  Ncophites  drtfloient  eux- memeS' 
1’ Autel  : l’on  y faifoit  la  priere , & Von 
y chantoit  les  Cantiques  comrne  älca- 
roua  meme.  Les  Indiers  danlercnt  cni 
deux  endroits  ; le  premicr  s'appelle 
Counomajna&  le  fecond  MacaVa  Pata- 


4^1  Vo  y a 6 u 

ri.  Les  Sauvages  de  ces  quartiers  , Ga- 
libis & de  la  meme  nation  que  les  nö- 
tres ; furent  furpris  de  leur  changement» 
Un  des  Ch  ts  entr'autres  en  fut  fi  char- 
ffie,  qu’il  r-folut  lui&  tousfes  gensde 
venir  s'etablir  dans  nos  quartiers  pour 
avoir  part  au  meme  bonhcur.  II  le  pro- 
mit  au  P.  Kamettc  & tint  parole.  II  fe 
rendit  cheznousun  moisapres,  & vint 
s’etablir  ä un  carbet  plus  bas  que  leno- 
tre  appelle  Aoiifla  & qui  n'en  etoit  e- 
loigne  que  d'une  lieue.  II  amena  pres 
de  trente  perfonne  avec  lui.  Le  P.  Ra- 
mette  amena  lui- meme  quelques  jeu- 
nes  gens , dont  quelques  uns  s’etablirent 
enfuite  ä Icaroua.  Ainfi  le  voyage  de 
ce  Pere  ne  fut  pas  infru&ueux  , & je 
puis  dire  que  ceux  qu’il  engagea  ä le 
fui vre  , ont  ete  dans  ia  fuite  des  plus 
fervens  Chretiens;  fanscompter  deux 
enfans,  un  vieillard  & une  vieille  fern- 
me  baptifes  en  danger  de  mort.  Ces  heu- 
reux  commencemens  nous  promettoient 
beaucoup  & nous  confoloient  un  peu 
des  degouts  que  nous  avions  eu  d’abord 
ä efluyer. 

Au  retour  de  ce  voyage,  le  P.  Ra- 
matte  alla  ä Aoufia  , dont  je  viens  de 
parier,  carbet  voilin  de  celuicflcaroua, 
pour  inftruire  les  Indiens  de  ces  quar- 
tiers qui  nous  demandoient.  11  y avois 


iv  Guine'e  et  a Cayenne. 
dans  ce  carbet  une  jeune  femme  , qui 
ne  cefloit  de  nous  importuner  toutes 
les  fois  que  nous  patTions  par  lä.  N’e- 
tes-vous  donc  venus  que  pour  les  In- 
diens d’Icaroua , nous  difoit-elle  ? Nous 
voulons  auffi  connoitre  le  Tamouffi  , 
nous-autres.  Venez-nous  donc  inftrui-* 
re ; nous  fommes  prets  ä recevoir  vos 
inftru&ions.  Mais  celui  qui,  fans  con- 
tredit,fit  paroitre  le  plusd’ardeur,  fut 
le  Chef  dumeme  carbet  d’Aoufla.  C'e- 
toit  celui-lä  meme  qui^comme  il  Ta- 
voit  promis  au  P.  Ramette  dans  foß 
voyage  , vint  s’etablir  pres  de  nous  9 
pour  avoir  part  au  bonheur  des  nou- 
veaux  Chretiens*  II  etoit  devenu  Chef 
des  Indiens  d’Aoufla  par  la  mort  de  fon 
oncle  , bon  vieillard  que  j'eus  le  bon- 
heur de  baptifer  avant  famort.  Ce  nou- 
veau Chef,  des  qu’il  fut  arrive , decla- 
ra  que  l’unique  motif  de  fon  retour  dans 
le  pays,  etoit  ledefir  d'embraffer  la  Re- 
ligion chretienne,  & de  nous  prier  de 
vouloir  bien  prendre  la  peine  de  le 
difpofer  lui  & fes  gens  ä recevoir  cet- 
te  grace.  Le  P.  I'  amette  trouva  ain(i 
tout  le  carbet  difpofea  fecouter.  Com- 
me  le  Chef  avoit  beaucoup  d’efprit,  il 
entra  parfaitement  dans  toutes  les  ve- 
rites  & les  mifteres  de  la  Religion.  Il 
eut  auflitöt  appris  le  cathechifme  & les 


4^5  Vö  Y AGEJ 
prieres,  & fervit  de  Catechifte  au  P, 
Ramette , qu’il  aida  fort  ä inflruire  tout 
le  carbet,  11  appelloit  lui  meme  tous  fcs 
gcns  ä !a  pricre  : lorfqu’on  etoit  em- 
barafle  ä trouver  les  termes  pour  ex- 
pliquer  les  verites  de  notre  fainte  Ke- 
iigion  r il  ne  manquoit  point  d’en  fug- 
gcrer  de  tout  ä fait  propres  & expref- 
fifs  , ce  qui  etoit  d’un  grand  fecours, 
p^rce  que  nous  n’avions  pascncoreune 
connoiirance  paifaite  de  leur  langue  9 
pour  exprimer  toutce  que  nous  avions 
ä leür  dire.  Nos  Francois  qui  enten- 
doient  le  Gabbis  , etoient  furpris  de' 
Tentendre  difcourir  für  les  points  de 
la  Religion.  11  nous  fit  bätir  chez  lui 
une  cafe  pour  nous  rctirer  & une  Cha- 
pelle  ,•  & mettoit  lui  meme  la  main  i 
Poe  u vre. 

Ccpendant  j’etois  refte  ä Icatoua,  ou 
je  tä-hois  dinftruire  ceux  qui  n'etoicnt 
pas  baptifes ; ä queloue  tem$  de  la  , il 
arriva  ud  grand  fcmdale  dans  le  carbet 
oü  j’etois.  Une  femme  qui  avoit  £te 
quittee  par  un  d<e  c.ux  qui  s’etoit  fait 
baptifer  fe  trouva  enceinte.  Ön  m'en 
vint  avertir  , & ayant  appris  que  ce- 
toit  du  fait  de  celui  lä  qui  l’avoit  lo- 
lemnelknunt  congedie  avant  fon  ßa- 
pteme,cette  nouvclle  nous  accabla  de 

doukur , k P.  Ramette  & moi  ; 


En  Gcivh’ji  et  a Cayenne.  44 6 
Xtefolümes  enfin  apres  y avoir  bien  pen- 
fe  , d’en  faire  un  chatiment  exemplaire* 
Le  Dimanche  fuivant,  tous  les  Indiens 
etant  affembles  ä la  Chapelle  , apres 
avoir  fait  un  difcours  vif  & tou- 
chant  für  les  engagemens  qu’ils  avoient 
pris  , j’adreffai  la  parole  au  coupable  ; 
& ayant  mis  au  jour  toute  l’enormitS 
de  fa  faute  , je  les  chaflai  de  fEglife  , 
lui  & la  femme  & leur  ordonnai  de  fe 
tenir  ä la  porte  fans  y entrer,  fefpaoe 
de  cinq  mois.  L’Indien  penetre  de  dou* 
leur  & de  confufion  ,accepta  avec  hu- 
milite  fa  penitence  & Taccomplit  dang 
toute  fon  6tendue.  Ce  chatiment  fit 
tout  feffet  que  nous  aurions  pü  fou- 
haiter.  Les  Indiens  qui  font  fort  crain- 
tifs  & fort  timides,  en  furent  plus  für 
leurs  gard.es.  La  crainte  d’un  pareil  chä- 
timent  les  retenoit  bcaucoup  dsns  U 
devoir  , & repara  en  quelque  forte  le 
fcandale.  Vers  la  Pentecote  de  la  me- 
ine annee  1712.  Les  Indiens  d’Aoufli 
fe  trouvant  fvffifamment  inftruits,  fu- 
rent conduits  a Cayenne  par  le  P.  Ra* 
mette,  pour  y ctre  baptifes,  & moi  je 
reftai  a learoua.  Quelques  Indiens  de 
ce  dernier  carbet  furent  joints  ä ceux 
d’Aoufla»  Nous  eümestout  fujet  d’etre 
contens  de  ces  nouveaux  Chietiens* 
Quoiqu'ils  fuffent  eloignes  d’une  bonne 


447  V O Y A G E s 

lieuc  cTIcaroua,ils  ne  manquoient  pour- 
tant  jamais  ä la  Mefle  : ils  fe  rendoient 
tous  les  Dimanches  & les  Fetes  ä Ica- 
roua  , quoiqu’il  fit  quelquefois  fort 
mauvais  tems. 

Cette  meme  annee  ijn  , ilarrivaun 
changement  ä Cayenne  par  raport  aux 
Miflionnaires.  Un  d’eux  n'etant  pas  cn 
ctat  de  remplir  fon  employjc  P.  Ra- 
mette  fut  oblige  de  prendre  la  place  , 
tellement  que  je  reftai  feul  :ce  qui  me 
fut  d’autant  p us  fenfible  que  je  com- 
men$ai  ä m’apercevoir  de  beaucoupde 
rallentißement  dans  ceux  d’Icaroua.  Un 
Ncgre  qui  mefervoit  & qui  voyoitles 
chofes  de  pres,  m’avertiflbit  quelque- 
fois de  certaines  chofes  qu’il  voyoit& 
qui  ne  me  faifoient  pas  plailir.  II  me 
difoit  meme  que  les  Indiens  ne  gar- 
doient  plus  que  les  dehors  devant  moi 
& que  chez  eux  , ils  vivoient  comme 
des  Sauvages  ; qu'il  les  avoient  furpris 
plufieurs  fois  für  le  fait  , malgre  tous 
les  foins  qu'ils  prcnoient  de  fe  cacher 
de  lui  .*  en  un  mot  qif  ils  fembloient  fe 
mocquer  de  Dieu  & de  moi.  Je  vous 
laiife  ä penfer,quelles  etoient  mes  in- 
quietudes.  J’allois  quelquefois  au  car- 
bet ; mais  des  qu’on  m’apercevoit,  on 
fe  mettoit  ä fon  devoir.  11  y avoit  me- 
ine des  enfans  poftes  pour  me  voirve- 


en  Guine’e  Et  a Cayenne.  447 
nir  , & qui  leur  fervoient  comme  de 
fentinelles  par  raport  a moi , tellcment 
que  je  ne  m’appercevois  jamaisde  rien. 
II  n’eft  peut-etre  pas  denationplusru- 
fee,quand  il  s’agit  de  tromper  les  gens 
par  un  bcau  fcmblant.  II  arriva  envi- 
ron  ce  tems-lä  des  Indiens  etrangers : 
on  les  regala,c’eft-a-dire;  qu’on  s’eny* 
vra,  comme  ils  ne  manqucntpas  de  fai- 
re dans  ces  occafions.  Le  regal  iinit  par 
une  quereile  qu’ils  prirent  enfemble.  llsr 
en  vouloient  für  tout  ä un  Indien  plus 
attache  ä la  Religion  & plus  fincere  que 
les  autres ; ä caule  qu’il  leur  reprochoit 
fouvent  leur  mauvaife  foi.  C’eft ä celui- 
la  qu’ils  s’en  prirent,  & lui  touteftraye 
courut  änotre  cafe.  Les  Indiens  appre- 
hendans  qu’il  ne  decouvrit  tout  , en- 
voyerent  apres  lm  quelques  uns  des 
leurs,  mais  je  lc  deffendis,  & j’empc- 
chai  qu’on  ne  lui  fit  infulte;je  le  ren- 
fermai  dans  ma  chambre,  & renvoyai 
les  autres  Indiens.  Des  que  nous  fümes 
feuls  enfembles : Enfin,me  dit-il,  j’ai 
trouve  l’occafion  de  te  parier  tete  ä te- 
te,  Baba.  ( c’eft  ainli  que  les  Indiens 
nous  appcllent , ce  qui  veut  dire  mon 
Pere , ) je  n’avois  oie  le  faire  jufques 
ici,  de  peur  de  t’affliger,&  de  me  fai- 
re des  ennemis. Siche  donc,ajoüta-t-il, 
que  les  Indiens  de  ce  carbet  ne  font 
Tome  III.  Part.  II.  S 


'<4  $ 8 V o y a 6 s s 

rien  moins  que  ce  que  tu  crols.  On 
danfe , on  piaye , on  jongle  , on  boit  touc 
comme  auparavant  : & les  fcmmes  fe- 
parees  vivent  avec  ceuxquiles  avoicnt 
quittees , comme  leurs  vraies  femmes; 
j’ai  oui  tenir  de  fort  mechans  difcours 
contre  toi , & contre  la  Religion , qu’a- 
vons-nous  ä faire  de  ces  etrangers,  nous 
difent  quelques  uns  ? Nos  ancetresnefe 
font-ilspasbien  paffes  d'etre  Chretiens? 
Qu/eft-ce  qu'ils  nous  viennent  conter 
avec  leur  Tamouffi?  Laiffons-les  dire  , 
& vivons  ä notre  mode ; pourquoi  quit- 
ter  nos  anciennes  fa^ons  de  faire  ? J’ai 
voulu  prendre  le  parti  de  la  Religion; 
quelquefois  j’ai  ete  traite  le  plus  in- 
dignement  du  monde  , & ce  que  tu 
yiens  de  voir  , en  eft  une  fuite,  Pour 
moi  je  fuis  refolu  de  me  retirer  ä Cayen- 
ne, pour  y vivre  felon  ma  Religion, 
C’eft  l’avis  que  je  t’ai  voulu  donncr 
depuis  longtems , & que  le  mauvais  trai- 
tement  que  je  viens  de  recevoir  m’o- 
blige  enfin  de  te  donner.  Crois-moi  , 
me  dit-il  laiffe  ces  traitres  ; ils  ne  me  - 
ritent  point  les  foins  que  tu  prens  pour 
eux.  Ce  difcours  qui  s’accordoit  par- 
faitement  avecce  que  m’avoitrapporte 
monNegre , me  fit  enfin  ouvrir  les  yeux, 
11  y avoit  dcjä  long-tems  que  j’avois 
sje  violens  foup^ons  de  ce  qui  en  etoit# 


enGuine’e  et  a Cayenne.  489 
Malgre  lebeau  femblant  qu’ils  me  fai- 
foient  , je  nfetois  aper$ü  de  quelque 
changement  en  eux.  Je  me  vis  donc  tout 
ä coup  dans  un  etrange  embarras  , e 
ne  fjavois  quel  parti  prendre  : feul  com- 
me  j'etois,  ä quoi  pouvois  je  me  refou- 
drc?  Apres  avoir  dcmeure  quelque  tems 
interdit  ,fans  fijavoirä  quoi  me  deter- 
miner  : je  pris  enfin  le  parti  d’aller  für 
le  champ  ä Cayenne, fans  prendre con- 
ge  de  perfonne.  Je  fortis  donc  de  ma 
cafe,  accompagne  de  1’Indien  & de  mon 
Negre,  & nous  nous  rendimes  incefiam- 
ment  ä Cayenne. 

Ce  fut-lä  qu’etant  arrive , jedechar- 
geai  mon  coeur  ä nos  Peres , & leur  de- 
couvris  tout  le  miftere  d’iniquite.  [On 
agita  la  qucftion,  s’il  falloit  abandon- 
ner  cette  Million  , & Ion  fut  für  le 
point  de  le  conclure  : je  irfy  opofois 
pourtant  ; j’avois  encore  malgre  moi, 
toute  mon  inclination  pour  ces  pau- 
vres  Sauvages  , für  tout  pour  leur  en- 
fans  qui  promettoient  beaucoup.  Nous 
decouvrimes  a Mr.  notre  Gouverneur 
la  peine  ou  nous  ctions.  II  prit  auflitöc 
le  bon  parti.  Ce  fontnos  nlieuls,nous 
dit-il,  nous  devons  en  repondre:  il  ne 
faut  pas  les  abandonner  : je  les  range- 
rai  bien  ä la  raifon  ; puifqu'ils  fe  font 
fajt  Chreticns  de  leur  plein  gre,ii  laut 


4$>©  V 0VA6M 

les  obligcr  ä vivrefelon  leur  Religion« 
II  envoya  aulfitot  un  detachement  avec 
ordre  a tous  les  Chefs  de  fcrendrcin- 
ceflamment  a Cayenne.  Un  de  nos  Pe- 
res fe  joignit  au  detachement  , & alla 
faire  tranfporter  tout  notre  bagage  ä 
Aoufla,  faifant  entendre  aux  Indiens 
d’Icaroua , qu’ils  ne  meritoient  pas  d’a- 
voir  parmi  eux  des  Miflionnaires.  II  y 
eut  bien  des  pleurs  &des  larmesrepan- 
dues:  car  il  faut  avouer  ,qu’une  ponne 
partie  s’ctoient  faits  Chretiens  avec 
quelque  fincerite,&avoient  pournous 
beaucoup  de  tendrefle.  Tout  le  mal  e- 
toit  venu  de  quelques  mauvais  efprits, 
qui  tenoient  les  difcours  qu’on  m’avoit 
rapport6 , auxquels  les  autres  n’avoient 
point  de  part.  Cependant  tous  les  Chefs 
arriverent  a Cayenne,  8cMr.  le  Gou- 
verneurleur  parla  d’une  maniere  livi- 
ve  & li  ferme,  qu’ils furent  remplisde 
frayeur.  II  fe  radoucit  pourtant  , Sc 
leur  fit  entendre  qu’il  vouloit  bien  ou- 
blier  le  paffe ; mais  a condition  qu’ils 
fe  corrigealTent  , & qu’ils  ne  devoient 
attendre  de  lui  que  toutes  fortes  de 
bons  traitemens,  tandis  qu’ils  feroient 
leur  devoir  ; qu’ils  fe  fouvinflent  que 
les  Francois  qui  les  regardoient  com- 
me  leurs  enfans  & leurs  freres,  depuis 
qu’ils  les  avoient  tenus  für  les  Sucres- 


^nGui^e’e  et  a Cayenne.  49 
Tonds,  n'entcndoient  point  raillerielä- 
defTus,  & qu'ils  ne  fouffriroient  jamais 
qu'ils  retournaflent  ä leur  premiere  fa- 
$on  de  faire.  Les  Indiens  furent  donc 
congedies  avec  ces  paroles.  Pourmoi 
je  faifois  toüjours  le  difficile , comme  fi 
je  fieuffe  plus  voulu  rerourner  chez 
cux.  T'y  retournai  pourtant ; mais  com- 
me  pour  aller  chercher  mon  petit  ba- 
gage  , & je  leur  fis  toüjours  froide  mi- 
ne.  On  retint  cependant  le  plus  cou- 
pable  ä Cayenne  : & on  delibera  fi  on 
ne  le  banniroit  point. 

Qnand  je  fus  arrive,  je  me  vis  tout 
ä coup  accabledes  reproches  qu'on  me 
fit.  Quoi  donc  3 me  difoient- ils , tu  veux 
nous  abandonner , Baba , & que  t'avons 
nous  fait?  Le  principal  Chef  für  celui 
qui  temoigna  plus  d’attachement.  Oü 
irai-je  donc,  medifoit-il5apres  que  tu 
m’auras  quitte ? Oü  entendrai  je  la  Mef- 
fe  ä l'avenir  ? A qui  me  confefferai-je? 
Qui  maffiftera  ä la  mort  ? Ce  font  ft s 
propres  termes , & il  dit  tout  cela  avet 
tant  de  marques  de  douleur,  que  j'en 
fus  infiniment  touche.  Les  larmes  d'ail- 
leurs  que  je  lui  voyois  verfer , parloient 
afle2,  quand  memc  il  fe  fut  tenu  dans 
le  filence.  Cet  Indien  qui  da  raporte 
les  mauvais  difcours  dont  te  tu  plains, 
majouta-t-il,  ne  da  pas  dit,qidils  nV 


'492,  Vor  agis 
voient  ete  proferes  que  par  dos  mau- 
vais  Indiens  reconnus  pour  tels  dans 
tout  le  carbet  , & qui  ne  fc  Tont  faits 
Chretiens  que  par  politique.  Pour  moi 
nfa  t’on  jamais  entendu  dire  rien  de 
fcmblablc.  Ce  que  je  dis  de  moi , on  le 
peut  dire  de  ]a  plus  faine  partie  du  car- 
bet. Tout  ce  que  me  difoit  le  Capitaine 
etoit  vrai,  comme  je  le  reconnus  depuis; 
peu  ä peu  tout  fe  tranquillifa , cette  af- 
faire  ne  lailfa  pas  de  faire  im  fort  bon 
effet.  Les  Indiens  furent  depuis  plus 
foumis  & plus  attaches.  Je  me  defiois 
pourtant  toüjours  , & j’etois  für  mes 
eardes , pour  etre  mieux  inftruit  de  tout 
ce  qui  fc  paffoit  dans  le  carbet.  Je  fon- 
g ai  ä gagner  quelques  petits  Indiens, 
pour  me  fervir  de  furveillans  par  ra- 
poi  t aux  grands,  ce  qui  me  reufliffoit 
afTez  blcn.  Je  fus  depuis  ce  tems-lä  aifex 
exadement  averti  de  tout  ce  qui  fe  paf- 
foit  dans  le  carbet , & je  tächois  de  re- 
medier  ä tout.  Je  compris  pourtant  de- 
puis par  les  frequentes  rechutes  des  In- 
diens dans  leurs  fuperftitions,  quelle  efl 
la  force  d’une  education  mauvaife  , & 
combien  on  ade  peine  de  revenir  des 
idees  & des  opinions  qu’on  a pourainfi 
dire  , fucces  avec  le  lait : ce  qui  me  fit 
refoudre  ä irfappliquer  ferieufernent  ä 
l’education  des  enfans.  Je  relolusdong 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  493' 
d’en  prendrc  un  certain  nombre  avcc 
moi : ie  tfen  eus  d’abord  que  quatre. 
Les  Indiens  011t  beaucoupde  peine  ä fe 
defaire  de  ieurs  enfans;  ce  font  autant 
defcrviteurs  dont  ilsfe  privent.  Cette 
confideration  m’a  toüjours  oblige  de 
n'en  prendreque  dans  les  familles  nom- 
breufes ; j’ai  conftamment  refufe  ceux 
qui  etoient  uniques  , quand  on  me  les 
a offert.  Le  nombre  s5en  augmentapeu 
a peu  : j’en  eus  jufqu’ä  douze  qui  de- 
meuroient  avec  moi , & je  m’appliquai 
tout  de  bona  leur  education , ne  dou- 
tant  point  qu^ils  ne  fuflent  un  jourlcs 
colcmnes  de  la  Million , & j'en  vois  ä 
prefent  les  fruits.  Je  ne  negligeai  pas 
lesautres:je  leur  faiiois  fouventleCa- 
techifme  & leur  apprcnois  les  prieres. 
J'ai  für  tout  täche  de  leur  infpirer  du 
mepris  pour  les  fuperftitions  de  leurs 
ancetres  : en  quoi  , graces  ä Dieu , je 
puis  dire  d'avoir  reuili.  Ceux  quej'in- 
ftruis  plus  particulierement , ftjavent  li- 
re  &:  chanter  ; quelques  uns  memef^a- 
vent  la  note  ; ce  qui  m’eft  d’un  grand 
fecours  pour  le  Service  Divin. 

Je  reviens  ä nos  Neophites.  Depuil 
la  derniere  affaire  qui  ctoit  arrivee,il$ 
parurent  changes.  Jenem’y  fioispour- 
tant  pas  ,connoiflant  parfaitement  leur 
hipochrifie  Sc  le  penchant  qu  ilsavoiem 


4$> 4 V o y a c e s 
a la  fuperftition.  Les  hommes  Cti  pa- 
roiffoent  plus  eloignes ; mais  la  plüpart 
des  femmes  y avoient  beaucoup  d’at- 
tachement:  telletnent  qu’il  me  falloit 
toüjours  etre  für  mes  gardes  , quand 
quelqu’un  etoit  malade.  Pour  obvier  ä 
cela,  je  me  fuis  addonne  ä la  Chirur- 
gie & ä la  Medecine.  Quelques  eures 
affez  heureufes  que  je  fis  d’abord,  me 
gagnerent  leur  confiance.  C’tft  toüjours 
a moi  qu’ils  s’adreiTent  ä prefent  dans 
leurs  maladies.  Dans  la  fuite  j’ai  fait 
inftruire  deux  jeunes  Indiens  ä quij’ai 
donne  le  foin  des  malades-  Ils  faignent 
fort  adroitement  tous  deux , & me  fou- 
lagent  beaucoup  : car  ce  n’etoit'pas  un 
petit  travail  pour  moi  de  traiter  les  ma- 
lades, für  tout  quand  ily  enavoit  nom- 
bre,&  qu’il  falloit  que  j’en  prüfe  loin 
moi  meme.  Les  remedes  me  manquent 
fouvent  ; c’eft  une  grande  charite  de 
m’en  procurer : car  ä mefure  qu’on  fou- 
lage  les  corps  , on  detruit  infenfible- 
ment  la  confiance  qu’ils  ontauxPiayes. 
II  nous  mourut  cette  annee-lä  meme 
une  tres  fervente  Chretienne  du  car- 
bet d’Aoufla.  Elle  fut  mordue  d’un  Ser- 
pent  ä grelot.  C’eft  une  forte  de  Ser- 
pent  venimeux  qui  a au  bout  de  la 
queue  une  efpece  de  grelot  , qui  fait 
alfez  de  bruit , quand  il  la  remue.L’In- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  49  5 
dienne  fut  mordue  ä fept  heures  du 
matin.  Scs  compagnes  laramenerentau 
carbet  lans  mouvement&  fansconnoif* 
fance  : car  c’eft  le  propre  de  cette  ef- 
pece  de  ferpent,  de  faire  perdre  par  la 
morfure  la  connoiflance  & l’ufage  de 
Ja  langue.  Le  Chef  du  carbet  envoya 
auflitötun  pctit  Indien  nYavertir  ä Ica- 
roua.  Mais  le  petit  Indien,  foitpar  pa- 
refle  , ou  p3r  timidite  , fe  cächa  dans 
le  bois  , & retourna  für  fes  pas , com- 
me  s’ils  fut  venu  m’avertir  ; j’allai  Ta- 
pres  diner  ä Aouffa  felon  ma  coutume 
pour  vifiter  lcs  Indiens.  Je  trouvai  für 
le  chemin  des  Indiens  qui  me  deman- 
derent  li  j’allois  voir  Tlndienne  qui  a- 
voit  ete  mordue  du  ferpent  ; ä quoi 
ayant  repondu  que  je  ne  fgavois  rien 
de  cetaccident,  j’envoyai,  lans  perdre 
tems  , un  petit  Indien  qui  etoit  avec 
moi  ä Icaroua  prendre  de  la  theriaque. 
Je  pourfuivis  mon  chemin  & doublai 
le  pas.  Je  trouvai  la  pauvre  Indiennc 
fans  mouvement.  J’envoyai  auflitöt 
chercher  le  ferpent  : car  c’eft  le  pro- 
pre de  ce  ferpent,  quand  il  a mordu  , 
de  s’engourdir  , & il  refte  furla  place. 
On  me  l’apporta  , je  Teventrai  , je  lui 
otai  le  foie  & le  cceur , que  je  detrem- 
pai  dans  la  thcriaque.  J’en  fis  prendre 
a la  malade  & auflitöt  la  connoiflance 


I 


49^  V o y a ei  5 
lui  revint  avcc  la  parole.  Je  lacrushorS 
d’affaire  ; mais  le  veninavoit  deja  ga- 
gne  le  coeur  1’Indienne  qui  fentoit 
bien  fon  mal,  mc  dit  nettemcnt  qu’el- 
le  en  mourroit.  Si  le  remede  lui  eut 
6te  donne  für  le  champ  ; je  crois  que 
je  faurois  guerie,  comme  il  m’elt  ar- 
rive  depuis  d'en  avoirguerri  d'au  res. 
I/Indienne  donc  fe  fentant  proche  de 
fa  fin  5 profira  des  momens  de  connoif- 
fance  que  lui'avoit  procure  le  remede, 
pour  fc  difpofer  ä lamort.  Elle  fit  une 
confeflion  generale  avec  une  exactitu- 
de  & iin  efprit  de  penitence  qui  me 
charma.  Elle  ne  parla  enfuite  que  du. 
Paradis,&  deDieu:elle  me  difoit  les  cho- 
fes  les  plus  touchantes.  Son  mari  fondoit 
cn  larmes ; eile  lui  demanda  pardon  des 
fujets  de  chagrin  qu’elle  pouvoit  lui 
avoir  donne.  Ne  nfabandonne  pas  Ba- 
ba, je  me  meurs  , me  difoit-elle.  Eil« 
pafla  ainfi  la  nuit,  repetant  avec  devo- 
tiontous  les  a&esque  je  fuggerois.  Elle 
baifoit  le  Crucifix  avec  une  devotion 
charmante,  & me  demandoit  fouvent 
elle-meme  ä le  baifer.  Je  lui  donnai 
l’extreme  onäion  de  grand  matin.  Soa 
coufin  Chef  du  carbet  la  voyant  mour « 
xir,s’approcha  d’elle  & lui  dit  unmot: 
Marie  ma  coufine  tu  te  meurs  ,vadonc 
aupre*  du  Taraouffi,  Ccft-lä  que  fef- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  497 
perede  terevoir  un  jour.  Je  fusatten- 
dri  ( & qui  ne  Teilt  pas  eie  ? ) en  en- 
tendant  de  pauvres  Sauvages  fi  pleins 
de  foi  & de  confiance  en  Dieu.  Cette 
mort  me  toucha  beaucoup.  On  ne  pou- 
voit  guerres  avoir  plus  de  merite,  qu’en 
avoit  la  Neophite  que  je  perdis.  Elle 
etoit  pleine  cTefprit  & de  bon  fens,  &: 
avoit  un  attachement  fincereä  laReli- 
ligion  qiTelle  avoit  embrafTee.  C’eft 
celle  lä  meme  qui  nous  invitoit  fifou- 
vent  ä venir  chez  eux,pour  Tinftruire  du 
Chriftianifme.  Le  Seigneur  la  trouva 
müre  pour  le  Cid  & nous  Tenleva  , 
pour  recompenier  fans  doute  ies  ver- 
tus. 

Cette  meme  annee  je  me  determinai 
ä changer  de  demeure.  L’endroit  ou 
nous  ecions,  etoit  fi  defagreable  & d’ail- 
leurs  fi  fatiguant  pour  moi,que  jene 
pouvois  y demeurer  plus  longtems  , 
fans  rn’expofer  ä ruiner  entierement  ma 
fantc.  J’avois  remarque  ä trois  bonnes 
lieues  dlcaroua  un  endroit  tout  ä fair 
propre  pour  s'etablir.  C’etoit  un  amas 
confus  de  petits  tertres  oucollines,  au 
bord  d'une  aflez  grande  riviere  qu'ou 
appelle  Courou.  II  n’y  avoit  qu’une 
lieue  de  lä  ä fon  emboüchure.  D’ail- 
leurs  j’etois  bien  aife  de  rafTembler  tous 
les  Indiens  en  un  carbet , pour  les  ayoir 


4$$  V O V A G t s 

plus  ä portee.  J’tn  parlai  aux  Chef?  ; 
ils  m5en  temoigncrent  d’abord  b^au- 
coup  d'eloignement  ; ceux  du  carbet 
tTAoufla  s’y  decermir.ercnt  auflirot* 
Pour  ceux  d'Icaroua , für  tour  lcs  an- 
ciens,  ils  avoient  de  la  peine  ä quitter 
la  demeure  de  leurs  ancetres , me  di- 
foient  ils,  & ne  vouloient  pas  s'en  e- 
carter.  Plufieurs  cependant  me  donne- 
rent  parole  de  venir  & vinrent  effefii- 
vement  avec  ceux  d'Aoufla  faire  leurs 
abatis  ä l’endroit  defigne.  Les  plus  an- 
ciens  d'Icaroua  nous  laiflerent  faire« 
J’avois  beau  leur  reprefenter  Tincom- 
modite  de  la  fituation  de  leur  carbet  * 
fort  eloigne  detout  cequipouvoit  fer- 
vir  aux  commoditcz  de  la  vie,  comme 
la  chatte , la  peche  & les  plantages  , & 
qu’au  contraire  l’endroit  ,oü  je  voulois 
les  etablir  , ctoit  le  plus  commode  & 
le  plus  agreable  du  monde  , puifque 
tout  y fcroit  ä portee,  par  la  commo- 
dite  que  nous  en  donneroit  la  riviere. 
Ils  avoient  lä  leurs  habitudes , & me  di- 
foient  toüjours  qu’ils  nc  pouvoient  a- 
bandonner  leur  terrain  ; que  puifque 
leurs  ancetres  y avoient  demeure , ils  y 
vouloient  aufli  finir  leurs  jours.  Je  ne 
voulus  pas  les  prefler  davantage  alors  : 
j'allai  toüjours  commencer  avec  ceux 
qui  fe  trouverent  de  bonne  volonte.  11 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  499 
s’abbatit  bien  du  boisjmaison  nepou- 
voit  s’etablir  cette  annee-lä  1713  : il 
falloit  attcndre  l’annee  fuivante,  pour 
donner  le  tems  aux  vivres  de  venir  a 
leur  maturite.  Comme  j’etois  contraint 
d’aller  & de  venir  tres  fouvent  d’Ica- 
rou  ä Courou , & de  Courouä  Icarou , 
je  contra&ai  une  grande  maladie,  qui 
me  reduifit  bientot  a l’extremite.  Jere- 
<jus  tous  lesSacremensjmaisle  Seigneur 
ne  me  trouva  pas  digne  de  lui.  'Je  re- 
vins.-  mais  je  n’en  fus  pas  mieux  , etant 
feul,  j’etois  toüjours  oblig£  d’etre  cn 
Campagne  pour  me  tranfporter  d’un  lieu 
ä un  autre.  Enfin  apres  bien  des  tra- 
vaux  & ,des  fatigues , & malgre  une 
quinzaine  de  maladies  que  j’ai  eu  dans 
l’efpace  de  trois  ans  , le  .Seigneur  m’a 
fait  la  grace  d’en  venir  ä bout  : peu  ä 
peu  tout  eft  venu  ^’etablir  ä Courou  , 
& c’eft  ou  je  fuisä  prefent.  J’y  ai  fait 
bätir  une  Eglife  aflez  propre  , mais  a 
la  fa$on  des  batimens  Indiens,  c’eft-i- 
dire,  couverte  de  feuilles.Dcpuis  huit 
a neuf  ans  qu’elle  eft  batie , eile  eft  de- 
ja  en  fort  mauvais  etat  & menace  rui- 
ne  de  tous  cötes.  Je  fonge  ä en  faire  une 
plus  folide  , comme  je  crois  vous  l’a- 
voir  marque  dans  ma  lettre  precedente. 
Je  commencerai  bientot  , & j’efpere 
d’en  venir  ä bout. 


5oe  V o y a g n 
Les  Indiens  au  refte  firent  paroitrfi 
une  grande  ardeur  pour  bätir  TJEglife, 
tous  s'y  employerent  jufqu'aux  fem- 
mes  qui  charoient  de  la  terre  & Teau 
dont  on  avoit  befoin.  Le  zele  que  les 
Indiens  firent  paroitre  en  cette  occa- 
fion  , malgre  leur  nonchalance  naturel- 
le , me  convainquit  afTez  de  leur  fin- 
cerite  & de  leur  attachement  ä la  Re- 
ligion : quoique  les  prejuges  de  Ten- 
fance  & la  force  des  habitudes  vicieu- 
fes  , les  entrainaffent  fouvent  & leur 
filfent  faire  bien  des  fautes.  U n desChefs 
qui  y travailloit  avec  une  aftiduite  & 
une  ardeur  extraordinaire  , contracla 
une  maladie  qui  le  conduiüt  au  tom- 
beau,  II  me  dit  en  mourant , que  puif- 
qu'il  ne  pouvoit  voir  Y Eglife  achevee 
pendant  fa  vie,  il  fouhaitoit  du  moins 
d'y  etre  enterre.  Nous  avions  depuis 
deux  ans  une  Chapelle , oü  nous  enter- 
rions  nos  morts  , celui-ci  voulut  etre 
enterre  dans  TEglifc  neuve,  ce  que  je 
lui  accordai  volontiersc  Ce  fut  une  vraie 
perte  pour  la  Million  : car  c’etojt  or- 
dinairement  lui  , qui  mettoit  tout  en 
train  , quand  il  s'agiflbit  de  travailler 
pour  le  Tamoufli.  J’eipereque  le  Sei- 
gneur aura  recompenleun  li  grand  ze- 
le pour  fon  fervice.  C’eft  donc  für  le 
bord  de  cette  reviere  7 que  je  luis  epa/* 


EN  GtJINE*ß  ET  A CAYENNE.  $ Ö 2 
bli  ä prefent  * & que  je  täche  tous  1 es 
jours  cTattirer  des  Indiens  de  tous  co- 
teSjm'etant  vü  jufqu’ici  hors  d'etatde 
parcoutir  differens  carbets  : parce  que 
la  Paroifle  etant  ici  etablie,on  ne  peut 
guerres  s'en  ecarter  fans  beaucoup  d;in- 
conveniens.  D'ailleurs  du  caraftere  que 
font  les  Indiens,  il  vaut  beaucoup  mieux 
qu'ils  ne  foient  pas  bapüfes  , que  de 
Tetre  hors  de  la  Million.  J’en  connois 
tres-peu,ou  pour  mieux  dire  , je  nen 
flache  prefqu'aucun  , qui  puifle  vivre 
longtems  en  Chretien  , quand  il  eft  me- 
le  avec  d’autres  Sauvages  non  baptifes# 
Anfi  je  me  fuis  fait  une  loi  de  ne  ba- 
ptifer  que  ceuxqui  veulent  venir  s’e- 
tablir  dans  la  Million.  Je  me  contente 
de  les  y attirer,  &:  c’eftceque  j'ai  fait 
avec  aflez  de  fucces.  Sans  les  mortali- 
tes  qui  m’ont  enleve  pres  de  lamoitie 
de  mes  Indiens  au  commenctment  de 
mon  ctablilfement  aCourou  ,j’enauroi$ 
ici  plus  de  lix  eens. 

J'ai  de  quatre  lortes  de  nations  In^ 
diennes, tcutes  differentes, partagees  en 
quatre  grands  carbcts  avec  leurs  Chefs, 
La  nation  principale  & la  plus  nom- 
breufe  , c’eft  celle  des  Galibis  , dont 
c eft  ici  proprement  le  pays,qui  s’e- 
tend  depuis  Cayenne  jufqu’ä  1’Öreno- 
c^ue  > au-ddä  meme;  quoi(juil  j ai: 


joi  V O y A G E s 

quelques  autres  nations  melees.  J’en  ai 
ici  deux  carbets  nombreux  , qui  ont 
chacun  leur  Capitaine  , nommes  par 
Mr.  le  Gouverneur,  8c  avec  brevetde 
lui.  Le  plus  ancien  de  ces  deux  Capi- 
taines,  s’appelle  Louis  Remi  Tourap- 
po,  celui-lä  meme  dont  je  vousai  deja 
parle.  L’autre  eft  tout  jeune , 8t  s’ap~ 
pelle  Valentin.  II  a et£  mon  eleve  &a 
fuccede  ä fon  oncle,qui  mourut,  il  y 
a quatre  ans  dans  un  voyage  qu’il  fit 
aux  Amazones.  Ces  deux  carbets  peu» 
vent  faire  peut-etre  le  nombre  de  deux 
eens  cinquante  perfonnes , 8c  davanta- 
ge.  Un  autre  carbet  eft  d’une  nation 
qu’on  appclle  Couflaris , dont  le  pays 
eft  au  deläd’Yapoc,  & quietant  venus 
ici  pour  danfer,  il  ya  environ  huitans, 
s’y  etablirent , 8c  fe  font  faits  chretiens. 
Us  font  a peu  pres  trente  ä quarante 
perfonnes.  Leur  langue  aproche  fort  de 
celle  des  Galibis  ;ainfi  ils  ont  eu  bien- 
tot appris  celle-ci  , 8c  la  parlent  fort 
bienadtuellemcnt.  Une  autre  nation  ve- 
nue  de  la  riviere  des  Amazones  , s’eft 
encore  etablie  ici  par  mes  foins.  On 
les  appelle  Maraones.  Ils  fe  font  aulli 
tous  fait  chetiens.  Leur  langue  eftpref- 
que  aufli  la  meme  que  celle  des  Gali- 
bis: ils  font  environ  tiente  perfonnes. 
Mais  la  plus  nombreufe  de  toutes  les 

nations 


eh  GüitfE’e  et  a Cayenne,  j o 5 
nations  que  j’ai  affemble  ici  & fans  con- 
tredit  la  meilleure , eft  celle  des  Arouas« 
J’en  ai  plus  de  cinquante , & j’en  ramaf- 
fe  tous  les  jours.  Ce  font  les  debris  d’une 
Million  Portugaile , qui  fe  fontdifpcr- 
le  & lä.  Ils  font  prefque  tous  bapti- 
fes  & bien  inftruits.Les  vexations  con- 
tinuelles  des  Portugais  les  ont  oblige  £ 
les  quitter.  Ils  fe  font  venus  refugier 
a Cayenne , oü  Mr.  notre  Gouverneur 
qui  a beaucoup  de  bonte  pour  toutes 
Portes  d’Indiens  , les  a re$ü  favorable- 
& leur  a affigne  des  terres.  J’en  attire 
le  plus  que  je  puis  a la  miflion  de  Cou- 
rou , & le  bon  traitement  que  je  täehe  de 
faire  ä ceux  qui  y font  etablis , en  attire 
tous  les  jours  quelques  uns.  Peuä  peu 
j’efpere  de  les  avoir  tous.  Leur  langue 
eft  aflez  difficile  & n’a  nul  raport  avec 
celle  des  Galibis.  II  m’a  fallu  l’appren- 
dre  & je  commence  £ l’entendre  paffa- 
blement  ; je  les  ai  remis  dans  Tordre  ; 
j’ai  marie  felon  la  forme  de  l'Eglife  ceux 
qui  ne  l'^toient  pas , & j’ai  baptife  tous 
les  cnfans  qui  n’avoient  pas  encore  re- 
$u  ce  Sacrement.  Ce  font  au  refte  de 
tout  autres  gens  que  les  Galibis  labo- 
rieux,  aäifs&  für  touttres  bon  navi- 
gateurs.On  les  appelle  les  loups  de  mer, 
leur  carbet  eft  fepar 6 de  celui  des  Ga- 
libis , & ils  ont  leur  Chef  particulier 
Tome  111.  Part.  11»  T 


504  V o y a c n 

noinme  par  Monfieur  le  Gouverneur* 
Voilä  ä peu  pres  fetat  de  la  Million 
de  Courou,ou  ce  que  je  puis  Eure  de 
micux  pour  le  prefent , eft  de  m’y  te- 
nir,  d’y  cultiver  avec  foin  <ceux  qui  y 
font  etablis  > & de  tächer  d’en  attirer 
le  plus  que  je  pourrai.  Car  rien  de  plus 
hors  d'ceuvre  pour  un  homme  feul  com- 
me  moi,que  de  faire  des  courfes  chez 
les  autres  Indiens , j’y  gagnerois  peu  par 
raport  ä ceux  qui  font  dans  la  Million* 
Je  me  contente  d’attirer  le  mieux  que 
je  puis  les  autres  ä venir  s'etablir  ici; 
je  leur  parle  toutes  fois  qu’iis  viennenc 
ä Courou,  ce  qui  arrive  aflez  fouvent. 
Si  je  les  fens  dans  la  difpolition  de  ve- 
nir  s’etabhr  ici  : alors  je  vaischezeux 
& je  fais  peu  de  voyages^ue  je  n’cn 
amene  quelques  uns.  J'en  ai  fait  un  ä 
Counamama  , & ä Iracou,  il  y a deux 
ans  j qui  me  valut  quatorze  Indiens. 
J’en  ai  fait  un  , il  y a quelque  tems , af- 
lez pres  d’ici , qui  m'en  a valu  dix  , donc 
quatre  font  deja  bapriies.  Je  irfariete 
cependant  le  moins  que  je  puis  dans 
ces  fbrtcs  de  voyages ; ma  prefence  eft 
infiniment  neceffaire  ici,oü  il  ne  man- 
que  jamais  d’arriver  quelque  defordre* 
quand  je  n’y  fuis  pas,  fans  compter  ies 
malades  qui  ne  font  point  fecourus;  Je 
me  luis  donc  borneäme  tenir  ici&  )y. 


f.n  Güine’e  et  a Cayenne.  505 
fais(-ma  refidence  ordinaire.  Que  me 
ferviroit-il  de  faire  des  couries  pour 
ne  pas  raporter  aucun  fruit  de  mes 
peines?  Car  il  m’eft  evident  que  je  ne 
puis , fans  profaner  le  Bapteme  , faire 
Chreticn  quelque  Sauvage  que  ce  foit 
en  le  laiflant  für  fa  bonne  foi  chez 
lui.  Je  n’ai  point  encore  connu  d’In- 
dien  capable  de  fe  maintenir  dansla  Re- 
ligion de  lui  meme.  Quand  ils  font  fous 
mes  yeux  , ä force  de  cathechifer;  de 
les  exhorter  , de  les  prefler  , j’en  tire 
quelque  chofe  , & ils  menent  une  vie 
alfez  Chretienne.  Hors  de  lä  .c’eftfolie 
que  de  les  faire  Chretiens.  II  faur  les 
ramafTer  & les  mener  ä la  Miffion.  Je 
me  borne  donc  ä les  y attirer  autant 
que  je  puis.  Pour  cela  il  faut  etre  af- 
fidu  & demeurer  ä la  Miffion  , 011  je 
nefuis  pas  fansoccupation.  Je  puis  vous 
aflurer  que  j’cn  fuis  quelquefois etourdi 
& tout  hebete,fur  tout  les  jours  deFetcs 
oü  j’ai  ä peine  le  tems  de  prendre  ma 
refedion  & de  dire  mon  Breviaire.  Car 
je  fuis  tout  ici  , Miffionnaire  , Cure  , 
Medecin  , Chirurgien,  Juge,  Arbitre 
des  differents  , &c.  Tout  pall'e  par  mes 
mains  ; il  faut  que  je  reponde  ä tout, 
que  j’accommode  tout , que  j’ecoute 
patiemment  toutes  les  petites  affaires  , 
Sc  ils  ne  laiflent  pas  que  d’avoir  bien 

Tij 


5o$>  Voyages 
des  differens  entr’eux.  J’en  fui$  quel- 
quefois  fi  las  & fi  accable  , qu’il  me 
faut  des  heures  entieres  pour  me  re- 
mettre  des  effbrts  que  je  fais  pour  ne 
pas  m’impatienter  , apres  avoir  effuy6 
leur  importunite  pendant  longtems. 

Si  vous  me  demandez  l’etat  de  la 
Religion  dans  cette  Million : je  vous  di- 
rai  que  comme  partout  ailleurs  , il  y 
a du  bon  & du  mauvais.  II  y a des 
Chretiens  aflez  fervens  , il  y en  a me- 
ine que  je  crois  incapables  de  renon- 
cer  ä leür  Religion  & de  retourner  ä 
Ja  vie  de  Sauvage  ; comme  il  y en  a 
aufli  lur  lefquels  je  ne  compte  guerres. 
Les  frequentes  rechütes  dans  leurs  an- 
ciennes  fuperftitions  & dans  leurs  ma- 
nieres  de  vivre  , me  donnent  de  tems 
en  tems  de  cruels  momensde  chagrin. 
J’ayfurtout  toute  la  peine  du  monde 
ä les  reduire  aux  loix  du  mariage.  Ce 
font  fouvent  des  mariages  prematu- 
res  , que  je  fais  pafler  du  concubina- 
ge  au  mariage  legitime  dans  l’Eglife  ; 
ce  qui  me  tourmente  beaucoup.  Je  fais 
venirles  coupables  , lorfqu’on  m’aver- 
tit  , je  leur  inapofe  des  penitences  , je 
les  fepare  pour  un  tems  , enfuite  je 
leur  demande  s’ils  fe  veulent  pourma- 
ri  & femme , & je  les  marie ; bien  des> 
gens  en  font  redujts  la. 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  *07 
Je  ne  disrien  de  leurs  fuperftitions  ; 
mais  furtout  de  laPiayerie.  Quelques 
femmes  en  font  fi  infatuees  , que  c’eft 
toujours  merveille  , quanddans  leurs 
maladies  eiles  n’ont  pas  recoursä  quel- 
ques Piayes.  Ceux-ci  qui  ont  renonce 
ä ce  metier,  & qui  me  craignent,  re- 
fufent  de  Piayer.  Elles  leur  chantent 
pouillcs,&  leur  veulent  un  malinfini. 
Les  chofes  etoient  allees  fi  loin , il  y a 
cinq  ou  fix  ans  ,que  je  crus  dcvoirin- 
terpofer  l’autorite  de  Mr.  notre  Gou- 
verneur qui  exila  un  Piaye  & lc  ban- 
nit  de  la  Million.  Nonobftant  tout  ce- 
la,  on  importune  encore  les  Piayes  quel- 
quefois.  Je  venois  d’en  baptifer  un,il 
y a en  environ  cinq  ans,  je  l’avois fais 
renoncer  ä la  Piayerie  dans  l’Eglife  & 
devant  tout  le  monde  j’avois  declare 
le  changement  de  cet  Indien.  Malgrc 
tout  cela  au  fortir  de  l’Eglife  une  femme 
vint  le  prier  ä Toreille  de  venir  voir  fon 
enfast.  Celui-ci  tranfporte  de  haine  Sc 
d’indignation  , retournc  für  fes  pas  & 
me  dit,Baba  tientvois-tu  cette femme 
tu  viens  de  me  baptifer,  & devant  tout 
le  monde  tu  m’as  rait  renoncer  a la  fu- 
perftition,  & eile  me  vient  encore  im- 
portuner.  Cet  acharnement  a la  fuper- 
ftition  me  donne  de  tems  en  tems  bien 
du  degout  de  ces  peuples.  II  laut  avouer 


rfO%  V 0 V A G E S 

cependant  que  tous  les  hommes  , les 
jeunes  gcnsfurtout,&  quelques  jeunes 
Indiennes  que  j’ai  elevS  , en  ©nt  ua 
mepris  infini. 

Mais  je  m'aper^oisque  cette  lettre  eft 
deja  bien  longue  & peut-etre  bien  en- 
nuyeufe  , quoique  j’euffe  encore  unc 
infinite  de  chofes  ä dire.  Je  finis  , mon 
tres-chere  Frere  , par  vous  prier  de  re- 
commander  la  Million  & le  Miflionnai- 
re  aux  prieres  de  vos  amis.  Je  fuis  avec 
une  fincere  & refpedu*ufe  inclination. 

MON  TRES  CHER  FRERE , 

Votre  tres-humble  & tres- 
obeiflant  ferviteur. 

TZxtmt  dune  Lettre  du  mente  h fon  Irere«, 
du  6 Septembre  17 16. 

“T  E vous  avois  marque  dans  mes  der- 
J nier  s Lettres  que  j'avois  change 
d’emplacement.  Je  fuis  donc  aäuelle-* 
ment  etabii  a Pembouchure  de  la  ri- 
viere  deKourou  dans  un  endroit  tres- 
commode.  Toasmes  Neophytes  y font 
aufli  ecabiis  , & quan  i on  entre  dans 
notre  riviere  , ce  fracas  de  cafes  In- 
diennes donne  dans  la  vue.  Je  fuis  au 
nfilicu  , & letabhlTefnent  reflembie  ak 


en  Güine'e  Et  a CayENnE.  ?q y 
fez  ä un  bon  Bourg.  Je  fuis  a&uelle- 
ment  occupe  ä faire  conflruire  une  E- 
glife  qui  fera  affez  jolie.  J’ai  donne  Tou- 
vrage  ä un  Charpentier  habilede  Cayen- 
ne , qui  me  demande  1500  livres  pour 
fa  peine.  La  fomme  eft  un  oeu  confi- 
derable  ; mais  je  la  trouve  , fans  impor- 
tuner,  ni  incommoder  perfonne.  Mes 
Indiens  fourniront  ä toute  cette  depen- 
fe.  Pour  en  venir  ä bout,je  les  aipar- 
tage  en  cinq  compagnies,  ayant  chacune 
leur  chef.  Chaque  Compagnie  doit  faire 
une  pirogue  de  la  valeur  de  200  liv. 
ce  qui  fera  mille  livres.  Les  Femmes 
trouveront  le  refte  > en  filant  du  coton 
& faifant  des  hamacs.  Outre  cela  cha- 
que Compagnie  fait  fon  bois  & fon 
Bardeau.  On  appelle  ici  Bardeau  de  pe- 
tites  planches  de  bois  dont  on  couvre 
les  bätimens  en  guife  d'ardoifes.  Tout 
mon  b>i$  fera  bientet  fini  , des  que  je 
l’aurai  , je  ferai  venir  le  charpentier 
pour  travailler.  Ainfi  voilä  nos  pau- 
vres  Sauvages  qui , ians  le  fccours  de 
perfonne  fe  procurent  une  Eglife.  En 
attendant  qu’elle  foit  achevee,  li  vous 
pouvtz  nous  procurer  par  vos  foins  de 
quoi  y faire  avec  Honneur  le  fervice 
Divin,  vous  fere<  bien.  Chandeliers  , 
Flambeaux  > Cierges , Grnemens , tout 
eft  bon.  Yous  nous  avez  envoye  un  bean 


5 t o Voyages 
Soleil  qui  y tiendra  bien  i'on  rang. 

Txtrait  d’une  autre  teure  du  me  me  , au 
Procureur  des  Mißions  en  Trance  du 
i 3 Aoüt  171 6. 

POur  ce  qui  eft  des  progres  quej’äi 
fait  jufques  ici  pour  la  Religion, 
je  vous  dirai  que  j’ai  toujours  cru  qu’il 
feroit  inutile  de  faire  des  courfes  dans 
d’autres  carbets  , en  s’eloignant  dece- 
lui  ci.  Si  nous  etionsdeux  on  pourroit 
y aller  , & conduire  ici  pen  ä peu  les 
Sauvages  pour  augmcnter  la  Million. 
Car  les  rendre  Chretiens  & les  laifler 
chez  eux  , ce  feroit  profaner  la  Reli- 
gion , & la  plus  jufte  idee  qu’on  peut 
avoir  des  Miflions  parmi  les  Sauvages, 
comme  je  m’en  fuis  convaincu  par  ma 
propre  experience  , c’eft  qu’il  faut  les 
ramafler  & en  former  des  Villages  lej 
plus  nombreux  que  Ton  peut,  fans  s’a- 
mufer  ä aller  de  carbet  en  carbet , ou 
tout  le  fruit  que  peut  faire  un  Miflion- 
naire  , eft  de  baptifer  quelques  cnfans 
en  danger  de  mort.  Bien  des  Milfion- 
naires  ont  entrepris  avant  moi  les  Gali- 
bis ; mais  parce  qu’ils  n’ont  fait  que  des 
courfes  parmi  eux , fans  les  raffembler, 
jls  n’ont  rien  fait.  Je  me  fuisborne  ä un 
endroit  ou  etoit  lc  plus  grand  nombre 

d’Indiens  , 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  5 i i 
d’Indiens,  je  ne  m'en  fuis  point  ecarte 
& graces  a Dieu , j ai  reuffi ; ce  qui  eft 
une  preuvebien  fenfiblede  la  veritede 
ce  que  je  dis. 

Depuis  que  je  fuis  arrive  ici , je  me 
fuis  propofe  d'embraffer , s’il  fe  pouvoit 
tout  le  diftrid  du  Gouvernement  de 
Cayenne,  & je  puis  direque  je  me  fuis 
fenti  quelquefois  tellement  tauche  du 
defir  de  la  converfion  de  tous  les  Sau- 
vages qui  habitent  ces  quartiers  , que 
j’en  ai  verfe  des  larmes. 

Le  Gouvernement  de  Cayenne  s’e- 
tend  depuis  la  riviere  de  Maroni,  juf- 
qu'ä  celle  d’Yapok.  II  faut  qu'il  y ait 
dans  cette  etendue  de  pays  au  moins 
10  mille  Indiens  dedifferens  langages. 
Deux  langues  pourroient  pourtant  fuf- 
fire  pour  cultiver  tout  ccla,  le  Galibis 
& la  languc  des  Oüayes  ; le  Galibis 
pour  les  Indiens  des  cotes&  fautrelan- 
gue  pour  ceux  des  terrcs.  Les  derniers 
font  plus  nombreux.  Us  font  dans  le 
haut  d’Yapok  & il  faut  remonter  un 
bon  mcisjpour  aller ä eux. Ilshabitcrt 
für  la  riviere  de  Camopi,  qui  fe  jette 
dans  TYapok  vers  fa  fource.  Ces  peu- 
plcs  font  en  tres-grand  nombre  , & je 
crois  quon  pourroit  mettre  lä  au  moins 
quatre  miflionnaires.  On  en  pourroit 
mettre  deux  vers  l’embouchure  d'Ya- 
Tome  III.  P au.  II.  Vu 


5ii  Voy  ag  es 

pok  ; on  pourroit  en  ce  cas  donner  un 
Miflionnaire  au  nouvel  etabliflement 
qui  fe  fait  lä.  II  ne  feroit  pasfeul:on  a 
retenu  rAumönier  du  Navire  du  Roi 
pourY apok.  En  revenant  de  lä  ä Cayen- 
ne , on  trouve  la  riviere  d'Aproiiak , 
ou  il  y a beaucoup  d’Indiens.  On  y 
pourroit  auffi  mettre  deux  Miflionnai- 
res  & trois  pour  Kourou  qui  s’eten- 
droient  jufqu’ä  Maroni.  On  pourroit 
meme  trouver  de  l’occupation  pour  un 
plus  grand  nombre  d’ouvriers,  ä mc- 
iure  qu’on  s’avanceroit  dans  les  terres. 
Ce  que  je  vous  ecris , Mon  R.  P.n’eft 
point  exageration.  Je  puis  vous  afTurer 
que  pourvü  qu’on  trouve  la  fubfiftance 
des  Miflionnaircs  que  j’ai  marque,  ils 
auront  afluremcnt  de  quoi  travailler. 

Des  que  le  compagnon  que  j’attend 
fcra  arrive,  jetacherai  de  le  mettre  en 
£tat  de  faire  la  Million  de  Kourou. 
Quand  il  fgaura  aflez  le  Galibis  pour 
cela  , je  remonterai  dans  les  terres  par 
la  riviere  d’Aprciiak,  je  viliterai  tous 
les  Indiens  de  ces  quartiers,  j’entrerai 
dans  le  Camopi  , de  lä  je  defeenderai 
par  la  riviere  d’Yapok  , je  remarque- 
rai  tous  les  endroits  ou  Ton  pourra 
mettre  des  Miflionnaircs , & je  vous 
envoyerai  la  relation  de  mon  voyage. 
Si  ce  que  je  propofe  convient , faites- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  515 
moi  lc  fjavoir,  & je  ferai  venir  aufli- 
töt  un  Oüaye  pour  m’apprendre  la 
langue  , dont  je  ferai  le  Dicfronnaire 
& la  Grammaire. 

Voilä  mon  R.  P.  quelles  font  mes 
vues  par  rapport  au  bien  qui  fe  peut 
faire  dans  ce  pays-ci  : heureux  fi  je 
pouvois  , avant  que  de  mouriren  voir 
faccompliffement  ; je  mourrois  Con- 
tent alors.  Si  on  approuve  mon  projet 
je  fuis  pret  ä y mettre  la  main.  J’ai 
graces  ä Dieu  , une  {ante  encore  affez 
vigoureufe , ä quelques  reftes  pres  d’une 
violente  feiatique  qui  me  tourmentc 
fort  5 il  y a environ  fept  ans ; Je  vous 
prie  auffi  de  faire  voir  ma  lettre  ä ceux 
de  nos  Peres, qui  vous  ont  temoigne, 
corame  vous  me  le  marquesjqu’ils  pren- 
nent  beaucoup  de  part  ä tout  ce  qui 
fc  paffe  dans  cette  Million.  Je  les  re- 
mercie  d’avance  de  tous  les  biens  qif  ils 
fouhaitent  de  faire  ä la  Million  des  Sau- 
vages. 

J'oubliois  un  article  effcntiel  quire- 
garde  les  malades  de  la  Million.  Lesfe- 
cours  qüe  ;vous  mc  faites  efperer  , ne 
fjauroient  ecre  micux  employes.  Le  peu 
de  fecours  qu’ont  les  Sauvages  dans 
leurs  maladies,  a donne  fans  douteoc- 
cafion  aux  fuperftitions  qui  regnenc 
parmi  eux.  XI  a fallu  pour  les  faite 

Vu  ij 


514  VOYAGES 

Chreciens  , fe  charger  du  fein  de  les 
fecourir  par  les  voyes  que  la  Religiou 
qu'ilsont  embraffe,  leur  permet.  Com- 
me  ce  foin  rrfemportoit  beaucoup  de 
tems  , j’ai  fait  apprendre  un  peu  de 
Chirurgie  ä quelques  Indiens  que  j’ai 
charge  du  foin  des  malades. Employez 
mon  R.  P.  les  Aumönes  qu’on  voudra 
faire  ä la  Million  , ä nous  pourvoir  de 
remedes  , d’inftrumens  de  Chirurgie  , 
&c. 

Hxtrait  d’une  autre  lettre  du  mme  a fort 
Freie-,  du  11  Septemkre  1717* 

LA  Million  des  Indiens  eft  ä prefent 
etablie  felon  le  projet  que  j’avois 
envoye  en  France.  J’ai  pris  dans  mon 
diftrift  la  Cure  d’OüyapoK,oü  leRoi 
veut  ctablir  une  colonie.  Oiiyapok  au 
rede  eft  rempli  d’Iodicns  bien  autre- 
ment  que  Kouron  & les  autres  cötes 
en  terdant  vers  Surinam.  Ce  fera  la 
Je  fort  dej  Miffions.  Je  me  contente 
pour  le  prefent  de  deux  ou  trois  Mif- 
iionnan  es ; c’eft  touc  ce  que  je  desnande 
en  attendant  que  je  fois  en  etat  d'en  cn- 
tretenir  un  plus  grand  nombre, 

Lc  Charpentier  eft  adtuellement  oc- 
cupe  ä travailler  ä mon  Egjile,  Tout 
eit  p:  et , & j’efpere  Uvoiren  etat  dans 


£n  Guinf/e  et  a Cayenne.  5 1 5 
trois  ou  quatre  mois.  Le  dctTein  en  eil 
bon  & le  Charpcntier  habile.  JTai  foii 
payement  tour  pret  du  fruit  des  tra- 
vaux  de  110s  Indiens  Chretiens.  II  s'a- 
git  ä prefent  desornemensde  fEglifc. 
J'ai  deja  le  tableau  qui  m’a  ete  appor- 
te  dans  un  Navirc  du  Roi.  Ilellbeau; 
c’cft  une  Vierge  entouree  des  Sauva- 
ges ä fes  pieds  & de  leur  Miflionnaire. 
Je  ne  vous  envoye  polnt  encorela  car- 
te Topographique  dupays;le  Deffina- 
teur  eft  ä Oiiyapok  ; quand  j’irai , je 
lalui  ferai  lever  & je  vous  Tenvoyran 


CHAPITRE  III. 

La  Compagnie  Francoifc  de  Gu'mie  pendle 
parti  de  feurnir  des  Negres  a /’ Ameri- 
qne  Bfpagnolle. 

RIen  au  mondc  n'etoit  plus  capable 
d'enrichir  la  Compagnie  6c  tout 
le  Royaume  avec  elle,que  fAffiento, 
ou  fafliente  , c’efl  ainii  qu’on  appelle 
le  parti , la  ferme  ou  lc  droit  exclufif 
de  faire  paffer  dans  V Amcrique  Eipa- 
pignole  les  Negres  qni  y font  necef- 
iaires,&  aveceux  des  marchandifcsdc 
toute  efpece. 

Les  Genois  ont  eu  pendant  bien  des 

V v i i j 


5 1 6 Voyages  v 

annees  ce  traite  & y ont  gagne  prodi- 
gieufement.  Nous  l’avons  eu  pendant 
dix  ans  & nous  nous  y fommes  ruines. 
D’ou  vient  cette  differcnce  eile  Taute 
aux  yeux,  & me  difpenfe  d’en  dire  da- 
vantage. 

Voici  le  traite  quifutpafle  pour  cet- 
te affaire  entre  le  Roi  d’Efpagne&  la 
Compagnie  Royale  de  Guinee, le  17 
Aoüt  1701,  par  Mr.  Ducafle  , Chef 
d'Efcadre  des  Armeesnavallesdu  Roi, 
enfuitede  la  permulion  de  Sa  Majefte, 
& für  la  procuration  de  ladite  Compa- 
gnie Royale  de  Guinee.  11  a pourtitre* 
Traite  fait  entre  les  deux  Rois  Tres- 
Chretiens  & Catholiques  avecla  Com- 
pagnie Royale  de  Guinee  etablie  en 
France  , concernant  Tintroduction  de 
Negres  dans  TAmerique. 

Les  principaux  articles  font. 

Que  ladite  Compagnie  Fran^oife  de 
Guinee  ayant  obtenu  permiflion  de 
leurs  Majeftez  tres  Chretienne  & Ca- 
tholiques de  fe  charger  de  Faffienteou 
introduclion  des  Efclaves  Negres  dans 
les  IndesOccidentales  de  TAmerique  ap~ 
partenantes  a Sa  Majefte  Catholique  , 
s'oftre  & s’oblige  tant  pour  eile  que 
pour  fes  Direfteurs  aflbeies  folidaire- 
ment  d’introduire  dans  lefdites  Indes 
Occidentales  appartenantes  a S.  M.  C. 


enGuine’e  et  a Cayenne.  517 
pendant  lc  tems  & efpace  de  dix  an- 
nees  qui  commenceront  au  premier  Mai 
1 702  , & finiront  ä pareil  jour  171z 
quarante-huit  milleNegres,  pieces  d’In- 
des  des  deux  fexes , & de  tous  äges  3 lef- 
quels  ne  fcront  point  tires  des  paysde 
Guinee  qu’on  appelle  Minas  & Cap 
verd  , attendu  que  les  Negres  de  ces 
pays  ne  font  pas  propres  pour  les  In- 
des Occidentales ; laquelle  quantite  de 
48000  Negres  reviendra  par  chacune 
defdites  dix  annees  a celle  de  4800 
Negreflesou  Negres. 

Que  pour  chaque  Negre  piece  d’In- 
de  de  la  mefure  ordinairc  &fuivantTu- 
fage  etabli  auxditcs  Indes , ladite  Com- 
pagnie payera  3 3 j ecus,  chaque  ecu 
valanttrois  livres  tournois  monnoyede 
France;  ce  qui  eft  la  meme  chofe  que 
3 3 piaftres  & untiers  de  piaftre,pour 
tous  droits  d’cntree  ou  fortie  , ou  au- 
tres  qui  appartiennent , oupeuventap- 
partenir  ä S.  M.  C.  en  cas  qu’elie  eil 
puifle  pretendre  , ou  impofer  aucuns 
autres. 

Que  ladite  Compagnie  payera  par 
avance  a S.  M.  C.  lix  eens  mille  livres 
en  deux  payemens  , de  laquelle  fomme 
ladite  Compagnie  ne  pourra  fe  rem- 
bourfer  que  für  les  deux  dernieresan- 
nees  de  ce  traue. 


Vu  iiij 


5 i 8 Voyages  v 

Que  lefdits  droits  düs  pour  Tintrodu- 
ctiondes  Negres  cbaquc  annee  feroient 
payes  ä S.  M.  C.  dans  Madrid  , ou  ü 
Paris  de  fix  mois  en  fix  mois , dont  le 
prcmier  commencera  au  premier  No- 
vembre  i 702. 

Que  lefdits  droits  ne  feront  payes  que 
pour  4000  Negres  , piece  dlnde,Sa- 
dite  M.  C.  remettant  ä ladite  Compa- 
gnie les  droits  qui  pourroient  lui  ap- 
partenir  pour  les  800  Negres,  piece 
dJInde  , reftant  defdits  4800  Negres 
que  ladite  Compagnie  pourra  intro- 
duite  chaque  ann£e  dans  lefdites  In- 
des Efpagnoles,  & ce  en  confideration 
des  avances  que  ladite  Compagnie  fait 
a S.  M.  C.  tantdesinteretsdela  fomme 
de  fix  eens  mille  livres,  & des  rifques 
qu’elle  courra  pour  faire  tenir  lespaye- 
mens  des  droits  de  Sa  Majefte  dans  Pa- 
ris ou  Madrid, 

Que  pendant  que  la  guerre  durera , 
ladite  Compagnie  ne  fera  pa s obligee 
ä introduire  plus  de  trois  mille  Negres 
picces  d’Inde , chaque  annee  ; Sadite  M. 
C.  lui  laiffant  la  liberte  de  pouvoir  rem- 
plir  les  dix-huit  eens  reftans,po  r fai- 
re le  fupplement  des  quatre  mille  huic 
eens  qu’elle  a permillion  d’introduire 
chaque  annee  dans  les  annees  fuivan- 
tes,avec  la  meme  liberte  ä ladite  Com- 


en  Glhne’e  et  a Cayenne.  £t  9 
pagnie,  encas  qu’clle  ne  püt  par  quel- 
qu'autre  accident  remplir  ledit  nombre 
de  trois  mille  Negres  de  le  remplir  Jes 
annees  fuivantes  ; mais  que  ladite  Com- 
pagnie payera  toujours  ä ladite  M.  C. 
ladite  fomme  de  300000  livres  pour 
les  droits  defdits  trois  mille  Negres  de 
fix  mois  cn  fix  mois  pendant  chacune 
defdites  annees  que  la  guerre  durera  , 
foit  qu’elle  les  fournifle,  ou  qu'ellene 
les  fournifle  pas. 

Ajoute  audit  article,  quefi  la  guer- 
re ne  finifToit  pendant  les  dix  annees 
que  ledit  traite  doit  durer  , qu’ellcem- 
pechät  ladite  Compagnie  de  fournir  le 
nombre  deNegres  ,auquefrelle  eft  obli- 
gee  par  ledit  traite ; eile  ne  laiffera  pas 
de  payer  entierement  les  droits  de  fa- 
dite  M.  C.  mais  qu’elle  aura  la  liberte 
de  remplir  fon  Obligation  pendant  trois 
annees  que  fauite  M.  C.  lui  accorde  pour 
regier  & terminer  fcs  comptcs  & reti- 
rer  tous  efdets  qui  lui  appartiendront  , 
fans  que  fadite  Compagnie  foit  tenue 
de  payer  aucuns  droits  pour  l’introdu- 
<flion  deTdits  Negres. 

Qne  meme  en  tems  de  paix  ladite 
Compagnie  r.e  fera  pas  neceflairement 
obligee  ä introduire  pendant  chaque 
annee  les quatre  mille  huit  censNegres 
pieces  d’Inde  ftipulcs  par  fon  traite , Sc 


5 2o  en  Guime^e  et  a Cayenne,' 
qu’elle  pourra  les  remplir  dans  les  an- 
nees  fuivantes  ; rnais  que  ladite  Com- 
pagnie fera  toujours  obligee  de  payer 
les  droits  de  S.  M.  C.  commc  li  eile  a- 
voitfourni  ledit  nombre  de  Negres. 

Que  ladite  Compagnie  aura  la  über* 
te  de  fe  fervir  des  navires  deoa  M.  T.  C, 
de  ceux  qu'elle  pourra  avoir  de  fon 
propre,  ou  de  ceux  des  fujets  deS.M. 
C.  equipes  de  Francois  ou  Efpagnols; 
tous  lefdits  equipages  dont  eile  fe  fer- 
vira,ferontdc  la  Religion  Catholique* 
Romaine, 

Qujlfera  loifibleä  ladite  Compagnie 
d’introduire  les  Negres  auxquels  eile 
efl  obligee  par  le  prefent  traite  dans 
tous  les  ports  de  la  mer  du  Nord  dans 
quelques  navires  qu'ils  viennent , pour- 
vü  qu’ils  foient  allies  ä la  couronne  d'Ef- 
pagne,  de  la  meme  maniere  qu'il  a ete 
accorde  aux  precedens  aflenfilles  , a 
condition  toutesfois  que  tous  les  Ca- 
pitaines  & Commandans  defdits  navi- 
res & leurs  equipages  faflent  profeffion 
de  la  Religion  Catholique,  Romaine. 

Que  ladite  Compagnie  pourra  intro- 
duire  & vendre  les  Negres  dans  tous  les 
ports  de  la  mer  du  Nordä  fon  choix, 
Sadite  M.  C.  derogeant  par  ce  traite  ä 
la  condition  par  laquelle  les  precedens 
aflenfiftes  etoient  exclus  de  les  pouvoir 


Vo.yages  521 

introduire  par  d’autrcs  ports  que  ceux 
qui  etoient  aefignes  par  leurs  traites , ä 
la  Charge  loutefois  que  ladite  Compa- 
gnie ne  pourra  introduire  nidebarquer 
lefdits  Negres  que  dans  les  ports  , oü  il 
y aura  a&uellcment  desCfficiers  Roy- 
aux  de  Sad.  M.  C.  pour  viiiter  les  na- 
viresde  ladite  Compagnie  & leurs  chir- 
gemens  , & donner  des  certificats  des 
Negres  qui  feront  introduits. 

Que  les  Negres  que  ladite  Compa- 
gnie introduira  dans  les  ports  des  Iflcs 
gu  Vent  Sre.Marthe  , Cumana  & Mara- 
cnybo*  ne  pouvant  par  eile  etre  vendus 
chacuq  plus  de  trois  eens ; piaftres , Sc 
quelle  les  donnera  meme  ä meilleur 
marche,  fi  eile  peut;mais  qu'äfegard 
de  tous  les  autres  ports  de  la  nouvelle 
Efpagnefc  de  terre  ferme.  II  fera  loili- 
ble  ä ladite  Compagnie  de  les  vendre 
le  plus  eher  & le  plus  avantageufement 
qifelle  pourra. 

Que  ladite  Compagnie  pourra  aufli 
introduire  les  Negres  dans  les  ports  de 
Buenaires,  jufqu'äla  quantite  de  cinq 
ou  fix  eens  des  deux  fexes  & les  y ven- 
dre lc  plus  avantageufement  qu’elle 
pourra , Sc  qu’elle  ne  pourra  y en  ven- 
dre, ni  debarquer  un  plus  grand  nom- 
bre. 

Que  pour  conduire  & introduire  les 


522,  Voyages 

Negres  dans  ies  Provinces  de  la  mer 
du  Sud  , iadice  Compagnie  aura  la  li- 
berte  de  fabriquer  ou  acheter  en  echan- 
ge  defditsNegres  ou  autrement,  foitä 
Panama , ou  dans  quelques  autres  ports 
& arfcnaux  de  la  mer  du  Sud,  deux 
navires  fregates,  ou  hourques  de  qua- 
rre eens  tonneaux  , ou  environ  , pour 
embarquer  lcfditsNegres  ä Panama  , & 
les  conduire  dans  tous  les  autres  ports 
duPerou,  & raporter  le  produit  de  la 
vente  d'iceux  , foit  en  marchandifes  , 
foit  en  reaux  , barres  d'argent  ou  lin- 
gots  d'or  qui  foient  quintez  , & fans 
fraudes  , & que  ladite  Compagnie  ne 
pourra  etre  obligee  de  payer  aucun 
droit  pour  ledit  argent  & or,  reaux  & 
barres  ou  lingots  , foit  d'entree,  oude 
fortie. 

Qu_e  ladite  Compagnie  aura  pareille- 
ment  la  liberte  d’envoyer  d'Europe  ä 
Porrobclle,&  de  faire  paffer  de  porro- 
belle  ä Panama  , les  cordages,  voiles  , 
bois,fer  & generalement  toutes  autres 
fortes  de  marchandifes  agrets  & appa- 
raux  neceflaires  pour  la  conftru&ion  , 
equipement  , armement  & entretien 
defdits  vaifleaux,  fregates , ou  hourgues 
&c.  Lefquels  apparaux  eile  nc  pourra 
vendre  ni  debiterfous  peine  de  confif- 
cation , ä la  Charge  auffi  qu’apres  Tac- 


fü  Goine’e  ft  a Cayenne.  523 
compiiflement  du  prefent  traite,  ladi- 
te  Compagnie  nc  pourra  fe  fervir  def- 
dites  fregates,  hourgues  ou  navires,ni 
lcs  faire  repafler  en  Europe,  & qu'elle 
fera  obiigee  de  les  vendre , troqucr , ou 
donner  comme  bon  lui  femblera,fix 
niois  apres  la  fin  dudit  traite. 

Que  ladite Compagnie  pourrafe  fer- 
vir  de  Francois  ou  Efpagnols  ä fon  choix 
pour  la  regie  dudit  traite,  tant  dans 
les  ports  de  FAmerique  , que  dans  le 
dedans  des  terres  , ä condition  toute- 
fois  que  dans  chacun  defdits  ports  des 
Indes.  II  ne  pourrayavoir  plus  de  qua- 
rre ou  fix  Francois  , du  nombre  defi- 
quelles  ladite  Compagnie  choifira  ceux 
dont  eile  aura  befoin  pour  les  envoyer 
aud-edans  des  terres  prendre  foin  de  fa 
regie  & du  recouvrement  de  fcseffets. 

Que  ladite  Compagnie  pourra  nom- 
mer  dans  tous  les  ports  & autres  lieux 
principaux  de  FAmerique  , des  Juges 
Confervateurs , pourvü  qu'ils  ne  foient 
pas  Officiers  de  S.M.  C.  lefquels  pren- 
dront  feuls  ä Fexclufion  de  tous  autres 
memes  des  Officiers  Royaux  de  S.  M. 
C.  la  connoiflance  de  toutes  les  caufes 
& depenaances  dudit  traite,  & que  lcs 
appellations  de  leurs  jugemens  reffor- 
tiront  au  Confcil  Royal  Souverain  des 
Indes  , comme  auifi  celui  qui  fe  trou- 


514  Voyages 
vera  ä l’avenir  Prefident  dudit  Con- 
feil  , fera  lc  protedteur  du  prefent  trai- 
te ; & qu'en  outre  lad ite  Compagnie 
pourra  propofer  ä Sadite  M.  C.  un  des 
Confeillers  dudit  Confeil  , pour  etre 
Juge  Confervateur  du  traite  , ä Tex- 
clulion  de  tous  autres  auxquels  Sa  Ma- 
jefte  donnera  fon  approbation  de  la  me- 
ine manitre  qu'elle  a ete  accordcc  aux 
precedens  affenfiftes. 

Que  les  Vice-rois  Tribunaux  d’Au- 
diances , Capitaines  Generaux  , ni  Gou- 
verneurs , ou  aucuns  autres  Officiers 
de  Sadite  M.  C.  ne  pourront  fe  lervir, 
fous  quelque  pretexte  que  cefoit,  des 
navires  deftines  ä l’execution  dudit  trai- 
te , ni  pareillemcnt  prendre,detourner, 
faifir  ni  arreter  par  violence,ni  autre- 
ment  les  biens , ni  effets  dependans  du- 
dit traite  deraffiente,&  appartenansä 
ladite  Compagnie  , fous  peine  a'etre 
refponfables  en  lcurs  propres  & prives 
noms  des  dommages  que  ladite  Com- 
pagnie aura  foufrerte. 

Que  ladite  Compagnie,  fes  commis 
& faäeurs  aux  Iiides.  pourront  avoir  ä 
leur  lerviee  les  matelots  , voituriers  , 
arrimeurs  & autres  g jens  neceflaires 
pour  la  charge  6c  decharge  de  leurs 
navires  i en  convenant;  avec  cux  de  gre 
ä gre  de  leur  folde  & appointement. 


enGuine’e  et  a Cayenne,  525 
Qtf  il  fera  au  choix  de  ladite  Com- 
pagnie de  charger  les  effets  qu’elle  au- 
ra  auxdites  Indes , pour  les  tranfpor- 
ter  en  Europe  für  les  navires  dela  flö- 
te , ou  für  les  gallions,  en  convenant 
avec  les  Capitaines  & Maitrcs  defdits 
navires , ou  de  les  faire  paffer  für  leurs 
propres  navires,  lefquels  pourront  ve* 
nir,  fl  bon  leur  femble  de  confer ve  a- 
vec  lefditesflotes  & gallions,  ouautres 
navires  de  guerre  de  Sadite  M.C.  avec 
toute  forte  de  proteftion  de  la  partdes 
Oßiciers  qui  les  commanderont. 

Qifä  commencer  du  premier  May 
1702  , la  Compagnie  de  Portugal, ni 
autres  perfonnes  ne  pourront  intro- 
duireaucuns  Negres  danslefdites  Indes 
ä peine  de  confifcation  d’iceux  au  pro- 
fit  de  ladite  Compagnie  qui  payera  en  ce 
cas  ä ladite  MajcfteCathoÜque  les  droits 
d'entree  pour  lefdits  Negres  ainfi  con- 
fifques. 

Que  ladite  Compagnie  ,ou  fes  agens 
& porteurs  de  fes  ordres ; pourront  feuls 
faire  naviger  leurs  vaiffeaux  & intro- 
duire  leurs  Negres  dans  les  ports  des 
cötes  du  Nord  des  Indes  Occidentales; 
deftenfe  ä tous  autres, foit  qu’ilsfoient 
fujets  de  Sadite  M.  C.  ou  qu'ils  foient 
etrangers , d’y  en  faire  entrer , tranfpor- 
ter  , ni  introduire  fous  les  peinespor- 
tees  par  les  loix. 


5 z6  Voyage 

Que  Sadite  M.  C.  donnera  ä ladite 
Compagnie  fa  paroleRoyalcde  la  main- 
tcnir  dans  lapleine  pofleffion  & exem- 
ption  dudit  traite  , & qu’ellc  eft  trou. 
b!ee  en  quclque  fa^on  que  ce  foit. Sadite 
M.  C.  s’en  referve  ä eile  feule  la  con- 
noifiance. 

Qifaufinöt  que  les  navircs  de  ladite 
Compagnie  entreront  dans  les  ports 
des  Indes  avec  leur  chargement  dcddits 
Negres,  les  Capitaines  d’iceux  deronc 
tenus  de  certifier  qu’il  n’y  a aucune  ma- 
ladie  contagieufe  dans  leurs  bordsl 

Qa'apres  que  lefdits  vaifleaux  auront 
entre  & mouil!e  dans  quelqu'un  dcf- 
dits  ports,  ilsferont v’ifites  parle  Gou- 
verneur , ou  Officiers  Iloyaux , & lorf- 
qu'ils  debarqueront  leurs  Negres,  ou 
partie  dhceux , ils  pourront  en  meme 
tcms  debarquer  les  vivres  neceflaires 
pour  leur  nouriture  , en  les  mettant 
dans  quelques  maifons  ou  magazins  par- 
ticuliers,  apres  avoir  etevilites  & ob- 
tenu  la  permillion  defdits  Gouverneurs 
ou  autres  Officiers  Royaux  , pour  evi- 
ter  tont  fujet  de  fraude  & difcution , 
avcc  deftenfe  de  faire  entrer,  vendre, 
ni  debiter  aucune  forte  de  marchan- 
difes  , fous  quclque  caufe  ou  pretex- 
tequece  (bir,autre  que  lefdits  Negres& 
lcur  nourriture,  ä peine  de  la  vic  contre 

ceux 


en  Güine’e  e*  a Cayenne.  5 17 
ceux  qui  fentreprendront  , & conti  e 
les  Officiers  & autres  fujets  de  Sadite 
M.  C.  qui  le  fouffriront,  que  lefdites 
Marchandifes  qui  fe  trouveront  de  ven- 
te  en  fraude  & contre  cette  deffenfe 
feront  confifquees  & enfuite  brülees 
pabliquement  par  fordre  defdits  Gou- 
verneur ou  Officiers  Royaux  & les  Ca- 
pitaines  ou  Maitres  des  Navires , quand 
raeme  ils  ne  feroient  coupables  que  de 
negligcnce  ; pour  n’avoir  pas  foigneu- 
fement  veille  ä empecher  le  debarque- 
ment  defdites  marchandifes,  condam- 
nes  ä cn  payer  la  valeur. 

Qae  Sadite  M. C.  excepte  neanmoins 
de  la  peine  ci  deflus  les  vaifleaux  für 
iefquels  les  Negres  feront  embarques 
& lefdits  vivre$,S.  M.  les  endeclarant 
librts  > voulant  qu'ils  puiflTent  continuer 
leur  commerce  en  la  maniere  preferite. 

Qne  Sadite  M.  delare  pareillement 
exempts  de  la  peine  de  mort  ceux  des 
coupables  defdites  fraudes  , dont  les 
marchandifes  faifies  n'excederont  pas 
la  valeur  de  cent  piaftres,  ou  ecus,au- 
quel  cas  lefdites  marchandifes  feront 
confifquees  & enluitc  brülees  & le  Ca- 
pitaine  condamne  ä en  payer  la  valeur 
leulcment. 

Que  ladite  Compagnie  ne  payera  au- 
cun  droit  d’entree  , de  iortie,ni  aueye 

Tome  III . Fan.  II.  X x 


528  V O y A G E s 

quelconque  pour  les  vivres  qu’ellede- 
barquera  , ou  rembarquera  dans  fcs 
vaiffeaux  pour  la  nourriture  defdits  Ne* 
gres  , en  cas  que  lefdits  vivres  lui  ap- 
partiennent  & proviennent  de  fesdits 
vaiffeaux  ; mais  fi  eiles  les  achette  des 
fujets  de  S.  M.  C.  elleen  payeraen  ce 
cas*lä  les  memes  droits  que  payent  fef- 
dits  fujets. 

Que  lorfque  ladite  Compagnie  , fes 
agcns  ou  facteurs  auront  vendus  dans 
un  port  partie  des  Negres  qu’ils  y au- 
ront introduits , il  leur  fera  permis  de 
tranfporter  le  reftedans  un  autre  port, 
comme  auffi  de  prendre  en  payemens 
defdits  Negres  & embarqucr  librement 
des  reaux  , barres  d’argent  & lingots 
d'or  qui  foit  quintez  & fans  fraudes  & 
autres  fortes  de  danrees  & marchan- 
difes  qui  fe  tirent  des  Indes,  & ce  fans 
payer  aucuns  droits  pour  toutes  lefdi- 
tes  matieres  d’or  & d'argent ; mais  feu- 
lement  les  droits  de  (ortie  des  marchan- 
difes  qu'ils  embarqueront  que  ladite 
Compagnie  aura  laliberte  de  faire  par- 
tir  les  vaiffeaux  , dont  eile  fe  fervira 
pour  fexecution  dudit  traite,  foit  des 
ports  d'Efpagne , foit  des  ports  de  Fran- 
ce ä fon  choix  en  donnant  avisä  Sadite 
M.  C.  de  lcur  depart. 

Quelle  pourra  pareillement  faire  fes 


en  Guine’e  f.t  a Cayenne. 
rctours , foit  en  reaux,barres  d’argent, 
lingots  d’or  , ou  autres  fraits , danrees 
& marchandifes  provenans  dela  ventc 
defdits  Negres  , dans  lcfdits  ports  de 
France  ,ou  d’Efpagne , a fon  choix  , ä 
condition  que  fi  lefdits  retoursfe  fonc 
dans  les  ports  d'Efpagne,  les  Capitai- 
nes  & Commandans  defdits  vaifleaux 
feront  obliges  de  faire  leur  declaration 
aux  Officicrs  de  Sadite  M.  C.  de  ce 
qui  compofera  leur  changement , & que 
fi  les  retours  fe  font  dans  les  ports  de 
France,  ils  feront  tenus  d’en  envoyer 
l’etat&  la  fa&ure  ä Sadite  M.  C.  afin 
qu'elleen  ait  une  entiere  connoilfance# 
Qujiucuns  defdits  navires  de  ladite 
Compagnie  ne  pourra  raporter  d’autres 
reaux,barrcs  d'argent  , lingots  d’or  & 
autres  fruits  , denrees  & marchandifcf 
que  ceux  qui  proviendront  de  la  vente 
defdits  Negres , leur  deffendant  S M«, 
de  charger  aucuns  effcts  appartenans  ä 
fes  fujets  naturels des  Indes,  ä peine de 
punition  contrc  les  contreveoans. 

Si  quelques  navires  de  ladite  Com- 
pagnie armes  en  guerre , font  des  pri- 
ics  für  les  ennemis  de  Tune  ou  Fautre 
Couronne  , ou  für  les  pirates  & corfai- 
res,lcfdites  prifes  & les  vaiffeaux  qui 
les  auront  faites  , feront  reques  dans 
tous  les  ports  de  Sadite  M.  C.  & fi  Les 

Xxij 


55o 


V 0 Y A G E S 


prifes  font  jugees  bonnes,  les  preneurs 
ne  pourront  etre  obliges  de  payer  de 
plus  grands  droits  d’entree  , que  ceux 
qui  font  etablis  & quc  les  propres  &: 
naturels  fujets  de  S.  M.  payent  ordi- 
nairement ; & que  fi  dans  lefdites  pri- 
fes il  fe  rencontre  des  Negres  , ils  les 
pourront  vendre  ä compte  de  lad*  Com- 
pagniecomme  elleeft  obligeede  fournir, 
comme  aufli  les  vivres  dont  eile  n’aura 
pas  befoin  , mais  non  les  marchandifes 
Zc  manufa&ures  , dont  Sadite  M.  C* 
leur  deffend  la  vente  ; pourront  feule- 
ment  les  faire  porter  ä Carthagene,  ou 
Portobelle  , pour  y etre  enfermees  juf- 
qu’ä  ce  que  les  foircs  ordinaires  def- 
dits  ports  de  Carthagene  & de  Porto- 
belle fe  ticnnent  , dies  pourront  etre 
vendues  par  lefdits  Officiers  de  S.  M. 
C.  en  prefence  defdits  preneurs , ou  de 
ceux  qui  auront  leur  pouvoir,  & que 
du  prix  d’icelles , le  quart  en  appartien- 
dra  ä Sadite  M.  C & les  trois  autres 
quarts  dudit  prix  au  preneurs  , apres 
la  dedudibn  des  frais  , aufli- bien  que 
des  navires  Sc  bätimens  pris  tels  qu'ils 
puiflent  etre  , avec  leurs  armes  > artille- 
ries,  munitions,  agrets  & apparaux. 

Que  S.  M.  T.  C.  & S.M.  C.  feronr  in- 
terefles  pour  la  moitie  dans  ladite  Com- 
pagnie, & chacune  d’elles  pour  un  qu  ar 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  5 } t 
ainfi  qu’il  a ete  cor, venu  , moyennant 
deux  millions  , qu’elles  payeront  par 
egale  portion  pour  la  moitie  des  qua- 
tre  millions  de  fonds  que  ladite  Com- 
pagnie a trouve  neceflaire  de  faire  pour 
la  regie  3c  execution  dndit  traite  , & 
que  ladite  Compagnie  feral’avance  du 
million  que  Sadite  M.  C.  lui  payera  fin- 
teret  , ä raifon  de  huit  pour  cent  par 
chacune  annee,  ä compter  du  jourde 
ladite  avance  , jufqu'ä  Tentier  & par- 
fait  payement. 

Que  ladite  Compagnie  donnera  le 
comptc  des  profits  qu’clle  aura  fait  a 
la  fin  des  cinq  premieres  annees  du  trai- 
te finies  & accomplies  avec  les  preuves 
juftificatives  en  bonne  forme,  qui  fe- 
ront  examinees  par  les  Officiers  de  S. 
M.  T.  C.  lefquels  liquideront  ce  qui 
en  reviendra  ä Sadite  M.  C.  für  quoi 
ladite  Compagnie  fe  rembourfera  des 
avances  qu’elle  aura  faite  pour  Sadite 
M.  C.  & des  interets  qui  lui  ont  etc 
regles  ; ce  qui  fera  obferv£  pareille- 
ment  pour  le  ccmpte  des  cinq  dernie- 
res  annees  du  traite. 

Si  apres  lefdites  avances  & interets 
rembourfes  ä ladite  Compagnie  , il  fe 
trouve  quelque  profit  qui  revienne 
encore  ä Sadite  M.  C.  du  compte  def- 
dits  cinq  premieres  annees:  en  ce  cas 


53  2,  V O y A G E $ 
ladite  Compagnie  le  retiendra  pour 
rembourfement , en  tout  ou  en  partie 
des  60000  livres  qu’elle  s’eft  chargee 
d’avancer  ä Sadite  M.  C.  & dont  eile 
ne  devoitetre  rembourfee  quedansles 
deux  derniercs  annees  dudit  traite. 

Que  ladite  Compagnie  apres  ledit 
traite  fini&accompli  aura  trois  annees 
de  tems  pour  liquider  tous  fes  com- 
ptes,retirer  fesefFets  defdites  Indes  6c 
rendre  ä S.  M.  C.  fon  compte  final , 8c 
que  pendant  lefdites  trois  annees  ladi- 
te Compagnie  5 fes  agens  & Commis 
jouirontdes  memes  privileges  & fran- 
chifes  qui  leur  font  accordes  pendant 
la  duree  dudit  traite  pour  Penrree  li- 
bre  de  fesvaiffeaux  dans  tous  les  ports 
de  rAmerique  , & pour  en  retirer  fes 
effets. 

Ce  traite  & toutes  les  difpofitions 
d’icelui  ont  etc  approuvees  & ratifides 
par  S.  M.T.  C.&  l’adte  de  ratification 
envoyeä  S.  M.  C. 

Le  Roi  a meme  rendu  un  Arret  le 
28  Odiobre  1701  , par  lequel  ilaete 
©rdonne. 

Que  toutes  les  marchandifes  que  la- 
dite Compagnie  de  Guinee  fera  venir 
des  Pays  etrangers  , tant  pour  farme- 
ment  & atuitaillement  de  fes  vaiffeaux 
que  pour  fon  commerce>&  lauaite  des 


en  Guinf/e  et  a Cayenne.  533 
Negres  , & celle  quelle  raportera  en 
retou r de  f Amerique;  jouiront  du  droit 
d'entrepöt  , & ne  pourront  etre  aflujet- 
tiesä  aucuns  droits fous quclquepretex- 
te  que  ce  foit,ä  condition  par  lespre- 
neurs  defditcs  marchandifes  d’en  four- 
nir  un  etat,  avant  qif  eiles  arrivent  au 
port  de  leur  deftination , & que  les  uns 
& lesautres  feront  mifes  dans  des  ma- 
gnzins  , dont  le  principal  Commis  des 
Fermes  dans  le  port  auraune  clef,  en- 
forte  qu’elles  ne  puiffent  etre  enlevees 
Fans  fa  participation  , & qu’il  n’en  puif- 
fe  etre  vendu , ni  porte  dans  leRoyau- 
me  fans  en  payer  les  droits. 

Que  ladite  Compagnie  pourra  faire 
paffer  par  le  Royaume  par  terre,  pen- 
dant  la  guerre  feulement , les  marchan- 
difes de  f Amerique  provenantes  de  fes 
retours  qu’elle  aura  deftine  pour  les 
pays  etrangers  , ou  pour  les  provinces 
du  Royaume  non  fujettes  aux  cinq 
groffes  Fermes  & reputees  etrangeres 
ians  payer  aucuns  droits  , en  prenant 
feulement  avec  les  Commis  des  cinq 
groffes  Fermes  toutes  les  precautions 
neccffaires  pour  empecher  les  fraudes. 

Que  ladite  Compagnie  de  Guinee 
jouira  de  Texemption  de  la  moitie  des 
droits  d’entree  für  le  cacao  qu'elle  fera 
venir  dans  le  Royaume  , pour  y etre 
confomme* 


5 5 4 V o y a g h s 

Quelle  jouira  pareillement  de  i’e- 
xemption  des  droits  de  fortie  tn  en- 
tier  iur  toutes  les  marchandifes  qu’elie 
tireradu  Royaumepour  etre  tranfpor- 
tees , tant  aux  cötes  d’Afhique  que  dans 
1’Amerique. 


CHAP. 


5 ?f 


CODE  NOIR 


EDIT  DU  ROY, 

SERVANT  DE  REGLEMENT 


Tour  le  Gouvernement  & l'  Ahmmßr.ipon 
de  fuftice  dr  U Polce  des  Jßes  Franco  fes 
de  l? Amerique , & pour  la  difciplme  & 
le  commerce  desNcgres  & ifilaves  dant 
ledit  Pajs* 

O U I S par  la  gracc  de  Dieu  , Roi 


de  France  & de  Navarre  : A toi  s 


prefens  & ä venir  : Salut  , commenous 
devons  egalement  ncs  foins  ä tous  les 
Peuples  que  la  Divine  Providence  a 
mis  fous  notre  obei'ffancc  , Nous  avons 
bien  voulu  faire  examiner  en  notre  pre- 
fence  les  memoires  qui  nous  ont  e,te  en- 
voyes  par  nos  Ofticiers  de  nos  ifles  de 
TAmerique , par  lefqueis  ayant  eie  in- 
forme du  befoinqu'ils  ont  de  notre  au- 
torite  & de  notre  Juftice  pourymain- 
tenir  la  difcipline  de  l’Eglife  Catholi- 
que , Apoftolique  & Romaine  , & pour 
Tome  III.  Part . III.  Y y 


O U 


5»  $ 6 Voy  AG  ES 

y regier  ce  qui  concerne  TEtat  & Ia 
qualite  des  Efclavcs  dans  nofdites  Ifles 
& dclirant  y pourvoir  & leur  faire  con- 
ncitre  qu'encorequ’ils  habitent  descli- 
rnats  infiniment  eloignes  de  notre  fe- 
jour  ordinaire,  nous  leurfommes  tou- 
jours  prefent , non  feulement  par  l’e- 
tendue  de  notre  puiflance  , mais  enco- 
reparla  promptitude  de  notre  appiiea- 
tion  ä les  fecourirdansleurs  nccefätez. 
A cESCAuSEsdeKavR  denotrcConfeil& 
de  notre  certaine  fcience,  pleine  puiflan- 
ce  & autorite  Royale  , nous  avonsdit, 
fhtue  & ordonne,  difons  , ftatuons  & 
ordonnqns , voulons  & nous  plait  ce  qui 
enf uit? 

Article  I. 

Voulons  & entendons  que  l’Edit  du 
feu  Roi  de  glorieufe  memoire  notre 
tres  honore  Seigneur  & Pere  du  25 
Avril  161  5.foitexecutcdans  nos  Ifles, 
ce  faiiant,  enjoignons  ä tous  nos  Ofti- 
ciers  de  chafler  hors  de  nos  Ifles  tous 
les  Juifs  qui  y ont  etabli  leur  reiiden- 
ce  , auxquels  comme  aux  ennemis  de- 
Cläres  du  nem  chretien  , Nous  com- 
rnandons  d'en  fortir  dans  trois  mois,ä 
compter  du  jour  de  la  publication  des 
pre/entes  , ä peine  de  confifcation  de 
eorps  & de  biens. 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  537 
I I. 

T aus  les  Efclaves  qui  fcront  dans  no$ 
Ifles  fercnt  baptifes&  inftruits  dans  la 
Religion  Catholiquej  Apoftolique  & 
Romaine,  Enjoignons  aux  Habitans  qui 
acheteront  des  Negres  nouvellement 
arriveSjd’en  avertir  les  Gouverneur  & 
Intendant  defdites  Ifles  dans  la  huitai- 
ne  au  plus  tard  , ä peine  d’amende  ar- 
bitraire  , lefquels  donneront  les  ordres 
neceflaires  pour  les  faire  inftruire&  ba- 
ptifer  dans  le  tems  convenable. 

I I I. 

Interdifons  tout  exercicc  public  d’au- 
tre  Religion  que  de  la  Catholiqae  Apo- 
ftolique de  Romaine  ; voulons  que  les 
contrevcnans  foient  punis  comme  re- 
belles & defobeiflans  ä nos  commande- 
mens.  Deffendons  toutes  aflemblees 
pour  cet  effet , lefquelles  nous  declarons 
conventicules,  illicites  de  feditieufes  , 
fujets  a la  meme  peine,  qui  aura  lieu, 
meme  contre  les  Maitres  qui  les  per- 
mettront  ou  fouftriront  ä l egard  do 
leurs  Efclavcs. 

I V. 

Ne  feront  prepofesaucuns  Comman- 
dcursä  la  diredtion  de$Negres,quine 
faflent  profeflionde  la  Religion  Catho- 
lique,  Apoftolique  de  Romaine,  ä pei- 
ne de  confiication  defdits  Negres  coa- 

Yyij 


5 $3  V OYAC  ES 

tre  lcsMaJtresqui  les  auront  prepofes, 

6 de  punition  arbitraire  contre  les 
Commandern  s qui  auront  acccptela- 
dite  diredion. 

V. 

Deffendons  ä nos  Sujets  de  la  R*  P. 
R.  ci'apporter  aucun  trouble  , ni  em- 
pechement  ä nos  autres  Sujets  , meme 
ä leurs  efclaves  dans  le  libre  exercice 
de  la  Religion  Catholique  , Apoftoü- 
que  & Romaine,  ä peine  de  punition 
fexemoiair^ 

V I. 

Enjoignonsä  tous  nos  Sujets  de  quel- 
que  qualite  & condition  qu’iis  foient , 
cTobferver  les  jours  de  Dirrunche  & 
Fetes  qui  fort  gardes  par  nos  Sujets  de 
Ja  Religion  Catholique  , Apoftolique 
& Romaine.  Leur  deffendons  de  tra- 
vailler,ni  faire  travailler  leurs  Efcla- 
ves  efdits  jours  , depuisfheure  de  mi- 
nim, jufqu'a  l'autre  minuit  , foit  ä la 
culturc  de  la  terrc  , a la  manufa&ure 
des  fucres,&  1 tous  autres  ouvrages  , 
a peine  d'amande  & de  pumtioti  arbi- 
traire  contre  les  Maitres,&  de  confif- 
cation  tant  des  fucres  que  defdits  Ef- 
claves  qui  feront  lurpris  par  nos  Offi* 
eiers  dans  leur  travail. 

V I I. 

Leur  deffendons  pareillement  de  tc- 


«n  Güwb’c  tr  a Cay^ot.  5 5 9 
Dir  le  marche  des  Negres  & de  taus 
autres  marchez  lefdits  jours  für  pareil« 
les  peines,  & de  confifcation  des  mar- 
chandifes  qui  fe  trouveront  alors  au 
marche  & d’amande  arbitraire  contr© 
les  Marchands. 

VIII. 

Declarons  nos  Sujets  qui  ne  Tont  pa£ 
de  la  Religion  Catholique , Apoftoli- 
qus  &:  Romaine  incapables  de  contra- 
(Ser  ä l'avenir  aucun  mariage  valable# 
Declarons  bätards  les  enfuns  qui  nai- 
tront  de  tellesconjonclicms,  que  nou? 
voulons  etretenues  & reputees,  teoons 
& reputons  pour  vrais  concubinages, 

I X, 

Les  hommes  libres  qui  auront  un  oM 
plufieurs  enfans  de  leur  concubinage  a- 
vec  lcurs  efclaves,  enfemble  les  Maure* 
qui  Kauront fouffert,  feront  chacun  con- 
damnea  une  amande  dedeux  mille  liv. 
de  fucres  ; & s’ils  font  les  maitresde  l’ef- 
clave  de  laquelle  ils  auront  eu  lesdits  en- 
fans , voulons  qu’outre  Tamande  , ils  le*- 
ront  prives  de  fefclave  & des  enfans , & 
qu’elle  & eux  foient  confifques  au  profit 
de  THöpital,  fans  jamais  pouvoir  etre 
affranchis.N'entendons  toutefois  le  pre- 
fent  article  avoir  lieu , lorfque  fhornme 
n’etoit  point  marieä  une  autre  pirfonne 
durant  fon  concubinage  avec  fon  efcla- 
Yy  iij 


540  Voyagis 

ve,  epoufcra  dans  les  formes  oMerv£es 
par  TEglife  fadite  efclave , qui  fera  af- 
franchie  par  ce  moyen  & les  enfans  reu- 
dus  libres  & legitimes. 

X. 

Lefdites  folemnites  prefcrites  par 
TOrdonnancc  de  Biois , articles  40.  41 
42  & par  la  Declaration  du  mois  de  No- 
vembre  1639.  pour  les  mariages , fe- 
ront  obfervees  tant  ä l’egard  des  perfon- 
nes  libres  que  des  efciaves , fans  nean- 
moins  que  le  confentement  du  pere  Sc 
de  la  mere  de  l’efchve  y foit  neceiTaire, 
jnais  celui  du  Maitre  feulement. 

XI. 

DvfFendons  aux  Cures  de  proceder  atix: 
mariages  des  efciaves,  s’ils  ne  font  ap- 
paroir  du  confentement  de  leur  Maitre. 
Dcfendons  auffi  aux  Maitres  d’ufer  d’au- 
cunescontraintesfur  leurs  efciaves  poujc 
les  maricr  contre  leur  gre. 

XII. 

Les  enfans  qui  naiiront  de  mariage  en- 
tre  efciaves,  feront  efciaves  & appartien- 
dront  aux  Maitres  des  femmes  efciaves , 
& non  ä ceux  de  leur  marie , (i  le  mari  5c 
la  femme  ont  des  Maitres  difterens. 

XIII. 

Voulons  que  fi  le  mari  efclave  a epou- 
fe  une  femmelibre,  les  enfans  tant  mä- 
les  que  filles  fuivent  la  condition  de  leur 


en  Güine'e  et  a Cayenne*  541 
mere , & foie nt  libres  comme  eile  5 non* 
obftant  la  fervitude  de  leur  perc  ,&  que 
fi  le  pere  eft  libre  & la  mere  efclave , les 
enfans  feront  efclaves  pareilkment* 
XIV. 

Lcs  Maitres  feront  tenus  de  faire  met- 
tre  enTerreSainte  dans  les  Cimiueres 
deftinesäcet  effet,  leurs  efclaves batpti- 
fes  , & ä l’egard  de  ceux  qui  mourront 
fans  avoir  re$u  le  Bapteme  , ils  feront 
enterrcs  la  nuit  dans  quelque  champ 
voifin  du  lieu  oii  ils  feront  deccdes^ 

X V. 

Deffendons  aux  efclaves  de  pörter  au- 
cunes  armes  offenfives,  -ni  de  gros  bä- 
tons,  a peine  du  fouet,  & de  confifca- 
tion  des  armes  au  profit  de  cclui  qui  les 
en  trouvera  failis;  ä l’exception  feule- 
ment  de  ceux  qui  feront  envoyes  ä la 
chaffe  par  leur  Maitre,  & qui  feront  por- 
teurs  de  leurs  billets,  oumarques  coa- 
pues. 

XVI. 

Deffendons  pareillement  aux  efcla- 
ves appartenans  ä differens  Maitres, de 
s’attrouper , foit  le  jour  ou  la  nuit , fous 
pretexte  denoces,  ou  autrement  , foit 
chez  un  de  leurs  Maitres  ou  aiileurs , & 
encore  moins  dans  les  grands  chemins 
ou  lieux  ecarrez , ä peine  de  punition 
corporelle , qui  ne  pourra  etre  moindre 

Yy  iiij 


54*  VOYAGIS 

que  du  foiiet  & delafleur  deLys,  Sren 
cas  de  frequentes  recidives  &:  autres  cir- 
conftances  agravantes,pourront  etre  pu- 
nis  de  mort  : ce  que  nous  laiflons  ä l’ar- 
birrage  des  Juges. En joignons ä tous  nos 
fujets  de  courir  fus  les  contrevenans,  de 
les  arreter  & conduire  enprifon,  bien 
qu’ils  ne  foient  Officiers  , &l  qu'il  ny 
ait  contr’eux  encore  aucun  decret. 
XVII. 

Les  Maitres  qui  feront  convaincus 
d'avoir  permis  ou  tollere,  telles  affem- 
blees  compofees  d^autres  efchves  que  de 
ceux  qui  leur  appartiennent,  feront  con- 
damnes  en  leur  propre  & prive  nom, 
de  reparer  tout  le  dommage  qui  aura 
ete  fait  ä fes  voifins  ä foccafiondefdites 
affemblees  , k en  dix  ecus  d'amande 
pour  la  premiere  fois,  & au  double  au 
fas  de  recidive. 

XVIII. 

DcfLndons  aux  efclaves  de  vendre  d es 
Cannes  de  fuere , pour  quelque  caufe  ou 
occafion  quece  foit,m£me  aveclaper- 
million  de  leur  Mahre , a peine  du  foiiet 
contre  les  efclaves  & dedixlivrestour- 
nois  contre  leurs  Maitres  qui  Tauront 
permis  , & de  pareille  amandc  contra 
1 acheteur. 

XIX. 

Leur  deffendons  aufli  d’expofer  Qft 


*n  Gmtffc’s  et  ä Cayenne*  f 4 3 
vente  aumarchc^ni  de  porter  dans  les 
maifons  particulieres  pour  vendre  au- 
cunes  Tortes  de  denrees,  meine  desfruits, 
legumes  , bois  ä brülcr  , herbes  pour 
leur  nourriture  & des  beftiaux  ä leurs 
manufa&ures,  fans  permiflion  exprefle 
de  leurs  Mahres  par  un  billet , ou  par 
des  marques  connucs , ä pcine  de  reven- 
dication  des  chofes  ainfi  vendues,fans 
rtftitution  du  prix  par  leurs  ^Maitres  & 
de  fix  livres  tournois  d’amande  ä leur 
probt  contre  les  achetcurs. 

X X. 

Voulons  ä cet  efFet  que  deux  perfon- 
nes  (oient  pr£pofees  par  nos  Officiers 
dans  chacun  marchcpour  examiner  les 
denrees  & marchandifcsqui  ferontap- 
portees  par  les  cfclaves  , cnfcmble  lei 
hillcts  & marques  de  leurs  Mahres. 
XXL 

Permettons  ä tous  nos  fujets  habltans 
des  Ifies,  de  fe  faiiirde  toutes  les  cho- 
fes  dont  ils  trouveront  les  efclaves  chaiv 
ges , lorTqiTils  n'auront  point  de  biilets 
de  leurs  Mahres  , ni  de  marques  con- 
nues  pour  etre  rendues  inceflamment  ä 
leurs  Maitres  , fi  les  habitations  Tont 
voiflnes  du  lieu  ou  les  efclaves  auront 
ete  furpris  en  delit  , finon  eiles  feront 
inceflamment  envoy ee#a  THöpital  pour 
y etre  en  depot  jufqu'ä  ce  que  les  Mai- 
tres en  ayent  eteavertis* 


544  Vovages 

XXII. 

Seront  tenus  les  Maitres  de  fournir 
par  chacune  femaine  a leurs  efclavcs 
äges  de  dix  ans  & audeffus  pour  leur 
nourriture,  deux  pots  Sc  demi  mefure 
du  pays  de  farine  deMagnoe,ou  trois 
eaflfaves  pefans  deux  livres  & dcmic 
chacun  au  moins , ou  choles  equivallan- 
tes,  avec  deux  livres  de  bceuffalle , ou 
Trois  livres  de  poiffon  ou  autre  chofe  ä 
Proportion  , Sc  aux  enfans  depuis  qu’ils 
font  fevres  jufqu’ä  Tage  de  dix  ans  la 
anoitie  des  vivres  ci  deflus. 

XXIII. 

Leur  deffendons  de  donneranx  efcla* 
ves  de  1 eau  de  vie  de  canne  guildent  D 
pour  tenir  heu  de  la  fubfiftance  men- 
tionnees  au  precedent  article. 

XXIV. 

Leur  deffendons  pareillement  de  fe 
decharger  de  la  nourriture  Sc  fubfifhn- 
ce  de  leurs  efclaves , en  leur  permettantf 
de  travailler  certain  jour  de  la  femaine 
pour  leur  compte  particulier. 

XXV. 

Seront  tenus  les  Maitres  de  fournir  ä 
chacun  efclave  par  chacun  an  deux  ha- 
bits  de  toile,ou  quatre  aulnes  detaile 

gre  defdits  Maitres. 

XXVI. 

jLes  efclaves  qui  ne  feront  point  nou- 


sn  Guinea  et  a Caienke.  5 4 f 
ns,vetus  & entretenus  par  leurs  Mai- 
tres  felon  que  l’avons  ordonne  par  ces 
Prefcntes  , pourront  en  donner  avis  ä 
notreProcureur  & mettre  leurs  memoi- 
res  entre  fcsmains  , für  lefque!s&:  me- 
nie  d’offtce  , fi  les  avis  lui  en  vienncnt 
d’aillcurs,  les  Mahres  feront  pourfui  vis 
ä fa  Requete  & fans  frais , ce  que  nous 
voulonsetreobferve  pour  les  crierics& 
traitemens  barbarcs  & inhumains  des 
Mahres  envers  leurs  efclaves. 

XXVII- 

Les  efclaves  infirmts  par  vieillefle  ? 
maladie,  011  autrernent,  foit  que  lama- 
ladie  foit  incurable  ou  non,  feront  nour- 
ris  & entretenus  par  leurs  Mahres,  &c 
en  cas  qu’ils  les  cuflent  abandonnfcs , lef- 
dits  efclaves  feront  adjuges  & f Höpital 
auquel  les  Mahres  feront  condacones 
de  payer  fix  fols  par  chacun  jour  pour 
leur  nourriture  & entretien  de  chacun 
efclave. 

XXVIIL 

Declarons  les  efclaves  ne  pouvoir 
rien  avoir  qui  ne  foit  ä leur  Mahre  , & 
tout  ce  qui  leur  vient  par  induftrie  ou 
par  la  liberalite  d'autres  perfonnes , ou 
autrernent,  ä quelque  titre  que  ce  foit 
etre  acquis  en  pleinc  propriete  ä leur 
Mahre, fans  que  les  enfansdes  efclaves 
leur  pere  & snere,  leurs  parens&  tou$ 


V o V u i f 

autrts  librcs  ou  cfclaves  puiflent  rieft 
pretendre  par  fucceilion  , difpofitiön 
tntre-vifs  ou  k caufe  mort  , lefquellcs 
difpofitions  nous  dechrons  nulles,  en- 
femble  toutes  les  promcfles  & obliga- 
tions  qu’ils  auroicnt  fiites,  comme  e- 
tant  faires  par  gens  incapablesde  difpo- 
fer  & contrafter  de  leur  chef. 

XXIX. 

Voulons  ncanmoins  que  les  Maitres 
foient  tenus  de  ce  que  les  efclaves  au- 
ront  fait  pai  leur  ordre  & commande- 
menr,  enfemble  ce  qu'ils  auront  gerd 
& negotie  dans  la  boutique,  & pour 
l’efpece  particuliere  du  commerce,  ä 
hqueile  les  Mahres  les  aura  prepofes, 
ils  feront  tenus  feularrient  jufqu'ä  cofl- 
currence  dece  qui  aura  tourneau  prcr- 
jtic  des  Maitres  ; le  pecule  defdits  efcla- 
ves  que  leurs  Maitres  leur  auront  per- 
mis  en  fera  tenu , apres  que  leurs  Mai- 
tres en  auront  deduit  par  preference  ce 
qui  pourra  leur  en  etredü,  finon  que 
le  pecule  confftant  en  tout  ou  en  par- 
tie  en  marchandifes  , dont  les  efclaves 
auront  permiffionde  faire  trafic  ä parr, 
für  lefquels  leurs  Maitres  viendront 
feulement  par  contribution  au  folla  li- 
vre  avec  les  autres  creanciers. 

XXX. 

Itie  pourront  les  efclaves  etre  pour- 


en  Guine’eet  a Cayenne.  54-jr 
vus  d’officss  , ni  de  commiffion  ayant 
quelques  fonüions  publiques  , ni  etre 
conftitues  agens  par  autres  que  leurs 
Maitres , pcur  agir  & adminiftrer  au- 
cun  negoce , ni  arbitre  en  perte  , ou  t<6- 
moin  , tant  en  matiere  civile  que  cri- 
minelle & en  cas  qu'ils  foient  ouis  er* 
temoignage  , leurs  depofitions  ne  fcr- 
viront  que  de  memoires  pour  aiderles 
Juges  ä s’eclaircir  d’aillcurs  , fans  que 
l’on  en  puiflfe  tirer  aucune  preiomption 
ni  conjuäure,  ni  adminicnlle  de  prcuvc. 
XXXI. 

Ne  pourront  auili  les  efclaves  etre 
partie  , ni  en  jugement , ni  en  matiere 
civile,  tant  en  demandant  que  deffen- 
dant  , ni  etre  partie  civile  en  matiere 
criminelle  , & de  poui Tuivre  en  matie- 
re criminelle  la  reparation  des  outra- 
gts  & exccs  qui  auront  ete  commis  coa- 
tre  les  efclaves. 

xxxir. 

Pourront  les  efclaves 6tre  pourfuivts 
criminellement  , fans  qu’il  loit  befoin 
de  rendre  leur  Murre  partie,  finonen 
cas  de  complicite,  & feront  lefdits  ef- 
claves accufes  , juges  en  premiere  In- 
ftance  par  les  Juges  ordinaires  & par 
appel  au  Confeil  Souverain  lur  la  me- 
me  inftruction  , avec  les  meines  for- 
maliter que  Ls  perlonnes  libres, 


54^  V o y a c £ 5 
XXXIII. 

L/efclave  qui  aura  frappc  fon  Maf- 
tre,  ou  la  femme  de  fon  Maure  , fa 
MaitrefTe,ou  leurs  enfans  avec  contu- 
fion  de  fang,  ou  au  vifage,  fera  puni 
de  morc. 

XXXIV. 

Et  quand  aux  exces  & voyes  de  fait 
qui  feront  commis  p3rle$  efclavescon- 
tre  les  perfonneslibres  : voulons  qu’ils 
foient  feverement  punis , meine  de  mort 
s’il  y echet. 

XXXV. 

Les  vols  qualifitz  , meme  ceux  des 
chcvaux,  cavalles,  mulets,  baeufs  & 
vaches  qui  auront  £te  faits  par  lesef- 
elaves,  ou  par  ceux  affranchis,  feront 
punis  de  oeines  affliftives,  meme  de 
jnort  li  le  cas  le  requiert. 

XXXVI. 

Les  vols  de  moutons,  chevres,  co- 
chons , volailles , Cannes  de  fucre , poix, 
maignoe  ou  autres  legumes  faits  par 
les  eiclaves,  feront  punis  felonlaqui- 
lite  du  vol,par  ies  Jugesqui  pourront 
s’il  y echet,  les  condamnerä  etrebatr- 
tus  de  verges  par  1 Executeur  de  la 
Haute-Juftice , & marquez  ä Tepaule 
cTune  fleur  de  lys. 

XXXVII. 

Seront  tenus  les  Maitres  cn  cas  de 


enG<tine*e  et  a Cayenne.  f+p 
vol  ou  autrement  des  dommagcs  Cau- 
fez  par  lcurs  efclaves,  outre  li  peine 
corporelle  des  efclaves , reparer  les  torts 
en  leur  nom , s'ils  n'aiment  mieux  aban- 
donner  Tefclave  ä celui  auquel  le  tort 
a ete  fait , ce  qu'ils  feront  tenusd'op- 
tcr  dans  trois  jours , ä compter  du  jour 
de  la  condamnation , autrement  ils  en 
feront  dechüs. 

XXXVIII. 

L’efclave  fugitif  qui  aura  ete  en  fuite 
pendant  un  mois  ä compter  du  jour 
que  fon  maitre  Taura  denonce  en  Juf- 
tice,  aura  les  oreilles  coupees,&  fera 
niarqued’uncfleurdelysfur  une  epau- 
le  : öc  s’il  r6cidive  un  autre  mois  ä 
compter  pareillement  du  joar  de  la  de- 
nonciation  , aura  le  jaret  coupe  & fer* 
marque  d une  fleur  de  lys  für  Tautre 
epaule  , &:  la  troifieme  fois  il  fera  puni 
de  mort. 

XXXIX. 

Les  affranchis  qui  auront  donn£  re- 
traite  dans  leurs  rtnifons  aux  efclaves 
fugitifs,  feront  condamnez  par  corps 
envers  leurs  Maitres  en  Tarnende  de 
trois  eens  livres  de  fucres  par  chacun 
jour  de  retention. 

X L. 

L’efclave  puni  de  mort  für  la  de- 
nonciation  de  fon  Maitre,  non  com- 


jffa  Voyagfs 
plice  du  crime  pour  lequel  il  auraete 
condamne  , fcra  cftime  avant  Fexeeu- 
tion  pardeux  des  principaux  habitans 
de  riflcquileront  nommez  d'office  par 
le  Juge,  & le  prix  de  feftimation  fe- 
ra paye  au  Mahre  pour  ä quoi  fatis- 
faire  il  fera  impofepar  Flntendant für 
chacune  tete  de  Negre  payant  droit, 
la  fomme  portee  par  Teftimarion,  la- 
quelle  fera  regalee  für  chacun  defdits 
Kegres , & levee  par  le  Fermier  du  Do- 
maine  Royal  d’Occident  pcur  evitef 
& frais. 

XLL 

Dcfendons  aux  Tuges,  ä nosProcu- 
reurs  & aux  Grtffiers  de  prcndreau- 
cunetaxe  dans  les  Proc^sCriminels  con- 
tre  les  efclavcs  ä peine  deconculfion* 
X L I I. 

Fourront  pareillement  les  Mahres  , 
lorfqu’ils  croiront  que  leurs  efclaves 
Tauront  merke,  les  faire  enchoincr& 
les  faire  battre  de  verges  ou  de  Cor- 
des, leur  defendant  de  leurdonncr  la 
torture,  ni  de  leur  faire  aucunemuti- 
lation  de  membre,  ä peine  de  confif. 
cation  des  efclavcs  & a'etre  procede 
contrelcs  Maitres  extraordinairement. 

X L I 1 I. 

Enjoignons  ä nosOfficicrs  depour- 
fuivrc  crimineliement  les  Mahres  ou 

les 


EN  CütNfc’c  ET  A CaYENNE.  J 5 I 
les  Commandeurs  qui  auront  tue  un 
efclave  fous  leur  puiiTance  ou  fous  lei  r 
dire&ion  , & de  punir  le  Maitre  feion 
Tatrocite  des  circonftances , & en  cas 
qu’il  y ait  lieu  de  Tabfolution,  per- 
mettons  ä nos  Officiers  de  renvoyer  tant 
les  Maitres  queCommandeurs  abfous, 
fans  qu’ils  ayent  be  foin  de  nosgrac.es» 
x L 1 V.  ^ 

D^clarons  les  efc\aves  etremeubics, 
& comme  tels  entient  en  la  commu- 
naute  , n'avoir  ponr  de  fuite  par  hi- 
poteque,  & particger  egalemens  entr£ 
les  coheritiers  fans  preciput  ni  droit 
d'ainefle , n’etre  fujets  au  douairc  Coii- 
tumicr , au  Retrait  Feodal  & Lignager  f 
aux  Droits  Fcodaux  & Seigneuriaux  , 
aux  formaütez  des  Dccrcts,  ni  aux 
rctranchemcnt  de  quatre  Quints,  en 
cas  de  difpofuion  ä caule  de  mort  ou 
tefhmentaire. 

X L V. 

N’entendons  toutesfois  priver  nos  Tu-» 
Jets  de  la  faculte  de  les  ftipuler  pro- 
pres ä leurs  perfonnes  6c  aux  letirs  de 
leur  cöte  6c  lignes , ainfi  qu’il  fe  pra- 
tique  pour  les  fommes  de  deniers  Sc 
& autres  chofcs  rriobilhires# 

X L V I. 

Dans  les  faifies  des  efclaves,  ferötvc 
©bfcivees  les  formalitez  prefcrjtes  jssfcr 


552,  V O y A G E5 

nos  Ordonnanccs  de  les  Coütumes  pour 
les  faifies  des  chofes  mobiiiaires,  Vou- 
Ions  que  les  dcniers  en  provenans  foient 
diftribuez  par  ordre  des  faifies ; & en 
cas  de  deccnfiture  au  fol  la  livre  , apres 
que  les  dettes  priviiegiees  auront  ete 
payees  de  generalement  que  la  condi- 
tion des  efcSavcs  foit  reglee  en  toutes 
affaires,  corrime celles des autres  chofes 
mobiliaires  aux  exceptions  fuivantes. 
X L V I I. 

Ne  pourront  etrc  failis  dz  vendusfe- 
parement , le  Mary  de  la  Femme  de  leurs 
enfans  impuberes,  s’ils  font  tous  fous 
]a  puiflance  du  meme  Maitre,  decla- 
rons  nulles  les  faiffes  de  ventes  quien 
feront  faites,  ce  que  nous  voulons  avoir 
lieu  dans  les  alienations  volontaires, 
für  peine  que  feront  les  alienateurs  d'e- 
tre  privez  de  celui  ou  de  ceux  qu’ils 
auront  gardez  qui  feront  ad jugez  aux 
acquereurs,  fans  qu’ils  foient  tenusde 
faire  aucun  fuplement  du  prix. 

X L V I I I. 

Ne  pourront  auffi  les  efclaves  tra- 
vaillant  actuellement  dans  les  fucrerics , 
indigoteries , de  habitations , ägez  de 
14.  ans  de  au  deflus  jufquesä  foixante 
ans , etre  failis  pour  dettes , finon  pour 
ce  qui  fera  du  du  prix  de  leur  achat, 
cu  que  la  fucrerie,  ou  indigoterie  04 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  5 j 3 
habitation  dans  laquellc  ils  travaillent 
foient  faifis  retllement;  defendons  a 
peine  de  nullite  de  proceder  par  faifie 
reelle  & adjudication  par  decret  für  les 
lucreries,  indigoteries  ni  habitations, 
fans  y comprendre  les  efclaves  de  läge 
fusdits  & y travaillant  a&uellement. 
X L I X. 

Les  Fermiers  judiciaires  des  fucreries, 
indigoteries  ou  habitations  faifies  ree!- 
lernen*  coujointement  avec  ics  efclaves, 
feront  tenus  de  payer  le  pr ix  entierde 
leur  bail,  fans  qu’ils  puifTent  compter 
parmi  les  fruits  2c  droits  de  kur  bail 
qu'ils  perccvront  les  enfansqui  feront 
nez  des  efclaves  pcndant  lecoursdk- 
celui  qui  n’y  entrent  point. 

L. 

Voulons  que  nonobftant  toiueseon- 
ventions  contrairesque  nous  declarons 
nulles , que  lefdits  enfans  appartiennent 
ä la  partie  faifie  fi  les  creanciers  font 
fatisfaits  d’aillcurs  ou  ä Tadjudicataire 
s’il  intervient  un  decret,  & qua  cet 
efet , mention  foit  faitc  dans  la  derniera 
affiche  avant  rinterpofition  du  decret 
des  enfans  nez  des  efclaves  depuis  la 
faifie  reelle  : que  dans  la  meme  a fli- 
ehe ilferafait  mention  des  efclaves  de- 
cedez  depuis  la  faifie  reelle  dans  la- 
quellc ils  auront  cte  compris. 

Zjl  i j 


554  VoyAGES 

L I. 

Voulons  poureviter  aux  frais  & aux 
longueurs  des  procedures,  que  la  dif- 
tribution  du  prix  entier  de  Fadjudi- 
cation  conjointement  des  fonds  & des 
efc  aves  & de  ce  qui  proviendra  du 
prix  des  Baux  judiciaires,foit  faiteen- 
tre  les  Creanciers  felon  fordre  de  leurs 
Privileges  & hypoteques , fans  diftin- 
guer  ce  qui  eit  provenu  du  prix  des 
fonds , d’avec  ce  qui  eft  procedantdu 
prix  des  efclaves. 

L I I. 

Et  neanmoins  les  droits  Feodaux& 
Seigneuriaux  ne  feront  payez  qu*ä  Pro- 
portion du  prix  des  fonds. 

LIII, 

Ne  feront  re$üs  les  Lignagers  & les 
Seigneurs  Feodaux  ä retirer  les  fonds 
decretez  > s'ils  ne  retirent  les  efclaves 
vendus  conjointement  avec  les  fonds, 
ni  les  adjudicataires  a retenir  les  ef- 
claves fans  les  fonds. 

L I V. 

Enjoignons  aux  Gardiens  Nobles  &: 
Bourgeois  ,Ufufruitiers,  Amodiateurs 
& autres  JoüiiTans  des  fonds , aufquels 
font  attachez  des  efclaves  qui  travail. 
lent , de  gouverner  lefdiis  efclaves  com- 
me  bons  peres  de  familles,fans  qu’ils 
coient  tenus  apres  leur  adminiftration 

Z z ij 


feN  Guine’e  et  a Cayenne.  5 5 f* 
de  rendre  le  prix  de  ceux  qui  feront 
decedez  ou  diminuez  par  maladies , 
vieillefle  ou  autrement  {'ans  leur  faute 
& (ans  qu'jls  puiflent  aufli  retenir  com- 
me  les  fruits  de  leiirs  profits,  les  en- 
fans  nez  defdits  efclaves  durant  leur 
adminiftration  , lcfquels  nous  voulons. 
etre  confervez&r  rendus  ä ceux  quien 
feront  les  Mahres  & Proprietaircs. 


Les  Mahres  ägcz  de  vingt  ans  pour- 
ront  affranchir  lcurs  efclaves  par  tous 
aftes  cntre-vifs  ou  ä caufe  de  mort, 
fans  qu'ils  foient  tenus  de  rendre  rai- 
fon  de  kur  affranchifllrnent , ni  qu’ils 
ayent  befoin  d’avis  de  parens,  cncore 
qu’ils  foient  mineurs  de  vingt  cinq  ans. 


Les  enfans  qui  auront  ete  faits  lcga- 
taires  univerfels  par  kurs  Maitres  ou 
nommez  Executeurs  de  leurs  Tefta- 
mens  > ou  Tuteursde  lcurs  enfanl,  fe- 
ront tenues  & reputez,5c^les  tenons& 
reputons  pour  affranchis. 


Declarons  leurs  affranchiCTemcnsfaits 
dans  nos  Ifles  leur  tenir  lieu  de  naif- 
fance  dans  nos  Ifles,  & les  efclaves af- 
franchis n’avoir  befoin  de  nos  Lettres 
de  naturalite  pour  jouir  desavantages 
de  nos  f u jets  naturels  dans  notre  Koyau- 


L V. 


L V I. 


L V I I. 


5 j 6 V ö 7 a g n 
me,  Terres  & PaysdenotreobeifTance 
encore  qu’ils  foicnt  nez  dans  le  sPays 
Etrangers. 

L V I 1 1. 

Commandons  aux  afFranchis  de  por- 
ter un  refped  fingulierä  leurs  anciens 
Maitres,  ä leurs  Yeuves  & ä leurs  en- 
fans,  enforteque  finjure  qu’ils  auront 
faitc  foit  punie  plus  grievement  que  fi 
eile  etoit  faite  ä une  autre  perfonne: 
les  declarons  toutefois  francs  & quittes 
envers  eux  de  toutes  autres  charges, 
fervices  & droits  Utilsque  leurs  anckns 
Maitres  voudroient  prerendre , tant  für 
leurs  perfonnes,  que  für  leurs  biens  & 
fucceßions  en  qualite  de  Patrons* 

L I X. 

Odroyons  aux  afFranchis  lesmemes 
droits,  privileges  & immunitez  dont 
jouißent  les  perfonnes  nezübres,  vou- 
lons  qurils  meritent  une  liberte  acqui- 
fe , & qi/elle  produife  en  eux  , tant 
pour  leurs  perfonnes  que  pour  leurs 
biens,  les  memes  efets  quelebonheur 
de  la  liberte  naturelle  caufe  ä nos  au- 
tres Sujets, 

L X. 

Declarons  les  confifcations  & les  a- 
niendes  , qui  n'ont  point  de  deftina« 
tion  particuliere  par  ces  prefentes  nous 
apartenirpour  etre  payees  ä ceux  qui 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  ; j 7 
font  prepofez  ä la  rccctte  denosreve- 
nus.  Voulons  neanmoins  que  diftrac- 
tion  foit  faite  du  tiers  defdites  con- 
fifeationsöcamendesau  profit  del’Hö- 
pital  etabli  dans  llfie  oü  elies  auront 
et e adjugecs. 

S I DONNON5  EN  MANDEMENT 
a nos  Amez  8c  Feaux  lcs  Gens  tenans 
notre  Confcil  Souverain  etabli  ä la 
MartiniquCjGarde-Loupe,  Saint  Chrif- 
tophle,  que  ces  Prefentes  ils  ayent  ä 
faire  lire,  publier,  & enregiftrer,  8c 
le  contenu  en  icelles , garder  8c  obfer- 
ver  de  point  en  point  felon  leur  forme  & 
teneur,  fansy  contrevenir  ni  permcttre 
qu’il  y fort  contrevenu  en  quelque  forte 
& maniere  que  ce  foit , nonobftant  tous 
Edits,  Declarations  , Arrets  8c  Ufages 
ä ce  contraires,  aufquels  nous  avons 
deroge  8c  derogeons  par  cefdites  Pre- 
fentes. Car  tel  eft  notre  plaifir,  & 
afin  que  ce  foit  chofe  ferme  & ftable 
ä toüjours,  nous  y avons  fait  mcttre 
notre  Seel.  Donne3  ä Verfailles  au 
mois  de  Mars  mil  fix  eens  quarre  vingt- 
cinq,  & de  notre  Regne  le  quarante- 
deuxieme.  S:gne\  LOUIS;  Et  plus  has. 
Par  le  Roy,  Colbf.rt.  V/fa  , Le 
Tellier  : Et  feelle  du  Grand  Sceau 
de  Cire  verte  en  lacs  de  foye  verte 
& rouge. 


5 $8  Vo  y Aces 

Lu,  publie  & enrcg.ttrd  le  prefent  Edit, 
oiiy  & ce  requerant  le  Procurcur  General 
du  Roy , pour  etre  execute  felon  fa  forme 

6 teneur,  & feraaladiligence  dudit  Pro- 
eurem  General,  enzoye  copies  d'iceluiaux 
Sieges  Reffortiffants  du  Confeil,  pour y etre 
pareillement  tu,  publie  & emegtßre . Fait 
dr  donne  au  Confeil  Souverain,  de  laCote 
Sa  nt  Domingue , tenu  au  petit  Gouave , 
le  6.  May  1687.  Signe,  Moriceau. 


CODE  N O I R 

O U 

EDIT  DU  ROY, 

3 E R V A N T DE  REGLEMENT 

P O V R 

lc  Gouvernement  & V Adm'ntfirati&n  dt  la 
fufiice , Tolice , Dfciphn:  & le  Cammer- 
ec  des  pftlaves  Negres ..  d.tr.s  la  Pro - 
•vince  & Colo  nie  'de  U Leitifianne. 

IOtfl'S  Par  la  grace  de  Dieu  , 
Roy  de  France  & deNavarre: 

jf  A tous  prefens  & ä venir  , Salut* 

Les  Directeurs  de  la  Compagnie  des 

Indes 


en  Guinh’e  et  a Cayenne.  559 
Indes  Nous  ayant  reprefente  que  la 
Province  & Colonie  de  la  Loüifiane  eft 
confiderablement  etablie  par  un  grand 
nombre  de  nos  Sujets,  lefquels  fefcr- 
vent  d’Efclaves  Negrcs  pour  la  cultu- 
re  des  terres : Nous  avons  juge  qu'il 
dtoit  de  notre  authorite  & de  notre 
Juftice,  peur  la  coRfervation  de  cette 
Colonie,  d’y  etablir  unc  loi  & des 
regles  certaines,  pour  y maintenir  la 
difcipline  de  l’Eglife  Catholique,  A- 
poßolique  & Romaine , & pourordon- 
ner  de  ce  qui  conceme  1’etat  & la  qua- 
lite  des  efclaves  dans  lefdites  liles.  Et 
defirant  y pourvoir,  & faire  connoi- 
tre  ä nos  Sujets  qui  y font  habituez& 
qui  s’y  etabliront  ä Pavenir , qu’enco- 
requ’ilshabitentdes  climats  infiniment 
eloignez , Nous  leur  foinmes  toujours 
prefens  par  f&cndue  de  notre  puifian« 
ce,  5:  par  notre  application  ä les  fe- 
courir ; A ces  causes,  & autres  ä 
ce  Nous  mouvans,  de  favis  de  notre 
Conleilecdenotre  certaine  fcienceplcine 
puiflancc  & authorite  Royale  , Nous 
avons  dit,  ftatue  & ordonne,  difons, 
ftatuons  & ordonnons,  voulons  & Nous 
plait  ce  qui  fuit.  * 

Article  Premier. 

L’Edit  du  feu  Roy  Louis  XIII.  de 
glorieufe  memoire, du  i 3 . Avril  1 6 1 5 . 

Tom . Iil,  Partie  II.  A aa 


5 6ö  VOYAGHS 

fera  cxecutc  dans  notre  Province  & 
Colonie  de  la  Loiiihanne  ; ce  faifant, 
enjoignons  aux  Directcurs  generaux  de 
ladite  Compagnie,  8c  ä tous  nos  Of- 
ficicrs  de  chaffcr  dudit  Pnys  tous  Igs 
Juifs  qui  pcuvent  y avoir  etabli  leur 
refidence,  aufqucls , commeaux  enne- 
mis  declarez  du  nom  chretien , Nous 
commandcns  d'cn  fortir  dans  trois  mois 
ä compter  du  jour  de  la  publication 
des  Prefentes , ä peine  de  confifcation 
de  corps  8c  de  biens. 

I I. 

Tousles  efclavesqui  feront  dansno- 
trcdite  Province,  feront  infhuits  dans 
la  R.  iigion  Catholique , Apoftoliquc 

6 Romaine,  8c  baptifez:  ordonnons 
aux  Habitans  qui  acheteront  des  Ne- 
gres  nouvellement  arrivez,  de  les  faire 
inihuire  8c  baptifcr  dans  le  tems  con- 
venable,  ä peine  d'amende  arbitraire  ; 
enjoignons  aux  Diredieurs  generaux  de 
ladite  Compagnie,  8c  ä tous  nos  Oßi- 
citrs,  d’y  tenir  exaelement  la  main. 

I I I. 

Interdifons  tous  cxercices  d’autre  Re- 
ligion que  de  la  Catholique,  Apofto- 
lique  8c  Romaine;  Voulons  que  les 
contrevenans  foient  punis  comme  re- 
bei  les  & d.efobeiflans  ä nos  Comman- 
demens:  Defendons  toutes  aflembiees 


r.N  Gotnf/e  et  a Cayenne.  561 
pour  cet  effct,  lefquelles  Nous  aecla- 
rons  couventicules , illicites  & fedi- 
tieufes,  fujetto&ä  la  meine  pcine  , qui 
aura  lieu  memc  contre  les  Maitresqui 
les  permettront  oufoufFrirontäfegard 
de  leurs  Bfclaves. 

IV. 

Ne  feronr  prepofez  aucuns  Ccmman- 
dcurs  ä la  dircct;onr  desNegres  ,quJiIs 
ne  faflent  profeflion  de  la  Religion  Ca- 
tholique,  Apoftolique&  Romaine  , 1 
peine  de  confifcation  defiits  Negrcs 
contre  les  Maitres  qui  les  auront  pre- 
pofc*z,&:  de  punition  arbitraire  contre 
les  Commandeurs  qui  auront  accepte 
ladite  diredtion. 

V- 

En  joignons  ä tous  nous  Sujets  de  quel- 
que  qualite  & condition  qu’ils  foicnr, 
d'obferver  regulicrement  les  jours  de 
Dimanches  & de  Fetes;leur  def&ndons 
de  travaillcr  ,ni  defaire  travaiüer  leurs 
Efclavcs  aufdits  jours,  depuis  fheure 
de  minuit  jufquä  fautre  minuit , ä la 
culture  de  laterre  & ä tousautres  ou- 
vrages,  ä peine  d’amende  de  de  puni- 
tion arbitraire  contre  les  Maitres,  de 
de  oonfdcation  des  efclavcs  qui  feronc 
furpris  par  nos  Officicrs  dans  Je  travail; 
pourront  neanmoins  envoyer  leurs  ef- 
claves  aux  Marchez. 

Aaa  ij 


5 6 2,  VOYAGES 

V I. 

Defendonsä  nos  Sujets  blaues  de  Tun 

6 de  Tautre  fexe,de  eontraöer  mariage 
avcc  les  Noirs,  ä peine  de  punition 
6c  d’arnende  arbitraire;  & ä tous  Cu- 
rtz,  Pretres  ou  Millionnaires  feculicrs 
ou  reguliers , 6<:  naeme  anx  Aumoniers 
de  Vaifleaux  ,de  les  marier.  Defendons 
auffi  änofditsSujcwblancs , roeme  aux 
Noirs  affranchis  ou  nczJibres,  de  vi- 
vre  en  concubinage  ave c des  cfclavcs ; 
Voulons  que  ceux  qui  auront  eü  un 
ou  plufieurs  enlans  d'iinc  psreiile  con- 
jondtion  , enfemble  les  Maitres  qui  les 
auront  foufferts  foient  condamntz  cha- 
cun  en  une  amende  de  tfois  eens  livres: 
Xi t s’ils  font  Maitres  de  Tefclave  de  la- 
quelle  ils  auront  tu  lefdits  enfans , von- 
Ions  qu'outre  Tarnende  ils  foient  pri- 
vez  tant  de  TEfclave  que  des  enfans , & 
qifils  foient  adjugez  ä l’Hopital  des 
lieux  fans  pouvoir  jamais  etre  affran- 
chis.  N’entepdons  toutesfois  Je  pre- 
fent  Articleavoir  lieu , lorfqucThcm- 
nie  noir,  affranchi  ou  libre,  qui  n'e«* 
toit  point  marie  durant  fon  concubi» 
nage  avec  fon  efelave  , epoufera  dans 
les  formes  prcfcriies  par  TEglife  ladi- 
te  efelave  , qui  fera  affranchie  par  ce 
moyen , & les  enfans  rendus  libres  & 
legitimes. 


F.N  GüINe’e  F.T  A CAYENNE. 

V I I. 

Les  folemnitez  prefcrites  par  l’Or- 
donnance  de  B!ois,  & par  la  Declara- 
tion de  1639.  pour  les  mariages,  fe- 
ront  obfervees,  tantäfegard  des  Per- 
fonnes  libres  quc  des  efclaves ; fans 
neanmoins  que  lc  confentemcnt  du 
pere  & de  la  mere  de  fefclave  y feit 
neceflaire/  mais  celui  du  Maicre  feu- 
Icment. 

VIII. 

Defendons  tres - expreffement  aux 
Curez  de  proceder  aux  mariages  des 
efclaves,  s’ils  ne  font  apparoir  du  con- 
fenteraent  de  leurs  Maitres  : DefFen- 
dons  auffi  aux  Maitres  d’uler  d’aucu- 
nes  contraintes  für  leurs  efclaves  pour 
les  niarier  contre  leur  gre. 

I X. 

Lcs  enfans  qui  naitront  des  maria- 
ges entre  les  efclaves;  feront  efclaves 
Sc  appartiendront  aux  Maitres  des  fem- 
mes  efclaves,  8c  non  ä ceux  de  leurs 
maris,  fi  les  maris  & les  femmes  ont 
des  Maitres  differens. 

X. 

Voulons,  fi  le  mary  efclave  a epou- 
fe  une  femme  libre , que  les  enfans  taut 
mäles  que  Alles , fuivent  la  condition 
de  leur  mere,  & foient  libres  comme 
die  5 nonobftant  la  fervitude  de  kur 

Aaa  iij 


pere;  & que  file  pere  eft  libre  & h 
mere  Efclave , lcs  enfans  ioicnt  Efcla- 
ves  pareillement 

" XI. 

Lcs  Maitrcs  feront  tcnus  de  faire  en- 
terrer  en  terre  fainte,  dans  les  Cime- 
tieres  deftinez  äcet  effet,  leurs  Efcla- 
ves  baptifez ; & ä l’egard  de  ceux  qui 
mourront  fans  avoir  rc$ü  ie  bapteme, 
ils  feront  enterrez  la  nuit  dans  quelqtte 
champ  voifin  du  lieu  ou  ils  feront  dc- 
cedez, 

XII. 


DefFendons  aux  Efchves  de  porter 
aucunes  armes  ofFenfi ves  ni  de  gros  ba- 
tons,  ä peine  du  fouet,  & de  confif- 
cation  des  armes  au  probt  de  celui  qui 
Jes.  en  trouvera  failis  ; ä Fexception 
feulcment  de  ceux  qui  feront  envoyez 
ä la  Chaffe  par  leurs  Maitres , qui 
feront  porteur  de  leurs  biliets  ou  mar- 
ques  connues* 

XIII 


DeiFendors  pareillement  aux  Eicla- 
ves appartenans  ä differens  Maitrcs,  de 
s'attrouper  le  jourou  la  nuit  fous  pret^x- 
te  de  nöces  ou  autrement,foit  chez  Tun 
de  leur  Maitres  ou  aiileurs  , & encore 
moinsdans  les  grarrds  cheminsou  lieux 
ecartez,  ä peine  depunition  corporelle, 
qui  nepourra  ecre  moinsque  du  foüet 


en  Guinf/f  ft  a Cayenne,  56  5 
& de  la  fkur-de-Lys ; & en  cas  de  fre- 
quentes recidives  & autres  circonftanccs 
agravantes  , pourront  etre  punis  de 
mort ; ce  que  Nous  laiflons  ä rarbitrage 
des  Juges  : Enjoignons  ä tous  nos  Su- 
jets de  courre  fus  aux  contrevenans,  & 
de  les  arreter  & conduire  en  prifon  y 
bien  qu'iis  ne  foient  Officiers,  & qu’il 
n’y  ait  encore  contre  lefdits  contreve- 
nans aucun  decrer. 

XIV. 

Les  Ma  1 1 r es  q u i fc r on t con va  in cu  s d ’a  * 
voir  permis  011  tolere  de  parei’les  aflent- 
blees  compofeesd’autresEfclaves  que  de 
ceuxquileur  appartiennent,  feront  con- 
damnez  en  leur  propre  & prive  nom.de 
r eparertout  le  dommage  qui  aura  ete  fait 
ä leurs  voifins,  ä Toccafion  defdites  a(- 
femblees,  & en  trente  li'vres  d'amcnde 
pour  la  premiere  fois,  & aa  double  en 
cas  de  recidive. 

XV. 

Deffendons  aux  Efclaves  d’expofer 
cn  vente  au  Marche,  ni  de  porter  datfs 
les  maifons  particulieres , pour  vendre, 
aucune  fortes  de  denrees,  meine  des 
fruits,  legumes,  bois  ä brüler,  herbes 
ou  fourages  pourla  nourriture  des  beft 
tiaux,  ni  aucune  efpcce  de  grains  ou 
autres  Marchandifes,  hardesou  nippes, 
fans  permiilion  expreffe  de  leurs  Mauren 

Aaa  iiij 


5 66  V O Y A G E s 

par  un  billct  ou  par  des  marques  con- 
mies , ä peine  de  revendication  des  cho- 
fes  ainfi  vendues,  fans  reftitution  de 
prix  par  les  maitres  , & de  fix  livres 
d’amencle  ä leur  profit  contre  les  ache- 
teurs  par  rapportaux  fruits,  legumes, 
bois  ä brüler, herbes,  fourages  & grains: 
Voulons  qUe  par  rapport  aux  Marchan- 
difcs,hardes  ounippes,  les  contreve- 
nans  acheteurs  fcient  condamnez  ä quin- 
ze  eens  livres  d'amende  , aux  depens , 
dommages  & interefts,  & qifils  foient 
pourfuivis  extraordinairement  comme 
voleurs  receleurs. 

xvr.  - 

Voulons  ä cet  effet  , que  deux  per- 
fonnes  foient  prepefees  dans  chäque 
Marche,  par  les  Ofticiers  duConfeilfu- 
perieur  ou  des  Juftices  inferieures;pour 
examiner  les  Denrees  &:  Mcrchandifes 
qui  y feront  apportees  par  ks  Efclavcs, 
enfemble  les  billets  & marques  de  leurs 
Maitres  dontils  feront  porteurs. 

XVII. 

Permettons  ä tous  nos  Sujets  habi- 
tans  du  pays,  de  fe  fa  fir  de  toutesles 
chofes  dont  ils  trouveront  lefdits  Ef- 
claves  chargez , lorfqu'il  n'auront  point 
de  billets  de  leurs  Maitres,  ni  de  mar- 
ques connues  , pour  efire  rendues  in- 
ceflammcßt  ä leurs  Maitres  li  leur  ha- 


en  Guinf/e  f.t  a Cayenne.  567 
bitation  eft  voifine  du  lieu  oü  les  £f- 
claves  auront  etefurpris  en  delit ; finou 
dies  feront  inceffamment  envoyees  au 
Magafin  de  la  Compagnie  le  plus  pro- 
che,  pour  y etre  cn  depoft  jufqu'a  ce 
quelesMaitres  en  ayent  ete  avertis. 
XVIII. 

Voulons  que  lcs  Officiers  de  notre 
Confeil  fuperieur  de  la  Loüifianne,en- 
voyent  leursavis  für  la  quantite  de  vi- 
vre$.&  laqualitede  rhabillement  qtul 
convient  que  lesNIaitres  fourniffent  ä 
leurs  Eiclaves;  lefqucls  vivres  doivent 
leur  etre  fournis  par  chacune  femaine, 
& rhabillement  par  chacune  annee  , 
pour  y etre  itatue  parNous:  & cepen- 
dans  permettons  aufdits  OfHciers,  de 
regier  par  ptovifion  leidits  vivres  & le- 
dit  habillement  ; dcffendons  aux  Mai- 
tres  defdits  Efc!aves,dedonneraucune 
forte  d’eau  de  viepour  tenir  lieu  de  la- 
dite  fubfntancc  & habillement. 

XIX. 

Leur  deffendons  pareillement  de  fc 
decharger  de  la  nourriture  & fubfif- 
tance  de  leurs  Efclaves,  en  leur  per- 
mettant  de  travailler  certain  jour  de  !a 
femaine  pour  leur  compte  particulier. 

XX. 

Les  Efclaves  qui  ne  feront  point  nour- 
ris,vecus  & entretenus  par  leurs  Maitres* 


5^8  V o v a g n 

pourront  en  donncravis  au  Procureur 
general  dudit  Confeil , ou  aux  Ofticiers 
des  Juftices  inferieures,  & mettre  leur 
memoires  entre  leurs  mains  ; für  lef- 
quels,  de  meme  d'office  fi  les  avis 
leur  vienneRt  d’ailleurs , les  Maitres  fe- 
ront pourfuivis  ä la  Requefte  dudit  Pro- 
cureur general  de  fans  frais,  ce  que 
Kous  voulons  etreobferve  pour  lescri- 
mes  &les  traitemens  barbares  de  inhu- 
mains  des  Maitres  envers  leurs  Efclaves* 
XXL 

Les  Efclaves  infirmes  par  vieillefTe, 
maladie  ou  autrement  , foic  que  la 
maladie  foit  incurable  ou  non,  feront 
nourris  & entretenus  par  leurs  Maitres: 
& en  easqu’ils  leseufiTent  abandonnez, 
lefdits  E:Ciaves  feront  adjugez  ä l’Hö- 
pital  le  plus  proche , auquel  les  Maitres 
feront  condamnez  de  payer  huit  fols  par 
chacun  jour  pour  la  nourriture  de  en- 
tretien  de  chacun  Efclave  ; pour  le 
payeinentde  laquclle  fomme,  leditHö- 
pital  aura  privilege  für  les  habitations 
des  Maitres,en  quelques  mains  qu’clles 
paflent. 

XXII. 

Declarons  les  Efclaves  ne  pouvoir  rien 
avoir  qui  ne  foit  ä leurs  Maitres,  Sc 
tout  ce  qui  leur  vient  par  leur  induf- 
trieou  par  laliberalite  d’autrcs  perfon* 


EN  Guine ’e  et  a Ca?enne.  J 6 9 
nes  ou  autrement,  ä quelque  titreque 
ce  foit,etre  acquis  en  pleine  proprieteä 
leurs  Maitres  ; fans  que  les  enfans  des 
Efclaves,  leurs  pere  & mere , leurs  pa* 
rens  & tous  autres,  libres  ou  efclaves  y 
puiflent  rien  pretendre,  parfücceffions, 
difpofitions  entrevifs,  ou  ä caufe  de 
mort  ; lefquellcs  difpofitions  declarons 
nulles,  cnfemble  toutesles  Promcffes  &C 
Obligations  qufils  auroient  faites  , com- 
mc  etant  faites  par  gens  incapables  de 
difpofer  & contrader  de  leurchef.  j 
XXIII* 

Youlons  neanmoins  que  les  Maitres 
foient  tenus  de  ce  que  leurs  Efclaves 
auront  fait  par  leur  commandement  , 
cnfembledece  qu  ils  auront  gere  & ne- 
gocie  dans  leurs  Boutiques  , & pour 
l’cfpece  particuliere  de  commerce  ä la- 
quelle  leurs  Maitres  les  auront  prepo- 
Jcz;  & en  cas  que  leurs  Maitres  n’ayent 
donnc  aucun  ordre  , de  ne  les  ayent 
point  prepofez,  ks  feront  tenus  fi. ule- 
ment jufqu'ä  concurrence  de  ce  qui  au- 
ra  tonrne  ä leur  profit;  & fi  rien  n’a 
tourneau  profit  des  Maitres , le  pecule 
defdits  Efclaves,  que  les  Maitres  leur 
auront  permis  d’avoir  , en  fera  tenu 
apres  que  leurs  Maitres  en  auront  de- 
duit  par  preference  ce  qui  p urraleur 
enetre  dü,iiuon  que  le  pecule  conlif- 


570  Voy  aghs 

tat  en  tout  ou  partie  en  Marchandifes 
dont  les  Efclaves  auroient  permiiliori 
de  faire  traficä  part,  (ur  lefquelles  leurs 
Maitres  viendront  ('eulement  par  con- 
tribution  au  fol  la  livre  avec  les  autres 
Creanciers. 

XXIV. 

Ne  pourront  les  Efclaves  etre  pour- 
vüs  d'Offices  ni  de  Commiflion  ayant 
quelque  fon&ion  publique,  ni  etrecon- 
ftituez  Agens  par  autres  que  par  leurs 
Maitres,  pourgercr  & adminitlrer  au- 
cun  negoce,nietrearbitresou  experts: 
ne  pourront  au(li  etre  temoins,  tanten 
matieres  ci vi les  que  criminelles;ä  moins 
qu’ils  ne  foient  temoins  neceffaircs  , de 
feulement  ä defaut  de  Blancs ; mais  dans 
aucun  cas  i!s  ne  pourront  fervir  de  te- 
moins  pour  ou  contre  leurs  Maitres. 

XXV. 

Ne  pourront  auffi  les  Efclaves , etre 
parties  ni  etre  en  jugement  en  matiere 
civile  , tant  en  demandant  qu'en  deffen- 
dant,  ni  etre  parties  civiles  en  matiere 
criminelle;fuif  ä leurs  Maitres  d’agirSc 
deffendre  en  matiere  civile,  & depour- 
fuivre  en  matiere  criminelle  la  repara- 
tion  des  outrages  & exces  qui  auront 
ete  commis  contre  leurs  Efclaves. 

XXVI. 

Pourront  les  Eiclaves  etre  pourfuivis 


en  Guine’e  et  aCayenne.5  71 
Criminellemcnt , fans  qu'il  foit  beloin 
de  rendre  leurs  Maitres  parties,  li  cc 
n’eft  en  cas  de  complicite  ; & feront  les 
Efclaves  accufez,  jugez  en  premicre 
inftance  par  les  Juges  ordinaires  s’il  y 
en  a,  & par  appel  su  Confeil  für  la  me- 
ine inftru&ion,  & avcc  les  memcsfor- 
malitez  que  les  perfonnes  libres,  aux 
exceptions  ci-apres. 

XXVII. 

L’Efclave  qui  aura  frappe  fon  Mai- 
tre,fa  maitrcfle,le  mari  defaMaitreffe, 
ou  leurenfans,aveccontufionou  effufion 
de  fang,  ou  au  vifage,fcra  punide  mort, 
XXVIII. 

Et  quant  aux  cxces  & voyes  de  fait 
qui  feront  commis  par  les  Efclaves  con- 
tre  les  perfonnes  libres,  voulons  qu’ils 
foicnt  fe verement  punis,  meme  de  mort 
s3il  y echoit, 

XXIX. 

Les  vols  qualifiez,  meme  ceux  de 
Chevaux,  Cavales,  Mulcts  Berufs  ou 
Vaches,  qui  aurönt  ete  faits  par  les 
Efclaves  ou  par  les  affranchis , ferout 
punis  de  peine  affli£tive,meme  de  mort 
ü ie  cas  le  requierr. 

XXX. 

Les  vols  de  Moutons  , Chevres,  Co- 
chons,  Volailles , Grains  , Fourrages  , 
Poids,  Feyes , ou  autres  Legumes  & 


57*  VoYSAGE 

Dcnrecs  , faits  parks  Efclaves  ,feront 
punis  felon  la  qualite  du  vol  parle$J,u- 
ges,qui  pourront,  s’il  y echoit  , les 
condamncr  dkftre  battus  de  vergespar 
Fexecuteur  de  la  haute  Juftice , & mar- 
quez  d’une  Fleur  de  Lys. 

XXXI. 

Seront  tenus  les  Mahres,  en  cas  de 
vol  ou  d’autre  dommagc  caufe  par  leurs 
Efclaves , outre  la  peine  corporelle  des 
Efclaves,  de  reparcr  le  tort  cn  leur 
nom , s'ilsrfaiment  mieux  abandonncr 
FEfelave  ä celui  auquel  letortauracte 
fait ; ce  qu'ils  fcront  tenus  d'opter  dans 
trois  jours,  ä comptcr  de  celui  de  la 
condamnation  , autrement  ils  cn  feront 
dechüs. 

XXXII. 

L’Efclave  fugirif qui  aura  etc  cn  fui- 
te  pendant  un  mois , ä compter  du  jour 
que  fonMaitre  l*aura  denonce  ä Julti- 
ce,aura  lesoreillescoupecs,&  fera  mar- 
que  d unc  Fleur  de  Lys  für  uneepau- 
le  ; & s’il  recidive  pendant  un  autre 
mois,ä  compter  pareiilement  du  jour 
de  la  denonciation , il  aura  le  jarrct  cou- 
pe  , & il  fera  marque  d’une  Fleur- de- 
Lvs  für  Fautre  epaule,&  la  troifieme 
fois,  ilferapunide  mort. 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  5-73 

XXXIII. 

Voulons  que  lcs  Efclaves  qui  auront 
cncouru  les  pcines  du  foiict , de  la  fleur- 
de-Lys,  & desoreilles  coupees , foient 
jugez  en  dcrnier  reffort  par  les  Juges 
ordinaires,  &cxecutez,  fansqu’il  I oi c 
neceflaire  que  tels  jugemens  foient  con- 
firmez  par  le  Confeil  fupcricur , nonob- 
ftant  le  contenu  en  TArticle  XXV I.  des 
prefentes  , qui  n’aura  lieu  quc  pourles 
jugemens  portant  condamnation  de 
inort ou  du  jaret  coupe. 

XXXIV. 

Les  affranchis  ou  Ncgres  libresqui 
auront  dpnne  retraite  dans  leurs  maf 
fons  aux  Efclaves  fugltifs,  ferontcon 
damnez  par  corps  envers  leMaitre,  er 
une  amende  de  trente  livres  par  chacut* 
jour  de  retention  ; & les  autres  perfon- 
nes  libres  qui  leur  auront  donne  pareille 
retraite,  en  dix  livres  d’amende  aulTi 
par  chacun  jour  de  retention ; & faute 
par  lefdits  Negrcs  affranchis  ou  libres , 
de  pöuvoirpaier  Tarnende, ils  feront  re- 
duits  a la  condition  d’Efcla  ves&vendus, 
& fi  le  prix  de  la  v ent e paffe  Tarnende, 
le  lurplus  fera  delivre  ä 1 Höpital. 
XXXV. 

Permettons  anos  Sujets  dudit  Pays 
qui  auront  des  Efclaves  fugitifs , en 
quelque  lieu  que  cefoit,  d’en  faire  fai- 


5 74  Voyages 

re  la  recherche  par  tcllcs  perfonnes  & 
ä.  telles  conditions  qu’ils  jugeront  ä 
propos,  ou  de la faire eux  memes,ainii 
que  bon  leur  femblera. 

XXXV  I. 

L’Efclave  condamne  ä mort  für  la  de- 
nonciation  de  fon  Maxtre,  lequel  ne  fe- 
ra  point  complice  du  crime, fera  eftime 
avant  l’exccution  paraeux  des  princi- 
paux  Habitans  qui  feront  nommez  d’of- 
fice  parle  Juge,  & le  prixdel’eftima- 
tion  cn  fera  paye  ; pour  äquoi  fatisfai- 
re , il  fera  impofe  par  nctre  Confeil 
fupericurfur  chaque  tetc  de  Negre,Ia 
fomme  portce  par  refiimation,laquclIe 
fera  rcglee  für  chacun  defditsNegrcs, 

6 lcvee  par  ceux  qui  feront  commis 
äceteffet.  XXXVII'T' 

I:  efenaons  a tous Offiziers  de  notre- 
dit  Confeil,  & autres  Officiers  de  Ju- 
ftice  etablisaudit  Pays,  de  prendre  au- 
cunc  taxe  dans  les  procez.  criminels 
eontre  lesEfclaves,  ä peine  de  con- 
cuffion.  X XXVIII. 

Dcffendons  auffi  ä tous  nos  Sujets 
defdits  Pays  , de  quelque  qualite  Sc 
condition  qudls  foient,  de  donner  ou 
faire  donner  deleur  autorite  privee  la 
queftion  o.u  torture  ä leurs  Eiclaves, 
fous  quelque  pretexte  que  ce  foit,  ni  de 
leur  faire  ou  faire  faire  aucune  mutila- 
tion  de  membreä  peine  de  confifcation 

des 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  575 
dcsEfclaves,&d'etreprocedcs  contr'eux 
cxtraordinairement  : leur  permettons 
feulementdorfqu'ils  croiront  que  Icurs 
Efclavesrauront  mcrite^de  les  faire  cn- 
chaifner&battre  de  verges  oude  cordes. 
X X X 1 X. 

Enjoignons  aux  Officiers<!c  Juftice 
eftablis  dans  ledit  Pays , de  procedcr 
crimincllcment  contre  les  Mai:  res  & 
les  Commandcurs  quiauronttue  leurs 
Efclaves , ou  leur  auront  mutile  les 
membres  etant  fous  leur  puiflance  ou 
fous  leur  direöion,  & depunir  le  meur- 
tre  felon  l’atrocite  des  circonftances  ; 
& cn  cas  qu'il  y ait  lieu  ä labfolution  , 
leur  permettons  de  renvoyer,  tant  les 
Maitres  que  les  Commandcurs , abfous  y 
fans  qu’ils  ayent  befoin  d'obtcnir  de 
Nüus  desLettrcsdc  grace. 

XL. 

Voulons  que  les  EfcUvcs  foient  re- 
putez  mcublcs  , & comme  tcls  qu’ils 
entrent  dans  la  Communaute  , qu’il  n’y 
ait  point  de  luite  par  hipoteque  iureux, 
qifils  fe  partagent  egaiement  entre  Ls 
Coheriticrs  fansPreciput  & Droit  d’ai- 
nefle , & qu’ils  ne  foient  point  fujets  au 
Doiiaire  coütumier,au  Retrait  Li- 
gnager  ou  Feodal , aux  DroitsFeodaux 
& Seigneuriaux,  aux  Formalitez  des  De- 
crets,  ni  au  retranchement  desquatre 
Tom . UL  Partie  1L  Bbb 


5 7 6 Votagks 
Q^ints , en  cas  de  difpofition  ä caufe  de 
mortou  Teftamentaire. 

xl  r. 

N’entendonstoutcfois  priver  nos  Su- 
jets de  la  facultede  les ftipuler  propres 
äleurs  perfonnes,  &auxkursde  ieur 
cote  & ligne,  ainli  qu'il  fe  pratique 
pour  les  lommcs  de  deniers  & autres 
chofes  mobiliaires. 

XL  II. 

Les  forrrralitez  prefcrites  par  nos  Or- 
donnances  & par  la  Coutumede  Paris, 
pour  les  Sailles  des  chofes  mobiliaires , 
feront  obfcrvees  dans  les  SaifiesdesEf- 
claves : Voulons  que  lesdeniers  en  pro- 
venar.s,  foient  diftribucz  parordre  des 
Saifies ; & en  cas  de  deconhture  , au  fol 
la  livre,  apres  que  les  dettes  privile- 
giees  auronr  ete  payces  ; & generale- 
ment  que  la  condition  des  Efclavesfoit 
reglet  en  toutes  affaires , comrne  celles 
des  autres  chofes  mobiliaires. 

XL  1 1 1. 

Voulons  neanmoins  que  lemary*  fa 
femme  & leurs  enfans  impuberes , ne 
puiffent  eire  failis  & veodus  fepare- 
ment,  s’ils  font  tous  fous  la  puiflance 
d'un  meme  Maicre  ; Declarons  nulies 
lesfaifies  & ventes  feparees  qui  pour- 
roient  enetre  faites,  ceque  Nous  vou- 
lons auffi  avoir  licu  dans  les  ventes  vo- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  577 
lontaires,  ä peine  contre  ccux  qui  fe- 
ront  lefdites  ventes,  d'eftre  privc,  de 
celuy  ou  de  ceux  qu'ils  aurontgardez, 
qui  fontadjugez  aux  Acquereurs  , faus 
qu’ilsfoient  tenus  de  faire  aucunlup- 
plement  de  prix. 

XL  IV. 

Voulonsaufli  que  les  JLfclavcs  agcz 
de  quatorze  ans  & au  deflus  jufqifä  i bi- 
Xante  ans , attachez  ä des  fonds  ou  habi- 
tations, & y travaiilant  actucllement , 
nepuiflent  eftre  fhilis  pourautr^s  aet- 
tes  qu  e pour  cc  qui  fera  du  du  prix  de 
leurachapt,  ä moins  que  les  fonds  011 
habitations  fufTent  faiiis  reellemcnt  ; 
auqucl  cas  Nous  cnjoignons  de  les 
eomprendre  dans  la  Sailic  reelle,  «Sc  de- 
fendons  ä peine  de  nullite , de  proceder 
par  Saiiie  reelle  & Adjudication  par  d£- 
crec  für  des  fonds  ou  habitations,  fans 
y eomprendre  les  EHrlaves  defägefuf- 
die , y travaiilant  actuellement. 

X L V. 

Le  Fermier  iudiciaire  des  fonds  ou 
habitations  faiiis  reellement,  conjoia- 
tement  avec  les  Efclaves  > fera  tenu  de 
paycr  le  prix  de  fon  Bail,  fans  qu’ii 
puiffe  compter  parnai  les  fruits  qu'ii 
per^oit  , les  enfuis  qui  feront  nez  des 
Efclaves  pendant  fon  di  t Bail. 

Bbb  ij 


573 


V O V A G E 3 
XL  VI. 

Voulons  nonobflant  toutes  conve'n- 
tions  contraires  , que  Nous  declarons 
nullcs , que  lefdits  enfans  appartiennent 
ä la  partie  Sufie,  fi  les  Creanciers  Tont 
fatisfuits  d’ailJeurs , ou  ä l’Adjudicataire 
s’il  intervientun  Deere  t ; & ä cec  effet 
ii  fera  fait  mention  dans  la  derniere  affi- 
•che  de  rinterpofition  dudit  Decret  , 
des  enfans  nez  des  Efclaves  depuis  la 
faifie  reelle  , commeauffi  des  Efclaves 
decedez  depuis  ladite  Saifie  reelle  dans 
laquelle  ils  eteient  compris. 

X L V 1 1. 

Pour  evitcr  aux  frais  & aux  Ion- 
gucursde  proccdures,  voulons  que  la 
diftribution  du  prix  entier  de  FAdjti- 
dication  conjointe  des  fonds&  des  Ef- 
claves, & de cequi  proviendra  du  prix 
des  B’.ux  judiciaires  , foit  fdte  entre 
les  Ci eanciers  felon  fordre  de  leurs  Pri- 
vileges & Hypoteques,  fans  diftinguer 
ce  qui  eftpour  1c  prix  des  Efclaves;  Sc 
neanmoins  les  Dr  ns  Feodaux  Sei- 
gneur iaux  ne  feront  payez  qu’a  propor- 
tion  des  fonds. 

X L V 1 1 1. 

Ne  feront  re$us  lesLignagers  & les 
Seigneurs  Feodaux,  äretircr  les  fonds 
decretez,  licitez  ou  vendus  volontaire- 
ment,  ne  retirent  aufii  les  Efcla- 


en  (Suinf/e  et  a Cayenne.  579 
ves  vcndus  conjointement  avec  les 
fonds  cü  ils  travaillcient  aftuellcment  * 
ni  fAdjudicataire  ou  l’Acquereur, 
retenir  les  Efclaves  fansles  jfonds, 

X L IX 


Enjoignons  auxGjrdicns,  nobles  & 
bourgeois  ,Üfufruitiers , Amodiatcurs, 
& autres  jciiiff  ns  de  fonds  aufquels 
font  attachez  des  E ciaves  qui  y travail- 
lent,  degouvcrner  lefdits  Efclaves  cn 
60ns  peres  de  familles  ; au  imycn  de 
quoi  ils  ne  feront  pas  tenus  apres  kur 
adminiftration  finie  de  rendre  le  prix  de 
ceux  qui  feront  decedez  ou  diminuez 
par  maladic,  vieilleffc  ou  autrenrent , 
fans  leur  faute  : Et  auffi  ils  ne  pourronc 
pas  retenir  comme  fruits  ä leur  profit , 
les  enfans  nez  dcfJits  Efclaves  durant 
leur  adminiftrationJefquelsNous  vou- 
lor.s  ctre  confervez  & rendusäcemc 
quien  font  les  Maitres  & les  Proprie- 
taires. 

L. 

Les  Maitres  ägez  de  vingt-cinq  ans 
pourront  affranchir  leurs  Efclaves  par 
tous  Adtes  entre  vifs  ou  ä caufe  de 
mort : Et  cependant  comme  il  fe  peut 
trouver  des  Maitres  affez  mercenaires 
pour  mettrela  liberte  de  leurs  Efclaves 
ä prix  , cequi  porte  lefdits  Efclaves  au 
voi  & au  brigandage , defkndons  ä tou- 


V'  V» 


5 8 o V o r a g e 

tes  perfonnes  de  quelque  qualite  & con- 
dition qifelles  foient , d'affranchir  leurs 
Efclavcs,  fans  en  avoir  obtenu  la  per- 
miilion  par  Arreft  de  notredit  Confeil 
fuperieur ; laquelle  permillion  fera  ac- 
eordee fans  frais,  lorfque  Ies  motifs  qui 
auront  ete  expofez  par  ies  Maitres  pa- 
ronront  legitimes.  Voulonsque  Ies  Af- 
franchiflemcns  qui  feront  faits  ä fave- 
nir  fans  ccs  permiffions , foient  nuls,  &C 
que  les  Affranchis  n’en  puiflfent  joüir, 
ni  etre  reconnus  pour  tels  ; Ordonnons 
au  contraire  qu'ils  foient  tenus , cenfez 

6 reputez  Efchves , quc  lcs  Maitres  en 
foient  privez , & qu’ils  foient  confif- 
quezau  profit  de  la  Compagnie  des  In- 
des. 

LI, 

Voulons  ncanmoins  que  les  Efchves 
qui  auront  ete  nommez  par  leurs  Mai- 
tres , T uteurs  de  leurs  enfans , foient  te- 
nus & reputez  , commeNotfs  les  tenons 
& reputons  pour  affranchis# 

LII. 

Declarons  les  affranchiffemens  faits 
dans  les  formes  cy-devant  preferites , 
tenir  lieu  de  naiflance  dans  notredite 
Province  de  laLoüifianne  , & les  affran- 
chis n'avoir  befoin  de  nos  Lettres  de  na- 
turalite,  pour  joüir  des  avantages  de 


en  Güinf/e  et  a Cayenne,  fit 
ncs  Sujets  naturels  dans  notre  Royau- 
me,Terre$  & Paysdenotre  obeVflan- 
ce,  encore  qu'ils  foicnt  nez  dans  les  Pays 
etrangers  : Declarons  cependant  lefdits 
affranchis, enfemble  le  Negre  libr^jinca- 
pabie  de  recevoir  des  Blancs  aucunedo- 
nationentre  vifsä  caufe  de  mort  ouau- 
trcment;Voulons  qu'en  cas  qu’il  leur  cn 
foit  faitaucune,  eile  demeure  nulle  ä 
leurcgard,&  foit  appliquee  au  profit  do 
THöpital  1c  plus  prochain. 

LIII. 

Commandons  aux  affranchis  de  por- 
ter unrefpedt  fingulier  ä leurs  anciens 
Maitres,  ä leurs  Veuves  & ä leurs  En- 
fans  cnforte  que  Ein  jure  qu’il  leur 
auront  faire,  foit  punie  plus  grieve- 
ment que  fi  eile  etoit  faire  ä une  autre 
pcrfonne  , les  Direcfeurs  toutefois 
francs  & quites  envers  eux  de  toutes  au- 
tres  Charges,  Services  & Droits  utiles 
que  leurs  anciens  Maitres  voudroicnt 
pretendre,  tant  für  leurs  perfcnnes  que 
für  leurs  Biens,&  Succefiions  en  qualite 
de  Patrons. 

LIV. 

Odiroyons  aux  affranchis  les  mefmes 
Droits  , Privileges  & Immünitez  dont 
joiilfTerrt  les  perlonnes  nees  libres ; Vou- 
lonsque  lemerite  d’une  libeite acquile 
produife  en  eux  > tant  pour  leurs  per- 


5 8 2.  V ÖY  AGES 

fonnes  que  pour  leursbiens,  les  memcs 
effetsque  le  bonheur  de  la  liberte  na- 
turelle cauff  änosautres Sujets:  letout 
cependant  aux  exceptions  portees  par 
l Ärticle  LII.  des  Prefentes. 

L V. 

Declarons  les  Confifcations  & les 
Amendes  quf  n’ont  point  de  deftination 
particuliere  par  ces  Prefentes,  appar- 
tenir  ä ladite  Compagnie  des  Indes  * 
pour  ctre  payecs  ä ceux  qui  Tont  prepo- 
fezäla  Reccttc  de  fcs  Droits  & Reve- 
nus  : Voulons  neanmoins  que  diftra- 
ftion  foit  faite  dudit  tiers  defuites  Con- 
fifcations Amendes  , au  profit  de 
lTIopital  le  plus  proche  du  lieu  oü  elles 
auront  eile  adjugees. 

Si  donnons  en  mandfmf.nt  ä nos 
axnez  & feaux  les  Gens  tenans  notre 
Confeil  fuperieur  de  la  Louilianne  * 
que  ces  Prefentes  ils  ayervt  ä faire  lire  y 
publicr  & regiftrer^Sc  le  contenu  en  iccl- 
les,  garder&  obferver  lelon  leur  for- 
me & teneur,  nonobftant  tous  Eiits, 
Declarations , Arreils,  Reglemens  Sc 
Uiages  ä ce  contraires,  atif  juelsNous 
avonsderoge  &r  dcrogieons  par  ces  Pre- 
fentes; Car  TEL  IST  NOTRE  FLA  1 /IR.  Et 
afin  que  cefoit  chofe  ferme  & ftable  a 
toüjours  , Nous  y avons  fait  naettre 
notre  Scei.  Donne’  a V erfailles  a u mois 

de 


en  Cutnf/e  et  a Cavekje«  583 
de  Mars,  Tan  de  grace  mil  fept  Cens 
vingt-quatre,  & de  notre  Regne  le  neu- 
vieme.  Signe  LOUIS.  Et  plus  bas  par  le 
Roy,  Phelypeaxjx.  VifaV lexjriau  , Vu. 
au  Confeil,  Dodun.  Et  fcelledu  grand 
Sccau  de  cire  verte,  en  lacs  de  ibye 
rouge  & verte. 


C H A P I T R E V. 

Efiablijfement , Privileges , Cbarte&  In - 
Jtruäiens  toiichant  la  Compagnie  Royale 
d’Afrique  eflablie  en  Angle ter re. 

LEs  Angloisnousont  fuccede,  &au 
lieuque  nousn’avions  cette  Ferme 
que  pourdix  ans,  ilsFont  pour  trence. 
C’eft  unarticle  preliminaire  de  la  der- 
niere  paix. 

Je  vais  donner  la  copie  de  leur  Con- 
trat  avecleRoy  d’Efpagne,  apres  que 
j'aurai  inftruit  le  public  de  plulicurs 
chofes  qui  regardent  l’etabliffement  de 
leur  Compagnie  d’Afrique  , dont  il 
m’aura  d autant  plus  d’obligationjqu’el- 
lesfont  auili  curieufes,  qu’elles  n’ont 
point  paru  jufqua  prefent. 


Tom.  UI.  Part.  II. 


Ccc 


584  V o y A G E s 

Memoire  ßir  le  Commerce  de  U Compagnie 
d'  Afriquc. 

LA  Compagnie  etablie  pour  le  Com- 
merce d’Afrique  ou  de  Guinee  , 
eft  gouvernee  comme  celle  des  Indes 
Orientales,  fon  privilege  eft  exclufif, 
& eile  a un  Gouverneur  & desDireo 
tcurs,  qui  font  elus  tous  Us  ans  ä la 
pluralitedes  voix. 

Elle  envoye  tous  les  ans  dix  ou  douze 
Navires  d’environ  150.  tonneaux  vers 
les  Cotes  de  Guinee,  lur  lefquels  eile 
Charge  beaucoup  d’ouvrages  de  Fer , 
Cileaux,  Couteaux,  Moufquets,  Pou- 
dre,  Toiles  de  cotton,  & autres  mar- 
chandifes  peu  conliderables. 

Les  RetoursfefontenPoudre  d’or  , 
Dents  d'Elephant,  Cire,  & Cuirs:  la 
Compagnie  y fait  achcter  des  Noirs 
qu’elle  envoye  ä la  JamaVque,  Barba- 
de la  nouvelle  , & autres  Ifles  de  TA- 
merique  , & quelques  fois  dans  les  Ports 
d’Efpagne. 

Les  ventes  publiqucs  des  Marchandi- 
fesdeladite  Compagnie  fe  font  äLon- 
dres  cinq  ou  fix  fois  l’annee , cnlme- 
me  forme  & maniere  que  ia  vene  de 
la  Con .pagnit  des  Indes  Orientales. 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  5 8 5 
D E PAR  L E ROY. 

Proclamation . 

POur  dcfendre  aux  Sujets  de  Sa 
Majefte  de  negotier  aux  Pays 
accordezäla  Compagnie  Royale  d A- 
frique  en  Angleferre  , cxccpte  ceux  qui 
font  de  ladite  Compagnie. 

JACQUES  R. 

LE  feu  Roy  de  glorieufe  memoire  , 
notre  tres-cher  frere  , ayant  pour 
inaintenir,  & menager  un  Commerce, 
qui  eRfojr  avantageux  ä ce  Royaume  , 
8e  ä nos  Colon i es  errangeres  etabliesfur 
les  cötes  de  Guinee,  de  Bonriy,  d’An- 
gola,  &de  quelques  endroitsen  Afri- 
que,  au  Port  de  Sille  dans  laBarbarie 
Me  idionalle  inclufivement  incorpore 
par  fesLettres  Patentes  en  datedu  27. 
Septembre  Tan  24.  defor.R  gne,  plu- 
lieurs  de  fes  amez  Sujets,  ious  le  non) 
de  Compagnie  Royale  d’Afrique  en 
Angleterre,  & comme  il  avoit  accorde 
par  kfdites  Lettres  Patentes  ä cette 
Compagnie  lefeul  & entier  commerce 
d'ici  en  Afriquc  , & delä  ici,  & des  Ifles 
& places  qui  font  voifines  des  Cötes 

Ccc  ij 


586  Voyages 
d'Afrique,  & comprifcs  dans  les  ümitcs 
portees  par  leur  Charte , avec  defenfes 
a tous  lesautresfujetsd’y  faire  negoce, 
& qifen  confequence-de  cette  concef- 
fion,  lad i te  Compagnie  a amaffee  un 
grand  fonds,&  fuffifant  pour  ce  com* 
merce  , & qu'elle  a fait  beaucoup  de 
depcnfespour  etablir  & fortifkr  piu- 
fieurs  Garnifons , & Comptoirs  pour 
la  plus  grande  fürete  dudit  negoce, 
qui  avoit  commence  par  ccs  moyens 
lä  äflcurirau  grand  bien  dece  Royau- 
me,  & de  nos  Colonies  etrangircs, 
jufqu’ä  ces  derniers  tems  qu’il  a etc 
interrcmpu  par  des  gens  mal  inten* 
tionnes  qui  preferant  leur  intcrcft  par- 
ticulier  au  bien  public,  ont  contrclin- 
tention  defdites  Lettrcs  Patentes  , & 
la  proclamation  expreffe  du  fcu  Roy 
liötre  frcre  en  datte  du  z } No- 
vembre,  Pan  z 6.  defon  regne  , tra- 
fiqucz  en  ccs  pays  lä  d’une  maniere 
clandeftine  & turbulente,  au  grand  & 
viiible  danger  de  la  ruine  & deltruction 
dudit  negoce,  5t  par  un  mepris  mani- 
fefte,  & violcmmcnt  des  prerogatives 
inconteftables  de  la  Couronne,  qui  a 
droit  par  les  Loix  connues  de  nos 
Koyaumcs  de  limiter  le  Commerce 
avec  les  Eftrangers  dans  ces  Pays  eloi- 
gnez  du  monde.  Ayant  cunliderc  cc 


tN  Guine'e  et  a Cayenne.  587 
que  deflus,  nous ^donnons  permiffion, 
de  ordonnons  non-feulement  que  les 
perfonnesqui  ont  ainfi  viole  avec  me- 
pris  la  Charte  de  ladite  Compagnie  , de 
la  proclamation  ci-deflus  mentionnee, 
foient  pourfuivis  en  Juflice  de  notre 
part  , pour  etre  punis,  comme  elles  le 
meritent,  mais  aulli  pour  prevenir  les 
memes  maux  de  inconveniens  ä l’ave- 
nir,  nous  avonstrouveä  propos  de  fa- 
vis  de  notre  Confeil  Prive  de  publier, 
& declarer  que  notre  plaifir  de  volonte 
font  de  deffendre,  de  nous  defendons 
expreflement  ä tous  & un  chacun  de 
nos  Sujets  de  quelque  qualite  de  condi- 
tion qu'ils  foient , excepte  les  membres 
de  ladite  Compagnie,  & leurs  Succef- 
feurs,  ou  ceux  qui  auront  permißion 
d’eux,  d’envoyeren  quelque  tems  que 
cefoit  aucun  Vaifleau,  ou  Vaiifeaux, 
ou  d'exercer  aucun  Commerce  aux  Cd- 
tes  d'Afriques,  ni  dela  en  ce  Roy  au  me 
de  Salle  au  Cäpdebomieefpcranccjn'y 
en  aucune  des  Ifles  y joignantes  , ainfi 
qu'iia  etedit , ni  d'amener  delä  aucuns 
Negres,  d'apporter  de  for  , des  Dents 
d’Elephant,  de  toutes  autres  fortes  de 
Dcnrecs  ou  Marchandifes  crucs,  ou  de 
la  Manufadture  defditespiaces,furpei- 
ne  d'encourir  notre  indignation,  de  de 
la  confilcaion  defdits Negres , dudit  or, 

C c c iij 


5 8 8 Vqyag£s 
des  Dents  d’Elephant , de  de  toutesau? 
tres  Denrees  & Marchandifes , comine 
au  (11  des  Na  vires  de  VaifTeaux  qui  leronjt 
trouves,  ou  pris  trafiquans  & nego- 
cians  dans  aucune  partie  ou  placcs  für 
les  Cores  d’Afrkjuß,  ainli  qu  il  a ete 
die  dans  les  limites  iufdites  ; de  nous  eil- 
joignons  de  commandons  aulli  expref- 
iement  par  ces  Prefentes  ä tous  nos 
Gouverneurs  , Lieutenans  Gouver- 
neurs,' Aoiiraux,  Vice- Amiraux,  Ge- 
neraux,  ä tous  Juges  de  nos  Cours  de 
FAmiraute  , Commandans  de  nos 
Forts  & Chäteaux,  Capitaines  de  nos 
Vaifleaux  de  guerre,  Juges  de  paix, 
Prevöts  dvS  Marechaux , Marechaux  , 
Controlleurs, Receveurs de  nos  Doiian- 
nes , V ifitcurs  de  Gardes , de  ä tous  nos 
autresOfficiers  de  Miniftres,  tantCivüs 
que  Militaires,  tarn  par  mer  que  par 
terre  dansaucunde  nos  Etats  de  Com- 
merce en  Amerique,  d'avoir  un  foin 
particulier  qu’aucune  perfonne  , ou 
perfonnes  quelconques  n'envoycnt , ou 
ne  conduifent  aucuns  Vaifleaux  ou 
Navires , ou  ne  faffent  aucun  Commer- 
ce de  nofdits  Etats  ou  Colonies  , dans 
aucune  partie  de  la  Coce  d’Afrique  , 
dans  les  limites  fufdites,  excepte  ceux 
qui  Font  de  ladite  Compagnie,  leurs 
Succcffeurs , ou  ceux  qui  auront  per- 


EN  GuiNE’e  ET  A CAYENNE.  589 
milTion  d’eux,  ou  qui  feront  cniployez 
par  eux,,  nid'amener de ce  Pays-laau- 
cuns  Ncgres , d’apporter  de  Tor,  des 
Dents  d’EIephant  üu  d’autrcs  denrecs 
& Marchandifes  du  produit  d'aucune 
partie  de  ce$  Pays-la  , en aucun  endroit 
de  nos  Etats  ou  Colonies  de  TAmeri- 
que;quefi  quclque  perfonne,ou  per- 
ionnes  ofent  agir  , ou  faire  aucune  cho- 
fe  contre  ce  qui  eft  porte  par  notre  pre- 
fente  proclamation  , & afin  que  nos  or- 
dres,  & notre  volonte  foientmieux  ob- 
fervees,  nous  ordonnons  & comman- 
dons  txpreflement  ä tous  nos  Gouver- 
neurs, Lieutenans Gouverneurs , Am:- 
raux,  Vice-  Amiraux  , Juges  de  notre 
Cour  de  l’Amiraute,  Commandansde 
nos  Forts  & Chateaux,  Capitaincs  de 
nos  Vailfeaux  de  guerrc , Juges  de  paix  , 
Prevöts,  Marechaux  , Controlleurs , 
R ecevcurs  de  nos  Doliannes  , Gardes  & 
Vifiteurs,  & ä tous  autresnos  Ofliciers 
& Miniftres , tant  Civils  que  Militai- 
res  par  mer  & par  tetre  , en  tous  & 
chacun  de  nos  Eftats  & Colonies  en 
Amerique,  daider,  affiftcr  & favori- 
ier  ladite  Compagnie  au(Ii  fouvcntque 
la  neceflite  le  requererä,  ainb  que  les 
Suc'cefleurs  , Fafteurs , deputes  ou  afli- 
gnes  de  (aiiir  , arreter , prendre  & corf- 
tiiquer  ä notre  profit  tous  Navirts  , 
Ccc  iiij 


?90  V o r a c e s 
VaifTeaux , Negres , or  , Dents  cTILlc- 
phart,  Denrees  ou  Marchandifes  , en 
quelqu’endroit  qu’elles  feront  trou- 
vces  feien  notre  Charte  Royale  d’A- 
frique,  ä peine  d'encourir  notre  dif- 
grace,  & de  repondre  du  contraire  ä 
leer  peril  & fortune.  Nous  enjoignons 
auffi  8c  commandons  par  ces  Prefentes  ä 
tous  nos  Sujets  qui  font  ou  derneurent 
en  Afriquedans  les  limites  accordees  a 
ladite  Compagnie  , ou  qui  font  en  Mer 
allant  en  ce  Pays-lä,  excepte  ceux  qui 
font  de  ladite  Compagnie  employees 
par  eile,  ou  quiont  fa  permifiion  , d'en 
partir  dansquatre  mois,  apres  la  date 
des  Prefentes  , 8c  de  revenir  dans  ce 
Kcyaume,fur  les  peines  & le  peril  qui 
leur  peuvent  arriver. 

Donne*  ä notre  Cour  de  Wihcall. 
le  premier  jour  cf  Avril  1685.  8c  de 
notre  regne  le  premier. 

Dieu  conferve  le  Roy. 

Charte  de  la  Cowpagnte  d'Afriqtre. 

C Harles  II.  par  la  grace  de  Dicu  , 
Koy  d'AngSeterre  d’Ecoffe,  de 
France,  8c  d'Irlande : A tous  ceux  qui 
ces  prefentes  verront  , Salut.  D au~ 
tant  que  toutes  8c  unechaque Regions , 
& Pays  , Seigneuries  , Territoires  , 
Continents,  Cötes  & places  appellees 


EN  GuINNe’e  ETA  Ca  VENNE.  59  I 
& connues  ä cette  heure,  & de  tont 
temsfous  le  nom  & noms  de  Guinee, 
de  Benin  , d’Angole , 3c  de  la  Barbarie 
Meridionale  , ou  fousaucun  d’eux  que 
cc  foir,ou  qui  font  & ont  ete  reputez,ef- 
timez&comptez  comme  partie  oamem. 
bre  d'aucune  region,  PaySjSeigneurie  , 
Territoire  ou  Continent  appeile  Gui- 
nee, Benin  , Angolle  ou  Barbarie  me- 
ri  Jioniialie,&que  tous  <5:  chacuns Ports, 
Havres,  Rivieres,  Bayes,  Ifles&Pla- 
ces  en  Afrrque  qui  dependent  d'eux  * 
& du  feul  & unique  commerce  3c  trafic 
qui  s’y  fait , font  notre  droit  indubita- 
ble, celui  de  nos  heritiers,  3c  de  nos 
Succefleurs,  dont  Nous  & nos  Prede- 
c^fleurs  joüiffons,  & avons  joüi  depuis 
plufieurs  annees , comme  etant  le  Droit 
de  notre  Couronne  d’Angleterre , 3c 
d’autant  quepar  nos  Lettres  Patentes, 
fous  notre  grand  Sceau  d’Angleterre  da. 
tces  le  dix- huitieme  jour  Je  Decem- 
bre.  Tan  douzieme  de  notre  regne. 
Nous  avons  incorpore  le  trafic,  & don- 
ne  3c  accorde  toutes  3c  chacunes  Re- 
gions, Pays,  Seigneuries,  & Territoi- 
res,  Continents  , Cotes  3c  places  qui 
font  dans  les  limites  3c  bornes  , dont  il 
fera  fait  mention,  cy-apresjc’eft  ä-dire 
en  commen^ant  au  Cap  blanc,  fous  le 
vmgtieme  degre  de  latitude  Septentrio- 


59*  VOYAGES 

nalle,  & s’etendant  dela  jufqu’au  Cap 
debonne  Efperancc  , fous  le  trente-qua- 
tricme  degre  de  demi  ou  environ  de  la- 
titude  Meridionale  avec  touces  les  Ifles 
adjacentes  aux  Cötescomprifes  dans  les 
fufdirs  degrez/efquelles  Regions, Pays, 
Territoires,  Continens , Cötes  & Ifles 
ont  cte  appeilees  jufqu’ä-prefent  de  con- 
nues  fous  lenomou  noms  de  Guinee, 
Benin  dz  d’Angola,  & tous  & chaque 
Ports,  Hivres,  Bayes,  Ifles,  Lacs  & 
Places  dans  TAfrique  qui  cn  depen- 
dent  , ou  fontfoümis  ä l\nbeiilance  de 
quelque  Roy  , Etat  ou  Potentat,  ou 
de  quelque  Seigneurie  que  cc  foit  en 
Guinee  , Benin  dz  A gole  , comme 
aulTi  le  feul  trafiequi  en  depend  , afin 
d’etre  poffedez  & tenuspar  notre  tres- 
cher  frere  Jacques,  Duc  d’Yorck  & 
d’AIbanie  & autres  compris  dans  les  fuf- 
ditcsLettrcs  Patentes,  durant  Tefpace 
de  mii  ans,  de  moyennant  la  rente  qui 
y efl  eft  exprimee  dz  refervee  par  le  feul 
ufage, profit &avantage  de  la  Compagnie 
d -.s  Avantuiiers  Royaux  en  Afrique  in- 
corpoieeparlefdittsPatentcs&mevmoir 
neepouretre  incorporee  dz  que  ladite 
Compagnie  joüira  perpetuellement  en 
vertudes  Lettre  s Patentes  de  plufietirs  s c 
divers  dons  Privileges, Libertez,  Fran- 
chifesjurifdictions  de  Iinmunitez,con>- 


fn  Guynf/e  et  a Cayenne.  593 
me  il  paroit  par  lefdites  lettres  patentes* 
Et  parceque  les  precedentes  paten- 
tes accordees  par  110s  predeceffeurs  £ 
tous  nos  fujets  quels  qu’ils  foient  qui 
font  dans  ces  places  fufdites  & qui  y 
font  trafic , font  ä cette  heure  expirees , 
& qu’il  eft  neceflaire  pour  fhonneur, 
de  le  prolit  de  ce  Roy  au  me  d’ Angle- 
terre  que  le  fufdit  commerce,  dz  les  au- 
tres,  qu’on  fe  propole  d’accorder  par 
les  prefentes  foient  vigoureufement 
avancez  , & que  forts  , Maifons  011 
comptoirs  elevez,  dz  etablis  autrefois, 
pour  cctte  nation  dans  les  limites  fuf- 
nommcz  puiilent  etre  loutenus  , & 
etendus  , dz  que  depuis  que  nous  a- 
vons  accorde  nofdites  lettres  patentes 
plufieurs  autres  perfonnes  fe  font  pre- 
fentees  3 & ont  promis  par  kur  figna- 
turede  fournir  plufieurs  gYandc-s  lom- 
mesd’argtnt  pour  etre  employeesa  ce 
commerce  dans  cette  Compagnie  , de 
que  par  le  confentement  general  , & 
Tavis  tanc  de  ceux  a qui  ces  premicres 
ont  ete  accordees  que  des  autres  qui 
fe  font  joints  ä eux  depuis  ce  tems-la; 
on  croit  qu’il  n’y  a pas  tant  de  regle- 
mtijsi  eceflaires,  d'authorites^de  pou- 
voirs  & de  jurildidtions  dans  nos  pa- 
tentes fufdites,  qu’il  en  faut  pour  gou- 
verner  8z  conduire  ce  commerce  de 


594  * V o y a g es 

cctte  Compagnie  , & pour  executer 
avec  fucces  nos  intentions  royalles  qua 
font  de  rendre  ce  trafic  meilleur  , & 
le  plus  avantageux  ä nofdits  fujets,  Sz 
Royaumes.  Dans  cette  vue  par  un  con- 
fentement  unanime  , on  a remis  entre 
nos  mains  ros  prefentes  lettres  paten- 
tes lefquelles  nous  avons  re$ues,&  re- 
cevons  par  ces  prefentes,  & nous  fai- 
fons  fjavoir  qu'en  confideration  de  la- 
dite  rcdolition  defdites  lettres  , 8z 
qu’ayant  deflein  d’encourager  & d'a- 
vancer  ladite  Compagnie  royalle , & de 
la  rendre  plus  capable  de  fe  maintenir, 
& d’erendrc  le  commerce  , & le  trafic 
dans  ces  pays  Sc  places  mentionnees 
dans  les  patentes  preccdentes  , & auffi 
dans  celle-cy:Nous  avons  par  une  grace 
particuliere  donne , & accorde  ä nous, 
ä nos  heritiers  , Sc  fucceffeurs  , don- 
nons,  & accordons  ä la  Reine  Cathe- 
rine nötre  Epoufe  , ä nötre  Mere  la 
Reine  Marie , ä nötre  tres-cher  Frere 
Jacques  Duc  d'Yorck  , ä nötre  tres- 
chere  Sceur  Henriette  Marie  Ducheffc 
d’Orleans,  au  Prince  Robert, ä Geor- 
ge Duc  de  Bukingham  , ä Marie  Du- 
chefle  de  Richemont , ä Edward  Com- 
te  de  Mancheftes,ä  Philippe  Comte 
de  Pembroc  , a Henry  Comte  de  Saint 
A.ban  , ä Jean  Comte  de  Bath  , a 


fn  Guinf/e  et  a Gay  enne.  5 9 J 
Edward  Comte  deSandivich,  ä Char- 
les Comte  de  Charlile  , au  Comte  de 
Landerdaile , ä George  Lord  Berkley, 
ä Guillaume  Lord  Craven  , au  Lord 
Lucas  , ä Charles  Lord  Gerard  , ä 
Guillaume  Lord  Croft  , ä Jean  Lord 
Berkley  , au  Sieur  Thomas  Gregoire 
Ecuyer  , au  Chevalier  George  Carte- 
ret,au  Chevalier  Charles  Sydley , au 
Chevalier  Ellis  Lcighton  , au  Sr  Edi- 
vard  Gregoire, au  Chevalier  Edivard 
T urner , au  Chevalier  Antoine  de  Mee- 
res , a Guillaume  Legg  Ecuyer  , ä Ri- 
chard Nicholls  Ecuycr  , au  Chevalier 
Guillaume  Davifon  , au  Chevalier 
Guillaume  Butler  , au  Chevalier  Jac- 
ques Modifor  , au  Sr  Collon  , au  Sr 
Georges  Corbc , au  Sr  Georges  Porter , 
au  Chevalier  Jean  Colliton,  au  Sieur 
Jean  Buckivorth  , au  Chevalier  Jean 
Robinfon,  au  Chevalier  Nicolas  Crii- 
pe  , au  Chevalier  Richard  Fort  , au 
Chevalier  Guillaume  Rider,  au  Che- 
valier Jean  Benfe, au  Chevalier  Geor- 
ges Smith,  au  Chevalier  Jean  Shan,au 
Chevalier  Martin  Noel  , au  Sr  Abra- 
ham Biggs,  ä Thomas  Probey  Ecuyer, 
& Edivard  Bachivell  Ecuyer  , ä Ma- 
thieu  W ren  Ecuyer , au  Sr  T obie  Ruf- 
tat , au  Sr  Martin  Noel  le  jeune  , au 
Sr  Henry  Johnfon,  au  Sr  Jacques  Con- 


596  V o v age 

got,au  Sr  Jean  Ashburnham  , ä Edi- 
vard  Nocl  Ecuy  er , au  Sr  Jacques  Noei, 
au  Sr  Francois  Menne),  au  Sr  Jean  Coo- 
per  , au  Chevalier  Andre  Richard  , a 
Guillaurne  Herbert  Ecuycr  , au  Che- 
valier Jean  Jacob,  au  Chevalier  Tean 
Hariflon  , au  Chevalier  Jean  Wolls 
Tonholme,  au  Chevalier  Jean  Nakes, 
k Sylvas  Titus,  & Pierre  Proby  leurs 
cxecuteurs  ,&  ayant  caufe,  les  Reg'oas,* 
Pays,  Seigneuries,  continents  , cotes  , 
& places  feituees  dans  les  limites  & 
bornes , cy-deflus  mentionnees.  C’eft  ä- 
dire  en  commen^ant  au  port  de  falle 
dans  la  Barbarie  meridionalle  , & s"e- 
tendant  de-lä  jufqu’au  cap  de  bonne  cf- 
perance  , avec  les  lflcs  adjacentes  aux 
environs  de  ces  cotes  comprilcs  dans 
lesfufdites  limites,  lefquelles  regions, 
Pays,  Seigneuries,  Territoires  , Con- 
tinents , Cotes , & lil cs  ont  ete  jufqu'i 
prefent  appellees , & conniics  fous  le 
nom  de  la  Barbarie  meridionalle  , de 
Guynee , de  Benin  , & d’Angole  , ou 
fous  quelque  autre  nom , ou  noms  , qui 
font,ou  ont  ete  tenus  , eftimez,  & re- 
putcz  faire  partie,  ou  membre  d’aucun 
Pays,  Region,  Seigneurie,  territoire  , 
ou  continent  appelle  la  Baibarie  meri- 
dionale , Guinee  , Benin,  ou  Ango!e, 
& tous  , & chacuns  Ports  , Havres  , 


f.n  Guine’e  et  a Cayenne.  597 
Bayes , Ifles , Lacs , & Places  qui  leurs 
appartiennent  dans  les  partics  d’Afri- 
que , ou  qui  lont  fous  robeiflance  d’au- 
cun  Roy,  Etat  ou  Potentat  , ou  d'au- 
cune  region , Scigneurie,  ouPaysdans 
Ja  Barbarie  meridionale,  Guinee,  Be- 
nin , & Angole  , afin  que  toutes  , & 
chacunes  deidites  Regions,  Pays,  Sei- 
gneuries , territoires,  continents,  cötes  , 
& places  fufdites,&  toutes  6c  chaque 
autres  cy- deflus  nommces  dans  la  Bar- 
barie  meridionalle  , Guinee,  Benin  , 6c 
Angole  dans  les  limitesdeja  marquees, 
foient  pofledees  6c  tenües  par  la  fuf* 
dite  Reine  nötre’ Epoufe  , par  nötre 
Mere  la  Reine  Marie,  nötre  tres  eher 
Frere  Jacques  Duc  d’Yorck  , nötre 
tres  chere  Soeur  Henriette  Marie  Da* 
chefle  d'Orleans , le  Prince  Robert , 6c 
autres  cy-deffus  nommez , 6c  leurs  exe- 
cuteurs  & ayant  caule  compris  dansces 
lettres  patentes  ,durant  Fefpace  enticr 
de  mil  ans,  nous  faifant  hominage,  & 
nous  preientant  , 6c  ä nos  heriikrs,& 
fuccefleurs  deux  elephants , touce^  fois 
que  nos  heritiers  6c  fuccefleurs  , ou 
qifelqu'uns  d’entrc  eux  mettront  oied 
a terre  ou  viendront  dans  les  Seigneu- 
ries,  Regions , Pays , T erritoires , colo- 
nies  & places  cy*  deflus  mentionnees , 
ou  dans  aucune  d'elles.  Cependantnö- 


5S>8  Voyages 

tre  bon  plaifir  eft  , & nous  declarons 
ici  le  veritable  deftein , & intention  de 
ces  prefentes  , qui  eft  que  ce  prefent 
don,  des  regions,Pays  Seigneuries,T er- 
ritoirs,  continents , & places  cy  deflus 
mentionnees  & que  tous  les  emolu- 
mens , commoditez  , profrts , avantages 
fait$&  qui  fe  feronr  > pendant  Fefpace 
du  tems  mentionne , feront  effedive- 
ment  appliquez  au  fcul  & unique  avan- 
tage, & profit  de  la  Compagnie  Royalle 
des  Avanturiers  en  Afrique , dont  il 
a ete  parle,  comme  auili  pour  lcurs  fuc- 
ccfleurs  qui  viendrpnt  ä etre  cy-apres 
incorporez.  Et  c’eft-pourquoi  aHn  d’e- 
tablir  & d’avancer  plus  paifiblernent 
le  trafic  qu'on  projette  de  faire  en  ces 
quartiers-lä  , & d’encourager  les  entre- 
preneurs  a decouvrir  les  mines  d’or 
& etablir  des  colonies,  ce  qui  eft  une 
entreprife  loiiable,  & laqifelle  tend  a 
raccroiffement  du  trafic  du  com- 
merce , parquoi  nötre  nation  s’eft  ren- 
due  fameufe,  nous  avons  par  une  gra- 
ce  plus  grande , & plus  particuliere , & 
de  nötre  propre  mouvement,  ordonne, 
conftitue,  etabli,  & accorde  , ä notre 
ludite  epoufe  la  Reine  Catherine , Ma- 
rie notre  Mere  , Jacques  nötre  tres- 
cher  Frere  Duc  D’Yprek,  ä nötre  tres- 
chere  Soeur  Henriette  Duchefle  d 'Or- 
leans, 


kn  Güink’e  kt  a Cayfnne.  599 
leans,  zu  Prince  Robert,  & autrcs  cy- 
dcflus  nommez  & leurs  fucceffeur  , 
qu'eux  & tous  autres  qu'il  iugeront 
propres  & neceffaires  de  recevoir  dans 
ieur  Compagnie  , & fociete  pour  etre 
Marchands  & avanturieis  ivec  eux  dans 
lefdits  pays,  ferontun  corps  politique , 
& s'incorporeront  fous  le  nom  de  la 
Compagnie  Royalle  des  avanturiers 
d’Angletcrre  trafiquant  en  Afrique,& 
etant  furce  pied  un  corps  politique  Sc 
incorpore  d’efflt  & de  nom.  Noas  or- 
donnons  de  nötre  part  & celle  de  nos 
heritiers  &:  fucceflcurs  , que  par  ces 
prefentes,  & fousce  nom  ilsayent  une 
perpetuelle  fuccefiion  , & qu’eux  & 
leurs  fucceffeurs  fous  ce  nom  de  la  Com- 
pagnie royalle  des  avanturiers  d’Afri- 
que  foient  en  tout  temps  cy-apres,  &c 
qtfils  feront  perfonnes  propres  & ca- 
pables  en  loy,d’avoir  deprendre,  d’ae- 
querir,  de  folliciter , de  recevoir,  de 
poffeder  de  jouir  des  Manoirs , terres 
& heritages , rentes  , libertez  , privi-e- 
ges  de  quelque  nature  qu’ils  foient, & 
qu'eux  , leurs  fucceffeurs,  fous  le  nom 
de  la  compagnie  royale  des  avanturiers 
d’Afrique  foyent  & puiffent  etre  des 
perfonnes  propres  & capables  en  Ioy, 
de  plaider  & etre  piaidez,  de  repon- 
dre  & d’etre  repondus,  de  defendre  , 
Tom,  111 • Farne  II.  DJd 


6oo  V O y A o E s 
& d’etre  deffendus  en  quelque  cour  $ 
Sc  places  , Sc  dcvant  quelque«  juges 
jufticierSjofficiers  Sc  miniftres  que  ce 
foienf  de  nous,  de  nos  hcritiers,  &de 
nos  fucccffeurs,  & en  toure?  fortes  de 
proces  de  comptes,  de  caufes  & de  de- 
mandes  de  quelques  natures  qu’elies 
foient  , & en  la  meme  maniere  6c  for- 
me qifaucun  autre  des  fujets  naturels 
de  nötre  Royaume  d’Angleterre  , ou 
de  nos  autres  Seigneuries  qui  font  per- 
fonnes  propres  Sc  capables  par  Ja  loy 
de  plaider,  & d'etre  plaidez  , de  re- 
pondre  Sc  d’etre  repondus  , de  deffen- 
dre  Sc  d’etre  deffendus  , ont  acquis  3 
pris,  pofleie,  donne,re$u  , accorde  , 
loe  , ou  difpofe  felon  les  voyes  , Sc 
moyens  legitimes  Sc  qu’i!  fera  , Sc 
pourra  etre  permis  ä ladite  compa- 
g-ie,  Sc  ä leurs  luccefleurs  d’avoir  Sc 
de  fe  lervir  d’un  fceau  pour  toutes  leurs 
caufes  Sc  leurs  affaires , Sc  celles  de  leurs 
Succefleurs , & notre  volonte  Sc  bon 
p ciifir,  eft  que  ce  Sceau  foit  grave  Sc 
marque  dans  fa  maniere  , Sc  forme  fui- 
vante,  c’elt-ä  dire  qu’il  y aura  d’un  cö- 
te,  un  Elephant  fupporte  par  deux  Ne- 
gres,&  de  l’autrele  portrait  de  notre 
perfonne,  fans  qu’il  foit  neceffiire  que 
nous  donnmns,  ou  qu’on  obtienne  de 
nous , ni  de  nos  havitiers , & fucceffeurs 


en  Guine’e  et  a Cayenne,  6 oi 
d'autre  ordre  qu  c celui-cy  en  ccttc  oc- 
cafion,&  pour  mieux  dirigcr  & gou- 
verner  ladite  Compagnie,  nous  avons 
donne  & accorde  , Sc  par  ces  prefentes 
denotrepart,  Sc  de  celle  denosheri- 
tiers  , & fuccc  (Tours  , nous  donnons  Sc 
accordons  ä ladite  Compagnie  Royale , 
que  ladite  Compagnie  s’aiTemble  ,&  le 
puifTe  aflembler  en  etant  requife  par  nö- 
tre  tres  - eher  Frere  Jacques  Duc 
Diorck,^  par  trois  des  perfonnes  nom- 
mees  dans  ces  Lettres  Patentes  le  vir.gt- 
cinqu ieme  jour  de  Mars  prochain  ou  au. 
paravant  en  tel  lieu  qifil  plairaanötrc 
Frere,  ou  ä trois  de  ceux  qui  font  noin- 
mez  dans  cette  Patente,  Sc  que  ladite 
Compagnie  , ou  la  plus  grande  partie  de 
ceux  qui  la  compofent  etant  airdi  alTem- 
b-tz  , feront  Sc  pourront  faire  alors  Sc 
cn  ce  licu-lä,lc  choix  d’un  Gouverneur, 
fous  Gouverne  r,  Sc  deput6  Gouver- 
neur , Sc  de  v ingt  - quatre  ou  trente-  fix 
afliftants , commela  Compagnie  le  ju- 
gera  ä propos  , leqUel  Gouverneur  r 
Sous  ' Gouverneur  &.  depiue  Gouver- 
neur & affiftans  , ou  Icpt  des  vingt  qua- 
tre  011  treize  des  trente-lix  ou  la  piüpart 
d’entre  eux,  entre  lefquch  fera  ie  Gou- 
verneur , leSous^  Gouverneur  , ou  ie 
depute  Gouverneur  , Sc  leurs  Succef- 
feursleroiu  , Sc  font  a-utorifez  Sc  mis  en. 

Ddd  ij  . 


6oz  V O y A G E s 

droit  parceiles-cy  detemsentems  de 
prendre  tout  le  foin  & la  direflion  de 
toutes  les  affaires  de  ladite  Compagnie, 
foit  en  achetant  ou  vendant  toutes  les 
denrees  & marchandlfes  , foiten  equi- 
pant  des  vaifTeaux  , en  etabliflant  des 
Comptoirs  , & faifant  le  choix  des  fac- 
teurs , & de  tous  les  Serviteurs  & minif- 
tres  neceflaires  pourJe  bien , & le  gou- 
vernement  de  ladite  Compagnie , & du 
Commerce  qui  en  depend,  fr  pour  faire 
joüir  ,remplir  & exercer  tous  les  pou- 
voirs , authoritcz , privileges , actes,  & 
chofes  nece(Taires,comme  li  elles  etoient 
faites  par  toute  la  Compagnie,  & que 
ledit  Couverneur,  Sous-Gouverneur , 
& depute  Gouverneur  , & alliftans  , 
continueront  dans  ladite  Charge  , gou- 
vernement  & menagement  durant  fef- 
pace  d’une  annee  äcompte,  depuis  le 
jour  de  leur  Eledtion  , ä moins  qu’eux 
ou  quelqu’un  d’eux  ne  meurt,ou  ne  foit 
prive  de  la  place  avant  que  ledit  tems 
foit  expire  , & le  Gouverneur,  Sous- 
Gouverneur  , depute  Gouverneur , ou 
affiftans  pourront  perdre  leur  Charge 
pendant  le  tems  fufdit  pourleurmau- 
xaifeconduite^ncas  que  lui&  eux  en 
foicnt  convaincus  au  jugement  de  toute 
la  Compagnie  en  general , ou  de  la  plus 
giande  pame  d’emre  eux  aflemblce  le- 


EN  GiUNi/h  ET  A CayENNF.  605 
gitimement,  apresen  avoir  etefomme. 
parle  Gouverneur,  fous  Gouverneur, 
ou  depute  Gouverneur  , ou  aucun  des- 
trois  ajoints,  font  requis  de  faire  (i- 
gnifier  toutes  fois  & quantes  ils  cn  fe- 
ront  requis  par  douze  pcrfonnesde  la 
pluralite  des  avanturiers.  Divantage 
r.ous  donnoms  &accordons  pournous  , 
pour  nos  Heritiers  & SuccelTeurs  ä ladi- 
te  Compagnie,  & ä leurs  Succefleurs,. 
qu’il  fera  , & pourra  etrepermisä  ladi- 
te  Compagnie, a lafin  de  ladite  premie- 
re  anneeapres  TelcCtion  dudit  Gouver- 
neur, fous  Gouverneur, depute  Gou- 
verneur & ajoints  ainfi  de  tems  en  tems, 
apres  quechaque  annee  eft  expiree  fuc- 
ceflivtmcnt  d’affcmbler  une  Cour  ge- 
nerale des  avanturiers , & d’elire , & de 
choifir  pour  la  plus  grande  partie,  & 
par  la  pluraüte  un  Gouverneur  , ious- 
Gouverneur  , depute  Gouverneur  & 
ajoints  pour  l’inttntion  lufdite  , ä con- 
dition que  tous  & chaquc  Gouverneur, 
fous-Gouverneur,  depute  Gouverneur 
& ajoints  , preteront  toujoursferment 
lui  & eux,  avant  que  d*entrer  en  TExer- 
cice  de  leurs  Charges  qu'ils  rcmpliront 
veritab’ement  & tidclement  lern*  devoir 
devant  ie  grand  Chancelier , le  Garde 
des  S^eaux  , ou  le  grand  T reforier  qui 
feront  alors,  qui  le  font  autoriiez  par 


6 04  v 0 Y A G E S 
ceües-cy,  de  leur  faire  pieter  fermen^ 
a moins  qu’il  n'arrive  que  le  Gouver- 
neur foit  du  fang  ou  de  la  maifon  roya- 
le , auquel  cas  il  eft  ici  declare  qu'un 
tel  Gouverneur  fera  exemptde  pretcr 
cedit  Serment.  Davantagc nous  autho- 
rifons  par  celles-cy  ledit  premier  Gou- 
verneur , fous  - Gouverneur  , depute 
Gouverneur  & ajoints , & leur  Succef- 
feurs,  de  s’aflembler  de  tems  en  tems 
en  tel  tems  , & lieu  qu’ils  trouveror.t 
apropos  pour  la  diredtion  ,1a conduite 
6c  le  gouvernement  des  affaires  de  ladi- 
te  Compagnie,  & pour  faire  preterle 
fermtnt  dehdelitea  tous  l:s  Officiers 
fubalternes  , qui  feront  cHoiflsöd  em- 
pljyez  fous  eux  au  fervice  de  la  Com- 
pagnie^ au  choix des  Gouverneurs, 
fous  * Gouverneurs , deputes  Gouver- 
neurs, & ajoints.  Nousdonnons  & ac- 
cordons  pouvoir  au  preccdent  Gouver- 
neur , fous- Gouverneur , depute  Gou- 
verneur , ou  ä aucun  destrois  ajoints, 
de  faire  preter  le  ferment  de  fidelite  ä 
ceuxqui  leurs  fuccederont , & afin  de 
mieux  conduire  & diriger  lesaffaires de 
la  Compagnie  , nous  accordons  par  ces 
prefentes  de  notre  part,&  de  celle  de 
nos  heritiers  & Succefleurs  audit  Gou- 
verneur , fous  Gouverneur  6c  depute 
Gouverneur&ä  leurs  Succefleurs  piein 


EN  GüINE’e  ETA  CayINNE 
pouvoir  & authorite  , de  s’aflembler 
quand  ils  le  jugeront  ä propos  pour  le$ 
affaires  de  ladite  Compagnie,  de  tenir 
des  Cours,  faire  ordonner,  conftituer  , 
& etablir  telies  & autant  debonnes  & 
raifonnables  loix  , ordonnances,  ordres, 
& Conftitutions  , que  la  plus  grande 
partiede  la  Compagnie  ainii  aflemblee, 
jugeraneceffaire  pour  bien  gouverner 
ladite  Compagnie  , & qu’eux  ou  au- 
cuns  d’entre  eux  , pourront  les  chan- 
ger  , annuler  , & s’il  en  efl  befoin  en 
faire  de  nouvelies , feien  qu’ils  le  iuge- 
ront  ä propos  , & impofer  & infliger 
des  pcines  ä ceux  qui  auront  viole  lef- 
dites  Loix , ordonnances  5c  ordres,  foit 
par  emprifonnement  ou  par  amende 
dans  tous , ou  la  plüpart  de  leurs  diffe- 
rens,  comme  ils  le  trouveront  jufte  & 
raifonnable.  Et  notre  volonte  öc  plaifir 
eft  que  cette  amende  fera  levee  & re^üe 
pour  l’ufage  de  la  Compagnie  , & de 
leurs  fuccefTeurs  , &qu'ilsen  joüiront 
fansetre  oblige  de  nous  en  rendre  com- 
te  ni  ä nos  Heritiers  & Succefifeurs  de 
toutes  lefquelles  Loix , ordonnances  & 
Conftitutions  qui  duivent  etre  faites  , 
comme  nous  avons  dit,  ordonnons  Lob- 
fervation  , pourvüque  lefdites  Loix  , 
ordres  , Conftitutions  , emprifonne- 
mens  , & amendes  foient  juftes,  & s’ao 


606  V o y a g e s 

cordent  avec  lcsLoixde  notreRoyau- 
me  d’Angleterre  Davantage  nousdon- 
nons  6c  accordons  de  nötre  parc  & de 
celle  de  nos  Heriticrs  & Succefleurs 
qifiilfera  •>  pourraetre  permisäaucun 
ou  aucuncs  perfonnes  de  ladite  Com- 
pagnie,ou  äaucun  de  leurs  executcurs , 
Adminiftratcurs  , & ayant  caufe  , 6c 
aufliä  chacund'eux  d’accorder  6c  d’af- 
figner  für  aucune  perfonne . ou  perfon- 
nes  qudquelles  foient  aucun  de  leur 
fond  , & des  profits  qui  en  reviennent , 
pourvü  qu’afin  de  prevenir  toutes  me- 
pi  ifies , lefdites  aflignätions  foient  faites 
en  pleine  Cour  devant  le  Gouverneur , 
fous  Gouverneur  ,ou  depute  Gouver- 
neur , & les  ajoints,  & qu'ils  y foient 
enregiftrees,  & non  autrement.  Davan- 
tage  de  notre  grace  partieuiiere , cer- 
taine  connoifTancc  & propre  mouve- 
ment,  nous  & nos  Heritiers  &Succef- 
ceur  , accordons  par  ces  prefentes  a' la 
Compagnie  & ä leurs  Succefleurs , qu’il 
fera  , 6c  pourra  etre  permis  2 ladite 
Compagnie  & ä leurs  Succefleurs  & non 
n’autrts  de  mettre  de  temps  en  tems 
enmer  , tels,  autantde  vaifleaux , Pi- 
naces  & Barques  qu’il  plaira  audit  Gou- 
verneur, fous  Gouverneur , & depute 
Gouverneur  & ajoints  pour  lors,ou  au 
Gouverneur,  6c  äfon  Depute  , Equi- 
b pez 


en  Guinee  et  aCa\'enne.  6o 7 
pe£  & fournis  d'artillcrie^de  munitions, 
& autres  chofes  propres  pourlagucrre 
& pour  leur  deffenfes ; & que  cy  apres 
ilsaurontä  jamaisl'ufage  & la  joiiiflan- 
ce  de  toutes  les  minesd'or  & d’argent 
qui  font , ou  Ceront  trouve^s  dans  tou- 
tes,ou  dans  auc-une  des  places  cy-def- 
fus  mentionnees  , & ahfolument  touc 
letrafic  , liberte,  & Tufagedes  Privile- 
ges, & du  trafic  dans  les  parties  d'A- 
trique  dcja  fpecifiecs ; c'eft  ä dire,  dans 
toutes  &'Chaque  Regions , Pays,  Sei- 
gncuries  , Territoires  , Continents  , 
Cotes,  & Places  connues  ä cctteheure, 
& cy-devant,  fouslcnomde  Barbarie 
meridionalle,  Guinee , Benin  , Angele,, 
ou  dans  aucune  d'elles , ou  qui  font  ou 
ont  ete  reputees  , eftimees,  & tenues 
faire  partie  ou  membre  d’aucune  Re- 
gion ,Pays,  Seigneurie  , Tcrritoire& 
Continent,  appellee  Barbarie  meridio- 
na!e,  Guinee,  Benin,  ou  Angele  da  ns 
chaques  Ports  , Havres  , Kivieres  , 
Bayes , Kies  & Piaces  dans  les  parties  de 
l’Afrique  qui  en  dependent  , ou  qui 
n’y  font  fous  Pobeiflance  d’aucun  Roy, 
Etat  ou  Potentat  d'aucune  Region  , 
Seigneurie  ou  Pays  dans  la  Barbarie 
meridionalle  , Guinee,  Benin  ou  An- 
gele , pour  vendre,  acheter , & troquer 
pour  ou  avec  des  Negres  Efclaves 


Tome  UI.  Part.  11 


6 o8  V O Y A G E S 

quelques  marchandifes  que  Ce  (bient* 
qui  font  compteesetre  du  crü  d’aucu- 
ne  des  Citez,  Villes,  Places  ou  Rivie- 
res  (ituees  dans  les  Pays  , Places  6c 
Ports,  & Cötes  cy-deflus  mentionnees, 
& pareiliement  qu’il  fera  & pourra 
etre  permis  a ladite  Compagnie  & a 
leurs  Succeffeurs  & non  pas  ä d’au- 
tres  en  tout  tems  apres  la  datte  de 
ces  prefentes,  d’employer  , d'equip- 
per  & de  mettreen  mer,  tels  , & au- 
tant  de  Navires  , Barques , Pinaces  , 
d’autant  de  perfonnes  qu’il  leur  plaira 
pour  faire  une  plus  particuliere  decou- 
verte  defdites  Rivieres  6c  places  cy- 
ddfus  mentionnees  & de  toutes  les  T er- 
res  , Seigneuries,  Tcritoires  qui  font 
dans  les  limites  que  nous  avons  prefcri- 
tes  en  payant  toüjours  ä nous , ä nos 
Heritiers  & Succeffeurs  , les  droits |de 
Doüanne  , Subfides  & Impots  qui  fe- 
ront  düs  & fujets  ä etre  payez  pour  lc 
tranfportdes  denrees,  & marchandifes 
qu’ils  apporteront  6c  feront  apporter  en 
vertu  de  ces  prefentcs , & par  une  plus 
grande  marque  de  notre  bonte  royalle  ; 
nous  avons  accorde  par  ces  prefentcs  en 
vötrenom  & en  celuidenos  heritiers  6c 
fucceffeurs,  que  lefdites  Rivieres, Pla- 
ces & paflages  dans  les  Pays  fufdits  de 
TAfiique , comme  aufli  les  terres  & Sei- 


en  Guine’e  et  a Cavenne.  6b$ 
gneuries  qui  en  dependent  , ne  feront 
ni  vifitees , ni  frequentees  de  nos  Heri- 
tiers  & Succcfleurs  , foit  qu'ils  vien- 
nent  des  Ports  ou  Havres  qui  nous  ap- 
partiennent  ou  qui  nousappartiendront 
& ä nos  Heritiers  Sc  Succefteurs  , ou  de 
ceux  de  quelque  Prince  ou  Potentat 
etranger  que  ce  foit ; c’eft  pourquoi  eil 
notre  nom  & en  celui  de  nos  Heritiers 
& Succeflturs  , nous  commandons  6c 
deffendons  ä tous  nosfujets  , & äceux 
de  nos  Heritiers  & Succcfleurs  de  quel- 
que quaiite  qu’ils  foient  qu'aucun  d'cux 
ni  dire&ement , ni  indire&ement , ne 
prefume  vifrter,  frequenter  Sc  trafiquer 
dans  lefdites  Rivieres  , Terres,  Sei- 
gneuries Sc  places  fufdites,ni  empörter 
aucura  bois  rouge  , dents  d’Elephant , 
negres,Cive  d’inde,  Gommes,  Grai- 
nes  , ni  place  quelconque  dans  nos 
Royaumes  & Seigneuries  , autres  que 
celles  de  ladite  Compagnie  , de  leurs 
Succcfleurs,  FaiSeurs  ou  deputez , 6c 
ayant  caufe  , fi  ce  n'eft  parlapermif- 
fion  obtenue  ecrite,  Sc  lignee  de  leur 
S$eau  commun  für  p;  ine  de  notre  indi- 
gnation  6c  d’emprifonnemcnt  tout  le 
tems  qu’il  nous  plaira  ä nous , ä nos  he- 
ritiers & Succefleurs  5c  de  conHfcation 
& perte  de  leurs  vaifleaux,&  de  leurs 
marchandifcs  en  quelq-ue  lieu  qu'on  les 
Ece  i] 


6 1 o V O Y A G E S 

trouvcra,foit  dansaucun  de  nos  Royait- 
nies  & Seigneuries  , ou  dans  quelques 
places  que  ce  foit  hors  des  terres  de  no- 
tre  domination.  Deplus  notre  volonte  , 
eit  d’enjoindrc  & de  deffendre  par  les 
prcfntes  ä tous  fadieurs,  Maitres  des 
vaiffeaux,  matelots  & membres  dela- 
dite  Compagnie  , & a tous  leurs  Suc- 
ceffeurs  qu’ils  ne  prefument  ni  dire&e- 
ment,ni  indirectement  ,de  tratiquer, 
ni  avanturer  dans  lefdites  Rivieres,  ter- 
res  , Seigneuries  , & places  cy-ddTus 
marquees  , ni  dans  aucunes  d’elles  en 
particulier,  & nous  donnons&  accor- 
dons  a ladite  Compagnie  & leurs  Suc- 
cefleurs  de  faire  par  cux,  & leurs  fac- 
teurs deputez , & a^ant  caufe,  faifir, 
arreter  , prendre  en  tout  tems  toutes 
fortes  de  vaifleaux,  de  negres  , d’ef- 
clave  , de  denrees  de  de  marchandifes 
quelles  qu’elles  foient , qui  ferontap- 
portces  de  ees  lieux  lä/ou  emportees 
dans  les  places  cy-deflus  mentionnees 
contre  votre  volonte  & plailir  expri- 
mee  dans  ces  prefentes  , & nous  don- 
nons  & accordons  en  notre ncm,&cn 
celui  de  nos  heritiers  & fucce{Teurs,a 
ladite  Compagnie>&  ä leurs  fuccefleurs, 
la  moitie  de  ces  conbfcations  pour  leur 
propre  ufage  & fervice , fans  qu'on  leur 
en  puifle  demander  aucun  compte,& 


en  Gihn^e  et  a Cayenne.  6 ri 
pour  cequieft  de  Tautre  moitie,nous 
voulons  qu'elle  demeure  pour  notre 
ufage  & profit , & pour  celui  de  nos  he- 
ritiers  & fuccefleurs.  Cependant  notre 
volonte  eft  dedeclarerde  notre  part& 
de  celle  de  nosheritiers  & fticcelfeurs 
que  notre  Intention  & deffejn  eft  que 
toutes  les  fois  que  tous-nos  heritiers  & 
fuccefleurs  trouveront  ä propos  en  tout 
tems  cy-apres  d'intervenir  comme  par- 
tageur  dans  Tavanture  , & de  joindre 
un  fondavecladite  Compagnie  dans  le 
trafic  & commerce  fufdit ; alors  nous 
& nos  fuccefleurs  y feront  re^üs  com- 
me aflocicz  & partageurs  felonla  pro- 
pofition  d’argent  que  nous,  nos  her i- 
tiers  & fuccefleurs  mettront  dans  le- 
dit  fond  , & par  une  bontc  & favcur 
particuliere  , & de  notre  propre  mou- 
vement  , en  notre  nom  , & en  celui  de 
nos  heritiers  & Succelfeurs  qu’ils  au- 
jont  & pourront  diriger  , conduiredc 
gouverner  les  Colonies  qu’ils  etabli- 
iont  cy-apres  dans  les  parties  d’Afrique 
cy-deflus  nommees  , & nous  leur  ac- 
cordons  nous,  nos  heritiers  & fuccef- 
feurs  plein  pouvoir  , liberte  , & autho- 
rite  d’etablir  des  Gouverneurs  de  tems 
en  tems  dans  les  Colonies  j & nous  don- 
nons  aulli  plein  pouvoir  audit  Gouver- 
neur & ä fes  Heritiers  & fuccefleurs 
ELee  iij 


6 12  VoYAGSS 

de  prendre  les  armes,  & de  faire  faire 
montre  aux  forces  militaires,&  de  met- 
tre  en  execution  dans  lefdites  Colonics, 
contre  les  Invafions  etrangeres  & do- 
meflicues,!es  foulevemens  & rebellion«^ 
& enfin  le  pouvoir  fouverain  , & la  Sei- 
gneurie  für  les  Colonies , afin  qu’elles 
y foient  etablies  ponr  toujours  pour 
nous  , nos  heritiers  & fuccefleurs.  Da- 
vnntage  nous  voulcns  & entendons  par 
ces  prefentes,  qu'on  nous  donne  ä nous , 
nos  heritiers  & fuccefleurs  deux  tiers 
de  toutes  lesminesqui  feront  trouvees 
prifes  & pofl'edees  dans  lefdites  places, 
nous, nos  heritiers  & {ucce(Teurs,paVans, 
& fourniflans  deux  tiers  de  tous  les  frais 
qu'il  faut  faire  pour  le  travail  & le  trahf- 
port  dudit  or,&  que  ladite  Compagnie 
& leur  fuccdfeurs  auront  & pourront 
prendre  , 6c  jcüir  de  l’autre  tiers  defdi- 
tes  mines  d’or  qui  font  ou  feront  trou- 
vees.  Ladite  Compagnie  & leurs  fuc- 
ctireurs  fuppcrtant  & payant  de  tems 
cn  tems  l’autre  tiers  de  tous  les  frais  & 
deperccs  pour  lc  travail  & lc  tranfport 
dudit  or;  & nous  donnons&  accordons 
encore  ä ladite  Compagnie  la  joüiflan- 
ce  de  tous  les  privileges  dela  Ville& 
Cite  de  Londres  aulli  pleinement 
qu’aucune  Compagnie  des  Marchands^ 
etablies  par  lettres  patentes  de  fa  Ma- 


en  Güine’e  et  a Cayenne.  6 i j 
jefte&de  fes  PredecctTeurs  en  peuvent 
joüir.  Davantage  nous  commandons 
pour  nous  & pour  nosheritiers  & fuc- 
cefleurs,  ä tou$Amiraux,Vice-control- 
leurs,collei!:teurs  vifiteurs,de  la  Douan- 
ne , & ä tous  nos  autres  Ofticiers  & Mi- 
niftres  quelsqu'ils  foient  qu'ils  aident 
& a flirten  t de  tcms  en  tems  ladite  Com- 
pagnie & lcursfucce{Teurs,&  quiferont 
emploiez  par  cux,  de  leur  rendre  fervi- 
ce  lorfqu’ils  en  feront  requis.  Enfin  no- 
tre  volonte  & plaifir  eft , d’accorder  par 
ees  prefentes  pour  nous,  pour  noshe- 
ritiers & fucceffeurs  que  ces  Lettres  pa- 
tentes & tous  & chacuns  dons , claufes , 
& chofes  quiy  font  contenues  fous  les 
limitations  & conditions  qui  y font  ren- 
fermees  & exprimeer,.continuent  d'etre 
fermes,  valides,  bons  & affedtifs  loy, 
& foient  attendus  reputez  & pris  auili 
bien  dans  fintention  que  dans  les  paro- 
les,  & cn  un  feul  fens  favorable  , & ä 
Javantage  de  ladite  Compagnie,  fup- 
pofe  qifil  y ait  quelqu'autre  claufe , ou 
chofe  qui  leur  paroiffe  contraire  quoi- 
qifcxprimee  ou  mentionnee  , en  foi  de- 
quoi  & c.  Et  nous  ineme  etant  temoins 
avons  donnez  les  Prefentes  ledixieme 
jour  de  janvier,  & le  quatorze  de  nö- 
tre  regne. 

Cell  avec  cette  Compagnie  que  le 
Eee  iiij 


£•*4  V o y a g e s 
Roi  dTifpagne  a paffe  le  traite  dont  j:e 
vais  mettre  ici  la  copie  avec  les  apoftii- 
les,les  declarations  & les  decretsqu’il 
ä plu  ä S.  M.  CathoUque  d’y  joindre» 


CHAPITREVI. 

Compagnie  Angloife  de  l’AJfiento 
des  Negres . 

LE  ROY. 

LE  traite  de l’Affiento avec laRoyal- 
le Compagnie  de  Guinee , etablie  en 
France  pour  l’introdu&ion  des  Efcla- 
ves  Negresdans  les  Indes  etant  fini  & 
la  Reine  de  la  grande  Bretagne  louhai- 
tant  d’entreprendre  cette  aflfaire,  & en 
Ion  nom  ia  compagnie  d’Angleterre 
( etant  ftipule  de  memc  dans  le  prelimi- 
naire  de  la  paix)  pendant  l’efpace  de 
trente  annees , Monfieur  Emanuel  Ma- 
naffes  Giiligan  depute  de  fa  Majefle  Bri- 
tannique  m’a  remis  en  confequence  an 
memoire  contenant  quarante-deux  ar- 
ticles  pour  le  regiement  de  ce  traite  que 
j’ai  fait  examiner  par  une  affemblee  de 
trois  Miniftres  de  mon  Confeil  des  In- 
des , avec  ordre  de  me  dire  leurs  fen- 
timents  ä ce  fujet , & y ayant  trouve 
pluticurs  chofes  contraires  ä mes  inte~ 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  61') 
r£ts,  je  l’ay  remis  ä un  autre  affemblcfe 
qui  l’ayant  examine  fe  conforme  ä Ta- 
vis  de  la  premiere  ; mais  comme  mon 
defTein  dt  de  conclure  & de  perfedtiorv 
ncr  ce  traite  pour  complaire  ä la  Rei- 
ne de  la  grande -Bretagne  , nonobftarrt 
!es  obfervations  de  mes  Miniltres , etant 
bien  informe  de  tout  ce  dont  il  s'agit3 
j\ay  non  feulcment  accepte  approu- 
ve  par  un  decret  du  t z.  de  ce  mois  , 
les  42.  articles  contenus  dans  les  me- 
moires , mais  jai  accorde  encore  ä cette 
cornpagniede  mon  propre  mouvemerrt 
quelques  conditions  avantageufes  le 
tout  luivant  la  reneur  cy-apres. 

Premierement  que  pour  procurcr  par 
ce  moyen  un  mutuel  & rcciproque  Be- 
nefice  ä ces  deux  Rois  , & aux  fujets 
desdeux  Couronnes,  Sa  Majeite  Brita'- 
nique  s’oblige  pour  les  perfonnes  dont 
eile  feroit  choix  pour  introduire  dans 
les  Indes  Occidentales  de  l’Amerique 
Efpagnole  pendant  trente  annees  con- 
fecucives,ä  commencer  du  premier  May 
1 7 1 3.  & qui  fuivrontde  meme  jour  de 
l’annee  1743.  le  nombre  de  144000 
Negres  piecesd’Inde  des  deuxfexes  & 
de  toute  äge  , ä raifon  de  48  00  Negres 
chaque  annee  , ä condition  que  ceux 
qui  pafleront  aux  Indes  pour  la  regte 
de-s  affaires  de  la  Compagnie  eviteront 


6 V o y a c e $ 

Tout  fcandale , faute  dequoi  on  procede- 
ra  contre  eux,  & ilferont  chäties  de  la 
jneme  maniere  qu’ils  le  feroient  en  JEf- 
pagne  fi  le  cas  arrivoit. 

I 

Sa  Majefle  Britanniqne  s’oblige  pour  les  per- 
fonnes  quelle  propofera  d wtroduire  dans 
l'Amenque  144000  pieces  d'lnde  dans 
l'efpace  de  trcnte  annees  qui  commence~ 
tont  du  premier  Majry  1 71  3 . 

Que  pour  chaqueNegre  pieee  d ln- 
de  de  la  mefure  reguliere , farjs  deffaut , 
de  7 quarts,  n'etant  point  vieux  fuivant 
ce  qui  eft  etabli  & s’eft  toujours  pra- 
tique  dans  les  Indes,  hcon  pagniepaye- 
ra  3 3 un  tiers  piaftres  pour  tous  les 
droits , y compris ceux  d’Aicauala , lize 
Union  d’armes  Boqueron,  commeaulli 
touteautre  d'entree  qu’il  feroit  etablie  3 
on  pourroit  l’etredans  la  fuite  par  S.  M. 
C.  fans  qu'on  puiiTe  lui  demander  au- 
tre  chofe,&  que  fi  les  Gouverneurs  , 
Officiers  Royaux  en  exigeoient  d’au- 
tres  , il  lui  leront  rembourfez  für  les 
droits  qu’elle  doit  payer  ä S.  M.  C.  cn 
produifant  le  procez  Verbal , qu  aucun 
Isotaire  ne  pourra  refufer  aux  dire- 
dteurs,  ou  commis  de  la  compagnie  en 
confequenced’une  Sedulle  qui  iera  ex?« 
pediee  a ce  lujct. 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  6 1 j 
II. 

Ille  payera  pour  tous  droits  3 3 vn  tierspiaf 
tres  de  chaque  piece  d’lnde  [ans  deffaut, 
netant  point  vieux  ;&  fi  les  Mm'tfires  de 
S.M.  en  exigeoitd autresjllui  feront  rem- 
bourf ^ cn  prcjentantle proce^Vtrhal. 
Que  la  compagnic  fera  une  avance  ä 
S.  M.  C.  pour  les  befoinsdela  Monar- 
chie des  200000  piaftresen  deux  paye- 
ments  egauxde  1 00000  chacun  , dont 
le  premier  fera  deux  mois  apres  que  S, 
M.  aura  approuve  & figne  ce  traite , & 
le  fecond,  deux  autrcs  mois  apres  le  pre- 
m\er,  laquelle  fomme  ne  lui  fera  rem- 
bourfee  que  pendant  les  dix  annees  der- 
nieres  du  traite  ä raifon  de  20000  pinf- 
tres  par  annees  lur  le  montant  des  droits 
qu’elle  aura  ä payer. 

II IV 

Ille  fe  ra  une  avance  de  2 00000  piaßres  en 
deux  pajemens  igaux  de  deux  mois  en 
deux  mois , dont  eile  fe  rembourfera  für  le 
montant  des  droits , pendant  le  cours  des 
dix  annees  dernteres  du  traite  a raifon  de 
20000  piaßres  par  an. 

Que  la  compagnie  fera  obligee  de 
payer  l’avance  des  200000  piaftresen 
cctte  cour,  comme  aufti  le  montant  des 
droits  de  fix  en  lix  mois  de  la  moitie- 
des  pieces  d’Efclaves  dont  on  convient 
pour  chaque  annee.. 


4 1 8 Voy  ag  ES' 

1 V\ 

Ille  payera  en  cette  courl’  avancc&les  droits 
de  tintroiulhon  de  fix  en  fix  moisparmoitil. 

Que  les  payements  des  droits  fe  fe- 
tont,  comme  ilefldit,  dansl’articlecy- 
dcflus , fans  rctardement , difficulte , ni 
autre  Interpretation  , avec  declaration 
* ncanmoins  que  la  Compagnie  ne  fer'a 
obligee  qu’au  payement  de  ceux  qu’elle 
devra,  pour  4000  pieces  dlnde  dans 
chaque  annee  & non  des  800  rcflantes 
dont  S M.  lui  fait  grace  en  confideratioft 
des  intcrets  , & rifques  pour  l’avance 
& payement  en  cette  cour  des  droits  de« 
4000  Negres. 

V. 

Les  payements  des  droits  ne  feront  que  de 
4000  Negres  lui  farfant  grace  de  800 
chaque  annee  en  confileratton  des  intcrets 
& du  rtfque  dont  on  ne  lut  tunt pas  comp- 
te. 

Qudl  fera  permis  ä la  compagnie  apres 
avoir  introduit  les  4800  Negresä  quoi 
eile  s’obligependant  Tannee,  d’en  intro- 
duired’avantage  en  cas  qu’il  convienne 
a\ix  interets  de  S.  M. &de  les  fujcts,  ce 
qu'elle  ne  pourra  faire  que  pendant  les 
ving  cinq  preinieres anneesde  ce  traite* 
en  payantfeulement  pour  tous  droits  de 
chaque  piece  d'lnde  qu’elle  introduira 
m ddlus  des  4800  dont  on  eil  conve- 


F.N  G ine’e  et  a Cayenne.  6 I £ 
v^enu  feize  piaftres  un  tiers  qui  font  la 
moitie  de  trente  trois  piaftres  dcux 
tiers  qui  font  la  moitie  de  3 3 piaftres 
un  tiers  cy-deflus  , & le  payement  de  cet 
excedent  fe  fera  auffi  en  cette  cour. 

VI. 

Apres  iintroduäion  des  4800  pieces  d'lxde 
la  compagnie  pourra  en  introduire  d'avan- 
tage  pendant  les  1 5 premieres  annees  en 
payant  1 6 deux  tiers  piaßres  au-lieu  de 
33  un  tiers  en  cette  cour. 

Qu/ il  fera  pei  mis  ä la  compagnie  d’em- 
ployer  pour-ce  commerce,  les  Vaifleaux 
de  S.  M.  Britannique  & de  feslujets, 
(ans  exempter  ceux  de  S.  M.  C.  dont  eile 
pourra  fe  fervir  aufli  en  leurs  payant 
leurs  frais,  & du  confentement  des  pro- 
prietaires  avcc  equipage  Anglois,ou  Ef. 
pagnol  comme  eile  le  trouvera  bon  , ä 
condition  que  les  commandants  & Ma- 
telots defdits  navires  ne  troubleront 
point  fexercice  de  la  Religion  Catho- 
lique  Romaine,  fous  les  peines  impofees 
dans  le  premier  article  de  ce  Traite,  & 
il  fera  egallement  permis  ä la  compagnie 
d’introduire  fcs  Negres  dans  tous  ies 
Ports  de  Mer  du  Nord  & de  Buefno- 
fayre  für  les  Vaifleaux  dont  il  eft  parle 
cy-deflus;  avec  la  memeliberte  accor- 
dee  aux  compagnies  precedentes , ob- 
fervant  toujours  ct*  qui  eft  prtferit  au 


6 10  VOTAGES 

fujet  de  la  Religion  Catholique  Ro- 
maine. 

VII. 

La  Compagnie  pöttrra faire  fon  trafic  avec  les 
Navires  Anglois  ou  Efpognolst&  un  equi- 
page  neceßaire  a V armement  du  Vaiffeau 
[ans  caufer  aucun  fcandale  x U Religion 
Catholique  fous  les  peines  cy-mentionnees. 
Comme  l’experience  fait  connoitre 
que  la  deffenfe  faite  aux  compagnies 
precedcntes  de  tranfporter  leursNegres 
generallement  dans  tous  les  Ports  des 
Indes  ä ete  prejudiciable  aux  inter'ts 
-de  S.  M.  & de  fes  fujets,etant  neceflai- 
re  que  les  Provinces  qui  en  manquoient 
fouffroient  beaucoup  ä caufe  que  les  ha- 
bitants  ne  pouvoient  defricher  & cul- 
tiver  leurs  Ter  res  , & que  la  necdlite 
les  obligeoit  de  fe  fervir  de  tous  les 
moyens  imaginables  pour  en  avoir  eil 
fraude  , c'elt  une  con  Jition  exprelle  de 
ce  Traite  que  la  compagnie  pourrain- 
troduire  &:  vendre  fesNegreSj  dans  tous 
les  Ports  de  Mer  du  Nord,  & celui  de 
Buenofayre  ä fon  Option  , S.  M.  revo- 
quant  la  deffenfe  faite  aux  compagnies 
precedentes  d’entrer  feulement  dans  les 
Ports  fpecifies  dans  leur  Traite  , vou- 
lant  außi  que  la  compagnie  ne  pourra 
tranfporter  ni  debarquer  aucuns  Negres 
li  ce  n’eil  dans  les  Ports  ou  il  y aura 


en  Guine'e  et  a Cayenne.  6 z t 
des  Officiers  Royaux,  ou  leurs  Lieute- 
nants qui  puiflfent  faire  la  vifite  de  fes 
Vaifleaux  6c  Gargaifon  , & delivrer  les 
certificats  de  l’introdu&ion  des  Negres ; 

& que  ceux  qu'elle  tranfportera  dans 
les  Ports  de  la  Cote  & au  vent , autre- 
ment  de  Barlavento  , Sainte  Marthe , 
Cumanca  & Maracaybo  , ne  pourront 
etre  vendus  qu’äraifon  de  joopiaftres 
chacun  , & plus  bas  au  moindre  prir 
qu’elle  pourra,pour  engager  les  habi- 
tans  ä les  acheter,  &ä  fegard  des  au- 
tres  ports  de  la  nouvelle  Efpagne  , fes 
Ifles  & Terre  ferme, la  Compagnie  pour- 
ra  vendre  fes  Negres  ä tel  prix  qu’elle 
voudra. 

VIII. 

Elle  pourra  intnduire  des  Negres  dans  tous 
les  Forts  de  Mer , oii  il  j aura  des  officiers 
lloyaux,  ou  leurs  Lieutenants , & ne  potir - 
ra  les  vendre  dans  ceux  de  la  Cote  ait 
vent , fainte  Marthe  y Cumana  , Marx - 
caiboqua  300  piaßres  chacun. 
Qu/etant  permis  ä la  Compagnie  de 
tranfporter  fesNegres  dans  tous  lesPorts 
de  la  Mer  du  Nord  par  les  raifons  ex- 
pliquees  dans  l’Article  precedent  ,il  eft 
entendu  qu’elle  pourra  les  introduirc 
dans  la  Riviere  de  la  Plate ; S.  M.  lui 
permettant  que  des  4800  pieces  qui 
conformementä  ce  Trait6  doivent  eure 


€.2  2 V o y A C E 5 

introdiiitcs  chaque  annce,  confiderant 
lesavantages  & profits  queles  Provin- 
ces  voifines  retireront  de  cettc  intro- 
duftion  dans  la  Riviere  de  Buenofaires 
dans  chacune  des  5 o annees  de  ce  T rai- 
te  , eile  tranfportc  jufqu’au  nombre  de 
1200  pieces  d’Inde  dcsdeux  fexes  für 
quatre  Navires  pour  les  y vendre  au 
prix  qu’elle  pourra , les  8ooä  Bueno- 
iayres , & les  400  leront  deftinees  pour 
les  Provinces  les  plus  eloignees  , & le 
Royaume  de  Chyle  , les  vendant  aux 
habitants  qui  viendront  ä Buenofayres 
les  acheter  : Voulant  que  S.  M.  ßri- 
tannique  & !a  Compagnie  en  fon  nom 
aye  dans  ladite  Riviere,  depuisle  com- 
mencement  du  Traite  quelques  por- 
tions  de  Terre  qui  lui  feront  marquees 
fuivant  qu'il  eft  itipule  dans  les  preli- 
minaircsde  la  paix,  quelle  puiflecul- 
tiver  Sc  elever  des  beftiaux  pour  Ten. 
tretien  des  commis  de  ladice  Com- 
pagnie & de  fes  Negres  , lui  permet- 
tant  de  conftruire  des  maifons  de  Bois 
& non  d’autrcs  matercaux,  deffendant 
d’y  faire  aucune  fortification : S.M.C. 
fe  rcferve  auflide  nommer  unOfficier 
de  fes  fujets  pour  relider  Sc  Comman- 
der dans  ce  pofte  : & ä l'egard  des  af- 
faires de  fon  commerce  , les  Gouver- 
neurs & Ofticiers  Roy  aux  de  Buefno- 

fayres 


enGuine’e  et  a Cayenne.  6 23 
Tay  res  eii  prendront  toute  connoiflance, 
ellenepayera  aucun  droit  pour  ce  ter- 
rain  pendant  le  tems  du  traite. 

IX 

La  Compagnie  pourra  introduire  cbaqtte  an - 
nee  1 loopicces  d’lnde  parla  riviere  de 
laplate  les  %oo  pour Buefmofayres  , & 
les  40 g »pur  les  provinces  plus  eloignees : 
cn  lui  donnera  desTerres  pour  cultiver 
& clever  des  beßiaux  pour  Tentretieu  de 
fes  Nfgres  , [ans  quelle  foitobligec  de 
pajer  aucun  droit . 

Pour  tranfporter  & introduire  les  cT- 
clavesNegres  dans  les  provinces  de  la 
Mer  du  Sud  , Sa  Majefte  accorde  ä la 
Compagnie  la  permillion  de  freier  foit 
ä Patama  , ou  autres  ports  de  la  Mer  du 
Sud  des  vaifleaux,  ou  Fregatesde  400 
tonneaux  plus  ou  moins  pour  les  embar- 
quer  8c  tranfporter  depuis  Panaoma , ä 
tous  les  autres  Ports  du  Perou  8c  non 
ailleurs,  armer  & equiperfes  vaifleaux 
äfa volonte;  nommer  lesofHciers  & ra- 
porter  le  produit  de  la  ventc  au  port  de 
Panaoma  en  denrees  du  pays , commc 
Reaux,Barres,  Plaques  d'or,fans  qu’on 
puifteexiger  aucun*  droits  d’entrce  & 
de  forties  de  Tor  8c  f argent  qui  en  vien- 
dra;le  tout  etant  quinte  fans  fraude, 
& lefdits  effets  feront  reputez  apparte- 
nir  ä Sa  Majefte  Catholique  ; pourvü 
Tome  III.  Part.  II.  Fff 


624  V O y A G E s 
qu'ii  conte  que  ce  foit  du  produit  de  la 
vente  des  Negres  , & la  Compagnie 
pourra  aufli  cnvoyer  d’Europe  ä Porto- 
belo,ä  Panama  par  la  riviere Chagre , 
ou  par  terre,  des  cordages , voiles,  fers , 
bois,  & autres  chofes  neceffaires  pour 
Tentretien  de  fes  vaifieaux,  fregattes, 
ou  harques  longues , avec  la  circonftan- 
cequ’ilnelui  eftpas  permisde  vendre 
fans  aucun  pretexteque  cefoitletout 
ni  parties  des  agres  & munitions,äpeine 
de  confilcation,  & chatiment  pour  l’a- 
chcpteur  & le  vendeur  ; outre  que  la 
Compagnie  feroit  dechue  dorefnavant 
de  ce  privilegc;  ä moins  qu’elle  n'eut 
une  permiflion  exprefle  de  fa  Majefte 
pour  proceder  ä cette  vente,  & le  ter- 
rae du  traite  fini,la  Compagnie  ne  pour- 
ra plus  fe  fervir  des  vaifleaux,  fregattes, 
ou  barques  longues  pour  les  conduire 
en  Europe  , ä caufe  des  inconvenients 
qui  pourroient  arriver. 

X« 

Zllepourrafretera  Panama  & autres  ports 
de  la  Mer  du  Sud , des  bätmenspourle 
tranfport  des  N egres  au  Perou,&  pour 
apporter  d’Europe  les  agres  & apparaux 
wceßaires  a leur  ent  retten , raporterau 
retour  du  produit  de  l'or&  de  l’argent>& 
autres  denrees. 

Compagnie  employeu,  H eile  le 


tn  Guine’eet  a Cayenne.  6 1 5 
trcuve  ä propos  des  Anglois  , 011  des 
Ef pagnols,  pour  la  rcgie  de  fes  affaires, 
dans  les  ports  de  l’Amerique&  Comp- 
toir qu'eüc  pourraavoir  dans  lepays, 
derogeant  Sa  Majefte  pour  cet  effet  ä la 
loi  qui  en  deffend  Tentree  & fetabliffc- 
ment  aux  etrangers,  declarant  & ordon- 
nant  que  lcs  Anglois  foient  regardez 
pendant  tout  le  tcmsdu  traite  comme 
fujets  de  la  Monarchie  Efpagnolle  ; ä 
condition  que  dans  chaque  port  il  ncn 
pourra  rcfter  que  quatre  ou  fix  du 
nombrc  defquels  la  Compagnie  choifira 
ceux  dont  eile  aura  befoin  pour  faire 
paffer  dans  les  pays  avec  la  direßion  de 
fes  affaires : ce  quis’exeeutera  de  la  ma- 
niere  qu'il  eft  dir  dans  lc  premier  arti- 
cle,  fans  qu’aucuns  Miniftres  ou  juge 
ait  droit  de  les  inquieter  , necontreve- 
nant  en  rien  de  ce  qui  eil  ftipuie  dans 
ce  traite. 

XI. 

la  Compagnie  pourra  employer  des  Anglois 
9U  des  Efpagnols  pour  la  regle  de  fes  af- 
faires , le  nombre  nexcedant  pas  de  4 
ou  6 , pour  les  premiers , dans  cbaqne 
fort  qui  feront  regardes  comme  S ujets  du 
Roy. 

Qjie  pour  mieux  reüflir  ä l’etabliffe- 
ment  de  la  Compagnie  dans  V Ameri- 
que  Efpagnolle.  Sa  Majefte  Catholique 

Fff  ij 


6i  6 V o y a g e 5 

aura  la  honte  de  permettre  que  la  Reine 
de  la  Grande-Bretagne  envoic  d’abord 
apres  la  publication  de  la  paix  deux 
wiffeauxde  guerreavec  les  direcleurs, 
Commis  & autres  chargez  du  foin  de 
fes  affaires , donnant  auparavant  le  nom 
des  uns  & des  autres,  afin  qifils  puiffent 
debarquer  dansles  ports  de  leursdeith 
nations  , & y etablir  les  Comptoirs 
tant  afin  qu’ils  fxffent  le  voyage  avec 
plus  de  fürete  & decommodite  , que 
pour  difpofer  toute  chofe  necefl'aire  a 
la  reception  des  vailfeaux  qui  porteronc 
lesNcgres,  parce  qu'etant  obligez  de 
les  aller  prendreä  laCotte  d’Affrique, 
& de*  lä  les  tranfporter  dans  les  ports 
de  l’Amerique  , il  feroit  fort  incom- 
mode  & inutile  que  les  dire&eurs  & au- 
tres s'embarqualTent  für  lefdits  vaif- 
feaux  ; outre  qu’il  faut  abfolument  que 
leurs  habitations  foient  pretes  , avant 
farrivee  desNegres,il  lui  fera  egale- 
ment  permis  d'armer  un  autre  petit 
vaiffeau  pour  conduire  ceux  qui  doi- 
*vcnt  refter  ä Buesmofayres ; foumet- 
tant  ce  dernier  comme  lesdeuxauties 
de  guerre  ci-deffus , ä la  vilite  des  Offi- 
ciers  Royaux  dans  les  ports  oü  ilsarri- 
'reront,  & que  les  marchandifes  quiy» 
feront  embarquees  foient  confdquees 
au  p*ofit  du  Roy,  & pour  kurxetouji 


r n Goine’e  et  a Cayenne*  6 27^ 
en  Europe  qu\  n leur  donne  tous  les 
vivres  donr  ils  auront  bcfoin , en  payanf 
kur  jufte  valeur. 

XIT. 

LorfqueU  pa;x  fera  pubhe  , la  Gompagnie 
pourra  cnvoyer  deux  navires  de  guerrt 
avecfes  faäenrs  & commis  qui  debar- 
queront  dans  les  ports  de  fon  Commerce , 
& un  petit  batimentpour  conduire  ceux 
qui  doivent paffer  a Buefmrfayres. 

La  Compagnie  pourra  nommer  dan$ 
tous  ks  ports  & principales  Villes  de 
fon  etabliffement  dans  fAmerique  des 
Juges  confcrvateurs  qu’elle  pourra  re* 
voquer  & en  elire  uautres  ä fa  volonte, 
de  la  maniere  qu'il  fut  accordepar  le 
huitiemearticle  du  traite  avec  les  Por- 
tugals ; quoiquYl  faudra  toüjours  un 
fujet  legitime  connu  du  Preiidens  , 
Gouverneur  au  Conleil  de  l’endroit, 
affn  qu'etant  approuvc  par  les  uns  ou  les 
autres  , on  nomme  un  Miniftre  de  fa 
Majefte  Catholique  qui  prencLra  con- 
noiffancede  tous  les  demelez  & affai- 
res de  laditte  Compagnie  avec  plein 
pouvoir , jurifdidtion  , & deftenfe  faits 
aux  autres  Miniftres , Prelidents,  Ca* 
pitaines,  Gou  verneurs>Generaux  & au- 
tres Juges, y compris  rneme  le  Viceroi 
de  ces  Royaumes  , devouloir  encon- 
Boure  ; & qif  on  ne  pourra  apjpelkr  des* 


V o -vages 

Sentences  des  Juges-Confervateurs  , 
qu'au  fupreme  Confeil  des  Indes.  Ils  ne 
pourront  pretendre  d’autres  appointe- 
niens  que  ceux  quela  Compagnie  trou- 
vera  bon  de  leur  accorder  ; & que  fi 
quclqu'un  exigeoit  davantage  , Sa  Ma- 
jefte  en  ordonnera  la  reftitution  : on  lui 
permet  auffi  de  choibr  pour  Protec- 
teur  du  traue  le  Prefident  Gouverneur 
ou  Doyen  dudit  Confeil  qui  fera  Juge 
confervateur  prive  avec  le  confente- 
ment  de  Sa  Majefte  comme  il  s’eft  tou- 
jours  pratique  avec  les  Compagnies 
precedentes* 

XIII. 

La  Compagnie  pourra  cboifir  des  fuges  ccn~ 
fervateurs  dans  les  Ports  & autres  en~ 
drotts  de  C Amefique , les  revoquer  avec 
fiijet  legitime , & leur  accorder  les  ap- 
pcnitenunts  que  le  Prefident  du  Confeil 
trouvera  a propos  ; que  ce  dernier  foit 
Trotitteur  du  Tratte,  & que  le  Minißre 
du  Roy  quil  propofera  foit  juge  Confer - 
vateur  prive. 

Les  Vice  Rois , Prcfidents,  Capital- 
nesGeneraux , Gouverneurs  & autres 
Miniftres  de  fa  Majefte  Catholique  ne 
pourront  arreter  ni  faifir  les  navires  de 
la  Compignie,ni  les  aetourner  deleurs 
voyagespemr  aucun  pretexte  ni  motif 
que  ce  puiffe  etre  ; encore  que  ce  fut 


f.n  Gejine’e  et  a Cayenne.  6 29 
pour  les  armer  en  guerre.  Aucontraire 
ils  feront  oblige  de  les  alfifter  , & leur 
donner  tout  le  fecoursque  les  fa<äeurs 
ou  commis  de  la  Compagnie  leur  de- 
manderont  pour  la  plus  prompte  expe- 
dition  & changement  de  navires,  com- 
me  auffi  les  vivres  & autres  chofes  dont 
ils  pourroient  avoirbefoin  , le  tout  au 
prix  courant;  faute  dequoi  ils  feront 
tenus  des  dommages  & interets , que  le 
retardement  de  leur  part  cauferoit  äla 
Compagnie.. 

XIV. 

les  Vicerois , Cours  fupremes  , Trefidents  7 
Gouverneurs  , ni  autres  Minißres  ne 
pourront  arrcter  les  Vaijfeaux  de  la  Com- 
pagnie fous  quelque  fretexte  & motif 
que  ce  puijfe  etre. 

Les  Vicerois , PrefidentSJ  Capitaines, 
Generaux  , Gouverneurs,  Corrigido- 
res,Juges&  Officiers Royaux  , ni  au- 
tres pourront  faifir,  reunir,  prendre 
avec  violence , ni  autrement  fans  aucun 
pretexte  que  ce  puifle  etre,  pas  meme 
dans  les  plus  grandes  neceffitez,  les 
Fonds,  biens  , effets  appartenants  ä la 
Compagnie , fous  peine  de  chätiment, 
& de  payer  de  leurs  propres  biens  tous^ 
les  dommagesqu'ils  lui  cauleroient,  & 
deffenfeaux  memesMiniftres  de  vifiter 
les  maifons  & magazins  des  fa&eurs» 


3 d V o y a g e § 

commis , & autres  charges  des  affaires 
de  ladite  Compagnie  qui  doivent  jouir 
du  meme  privilege  & exemption  , 
pour  eviter  tout  fcandale  & mauvaife 
opinion  que  caüfent  femblables  proce- 
dez,  fi  ce  n’cft  qu’on  ne  juftifie  quelque 
introduclion  en  fraude,auquel  cas  la  vi- 
fite  fe  feraen  prefenceduJugeConferva* 
teur,qui  prendra  garde  que  les  Soldats 
& miniftres  qui  ailiftent  en  femblables 
occafions , ne  prennent  ni  n'egarent  au- 
cuns  effets , voulant  que  fi  on  trouve 
quelques  marchandifes  en  fraude  , elles 
foient  confifquecs  ; mais  non  les  fonds 
& effets  de  la  Compagnie  qui  refterbnt 
libres : fi  les  fafteurs  etoient  complices, 
©n  en  rendra  compte  ä la  junte  pour  les 
faire  chacier. 

XV. 

lls  ne  poitrront  auffi  faifir  ni  fe  fervir  dei 
Biens  ou  effets  appartenants  a la  Com- 
pagnie ,km  vifiter  les  Maifons  des  Fa - 
fteurs  a moins  quils  ne  jilfttfient  quel- 
que tntroduä’on  deffendue , auquel  cas 
le  fuge  confervateur  afeifiera  a ladite 
vifere. 

Que  la  Compagnie  ou  fes  fafteürs  ’. 
Sc  autres  chargez  de  fes  affaires  dans  les 
Indes  pourront  employer  les  matelors 
voituriers&  ouvriers,  dont  ils  auront 
befoißjpour  charger  & dccharger  les 

»a vires  > 


f.n  G uinf/e  et  a Cayenne.  6 31 
navires,faifant  marcheavec  eux,  & leur 
payant  le  falaire  dont  ils  feront  conve- 
nus.  XVI. 

La  cowpagnie  pourra  fe  fervir  des  Mate- 
lots , Voituriers  & untres  Ouvriers  dont 
eile  attra  befotn. 

Que  la  Compagnie  pourra  changer  \ 
fon  option  les  effets  qu'elle  aura  dans  les 
Indes  für  les  navires  des  flottes  , & gal- 
lions  , pour  les  apporter  en  Europe  , 
convenant  du  fret  avec  les  Capitaines 
ou  proprietaires  des  vaiffeauxdeguer- 
redeSaMajefteCatholique  qui  aura  la 
bonte  d "ordonner  aux  uns  & aux  autrcs 
de  les  emmener  fous  leur  fauvegarue, 
avec  la  circonftance  qu'ils  ne  feront 
point  taxes  pour  aucune  raifon  ; indulte 
ordinaireni  extraordinaire , ni  droit  de 
convoy , & que  les  effets  qu'ils  appor-^ 
teront  juftifiant  comme  ils  appartien- 
nent  ä la  Compagnie,  feront  libres  de 
tous  droits  d’entree  en  Efpagne  de- 
vant  regarder  les  fonds  comme  appar- 
tenirä  S.  M.  C.  qui  deffend  qu'aucun 
pafiager  Efpagnol  puiffe  s’embarquer 
fans  fonds,  ni  avec  Fonds  für  les  Vaif- 
feaux  de  la  Compagnie  qui  viendront 
avec  les  Flottes  ou  Gallions. 

XVlf. 

la  Compagnie  pourra  cbarger  fes  rctours 


Tome  III.  Part.  II. 


6 } 2,  Voy  ages 
fitr  les  Flottes  , Gallions  , oii  autres 
Vajfeaitx  de  guerre  de  S.  M.  [ans  payer 
aucun  droit  d’entree  enFfpagne , m dt  in- 
dulte  ordinaire  nt  extraordinaire. 

Que  depuis  le  prcnuer  du  mois  de 
May  de  la  prefente  annee  1713.  ;uf- 
qu’ä  cc  que  la  Compagnie  ait  prispof- 
idlion  du  Trane  , & apres  Tavoir  pri- 
fe , la  Compagnie  royalle  de  Guinee» 
ou  de  France  , ni  autre  particulier,  ne 
pourra  introduire  aucun  Efclave  dars 
ks  Indes,  & cn  cas  qu'on  en  ir.troduift , 
S.M.pretend  quis  (bient  confifqucz  au 
profit  de  ia  Compagnie  , dont  eile  paye- 
ja  les  droits  dela  maniere  qu’il  ert  iti~ 
pule  dans  ce  traite  , lequel  etant  (ign6 
on  depechera  des  ordres  circulaires 
dans  rAmerique  afin  qu’on  n'admette 
point  aucun  Negre  de  la  Compagnie 
Francjoife  dans  aucun  Port , ce  qui  fe- 
ra  (ignifie  aux  Direfteurs  de  ladite 
Compagnie, & afin  de  rendre  la  chole 
plus  utile  & efficace,S.  M.  vcut  que  , 
iorfque  les  interreffez  dans  la  Compa- 
gnie Angloifc  auront  nouvcllc  de  fiar- 
rivee  für  les  Cotes  , ou  dans  quelque 
Port  des  Indes,  d’un  Vaiffeau  de  Ne- 
gres  qui  ne  feront  pomt  de  la  Com- 
pagnie, puiffent  armer  & envoyer  leurs 
VaiiTeaux,ou  aux  de  S.  M.  C.  ou  dg 
fies  Sujets  avec  qui  ils  conviendront  , 


fn  Guine'e  et  a Cayenne.  633 
pour  prendre , faifir  & confilquer  lei- 
dits  Vaifleaux,  & fes  Negres,  de  quel- 
quc  Nation  , ou  particulier  ä qui  il$ 
appartiendront : pour  cet  cffctla  Com- 
pagnie & fesFa&eurs  auront  la  faculte 
de  reconnnitre  & viiirer  tousies  Vaif- 
feaux  6c  Batiments  qui  arriveront  aux 
Cotes  des  Indes,  ou  dans  les  Ports  que 
Fon  foup^onnera  y avoir  des  Negres 
de  ccntrebande  ; bien  entendu  que 
pour  proceder  aux  vifites  , il  faudra 
la  permißion  des  Gouverneurs  , aux- 
queis  on  rendra  compte  6c  on  deman- 
dera  leur  authorite  : mais  pour  l’exe- 
cution  de  tout  ce  que  deflus  il  faudra 
attendrela  publication  de  la  paix. 

XVill. 

Dcpuis  le  premier  )our  de  May  1713 . U 
Compagnie  de  France  , nt  autre  pourra 
introduire  des  Negres  dans  les  Indes  fous 
feine  de  confifcation  au  profit  de  ceile 
d’ Angleterrc , dont  les  Faäeurs  pourront 
V fiter  les  Batiments  qui  arriveront  a U 
ccte  azec  la  femijpon  & fous  l’auto- 
rite'  des  Gouverneurs . 

Quela  Compagnie,  fes  Dire&eurs  & 
autres  pourront  naviger,&  introduire 
les  Efclaves  Negres,  dans  les  Ports  du 
Nord  des  Indes  Occidentales  de  la  do- 
mination  de  S.  M.  C.  y compris  la  ri- 
viere  de  la  Piate  avec  deffenfe  ä tous 


634  V O y-  A G E s 

autres,foit  Sujets  ou  Etrangers  de  !a 
Couronne  de  tranfporter  ni  iutrodui- 
re  aucuns  Ncgres,  i'ous  lcs  peines  eta- 
blies  parce  traite  , & S.  M.  engage  ia 
foi  & fa  parole  Royalle  de  n aintenir 
la  Compagnie  dans  une  entiere  & plci- 
ne  pofTiffion , & les  conditions  du  trai- 
te pendant  tout  le  temps  ftipule  , (ans 
permettre  ni  faire  rien  quis'oppofe  ä 
Paccompliflement.  S.  M.  confiderant 
fon  propre  interet  avec  la  circonftan- 
ce  de  ne  pouvoir  introduire  dansla  ri- 
vicre  de  la  Plate  ou  Buefnofayres  plus 
de  douze  Cent  Negres  qifelle  lui  per- 
met  par  f Article  huitieme. 

XIX. 

S.  M.  engage  fa  foi  & fa  parole  Royalle 
pour  Vexecution  de  toutes  les  conditiens 
du  Traite. 

Qifau  cas  que  la  Compagnie  fut  in- 
quietee  dans  fetabliflement , & Texe- 
cution  de  ce  traite  , & que  fes  droits 
dt  Privileges  en  fouffriflent  par  quel- 
ques Procez,ou  autrement,S.  M.s'en 
referve  feule  la  connoiflance , 6c  gene- 
rallement de  toutes  procedures  , def- 
fendant  ä tous  Juges  dt  Miniftres  d’en 
connoicre. 

XX. 

S.  M.  fe  referve  la  connoijfanee  d's  Proces 
& Laufes  qui  pourment  etre  U tilities , 


fn  Guikf’e  ft  a Cayenne.  655 
& preyidiciables  au  traite . 

Que  lorfque  les  Navires  de  la  Com- 
pagnie arriveront  dans  les  Ports  des 
Indes  avec  leurs  Gargaifons  de  Ne- 
gres , les  Capitaines  feront  obligez  de 
certifier  comme  i)s  ne  font  atteints 
d’aucune  maladie  contagieufe , afinque 
les  Gouverneurs  & Ofliciers  Royaux 
puiflent  leur  permettre  fentree  dans 
les  Ports  , fans  quoi  ils  ne  feront  pas 
re^üs. 

XXI. 

Les  Vaijfeaux  deßwe ^ a ce  commerce  ne 
pourront  entrer  dans  les  Ports  quapres 
que  les  Capitaines  auront  jußifie'  navoir 
aucune  maladie  contagieufe . 

Apresque  les  Navires  aurontmoii.il- 
lesdans  quelques  Ports  , ils  feront  vi- 
fitez  par  le  Gouverneur  , ou  Ofliciers 
Royaux  jufqu’au  fond  de  cal  , Sc  feft  > 
Sc  ayant  debarque  les  Negres  en  tout 
ou  partie,  ils  pourront  debarquer  les 
vivres  qu’ils  auront,  les  enfermer  dans 
des  maifons  particulieres  , ou  Maga- 
zins , en  ayant  obtenu  la  permiilion 
des  Miniftres  qui  les  auront  vifitez  pour 
eviter  par  ce  moyen  toute  occafion  de 
fraude  , ou  de  chicanne  ; mais  ils  ne 
pourront  debarquer , introduire  ni  ven- 
dre  aucune  marchandife  fous  quelquc 
pretcxte  que  ce  puifle  etre  , parce- 

C£g  i'j 


$ 6 VoYAGES 

que,  s’il  s’en  trouvoit  dansle  Vaiffeau, 
ellcs  fcroiert  confifquees  , comme  G 
•lies  ctoient  ä terre ; mais  feulement 
les  Efc  aves  Ncgrcs  ; & mettre  iears 
vivrec  cn  Magazins  fous  peine  cTun  rü- 
de chätiment ; les  marchandifes  confif- 
quees , ou  brülees,  les  declarant  pour 
jamais  incapables  d’aucun  employ  d ins 
ladite  Compagnie  , & le*  Officicrs  , 
ou  fujcts  de  Sa  Majeft6  qui  permet- 
troient  femblable  fraude  feront  egal- 
lement  chäriez  , parceque  toute  in- 
trodußion  & commerce  de  Marchan- 
difies  doit  etre  abfolument  deffcndudC 
refufe  ä ia  Compagnie  , comme  con- 
traire  & oppofe  aux  loix  de  ces  Royau- 
mes  , & ä la  fincerite  & bonnc  ioi  ä 
laquclle  la  Compagnie  s’oblige  par  ce 
traite,  & S.  M*  ordonne  que  les  Mar- 
chandifes qui  aurontete  furprifesdans 
rintroduöionfrauduleufefcront  taxees, 
evaluees,&  immediatement  brülees  ea 
place  publique  pur  ordre  defdits  Gou- 
verneurs & Officicrs  royaux,  & que  le 
Capitaine  ou  Mauve  du  Vaifleau  foit 
condamne  ä en  payer  le  prix  de  Te* 
valuarion  , encore  qufil  n'y  aic  de  fa 
part  , que  la  faute  d’omiffion  , ä 
ne  pas  prendre  garde  que  tdles  mar- 
chandifes s’embarquent  dans  Ton  Vai '- 
feau,  & iil  etoit  le  principal  coupablc^ 


en  Guine’e  et  a Cay  Enne.  6 l 7 
il  fera  condamne  ä une  amende  pro- 
pcrticnnee  ä Ton  crime,  chätie  fevere- 
ment  & declarc  incapalc  cfctre  cm- 
ploye  au  fcrvice  de  la  Compagnie.  S. 
M.  demandera  un  compte  tres-exad  & 
rigoureux  ä tous  fesMiniftres  Offi- 
cieis,  für  Texccution  de  tout  ce  qui  eff 
ordonne  cy  deffus  ; declarant  que  lcs 
Vaifleaux  oü  lesNcgres  feront  embar- 
ques  ne  feront  point  fujets  ä cctte  per- 
te  ni  confifcation  , comme  auffi  les  vi-* 
vres  , & provilions  embarquees  pour 
leur  entretien  , & que  ceux  ou  celui 
qui  feront  chargez  des  affaires  du  Vaif- 
feau  pourront  continuer  la  negotia- 
tion  , & que  li  les  Marchandifes  ou  ef- 
fets  faifis  n’exctdent  point  la  valeur  de 
Cent  piaftres  ils  feront  brüles  fans  re- 
miffion  apres  avoir  etc  6valucz,  & les 
Capitaines  condamnez  ä en  payer  leur 
valeur  , ä caufe  de  leur  peu  de  foin  9 
& que  s'il  ne  produifoit  pas  d’abord 
la  fadure  de  ce  qui  lui  aura  ete  laifi, 
qu’il  foit  arrete  prifonnier  jufqu'a  ce 
qu’il  !e  falle , mais  fi  on  juftifioit  que 
le  Capitaine  n^aaucune  part  , il  fera 
oblige  de  remettre  le  coupable,  & lui 
abfous. 

XXII. 

Les  Navires  feront  v'ifite^  & fi  on  j troii* 
ve  des  mAnbandifes  y elles  feront  confif 
Ggg  iü) 


$ 3 & Vota  gis 

quees  avec  les  feines  prefcntes , nuisnon 
les  Negres  >ztvres  ,ni  batmens . 

Que  les  vivres  & autres  provilions 
qu’on  debarquera  pour  Tentreticn  des 
Negres  ne  payeront  aucun  droit  d’en- 
tree,  ni  de  fortie  , ni  ceux  memes  qui 
pourroient  etre  impofez  ä Favenir  ; 
mais  ü les  Fudeurs  etoient  obligez  de 
lesachepter,  ou  de  les  apporter  des  au- 
tres Ports,  la  Compagnie  payera  ceux 
qui  Tont  etablis  de  la  meine  maniere 
que  les  fujets  de  S.  M.  C.  & li  des 
vivres  qui  feroient  en  Magazin  ceux 
qui  n'auroient  pü  fe  confommer  etoient 
end  anger  de  fe  gafter,  on  pourra  les 
vendre  , ou  les  tranfporter  ä d'autres 
Ports  pour  le  meme  lujet  , en  payant 
les  droits  ordinaires , le  tout  avec  con- 
noiflance  des  Ofliciers  royaux# 

XXIII.  N 

Les  vivres  quon  debarquera  pour  Centre- 
tiendes  Negres  ne  payeront aueuus  droits 
& s’il  y en  avo:t  quelquuns  en  danger 
de  fe  guter,  ils  pourront  etre  vendus  avec 
la  permiffton  des  Officiers  royatix. 

Que  les  droits  des  Negres  introduits 
feront  depuis  le  jour  de  leur  debar- 
quement  en  quelque  Port  des  Indes  > 
apres  la  vilite  & le  regiement  faitpar 
les  Ofliciers  royaux  ; declarant  nean- 
moins  que  sdl  en  mourroit  quelqu’un 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  639 
avant  que  la  vente  en  fut  paffee  , la 
Compagnie  ne  devroit  pas  moins  les 
droits  de  ceux  qui  mourroient,  fans  au~ 
cune  pretention  , & il  eft  feulement 
permis,  que  fi  au  temps  de  la  viiire  cn 
€n  trouvoit  quelqu'un  dangereufemert 
malade  , qu'elle  puifle  les  faire  de- 
barquer  , pour  les  faire  gucrir  ; & fi 
dans  la  quinzaine  apres  Jes  avoir  mis  ä 
terre,ils  mouroient,  la  Compagnie  ne 
fera  point  obligee  d'en  payer  les  droits, 
ä caufe  qu’ils  n'ont  point  ete  debar- 
quez  pour  les  vendre,  mais  bien  pour 
les  guerir  pendant  les  quinze  jours  ,& 
s’ils  etoient  en  vie  apres  les  termes , les 
droits  en  feront  düs  comme  desautr  es 
& devront  etre  paycz  en  cette  Cour, 
comme  ileftdit  a farticle  cinquieme. 


Que  les  Negres  etant  debarquez,  les  droits 
feront  düs  pour  la  Compagnie , mais  non 
de  ceux  qui  feront  malades  en  danger 
de  mort ; & on  accorde  quinze  jours 
pour  les  faire  tr alter , au  baut  defquels 
s’ils  font  encore  en  vie>  les  Droits  en  fe- 
ront egalement  düs . 

Qu^ apres  que  la  Compagnie  ou  fes 
Fa&eurs  auront  vendus  une  partie  des 
Negres  du  Vaifieau  qui  fera  entre  dans 
quelque  Port  , il  lui  fera  permis  de 
tranfporter  dans  un  autre  ie  nombre 


XXIV, 


640  V O y A G E $ 

qui  lui  en  refl:era,en  prenant  un  cer- 
tificat  des  Orftciers  royaux  pour  les 
droits  qui  auront  ete  regiez,  aiin  qu'on 
ne  lui  demande  rien  ä ce  fujct  dans 
les  autres  Ports  , & eile  pourra  reca£ 
voir  en  payement  de  ceux  qu’elleven- 
dra  des  Reaux  , barres  d’Argcnt  & pia- 
q ues  d'Or  quintces  & fans  fraude;  com- 
meaufli  des  denrees  duPays  qu’ellepour- 
ra  embarquer  paifibiement  comme  pro- 
venant  de  la  vente  defdits  Negresfaos 
payer  aucuns  droits,  feulemcnt  ceux 
qui  feront  etabiis  dans  les  endroks  , 
oii  eile  recevra  les  denrees  6c  efFets  qu’il 
lui  eft  permisde  prendre  en  troque  det 
Negres,  de  quelque  nature  qu'iis  foient. 
Sc  ceux  qu’elle  v n ira  de  cette  manie- 
re  pour  taute  cTArgent  eile  pourra  les 
tranfporter  dans  les  Bätiments  em* 
ploytz  ä ce  commerce  , ou  eile  vou- 
dra , & les  vendre  en  payant  les  droit» 
ordinaires. 

XXV- 

Jprds  U vente  d*une  partie  des  Negres  em- 
barquez  dans  un  V.rffeuv  falte  dans  un 
Portion  pourra  tranfporter  dans  um  untre 
ccuxqui  reßeront,&  reetvotren payement 
de  ( or  ou  de  l urgent  qui  nc  pajera  aucun 
droit  ytnats  non  des  denrees  ou  effetsdont 
la  Compagnte  pajera  ceux  qui  font  (tablisy 
tnoyennant  quot  eile  pourra  les  tranfporter 
d' Import  a l’autre* 


ts  Guinf/e  et  a Cayenne.  6 41 
Que  les  Vaiffeaux  qui  feront  deftines 
pour  ce  commerce  pourront  fortir  des 
Ports  dela  grande  Bretagne  oud’Efpa- 
gne  , ä la  volonte  des  interreffez  qui 
rendront  compte  ä S.M.C.  de  ceux  qu’ils 
expedieront  dans  chaque  annee  pour  le 
tranfport  des  Negres  & des  Ports  de 
leur  deftinationspouvant  retourner  dans 
les  uns,ou  lesautres,  avccdes  Reaux, 
barres  d’Argent  & Or,  denrees  & effets 
du  Pays  du  produit  de  la  vente  de  ces 
Negres,  avec  Obligation  aux  Capitai- 
nes&  Commandants,  cn  cas  qunsvien- 
ncnt  dans  les  Ports  d’Efpagne  ^ de  re- 
mettre  aux  Miniftres  de  S.  M.  un  re- 
giere exacl  & authentique  de  leurs  re- 
tours  ; afin  qu'on  flache  ce  qu'ils  ap- 
porrent;  & s'ils  arrivoient  dans  les  Ports 
de  la  grande  Bretagne,  iis  envoyeroient 
Une  notte  exafte  de  leurs  chargements , 
afin  que  S.  M.  feit  pleinement  inftruite 
de  tout : avec  la  circonftancc  neanmoins 
qu’ils  ne  pourront  apporter  dans  au- 
cuns  de  leurs  Vaifleaux,  Or  > Argent  , 
ni  denrees  qui  ne  (bient  du  produit  de 
la  vente  desNegres,  m paffagers  Efpa- 
gnols  ä caufe  de  la  deftenfe  qui  leur  eit 
faite  de  ebargtr  des  fonds  & autres  ef- 
fets  pour  compte  des  fujets  de  S.  M.  C* 
dece  Royaume  (ans  nne  permiilion  ex» 
prefle  du  Roy  > & (i  ies  Capitaines  Com- 


6 42-  Vor  agh 
mandeurs,  & autres  Officiers,  les  ap- 
portoient  fans  cette  permiilion , feront 
declares  coupabies  , & chätiez  comme 
contrevenants,  & tranfgreffeurs  du  con- 
tenu  en  cet  Article  & des  ordres  deS. 
M.  qui  en  ordonne  Texecution  dans  les 
Ports  des  Indes;  & en  cas  qu'on  jufti- 
fie  quelque  femblable  fraude,  les  cou- 
pabies feront  chätiez. 

XXVI. 

Les  Vaißeaux  de  cette  Compagnie  potmont 
fortirdcs  Ports  de  la  Grstnde-BretJgne  ou 
d’pfpagne , & j faire  leurs  retours  en  fai - 
fantßavotr  letir  depjrt  , & retournc  - 
nen ‘ en  Efpa^tte  , ils  remettront  un  re - 
gtjtre  de  letir  retour ^fans  cju’il  leur  foit 
pertnis  d’ ewb^rquer  les  fonds  des  pfp*- 
gnols  nipa/fa  ers  funs  une  permijfion  ex- 
prcjfe  deS . M . C. 

S’il  arrivoit  que  les  Vaifleaux  de  ta 
Compagnie  fuflent  armez  en  guerre& 
fifient  quelques  prifes  de  Tune , ou  Tau- 
tre  Couronne  , ou  für  les  pirates  qui 
croifent  ordinairement  dans  les  Mers 
de  PAmerique  , ils  pourront  les  ame- 
ner  dans  les  Ports  de  S.  M.  C.  eü  ils  fe- 
ront rc^us,  & etant  dcclarede  bonne& 
legitime  prife , ceux  qui  les  auront  Fat- 
tes  ne  feront  obli^ez  ä autres  droits 
d’entreeque  ceux  qui  feront  etablisdc 
que  les  fujets  de  5.  M.  payent , decla- 


en  Guinee  et  a Cayenne.  6 43 
rant  que  s ll  s’y  trouvoit  quelques 
Negres  ils  pourront  les  vendre  ä com- 
pcedeceux  qu’ils  font  obligez  d’intro- 
duire  y comme  auffi  les  vivres  & muni- 
tidns  qui  leur  feront  inutilcs , ce  qui  ne 
doit  point  s’entendre  pour  les  marchan- 
difes  & effets  pris  dans  les  Ports  de 
Cartagene  & de  Portobelo  ; & les  re- 
mettre  aux  Officiers  Royaux  qui  les 
recevront  par  inventaire  ou  les  met- 
tront  en  Magafins  en  prefence  de  ccux 
qui  auront  fait  les  prifes,oü  ils  refteront 
jufqu'ä  l’arrivee  des  Gallions  & en  at- 
tendant  les  Foires  qui  fe  tiennent  dans 
les  Ports  de  Cartagene  & Portobeio : 
pour  lors  les  Officiers  Royaux  auront 
foin  de  les  faire  vendre  en  prefence  des 
deputes  du  commerce  , & des  proprie- 
taires  ; S.  M.  donnera  ä cet  effet  les 
ordres  comme  eile  les  donne  par  cet 
article , & que  retirant  le  quart  du  pro- 
duit  de  la  vente  qui  appartiendra  ä S. 
M.  & fera  remife  dans  fes  coffres  , 6c 
de-lä  en  Elpagne , avec  diftindtion  d'ou 
eile  provient,  les  autres  troisquarts  de 
chaque  prife  feront  deiivrez  aux  pro- 
prietaires  fans  le  moindre  retardement 
en  deduifant  les  frais  de  vente  & Ma- 
gafinage,&  payant  en  meme-temps  les 
droits  ordinaires;  & pour  evirer  tout 
doute  & chicane  , S.  M.  ordonne  que 


644  V O y A G ES 

les  Vaifleaux  Baiandres,  011  Bätiments 
pris,  appartiendront  avec  leurs  armes, 
Artillerie,  & autres  agrez,  ä ceux  qui 
les  auront  pris. 

XXVII. 

Cet  artule  contient  ce  quilfaut  obfervcr  k 
l’egard  des  prifes  que  les  Vaißeaux  de  U 
Compagnie  feront  tant  pour  leur  vente 
comme  pour  le  produit  & pajement  des 
Droits. 

Puifqu’on  connoit  les  avantages  que 
leurs  Majeftez  Catholique  Sc  Britan- 
nique  peuvent  retirer  de  fetabliffement 
de  ce  Traite,  il  eft  convenu  & ftipule 
qu’elles  y auront  intcret  de  lamoitie, 
chacunepour  unqusrt,&  etant  necef- 
faire  pour  que  S.  M.  C.  participe  dans 
les  profits  que  peut  donner  cette  affai- 
re^u’elle  avance  ä la  Compagnie  un 
Million  de  piaftres,  ou  le  quart  de  cette 
fomme  qu'elle  jugeroit  neceflaire  pour 
mettre  cette  affaire  en  regle  , on  eft 
ccnvenu  que  fi  S.  M.  C.  ne  trouvepas 
ä propos  de  faire  cette  avance,  les  in- 
tereffes  dans  la  Compagnie  offrent  de 
le  faire  de  leur  propre  argent  , a con- 
ditionque  S.  M.  C.leur  tiendra  comp- 
te  desinteretsdans  celui  qu'ilsdonneront 
a raifon  de  huit  pour  cent  par  an  , ä 
compter  du  jours  du  dtbours  jufqu'au 
,jour  qu  ils  en  feront  pay es , afin  que  par 


fn  Gxjinf/e  ft  a Cayenne.  6 45 
ce  moyen  S.  M.  puiffc  jouir  des  pro- 
fus qui  lui  reviendront , a quoi  ils  s’o- 
bligent  des-a-  prefent  , & nu  cas  que 
par  queique  accident , ou  maiheur  , au- 
licu  de  profit  il  y eut  de  la  perte  , S. 
M.  s’oblige  de  leur  faire  rembourfer 
les  interets  qui  feront  legitimement  düs, 
& eile  nommera  deux  Direöeurs  , ou 
Fafteurs  qui  reiideront  ä Londres,  deux 
autres  dans  les  Indes , & un  autre  ä Ca- 
dis,afin  qu’ils  agiflent  de  concertavec 
ceux  de  S.  M.  Britannique  & autres 
interefifez  dmsles  direftions,  achapts , 
& comptes  de  la  Compagnie  : S.  M.  C. 
leur  donnera  les  inftruftions  neceflai- 
res,  für  ce  quhls  auront  ä faire,  & en 
particulier  aux  deux  qui  feront  dans 
les  Indes  pour  eviter  tous  les  embaras 
qui  pourroient  arriver. 

XXVIJI. 

Lettrs  Majeßez,  Catboltque  & Britannique 
font  mtereffes  dans  ce  Tratte  , cbxcun 
pour  un  quart  dans  les  profits  qui  en 
reviendront. 

Q-p  la  Compagnie  rendra  eompte 
des  profits  qifelle  aura  faite  apres  les 
cinq  premieres  annecs  du  Traite  rvec 
les  etats  6c  pieces  qui  juftifient  les 
achapts,  entretien  , tranfport  & vente 
des  Negres , comme  aufii  des  frais  faits 
avec  lujet  i eile  produira  aulli  des  cer- 


646  Voyages 

tificats  en  bonne  & düe  forme  de  la 
vente  des  Negres  dans  tous  les  Ports  & 
endroits  de  TAmerique  Efpagnole  oü 
ils  auront  ete  introduits  & vendus  , 
lefdits  comptes  leront  premierement 
examinez  & arretez  par  les  Miniftres 
de  S.  M.  C.  qui  feront  nommez  ä cet 
effet  , ä caufe  de  fon  interet  dans  ce 
Traite  , ce  qui  fervira  de  regle  pour 
cclui  de  S.  M.  C.  que  la  Compagnie 
lui  payera  regulierement , en  vertu  de 
cet  article,  qui  doit  avoir  la  meme  force 
que  fi  c’etoitun  Afte  publique  & aux 
conditions  enoncees  dans  rart.XXVIII. 
ä l’egard  des  faftcurs  que  S.  M.C. 
nommera.  XXIX. 

Apres  les  cinqpremeres  anneesldCompagme 

rendra  compte  des  profus  & payera  a S. 

M . C.  ce  qui  lui  revient. 

Que  fi  le  produit  du  profit  des  cinq 
premieres  annees  excedoit  la  fomme 
que  la  Compagnie  ä avancee  pour  S. 
M.  C.  y compris  les  interets  Je'  huit 
pour  Cent ; la  Compagnie  fe  rembour- 
l'era  en  premier  lieu  de  fes  avances  & 
interets  & payera  lefurplusä  S.  M.C. 
avec  les  droits  des  Negres  introduits 
annuellement  fans  retardement  , ni 
aucun  embarras  , ce  qu’elle  obferve- 
ra  de  cinq  en  cinq  ans  fucceflive  - 
ment  pendant  le  temps  du  Tiaite  , 

lequel 


EN  Güine’e  hta  Cayenne.  6 47 
lequel  etant  fini  , eile  rendra  compte 
du  profit  des  eine]  dernieres  annees  de 
la  maniere  qu'il  eft  dit  pour  les  pre. 
mieres,afinque  S.  M.  C.  & fes  Minif- 
tres  qui  feront  charges  de  cette  affai- 
re  foient  entierement  fatisfaits* 

XXX. 

Du  produit  du  profit  des  cinq  premieres  xn- 
neesjla  Compagnie  fe  rembourftera  de 
fon  avance  pour  S.  M.  C.  & des  inte- 
rets y & de  cinq  en  cinq  ans  fuccejßve-i 
ment  y eile  rendra  compte  de  la  meme 
maniere  quil  eft  dit  ci  deftus . 

Que  la  Compagnie  ayant  offert  par 
rarticle  troifieme  de  ce  Traite  , d’a- 
vancer  deux  Cent  mille  piaftres  en  la  for  - 
me y enoncee,  eile  ne  pourra  fe  rem- 
hourfer  de  cette  fomme  , qu'apres  les 
vingt  premieres  annees  de  ce  Traite  , 
comme  il  eft  dit  dans  l’article  troilie- 
mCjni  qu’elle  ne  pourra  rien  pretendre  3 
pour  railbn  des  rifques  & interets  de 
cette  lumme  ; mais  fi  par  le  compte 
qu’elle  doit  donner  ä la  fin  des  cinq 
premieres  annees , il  s’y  trouvoit  y a- 
voir  des  profits  , eile  pourra  fe  rem- 
bourfer  de  cette  fomme  y ou  partie  * 
apres  Favoir  fait  de  celle  avancee  k Sa 
Majefte  Catholique  pour  fon  quart  , 
y compris  les  interets  fuivant  Tartielc 
XXVI  il. 

Tom.  III . Partie  Ih  Hhh 


648  VOYAGES 

XXXI. 

Si  les  profits  des  cinqpremieres  antices  etoient ’ 
plus  q ne  fujfifants  pour  le  rembourfement 
de  l’  Avance  que  la  Compagnie  fatt  i 8. 
M.  C.  defon  quart^ellc  pounafe  rembour - 
/er  du  tout  ou  partie  des  deuxcent  nulle 
piajtres  quelle  offire  d’ Avance. 

Le  terme  du  Traiteetant  fini,  S.  M. 
accorde  ä la  Compagnie  trois  ans  pour 
regier  fes  comptes , retirer  tous  fes  ef- 
fets  des  Indes  , & drefTer  la  Balance 
generale,  pendant  lequel  temps  la  Com- 
pagnie  , fesDiredeurs , & autres  char- 
ges  du  (bindefesaffaires,joüiront  des  me- 
jnesprivileges , & franchifes  qui  lui  Tone 
accordez  pendant  le  temps  du  Traite 
pour  Pentree  libre  de  les  Navires  & 
Bätiments  dans  tous  les  Ports  de  PA- 
merique  & extradion  de  fes  eiFets  fans 
embaras  ni  reftitution. 

XXXII. 

Sa  M.  C.  accorde  a la  Compagnie  trois  am  , 
ap  res  les  trente  du  Tra  re , pour  retirer  fes 
ejfets  &fornier  la  balance  general  le  avec 
permrffion  a fes  Navtres  d'entrer  dans 
les  Ports  de  V Amerique  a cet  effet . 

Que  tous  ceux  qui  feront  debiteurs 
de  la  Compagnie  feront  contrain  t$  par 
Corps  «au  payement  de  leurs  debtes 
devant  etre  reputes  aupartenir  ä S.  M 
C.  qui  Pentend  de  meme  pour  faciii** 
t ex  un  plus  prompt  recouvremenu 


EM  GüINE’e  ET  A CAfEKNE.  6 

XXXIII. 

I es  Vebiteurs  de  U Cotnpa  nie  fcrontcon - 
traints  au  payemcnt  de  leurs  dettcs  de  Lz 
meine  muntere  que  s’tls  uvoient  a faire  x 

S.  M.  C. 

Qu’etant  neceflaire  pour  Tentretien 
des  Efclaves  Negres  qui  debarqueront 
dans  les  Ports  des  Indes  Occidentales, 
comme  auffi  de  tous  les  employez  de 
la  Compagnie,davoir  des  Magazins  tou- 
jours  pourvüs  d'Habits,  Medicarnents, 
Provifions  & autres  chofes  neceflaires 
dans  tous  les  Comptoirs  qui  s^tabiif- 
fent  pour  les  affaires  de  la  Compagnie  r 
comme  auffidc  toutes  fortesde  Muni- 
tions  , agrez  & apparaux  pour  Tufage 
des  Navires  & Bätimcnts  employez  ä 
fon  fervice ; eile  fe  Hatte  que  S.  M.  C. 
permettra  qu’elle  puilte  envoyer  de 
temps  en  ttmps  d’Europe  , ou  des  Co- 
lonies  de  Sa  Majefte  Britannique  dans 
le  Kord  de  i’Amerique  ä droiture  dans 
les  Ports  de  la  Mer  du  Nord  des  Indes 
Occidentales  Efpagnolles,  01t  il  y au- 
ra  des  Officiers  Koyaux  , ou  leurs  Lieu- 
tenans,  comme  aufli  dans  laRiviere  de 
h Platte  ou  Buefnofayres , les  Habits, 
Medicaments , Provifions  & agrez  des 
Navires  feulement  pour  Tufage  de  la 
Compagnie  , des  Negres  , Fafteurs  , 
Comm;s , Matelots  & VaHfeaux  dontf 
Hhh  ij 


f>  5©  V o y a c e s 
tranfport  fera  par  des  petitsBätiments 
de  Cent  cinquante  Tonneaux , indepen- 
damment  de  ceux  qui  tranfporteront 
les  Efclaves , s’obligeant  de  donner  avis 
au  ConTeil  des  Indes  du  temps  de  leur 
depart  & de  leur  cargaifon,  & de  pre- 
ferner  une  declaration  des  Diredeurs 
ä ce  Sujet,  s'obligeant  de  ne  rien  ven- 
dre  fous  peine  de  confifcation  , & de 
rigoureux  chätimens  pour  les  contre- 
venants  , ä moins  que  quelques  Navi- 
res  Efpagnolles  en  euflent  .bfolument 
befoin  pour  revenir  en  Europe  ; en  tel 
cas  , les  Capitaines  conviendront  avec 
les  Fa<äeor$  de  la  Compagnie  pour  Ta« 
chapc. 

XXXIV. 

La  Compagnie  pourra  envoyerd* Europe  ians 
les  Indes  des  Habits,  Medicaments , Pro- 
% ifions , agrez,  & apparaux  par  des  B.U 
timents  de  cent  cinquante  Tonneaux  in  • 
depcndamment  de  ceux  qui  portent  lez 
Negres  en  donnant  avis  de  leurs  expe- 
dit  ons  au  Confeil  , mais  d ne  lui  efl 
pOrS  permis  de  les  vcndre  qu  aux  Vaif- 
feaux  Efpagnols  en  cas  de  befo  ». 

Que  pour  entretenir  en  fante  dz  pro- 
eurer  des  rairaichiffements  aux  Negres 
qu'on  introduira  dans  les  Indes  Occi- 
dentales  apres  un  li  long  & penible 
Voyage  , & les  preferver  de  quelque 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  651 
mal  contagieux  , on  doit  accorder  per- 
miflion  aux  Direfteurs  de  la  Compa- 
gnie de  prendre  ä ferme  des  Terres 
contigues  ä leurs  habitations  pour  les 
faire  cultiver  , & y faire  des  planta- 
tions  qui  procurent  des  rafraichiffe- 
ments  pour  leur  entretien  & foulage- 
ment  , & la  culture  en  fera  faite  par 
les  habitans  du  Pays , ou  par  les  Nt- 
gres  & non  par  autres  , fans  que  les 
Miniftres  de  S.  M.  puiflent  les  en  cm- 
pecher. 

XXXV. 

Von  accorde  a la  Compagnie  de  prendre  a 
ferme  des  Terres  pres  leurs  Comptoirs 
pour  y faire  des  plantations  & les  faire 
cultiver  par  les  habitans  , ou  les  Ne- 
gres . 

Que  S.  M.  C.  fera  expedier  une  fe- 
dulle  afin  que  dans  tous  les  Ports  de 
PAmerique  on  publie  un  Indult  pour 
les  Negrcs  de  mauvaife  entree , depuis 
le  jour  que  ce  Traite  eft  arrete,  per- 
mettant  aux  FaöeursdePimpoferpour 
le  temps  & fomme  qu’ils  trouveront 
ä propos  > & que  le  montrant  en  foit 
applique  au  proiit  de  la  Compagnie 
qui  fera  oblig£c  de  payer  a S.  M.  les 
Droits  ordinaires  de  35  un  tiers  piaf- 
tres  pour  chaque  Negre  en  meine- tems 
que  findulc  en  fera  regle. 


6 $1  VoYAC,  ES 
XXXVI. 

ll  fera  expedte  une  Sedulle  afin  que  dans 
tous  les  Ports  de  l’  Amen  que  on  public 
un  Indult  pour  les  Kegres  de  mauvaife 
entrie  a commencer  du  yottr  de  ce  Trat- 
te au  profit  de  la  Compagnie . 

Qu’il  fcra  permis  ä la  Compagnie 
d’envoyer  un  Vaifleau  de  300  T011- 
neaux  auxlfles  de  Canaries  pour  char- 
ger  des  fruits  avec  regiftre  & les  tranf- 
porter  ä FAmerique  de  la  meme  mi- 
niere qu’il  fut  accorde  par  TArticle 
XXVI.  ä Dom  Bernard  Francois  Ma- 
rin , & le  XXI.  du  Traite  de  la  Com- 
pagnie de  Guinee  5 de  Portugal  une 
feule  fois  pendant  les  trentes  annees. 
XXXVII. 

S.  M.  C.  accorde  la  permiftlon  d'envcyer 
un  Vaijfeau  de  300  Tonneaux  aux  if- 
les  de  Canaries  pour  ch arger  des  frans 
& prendre  fon  Regiftre  , pour  T Ameri- 
que  une  feule  fois  pendant  le  Traite . 
Que  pour  la  plus  prompte  expedi- 
tion  des  affaires  de  la  Compagnie  , S. 
M.  aura  la  bonte  d’accordtr  un  Indult 
de  trob  Minifties  de  fa  confiance  , oü 
le  Procureur  du  Roy  & Secretaire  du 
Confeil  des  Indes  aflifteront  ,afin  qu’el- 
le  prcnne  eonnoiffance  de  toutes  les  af- 
faires qui  regardent  la  Compagnie  , 
pendant  le  tcmpsftipule,  & qu’cllereft- 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  6 5 j 
de  compte  ä S.  M.  de  tout  fuivant  ce 
qui  fe  pratiquoit  pour  la  Compagnie 
Fran$oife. 

XXXVIII. 

Pour  les  affaires  de  cette  Compagnie  Ufer & 
etablie  une  funte  de  trois  Mimftres  du 
Confeil  des  Indes  oii  le  Procureur  du 
Roy  & le  Secretaire  du  Confeil  ajjific - 
tont. 

Que  toutes  les  conditions  accordees 
dans  les  precedents  Traites  de  Dom 
Domingo  Grillo,  du  Confulat  de  Se- 
ville,  de  Dom  Nicolas  Porcio,  de  Dom 
Bernardo  Marin , & Gufman  des  Com- 
pagnies  de  Portugal  & France  qui  ne, 
leront  point  contraires  au  contenu  de 
ce  Traite,doivent  s’entendre  de  meme 
en  faveur  de  cette  Compagnie  comme 
fi  eiles  y etoient  inferees  ä la  Lettre  , 
& que  toutes  les  Sedulesquiauront  ete 
expediees  en  faveur  des  precedentes 
Compagnies  feront  accordees  ä cette 
nouvelle  fans  aucune  difficulte,  tou- 
tes les  fois  qu'elle  les  demandera. 

XXXIX- 

Toutes  les  conditions  accordees  aux  prece - 
dentes  Compagnies  qui  ne  feront  point 
contraires  a ce  Trane  feront  reputees  in- 
ferees dans  celui-cy  & toutes  les  Sedul- 
les  qui  feront  expediees  le  feront  egalle - 
ment - 


6 54  V o y a g e s 
QVen  cas  de  Declaration  de  Guerrc, 
ce  qu'a  Dieu  ne  plaife  ,de  la  Couron- 
ne  d’Angleterre  avec  cel!e  d’Efpagne, 
ou  d'Elpagne  avec  celle  d Anglcterre, 
ce  Traite  reffera  interrompu;  maisoir 
accordera  ä la  Compagnie  la  permiffron 
& la  feurete  de  pouvoir  retirer  dans  un 
an  & demi  depuis  la  rupture  tous  fes 
Effets  avec  fes  Navires  qui  feront  dans 
les  Ports  des  Indes  , ou  avec  les  Vaif- 
feaux  Efpagnols  avec  la  circonftance  r 
que  fi  ces  derniers  venoient  en  Efpa- 
gne  eile  les  pourra  retirer  avec  la  me- 
ine facilite , que  (i  le  T raite  continuoir* 
en  juftifiant  qu’ils  font  du  produit  des 
Negres ; declarant  que  s'il  ^rrivoitque 
les  deux  Couronnes  d'Efpagne  & d’An- 
gleterre  , ou  fune  defdites  en  parti- 
culier  etoit  en  Guerre  ailiee  ou  fepa- 
rement  avec  d’autres  Nations,  les  Vaif- 
f'eaux  du  commerce  de  la  Compagnie 
feront  rminis  de  leur  Paffeport, porte- 
ront  des  Pavillons  & Armes  differen- 
tes de  celles  que  les  Anglois  & Elpa- 
gnols  ont  coutume  de  porter  de  la  ma- 
niere  qu'il  plaira  ä S*  M.  qu  eiles  feront 
uniquement  deftinees  pour  ies  Bäti- 
ments  de  la  Compagnie  fans  que  les 
Nations  qui  feront , ou  fe  deciareront 
ennemies  des  deux  Couronnes  puiflent 
les  inquieter  , & pour  feurete  S.  M. 

Britannique 


en  Gutnf/e  et  a Cayennf.  655 
Britannique  s’engagcra  d'obtenir  que 
dans  le  prochain  Traite  de  paix  gene- 
ralle,  il  foit  infere  un  Article  expres, 
pour  qu'il  foit  notoir  ä tous  les  Prin- 
ces  , & qu’ils  en  ordonnent  l’obferva- 
tion  exade  ä leurs  fujets. 

xxxx. 

En  cas  de  Declaration  de  Guetre  entre  les 
dcux  Couronnes , U Compagnie  aura  un 
an  & denn  pour  retirer  les  effets  des  In- 
des & d’Efpagne  fi  eile  l’avoitavec 
les  autres  Nations , les  Vaijfeaux  de  la 
Compagnie  reßeront  neutres  , fant  pou - 
voir  etre  inquietcz  , pour  cet  eff  et  ils 
pomront  des  Armes  & Pavillons  dif- 
ferents  fuivant  ce  qu ordonnera  Sa  Ma- 
jefle  Catbolique . 

Que  tout  le  contenu  dans  ce  prefent 
Traite,  & les  coniitionsy  infereesfe- 
ra  obferve  & execute  tres  ponduelie- 
ment,fans  qu'aucun  pretexte,ni  fujet 
puifle  l’embaraffer;  pour  cet  efret  S. 
M.  deroge  ä toutes  les  loix  , Orden- 
nances , Cedulles  , Privileges,  Ltablif- 
fements  , Uiages  , & Couturoes,  qui 
pourroient  y etre  contraires  , & ie- 
roient  etablies  dans  les  Ports  , Villes  de 
Provinces  de  TAmerique  Efpagnole 
pendant  trente  annees  que  doit  durer 
ce  Traite  , & les  trojs  annees  de  plus 
qui  font  accordees  a la  Compagnie  pour 
T om.  lli . Farne  11.  Iii 


6^6  VOYAGES 

retirer  les  effets  & drefler  la  Balance 
generale  fuivant  qu’on  eft  convenu. 

XXXXI. 

S.  M.  C.  deroge  en  faveur  de  cc  Traite  x 
toutes  les  Loix , Ordonnxnces , Sedulles , 
Privileges  , Ptablijfements  , Vfages , er 
Coutv.mes  qui  pourroienty  etre  contraire . 
Et  enfin  S.  M.  accorde  ä la  Compa- 
gnie, fes  Dire  eurs,  Fa&eurs,  Minif- 
tres,  & Ofticiers , tant  de  Mer  que  de 
Terre  toutes  les  graces  , Franchifes  , 
Privileges  &excmption  qui  ontete  ac- 
cordees  dans  les  Traites  precedents  de 
quelque  nature  qu'ils  foient , fans  au- 
cune  reftridtion,  ne  contrevenant  point 
aux  conditions  qui  precedent  celie  ci, 
lefquelles  la  Compagnie  s'oblige  d’e- 
xecuter  pondtuellement. 

Outre  les  conditions  ci  deflus  en  fa- 
veur  de  la  Compagnie  d'Angleterre  , 
S.  M.  C ayantegard  auxpertesqueles 
precedences  Compagnies  ont  fouffer- 
tes , & etant  perfuade  que  ladite  Com- 
pagnie ne  fera  dirtclement  ni  indirefte- 
ment  aucun  commerce  illicite,  & pour 
temoign.r  ä S.  M.  Britanniquc  Fenvie 
que  b.  M.  C.  a de  lui  faire  plaitir,&  d’af- 
feimir  une  etroite&  bonne  corrdpon- 
dance,  a accorde  par  fon  decret  du  i z 
Mais  de  (a  prelente  annee  ä ia  Com- 
pagnie un  Vaiffeau  de  500  Tonneaux 


en  Guynnf.'e  et  a Caienne.  6 57 
chaque  annee  des  trente  de  fon  Trat- 
te , afin  de  pouvoir  commcrcer  dans 
]es  Indes  , dans  lequel  S.  M.  C.  aura 
interets  d’un  quart  iur  tes  profits  ,com- 
me  dans  les  Trakts,  & de  plus  fon  in- 
terct,  S.  M.C.  recevra  5 pour  i 00  für 
le  net  des  profits  des  autres  trois  quarts 
qui  appartienrent  ä l’Angleterre,  a con- 
dition exprefle  que  les  Marchandifes 
que  chaque  Vaifleau  portera  ne  pour- 
ront  etre  vendues  qu*en  temps  deFoi- 
re,&  fi  quelqu’un  de  fes  Vaiffeauxar- 
rivoit  aux  Indes  avant  les  Flottes  & 
Gallion , les  Fadteurs  de  la  Compagnie 
feront  obliges  de  les  debarquer  , & 
mettre  en  magazins  fous  deux  clefs  f 
dont  Tunereftera  aux  Cfti  iers  Royaux 
& Tautre  aux  Fafteurs  de  la  Compa- 
gnie, afin  que  les  Marchandi  es  nc  puif- 
lent  etre  vendues  li  ce  n’eft  au  temps 
prcfcrit  de  la  Foire,  libres  de  rous  droits 
dans  les  Indes  , & parceque  ma  volon- 
te eft,  que  tout  le  comenu  de  chacun 
de  ces  articles  & conditions  expliquees 
dans  ce  T raite , & celui  que  j’.y  ai  ajou- 
te  de  mon  propre  mouvement  & vo- 
lonte , ayant  leur  entier  eftet  par  la 
prefente  , je  lapprouve , ratifie  & or- 
donne  qu'il  s’execute  & accomplifle  ä 
la  lettre,  en  tout  & par-tout,  commc 
il  eft  di t , & en  chaque  articie  enpar- 

Iu  ij 


658  Voyages 
ticuiicr,&  qu’on  n’agiffe  point  contre 
fa  teneur  en  aucune  maniere , derogeant 
comme  jederoge  pour  cette  fois  ä tou- 
tes  les  loix  & defFenfesqui  pourroicnt 
y eire  contraires  , & je  promet  & en- 
gage  ma  parolc  Royalle  que  la  Com- 
pagnie d'Angleterre  obfervant  tout  ce 
cu’elle  s’oblige  d’obferver  , j’en  ferai 
de  meine  de  mon  core  pour  cet  effet : 
Miiord  fExingtod  Miniftrede  S.  M. 
Britannique  en  cette  cour  un  adle  d'ac- 
ceptaiion  du  prefent  Traite  , lequel  a 
ete  drefle  par  mon  ordre  Sc.  par  le  Mi- 
niftre de  mon  Confeil  des  Indes  le  2 6 
du  prefent  mois  & an  , & je  pretend 
que  pour  fexecution  de  tout  ce  qui 
eft  contenu  dans  ledit  Traite  toutes  les 
Sedulles  Sc  ordres  neceflaircs,ä  cet  ef- 
fet foient  expediees  , enregiftrees  ä la 
Chambre  des  Comptes  de  mon  Con- 
feil. Fait  ä Madrid  le  2 6 Mars  1715. 
XXXXII. 

S,  M.  C.  accorde  a la  Compagnie  , Dire - 
ftcurs  , Commis  , & Miniftres  quelle 
employera  , toutes  les  graces , Prandnfcs 
& Privileges  accordes  dans  les  Traites 
prhedents . 

; >■  fil 


en  Guine’e  et  a Cayenne.  6 59 

Dom  Philippe  pur  Ugra.ce  de  Dien  , Roy  de 

C aß ille  , de  Leon  , d'  Aragon  , &c. 

Le  Marquis  de  Bedmar&  M. Georges 
Bubbayaut , ont  regle  & bgne  a Madrid 
le  feizieme  May  de  la  preente  annee, 
en  vertu  de  plein  pouvoir  ä eux  donr.e 
par  irioy , & le  Roy  de  la  grande  Bre- 
tagne un  Traite  des  Declaration*  & ex- 
plications  de  quelques  Chapitres , tou- 
chafit  rAfiiento  des  Negres  qui  eil  au 
foin  de  la  R oyalle  Compagnie  d An- 
gleterre  dont  la  teneur  eil  comme  ci- 
apres. 

Apres  une  longue  guerre  qui  a de- 
fole  quafi  toute  lEurope  & a eu  de 
tres  facheufes  fuites  , voyant  que  la 
duree  pouvoit  les  augmenter  , il  fut 
convenu  avec  la  Reine  de  la  grande 
Bretagne  , de  glorieufe  memoire  , de 
Tarreter  par  une  bonne  & fincere  paix, 
& atin  de  la  rendre  folide  6c  maintenir 
r Union  entre  les  deux  Nations  , il  fut 
refolu  que  l’Afliento  des  Negres  de  nos 
Indes  Occidentales  refteroit  ä favenir 
& pour  le  temps  ftipule  dans  leTraite 
aux  loins  de  la  Royalle  Compagnie 
d’Angleterre  , 8c  ladite  Compagnie 
nous  ayant  fait  faire  für  cela  differen- 
its  reprefentations  par  les  Miniftres  de 

Iii  iij 


66  o Voyages 

la  grande  Bretagne  , qui  font  le $ me- 
ines qifelle  a Fiit  au  Roy  fon  Maicre 
für  quelques  difficultes  touchant  cer- 
tains  articles  du  T.aite,  & fouhaitant 
non-  feulement  de  maintenir  la  paix 
etablie  avec  la  N.  tion  Angloife  , mais 
meme  de  la  conferver  & afflrmir  par 
une  nouvelle  & parfaitc  intelligence , 
nous  avons  ordonne  ä no^Miniilres  de 
conferer  für  l’affaire  de  fAflientoavec 
les  Miniftres  Plenypotentiaires  de  la 
grande  Bretagne  , afin  que  felön  toll- 
te equite  on  tächa  de  convenir  für  lef- 
dits  Ai  ticles  , comme  en  effet  on  eft 
convenus  par  les  declarations  fuivantes. 

Dans  le  T raite  de  FAfliento  paffe  en- 
tre  lturs  Majcftez  Catholique  & Bri- 
tannique  le  2 6 Mars  1713.  pour  1 in- 
troduflion  des  Negres  dans  les  Indes, 
par  la  Compagnie  d’A 'g'eterre  , & 
pendant  trente  annees  qui  doivtnt  com- 
xnencer  le  premier  Mai  1 7 1 3.  S.  M.  C. 
eut  la  bonte  d’accorder  ä ladite  Com- 
gnie  la  grace  d'envoyer  chaque  annce 
pendant  ledit  Traue  uri  Vaiffeau  de 
500  tonneaux  aux  Indes  comme  il  e(t 
explique,  avec  la  circonftance  & con- 
dition que  les  Marchandifes  de  fa 
cargaifon  ne  pourront  etre  vendues 
qu  en  tempsde  Foire,  & que  lile  Vaif- 
feau annuel  arrivoit  aux  Indes  avant  les 


en  Giune’e  et  a Cayenne.  66 1 
Vaiffeaux  d’Efpagne,  les  commis  de  la 
Compagnie  feroieot  oblige  de  faire 
d’echarger  toutes  les  Marchandifes  , 
& les  mettre  en  depoft  dms  les  Ma- 
gazins du  Roy  fous  les  clefs  , & avec 
aautres  circonftances  enoncees  dans  le- 
dit  Traite  , attendant  le  temps  de  la 
Foire  pourleur  vcnte. 

De  la  part  du  Roy  de  la  grande- 
Bretagne  , & de  ladite  Compagnie  , 
il  a ete  reprefente  que  la  grace  accor- 
dee  par  S.  M.  C.  fut  precifement  pour 
s’indemnifer  des  pertes  qu’elle  feroit  , 
dans  l’Afliento  , deforte  que  s’il  devoit 
obferver  la  condition  de  ne  vendre  \e$ 
Marchandifes  qu’en  temps  de  Foire  & 
n’etant  point  regulierement  chaque  an- 
nee  , comme  on  a fouvent  vü  par  le 
paffe,  ce  qui  pourroit  encore  arriver  , 
au  lieu  d'y  trouver  du  Benefice  , eile 
perdroit  fon  Capital ; car  on  f$ait  fort 
bien  que  les  Marchandifes  dans  ce  Pays 
nc  f^auroient  fe  confcrver  long  temps, 
& iur  tout  a Portobelo , pour  cetterai- 
fon  la  Compagnie  demande  une  aflü- 
rance,  que  la  Foire  fe  tiendra  tous  les 
ans  ä Carthagene,  Portobelo  , ou  a la 
Veracruz,  & qu’on  lui  fiffe  fjavoirle- 
quel  des  trois  Ports  on  aura  choifi  pour 
la  Foire  , afin  de  pouvoir  expedier  fon 
Vaiffeau  , & qu'etant  arrive  auxdits 

Iii  iiij 


(}  6 1 VoYAGES 

Ports  , n’y  ayant  point  de  Foire  , U 
Compagnie  puifTe  faire  vendreles  Mar- 
chandifes  apresun  certain  temps  äcomp- 
ter  du  jour  de  Farrivee  du  Vaifleau. 

Voulant  S.  M.  C.  donner  des  neu- 
veiles  ntarques  de  fon  amitie  au  Roy 
de  la  grande-Bretagne  & affermir  Fu- 
sion de  la  correfpondance  contre  les 
de  ex  nations,  a d6clare  de  declarc  que 
la  Foire  fe  tiendra  regulierement  cha- 
que  annee  au  Perou  ou  ä la  nouvelle 
Efpagne  , & qu’on  donnera  avis  ä la 
Reine  d'Angleterre  du  temps  precis  au- 
quel  la  Flotte  & Gallions  partiront  pour 
les  Indes, afin  que  la  Compagnie  puitfe 
faire  partir  en  meine  - temps  les  Vaif- 
feaux  accörde  par  S.  M.  C.  & au  cas 
que  la  Flotte  & Gallions  ne  fuflent  point 
partis  de  Caclix  dans  tous  le  mois  de 
Juin  , il  fera  permis  ä la  Compagnie 
de  faire  partir  fon  Vaifleau  , en  Infor- 
mant la  Cour  de  Madrid  ou  le  Minif- 
tre  du  Roy  Catholique  qui  relidera  a 
Londres  du  jour  de  fon  depart , & etant 
arrive  a un  des  Ports  de  Carthagene  , 
Portobclo  , Laveracruz  , il  fera  oblige 
d'y  attendre  la  Flotte  ou  les  Gallions 
pendant  quatre  mois  qui  comnunce- 
roi*t  du  jour  de  Farrivee  du  Vaifleau  3 
& le  terme  finy , il  fera  permis  ä la  Com- 
pagnie de  vendrefes  Marchandiles  iaa* 


en  Guinb’e  et  a Cayenne.  66  3 
Aucunc  dificultes , bien  entendu , qu’au 
cas  que  le  Vaiflfeau  de  la  Compagnie 
aille  au  Perou , il  ira  en  droiture  äCar- 
tagene  & Portobelolui  etant  deffenda 
a'aller  ä la  Mer  du  Sud. 

Ladite  Compagnie  a reprefente  aufli 
que  lenombre  & prix  desNegres  qu'elle 
doit  acheptcr  en  AftVique  etant  incer- 
tain  & que  cct  achapt  fe  faifant  avec 
des  Marchandifes  , & non  de  Targent 
comptant  , il  eit  impoilible  de  i^ivoir 
au  jufle  la  quantite  de  Marchandifes 
qifil  faut  y tranfperter  & ne  devant 
point  s'expofer  qu’il  lui  manque  de 
Marchandifes  pour  faire  lcdit  commer- 
ce, il  peut  fort  bien  arriver  qu’il  y en 
ait  de  refte  ; deiorte  , que  la  Compa- 
gnie demande  que  cellcs  qui  n’auront 
point  ete  troquees  avec  des  Negres 
puiffent  etre  tranfportees  aux  Indes  : 
car  autrement  eile  feroit  obligee  deles 
jetter  dans  la  Mer,  ä cet  effctla Com- 
pagnie offre  pour  plus  grande  precau- 
tion  de  mettre  en  depot  celles  qui  lui 
refteront  dans  les  Magazins  du  Roy  au 
Port  oü  arriveront  ces  VaiiTcaux  pour 
les  reprendre  quand  ils  reviendront  en 
Europe. 

A l’egard  des  Marchandifes  qui  ref- 
teront de  la  traite  des  Negres  es:  qu’il 
faudra  tranfporter  aux  Indes  faute  de 


6^4  V O Y A G F.  S 

Magazins  en  Affrique  pour  les  mettre 
en  dcpöts  dans  les  Ports  de  S.  M.  C. 
fous  deux  clefs  dont  une  reftera  entre 
les  ruains  de<  Offiziers  Koyaux  & l’au- 
tre  au  OrnmiiVaire  de  ladite  Compa- 
g ie  ; S.  M.  C.  y confent  feulement 
pour  lc  Port  de  Buefnofayres , a caufe 
que  de  la  cotc  d’Affiique  audit  Port  , 
ll  n’y  a ny  ifles , ny  Colonies,  de  la 
domination  de  S.  M.  Britannique,  ou 
les  VaifTeaux  de  la  Compug  ie  puiffent 
s’arreter  , ce  qui  n'eil  point  de  meme 
dans  lanavig.ition  d’Affrique  aux  Ports 
de  Caracas  , Carthagene  , Portobelo  , 
Veracmx  P ertön  o,  & Smdto  Do- 
mingo : ca<  dans  les  Ifl  s au  vent  , S. 
M.  Britannique  poffede  ns  ifles  de 
la  Barbade  , ]am  Ycp  e & autres  , oü 
les  Vaiileaux  de  la  Compagnie  peuvent 
s’arretei  & y laifler  les  Marchandifes 
qui  leurs  reftent  pour  :cs  raoporteren 
Europe  : de  cette  ma  dere  on  öictout 
foup^on  , .S:  TafFai:  c de  /Afliento  fe  fe- 
ra  de  bonne  foy  qui  eft  ce  qu’on  doit 
fouhaiter  de  part  & d’autre , les  Com- 
miflaires  de  la  Compagnie  feront  obli- 
gez  ä l’arriveedu  Vaifltau  au  Port  de 
Buefnofayres,  de  donner  une  declara- 
tion  aux  Officiers  de  S.  M.  C.  de  tou- 
tes  les  Marchandifes , autrement  toutes 
celles  qui  ne  feront  point  declarees  fe- 


?n  Guine’e  et  a Gaytnvk.  66  $ 
ront  immediatement  conhfquees  & ad- 
jugees  ä S.  M.  C. 

La  Compagnie  aaufti  repre'enre  qu*il 
y a quelques  difticultes  pour  1 s paye- 
ments  des  droits  de  l'annee  1715.  dont 
on  eft  convenu  dan*  le  T aire  del*A£ 
fiento,  cü  il  cft  dit , que  leTraitecom- 
mencera  !e  prcm  er  jour  de  May  de  la 
meme  annec  , nonobftant  l’achapt  que 
la  Compagnie  avoit  fait  du  nombre 
prefcrit  des  Negres , pour  lesrenir  i'ous 
la  protetäion  de  S.  M.  C.  jufqu’ä  la 
fignatvre  du  Traite,  rintrodu&ion  des 
Negres  dans  les  Indes,  n'a  pis  etepro- 
mile  fuivant  la  condition  inftiee  dans 
Tarticle  8.  qui  eft  , que  l'cxccufion 
n’auroit  foneffetqu’ä  la  publica  ion  de 
la  paix  , delorte  que  la  Compagnie  fe 
trouva  obiigee  de  les  faire  vendredans 
les  Colonies  Britanniques  ave  c pertes 
conliderables  , & quoique  la  Compa- 
gnie n'ait  eu  aucun  probt , m is  bien  de 
la  perte  ä caufe  de  cet  article  & e la 
condition  inferee  dans  leT.avepai  les 
Miniftres  de  S.  M.  C.  voulant  ntant- 
moins  donner  des  marques  au  Roy  de 
fon  tres  humble  refpedt , eile  le  foumet 
de  payer  pour  l’annee  1714.  depui  le 

firernier  May  de  )a  meme  annee  en  ava  nt, 
e defiftant  enticrement  de  fa  preten- 
tion  de  deux  annees  a condition  qu’il 


666  Voy  ages 
lui  fera  accorde  la  permiffion  du  Vaif- 
feau  annucl  , aux  conditions  cy-deflus 
dans  lequcl  Si  Majefte  aura  intcret 
pour  un  quart  dans  le  probt , cinq  pour 
cent  des  autres  trois  quarts  * deiorte 
quelaiiteCompag  ie  s’oblige  de  payer 
ä la  volonte  ck  S.  M.  C.  d’abord  qu'eüe 
aura  une  reponfe  favorable,  non-feule- 
ment  les  deux  ccnt  mil  piaftres  de  Ta- 
vance  , miis  aufli  ce  qui  eft  du  pour 
les  deux  anrees  , les  deux  fommes  fai- 
fant  enftmble  etile  de  466666  un 
tiers  piaftres. 

S.  M.  ayant  egard  ä ccttc  reprefen- 
tation  ,,  accorde  ä la  Compagnie  que 
fbn  Traiteccmmcnceraau  premier  May 
1714  , & qu'ä  cet  effet  eile  fera  obligee 
de  payer  les  droits  des  deux  anneesqui 
ont  commence  le  premier  May  1714  9 
& ont  echüs  le  meme  jour  de  1716  > 
comme  auffi  les  deux  cent  mille  piaftres 
de  Tavance  , laquelle  fomme  la  Com- 
pagnie s'oblige  de  payer  dans  Amfter- 
dam  , Paris  , Londres  , ou  Madrid  en 
entier,  ou  partie  ä la  volonte  de  S.  M. 
C.  & les  payements  fe  feront  ä Tave- 
nir  de  la  meme  maniere  pendant  le 
umpsdc  la  durce  du  traite  , obligeant 
fes  biens  ä cet  effet. 

A Tegard  du  Vaifleau  annuel  que  S. 


fn  Guinf/e  ft  a Cayenne.  667 
M.  accorde  ä la  Compagnie  & qifelle 
n’a  point  envoye  dans  les  Indes  pen- 
dant  les  trois  annees  de  1714,  1715  * 
& 1716,  ia  Compagnie  s’etant  obligee 
de  payer  ä S.  M.  C.  les  droits  & les 
revenus  des  fufdites  trois  annees  ; S. 
M.  a eu  la  bonte  fd'indcmnifer  ladite 
Compagnie  en  lui  promettant  de  par- 
tager  les  1500  Tonneaux  en  dix  por- 
tions  annuelles  a,  ccmmtncer  des  Tan- 
nee  prochaine  de  1717 , en  finiffant  en 
172,7.  deforte  que  le  Vaiffeau  accorde 
dans  le  Tratte  de  TAfnento  au  lieu  de 
cinq  cerit  tonneaux  ne  fera  de  650  , 
devant  reputer  le  tonneau  de  la  mefu- 
re  de  deux  Pippes  de  Malaga  & du  poid 
de  vingt  quintaux  qui  eff  ordinaire  en 
ETpagne  en  Angleterre  pendant  les 
dix  annees  , ä condition  que  le  Vaif- 
feau fera  vifite  par  ies  Miniftres  & Of- 
ficiers  de  S.  M.  C.  qui  feront  dans  les 
Ports  de  la  Veracruz  , Cartagene  , 3c 
Portobelo. 

Le  traite  de  rAffiento  paffe  ä Ma- 
drid le  26  Mars  1713.  fubliftera  ä la 
referve  des  articles  qui  fe  trouveront 
contraires  aux  reglements  dont  on  con- 
vient  & qui  font  figncz  aujourd'hui  , 
lelquels  reftent  de  nulle  valeur  , & la 
prefente  fera  approuve  , ratifiee  , 3c 
changee  de  part  3c  d'autre/dans  leter- 


66  8 Vovagfs 

me  de  fix  femaines  , ou  plüiöt  s’il  efl 
poflible,  en  foy  de  quoi  & en  vertu  de 
nos  pleins  pouvoirs,  fignons  la  pre Ten- 
te ä Madrid  ce  26  May  1716,  Signe 
lt  Marquis  de  Bedmar  George  Buob. 

Le  traue  cy-deflus  ayant  ete  vü  de 
meurement  examine  mot  par  mot,j  ai 
rei'olu  de  Tapprouvcr  & ratificr.  A ces 
caufes  & en  vertu  de  la  prefeme,  j’ap- 
prouve  & ratifie  tout  le  contenu  dans 
le  fusdit  traite  , de  la  maniere  la  plus 
authentique  que  je  puis,  de  tiens  pour 
bon  , ftable,  de  de  toute  valeur,  tout 
ce  qu'il  contient,  promettant  für  la  foi 
de  ma  parole  Royalle  de  le  fuivre  de 
executer  inviolablement , fuivant  la  te- 
neur,  & le  faire  oblerver  & executer 
de  la  meme  maniere  que  fi  je  Tavo  s 
fait,  Taus  faire,  ni  permettre  que  Ton 
faffe  en  queique  maniere  que  ce  fou, 
rien  qui  y loit  contraire , & que  fi  t n 
contrevient  ä quelquechofe  dudit  trä- 
te , fy  remedirai  cfficacemcnt , (ans  dif- 
ficulte  m retardement , chätiant  , de 
faifant  chätie  r les  contrevenants  qui  cm- 
peeheroient  ou  fuppoleroient  ä Texe- 
cution  de  ce  traite ; en  foi  dequoi  j'ai 
fait  expedier  la  prefente , fignee  de  ma 
main  , fcellee  de  mon  Sceau  prive  , de 
contrefignee  par  mon  Secretaire  d *i_  tat  j 
donnee  au  Buen  Ketiro  , ce  1 2,.  Juin 
17  i6. 


in  Guine’e  et  a Cayenne.  669 
Je  croi  que  pour  donner  au  Public 
une  connoiflance  autfi  etendue  qu'il 
en  peut  fouhaiter  des  cötes  occiden- 
tales  de  i'Affrique  , il  ne  lui  man- 
que  qu’un  di£tionnaire  des  mots  les  plus 
d’ufages  dans  ces  Langues  q1  e /on  y par- 
le. Je  n’y  ai  point  mis  i Arabe;parce 
que  cetteLangue  eft  connue  de  peu  de 
perfonnes  ; & dailleurs,  cette  Langue 
n’eft  que  pour  les  f^avants  du  Pays:  c’eft- 
ä dire  , les  Marabous  & quelques  Ne- 
gres  mandingnes.  Le  peu  deNcgres  qui 
iijavent  ecrire  leur  Langue  , ie  fer- 
vent  des  caratäeres  Arabes,  ils  o’en  ont 
point  d’auti es.  La  Langue  Punique  qui 
y etoit  en  ufage  avant  que  les  Maho- 
metans  fufTent  entre  en  Affrique,  y eft 
ä prefent  totallement  ignorce  , & n’a- 
voit  point  de  cara&eres  particuliers  , 
parcequ’on  pretend  que  les  Romains 
apres  avoir  fubjugue  la  partie  de  TAf- 
frique  , du  cöte  de  la  Mediterannee 
avoient  fubftitue  leurs  caradteres  , ä 
ceux  dont  les  Affriquains  fe  fervoient 
avant  ce  temps  lä. 


V o y a c e s 


6 70 


GRAMMAIRE 

aerege’, 

On  entretien  en  Langite  Francoife  & 
celies  des  Negres  de  J/ida,  tr es -utile 
a cetix  qui  font  le  commerce  des  Noirs 
dans  ce  Royaume , & pour  les  Chirur- 
gicns  des  Faijfeaux  , pour  interreger 
les  Noirs  lorfquils  font  meUdes.  Ce 
qni  peut  fervir  pour  comp of er  tin  petit 
Didlionnaire.  s 

BOn  jour  mon  Afou  mihottou. 

ami. 

Travailie  pour  Ouazou  anomo- 

avoir  des  Noirs  tu  le  Derne, 
leras  content  de 


moi. 

Je  veux  partir 
bien  tot  depeche. 

J’ay  de  belles 
Marchandifes, 

Mais  je  ne  veux 
que  de  bons  Ne- 
gres. 

Je  voudroi,  bien 
parier  au  Roy. 

Ce  Negre  eft 
trop  eher. 


Digue  nay  cla- 
gou. 

Acbandalie. 

Digue  meraque- 
bo. 

Digue  nadoco 
Coflbu. 

Memiton  ve. 

Combien 


EN  GUINF/H  ET 
Combien  en  veux 

tu. 

C\  ft  trop. 

Je  ne  te  deman- 
derai  que  dts  Sa- 
lempouris. 

Je  ne  veux  don- 
nerque  troisancres 
d’eau  de  vie. 

Deux  Bari!*  de 
Poudre. 

Quinze  Fufils. 

Trente  Barres  de 
Fer. 

Huit  pieces  de 
Chitte. 

Huit  pieces  Guin- 
nees. 

Quinze  groftes 
de  Pipes. 

Douze  pieces 
Japfels. 

Douze  pieces  ni- 
canez. 

Douze  pieces  caf- 
fas. 

Dix  huit  Cabef- 
ches  de  Bouges. 

Douze  pieces 
Mouchoirs. 

Trente  pieces 
Tome  lll . Fti, 


a Cayenne.  6 71 

Nemo  aquiro. 

Abiafoufou. 

Nana  a la  jou. 

Nana  ac  tan  - 
ton. 

Soutou  Baoiie. 

Sou  AfFoton. 

Pratiquc  Ban. 

Crequon  qui  a 
ton. 

Jer. 

O foti  großes  fo- 
ton. 

Auo  ouya  oue. 

Que  ouya  oue. 

Jcr.  ' 

Aquoue  Duba 
foton  quanton. 

Don  cou  iion 
ouya  oue. 

Locon  ecban. 
r.  u.  Kkk 


V Q y A G E S 


671 

Platilles. 

Ma  foy  tu  eft 
trop  eher. 

Ce  Negre-lä  eft 
malade. 

Fais  moi  venir 
un  hamac. 

Je  veux  aller  a 
ma  tente. 

Les  porteurs 
m’ont  vole. 

Les  canotiers  me 
volent. 

Aporte  moi  de 

1y  1 

eau. 

Je  voudrois  un 
Bceufi 

Fais  moi  venir 
des  Cabrics. 

Fais  moi  venir 
des  Poulles. 
Combien  cela. 

AHonsälachafle. 
Prend  mon  Fufil. 
Ferme  la  Porte. 
Mets  ce  Negre 
dehors. 

CTuvre  la  porte. 
Fais  entrer. 

la  Tab.e> 


Soguenti  ave 

aki. 

Meto  eguiazou. 

Diavonepo  d’ce- 
ponam. 

Digue  najonou 
outa. 

Bacetou  ye  fimi. 

Haucouton  fo 
fimi* 

Sofi  ou  anam. 

Cuiguirom. 

Hiebacbo  anam* 

Bacoullou  anam. 

Nemo  nai  nonta 
oiie  nou. 

Ami  ou  e. 

Y foquie. 

Sou  ou. 

Nia  mene  d’oua- 
nanga. 

Ou-on. 

Ire  ou  a*. 
Tetave* 


EN  GUINEA  ET 

Apporte  de  l’eau 
de  Vie. 

Du  Pain. 

Un  Couteau. 

Bois  mon  amis. 

A ta  fante. 

Fais  diligence. 

Revicns  vite. 

Cours  apres  lui. 

Quel  eft  cet  horm 
me. 

Quelle  eft  cette 
femme. 

Que  demande  tu. 

Laifle  moi  en  re- 
pos. 

Je  n’en  ai  pas. 

Va  t'en  a ma 
tente. 

CeNegre  ne  peut 
marcher. 

11  a mal  au  pied. 

A Tceuil. 

Au  Bras. 

II  a les  pians. 

II  eft  vieux. 

Je  n’en  veux 
point. 

Ou  eftmon  cour- 
tier. 


A CAyENNE.  6 J [ 

I jo  vo  an. 

Coumant. 

Guivi. 

Nou  a an  onto- 
quie. 

Nou  an  doiie. 
Elayvon. 

Yacua. 

Di  ourzon  ode, 
Menoua. 

Nignone  teoue. 

Cuou  abio. 
Bonamanayi. 

Ematy. 

Fli  otan. 

Me  ma  zizöu# 

Guaafou  d'affo. 
Nonguoume. 
Aouf. 

Gui  eboudou. 
Connion  ho. 
Migbe. 

Meditan  gue* 

Kkk  ij 


6*74  V o y 

A G E S 

Va  le  querir. 

Ircoua. 

ConduismesNe- 

Colemei  oueta. 

grcs  ä la  tente. 

Qujonnelcs  batte 

Manemerecouy. 

point. 

Je  n cn  ai  point. 

Matedon. 

Viens  ici« 

Oua. 

M’entend  tu. 

ort?. 

Adieu  mon  ami. 

Doebe  minouue 

A dcmain. 

Nay. 

Naffou  fo. 

Le  temsme  pref- 

Tedozan  naycou* 

fe  je  veux  partir. 

Paye  ces  Porteurs. 

Souaco  Ba£io. 

Donne  lcurs  un 

Na  a neu  nou. 

coup  d’eau  de  Vie. 

Viens  diner avcc 

Ouadou  nou  anc> 

moi. 

Je  fuis  malade. 

Et  quiezou. 

Prens  garde  a 

Ponoukbi. 

tout. 

MANIERE  DE 

COMPTER. 

Un. 

De. 

Deux. 

Aoiie. 

T rois. 

Otton. 

Quatre\ 

Cne. 

Cinq 

Atton. 

Six. 

Troupo. 

Sept. 

Keoüe. 

Huit. 

Qvü  a ton. 

EN  GUINE’E  ET  A CAyENNE.  ^5 
Neuf.  Kene. 


Dix. 

Onze. 

Douze. 

Treize. 

Qjytorze. 

Quinze. 

Seize. 

Dix-fept. 

Dix-huit. 

Dix  neuf, 
Vingt. 

Vingt  & un. 

Vingt-deux. 

Vingt-trois, 

Vingt-quatre. 

Vingt-cinq. 

Vingt-fix. 

Vingt- fept. 
Vingt-huit. 
Vingt-neuf. 
Trente. 
Quarante. 
Cinquante. 
Soixante. 
Septante. 
Qnatre-vingt. 
Qiutre-vingt  dix. 
Cent. 

Deux  Cents. 


Ao. 

Ouroepo. 

Oyaoe. 

Oy  aton. 
Oyene. 

Fotou. 

Fotou-croupo. 
Fotou-conoüe. 
Fotou-couton. 
Fotou  Koüene. 
Co. 

Co  kou  nouepo* 
Go  conoiie. 
Coquanton. 

Co  kouene. 
Kouaton. 
Kouaton  con- 
nokpo. 

Kouaton  conoiie* 
Kouaton  contou. 
Kouaton  coüene. 
Keban. 

Kaule. 

Kanleaton. 

Kanlaou. 

Kanlecba. 

Kanoue. 

Kmoue  ou. 
Kanocco. 

Katon. 

Kkk  iij 


676  V o y 

Trois  Cents. 

Quatre  Cents. 

Cinq  Cents. 

Six  cents. 

Sept  cents. 

Huit  cents. 

Neuf  cents. 

Mil. 

Porte  cela  chez. 

Dis  lui  qu'il  vien- 
ne. 

On  m’a  vole  un 
Negre. 

Un  Negre  s’eft 
fauve. 

Adieu  je  veux 
partir. 

Es  tu  Content. 


a g E s 
Kenico. 

Fole. 

Fole  kanouco. 
Faove. 

Faove  kanouco# 
Fene. 

Fene  kanouco. 
Fooüe. 

Juney  mene  koue. 
Guienini  ona. 

Efime  dcepodo. 

Meropofi. 

Doeboe  oe  nay. 

Ade  daebo  d’o- 
quis. 


POUR  LES  CHIRURGIENS. 


Ouatumalmon 

ami. 

A tu  mal  d la 
tete. 

A Peftomac. 

Au  Ventre. 

Prens  courage  ce- 
la ne  (era  rien. 

Prend  cela. 


Funa  guiazon  do- 
guis. 

Aguiazon  dota. 

Guiazon  dacome, 
Come. 

Emoyi  doutame» 
Yine. 


EN  GUINEE  ET 
Dors  tu  bien 
As  tu  mal  ä la 
gorge. 

Mange  cela. 
Bois  ceci. 

Quon  ne  fafle 
point  de  bruit  lä- 
bas. 

As  tu  aflez  man- 

g*- 

En  veut  tu  en- 
core. 

Veux  tu  de  Teau 
de  Vie. 

De  l’Huile  de 
Palme. 

Des  Pois. 

Du  Pain. 

Du  Bouillon. 
Ne  te  chagrine 
point. 

Qu’on  laitfe  en 
repos  cet  homme. 

Aye  foin  de  cet 
homme. 

Vaquerirdel’eau. 
Vaquerir  dubois. 

Donne  moi  mon 

ej^ee. 

La  Yüila. 


AGAyFNNE.  6 77 
Damio  monon. 
Guiä$on  deueme. 

Yincuidou. 

Jiünou. 

Emaque  gucittou 
le. 

Nouffou  cone. 

Soquiroquis. 

A guiro  a an. 

A guiro  amy. 

Ariui. 

Coman. 

Lanliou. 

Boquouiquoue  fa* 

Bouemene  nan. 

Flimene. 

H’yi  d’afioüe. 
H’yi  ba  nague 
oiic. 

1-Tyi  guiguie. 


H’enie. 


678  V o y 

Donne  mon  cha^ 
peau. 

Donne  mon  ha- 
bir. 

Combien  cette 
pagne. 

Ou  eft  mongar- 
$on. 

L’as-tu  vü. 

Ouy. 

Non- 

Range  toy. 

Sors  d’icy. 

Je  n’en  veux 
poinr. 

Ouvre  mon  cof- 
fre. 

Donne  mes  bas. 

Apporte  mes  foii- 
lieh*. 

Apporte  ma  can- 
ne. 

Ton  or  n’eft  pas 
bon. 

Retirons-nous. 

On  nous  ecoute. 

Apporte  le  caffc. 

Le  thc. 

Apporte  des  ceufs. 


A G E S 

Sonitonam. 

Aoücbo. 

Nemo  ana{  aou- 
vonton. 

Flevipcquicnam. 

A moncan. 

En  moy. 
Mamoy. 

Siij. 

Son  j. 

Miete. 

Ou  apotique. 

H*y  i a fogode 
nam. 

Foua  focpa  oua- 
nam. 

H'y  i poquie 
anam. 

Hiato  cmagnion. 

Mi  oua  mihy. 
H’yno  dato  my. 
H J y i caffe  ou 
anam. 

The 

H’yi  coclofi  oue. 

Un 


EN  GuiNE’E  ET 

a Cayenne.  6 79 

Un  Dinde. 

H’y  obo  Cogu- 
lou. 

Un  Cochon  de 

Henny. 

lait. 

Des  Bannannes. 

Auuetanto, 

Des  Figues. 

Malico  quoue. 

Des  Oranges. 

Hyeuoifin. 

Des  Citrons. 

Hyovoifin  Clou. 

Des  Patattes. 

Docquouy. 

Gros  mil. 

Bado. 

Du  petit  mil. 

Licon. 

De  l’Huile  de 

Amy. 

Palme. 

Donne  -moy  ce 

S y i glace. 

Verre. 

Une  Cuilliere. 

Aquiui. 

Une  Fourchette. 

Lanceu.. 

Du  Sei. 

Gu6. 

Du  Poivre. 

Elincon. 

Apporre  des  Hui- 

H’y  i a D’ayuotte. 

tres. 

Je  veux  manger. 

Nadoü. 

J’ai  appetit. 

Ouue  kimi. 

J’irai  diner  chez 

Ma  y doü  nou  coc 

toi. 

tcebe. 

Ce  Negre  eft  fol. 
II  eft  eftropie. 

II  eft  trop  petit. 
Porte  cette  lettre. 
Rapporte  la  r£- 
ponfe. 

Tome  III.  Part. 


Et  d’al£. 

Eguiazou. 

Ed’eepeui. 

So  oueney. 

Nai  neflo  ouc 
naoüe  naoua. 
ri.  Ui 


6 So  V o 

Que  crains  tu. 
Les  Biancs  ne 
mangcnt  point  lcs 
hommes. 

Mange  vite. 
Voilä  de  lapluye. 
11  tonne. 

II  fait  cliaud. 

II  vente  fort. 

Bonfoir. 

Je  veux  me  cou- 
cher. 

J’ai  mal  ä la  tete. 
La  Gorge. 

Les  Bras. 

Le  Corps. 

Les  Cuifies. 

Les  Jambes. 

Les  Pieds. 

•Les  Mains. 

Le  Front. 

Les  Yeux. 

Les  Sourcils. 

Le  Nez. 

La  Beuche. 

Les  Oreilles. 

Les  Ongles. 

Aujourd'hui. 

Deinain. 

Apres  demt\in. 


TAGES 

Enouaflignis. 
Hiobo  ad  madou 
rocla. 

Dou  elaquou. 

Guicouguia. 

Sonogue. 

Logui. 

Aue  viuotinfou 
fou. 

Affon. 

Nayi  molahi. 

Ta  dou  mi. 
Eueme  Bcnara. 
Aou  ua. 

Outou. 

Alfo. 

AfFo. 

Afto. 

Alo. 

Loucouta. 

Noucou. 

Ou  daman. 

A Onty. 

N oiie. 

Otto. 

Effin. 

Ecbe. 

So. 

On  fo  mou» 


EN  GuiNE’E  ET 

Hier. 

Jour. 

Nuit. 

Allons  ä la  Poche. 
Apporte  du  Bois. 

Donne  - moy  ma 
Gibecjere. 

Range  cela. 
Ouvre  ma  Cave. 
Tire  un  Flacon. 

Apporte  cette 
Bouteille. 

Donne  du  Sucre. 
Donne  des  Ser* 


. Cayenne.  6 8 i 
Aye  fo. 

Ayi  ou. 

Zado. 

Aouamihou  hoüe. 
H’y  i bana  que 
oue. 

E ounoü. 

Se  non  ne  do. 
Ouhon  ahan  couti. 
De  ago  douepo# 
Idem. 

H’i  i que. 

De  Serviette  oüa. 


viettes. 

Va  querir  un 
Mouchoir. 

Tu  oublie  tout. 

T u n'a  pas  de 
memoire. 

Allons  voir  dan- 
fer. 

Boeuf. 

Cheval. 

Mouton. 

Cabris. 

Cochon, 

Canard. 

Oye. 

Poulc. 


Hj  i dceou  d’opo, 

Ahoupo. 

Ay  matinehaoüe* 

Ouancipout  ou6. 

Eni. 

So. 

Kbo. 

Kbo  boe. 

Han. 

Pakpa. 

Jden. 

Coquelou, 


FIN. 


8SSSSSS3SSSS--3SSSS8SSSSS 

TABLE 

DES  MATIERES 

DU  VOY AGE 

EN  GUINEE, &c. 

A 

ABaJfan , Royaume  de  la  Cöte  d'or , 
Tome  I . page  z i 3 . fon  etendue, 
ibid. 

Acajou,  Arbre,  fa  qualite  & fon  utilite, 
T.  III.  Z’jy.&fuiv. 

Accara  , Royaume  de  la  Coted’or  , T. 
I.  3 o8- Sa  defcription  , 5 09.  Politi- 
que  des  Accarois,  tbid. 

A'tgles  batardcs , T.  III.  47. 

Aigns  , Pierre  precieuft  qui  fert  d’or- 
nement  ä la  barbe  des  Rois  , T.  I. 
2 z 5. 

Akaßni , Roi , T.  I 235.  fon  Portrait » 

ibid. 

Albiani , petit  Etat,  T.  I.  247. 

Tome  UI.  II.  Partie  M m nt 

/ ArfCHVt? 

Dr^AK  T £?/irjr'  \‘kT .*>  ! 


v 


T A B L E 

Amaz,ones  ( R.ivier,e  des)  T.  III.  64. 

Aviaba  , Ion  hiftoire  , T.  I.  232.  fon 
mauvais  procede  , 244.  fon  hiftoire 
felon  le  Chevalier  des  M . .. . T.  I. 
145. 

Ainrnboa , Iüe,  T.  III.  4a.  ainfi  nommee 
& pourquoi,  ibid.  fa  iicuation  , (es 
avantages  ,43. 

Apollonia. , Cap,  fi  defcription  , T.  250. 

AtJtmifjSj  Kation  tres  confiderab!e,T. 
III.  195. 

Arbres  regardcs  comme  des  Diviniies  9 

T.  II.  17. 

Ardresy  Ro'iaiime,  T.  II.  285.  fesVii- 
les  principales  , 284.  Voiage  des 
Francois  ä Ardres,  287.  Reponle 
obligeante  du  Roi  ,290.  Ils  font  trai- 
tes  par  le fils  aine  du  Roi,  292.  Ce- 
rcmonie  de  leur  Reception  , ibid* 
Marche  de  la  Maifon  du  Prince  ,293* 
Audience  du  lieur  dlilbee  ,294.  Fa- 
voris  du  Prince  , en  quoi  confifte 
leur  faveur  , 297.  Coutumes  du 
Roiaume  tres-  inccmmodes  aux  Fran- 
cois ä latable  des  Princes  ,298.  Ce- 
remonie  de  boire  bouche  ä bouche, 
299.  Audience  du  Roi  accordee  ä 
rAmbaffaaeur  Francois  ,302.  Re- 
ponfe  du  Roi  ,303.  Seconde  Audien- 
ce du  Roidans  Ion  Palais,  3 09. Por- 
trait du  Roi  Sc  fonbabiUcnaent  2ibi(t* 


des  Maxieres. 

Refpeä:  extraordinaire  qu'on  a pour 
lui , 51  Z.  Palais  & & Jardins  du  Roi , 
513.  Le  Grand  Marabou  donne  ä 
iouper  aux  Ambafladeursde  France, 
316.  Mufique  pendant  le  fouper  , 
3 1 7.  Femmes  du  Grand  Marabou  , 
leur  modeftie  ,318  Son  Portrait, 
3 2o.Grandeur  desEtats  duRoyau- 
me,  321.  Commerce  du  Pays,  ibid. 
Droits  du  Ivoi.  322.  Ignorance  du 
peuple  , 523.  Religion  du  Royau- 
me,  324.  Education  du  Roi,  ibid. 
Les  Fetiches  duRoi  & de  f Etat,  325. 
Chretiens  Negres  dans  ceRoyaurne, 
3 ay.Manieredeboiredu  Roi,  328* 
Enfant  mis  ä mort  pour  avoir  regar- 
de  le  Roi  pendant  qifil  buvoit , ibid. 
Ordonnance contre  FA Jultere,  330.. 
Divers  habillemens  des  hommes  t 
ibid . Habillemens  des  femmes,  331. 
DifFerends  arrivees  entre  les  Fran- 
cois & lesHoliandois  au  fujet  du 
Commerce,  333.  Portrait  de  l’Am- 
bafladeur  du  Roi  d’Ardres , 3 3 9.  II 
eft  re<ju  avec  beaucoup  d'honneur 
par  le  Lieutenant  General  du  Rordc 
France  , 340.  Son  arrivee  ä Diepe  , 
341.  II  y eft  rccu  honorabknunt 
par  le  Gouverneur,  löge  öedefraye, 
ibid.  II  fait  fon  entree  ä Paris , 3 42. 
Audience  duRoi  de  France  ä l’Anvi 


Taue 

bafiadeur,  345.  Honneurs  qu’il  re- 
$oit  ä la  Cour  de  France  , 24 6.  & 
fuiv.  Son  compliment  au  Roi,  348. 
& fiiiv.  Rcponle  du  Roi  au  compli- 
ment de  l’Atnbafladeur  , 351.  Au- 
dience  de  la  Reine  au  merne  , ibid. 
Audience  de  Monfeigneur  le  Dau- 
phin ,353.  Feftin  de  la  Compagnie 
des  Indes  a l’Ambadadeur  ,354. 
Argent  ( Montages  d’  ) pourquoi  ainfi 
nommees,  T.  III.  17z. 

Afbini  , Riviere  des  plus  confiderables 
dela  cote  de  Guinee  , fadefeription, 
T.  I.  iii.&  fuiv. 

Affoco  Capitale  du  Royaume  d’Idini , T. 

I.  219. 

Avantages  d’avoir  de  jeunes  Efclaves , 
T.  II.  132. 

Avanture  d’un  Vaifleau  Francois,  T.  I. 
305. 

Avis  aux  Navires  de  permiflion , T.  II. 

”9*  . „ 

Avis  aux  Capitaines  de  Vaideaux  qui 
tranfportent  les  Negres  captifs  , T. 

II.  1 42.  & fuiv. 

Auteur  fl’)  fe  trouve  au  milieu  de 
plufieurs  Vaideaux  demätez  parune 
violente  tempete,T.  I.  19. 
Autrucbes  , leur  figure  , T.  III.  324. 
Axinte  , Riviere  fort  riche,T.  I.  2 j 2. 
eile  entraine  beaucoup  d’or  avec  fon 
fable , naaniere  de  le  pecher , ibiL 


DES  MATIERBS. 

B 

BAleines  autTi  longues  qu’une  frega- 
te,  T.  III.  6 4. 

Bambaras  , Efclaves  Negres  , T.  I.  49. 
Ils  ont  de  la  vcneration  pour  lcsAr- 
bres  ,50. 

Bandes  ( cotes  des  fix,  ) pourquoiainfi 
nommces,  T.  I.  20 6. 

Bane  de  fuda  , Ce  qu'on  entend  parce 
mot , T.  II.  30.  Elle  eft  tres-peril- 
leufe  ,31.  Adrefle  des  Canotiers  Ne- 
gres  pour  ny  pas  perir  ,31.  Defcri- 
ption  des  Cinots  de  la  Barre,  33. 
Pillage  des  Ncgres  au  paCTage  de  la 
Barre  , 3 4.  dr  fuiv. 

Baje  de  France  , pourquoi  ainfi  appel- 
lee  , T.  I.  5 6. 

Baume  de  Copahu  , T.  3 . 2 5 9. 

B ecaße  deiner,  Poiflon  monftrueux  ,T, 
I.  8 5 . Sa  dcTcription  , ibid . 

Biches  d’une  petitefie  extraordinaire  , 

T.  I.  312,. 

Biene  appeilee  Piro,  T.I.  207. 

Berufs  , ou  Poiffon  cornu  , T.  I,  91. 
Sa  defeription , 92.  Sa  chair  eft  blan- 
che Sc  d’un  bon  goüt , 94. 

Bois  fcmblable  au  Brefil  ,T.  1.  106.  Sa 
qualite  &fonufage,  107.  Bois  pro- 
pres ä la  T einture , ä la  Medecine  & 
Mmm  iij 


Tabl* 

ä mettre  en  ceuvre  , T.  ITT.  1 42. 
Leurs  noms  & defcription , ibid.  & 
fuiv. 

Bon Anno , Ifle  decouverte  par  les  Portu- 
gals , pourquoi  ainfi  appellee  , T. 
III.  42.  Safituation  , fes  avantages , 
43* 

Bori.tts , Poiflons  cn  quantit6  extraordi- 
naire  aux  lfles  Canaries , T.  I.4X. 
Leur  reife  mblance  avec  le  Thon , ibid. 
Leurbonte&  leur  defcription  , 43.. 
Leurqualite  , 44.  Comment  on  les 
conferve , ibid, 

Bonne s Gens  ( Cötc  des ) T.  I.  206. 
Bouges 5 Ce  que  c*eft  , T.  I.  30.  T.  II. 

4°*  „ . . 

B:ure\  Koyaume , T.  I.  5 7.  Defcription 

de  fes  maifons , 60.  Maifon  du  Roi , 
6 2.  Son  ca radiere  , ibid.  Hommes  & 
femmes , kur  figure  ,65.  Pluralitc 
des  femmes  permife , ibid.  Caradere 
des  Habitans  , & leur  Religion  , tbid . 
Fertilite  du  Pays,  6 8.  Son' commer- 
ce > 7 1 . & fuiv. 

Bourlon  3 Royaume  3 T.  I.  $ 7. 

C. 

CAbotage , ce  que  c’eft,  T.  I.  24. 
Cailloux  qu'on  trouve  dans  la  Re- 
viere de  Seftre  font  un  tres-bel  eflfet 
etant  taillez  , T.  I.  1 60. 


DES  M ATÜHn. 

Cäldt , ce  que  c’cft  , T.  I.  i 26. 

Canelle  batarde  , T.  I.  173.  Canelle 
blanche  , T.  III.  2 j 5). 

Cap  Cerfe  Fortcreffc  des  Anglois , T.I. 
300.  Cap  des  trois  pointes , I55. 
Son  Etimologie,  256  & fuiv. 
Capnews  9 Jcur  Million  en  Guinee  , T. 
il.  270.  Oppolition  de  la  part  des 
Europeens  Heretiques,  ibid.  Revol- 
te tontre  eux&  contre  leRoy,  27 i. 
Cajfavc,cc  que  c’cft:  , T.  III.  27. 

Cauris  , T.  I.  50.  Son  ufage  , ibid . & 
T.  II.  40. 

Cayenne  ( lfie  de)  T.  III.  71.  Sima- 
tion  de  l’Ifle,  72.  Priie  de  Cayenne, 

1 06.  Concordat  fait  avec  les  Indiens, 
107.  Les  Anglois  l’attaquent , 1 13 . 
Abandonnee  par  lc  Gouverneur , 116. 
Juftification  du  Gouverneur,  120. 
Rcprife  par  les  Fran^ou  , ibid . Etat 
deriflei2  3.  Defcente  des  Troupes 
Frangoifes,  ibid . Port  de  Cayenne  , 
127.  Ville  de  Cayenne ,129.  Dcf- 
cription  particuliere  de  Tlfle,  234. 
Rivieres  les  plus  confiderables  de 
1’Ifle,  1 5 1.  er  fuiv.  Gouvernement 
Militaire  de  Cayenne, T.  III.  209. 
Noms  des  Officiers  & Capitaines  , 

2 i o.  & fuiv.  Gouvernement  pour  la 
Juftice  , 215.  Confeil  fuperieur  , 
2 1 7.  Les  Officiers  qui  le  compofent, 

Mmm  ij 


T AU! 

itid.  & fuiv.  Siege  de  l’Amirautj, 
220.  Revenus  & depenfes  du  Roy 
ä Cayenne , z z i . & z z i . Le  Com- 
merce & les  Manufa&ures  de  ilfie  , 
224.  Nouveaux  Foumcaux  pour  la 
cuiffon  du  Sucre,  231.  Lcur  def- 
cription  232.^  fuiv . Le  Sucre  & le 
Roucou  feules  marchandifes  qu’on 
tire  de  Pille  ,226.  On  y cultive  le 
Caffe,  228.  Difference  du  Caffe  des 
Ifles  de  l’Amerique  , & de  celui  qui 
vient  d’Aüe,  2 3 2.  Comment  on  cul- 
tive le  Caffe  ,224. 

Ceremome  que  les  Negres  exigent  des 
Europeens,  T.  I.  179. 

Chat  epineux , fa  figure  , T.  III.  303* 
& fuiv . 

Cbauve  Souris  prodigieufes  ,T.  I.  81. 

Cothons  de  Guinee  , leur  defeription  , 
T.  I.  142.  Difference  de  la  chair  des 
Cochons  d'Amerique  avec  celle  de 
ceux  de  Guinee,  T.  II.  46. 

Cola  ou  Collet,  fruit  , fa  defeription, 
T.  III.  27. 

Commain  ( Jean  jRoi  des  trcisPointes , 
T.  I.  257. 

Owwe»rfo,Royaume,T.  I.  266. 

Compagnie  des  Indes  , fous  le  nom  de 
MiflitTipi  a augmente  le  commerce  des 
autres  Compagnies,  T.  I.  2. 

Compas , Peuples,  T.  1.  228.  Leur  tra- 
fic  , ibid. 


d j s Matteres. 

Comptoir  des  Danois,  T.  I.  301.  Ce us 
des  Anglois  , Hollandois  & Portu- 
gals, T.  II.  49* 

ConduY , Oyfeau  d’une  grandeur  prodi- 
gieufe  , T.  III.  3 20.  Sa  figure  , ibid . 

Congre  , Poiflon , fa  defcription  , T.  !• 
23.  Sa  peche  eft  dangereufe,  24. 

Contrebrodi , fa  defcription,  fon  ufage, 
T.  I.  31. 

Corail , fon  ufage  , T.  I.  3 4. 

Cöf*  d’er  , pourquoi  ainii  appellee  , T* 
I.  zi3.Son  etendue,  ibid . Elle  eft 
lterile  & fans  culture  ,&  pourquoi* 
114. 

Coft , Royaume , T.II.  3 . Guerre  con- 
tinuellc  entre  leRoi  de  Coto  & ce- 
lui  de  Popo  , 4.  Defcription  du 
du  Royame  , ibid . Son  Commerce 
5.  Caradere  des  Habitans  6.  Leur 
Religion  , ibid . 

Conrou  , Riviere  , T.  III.  200. 

Coutumes  du  Roi  d Ardres  ä Jaquin  * 
prix  de  ces  coutumes  en  marchandi- 
fes  , T.  II.  1 1 8. 

Cruaute  pour  les  malades , T.  II,  164, 
D 

DÄnois , leur  Comptoir , T.  I.  3 o 1 . 
Debauche  des  Matelots  au  depart 
du  Havre , T.  I.  1 j . 

Deuts  d'Elephairs  prodigieufes,T.1. 19  5 . 


Taue 

Dentsde  Cheval  Marin  , & leurufä- 
ge,  T.  il.  148. 

Deport defAuteur  du  Havre,  T.  1. 1 5 . 
de  l’Orient,  3 5.  Du  Cap  Mefurado, 
143.  Sa  route  jufquau  Cap  de  Pal- 
me , 144*  De  Pille  du  Prince  , T. 
111.  50  Avanturesdc  Ton  Voyage  , 
%bii< 

X üdble  , PoilTon  ainfi  appelle  , T.  1. 19  7. 

Sa  acfcription  , ibid. 

Vieppe  ( le  petit  ) T.  I.  146.  Ceux  de 
Dieppe  etabüfient  un  Comptoir  dans 
un  lieu  appelle,  Grand  Paris,  T.  I. 
164* 

Vifpute  für  lesDents  d’Elephant,  T.  L 
E 

EAu-de-vic , fort  aim£e  desNegres  , 
T.  I.  3 2.  Comment  s’en  fait  le 
tranfport  chez  eux,  3 3. 

JEglrfes  Paroifliales  ä Cayenne  , T.  III. 
206. 

Iltpban s , leur  chafle  , T.  I.  72.  Quit- 
tent  leurs  dentstous  les  ans,  209- 
Eloge  du  Pere  Lombard  Jefuite  , T.  111. 
201 . 

Iptceue  douce  , T.  I.  173. 

Erreur  de  Mr  Lemery , T.  ll  r.  248. 
Efclaves  , Examen  qu’on  fait  d'eux  , 
avant  de  les  acheter  , T.  II.  150. 


2>£S  M AT1ERIS, 
Avantage  qu’il  y a d’en  avoir  dejett- 
nes  ,152. 

ifieps  , Peuples , T.  L 2 1 J.  Lern*  Hi- 
itoire,  ibid. 

'Etabhjfcmcnt  du  Commerce  des  Efcia- 
ves  en  Afriquc,  T.  il.  104. 

lurope , Traite  de  Paix  entre  ies  quatre 
Nations  d’Europe  qm  trafiquent  au 
Royaume  de  Juda  , T.  11.  109.  & 
fiuv . 

F. 

Aifans , T.  III.  3 23. 

Fautin , Royaume  ties  peuplc  , T# 
L 307. 

Fernando  Poo  ( Iflede  ) T.  III.  40. 

F&icbe , Ce  que  c’eft,T\l.  3 42.c?jft/Vc 
Hiftoire  d’un  Cathoüqueä  ce  fujet, 
ii/rf.  & T.  II.  1 c>o. 

Ftf«  ( Roide)  T.  1.  348.  Fete  donnee 
par  fon  Gendre , <b:d.  & ftav.  Suite  du 
Piince,  3 49.  Habillcmentde  fesfem- 
mes  , ibid . Habit  du  Prince,  350* 
Belle  Cour  du  Roy , & fa  puiffauce , 
35  6.  Ses  femmes  ,357.  Ses  enfans  • 
358.  Enterrement  du  Roi  ,359. 
Mifere  des  enfans  du  Roi  apres  fa 
mort  360.  Femmes  du  Roi  defunt, 
361.  Differentes  claflls  de  NoblefTe 
dans  ce  Royaume  , ibid.  Feftin  d’un 
nouveau  Noble  , 563,  Privilege  de 
Mmm  vj 


Taue 


Marchand  ä h Noblefle , 364.  Pr 6- 
textes  de  leurs  guerres , tbid.  Leur 
manicre  de  combattre,  3 66.  Cere- 
monie  d'une  paix  chez  ces  Peuples, 
369.  Leur  durere  pour  les  ble{Ttz& 
les  malades  ,371.  Leurs  remedes , 
ibid.  Leur  Jurtice  ,373*  Maniere  de 
(erment  & pc-ine  de  l'Accufateur  , 
374.  Iln'y  a parmi  eux  niHuiflier, 
ni  Procureurs  ni  Avocars  ,375«  For- 
u reffe  naturelle  , T.  I.  1 8S. 

Tutifois  ( Les  ) aimez  des  Negres,  T. 
I.  5 6.  Abandonnent  la  Cöte  dOr® 
278. 

Triderijbourg  , Fortereffe  appartenante 
aux  Danois,  T.  I.  304.  Sa  iituation 
& celle  du  Village  qui  porte  fon 
nom  ,305. 


Goiomerf,  Royaume  gouverne  par 
une  femme  , T.  I.  248.  Son  carafte- 
re  & fon  portrait  , -249.  Defcrip- 
tion  du  Royaume  & Ton  commerce, 
250. 

Gomme , maniere  dela  tirer  des  arbres, 
T.  III.  254.  Qualitc  quelle  doit 
avoir  pour  etre  bonne  , ibid.  &fmv . 
Gomme  de  Gommier  , 269.  Gom- 
me animfce.  270.  Gomme  Caraana  , 


G 

Lenan  ( Ifle  de ) T.  I.  2 3 . 


DES  M ATI  «RES» 

-271.  Gomme  Tacamaca  , 272. 
Gongon  , fa  defeription,  T.  II.  123. 
Gorce  ( Ifle  de  ) Arrivee  de  FAuteur 
dans  cette  Ifle , T.  I.  47.  Projet  pcur 
rendre  cette  Ifle  agreable  & util e9iiid. 
Gregoue  Village  , T.  II.  Dcfcription  des 
Maifons  de  ce  Village , Fort  des  Fran- 
cois , & fa  defeription  , 42. 

Groiiais  ( Ifle  de  ) oü  fe  fait  la  peche  des 
Congres  , T.  I.  2 3. 

I-I 

H Abilleniens  des  Negres  de  S An- 
dre , T.  I.  1 94.  Leur  caradieie 
& celui  de  leurs  femmes , ibid . 
Hamacs  ce  que  c'eft  , T.  II.  264.  Sa 
defeription  ,265. 

Havre  de  Grace , comment  appellc  an- 
ciennetnent  , T.  I.  5.  Son  Fonda- 
teur  , ibid.  L’endroit  etoit  occupe  par 
des  cabanesdePecheurs  & pourquoi, 
ibid.  Clef  de  la  France  , ibid.  Sa  def- 
eription , 6.  Surpris  par  les  Religio- 
naires  & livre  aux  Anglois,  12.  re- 
pris  par  les  Francois  , ibid.  Carafte- 
rc  des  Habitans  ,13.  Projet  d’un 
nouveau  Port,/£/df. 

Hißoire  d’une  Lionne  , T.  I.  Hiftoire 
du  Culte  des  Chinois  ä Batavia,  T„ 
I.  349.  Hiftoire  d’un  Cuthoiique 

Romain  >342.  Autre  hiftoire  ? 3 48 < 


T AB  L E 

Autre  hiftoire  cTun  Sacrifice , 54.2 
Hollandois  , Leurs  mets  favoris  , T.  I 
91.  Leur  jaloufie  ,259.  Us  atta- 
quent  le  Fort  des  Francois  , 241. 
Leur  defaite  ,2^3.  Leur  politique , 
254.  Leur  domination  odieufe  aux 
Negres,  255.  Floilandois  devorez 
par  les  Negres  ,187. 

Hau  ( Cap  la  ) Sa  fituation , T.  1. 20 6. 
Ses  Habitans  appellez  Quaqua  , & 
pourquoi  , ibid.  Leurs  mceurs  207» 
Precautions  pour  traiter  avec  ces 
Peuples  ,208.  Leurs  commerces» 
209.  Leurs  femmes  fe  cceffent  Fort 
richement  ,210.  Leurs  maris  plus 
maitres  qu’en  Europe  ,211.  Rois 
du  pays  aufti  fripons  que  leurs  Su- 
jets, 212. 

I 

JAbou , Royaume,  fa  fituation  , T.  I. 
307.  Cet  Etat  eft  confidcrable , 
ibid . 

facobins,  leur  Million  en Guinee, T.  I. 
2 29.  Ils  n’y  font  aucun  fruit,  leur 
mort,22i.  Nouvelle  Million  des 
Jacobins , ibid . 

feade , pierre  precieu(e,fonufagc,  T. 
I.  2*6. 

fefuites  , leur  Relation  , T.  III.  172. 
Ils  font  chagez  feuls  du  fpiritucl  ä 
Cayenne , z o $ • 


DES  M ATI  ER  #■£ 

Indiens , leur  taille,  T.  111.  5 57.  Fem- 
m.s  Indienncs  , 3 5 9. Leur  mariage, 
361.  Leur  nourriture , 37$.  Leur 
boifl'on  , 380.  Leurs  occupations  , 
ibid.  Leur  Religion , 382.  Diver/ite 
de  langues  parmi  eux , 408.  Leurs 
Guerrcs  ,410. 

Indigo  ä la  Cöte  des  Six  bandes  , fans 
etre  cultive,  fait  d’excellentc  teintu- 
re  & d’une  duree  mervcilleufe , T. 
I.  207. 

Interlope,  ce  que  c’eft,T.  III.  53. 

Jße  defcrte,  T.  I.  222. 

Jjfini  , Royaume  , fon  etcndue  , T.  I. 
2x9.  Nourriture  de  fes  Peuples  , 
22 1. 

Ijßnois  , Peuples , leur  hiftoire,  T.  I. 
215.  Differentes  coutumes  de  ces 
Peuples , 224. 

fuda  , ou  Juida  ( Royaume)  T.  II. 
1 1 . Sa  fituation  , 12.  bes  bornes  , 
fes  Rivieres,  ibid.  Peages  etablis  par 
les  Rois  de  Juda,  1 3 . II  contient  2 5. 
Provinces  ou  Gouvernemens  ,noms 
des  Gouverneurs,  14.  Borne  duTer- 
rain,  15.  Culture  de  la  terre,  16. 
Rade  de  Juda,  20.  fort  poiflonneufe, 
22.  Differentes  manieres  de  pecher, 
ibid.  Des  Rois  de  Juda,  50.  L’heri- 
tier  prefomptif  eft  eleve  loin  de  U 
Cour  , 5 a.  Quel  eft  le  aiotif  des 


T A B L E 

Grands  ,53.  Maniere  de  parier  au 
Roi , ibid . Audience  d’un  Grand  5 4. 
Fidelite  des  Serviteurs  des  Grands  , 
55.  Honnetete  du  Roi  envers  les 
Blancs  , 57.  Habillement  du  Roi  & 
des  Grands  , ibid.  Habillement  des 
Femmes  du  Roi  & des  Grands , 5 9. 
Celui  des  femmes  du  commun  ,58. 
Tems  du  Couronnement  du  Roi  , 
59.  Sacrifice  pour  fon  Couronne- 
ment, 6 1 . Ceremonie  avant  leCou- 
ronnement  , 6 z.  & fuiv.  Un  Grand 
du  Royaume  d'Ardres  a droit  de 
couronner  le  Roi  de  Juda  , 6 4.  Le 
Royaume  de  Juda  relcve  de  celui 
d’Ardres  ,65.  Habits  du  Roi  & de 
ies  Femmes  ä fon  Couronnement  f 
69.  Tröne  du  Roi  pour  fon  Cou- 
ronnement, 70 . Rang  des  Europeens 
au  Couronnement  , ibid.  Pofture  hu- 
miliante des  Portugals  ä cette  cere- 
monie , 70.  Refpcct  qu’on  y porte 
aux  Francois  ,71.  Paraffol  du  Roi , 
72.  Officier  qui  evente  leRoi , ibid. 
Nains  du  Roi  & leur  Office  ,73. 
Ceremonie  du  Couronnement,  74. 
Droits  du  Grand  qui  fait  le  Cou- 
ronnement , ibid.  Proceflion  folem- 
nelle  apres  le  Couronnement  , 76. 
Occupations  des  Rois  de  Juda,  ibid. 
Femmes  du  Roi  diftribuees  en  trois 

Claffes  9 


DES  MATIERES. 

Claffes,  79.  Condition  des  Fe-mmes 
du  Roi,  80.  Supplice  d’un  homme 
& d'une  femme  adulteres,  81. 
fuiv.  Hiftoire  d’un  homme  deguife 
en  femme  , condamne  au  feu  pour 
adultere  , 83.  & fuiv.  Punition  de 
Fadultere  chez  les  Grands  ,84.  Exe- 
cution  d'un  adultere  de  cette  forte, 
ibid.  & fuiv.  Privilegedes  filles , 86. 
On  fouhaite  un  grand  nombre  d’en- 
fans  dansles  familles , 87.  Meubles 
du  Roi  & des  Grands  , ibid.  Maniere 
dcvivreduRoi  & des  Grands,  88. 
Temperament  des  Negves  de  Juda  , 
89.  Mort  du  Roi , defordre  apres  fa 
mort,  90.  Ce  qui  fe  pafie  ä fes  fune- 
railles  , 92.  Du  favori  du  Roi  94. 
Couleur  affeftee  du  Roi,  96.  De- 
licatefle  desNegres  au  fujetde  ieurs 
femmes,  97.  Les  Rois  de  Juda  crai- 
gnent  ies  Grands  & pourquoi  , 98. 
Coütumes  obfervees  quand  on  entic 
chez  les  Grands , ibid.  A qui  appar- 
tient  la  culture  desTerres  du  Roi, 
99.  En  quoi  conlillent  les  revenus 
du  Roy  de  Juda,  100.  & fuiv.  Du1' 
commerce  du  Royau  me,  1 c 3 .&fuiv. 
Traite  de  Paix  entre  les  quatre  Ka- 
tions qui  trafiquent  dans  ce  Royau- 
me,  109«  1 1 o.  &fmv.  Tout  le  com- 
merce du  Royaume  ne  regarde  que 
Tome  III.  II.  Fmie.  Nnn 


Table 

Fachaptdes  Captifs  qu'on  tranfporte 
aux  Ifles  de  l’Amerique  , 1 1 3 . Prix 
des  Captifs  , ibid.  & fuiv.  Marque  des 
Captifs  , 116.  De  la  Religion  du 
Royaume  de  Juda,  158.  De  quelle 
maniere  les  Negres  la  pratiquent  , 
159.  Circoncifion  en  ufage  parmi 
ces  Pcuples , ibid . Les  quatre  Divini- 
tez  de  Juda  , & leurs  noms,i  6 1 . Ori- 
gine du  culte  du  Serpent  ,165.  Ca- 
radere  du  Serpent  debonnaire  ,367. 
DiftinÖion  des  deux  efpeces  deSer- 
pens , 168.  Figure  du  Serpent  re ve- 
re,  169.  Hiftoire  d’un  Portugals  au 
fujet  du  Serpent  , 170,  Soin  qu'ora 
prenddes  bons Serpens , 1 74.  & fuiv . 
Les  Cochons  qui  tuent  les  bons  Ser- 
pens font  punisdemort  & confifquez, 
1 7 j.Hiftodre ä ce  fujet,  177.  Aveu- 
glement  de  ces  Peuples  infuimunta- 
ble  ,179*  Comment  on  eleve  les  Al- 
les qu’op  veut  confacrer  au  culte  du* 
Serpent  ,180.  Coinment  on  les  rcar- 
que,  181.  Hiftoirt  dun  Negrc  qui 
avoit  ep  :ufe  une  femme  confacree 
au  culte  duScrpeni,  18  j.  Mariage 
de  ces  Alles  con.acrees  avec  le  Ser- 
per.t  ,186.  evenus  du  grand  Sacri- 
ficateui  & des  Marabous,i  88.  Dieux 
du  basEtage  1 9 .Procellion  a Thon- 
neur  du  grand  Serpent  , 191.  Def- 
cription  d’une  Procelliou  ä„  ce  fujet 


BES  MATIERES. 

oü  s'eft  trouve  le  Chevalier  des 
M . . . 192.  & fuiv.  Marche  de  la 
Proceflion  ,193.  Autre  Proceffion 
älaRiviere  d’Euphrate,  199.  Moeurs 
Sc  coutumesdu  Royaume,  ignorance 
desNegres,  20  1 .Marchez  de  Juda  &r 
ce  quon  y vend  ,202.  & fuiv.  Ri- 
chefTes  de  ces  marchez,  207.  Ma- 
rkiere de  lever  les  droits  du  Roi  , 
20S.  Maufolees  des  Grands,  211. 
Privilege  des  Creancicrs  , ibid.  Loi 
en  leur  favtur,  2. 1 2.  Punition  des 
Voleurs,  peine  des  incendiaire  ,,  ^14. 
Paffion  de  ces  Ncgres  pour  lejeu, 
-2  i 5 • Loi  du  Roi  contre  les  Joueurs , 
z\6.  Pluficurs  fortes  de  jeux  de  ha- 
zaid  parmi  eux  , 2 1 7.  Maria- 

ge de  ces  Negres , 2 2 1 . Peine  pour 
c.ux  q ui  repudici  t leurs  femmes  , 
^23.  Quantite  des  Pemmes  du  Roi 
Sc  le  traitement  qu’il  ieur  fait , 2 24. 
Mariage  des  Eiclaves , Loide  rigueur 
eontre  les  femmes,  225.  Occupa- 
tion  des  femmes  3 226.  Refpeft 
«ju'on  a a Juda  pour  ks  Francois , hi- 
fioirc  ä ce  iujet  , 27.  Politefle  des 

femmes  ,23:.  Richefie  des  Rois  de 
3 uda  3-234.  Leurs  forccs  ,235.  Leur 
maniere  de  combatcie  ,237.  Armes 
des  Ingres,  242 .&fuiv.  lnftrumens 
de  Guen*e  3c  ueMufque  chez  c$s 
N nn  x\ 


Tablk 

Peupies  , 246.  & fuiv.  Arbres  de 
Juda  ,252.  Pois  merveilleux , a 5 4. 
Qualit6  du  Terrain  & la  maniere  de 
lecultiver,  256.  Oifeaux  fauvages 
& domeftiques , 260 . Singes  de  Ju- 
da , 263. 

, Kiviere  , T. I.  145. 

L 

LAmpi  , Royaume  , T.  II.  5.  Son 
etendue  , 3 . & 4. 

Leopard,  fa  defeription  , T.  I.  20  X.  a le 
Tigre  pour  cnnerai , 203.  Rufe  de 
cct  animal , ibid. 

Lievtes  & Lapins  enquantite  dans  l’Ifie 
de  Cayenne,  T.  III.  3 1 o.Leur  chair 
eit  tres  bonne  , ibid. 

Ltonne  (Hiftoire  d’une  ) T.  I.  137.  & 

fuiv. 

Lot  de  rigueur  contrc  les  femmes,  T. 
II.  225. 

Louis  ( Port ) Projet  d’un  etablifiement 
aux  environs  , T.  111. 160. 

Loutre  , fa  defeription , T.  III.  30  6. 
Lutte , Poiflon  extraordinaire  3 T.  II. 2 3 « 
& 24.  Sa  figure , ibid. 

M 


MAcouria , Riviere , fa  defeription , 
T.  III.  200. 

2>Udte  Bomba  , Riviere,  T.  I.  78.  Sa 
defeription  ? ibid. 


i DES  MATIERES. 

Maladies  dangereufes  ä la  Cöte  de  Gui- 
nee, T.  1.  58.  Leurs  caufes , ibid. 
Maladies  qui  attaqucnt  !es  Blancs,  T, 
II.  1 49.  Autres  maladies , Rcmedes 
pour  ces  fortes  de  maladies,  152. 

Malais, Peuples , T.  II.  2 7 3 . Hiftoire  de 
deux  Malais,  274.  Langue  & mon- 
ture  de  ces  Peupks , 275.  Leurs  ha- 
billemens  , 276.  Conjecture  für  le 
lieu  de  leur  patrie  , ibid.  Leurs  armes, 
& portraits  de  leurs  fabres,  277.  & 
fuiv.  Leur  pays  renferme  quantitede 
metaux,  27  9. 

Mavgles  (Arbres  ) leur  defeription  ,T* 
1.  59. 

Mawgucttesy  illage,T.I.  i^.Cara&ere 
de  fe*  habitans  , 1 6 5.  Ils  vont  tour 
nuds  1 66.  Leur  pays  eft  tres-fertile, 
ibid.  Leur  commerce,  ibid.  Maniguette% 
graine  , fa  deicription  , T.  I.  166. 
Recolte  de  cette  graine  ,171. 

Marabous , leurs  fourberies,  T.I.  342, 
Leurs  habillemens,  346.  Le  refpedt 
qu’on  a poureux  , ibid.  Ils  jurent  par 
leurs  Fetiches  , 347. 

Marchandifes  orditiaires  qu’on  porte  äla 
Cöte  de  Guinee,  T.  I.  28. 

Marutii , Riviere  , T.  III,  204.  Sa  de(- 
cripticn , ibid. 

Mecboacan , Racine  appellee  par  les  Fran- 
cois Rhubarbe  blanche , T.  111. <274» 


T A BL  E 

& Juiv.  Sa  defcription  , ibid. 

Menille  (Tor  , ce  que  dcft,  T.  I.  210. 

Mefurado  , Cap,T.  I,  ioS.Son  etimo- 
lcgie  , 109.  Arrivec  de  l’Auteur  ä 
ce  Cap , lio.Le  Roi  Tenvoye com- 
plimenter,n  1.  Sa  reception,Faccueil 
qu'on  lui  fait,  tbid.  Defcription  du 
Cip , 112.  & 1 3 1 • Le  nom  ordi- 
naire  des  Rois  du  Cap  ,116*  Ori- 
gine  de  ce  nom  , ibid.  L^amitie  des 
Peuples  de  Mefurado  pour  les  Fran- 
cois, Ibid.  Calomnie  contre  ces  Peu- 
ples , 11 7.  Leur  Religion  , 118. 
Leur  Grand  Pretre  , ou  Marabou  , 
tbid . Leurs  Moeurs  , 120.  Leur  ca- 
radtere  , i:n  Leurs  maifons  com- 
ment  bäties  , ibid.  & fuiv. 

Mine  ( Chateau  de  ia  ) T.  I.  26  p.  Hi- 
ftoire  de  cet  etabiißement  par  les 
Francois,  ibid.  & fuiv. Fort  de  la Mi- 
ne bätipareux,  27 1 ♦ Hift.  dela  prife 
de  la  Mine  par  iesHollandois  ,2  S 5. 
La  meme  Hiftoire  par  un  Hollandois , 
,287.  Reddition  honteufe  du  Cha- 
teau, 296.  Artides  de  la  Capitula- 
tion , tbid.  & fuiv.  Commerce  des  Mi- 
nois , ^98.  & fuiv . 

Moeurs  & coutumes  des  Negres  de  Ia 
Coce  d’or  , T I.  5 14. 

Monte  ( Cap  de  ) T,  I.  9 5.  Sa  defcrip- 
t.on , tb:d.  Roi  du  Cap  puifiant , 96. 
JL  wblifllment  des  Francois  audii  C b 


DES  M A T I E R^E  S. 

97.  Entrevue  du  Roi  & des  Fran- 
cois , 98.  Le  Commandant  Francois 
le  fait  faluer  par  fes  Fufeliers  , ibid • 
Sa  fuite,  ibid . lieft  complimente  par 
le  Commandant,  98.  & 99.  Recu 
des  Frar-cois  dans  leurs  Cabanes , ibid. 
II  recoit  des  prefens  & de  Teau-de- 
vie  , ibid.  Son  portrait,  & fon  habil- 
lement , ibid . Donne  un  r£pas  aux 
Francois  dansfes  Cafes,  100.  Salan- 
gue  & ce!!e  de  fes  enfans,  ibid.  Fer- 
tilite  du  Pays  , 101.  Caraöere  & 
meeurs  de  fes  habitans,  ibid.  & fuiv. 
Leurs  habillemcns , xoi.Les  femmes 
aiment  beaucoupladance,io  3.  Kla- 
riere de  conftruire  leurs  maifons  , 
104.  Leur  commerce  , 105.  Leur 
Religion,  108. 

JtföMt/Capitaledu  Royaume  de  Jabou, 
T.  1.  307. 

Moutons  de  Guinee  , T.  I.  141.  Lcm 
defeription , ibid • 

N 

\J  Ajfau , Fort  des  Hollandois , T.  L 
306.  Sa  defeription  , ibid.  Ccm- 
ment  les  Hollandois  s’en  font  empa- 
res  ,507. 

JXegtes  , Grand  Tirailleurs,  T.  I.  33; 
Iis  parlent  la  languc  Francoife  & Pen- 
Eignem  ä leurs  enfans,  57.  Negres 


de  !a  C6icd'Or,T.  I.  327.  Leurs 
habillemens  & lcur  ca  radiere  ,327. 
& fuiv.  Maifons  des  Rois  & Seigneurs 
Ncgres  , 330.  Maniere  de  faire  le 
pain  parmi  eux  ,33  2.  Leur  maniere 
de  faire  ia  cuifine  , 3 3 3 * Hs  font 
grands  mangeurs , ib'rd . Leurs  repas, 
leurs  boiflons,  ibtd . Leurs  marchcz , 
334.  Leur  maniere  de  peier  for, 
3 3 5. Leur  jour  derepos , 3 3 6. Leur 
Religion,  tbii.  Lcur  culte  enversles 
Fetiches,  & ce  que  c’eft,  3 3 7*  Com- 
ment  ils  celebrent  leur  Dimanche  , 
339.  Hs  craignent  extremement  le 
Diable  , 341  Mauvais  traitemens 
qu'ils  en  re^oivent,  tb:d.  Leurs  Arts 
& Metiers  , 3 42.  Superftkion  des 
Marchands  Negres  , 353.  Proprcte 
de  leurs  canots  de  peche,  ibtd.  Droits 
qu'ils  paycnt  aux  Rois  de  la  Cöte 
d Or  , 3 5 5 . Pretexte  de  leur  guerre , 
364.  Maniere  de  combattre  parmi 
eux  , 3 66.  Ceremonic  d’une  paix  , 
369.  Leur  durete  pour  les  bleflez  & 
les  malades,  371*  Leurs  remedes 
dans  leurs  maladies  , ibid.  & fuiv.  Ju- 
flice  des  Hegres  de  ia  Cöte  d’C)r , 
373.  Maniere  de  ferment  parmi  eux 
tc  peine  de  fAccufateur , 3 74.  Ne- 
gres differents  que  Ton  traite  au 
Koyaume  de  Juda  ? T.  II.  125*  & 


DES  MATIERES. 
fuiv.  Leur  different  caradlerc  , ibid. 
Leurs  maladies  les  plus  ordinaircs  3 
134.  & fuiv.  Traitement  de  leurs 
maladies,  157.  Neceflite  d’avoir  de 
bons  remedes  & d’habiles  Chirur- 
giens  pour  les  traiter  188.  Ils  pren- 
nent  les  Europeens  pour  des  Ainro- 
pophages , 1 44.  Sentiment  des  Ne- 
gres  touchant  Dieu,  26 9. 

W’gcr , ou  Riviere  de  Senegal  , T.  I# 

45- 

N obiejfe  ( difRtentes  Clafie  de  ) parmi 
les  Peuples  de  Guinee  , T.  I.  361. 
Lettin  avn  nouveau  Noble  , 363* 
Privileg  de  Marchand  accorde  ä ia 
Nobieffe , 564. 

Kormands , decauence  de  leur  commer-» 
ce,  T.  I.  272.  Ils  noblervent  pas 
leurs  fermens  ,209« 

Kotirriture  iruuvaife,  caufe  facheufede 
la  mortalite  des  Captifs,  T.  II.  140* 


R ( Cöte  d’  ) T.  I.  3 1 4.  Moeurt 
& coütumes  de  fes  habitans  fibid. 
Sa  fituation  & fon  etendue  , 515, 
Portrait  des  Negres  de  cette  Cöte  , 
316.  Leurs  barbes  & leurs  cheveux , 
3 18.  Leur  p**oprete,  ibid.  Courage 
de  leurs  Emmes,  319.  Ellesaccou- 
cLent  fans  erkr  ,318.  Leur  maniera* 
XqIuü  lai»  O ü Q 


o 


Table 

cTelever  leurs  enfans  , tbid.  En  quoi 
conlifte  ieur  fuperftkion  ,321.  In- 
ftrudtion  de  leurs  enfans,  322.  Ca- 
radere des  femrnes  ,323.  Leurs  ma- 
riagcs , 325. 

Orient , Ville  ou  Bourgfert  dcmagafin 
general,  T.  I.  4.  Sa  defcription  & fa 
iituation,  26. 

Ouefiant (Ifle)T.  I.  2 1. Sa  defcription, 

. fes  habitans  , z:. 

Oj/ac.  grolle  Ri v ier e , T.  3.  1^8. 

P 

PAgnc  , Marchandifes , T.  I.  2 o 9. 
Palmes  (Cap  de  ) T.  I.  1 74.  Sa  li- 
tuation  , tbid.  Sa  Core  connue  fou<  1c 
nom  de  Dents , & pourquoi , 175. 
Caradere  des  habitans,  tbid.  er  futv. 
Leur  commerce  ,17 6 
Pdnofw  , Capirale  de  11  fle  S.  Thome  , 
► T.  III.  4.  Sa  defcription  ,20. 

Vatis  grand  & petit , T.  I.  164, 

Perdrix  , T.  III.  324. 

Ptroqnets  exceliens  ä manger  , T.  IIL 
32  5- 

Phänomene  extraordinnire  , T.  I.  82. 
^iroguc , ce  que  c'eft  , 1 . il,  1 2 1 . Av  n- 
tage  de  la  Pirogue  für  le  canor  . ibtd. 
Pointes  ( Cap.  des  trois ) T.  I.  2 5 5 .Sv  11 
■ etimoiogie  ,256.  Abandonne  par  K s 
c Pruiliens,  tbid.  L>onne  aux  Francois 


DES  M ATT  ERES, 
par  le  Roi  Negre , 256.  A fliegt  & 
pris  par  Ies  Hollandois  ,257.  Def- 
cription  du  Cap,  259.  Son  trafic , 
ibid.  Moeursdes  habitans,  260.  De- 
penfes  pour  fentretien  du  Cap  ä quoi 
fe  montent,  261.  Fautes  des  Fran- 
gois  au  fujet  du  Fort  des  trois  poin- 
tes , 262. 

PoiJ[on<  moftrueux  , T.  I.  5t.  Defcrip- 
tion  de  fa  figure  , bid  Maniere  de  le 
pecher  ,52.  &futv . Poiflbns  volans, 
84.  PoiiTon  appehe  Diible  , 197* 
Sa  defeription  , ibid.  Poiflon  extraor- 
dinaire  appelle  Lune , T.  II.  23.  Sa 
defeription,  24. 

Popo  ( Royaume  ) T.  II.  6 . Situation  de 
(a  Capitale , ibid.  Caradtere  des  Ne- 
gres  de  ce  Royaume,  7.  Leur  com- 
merce , ibid. 

Port  Louis , T.  I.  Sa  defeription  , ibid . 
bati  des  ruinesde  Blavet  ,25.  Def- 
eription de  fa  Citadelle  , 26. 

Porto  Sariäo  (Ifle)  T.  I.  58.  Par  qui 
decouverte  , ib  d. 

Portugals  de  trois  couleurs  , T.  I.  81. 
Leur  decadence  lur  les  Co^es  de  Gui- 
nee ,161.  Chaffcz  par  les  Anglois  3c 
les  Koüandois , ibid.  Leur  premicre 
entreprife  ,223.  HiQoire  de  leur 
Navigation  & de  leur  etabliffement  y 
274.  & ßiiv . Mafl'acrez  par  les  Ne- 
Ooo  ij 


Tau  e 


gres  , 276.  Leurs  cruautez  envers 
les  Francois,  577.  Leur  attention 
le  choix  des  Captifs  qu’ils  achetent, 
T.  II.  1 3 1 .Pourquoi  ils.cn  achetent 
au  Royaume  de  .'uda,  172. 

Tonics  Pindadcs  , pourquoi  ainfi  nom- 
mees , T.  3.323. 

Trerogut've  du  Cire<äe«rs  Fran$ois,  T. 
II.  268.  Reponfe  du  Roi  de  Juda 
su  fujet  de  cette  prerogative  ,269. 

Pmce  ( Ille  du  ) Endroit  commode  pour 
prendre  des  rafrichiffemens  , T.  II. 
746.  Son  Port  & fon  Fort,  T. III. 
5 3 . Son  commerce  ,35.  Prife  par  les 
Hollandois,  3 9.  Reprife  par  les  Por- 
tugal , 40. 

Protbec  V aiileau  , T.  I.  3 5 . 

P runter  de  jaune  d’ceufs , T.  III.  263. 
Prunier  de  Monbin  ,264. 


Valite  des  I.flcs  de  Serrelionne , T. 
I.  58. 


.i^aqua  Pcuples  ainfi  appellez  par  les 
Hollandois , Sc  pourquoi  ,|T.  I.  2 o 6. 
Leurs  meeurs,  207.  Precautionpour 
traiter  avec  ces  PeuplSs,2o  8.  Leurs 
marchandifes , 209. 


f>  t s MatiEres. 

R 

RAts  de  plufieurs  efpeces,  T.  III, 
Raye  d’une  grandeur  extraordinai- 
re , T.  I.  i 5» 8-  Sa  defcription  , ibid. 
Requicn  ( Poilfon  )T.  III.  5 7.  Precau- 
tion  pour  manger  la  chair  de  cet  ani- 
mal ,58. 

Rh  Sextos  ( Rivierc  ) T.  I.  147.  Sa 
defcription,  148.  Anflcment  appelr 
lee  Seftre  , ibid.  Reconnoiflance  de 
cetteRiviere,  1 49-Son  entrec,  1 50. 
Caradere  des  ISegres  qui  habitentle 
long  de  cette  Riviere  , 15  t.  Leur 
traAc , ibid.  Leur  Religion  ,153.  Plu- 
ralite  des  fcmmes  parmi  eux  , ibid. 
Ceremonie  lugubre  ä l'enterremenc 
d’un  mari,  154.  Fin  deplorable  des 
Favorites,  157 . Loi  barbare  , 1 5 8. 
Ceremonies  de  leurs  mariages  , ibid. 
& fuiv.  Ces  Peuples  portent  des  110111s 
de  faints  5159. 

Rio  Sangtiin , T.  I.  160.  Les  Portugals 
s’en  Font  emparcz  für  les  Francois 
pendant  les  longues  guerrct  de  la 
France , ibid. 

Rio  S.  AndrS , T.  I.  183.  Fcrtilite  de 
cette  Cöte , x 84.  Fruits  particuliers 
qu’on  y recueille , ibid.  Cannes  ä fu- 
cre  en  abot'.dance,  ibid. 

Riviere  aux  poules,T.  I.  90.  Son  eti- 
mologie,  ibid. 


Tabu 

Koche  Ile  (Depart  de  Ia  ) T.  I.  2 3 3. 

JR ofe'e  changee  en  infedte  avant  leiever 
du  Soleii , T.  II.  150.  Diffipes  par 
la  chaleur  du  Soleii,  ibid. 

Kornes  differentes  du  Senegal  & de  Gui- 
nee , T.  I.  3 5 . Route  du  Chevalier 
des  M.. . 36,  Depuis  la  Rade  de  Ju- 
da jufqu'ä  llfle  duPrince,T. III.  2. 

S 

SAma  Village  de  la  Cote  d’or , T.  I. 
2 6 5 . Sa  fituation  & fon  Gouver- 
nement, tbid, 

Sanamari  ( Riviere  ) , T.  III,  203.  Sa 
defeription , tbid . 

Sangbers  , T.  III.  313.  Leur  defeription 
& Figure , tbid . Sangliers  aquatiques , 
314. 

Senttmens  des  Negres  touchant  Dieu  , 
T.  II.  269. 

Sereins  de  Canaries , T.  I.  40.  Pourquoi 
ainfi  appeilez  ,141. 

Serpens  d’une  großeur  & d’une  longueur 
fi  demefurecs  qu’ils  avalent  les  hom- 
mes  & les  boeufs  tout  entiers  fans 
rnacher  , T.  I.  69.  Serpens  mon- 
ftrueux , T.  III.  318. 

Serpentin , cequec’eft,  T.  II.  267.  Sa 
defeription  , tbid . 

Serrelione  (Riviere  ) T.  I.  53  Sa  lar- 
geur  , tbid . Pourquoi  ainfi  appellee  > 


T)  n S M A T I £ R ESi 
54.  a difterens  noms  ,55. 

Simaroüba  (Racine)  T.  II.  154.  Hi- 
ftoire  & propriete  de  certe  Racine, 
ibid . Sa  defcription  ,156.  Ufage  & 
preparation  de  cette  Racine , 1 5 7. 

Si  ges  cn  prodigieufe  quantite  , T.  I. 
6p.  Leur  adreffe , ; o . Leur  fureur, 
?*• 

Singe  ('Poiffon)Sa  defcription  , T.  IL 
24 .&futv.  Sa  peche  , 26.  Maniere 
de  ies  manger  , T.  IIT.  311. 

Sucre  ( Riviere  ) T.  I.  2 1 5 • 


T En  eriff elfte  des  Canaries,  comment 
decouverte,  T.  I.  3 6. 

Ihomi  ( Ifle  de  S.  ) T III.  3 . Panoafan 
fa  Ville  capitaie  , 4.  Ignorance  ex- 
treme des  habitans  de  cette  Ifle  für  le 
fait  de  la  Religion,  5.  Qualite  du 
pays  , tbtd*  Maladies  de  cette  Ifle, 
ibid.  Bitios  de  Cu  maladie  , ce  quc 
c'eft,  6.Remede  fpecifique  pour  cet- 
te maladie  , 7.  Maux  Veneriem  & 
hydropifie , 8.  Chaleur  cruelle  pen- 
dant  les  nuits  de  Decembre  , Janvier 
& Fevrier  , 9.  Deux  EesäTIfle  S. 
Thome,  1 1.  Tcrres  fertiles  en  Can- 
nes de  fucre  , 1 3 . En  legumes  de  tou- 
tes  elpcces  , tb:d.  Defcription  de  la 
Capitaie  >17.  & 2,0.  Fort  de  S.  Sc- 


T 


Coo  iv 


Table 

baftien  ä Panoafan  ,21.  Attaque  vnu- 
tilementpar  les  Hollandois,  22.  Fer- 
tilite  extraordinaire  du  pays  ,25. 
Vignes  plantees  dans  Tille rapportant 
trois  fois  Tannee  , 26.  La  Caflare 
pain  le  plus  ordinaire  des  habitans  , 
27.  defcription  du  fruit  appelle  Co- 
la, tbid.  Leur  trafic,2S. 

7'igres  leur  defcription , T.  HI.  298.  & 
fuivattt. 

fourterelles  & Ortolans  , T.  III.  32 6. 

Trafic  d'Or  & d’Efclaves  , T.  I.  195^ 

Traitement  des  maladies  desNegres , T. 
n.  137. 

Tromperie  für  TOr  ,T.  I.212.  Manier« 
de  la  connoitre  , tbid. 

Trowpettes  d’ Y voire , T.  1. 3 49. 

V 

VAcbes braves,  ou  fauvages,  T.  III. 
-29  3 • 

Vcterez, , Peuples , T.  I.  2 2 3.  Defcrip- 
tion de  leurs  maifons , ibid . Lcurs  dif- 
ferentes coutumes,  224. 

Viflohe  des  Negres  für  les  Hollandois , 
T.  I.  243. 

Via  de  Palme  exccllent,  T.  I.  58. 

Volt n , Rtviere , Sa  defcription , T.  II.  2. 


DES  MatIER.ES« 

X 

XAvier  Capitale  du  Royaume  de  Ju- 
da, T.  II.  44.  Elle  efi:  la  refi- 
dence  du  Roi  & des  Diredteurs  des 
Compagnies  des  Europeens,4  5 . mal- 
proprete  de  fesrues , ibid.  Serail  ou 
Palais  du  Roi , fa  defcription  , 47. 
Maifons  des  Dire&eurs  du  Commer- 
ce & leurs  Defcriptions.  49. 

Y 

YVoire  en  prodigieufe  quantite  , & 
pourquoi , T.  I.  176.  & fiitv. 
Si  209. 


Tin  de  ln  Table  des  Matteres. 


APPROBATION. 


J'Ai'upar  ordre  de  Monfeign?ur  ie  Garde  des  Sceainc 
un  Manufcrit  qui  a pour  titr eVoyage  du  Chevalier 
des  Marchais  a U Cöte  de  Guinee  , aux  lfles  voifinss 
& a Cayenne  , &c . Par  le  R.  Pere  J.  B L a b a t , 
& j'ai  erü  qu’on  pouvoit  en  pe  metrre  l’imprdlion. 
Paris  le  30.  O&obrc  1718.  M a uno  1 r. 


P RI  VI  L E G E D V ROT. 

LOUIS  par  la  grace  de  Dieu  , Roy  de  France  5t 
de  Navarre  : de  ' arlemen c , Maitre  des  Reqctiftes 
ordinaires  de  notre  Hotel  , A 110s  amez  5:  teaux  Con- 
feiil  *rs , les  Gens  tmans  nos  Cours  Grand  Confeil , 
Prevotde  Paris  , B lilli fs  , Senechaux  , leurs  Lieutc- 
nans  Civils  , & auttes  nosjulliaers  qu’il  appartjen- 
dra  , Salut  . Notre  bien  ame  le  » ere  Jean  - Baptille 
Labat  de  l’Ördre  des  Freres  Prccheurs  Nous  ayant 
fait  remontrer  qu’il  fouhaiteroit  faire  unprimer  Won 
ner  au  Public  uu  Voyage  du  Chevatier  des  Marchai 
kla  Cöte  de  Guinee  aux  lfles  voifinss  de  Cayenne  , par 
ledit  pere  La  or  , avet  ligures  / s’il  Nous  p aifoit  lut 
arcorder  nos  L-ttres  de  Privilege  für  ce  ne  eflaires  » 
ofFrant  pour  cet  elfet  de  le  faire  imprimeren  bon  papier 
& beaux  caradferes  fuivant  la  feüille  imprimee  &.  at:a- 
ch^epour  modele,  fous  le  Contre-fcel  des  Prefentes  ; 
A ces  CjAtfsEs  voulant  traiter  favorablement  ledit 
Expofant  reconnoitre  fon  z-le  , en  1 ui  do.mant  les 
fnoyens  dele  yous  lecontinuer,  Nous  lui  a*ons  p rmis 
& permettons  par  ces  Prefentes  de  faire  imprimer  ledit 
Ouvrage  ci-deÄus  fpecifi^  , en  un  ou  plufieurs  Volumes 
conjointement  ou  feparement , & autant  de  fois  que 
bon  lui  femblera  , für  papier  the  cara&eres  conformes 
a ladite  feüille  imprimee  ÖC  attachee  fous  notied*t  Cou- 
tre-fcel  , & de  le  faire  Ycndre  8c  ddbiter  par  tout  no- 
tre Royaume  } pendant  le  tem<  de  huit  annees  conftf- 
cutives  , a compter  du  jour  de  la  datedefdites  Piefen- 
tes  ; Faifons  defenfes  a toutes  foites  de  perlonnes  de 
quelque  qualite  & co  dPion  qu’elles  foient  , d'en  in- 
troduire  d’nnpreflion  etrangeres  drns  aucun  lieu  de  no- 
tre obeiflance  * con}me  aulft  ?tous  Libraire* » Impri-* 


«eurs  , 5t  atitres  d’imprimer , faire  imprirr.er , vendrc  , 
falte  vexi die  , debiter  ni  contrefaiie  ledit  Ouvrage  ci- 
deflus  expole,  en  tout  ni  en  partie  , ni  d*cn  faire  au- 
cun  Extraic  fous  quelque  pretexte  que  ce  foit , d’aug- 
aaeutacion  , correction  , changement  de  titre . ou  au- 
tretnent,  lans  la  permiilioa  exprtfle  öt  par  £crit  dudic 
üxpofanc  ou  de  ceux  quiauront  droit  de  lui , .i  peinc  de 
confifcation  des  Exemplaires  contrtfaits , de  c ois  cnilie 
iivres  dhune ude  cont re  chacun  d-s  contrevenans , do:it 
untiers  a Nous , un  tiers  d 1’ Hotel  Dien  de  P**ris  , Tau- 
ti^  tiers  audit  Lxpofanr  , Öt  de  tous  ddpens  domin  ges 
St  intexets  ; Ala  charge  que  ces  Prefentes  feront  eme- 
giftre'es  tout  au  long  für  le  Re  gi  ft  re  de  la  Commuuautd 
des  Libraires  6c  Imprimeurs  de  l'aris  dans  trois  mois 
de  a dare  d’i:elles  » que  l’imprc  Ilion  de  cet  Ouvrage  fera 
faite  dans  notr  Royaume  8t  non  ailleurs  » 6c  que  l'ltn- 
petranc  fe  conhumera  en  out  aux  Regemens  de  la 
librairie  , &C  notament  a cel  ui  du  io.  Avril  6C 

qu’avant  que  de  Pexpofer  en  vente  ie  Manufc'it  ou  Im- 
prime qui  aura  fervi  de  copiit  audit  Ouvrage  fera  remis 
dans  le  meine  ccat  ou  l'Appiobation  y aura  cte  dou* 
nee  , e.s  mains  de  norre  tres  -eher  öt  Rai  Chevalier  Gar- 
de des  Sceaux  de  France  , he  lieur  Chauvelin  ; 5t  qu’il 
en  fera  enfuitc  remis  deux  Ercmpiaires  dans  notrt  Bi- 
bliotheque  publiaur , undans  celle  de  notre  Chateau  du 
Louvre  , 5t  un  aansceltfe  f le  notiedic  ti<fs-cher  Öt  feal 
Cheval.er  Garde  des  Sceaux  d-  France  , le  lieur  Chau- 
Vclin  i le  tout  a peiue*d.  * nullitd.  des  Prefentes.  Du 
contenu  dcfquellts  vo’ustn  aridoiis  öt  enjpignom  d fair« 
jou.r  l?£xpoiant  ou  fes  ay  ans  caufe  pleimment  6c  pa^fi- 
blemcnt  lai^iouffrj^  qu'ii lcui|l'oit  fast  aucun  troublc  ou 
cmpechenauic  Voüloiis  que  l.i  Copre  drfdit.es  PreRntes 
qui  kfa  imptimee*  tout  au  löng'ai.  cornnvmvemeiit  ou 
ä la  fih  dudit  Livre  , foit  tenue  pour  düemnit  figni- 
üee  , $5t  qu'aux  Copie^r  colktiomrees  .par  l’ust  de  nos 
amez  5>t  feaux  ConLuliers  6c  Secr^tafre's  , foy  loit  ajou- 
tee  cojnme  a POrigioai  Commandons  au  piemier  no- 
tre Fluiliier  ou  Serg.cnc  d$  faire  pour  l’execut.on  d’icel. 
les  toüs  Ades  requr.,*  Öt  ‘necellairc^  > fans  denn  ad  r au- 
tre  pcmiiirion  , 5t  uonobftanr  clameur  de  haro  , Charte 
Nornnnde  5t  cpjitxaires  Car  tu  Est 

notre  plaisjr..  Donnc  a Paris  le  dix-huit  erm  jour 
du  mois  de  Noveuibre , Tan  de  grace  nid  f pt  c ns  v ngt^ 
huit , 5t  de  norre  Regne  le  quatoificmc*  Par  le  Rop 
cn  Ion  Confeil  S M n s o n, 


Regiflre  für  le Regiftrc  VI L de  la  Chambre  Royale 
£p  Syndicale  d la  Librair  e & Imprimerie  de  Pa* 
r:s  , No.  164.  jol  zu,  Conformement  an  Regle- 
ment  de  172.3  qu't  fait  defenfes  art.  IV • a tonte  $ 
perfonnes  de  quelque  quakte  qu'ciles  foient  untres 
que  les  Libraires  & Impnmenrs  , de  vendre , de- 
hiter  & foirß  afficher  aucuns  Livres  pour  les  ven- 
dre en  leurs  noms  , foit  quils  s'en  difent  les  Au - 
teurs  ou  autrement , p*  d la  charge  de  fonrnir  les 
JLxemplaires  prejcrits  par  Lar  fiele  CVlll . du  meme 
Reglement.  A Paris  le premier  Vecembre  mtl  fept  eens 
rvingt-huit. 

J.  B.  Coignard,  Syndic. 

J*ai  cede  le  prefent  Privilege  d Meffhurs  Sa  i/graim 
ÖC  O s m o n t , pour  en  joüir  fuivanr  le  traite  faic 
rntre  nous  ce  meine  jour.  A Paris  le  feptieme  Fevrin 
*7*?»  F,  J e A n-B  Aptiste  Laiat, 


ß y v k i £